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Ferenczi patient et psychanalyste

De
160 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 92
EAN13 : 9782296287068
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FERENCZI,

PATIENT ET PSYCHANALYSTE

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes. Déjà parus: Rêve de Corps, Corps du Langage, par 1. Nadal, M. Pierrakos, M.F. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabbah. Oralité et Violence, par K. Nassikas. Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand el M. Torok, A. Eiguer, R. Major, R. Dadoun, M.F. Lecomte-Emond, H. Ramirez. La pensée et le trauma, par M. Bertrand. Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn. La diagonale du suicidaire, par S. Olindo-Weber. Journal d'une anorexie, par K. Nassikas. Le soleil aveugle, par C. Sandori. Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant. Les fantômes de l'âme, par C. Nachin. Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand. Freud et le sonore, par E. Lecourt. Pour une théorie du sujet-limite, par V. Mazeran et S. Olindo-Weber

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Aparaître:
Le cadre de l'analyse, Collectif. De l'expérience musicale. Résonance psychanalytique, par E. Lecourt. Culture et Paranoïa à propos du cas Schreber, Collectif dirigé par Prado de Oliveira. Langue arabe, corps et inconscient, Collectif dirigé par H. Bendahman.

MICHELE BERTRAND, THIERRY BOKANOWSKI, MONIQUE DECHAUD-FERBUS, ANOUK DRIANT, MADELEINE FERMINNE, NAGIS KHOURI

FERENCZI, PATIENT ET PSYCHANALYSTE

Editions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Dessin de couverture: André FEIX

@L'HARMATTAN, 1994 ISBN: 2-7384-2406-6

Préface

Ferenczi occupe, dans l'histoire de la psychanalyse, une place particulière. L'un des cliniciens les plus doués, l'un des penseurs les plus inventifs, et sans doute le plus estimé de Freud, il fut aussi l'un des plus controversés. Sur lui est tombé, pendant plus de trois décennies, un manteau de silence. Avec le recul du temps, on peut mesurer ce qui se joue de transférentiel dans les rapports entre les hommes, et les psychanalystes n'échappent pas à la règle. Dans la référence à l'œuvre de Freud, (ou celle aujourd'hui de Lacan), les enjeux ne sont pas seulement théoriques. Le chemin de Ferenczi fut difficile, douloureux même, du

fait notamment de sa « passion thérapeutique», de son acharnement à poursuivre une œuvre réparatrice tant sur la personne de ses patients que sur la sienne propre: il le savait, mais ne pouvait être autrement. Vouloir - absolument - trouver et donner le bonheur, ne pas céder sur ce désir, expose à de bien grandes déceptions. Humain, trop humain, tel fut Ferenczi. Voilà ce qui le rend si attachant. Mais aussi, sans doute, cette passion fut-elle l'une des sources de son infatigable recherche, et de certaines intuitions de génie. Nous présentons donc ici un Ferenczi « patient et psychanalyste », tout à la fois homme de passion et homme de savoir. La première partie prend en compte, à partir de sa correspondance avec Freud, ou de son Journal Clinique, cette dimension pathé5

tique de son transfert à Freud. La seconde analyse, à travers les aspects les plus originaux de sa pensée et de son œuvre, sa contribution spécifique à la théorie psychanalytique, et ce par quoiîl est à l'origine, ce qui n'est pas toujours reconnu, de développements récents dans le champ de la clinique et des thérapeutiques.
Michèle BERTRAND

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PREMIERE PARTIE

LE SAVOIR NAIT DE LA PASSION

Ensuite survient un trouble...
(Sandor Ferenczi, le transfert négatif et la dépression de transfert)
Thierry BOKANOWSKI

« Ma position personnelle dans le mouvement psychanalytique a fait de ma personne une chose intermédiaire entre élève et professeur (n.) » (S. Ferenczi (1929), Principe de relaxation et néocatharsis, trad. par l'Equipe du Coq Héron, 1982, Payot, p. 83).

1937. Freud a quatre-vingt un ans. Chercheur infatigable, il écrit un essai (1) qui tente, après plus de quarante années de pratique psychanalytique, de définir les principaux obstacles au déroulement satisfaisant du processus d'une cure psychanalytique et de mettre en perspective ceux qui installent ce traitement dans la situation désastreuse d'une analyse interminable. Interrogeant la théorie psychanalytique ainsi que son expérience de psychanalyste, Freud cherche à cerner ces forces psychiques qui conduisent parfois aux impasses, ou à l'échec, de l'analyse « inaboutie », « sans fin » voire « impossible ». S'appuyant sur cenains exemples pour illustrer et étayer ses interrogations, il évoque l 'histoire analytique suivante: « Un homme, qui a pratiqué l'analyse lui-même avec grand succès, juge que son rapport à l'homme comme à la
(1) S. Freud (1937) « L'analyse avec fin et l'analyse sans fin », in S. Freud Résultats, Idées, Problèmes, tome II, trad. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet et A. Rauzy, Paris, PUF, 1985, p. 231-268. 9

femme - aux hommes qui sont ses concurrents et à la femme

qu'il aime - n'est pourtant pas libre d'entraves névrotiques, et pour cette raison se constitue l'objet analytique d'un autre qu'il tient pour supérieur à lui. Cette radioscopie critique de sa propre personne lui vaut un plein succès. Il épouse la femme aimée et se transformeen ami et maître de ses rivaux supposés. Bien des années se passent ainsi, au cours desquelles même la relation à l'analyste se maintient sans nuage. Mais ensuite survient un trouble sans cause extérieure décelable. L'analysé entre en oppositionavec l'analyste, il lui reproche d'avoir négligé de lui donner une analyse complète. Il aurait pourtant dû savoir et prendre en considérationqu'une relation de transfert ne peut jamais être purement positive; il aurait dû se soucier des possibilités d'un transfert négatif. L'analyste se justifie de ce qu'au temps de l'analyse on ne pouvait rien percevoird'un transfertnégatif (...). » L'homme évoqué par Freud est, comme on le sait, Sandor Ferenczi. Celui qui est désigné comme l' « autre qu'il tient pour supérieur à lui », est Freud lui-même, qui ainsi poursuit, au travers de son texte, un dialogue posthume avec son ami, mort quatre ans plus tôt, en mai 1933. Comment se fait-il qu'un analyste, tenu en grande estime par tous ses contemporains et aussi remarquablement « doué» pour l'analyse, ait pu, à un certain moment de son parcours analytique, faire le reproche à son ancien analyste - en l'occurrence, ici, Freud -, de ne pas avoir analysé son transfert négatif et être même entré en conflit ouvert avec lui à ce sujet?, semble écrire Freud. Comment cet ancien patient, qui de surcroît a été un ami très proche, a-t-il pu être amené à soupçonner son analyste de n'avoir su déceler, ni mesurer, la puissance souterraine de ce type de transfert, pendant la conduite de sa cure? Voire, soupçonner l'analyste d'avoir eu lui-même, visà-vis de son patient, une réaction contre-transférentielle négative ? Doit-on considérer ces griefs comme l'effet d'une réaction thérapeutique négative, surgie bien des années après la fin de l'analyse, à titre de séquelle d'un transfert « non résolu» ? Quel peut donc bien être le statut de cette haine résiduelle, provoquée par l'analyse et l'analyste, haine qui ne s'était pas fait jour à l'époque et qui surgit des années après? Aurait-il fallu que l'analyste organise à son tour une technique 10

(active) inamicale, voire haineuse, vis-à-vis de son analysant, pour que le négatif et la haine apparaissent, s'organisent et deviennent, alors, analysables ? Quatre années après la disparition de Ferenczi, en introduisant cette partie de leur histoire analytique dans Analyse avec fin et analyse sans fin, Freud tente de réélaborer, pour son propre compte, cette « mésaventure» analytique qui l'a, à l'évidence, profondément marqué. Malgré le destin et la fin quelque peu « tragique» de la relation entre le fondateur de la psychanalyse et celui qu'il aimait à considérer comme son « Paladin et Grand Vizir secret », il ne fait aucun doute, aujourd 'hui, que Sandor Ferenczi a été, et reste aux yeux de l'histoire de la psychanalyse et de son mouvement, un analyste tout à fait exceptionnel. Dès les toutes premières années de sa vocation psychanalytique ses remarquables dons de clinicien, doublés d'un sens théorique peu commun, le conduisent à marquer la pensée freudienne d'un sceau dont l'originalité le distingue d'emblée de tous ses contemporains. Par ailleurs la place qu'il tient, pendant plus de vingt-cinq ans - de 1908 à 1933 -, auprès de Freud, dont il devient, tour à tour, l'élève, le disciple, le patient, l'ami et le confident, fait de lui un maître incontesté, rapidement reconnu de toute la communauté psychanalytique. Cependant, cette place prestigieuse qu'il a su se créer auprès de Freud s'est insensiblement transformée au cours des cinq dernières années de sa vie, entre 1929 et 1933, en place d' « exception ». Place

d'exception, comme on dit que « c'est l'exception qui confirme
la règle ». En effet, les modifications techniques que Ferenczi expérimente à partir de 1928, ainsi que certaines avancées théoriques qui en découlent, sont mal reçues par Freud: il voit en elles des propositions subversives, sinon franchement transgressives, qui provoquent dès lors, entre eux, des désaccords et des dissensions suivies, un an avant la mort de Ferenczi, d'un éloignement douloureux pour les deux protagonistes. C'est à la suite de Freud que, dans le tournant des années 1920- le tournant des « années folles» (2) -, Ferenczi prend
(2) A. Green (1991) La folie privée. Psychanalyse Gallimard, Paris, 1991,412 p. des cas-limites,

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la mesure du caractère démoniaque de la compulsion de répétition. Elle est la cause de l'enlisement, sinon de l'échec, de bien des analyses, et la cure de l'Homme aux loups est là pour le rappeler. Dès lors, confrontés à la pertinence clinique de ce processus, les psychanalystes sont conduits à se poser une série de questions: « Quels sont les moyens envisageables pour y remédier? Quelles mesures concrètes apporter pour, dans la mesure du possible, y parer? Comment procéder pour s'en débarrasser? ». Cherchant à formuler des réponses à partir de la clinique de cas dits « difficiles» et des remises en question théoriques que ces cures entraînent, Ferenczi se lance dans la conception et la mise en place de nouvelles variations techniques. Celles-ci le conduisent, de proche en proche, en l'espace de moins de dix ans (1924-1933), à tenter de réévaluer le cadre et de le modifier, tout en faisant, ce que l'on appelle, aujourd 'hui, son « procès» (3). Ainsi, dans un premier temps, propose-t-il la technique dite technique active. Face aux échecs liés à cette dernière, il se voit contraint de l'abandonner. C'est alors qu'il crée la technique dite de relaxation, ou néocatharsis, laquelle entraîne un profond scepticisme chez Freud, qui voit rapidement en elle une régression théorique, sinon une déviation sous la forme de « laxisme séducteur» ainsi qu'un retour aux conceptions qu'il avait lui-même avant l'abandon de sa neurotica en 1897. Lors de cette seconde période d'expérimentations techniques, Ferenczi se confronte aux transferts les plus complexes de patients « difficiles» pour lesquels il était souvent considéré par ses collègues comme étant le seul recours. Il interprète ces transferts, qui viennent quelque peu « ébranler» certaines convictions métapsychologiques de l'époque, comme une pure répétition (compulsion de répétition) des traumas de l'enfance, ce qui le conduit à une réélaboration du concept même de trauma. Parallèlement, il propose une réévaluation radicale du concept de contre transfert ainsi que dela manière de concevoir son utilisation. Les traumas dont Ferenczi cherche dès lors à
(3) R. Cahn (1983), « Le procès du cadre ou la passion de Ferenczi »,
Revuefrançaise de Psychanalyse, 47, n° 5, p.l107-1133.

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rendre compte différent fondamentalement, dans son esprit, de ceux dont parle Freud. Il ne s'agit pas de traumas organisés sur des fantasmes sexualisés et séducteurs, mais de traumas qui sont la conséquence de la violence psychique exercée par l'objet à l'encontre du sujet. Ainsi, pour Ferenczi, sont-ils la conséquence de viols psychiques, de confusions de langue, de privations d'amour, de dénis de certaines demandes, de disqualifications de l'affect, voire encore, de méconnaissances fondamentales des besoins de l'enfant qui, tous, confinent à la paralysie ou à l'asphyxie de la vie psychique ainsi qu'à la sidération due au désespoir. Progressivement élaborées entre 1928 et 1933, ces avancées rendent inévitable le conflit avec Freud. Un véritable fossé théorique est ainsi creusé: la conception du traumatisme infantile en est la ligne de démarcation. Car, pour Freud, invoquer la compulsion de répétition comme répétition de la situation traumatique, en rendre l'objet responsable, revient à sous-estimer les ressources de l'appareil psychique et sa capacité à transformer le trauma, ainsi que la douleur psychique qui lui est liée. Envisager d'autres concepts revient, pour Freud, à un retour en arrière et à une déviance théorique. Ce qu'il fait très clairement savoir à Ferenczi, lorsqu'il lui écrit le 2 octobre 1932(4) : (.u) Je ne crois plus que vous allez vous corriger, comme je me suis corrigé une génération plus tôt. (u.) Depuis deux ans, vous vous êtes systématiquement éloigné de moi... Je pense être objectivement en mesure de vous montrer l'erreur théorique dans votre construction, mais à quoi bon? Je suis convaincu que vous êtes inaccessibleà toute remise en question.» Le fait « historique» représenté par le désaccord entre Freud et Ferenczi produit, sur le monde analytique de l'époque, un « effet traumatique» dont Michael Balint cherche à rendre compte, lorsqu'il écrit(5) :
(4) Lettre citée par J. Dupont dans son « Avant-propos », in S. Ferenczi Journal Clinique (janvier-octobre 1932), trad. Groupe de Traduction du CoqHéron, Payot, 1985, p. 29. (5) M. Balint (1967) Le défaut fondamental. Les aspects thérapeutiques de la régression, trad. par 1. Dupont et M. Viliker, Paris, Payot, 1971, p. 207. 13

« Un maître consommé de la technique analytique comme Ferenczi, auteur de nombreux articles classiques en psychanalyse, aveuglé au point d'être incapable de reconnaître ses erreurs malgré les avertissements répétés de Freud; ou bien Freud et Ferenczi, les deux. analystes les plus éminents, incapables de se comprendre et d'évaluer correctement leurs découvertes cliniques, leurs observations et leurs idées théoriques respectives: le choc était extrêmement profond et très douloureux. La première réaction fut un retrait apeuré. »

Ferenczi disparu, un « voile pudique» est, dès lors, jeté et entretenu pendant plus de trente ans par la communauté psychanalytique. Ce voile entraîne un silence par rapport à la personne, un retrait par rapport à l'œuvre et une forme d'oubli partiel du rôle considérable qu'il tint, de son vivant, auprès de Freud. Cette attitude masque avant tout la difficulté des analystes de l'époque, et des générations qui suivent, à saisir certaines de ses intuitions cliniques et théoriques, très en avance sur leur temps. Ce sont elles, qui, aujourd'hui, le situent comme l'un des fondateurs de la clinique moderne. Aussi est-il nécessaire d'attendre l'écart de plusieurs générations d'analystes pour que l'on voie apparaître un « retour à Ferenczi» et un renouveau d'intérêt pour les problèmes qu'il a su, dès à l'époque, soulever.

De sources affectives non taries...
Lorsque Ferenczi meurt, fin mai 1933, Freud rédige sa notice nécrologique dans les jours qui suivent. Après avoir rappelé le rôle de premier plan qu'avait pris dans le mouvement psychanalytique celui qui était devenu son ami et dont il avait, dix ans auparavant, publiquement loué « la diversité de ses talents, son originalité, la richesse de ses dons» à l'occasion de son cinquantième anniversaire (1923), Freud écrit: « (...) Notre ami s'est peu à peu éloigné de notre cercle. De retour de sa tournée de conférencesaméricaine, il s'est de plus en plus enfermé dans le cocon de son travail solitaire, alors qu'autrefois il a participé avec beaucoup de vivacité à 14

tout ce qui se passait dans les cercles analytiques. Nous avons appris qu'un seul problème occupait tout son intérêt: l'aspiration à guérir et à aider est devenue sa préoccupation principale. Il s'était probablement fixé des objectifs qu'avec nos moyens thérapeutiques d'aujourd'hui il est impossible d'atteindre. De sources affectives non taries naissait la conviction qu'on pouvait obtenir de bien meilleurs résultats avec les malades si on leur donnait beaucoup plus de cet amour après lequel ils languissaient dans leur enfance. Il essayait d'inventer un moyen de réaliser cela dans le cadre de la situation analytique, et comme il n'avait pas obtenu de succès dans ce domaine, il s'était tenu à l'écart. Il semble qu'il n'était pas non plus certain que tel ou tel de ses amis soit d'accord avec lui. Où qu'ait pu le conduire le chemin qu'il a emprunté, il n'a pu le parcourir jusqu'au bout. Peu à peu se sont développés en lui les signes de ce processus de destruction physique qui probablement jetait une ombre sur sa vie depuis des années. Il est mort d'une anémie pernicieuse, peu avant sa soixantième année. Il n'est pas pensable que l'histoire de notre science le laisse tomber dans l'oubli (6). »

Cette notice, dont le ton diffère sensiblement de celle écrite dix ans auparavant, témoigne clairement des difficultés instaurées dans la relation entre les deux hommes depuis quelques années. Celles-ci ont pour origine les déviances théoriques dont il vient d'être fait mention, mais aussi les reproches que Ferenczi formule à Freud depuis un certain temps à propos du transfert négatif non analysé et qu'il dénonce comme étant à l'origine de difficultés analytiques personnelles supplémentaires. Ainsi en témoigne la lettre de Ferenczi à Freud, en date du 17 janvier 1930 (7) : « Dans la relation entre vous et moi, il s'agit (du moins en moi) d'un enchevêtrementde différentsconflits d'émotions et de positions. D'abord vous avez été mon maître vénéré et mon modèle inatteignable, à l'égard duquel je cultivais les sentiments - jamaissans mélange,commeon le sait - de
(6) Traduction de J. Dupont in P. Sabourin Ferenczi, Paladin et Grand Vizir secret, Ed. Universitaires, 1985, p. 204-207. (7) Lettre citée par J. Dupont dans son « Avant-propos », in S. Ferenczi, Journal Clinique (janvier-octobre 1932), trad. Groupe de Traduction du CoqHéron, Payot, 1985, p. 25. 15

l'élève. Puis vous êtes devenu mon analyste, mais les circonstances défavorables n'ont pas permis de mener mon analyse à son terme. Ce que, en particulier, j'ai regretté, c'est que, dans l'analyse, vous n'ayez pas perçu en moi et mené à l'abréaction les sentiments et les fantasmes négatifs, partiellement transférés. On sait qu'aucun analysant, même moi avec mes nombreuses années d'expérience acquise avec d'autres, ne peut y arriver sans aide. Il a fallu pour cela une auto-analyse très pénible, effectuée après-coup, tout à fait méthodiquement. Naturellement, cela était aussi lié au fait que j'ai pu abandonner ma position quelque peu. adolescente pour me rendre compte que je ne devais pas dépendre aussi complètenrent de votre faveur, c'est-à-dire, que je ne devais pas surestimer mon importance pour vous. »

Dans sa réponse, en date du 20 janvier 1930, Freud écrit s'être « amusé à la lecture de certains passages », notamment lorsque Ferenczi lui fait le grief de ne pas avoir analysé le transfert négatif. Dans ses reproches, écrit Freud, Ferenczi fait comme s'il avait oublié qu'à l'époque personne ne savait avec certitude que les transferts et les réactions négatives étaient dans tous les cas prévisibles et qu'il en était ainsi, pour lui, Freud. Par ailleurs, ajoute-t-il, du fait de leur excellente relation, il aurait fallu énormément de temps, pour que cela se manifeste (8)... A ce moment charnière de ses rapports avec Freud, Ferenczi semble, à l'évidence, revenir sur ce qu'il avait confié à
(8) Nous pouvons remarquer que Freud utilise dans cette lettre de 1930 exactement les mêmes arguments, concernant l'absence de transfert négatif chez Ferenczi, que ceux qu'il emploie, plusieurs années plus tard, dans L'analyse avec fin et l'analyse sans fin (1937) : « L'analyste se justifie de ce qu'au temps de l'analyse on ne pouvait rien percevoir d'un transfert négatif. Mais à supposer même qu'il n'ait pas vu les plus légers indices de celui-ci, ce qui n'était pas exclu en raison de l'étroitesse de l'horizon en cette aube de l'analyse, il resterait douteux qu'il ait eu le pouvoir d'activer, par une simple indication de sa part, un thème ou, comme on dit, un « complexe », tant que celui-ci n'était pas actuel chez le patient lui-même. Pour ce faire il aurait certes fallu recourir à une action, au sens réel, inamicale à l'encontre du patient. Et d'ailleurs il ne faut pas estimer comme un transfert toute bonne relation entre analyste et analysé, pendant et après l'analyse. Il y a aussi des relations amicales qui sont fondées en réalité et s'avèrent viables. » 16