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Festival

De
74 pages

Un village reculé du sud de la France accueille, le temps d’un week-end, le Festival du Ruscat. Des jeunes gens venus du monde entier vivent une utopie éphémère basée sur la bienveillance et l’absence d’enjeux relationnels. En journée, c’est un pique-nique où l’on boit plus qu’on ne mange. La nuit, c’est un amphithéâtre à ciel ouvert où sont abordées les questions qui transcendent l’histoire de la pensée. Le problème psycho-physique y est traité avec fraîcheur et naïveté, profondeur et audace. À la marge de ce thème central, on échange sur la recherche de la reconnaissance, sur la violence, la religion et l’apparition de la vie.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre
175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis
Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50
Mail : client@edilivre.com
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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-334-16483-2
© Edilivre, 2016
Citation
… tout, et non pas la vie seulement, est une activité éthique. Et rien d’autre. Lorsque les modèles de réalité inorganiques créent la vie, la Métaphysique de la Qualité postule qu’ils l’ont fait parce que c’est mieux… » Robert M. Pirsig
Festival
Le festival du Ruscat, comme vous le savez, a lieu chaque dernier week-end du mois d’août sur la commune de Zerres dans les Vénilles Occidentales, et cela depuis treize ans déjà. Créé à l’initiative des producteurs locaux du Ruscat pour promouvoir ce vin sucré, typique de la moyenne montagne calcaire des Vénilles, il a été détourné de son but dès sa première année. A pied, à vélo, à dos d’ânes et en véhicules les moins probables, les gens convergent vers Zerres et sont de plus en plus nombreux à chaque nouvelle édition. On est seulement le jeudi en milieu d’après-midi et déjà des dizaines de tentes tapissent la pelouse brûlée par le soleil. A toute heure, sur le chemin caillouteux qui monte de Zerres, arrivent des festivaliers. Peu nombreuses sont les familles. Seuls, ou en petits groupes, ils sont rarement jeunes, jamais très vieux. Ils portent tout ce dont ils ont besoin pour trois ou quatre jours, mais souvent pour des semaines, car ils arrivent de loin. Il y a là une petite foule sur ce flanc de montagne d’ordinaire désert. Ceux qui ont fini de s’installer font la queue pour remplir les bidons de Ruscat qu’ils payent 7 euros le litre. C’est cher, mais au moins l’entrée et les emplacements sont gratuits. Je suis là depuis midi, ma tente est montée et mon bidon de cinq litres est plein. Juste derrière moi, quelques mètres plus haut les hollandais s’affairent à monter une sorte de Yourte avec une structure en aluminium. Je vous disais, les gens viennent de loin, certains même de très loin. Les années précédentes j’ai rencontré des indiens, des australiens, des argentins. Si vous êtes venus au festival du Ruscat à ses débuts et n’êtes pas revenus depuis, vous n’imaginez pas la cacophonie des langues, le mélange des odeurs de cuisine et des herbes à fumer, des couleurs des tissus, des mélodies. Ici il n’y a ni scène, ni haut-parleurs. A la première édition, les organisateurs ayant une ambition modeste, ont invité un groupe de chanteurs a cappella locaux et l’écrivain à succès Denis Esterel, l’auteur de « Parfums des Vénilles ». Les chanteurs, qui n’ont pas démérité, ont eu un accueil mitigé. Mais Esterel, qui devait parler de l’art de vivre dans ces montagnes pittoresques, sans oublier de vanter les qualités du Ruscat a suscité un véritable engouement. Il a posé sur une table pliante une pile de ses livres, s’est assis à côté dans un fauteuil et s’est mis à siroter le Ruscat par un tube transparent plongé dans le bidon. Je ne sais pas comment les choses ont commencé. Je pense qu’Esterel était déjà légèrement ivre et les festivaliers se sont moqués de sa petite boutique (il n’a vendu aucun livre ici, mais plus d’un million partout dans le monde). Il répondait à tous poliment, sans se vexer. Puis il a demandé à ses interlocuteurs ce qu’ils étaient venus chercher à Zerres. Les gens répondaient. Parfois des réponses courtes, parfois des longs récits personnels. A la tombée de la nuit, tous les festivaliers étaient assis autour de l’écrivain. Vers minuit, Esterel avait bu la bonne moitié de son bidon et s’était endormi dans le fauteuil. De toutes façons il n’animait plus la discussion et personne ne faisait attention à lui. Tous les festivaliers formaient un cercle. Les orateurs se succédaient. Les parents allaient coucher les enfants et revenaient reprendre leurs places. Au fil des heures, les sujets devenaient de plus en plus philosophiques, de plus en plus profonds.
Puis, très tard dans la nuit, les gens se sont levés et sont partis se coucher. Le lendemain ils se sont réveillés se sentant proches et solidaires. Au début de la soirée ils formaient à nouveau le cercle autour d’Esterel. Je ne sais pas si les chanteurs sont revenus l’année suivante, je n’y étais pas. Esterel lui était là, ainsi que l’année d’après. Maintenant, comme vous le savez, Esterel est mort, mais la table pliante est toujours là, et le fauteuil aussi. Ce soir, un cercle compact sera formé autour de la table et le fauteuil restera vide. Mais là, il faut que je me dépêche, les hollandais derrière ont fini de monter leur Yourte et s’apprêtent à ouvrir des bières. Je les salue et fais halte de la main en montrant les bouteilles. Sacrilège, toutes boissons alcoolisées à l’exception du Ruscat sont proscrites. Rob, c’est son prénom, proteste : où cette règle est-elle écrite ? Ce n’est pas une règle, c’est un rite fondateur, la condition même pour que le festival existe. C’est une dîme consentie aux producteurs locaux qui savent bien que ce festival n’est plus le leur et l’accueille tout de même. Je ne sais pas si j’ai convaincu, pour le moment les bières sont retirées à l’intérieur. J’invite mes voisins pour un verre de Ruscat devant ma tente. Rob, Élisabeth et Peter sont pharmaciens. Ils ont étudié ensemble. Rob vit en France, il est le seul à parler français. Nous parlons anglais. Élisabeth et Peter ont fait le voyage de Delft en passant par Paris pour prendre Rob. Ils ont laissé leur Saab 96 qui roule au mélange essence huile, sur le parking de Zerres et ont loué le service d’un porteur avec deux ânes. Ils sont bien équipés et surtout ont beaucoup de bière. La queue pour le Ruscat est plus courte maintenant et c’est Peter qui y va. Élisabeth raconte qu’ils passent leurs vacances ensemble depuis la première année d’études. On dit chez eux que dans une vie il faut construire une maison, élever un enfant, planter un arbre et venir au festival du Ruscat. Ils ont décidé de commencer par la fin. Rob travaille dans l’industrie pharmaceutique, Peter a repris la pharmacie de sa mère à Amsterdam et Élisabeth travaille avec lui. Je comprends maintenant pourquoi elle l’appelle patron. Ils ont vécu tous les trois en colocation à Delft et au vu des regards qu’ils échangent en me le racontant, ça ne devait pas être triste. Peter habite chez ses parents qui voyagent toute l’année. Je leur dis que je suis psychologue, mais que j’ai fait aussi des études de pharmacologie à l’Université de Jérusalem, puis une licence de mathématiques et de philosophie. Ils ne semblent pas être surpris de ce parcours chaotique. Rob étudie la philosophie à Paris 8 et Élisabeth suit les cours du soir en psychologie à l’Université de Delft. Voilà, mes voisins sont partis et je vais dormir un peu, car je n’ai plus l’habitude des longues veillées nocturnes. Ce qui fait le succès du rassemblement de Zerres, à n’en pas douter, c’est l’absence de méfiance envers les autres. Esterel a montré la voie de la bienveillance inconditionnelle. Quand on a goûté à cette bienveillance on ne peut plus s’en passer. On voudrait que ce soit le modèle de société universelle. Il a montré aussi qu’il est possible d’avoir une discussion en grand groupe où chacun a plus envie d’apprendre que d’exhiber sa science. On ne vient pas ici chercher la reconnaissance, une place dans le groupe. On sait d’emblée que cette place est acquise. La question de la reconnaissance a été élucidée lors de la première édition, il y a treize ans, par un psychologue letton, spécialiste de Vygotski. J’ai pris des notes le lendemain de sa contribution et peux vous la livrer ici assez fidèlement. Il a parlé ainsi : Qu’est-ce qui nous pousse à nous lever tous les matins, à nous apprêter et à aller nous frotter à nos semblables. On peut commencer à répondre par des raisons pratiques et réelles, comme le travail. Et pourquoi allons-nous travailler ? Ce qui nous intéresse, c’est énumérer les raisons au sujet desquelles la question pourquoi n’a pas de sens. La liste va contenir des fins positives, telles que le plaisir, et des fins négatives, telles qu’éviter la souffrance physique. Il est assez commun de penser que l’humanité se met en branle à la recherche du pouvoir, de l’argent et du sexe. Les trois font l’objet d’une compétition féroce entre les hommes. Cela ne se partage pas, ou alors très mal. Pouvoir, argent et sexe sont caractérisés aussi par le fait qu’ils procurent une satisfaction brève, suivie d’un état de stress lié à la peur de perte de la
conquête et la nécessité de la défendre. Nous avons tendance à penser que, contrairement au sexe et au pouvoir que nous pouvons vouloir pour eux-mêmes, l’argent n’est peut-être pas une fin en soi. Premièrement, il est difficile de distinguer la réelle attraction de l’argent (comme celle du pouvoir et celle du sexe d’ailleurs) de la peur d’en manquer. Il n’est pas évident pour les personnes qui luttent pour gagner de l’argent de comprendre la question : « mais pour acheter quoi ? ». L’argent dépasse de loin son équivalent en marchandise. C’est l’artefact historique et culturel sans doute le plus largement partagé par notre espèce. Comme tous les artefacts, il participe au processus psychique de médiatisation des stimuli sociaux tout en étant lui-même médiatisé par la culture et l’histoire de chacun. Peut-être, de ce fait, le signifié de l’argent est-il proche de son signifiant. Notre rapport à l’argent oscille entre le symbolique et le réel en convoquant tout l’inconscient et le pathologique que nous sommes capables de remonter du fond de nos âmes. Quand nous avons un sac de riz pour l’hiver, nous allons en chercher chaque jour un bol pour satisfaire nos besoins et ne pas en manquer jusqu’au printemps. Si nous en avons trop et que nous ne pouvons pas le stocker, nous en donnons sans difficulté. Pourquoi n’arrivons-nous pas à agir ainsi avec nos comptes en banque ? Qu’est-ce qui nous pousse à dépenser frénétiquement ou à accumuler avidement ? L’argent a pénétré notre psychisme si profondément qu’il ne peut plus être considéré comme un moyen, mais bien comme une fin en soi. Bien avant l’argent, avant le sexe et le pouvoir, avant encore le plaisir, la peur de souffrir ou d’avoir faim, nous sommes tirés de nos lits par la recherche de la reconnaissance. Parmi tous les moteurs qui nous activent, je crois celui-là être le plus puissant. Nous savons que pour le nourrisson, être reconnu par sa mère est vital. Mais quand ce besoin est satisfait, pourquoi continuer à le chercher toujours et partout ? Si vous avez un enfant en bas âge, vous pouvez compter combien de fois dans la journée il vous dit : « regarde-moi », jusqu’à vous agacer : « je t’ai assez vu ». Le jour où il arrête de dire « regarde-moi », vous savez qu’il a basculé dans l’adolescence. Mais la quête de la reconnaissance ne s’arrête pas là, elle se poursuit auprès des filles et des garçons de son âge. Chacun y va de ses talents artistiques ou sociaux, mais tous hurlent : « regardez-moi », et si personne ne les regarde malgré tout, ils peuvent en mourir. La recherche de la reconnaissance, qui commence dès la naissance, prend une tournure particulière à l’adolescence. Les mutations physiologiques, liées à la puberté, font que l’enfant ne reconnaît plus son corps. Comme si ce bouleversement seul ne suffisait pas, il lit dans les yeux de ses parents la déception de perdre l’enfant qui se transforme. L’enfant, lui-même tiraillé entre le désir de retourner dans sa peau lisse et le désir de devenir adulte, est confronté à l’inconstance des parents qui tantôt le surprotègent pour le maintenir à l’état d’enfant, tantôt le...