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Figures d'attachement et soins du liens mère-enfant

De
179 pages
Les nombreux travaux consacrés à l'étude du lien mère-enfant ont accordé une place très inégale aux professionnels oeuvrant quotidiennement à la consolidation de ce lien primordial. Voici les résultats d'une recherche-action transfrontalière (Lorraine, Wallonie et grand Duché de Luxembourg) intégrée dans le dispositif Proximam-Lotharingie, qui s'est fixé pour objectif de soutenir l'enfant en situation de risque de maltraitance ou de négligence grave, vivant avec sa mère, elle-même en situation de précarité.
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Introduction
Isabelle Roskam, Vincent Meyer et Jean-Luc Deshayes Le lien mère-enfant a fait l’objet d’une littérature abondante depuis des décennies. Souvent signés de grands auteurs ou de chercheurs issus de différentes disciplines telles que la psychologie1, la sociologie2 ou encore la médecine3, ces écrits ont accordé une place très inégale aux professionnels œuvrant quotidiennement à la consolidation de ce lien primordial. Voilà sans doute ce qui constitue le premier enjeu et l’intérêt du présent ouvrage : mettre les professionnels de trois régions transfrontalières dans une position d’analyse, de mise en perspective et de partage d’expériences en réservant aux chercheurs universitaires un rôle d’accompagnateurs. C’est dans cette dynamique de rechercheaction transfrontalière que fut conduit le dispositif ProximamLotharingie entre 2005 et 2007. La recherche-action, aussi appelée recherche collaborative, doit être comprise comme un système alternatif de production et de diffusion de connaissances mobilisables dans l’action ou, en d’autres termes, comme l’élaboration conjointe par les chercheurs et les professionnels sur le terrain, de savoirs utiles pour l’amélioration de l’acte éducatif. Dans un jeu d’échanges moins asymétriques que ceux qui se pratiquent dans le cadre d’une recherche appliquée, les partenaires négocient sur les objets et les démarches de la recherche, fixent les priorités et participent à la collecte des données, à leur analyse et à leur restitution. Le dialogue qui s’instaure entre eux éclaire la compréhension des phénomènes qui ont été étudiés et oriente l’utilisation des résultats de la recherche (Beauchesne, Hensler, 1998 ; Reason, 1994).
Winnicott, D.W. (1992). Le bébé et sa mère. Paris : Payot. ; Bowlby, J. (1980). Child care and the growth of love. Harmondsworth: Penguin books. ; Ainsworth, M. (1978). Patterns of attachment. Hillsdale : LEA. ; Stern, D. (1997). Mère-enfant: les premières relations. Sprimont: Mardaga. ; Kestemberg, E. (sous la direction de). (1981). Autrement vu : des psychanalystes observent les relations mère-enfant. Paris : Presses Universitaires de France. 2 Paul-Lévy, F. (1981). L’amour nomade: la mère et l’enfant hors mariage, XVI-XXè siècle. Paris : Seuil. ; Bluffer, S. (2002). Les instincts maternels. Paris : Payot. 3 Stoleru, S. (1989). Psychothérapies mère-nourrisson dans les familles à problèmes multiples. Paris : Presses Universitaires de France. ; Benhaïm, M. (1992). Les troubles de la relation à la mère. Toulouse : Privat. ; Cramer, B. (1993). La pratique des psychothérapies mères-bébés : études cliniques et techniques. Paris : Presses Universitaires de France.
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Proximam-Lotharingie en tant que dispositif de recherche-action, s’est construit autour de quatre objets : l’observation du lien mère-enfant, sa restitution lors des interactions au sein du triangle enfant-mèreprofessionnels comme enjeu d’une co-éducation, la transposition de ces interactions dans un contexte transfrontalier amenant leur comparaison ainsi que de nouvelles coopérations et enfin une publicisation des pratiques et des réflexions. Ces quatre objets ont permis de rassembler des professionnels autour de thématiques et d’autant de groupes de travail, chacun d’eux bénéficiant de l’accompagnement d’un chercheur universitaire (cf. présentation des professionnels impliqués et des institutions partenaires en pp. 185-187 et 189-201). Les chapitres qui composent le présent ouvrage s’articulent autour de ces quatre objets et sont le fruit d’une co-écriture entre professionnels et chercheurs. De nombreux écrits intermédiaires ont été produits, diffusés et successivement validés, gages d’une volonté conjointe de production d’un savoir d’usage et d’expertise autour des objets de cette rechercheaction. La contribution collective s’ouvre sur la présentation du dispositif Proximam-Lotharingie dans le cadre du programme européen Interreg III A. Le premier chapitre relate la genèse et la conduite de cette expérience transfrontalière et en détaille le mode opératoire à travers ses objectifs, son déroulement et ses apports. L’immersion des professionnels engagés dans le dispositif au sein des équipes des institutions partenaires y est relatée comme une de ses clés de voûte. En effet, elle a fonctionné comme un outil de formation et de réflexion pour eux, leur permettant de prendre distance par rapport à leur travail quotidien et de remettre en question leurs propres pratiques. Profitant pleinement des questions soulevées par les immersions, le groupe de travail désigné sous le vocable « Comparaison des systèmes » aborde dans le chapitre suivant l’analyse et la comparaison des paramètres juridiques et réglementaires qui conditionnent, sur les trois versants, l’organisation des soins apportés aux bénéficiaires. Son objectif est de mettre en miroir les modèles nationaux et de contribuer à la solution des problèmes transfrontaliers de prise en charge intégrée des mère/enfant(s). Mais les différences entre les systèmes ne sont pas seulement ni même principalement nationales. Il conclut alors à la nécessité de questionner les différents modèles d’intervention fondés sur la rencontre des besoins fondamentaux de l’enfant afin de susciter les évolutions nécessaires au développement d’initiatives au sein de chaque système.
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Le troisième chapitre intitulé « Diagnostiquer le lien mère-enfant ? » soulève la question délicate des compétences parentales sur les plans socio-émotionnel, moral et éducatif en proposant un canevas d’analyse. Une approche quantitative orientée vers la validation de ce canevas y est assortie d’une autre, qualitative à travers la rédaction d’une étude de cas. L’objet développé dans ces pages débouche assez naturellement sur la question de la co-éducation en tant que possible articulation des ressources familiales et professionnelles. Le quatrième chapitre y est consacré. Les professionnels accompagnés des chercheurs universitaires de ce groupe de travail tentent d’y développer une méthodologie de l’articulation des compétences pédagogiques, parentales et professionnelles. Ils élaborent ainsi un modèle descriptif de la co-éducation microsociale caractérisé par la présence d’une pluralité de figures d’attachement constituant pour l’enfant, autant de pôles de résilience. Enfin le cinquième et dernier chapitre « Communiquer pour et autour du lien » reprend les travaux du groupe « Communication ». Dans une co-écriture de leur expérience, les professionnels et les chercheurs du Centre de recherche sur les médiations se penchent sur l’impératif communicationnel dans le contexte de cette recherche-action. Ils envisagent sa raison d’être, sa finalité et ses moyens quant aux caractéristiques fondamentales d’une professionnalité dans ce segment de l’intervention sociale et quant aux résultats des travaux engagés. Ainsi détaillent-ils les enjeux et les limites des formes et des outils des communications interne et externe du dispositif et, plus largement, ceux de la diffusion des savoirs professionnels à travers l’oral, l’écrit et l’image. L’ouvrage est conclu par le docteur Michel Manciaux, professeur émérite de pédiatrie sociale à l’université de Nancy 1. Il y introduit de nombreuses pistes de réflexion sur les relations mère-enfant en situation de précarité et les questions éthiques qui en découlent. Dans la postface, Jacques Rihoux fait part, en son nom propre, de son expérience de coordonnateur du dispositif aux commandes d’un programme transfrontalier et du regard qu’il porte sur les missions qui furent les siennes au cours de ces trois années.

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1. Proximam-Lotharingie : une expérience transfrontalière
Proximam-Lotharingie s’inscrit dans l’axe IV du programme européen Interreg III : promotion du développement humain, valorisation des ressources humaines et intégrations sociale et culturelle. Il s’est fixé pour objectif de soutenir l’enfant en situation de risque de maltraitance ou de négligence grave, vivant avec sa mère, elle-même en situation de précarité. Lancé en 2005, le projet s’appuyait alors sur une expérience de neuf ans, menée en Wallonie, par deux institutions qui avaient joint leurs compétences respectives comme maison d’accueil de mères et enfants en détresse, et comme institut médico-pédagogique pour enfants atteints de divers troubles du développement et de la personnalité. Il s’agissait en l’occurrence d’étendre le projet à d’autres partenaires des régions voisines tout en intégrant les potentialités respectives des trois régions en termes de prise en considération des besoins singuliers de la population cible4.

Les « frontières » de la Protection de l’enfance
Sur le territoire transfrontalier couvert par ce programme européen s’observent les mêmes clivages entre institutions et services sociaux. La question des « frontières » prend, en matière de protection de l’enfance, un triple sens : la population concernée – mères et enfants – était jusqu’à présent prise en considération par des services spécialisés différents. Chacun d’eux cible l’un ou l’autre aspect de la problématique familiale et privilégie une approche disciplinaire (la médecine, le droit, la psychologie et d’autres sciences humaines). D’autre part, les dispositifs en question se sont structurés de manière singulière dans les trois régions, au gré de l’évolution propre des législations comme des orientations scientifiques ou idéologiques successives qui les ont tour à tour inspirées. Nous nous intéressons précisément au sort de mères que nous qualifierons de « maladroites » dans la mesure où elles présentent un
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Pour une première synthèse de ce projet voir J. Rihoux, 2006, « Innover par-delà les frontières : l’expérience Proximam », pp. 173-184, Éthique et mémoire : des préalables à l’évaluation et la démarche qualité en travail social, V. Meyer, coord., Bordeaux, Éd. LEH, Hors collection.

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attachement positif avéré pour leur enfant tout en développant des comportements qui leur sont directement et durablement préjudiciables et cela en dépit d’une évidente bonne volonté. Il ne s’agit donc ni de maltraitance caractérisée ni de négligence grave à savoir de comportements ou attitudes qui supposent une volonté de nuire ou à tout le moins une conscience de la nocivité du comportement adopté. La Justice, quel que soit le pays concerné, reste souvent hésitante face à de telles situations, faute de disposer des moyens nécessaires à l’estimation de la réalité et de la qualité du lien entre l’enfant et des géniteurs qui revendiquent ou non un rôle exclusif de parents. Face à de telles situations, les politiques de protection de l’enfance, initiées en Europe occidentale depuis bientôt un siècle, ont privilégié successivement le placement systématique et la rupture des liens familiaux pour ensuite favoriser le maintien à tout prix de l’enfant dans sa famille. On observe toutefois aujourd’hui un désarroi certain de nombreux orienteurs devant des situations limites où la séparation mère/enfant semble devoir s’imposer, alors même que cette rupture risque de compromettre gravement, à moyen et à long terme, le développement de l’enfant. En France même, l’augmentation inquiétante du nombre de cas de crimes et délits de maltraitance sur enfants5 justifie le processus de réforme de la Protection de l’enfance initié à l’automne 2005, sous le gouvernement de Dominique de Villepin, par le ministre Philippe Bas. L’expérience Proximam, tentée en Wallonie, a été conçue et coordonnée par Pierre Manil, psychologue animateur pédagogique des deux institutions porteuses. Ce concept novateur a permis d’affranchir la mère et l’enfant d’un certain nombre de frontières disciplinaires et administratives dont le résultat funeste était d’isoler leurs destins respectifs. Il s’agit de restaurer une cohérence humanitaire assurant les meilleures chances de développement à un lien familial menacé, tant par la situation instable et précaire de la mère que par les réponses réactives développées par l’enfant.
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Rapport de la mission d’information Bloche / Pecresse sur la famille et les droits des enfants de l’Assemblée nationale – 23 novembre 2005 ; rapports de Louis de Broissia, sénateur, sur « l’amélioration de la prise en charge des mineurs protégés » - Juillet 2005 ; de Philippe Nogrix, sénateur, sur « l’amélioration des procédures de signalement de l’enfance en danger » - 30 juin 2005 ; de Marie-Thérèse Hermange, sénateur, sur « périnatalité et parentalité » - 25 février 2006 ; - Rapports de l’Observatoire national de l’enfance en danger – 12 décembre 2006 - ; de l’Observatoire décentralisé de l’action sociale - Mars 2006 ; du Défenseur des enfants – Rapport annuel 2006 ; de l’Inspection générale des affaires sociales sur les bonnes pratiques du signalement – 17 mars 2006.

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Le dispositif Proximam – Wallonie s’est déployé en Gaume, à Étalle, à quelques kilomètres des frontières luxembourgeoise et française. Cette Grande Région, comme l’a qualifiée Jacques Delors, a été successivement le champ de bataille de l’Europe avant d’en devenir le berceau grâce à Robert Schuman et le lancement de la Communauté économique du charbon et de l’acier. Véritable pépinière de l’Europe, la Grande Région fournira à la Commission européenne et au Parlement nombre de figures de proue : depuis les pères fondateurs, (Pierre Werner, Robert Schuman, Jean Rey) jusqu’aux plus contemporains, les présidents Gaston Thorn et Jacques Santer ; d’ailleurs nul ne risque d’oublier le rôle éminent joué par Jean-Claude Juncker, Premier ministre du Grand-Duché, lors de la crise récente sur la Constitution européenne. Sur un quart de siècle, la Grande Région, frappée de plein fouet par la crise de l’industrie lourde, s’est métamorphosée en laboratoire social. Rappeler que l’épicentre industriel de cette région a perdu entre 1975 et 2000, plus de 20 % de sa population suffit sans doute à mesurer l’ampleur du désastre. Le Grand-Duché de Luxembourg, la Lorraine et la Wallonie se sont attelés ensemble au redressement de cette jachère transformée pour la cause en un dynamique Pôle économique de développement. Athus, Longwy et Rodange ont constitué ensemble une véritable agglomération transfrontalière, creuset d’une Europe citoyenne porteuse de tant d’espoirs. Cette expérience collective a favorisé une grande perméabilité des frontières qui se traduit entre autres par des prises en charge transfrontalières d’enfants des trois régions. Des contacts, le plus souvent informels, se sont ainsi tissés entre des professionnels de l’aide à l’enfance et de l’aide sociale à la famille, issus des trois versants. Sur l’ensemble de la Grande Région, les mères en détresse sont l’objet de la sollicitude de divers services dont chacun poursuit ses propres finalités : remise au travail, suivi psychothérapeutique, assistance sociale, droit au logement, etc. Mais toutes ces tentatives de remédiation s’exercent en ordre dispersé. Pour les mères les plus fragiles, l’entreprise reste aléatoire, comme en attestent les statistiques alarmantes des services chargés de l’analyse des phénomènes de maltraitance6, en constante augmentation. En ce qui concerne Proximam, les promoteurs investissent précisément la question de la
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Rapports de l’Observatoire national de l’enfance en danger – 12 décembre 2006 ; de l’Observatoire décentralisé de l’action sociale – mars 2006 ; du défenseur des enfants – Rapport annuel 2006 ; de l’Inspection générale des affaires sociales sur les bonnes pratiques du signalement – 17 mars 2006.

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qualité du lien mère/enfant et développent une pédagogie originale de la relation. Celle-ci vise à assurer une aide simultanée et complémentaire à des mères particulièrement fragiles mais tout autant aimantes, et à leurs enfants, blessés par les circonstances de la vie.

La naissance du projet Proximam-Lotharingie
En décembre 2003, le projet pilote wallon Proximam, s’est vu proposer, par la cellule wallonne d’Interreg, de participer à une foire aux projets. Lors du montage du projet Interreg III au début 2004, nous avions trois mois devant nous pour trouver des partenariats sur le Grand-Duché de Luxembourg, et les trois départements du nord de la Lorraine française, (Meurthe-et-Moselle, Meuse, Moselle). Encore fallait-il que le concept Proximam entraîne l’approbation de chaque partenaire sollicité et que se constitue, en un temps record, une forte cohésion autour de quelques idées-forces, afin d’entraîner l’adhésion des autorités publiques responsables sur chaque versant de la protection maternelle et infantile. Pour compliquer encore le défi, les partenaires sollicités étaient tantôt des fondations privées, tantôt des services publics, ou encore des institutions d’intérêt public, au gré des lieux et des cultures politiques propres à chaque pays. Le seul argument décisif était la situation déplorable de la population cible. Celle-ci posait également question à tous nos interlocuteurs. Ces mères déficientes attachées viscéralement à des enfants déjà en péril, nos partenaires les connaissaient bien. Les centres maternels concernés et les services sociaux sollicités voyaient avec appréhension chaque année de 8 à 12 %7 des bénéficiaires de leur aide repartir dans la nature pour ressurgir quelques mois plus tard dans l’un ou l’autre des lieux d’accueil de la région, plus abîmés qu’avant. Ce parcours chaotique se terminait souvent par une inéluctable et trop tardive séparation de la mère et de son enfant déjà gravement perturbé. Tout séduisant qu’il soit, le concept Proximam est cependant hautement subversif. Il transgresse nombre de cloisonnements de structures et bouscule autant d’idées reçues : l’obsession de la thérapie brève, la nucléarisation des familles, le dogme familialiste, le primat de
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Rapports annuels des Centres maternels et Maisons d’accueil associés au dispositif Proximam-Lotharingie : CSA Les Islettes (CG55), Centre maternel du REMM à Nancy (CG54), Abri maternel du CDE (CG57) – Foyer SICHEM (Grand-Duché de Luxembourg), Maison d’accueil Home Fernand Philippe (Wallonie).

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l’approche thérapeutique sur l’action éducative. De plus, il propose la solidarité communautaire là où l’on s’acharnait en vain à imposer l’autonomie dans la compétition. Selon le cahier des charges de l’Union européenne, notre projet devait rassembler des partenaires issus des trois versants, Lorraine, grandduché de Luxembourg et Wallonie ; trois départements lorrains sur quatre étaient concernés : la Meurthe-et-Moselle, la Meuse et la Moselle. Avec eux, nous avons conçu un projet de recherche-action bâti autour de la problématique de la population cible. Nous souhaitions fédérer autour de Proximam-Lotharingie des scientifiques issus de plusieurs universités de la Grande Région, dans des champs de connaissance utiles à cette entreprise transdisciplinaire. Au terme de cette période de gestation, le programme Proximam-Lotharingie associera neuf partenaires.

La recherche-action Proximam-Lotharingie
Dès l’aube de notre projet, certains se sont inquiétés des risques qu’encourait notre tentative de rassembler des acteurs de terrain et des scientifiques attelés à cette tâche commune. De cette préoccupation sont nées tour à tour diverses structures cadres : « Comité scientifique », « Bureau puis Groupe de pilotage », « Assemblée des partenaires » et enfin « Groupe de réflexion sur l’éthique ». Décidément, travailler ensemble dans la même direction n’est pas une sinécure, même pour des acteurs a priori « sociaux » confrontés au jour le jour aux défis que leur pose la population cible. En effet, quelles étaient les forces en présence ? D’une part, des professionnels du secteur social ou médico-social, de l’autre, des chercheurs intéressés aux fondements théoriques des pratiques des premiers, les uns et les autres préoccupés par le sort des enfants des mères maladroites, ou plus précisément par l’analyse des modes d’action visant les bénéficiaires et la mesure des résultats observables des tentatives de remédiation mises en œuvre à leur profit. Les uns, les professionnels, ont depuis longtemps quitté le champ du bricolage caritatif pour acquérir des formations de plus en plus poussées, tandis que certains chercheurs voudraient quitter leur tour d’ivoire, soucieux de confronter à l’épreuve de la réalité, les hypothèses, raisonnements et postulats qui sont leur apanage et dont la légitimité se nourrit in fine des résultats probants acquis sur les terrains de leur application. L’objectif de changement et d’adaptation des
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pratiques au bénéfice de la population cible nous commandait de choisir une méthode de recherche qui garantisse l’appropriation des résultats par les acteurs de terrain. Autant alors les impliquer d’emblée dans le processus comme porteurs d’un savoir-faire et comme témoins des limites mêmes de son application. Autant que ces derniers participent à l’inventaire et contribuent à façonner les leviers de changement qu’ils auront eux-mêmes à mettre en œuvre. Est-ce à dire que ces deux composantes de l’amalgame recherché avaient tout pour s’entendre ? Loin de là ! En effet, les professionnels sont souvent échaudés par certains effets observables des théories qui leur ont été imposées sur le terrain, dans une alternance d’orientations diverses sinon contradictoires. Quant aux chercheurs, ils appréhendent difficilement un terrain miné où l’intérêt de la population cible se mêle aux enjeux institutionnels, aux intérêts catégoriels des professionnels, aux logiques d’appareil et autres contraintes organisationnelles soustendues par des choix politiques conditionnés eux-mêmes par les ressources disponibles. Ces dernières sont l’enjeu de nombreux conflits, qu’il s’agisse du volume de l’investissement ou de la mesure de son adéquation au regard de l’objet social, sur la définition duquel on n’est du reste pas toujours d’accord, selon la place que l’on occupe dans le dispositif. À cet imbroglio institutionnel s’ajoutent la dimension transfrontalière et la multiplicité des modèles d’interventions en présence : la tâche ne semble guère facile. Or, cette expérience originale permet aujourd’hui de prétendre le contraire. C’est par la confrontation des uns et des autres et donc des modèles qu’ils véhiculent parfois même à leur insu, que peut naître un regard nouveau sur les intérêts, les besoins, les attentes de la population cible. Encore fallait-il que la comparaison ne se limite pas à des projets pédagogiques figés. Il nous fallait, en effet, favoriser la comparaison des pratiques, in vivo, par l’organisation systématique des échanges-immersions entre les partenaires, consistant pour les professionnels à passer quelques jours dans une institution partenaire du projet et à y prendre part au travail d’accompagnement des bénéficiaires selon les modalités de cette institution. Aller en immersion, c’est faire un voyage au-delà des discours convenus : celui de sa propre institution autant que celui de l’endroit visité. Ainsi l’expérience de l’immersion a-t-elle permis aux uns et aux autres de prendre de la distance par rapport à ses propres logiques institutionnelles pour pouvoir mieux appréhender dans le différentiel des pratiques, au-delà des discours convenus, les enjeux concrets de la situation de la population cible. Retenons d’abord de cette expérience
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unique, que cette relativisation des pratiques et des théories qui les justifient, a rendu tous les partenaires beaucoup plus attentifs à la condition humaine des mères et des enfants fragilisés. Cette ouverture d’esprit a permis à son tour la libération de notre créativité collective au profit de la recherche-action. Preuve en est le fait qu’aujourd’hui la plupart des acteurs impliqués dans les groupes de travail privilégient cette identité collective-là, à celles de leur versant, ou de leur institution d’origine. De ce fait, les immersions auront largement contribué à construire l’objet Proximam-Lotharingie comme une entité transcendant les clivages entre versants, entre institutions, entre catégories professionnelles, entre champs conceptuels et entre terrain(s) et université(s). À ce prix, la recherche-action peut devenir féconde et nous vous en présentons dans cet ouvrage les premiers fruits.

Le partenariat ou la recherche perpétuelle d’un équilibre dynamique
Le chef d’orchestre est chargé, en collaboration avec le premier violon, de rendre cohérent le jeu de tous les musiciens, notamment en leur imposant un rythme commun. Le coordonnateur d’un projet transfrontalier agit de même, à la nuance près que chaque partenaire est susceptible à tout moment de se prendre pour le premier violon, ce qui complique singulièrement la tâche. Il nous est apparu dès lors primordial de trouver les moyens de développer entre les partenaires un sentiment d’appartenance collective. Pour atteindre cet objectif, nous bénéficiions d’un seul « atout » surprenant : le sentiment partagé de l’échec face à la population cible. D’autre part, nous disposions d’un terrain d’expérimentation où s’inventait, sans prétention à l’exclusivité, une forme de prise en charge originale de cette même population. Les premières discussions autour du projet avaient autant confirmé cet intérêt commun que mis en relief des débats idéologiques et des rigidités structurelles considérables. Plus le ton montait, plus les positions extrêmes devenaient caricaturales. Face à de tels emportements, seule la confrontation des principes proclamés avec les réalités vécues nous paraissait susceptible de fonder un projet commun autour d’une seule préoccupation : la recherche obstinée de l’intérêt de l’enfant par la rencontre de ses besoins fondamentaux. Chaque institution partenaire devant ce défi tentait d’y répondre avec les moyens du bord. Comment passer de la défense et de l’illustration du modèle national ou institutionnel présent, à la confrontation à la « vérité » de l’autre, et au-delà, à la remise en question de chacun ? La
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solution était pratiquée par le coordonnateur depuis 10 ans, il s’agissait de la formation par échange-immersion

Les systèmes conçus face aux systèmes vécus
Lorsque nous parlons d’enfants en danger dans des familles précaires, une question se pose d’emblée, celle de l’appréciation de cette notion même de « danger ». Cette notion de menace directe et réelle ne pose guère de problème lorsqu’il s’agit de l’identification de la maltraitance physique appuyée sur un constat médical. Il en va tout autrement de la maltraitance psychique, voire de la négligence grave, où nous pouvons constater une difficulté certaine, sur les trois versants, à harmoniser les points de vue des différents intervenants judiciaires et médico-sociaux quant à l’appréhension de ce climat préjudiciable pour l’épanouissement du jeune. Et c’est bien là que le bât blesse en ce qui concerne les mères déficientes, certes attachées à leur enfant, mais maladroites dans leurs attitudes et comportements éducatifs. Comment cerner la réalité d’une maltraitance psychologique qui relève parfois de l’absence de comportements adéquats de la part des parents, plutôt que de faits dommageables objectivables ? Quels seront les outils pertinents d’analyse des situations limites ? Sur quels critères s’appuieront les décisions d’intervention, de placement, de séparation ou de maintien du lien ? Toutes ces questions ont animé les campagnes d’immersion au cœur des dispositifs d’intervention sociale de la Grande Région. Une des professionnelles nous a d’ailleurs fait observer avec raison que les mentalités des travailleurs sociaux suivent des strates générationnelles. Chaque époque prône un certain nombre de principes, par exemple actuellement, la sacralisation de l’autonomie de la personne. Celle-ci conduit les intervenants à se poser la question des conditions nécessaires à la fin d’une prise en charge, dès le début de celle-ci. Ainsi les bénéficiaires de l’aide se voient-elles confrontées à toute une série d’impératifs touchant autant à leur développement personnel qu’à leur intégration sociale, en particulier sur le marché du travail. Cet impératif du « contrat » reste largement inaccessible à une frange de la population particulièrement déficiente, mais le modèle culturel dominant s’impose. D’où la question de savoir quels seraient les anticorps aux dogmatismes successifs et aux formes de stigmatisation des « supposés inaptes », qui en découlent ? La dernière en date n’est pas la moins perverse : surestimer les capacités des plus faibles et les envoyer dans des centres comme on envoyait les poilus
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mourir pour la patrie, au front d’Argonne, par vagues successives. Il est vrai que, sur ce laboratoire social historique situé au cœur de la Grande Région, on créait déjà en 1916, de trois à cinq mille familles monoparentales par jour. Force est de constater cependant que l’Histoire n’a pas fait grand cas des « suites pédagogiques » de cette hécatombe. Tout se passa alors « comme si » le tissu microsocial communautaire de l’époque avait cicatrisé les plaies, offrant naturellement aux orphelins de guerre un panel varié de figures d’attachement alternatives. Depuis, la question du père revient sans cesse dans l’inventaire des droits de l’enfant comme dans les préoccupations légitimes des professionnels. Elle est loin d’avoir trouvé une réponse satisfaisante pour tous, cependant nous pouvons constater que le tissu microsocial cicatrisant des années de l’entre-deux-guerres semble bien s’être réduit comme une peau de chagrin. Dès lors, l’on constate et déplore un retour inattendu des inégalités de naissance et du sort qui semblent condamner les plus démunis à la reproduction, sinon à l’aggravation de leur condition d’origine. Quels rôles s’attribuent l’État et les familles, dans la protection et l’éducation des enfants citoyens ? Quelles places respectives accorder au secteur public et à l’associatif ? Cette problématique a, en partie, été traitée par le groupe de travail « Comparaison des systèmes » en montrant pourquoi telle mission – au demeurant d’intérêt public – est confiée tantôt au secteur privé, tantôt au public et avec quels effets ? Pourquoi, en France, la même mission est-elle, ici, confiée à l’administration de l’État ou du Département, et là, à un établissement d’intérêt public ? Quels effets pour les bénéficiaires et pour les membres du personnel ? Quelles sont les représentations des acteurs sur les trois versants ? Dans le cadre de Proximam-Lotharingie, la richesse du questionnement des professionnels en échange-immersion des différents services associés a révélé l’acuité et la largeur de leur angle de vue, en embrassant les différents aspects de la problématique, en particulier le diagnostic, l’orientation et l’évaluation des situations à risques et de leur traitement. Le groupe de travail « Comparaison des systèmes » s’est occupé des thématiques liées aux qualifications des personnels, à la taille des institutions et à la répartition des tâches au sein de celles-ci. Des tableaux ont été élaborés par les personnels des trois versants permettant une comparaison des trajectoires du public cible au sein des dispositifs et la mise en évidence de l’inadéquation relative des
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