Figures de l'altérité

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La socio-anthropologie constitue un concept médiateur permettant de saisir la genèse des divers modes de connaissance du soi et de l'autre. Cet ouvrage revisite dans cette première édition le questionnement socio-anthropologique à travers les thèmes récurrents de l'œuvre de Jean-Olivier Majastre : corps, signe, animalité, féminité, représentation, étrangeté, autrui, matérialité, objets, vaches, existentiel, culture, transformation, signification, entre-deux, art, montagne, asile, émotion, désir, folie.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
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EAN13 : 9782296263291
Nombre de pages : 322
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FIGURES DE L’ALTÉRITÉ
Comment peut-on être socio-anthropologue aujourd’hui ?
Autour de Jean-Olivier Majastre

L’édition de ce livre a été effectuée sous la responsabilité de Pierre Croce, chargé de mission, avec la collaboration de Gisèle Peuchlestrade et Frédéric Schmitt, UPMF Grenoble 2.

UNIVERSITÉ PIERRE-MENDÈS-FRANCE
BP 47 – 38040 GRENOBLE CEDEX

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12558-2 EAN : 9782296125582

Sous la direction de

FLORENT GAUDEZ

FIGURES

DE L’ALTÉRITÉ

Comment peut-on être socio-anthropologue aujourd’hui ?
Autour de Jean-Olivier Majastre

Premières rencontres de Socio-anthropologie de Grenoble Colloque international et interdisciplinaire – janvier 2009
Avec la collaboration de Gisèle Peuchlestrade

L’Harmattan

Avec le concours
du Laboratoire de Sociologie de Grenoble : EMC2 – LSG (ex CSRPC-ROMA) de l’Université Pierre Mendès France, Grenoble II de la Ville de Grenoble du Conseil Général de l’Isère de la Région Rhône-Alpes du Musée de Grenoble

SOMMAIRE

PRÉFACE

Florent GAUDEZ Comment peut-on être Socio-anthropologue aujourd’hui ?
Introduction : Opera aperta

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Bruno PÉQUIGNOT Jean-Olivier Majastre en Majesté Jean-Olivier MAJASTRE Être aujourd’hui
Première partie : Ad libitum

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Pierre GROSDEMOUGE Ad Libitum, de la désinvolture comme moyen du texte sociologique Francis FARRUGIA La socio-anthropologie comme herméneutique de la finitude et inversion des perspectives Florent GAUDEZ Penser les mains, manier la pensée. Une méthode socio-anthropologique Sylvia GIREL L’art comme « document » sur le social, quelques réflexions à l’appui de la socio-anthropologie majastrale Jacques LEENHARDT Toujours sans nouvelle de J.-O. Menus propos épistémologiques sur l’idée de faire le portrait de J.-O. Cécile LÉONARDI L’art, la dérive et le sociologue

37

43 55

65

77 81

Yvonne NEYRAT Les fonctions cognitives de l’œuvre d’art : du « modèle réduit » au « partenaire épistémologique »
Deuxième partie : Rubato

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Charlène FEIGE La socio-anthropologie ou le décloisonnement systématique des genres Charles AMOUROUS De l’asile à l’anthropologie Gérard DESSONS Ce qui importe Jean GUIBAL Patrimoine en création Daniele JALLA JOM et son double Marie-Sylvie POLI, Pascale ANCEL Le Père Locutoire au Musée. Invitation à la sociologie Céline VIGUIER L’illusion de l’évidence dans le système publicitaire
Troisième partie : A piacere

103 115 123 129 135 145 157

Jérémy DAMIAN Le maître, le corps, l’écriture. Aux plaisirs de la socio-anthropologie Jean-Michel BESSETTE Écrire avec du sang (Anthropologie et écriture) Denis CHEVALLIER Parcours d’un ethnologue impliqué Bernard DEBARBIEUX Olivier Swift et les géographes

165 175 187 201

Vinciane DESPRET Pourquoi les vaches ? Petit essai spéculatif à partir de l’œuvre de J.-O. Majastre Fanny FOURNIÉ Le corps de l’émotion, l’émotion du corps : approche mouvementée de formes chorégraphiques Valérie ROLLE Le corps à corps de l’encrage
Quatrième partie : Senza tempo

205

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Marie DOGA Faire que se trouver au bord ce soit plonger dedans Philippe BOURDEAU Le pas de deux Ville-Montagne : un laboratoire pour l’après-tourisme ? Jean-Paul BOZONNET Souvenirs d’un apprenti ethnologue. Dérive onirique autour des principes de Bloor Jeffrey HALLEY Charisme et icône : le cas d’Obama Barbara MICHEL Réflexion socio-anthropologique sur l’origine philosophique du concept de représentation Jean-Pierre SAEZ J.-O. Majastre ou l’art du pontage sociologique Bibliographie de Jean-Olivier MAJASTRE

237 243

253 271

287 313 317

FLORENT GAUDEZ

Préface

« Il n’y a qu’une espèce valide de voyages, qui est la marche vers les hommes... Le voyage se termine naturellement par le retour. Tout le prix du voyage est dans son dernier jour... L’homme attend l’homme, c’est même sa seule occupation intelligente. » Paul Nizan, Aden Arabie

N

ni objet à constituer, ni finalité épistémologique, la socio-anthropologie constitue plutôt un concept médiateur permettant de saisir la genèse des divers modes de connaissance du soi et de l’autre. Interroger cette posture (interdisciplinarité, transversalité et décloisonnement des sciences humaines) se situe ici dans le cadre d’un cycle de colloques internationaux et interdisciplinaires centrés autour de la question récurrente : « Comment peut-on être Socio-anthropologue aujourd’hui ? » dont l’invité de la session 2009 est Jean-Olivier Majastre. Cette grande question n’est pas entendue comme l’occasion pour chacun d’apporter une réponse convenue, mais plutôt comme le prétexte d’animer un débat, de favoriser l’échange entre chercheurs de formations diverses et de proposer un lieu de libre discussion. Pour le socio-anthropologue, interroger l’Homme comme être historique et culturel revient à se reposer en permanence la question de l’Autre, de cette étrangeté qui nous contraint à recréer sans cesse de l’altérité dans nos propres méthodes et dans nos propres catégories de pensée, nous

I NOUVELLE DISCIPLINE,

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FLORENT GAUDEZ

obligeant alors à nous demander si le discours socio-anthropologique peut vraiment permettre de parler de l’autre sans parler de soi ou « faire parler » l’autre. L’Homme s’actualise indéfiniment et diversement selon les temps, les lieux et les acteurs. Il s’invente de manières multiples et inattendues et la notion d’Anthropos en constitue le symbolisateur nodal spécifique permettant de produire cette posture interdisciplinaire particulière qui se donne comme objectif de comprendre le rôle du social dans l’invention et la production de l’humain et de ses institutions, le terme institution ne se limitant pas au sens restreint d’organisation, mais recouvrant, outre les « arrangements sociaux fondamentaux », toutes les croyances et tous les modes de conduite (représentations, pratiques et trajectoires) institués par les différentes collectivités humaines et aboutissant à des agencements culturels diversifiés et à des processus de production de connaissance. Il est clair dès lors que la socio-anthropologie n’est pas une nouvelle discipline constituée par l’adjonction de deux autres, mais plutôt la construction d’une posture spécifique privilégiant la transversalité disciplinaire, on parle parfois de transdisciplinarité, de l’Histoire à l’Économie, de la Psychologie à la Linguistique, en passant par l’Ethnologie, la Sémiologie, la Sociologie, la Démographie, la Géographie, etc., et fondée sur le constat que l’Humain (l’Anthropos) n’existe pas sans représentations, sans discours ou désirs (i.e. Idéologie), l’ordre social sécrétant un ordre du discours qui sécrète lui-même un ordre social. Présupposant et impliquant d’inverser/renverser les points de vue et de permettre de dépasser les rigidités monodisciplinaires ces rencontres grenobloises visent à discuter et disputer autour de cette posture spécifique s’inscrivant dans le mouvement général d’une altération en retour, d’une mise en perspective de l’ici par l’ailleurs, d’une production du soi par l’autre, d’un agencement possible entre le proche et le lointain. Elles revisitent cette année le questionnement socio-anthropologique à travers les thèmes récurrents de l’œuvre de l’un des précurseurs de la socioanthropologie à Grenoble, Jean-Olivier Majastre : corps, signe, animalité, féminité, représentation, étrangeté, autrui, matérialité, objets, vaches, existentiel, culture, transformation, signification, entre-deux, art, montagne, asile, émotion, désir, folie...

PRÉFACE

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Mais l’objectif de cet ouvrage est, on l’aura compris, moins de traiter prioritairement des travaux d’une personnalité scientifique que de situer la perspective socio-anthropologique à partir de ses recherches et de son œuvre. Florent GAUDEZ Professeur de Sociologie à l’UPMF Directeur du Laboratoire de Sociologie de Grenoble EMC2-LSG Émotion-Médiation-Culture-Connaissance

Introduction : Opera aperta

BRUNO PÉQUIGNOT

Jean-Olivier Majastre en majesté

L

FLORENT GAUDEZ m’a demandé de participer à ces journées, « Autour de Jean-Olivier Majastre », la première question que je me suis posée, c’est : qu’est-ce qu’il y a autour de Jean-Olivier Majastre ? Question spontanée donc bête, et pour faire semblant d’être intelligent, j’ai traduit cette question à ras du sol de la réflexion en une image érudite – je ne suis pas pour rien passionné par les images – celle du « Christ en majesté », expression fréquemment rencontrée au cours de mes lectures récentes ou plus anciennes des historiens du Moyen Âge et de la Renaissance.
ORSQUE

Seulement, quand on fait le malin (c’est un personnage dont depuis déjà quelque temps je me sens plus proche que de l’Autre), il faut quand même trouver une solution, bricoler avec des savoirs, user de rhétorique, etc. pour ne pas avoir l’air encore plus bête que ce que cette subtilité érudite avait tenté maladroitement de masquer. C’est toujours un peu le même processus dans les colloques, on vous demande un titre plusieurs mois à l’avance, c’est-à-dire avant que vous ayez seulement commencé, je ne dis pas à écrire, mais seulement à penser ce qu’on pourrait bien dire d’un tant soit peu original sur un sujet, pour lequel vous n’aviez pas réellement réfléchi qu’un jour vous auriez à en parler. Alors, on donne un titre, sur une idée du moment et parvenu à l’échéance on se rend compte qu’on est bien en peine de trouver un contenu qui tienne. C’est là qu’il faut trouver une astuce pour ne pas dire une acrobatie qui vous permette de vous retrouver à peu près en équilibre sur vos pieds. Louis Althusser disait qu’enseigner c’était se casser la figure en permanence tout en faisant semblant d’avoir tout prévu.

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BRUNO PÉQUIGNOT

À ces généralités s’ajoute un aspect un peu particulier, la relation que j’entretiens depuis trente ans (on sait ce que deviennent parfois les amis de trente ans !) avec Jean-Olivier Majastre : celui de l’adversaire, de « bon adversaire » comme il m’a fait l’honneur de me qualifier dans un livre récent1. Être un adversaire est un statut enviable. Georges Canguilhem à qui je racontais quelques difficultés avec un certain philosophe de sa connaissance, professeur à Grenoble, m’a dit un jour : il est bon d’avoir des ennemis, ils vous aident à tenir debout », voilà un joli programme : être une sorte d’arc-boutant pour la cathédrale Jean-Olivier Majastre, vous voyez que quoi qu’on fasse on en revient toujours à la religion. Mais, quand il s’agit d’être un « bon » adversaire, il faut en plus mériter le qualificatif. Me voilà donc face à un défi redoutable, d’autant plus que tout ça se passe en sa présence. Deux solutions se présentaient alors à moi : la critique, voire la polémique et donc poursuivre dans le malentendu qui nous lie depuis le premier jour, ou l’éloge, voire l’hagiographie – qui sied plus à la nécrologie me semble-t-il et c’est prématuré – et tenter de montrer que l’adversaire, fût-il bon est aussi un collègue et néanmoins ami, admiratif d’une recherche et d’une attitude. La critique est alors le seul éloge valable – jolie figure dialectique – illustration de la formule de Bertold Brecht : Je ne supporte que la contradiction. Mais il ne faut pas que faire plaisir, il faut aussi agacer, car de l’agacement naît souvent la révolte et de la révolte la pensée et l’art, comme le disait Léo Ferré : les plus beaux chants sont des chants de contestation. Avant d’en venir à cette « majesté » qui accompagne le nom de JeanOlivier Majastre dans mon titre, je voudrais dire deux mots de ce malentendu qui fonde notre belle amitié, et c’est d’une « première fois » dont je voudrais ici vous parler, en sachant l’importance, dans bien des secteurs de notre existence, de cette « première fois ». Lorsque je rencontrai pour la première fois, donc, Jean-Olivier Majastre, s’en souvient-il ? nous manifestions, comme on dit notre mécontentement, pour ou contre quoi, je l’avoue humblement, je l’ai oublié, les historiens vigilants retrouveront sans doute les raisons pour lesquelles les universitaires, une fois encore et ce ne fut pas la dernière, étaient en émoi en cet automne 1978. J’étais alors encore membre du PCF et lui était, ou avait été trotskyste : rien de plus éloigné à l’époque où le PCF représentait encore 20% des voix et tous les gauchistes réunis 1% – je parle ici
1

Majastre J.-O., L’art, le corps, le désir. Cheminements anthropologiques, Paris, L’Harmattan coll. « Logiques Sociales », 2008 p. 143.

JEAN-OLIVIER MAJASTRE EN MAJESTÉ

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d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent plus comprendre – et c’était le cas surtout pour moi dont le parcours politique, de l’anarchisme version makhniste au maoïsme, PCMLF puis VLR, c’est-à-dire « spontex » avant de passer au PCF avait toujours fait des trotskystes des adversaires. Pour lui, PCF voulait dire stalinien, conviction qui fut rapidement renforcée par le fait que je me présentais déjà comme althusserien, ce dernier terme étant pour lui synonyme de dogmatisme. Combien de fois a-t-il commencé une phrase par « ton maître Althusser... », oubliant ou ignorant que j’ai fait mes deux thèses (à l’époque j’étais entre les deux) sous la direction de notre ami commun Louis-Vincent Thomas, dont j’ai retenu entre autres choses, la formule qui lui était familière « je ne veux ni maître ni disciple », ce qui ne l’empêchait pas, au contraire, de rendre hommage à ceux qui à défaut d’être des maîtres avaient été ses professeurs, Gaston Bachelard et Roger Bastide, entre autres, dont il parlait toujours avec émotion. Il ignorait aussi, je ne l’affichais guère en cet automne 1978, plein d’interrogations diverses pour moi, que membre du PCF j’avais entamé le chemin qui m’a mené plus tard vers la sortie, il faut dire que s’il avait su alors les raisons de cette dérive, ça n’aurait sans doute pas amélioré la chose, puisque c’était après la série d’articles de Louis Althusser « Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste », dont l’histoire nous a montré, et je vous invite à lire ou relire pour certains ce texte pour voir si je me trompe, qu’il faudrait aujourd’hui l’intituler : ce qui a fait que le PCF n’a pas duré. Mais je m’égare et ce serait un tout autre débat. Voilà, en tout cas, le malentendu installé entre le gauchiste et le stalinien dogmatique et malgré cela un début d’amitié que la vie en commun au sein de Grenoble 2 d’abord, puis de la vie universitaire, n’a cessé de renforcer, en multipliant les malentendus, bien évidemment. Nous avions cependant au moins un point commun, puisque nous marchions dans la même direction pour manifester, c’était déjà une base. J’arrête là ce récit que d’autres plus talentueux pourraient écrire à la façon des tragiques, des lyriques, des épiques même ou tout simplement du tragico-comique voire pourquoi pas de la farce. Pour cette dernière, il faudra attendre un colloque important sur le canular. Jean-Olivier Majastre en majesté, il faut bien y arriver quand même, et il est sans doute temps de cesser de tourner autour de ce qui nous

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BRUNO PÉQUIGNOT

rassemble. Tourner autour est d’ailleurs une bonne expression pour décrire une figure en majesté ; telle qu’elle existe dans l’iconographie médiévale. Le Christ, mais ce peut être un saint, voire la Vierge Marie elle-même – nous commençons à chauffer sérieusement. En effet, ce qui caractérise cette représentation classique, c’est qu’autour du personnage, on place un certain nombre d’éléments : personnages, symboles, objets qui contribuent à éclairer Sa Majesté et lui font une sorte d’écrin. Si je procédais comme au cinéma, « par ordre d’apparition à l’écran », je commencerais bien sûr par la psychiatrie et l’asile, où il fit ses premiers pas de chercheur, parallèlement à une activité de praticien. Quand nous avons eu l’occasion de parler de cette période, nous nous sommes découvert quelques intérêts communs pour la psychanalyse, et notamment Lacan, pour l’anti-psychiatrie, les expériences de Basaglia, la clinique de La Borde, etc. Je m’avance peut-être, mais cette période est fondatrice d’une manière de penser, de poser les problèmes, de tenter de les comprendre en les saisissant par petits bouts, petites touches, en tournant autour, en faisant « parler » les signifiants, etc. Mais c’est dans un ordre dispersé (si j’ose dire) que je voudrais présenter quelques objets et quelques figures qui me semblent importantes, sans prétendre bien entendu à l’exhaustivité. Il y aussi le corps, qui peut être nu, représenté sur divers supports qui tous lui donnent et en reçoivent une signification spécifique, billet de banque, images bons points de notre enfance, tableaux, notons qu’il s’agit le plus souvent du corps des femmes, non exclusivement certes, mais de façon clairement prévalente. La multiplication des supports n’a pas pour fonction de simplement faire état d’une profusion, c’est beaucoup plus une sorte de stratégie de recherche qui consiste à repérer l’ensemble des occurrences de l’objet qui permet de les construire comme tels. Une sorte de tactique à la Mao : encercler la ville par la campagne. Ce qui bien sûr nous mène au suivant des éléments qui construisent Sa Majesté, les femmes, bien sûr, nues, nous l’avons vu, mais elles peuvent aussi être vierges et alors elles sont « au sommet ». Et puisque nous y voici rendu, il y a la montagne, qui nous dit-il, l’a amené, lui le « petit » parisien (ou presque) à venir (on disait descendre, ce qui en l’occurrence est plutôt comique) à Grenoble. La montagne, qui est surtout un lieu de vie humaine et culturelle. On ne trouve pas chez lui de longs discours sur la grandeur de la nature, etc. Mais elle est peuplée de guides, de vaches, de Vierges, et de lieux de rencontre entre les hommes.

JEAN-OLIVIER MAJASTRE EN MAJESTÉ

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Pour réaliser ce périple, je suppose – mais je n’en sais rien – qu’il n’a pas utilisé le vélo auquel il s’est si vivement intéressé, à ces vélos posés, enfourchés, abandonnés, à ces vélos parfois pitoyables qui jonchent comme des épaves les trottoirs de la ville ; il a sans doute utilisé cette locomotive dont il nous parla un jour de grève de camionneurs à Lyon en 1992, et de l’intérêt, voire de la fascination que les peintres, des Impressionnistes aux Futuristes ont eu pour cette machine magnifique crachant la fumée. De la locomotive à ces êtres pacifiques, qui à l’époque où elle n’était pas encore à « grande vitesse », la regardaient passer, il n’y a qu’un pas, je présente maintenant un personnage exceptionnel mis en valeur enfin, un siècle après le Gai Savoir de Nietzsche, par Jean-Olivier Majastre : la vache, dont on dit tant de mal et qui nous est pourtant si proche et si indispensable. Les Grecs, eux, qui étaient civilisés lui reconnaissaient la beauté et la grâce. Homère, vantant le regard de la si belle Nausicaa, la désigne d’un adjectif flatteur : aux yeux de vache. Il nous reste bien quelques personnages sympathiques, l’eau, le chapeau, l’enfance, qui trouvent dans ce premier cercle leur place, tressant une couronne à notre personnage central. Mais il n’est pas de majesté sans armes, et celles de Jean-olivier Majastre sont aussi théoriques, sans que ce terme n’exclût bien au contraire une certaine pratique sur laquelle il cherche toujours directement ou indirectement à fonder la théorie. Commençons par ce qui nous a réunis dans cette tiède après-midi de l’automne 1978, la contestation, qui si elle est aujourd’hui politique, ne peut cacher son origine scientifique que lui donne son étymologie latine : cum testis, avec des preuves ! Et c’est en marchant que nous voulions donner ces preuves, en tout cas de notre mécontentement et du fait qu’il était fondé sur une expérience de la recherche et de l’enseignement supérieur, auxquelles le ministère ne pouvait guère opposer déjà que la tristesse du numéraire. De la contestation à la révolte (Mao disait qu’on avait toujours raison de se révolter, mais ce n’est pas dans son système de références) et de la révolte à la révolution, dont nous avions rêvé dix ans auparavant, chacun à sa manière, mais tous deux avec passion, il n’y a qu’un pas. Rêver ? pour paraphraser Hamlet, oui si on l’entend à la manière de Lénine : il faut oser rêver ! Mais est-il de ses références ? qui retrouve dans la brièveté d’une formule le vieux fond utopique du socialisme international et notamment français. Cette utopie qui fût l’occasion d’une rencontre à Besançon où ayant repris quelques textes de Marx sur les « socialistes

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utopiques, je me suis fait un peu remettre à ma place par Jean-Olivier Majastre, alors que le sens de mon propos était tout simplement de montrer que Marx leur avait beaucoup plus emprunté que ce que soutiennent en général les « marxistes ». Nous étions d’accord, du moins le croyais-je en toute bonne foi et pourtant le génie de la contradiction qui nous anime tous les deux fit que nous étalâmes nos désaccords encore une fois. Deux couples s’enlacent à côté de ce premier groupe de signifiants : à droite l’émotion et le désir, à gauche les arts et la culture, à moins que ce ne soit l’inverse. Ils sont interchangeables mais ont chacun leur fonction sociale spécifique. Peut-on concevoir les arts, mais aussi les sciences, mais encore la révolution sans désir et sans émotion, qu’y a-t-il d’ailleurs de réellement important, pour ne pas dire de grand qui puisse ne pas être fondé sur le désir et qui ne procurent pas quelques émotions, on pourrait y ajouter l’étonnement, mais sauf erreur de ma part ce mot ne joue pas un rôle significatif dans ses textes. En revanche, il y a la métamorphose, de la peinture, de la vache ou du vélo, de la ville, mais aussi de la montagne. La métamorphose qui est aussi au centre de la production artistique, comme le disait si clairement Picasso à propos d’une selle et d’un guidon de vélo justement et qu’il avait métamorphosé en tête de taureau (de la vache au taureau il n’y aurait qu’un pas, mais c’est une autre question), imaginant que par une métamorphose inversée un ouvrier retrouve dans le taureau une selle et un guidon dont il fera un vélo. Enfin, autour du Christ en majesté, il y a des saints, je ne pense pas à ceux de Marie-Madeleine, qui y étaient aussi, même si contrairement à une mauvaise mais plaisante interprétation, elle ne figure pas dans la fameuse « scène » de Léonard de Vinci permettant à un publicitaire facétieux de glisser un homme dans sa transposition féminine de la fresque. Les saints sont nombreux, innombrables sans doute, puisque pour tous les honorer d’un coup, l’église inventa un jour où on les fête tous, geste d’humilité, rare pour cette institution, puisqu’elle reconnaît là qu’elle ne les a pas tous reconnus et que peut-être parmi ceux qu’elle a reconnus, il y en aurait certains… mais ne nous égarons pas. Parmi cette foule qui entoure Jean-Olivier Majastre, outre cette honorable assemblée, je voudrais en tirer quelques-uns de son ombre tutélaire : Duchamp, grand inspirateur d’idées, de représentations, de citations, parfois des intitulés, Warhol et ses boîtes de soupe parmi d’autres œuvres analysées, Manet et son Olympia au chat énigmatique, Nicolas de Staël, ceci pour les plasticiens et du côté des penseurs, Proudhon, justement critiqué, Marx

JEAN-OLIVIER MAJASTRE EN MAJESTÉ

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peut-être, mais peu cité (j’ai aussi le droit de me faire plaisir et de lui tendre une perche pour me faire battre une fois encore) et Baudrillard qu’il nous invitât un jour à oublier ou à ne pas oublier, rendant à ce dernier la monnaie de la pièce qu’il avait adressé à Michel Foucault.

Et toutes ces figures, ces personnages, ces œuvres sont pour lui des objets de rencontre dans ce qu’il désigne par le terme de « cheminement ». Cheminer de par le monde et les idées, n’est-ce pas justement ce qui caractérise le parcours d’un sociologue et d’un anthropologue ? À la question posée par ces journées : comment peut-on être socio-anthropologue, il répond, en cheminant, c’est-à-dire en étant prêt à accueillir ce qui se présente au détour d’une piste, d’une route, d’une voie de chemin de fer, d’un chemin emprunté en espérant, en désirant, en attendant qu’il nous présente de l’inattendu, de l’insolite : une vache, un vélo, une Vierge au sommet, en posant que dans chacune de ces rencontres on y cherchera et parfois on trouvera quelque chose qui donne du sens au monde que nous habitons. Socio-anthropologue, cela veut dire alors sans doute aussi chercher, traquer, découvrir le global de l’être humain dans le détail de ses pratiques, de ses idées, de ses représentations, et comme

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BRUNO PÉQUIGNOT

pour un puzzle reconstituer, avec l’ensemble de ceux qui s’y attèlent la figure unifiée, provisoirement toujours, de cet être étrange qui a placé entre lui et le monde la médiation du langage, pour notre plus grand plaisir, il faut bien le reconnaître. De l’objet partiel au corps propre dirait sans doute le psychanalyste et n’oublions pas que sa découverte dans le stade du miroir proposé par Lacan ouvre justement pour le petit d’homme l’accès au symbolique, c’est-à-dire au langage. On peut dire qu’à tous ces personnages, objets, concepts, mobilisés par Jean-Olivier Majastre, il pose toujours une même question, celle d’Aragon, mise en musique par Léo Ferré : est-ce ainsi que les hommes vivent ? abandonnant leur rôle, dénigrant leurs vaches, étalant leur ambivalence en condamnant le sexe et en l’étalant sur leurs billets de banque, etc. Pour conclure, je voudrais passer de cette foule des saints au peuple, objet d’un énième malentendu, ce peuple qui n’existe pas plus pour moi – c’était d’ailleurs dans cette intervention écrite à deux mains avec notre ami Alain Pessin, le fond de mon intervention : essayer de montrer que la notion de peuple avait l’inconvénient de refouler les différences de classes, Marx toujours !) – que pour lui, mais qui a ceci de commun avec l’adversaire, c’est qu’on ne le construit, comme Dieu pour l’homme, jamais qu’à son image. J’espère, mon cher Jean-Olivier que je t’ai ici donné suffisamment de matière, pour que comme aux échecs où je n’ai jamais gagné une seule manche, tu puisses me mettre encore une fois échec et mat. Et maintenant, je comprends enfin l’expression « bon adversaire », le bon adversaire c’est celui que l’ont mate !

JEAN-OLIVIER MAJASTRE

Être aujourd’hui
« Les autres sont au fond ce qu’il y a de plus important

en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nousmêmes. »
Jean-Paul Sartre.

’ l’émotion la joie Jdant ces deux journées pour lesquelles iletconvientd’être avec vous pende remercier, outre le
E VOUDRAIS D ABORD DIRE

public et les participants, Florent Gaudez, l’inlassable, talentueux et efficace organisateur de cette rencontre, et le musée de peinture de Grenoble qui nous accueille. Ces lieux où nous sommes aujourd’hui me sont chers car ils consacrent une très ancienne collaboration entre le musée et l’université, collaboration qui commença avec Pierre Gaudibert dans les années 1970, continua avec Serge Lemoine, et se perpétue aujourd’hui avec Guy Tossato et son équipe. L’auditorium où nous sommes nous fut prêté en 1995 pour y recevoir Jean Baudrillard à l’occasion des troisièmes rencontres internationales de sociologie de l’art de Grenoble et, plus récemment, pour un hommage à Pierre Sansot, que la mort nous a ravi trop tôt pour qu’une rencontre comme celle-ci ait pu être organisée en son honneur. Je tenais à évoquer leur mémoire et à vous remercier de m’avoir réservé une réception de mon vivant. Je dois également évoquer les journées de l’université de Besançon organisées sur le même thème que celui d’aujourd'hui auxquelles j’ai jadis participé en l’honneur de Louis-Vincent Thomas, de Jean Duvignaud et de Michel Verret. J’ai ainsi l’impression de faire partie d’une longue chaîne ininterrompue de solidarité inter-générationelle, qui roule d’âge en âge, pour parler comme Baudelaire.

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JEAN-OLIVIER MAJASTRE

Après vous avoir exprimé ma joie et mon émotion d’être ici parmi vous, laissez-moi vous avouer ma surprise, voire ma perplexité. Jusqu’à ce jour les institutions avaient plutôt tendance à se méfier de moi et à me tenir soigneusement à l’écart de toute reconnaissance officielle. Avant que le jeu social ne devienne pour moi une énigme, j’ai d’abord été une énigme pour les institutions en charge de ma formation, fort précocement et fort tardivement. Ainsi de l’église, quand le curé de ma paroisse s’opposa à ce que je fasse ma première communion au prétexte qu’au catéchisme je posais de mauvaises questions. Ainsi de mon service militaire où, ayant péniblement obtenu le plus petit grade de l’armée française je dus, pour le conserver, faire disparaître nuitamment du bureau du capitaine Peaudecerf une demande de cassation. Ainsi de l’éducation nationale où, dès la sixième, je fus exclu de tous les lycées de la région parisienne. Or, voici qu’au seuil de mon grand âge je fus invité à faire une conférence, contre une somme modique, à Notre-Dame-de-La-Salette, au prétexte d’un article qui pourtant m’avait valu, quelques années auparavant, les foudres du supérieur de la congrégation, et je me vis partageant le repas de midi avec une vingtaine d’ecclésiastiques, en une cène réconciliatrice, servie par des religieuses malgaches voilées de bleu. Or, voilà que je reçus récemment un coup de fil de l’État-major des armées à Paris pour organiser un colloque dans ces lieux mêmes, et je me vis partageant, servi par un chasseur alpin en tenue camouflée, le repas de midi à la caserne de Varces avec un colonel et trois généraux. Or, il advint que l’université, qui m’avait jugé indigne d’être habilité à diriger des thèses1, consacre aujourd’hui trois demi-journées à mes travaux, et je me vois partageant mon dernier repas avec des sommités académiques2. Il y avait quelque chose de changé, mais quoi, ou qui ? Moi ? Sans doute. L’institution ? Aussi. Mais plus sûrement la relation ? Cet espace de l’entre-deux qui est le véritable espace d’interrogation anthropologique et dont Bruno Péquignot avait il y a longtemps souligné la pertinence dans son premier livre sur la relation amoureuse3. Dans mon dialogue heurté
Cf. Majastre J.-O., L’art, le corps, le désir, Paris, L’Harmattan, Paris, 2008, p. 204-207. Pour l’interprétation des rituels d’incorporation rituels de nourriture cf. Majastre J.-O., « Vous allez voir ce que vous allez voir », in Rites et rythmes de l’œuvre, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 123-127. 3 Péquignot B., La relation amoureuse, Paris, L’Harmattan, 1991. Voir également ma polémique avec Bruno Péquignot dans « À la recherche de l’objet perdu », in Les peuples de l’art, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 307-316.
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avec les institutions cardinales les « mauvaises » questions qui étaient les miennes étaient-elles devenues leurs ? Après l’ère du tout psychologique interprétant, puis du tout sociologique expliquant, était peut-être venu le temps du tout anthropologique interrogeant ? Quelle anthropologie ? Dans les années 1970 nous avions coutume, entre enseignants de sociologie, à Grenoble, de nous saluer d’une phrase rituelle pêchée dans un écrit de Lacan : « Et comme le dit le proverbe Sirunga, un parent par alliance est une cuisse d’éléphant ». Phrase de reconnaissance, qui disait notre deuil d’une anthropologie exotique si bien représentée par Malinowski ou Evans-Pritchard, en même temps qu’il nous appartenait désormais de renoncer aux prestiges et aux séductions du lointain pour explorer notre quotidien, pour une anthropologie du proche, du familier et du sensible, de l’intime et de l’infime, dont il nous revenait de définir les contours, quand les figures de l’anthropologie se diffractaient dans les mille éclats de la modernité. On en rencontrait le titre sur une plaque émaillée bleue au coin d’une rue du treizième arrondissement de Paris, qualifiant Abel Hovelacque, député, qui écrivit un livre sur les races humaines, mais c’était au dix-neuvième siècle, temps béni de l’anthropologie physique, on en lisait de nos jours la mention sur une boite à lettres, en exercice libéral, dans un immeuble bourgeois d’une ville de province, on en croisait dans le métro, retour d’Afrique, comme Marc Augé, et il n’était donc pas étonnant de retrouver son épouse, Françoise Héritier, étudier l’altérité de ce qui nous était le plus proche, et quasi consubstantiel, bien que pour moi toujours obscur, les figures du féminin parmi nous. On entendait un soir à la télévision Jean-Pierre Raffarin déclarer que pour lui Jacques Chirac était un anthropologue, et il nous venait comme un frisson. Avions-nous plus d’affinités avec celui-là que nous lisions avidement dans notre jeunesse dans de minces revues au tirage confidentiel et au contenu explosif et qui, statufié de son vivant, inaugurait au Mexique une université à son nom, Edgar Morin, et fournissait à l’occasion le concept prêt-à-porter de politique de civilisation à un président bling-bling. Pouvions-nous plutôt nous reconnaître dans ce portrait dressé en dernière page de Libération le 3 décembre 2008 d’un anthropologue déclarant : « L’ethnologue est quelqu’un qui souffre ». Il nous manquait ce profil de médaille, ces traits si nettement dessinés qu’ils frôlaient la caricature. Écoutons le journaliste subjugué. « La voix de l’anthropologue est douce, d’une étrange jeunesse, pleine de tranquillité tendre. En ce moment il regarde un film soviétique

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et lit Tacite. » « Bel homme désagréablement sympathique », il lit Tristes Tropiques à 20 ans en anglais. « En Indonésie, à 2000 mètres d’altitude il arrivait avec du riz et des panneaux solaires pour recharger ses batteries et lire les œuvres de Nietzsche ». Sans commentaires. Il nous restait donc, faute de modèle standard à inventer notre chemin. Car comme le dit Gian Ansaldo, trouver la voie fait partie de la voie. Comment être socio-anthropologue aujourd'hui ? J’ai décidé de prendre cette question au sérieux, c’est à dire de l’aborder du coté de l’être plutôt que du coté du faire ou du savoir, c’est à dire en dernière analyse du pouvoir. Il s’agit de définir une attitude d’écoute, de disponibilité et de compréhension dans l’approche de l’autre, qui suppose un travail sur soi, la reconnaissance de l’autre en soi. Être anthropologue, avant l’apprentissage de techniques instrumentalisées, avant l’acquisition d’un savoir certifié, c’est la traversée d’une expérience qui ne vous laisse pas intact, c’est partir de son ignorance, même s’il s’agit d’une docte ignorance, c’est consentir à apprendre, non sur l’objet d’étude, mais du sujet étudié. D’où cette formule avancée jadis quand je m’aventurais en sociologie de l’art, de faire de l’art le partenaire épistémologique de la sociologie, entendant par là que sur les questions, entre autres, de la valeur, du temps, ou de la relation sujet-objet, le monde de l’art nous permettait de revisiter les catégories d’analyse de la sociologie. Être s’accorde avec manières et façons, manières d’être au sens de Jean Pouillon4, façons au sens de Michel de Certeau5, manières et façons qui renvoient à la singularité d’une approche. La mienne est certes particulière. Elle n’est pas généralisable. Elle n’est qu’une parmi d’autres. Elle a les inconvénients de ses vertus. Il n’y a pas qu’une bonne manière de faire de l’anthropologie. Il y en a plusieurs, et c’est heureux. Je dissertais il y a quelques semaines, à une soutenance de thèse, avec ma voisine, une jeune étudiante, et je lui racontais ma rencontre avec un de mes anciens étudiants, pas loin d’être chômeur, qui se rappelait de mon enseignement une chose, et peut être une seule chose, c’est que je lui avais dit : « La société n’a pas besoin de sociologues, elle a besoin de bons sociologues » « Et c’est quoi pour vous un bon sociologue ? », me demande-t-elle. Je lui réponds spontanément, sans y penser : « C’est un sociologue inventif. » « Oui, me répond-elle, mais rigoureux ». Certes.
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Pouillon J., « Manières de table, manières de lit », Nouvelle Revue de psychanalyse, 1972, n° 6, p. 9-25. De Certeau M., Arts de faire, coll. « 10/18 », 1980.

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« Non, non, inventif. » Bourdieu est un sociologue rigoureux. Pas moi. Si, un peu. Assez. Pas trop. Sociologue butineur, dit l’un. Anthropologue buissonnier, écrit l’autre. Si j’affectionne d’errer, si au terme de trajectoire, tendue vers le but qu’elle se propose d’atteindre, je préfère l’image du parcours, plus sinueux, du cheminement, plus hasardeux, c’est parce que leurs détours dessinent les contours mêmes de l’infinie variété et diversité du monde qu’ils explorent. Au risque d’anecdotiser mon propos je vais tirer profit, comme je le faisais jadis avec mes étudiants – ah ! comme j’ai aimé enseigner – de quatre évènements d’actualité pour justifier la deuxième partie de mon titre, aujourd’hui, ce fier, ce vivace et ce bel aujourd’hui dont parle Mallarmé.

« Ah ! comme j’ai aimé enseigner » Premier événement, les 100 ans de Levi-Strauss, fêtés le 28 novembre 2008, à l’occasion desquels Arte a rediffusé un entretien avec PierreAndré Boutang. J’ai retrouvé dans les propos de l’illustre anthropologue bon nombre de mes motivations et des similitudes de parcours. Tout d’abord cette évolution qui nous fait passer de la tentation de la jeunesse

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à vouloir changer le monde à défaut de le comprendre à l’ambition de l’âge mûr de vouloir comprendre le monde faute de pouvoir le changer, mais comment le changer sans d’abord le comprendre ? Lévi-Strauss était socialiste, moi trotskiste, il ne l’est plus, moi non plus. Pourtant une petite voix me murmure encore, comment connaître le monde sinon en voulant le changer ? Ensuite cette démarche bricoleuse, cet apprentissage improvisé qui fait de Lévi-Straus, à mon image, un ethnologue de raccroc qui n’a d’autres ressources pour apprendre sa discipline que de se mettre à l’enseigner. Si Lévi-Strauss se réapproprie, comme je le fais volontiers, la formule de Térence, que l’on retrouve aussi citée chez Georges Perec, cet anthropologue malgré lui, « rien de ce qui est humain ne m’est étranger », – à quoi j’ajoute volontiers tout ce qui est humain m’est étrange – c’est pour avouer son extrême dispersion, son dilettantisme. « Tout m’intéressait », dit-il. Ainsi vont parfois les vocations les plus inattendues à partir de nos manques, et de nos ignorances, « en raison de cette infirmité de ma nature » dit Lévi-Strauss. Peut-être la seule force de l’anthropologue réside-t-elle en ses faiblesses. Moment de complicité encore avec Lévi-Strauss quand je le vois à l’écran essayer avec humour son bicorne d’académicien. Je pense alors aux coiffures de plumes des Bororo et je me dis qu’il y a dans ces artifices quelque chose qui dans notre culture appartient à l’ordre du féminin. Au même moment LéviStrauss se tourne vers l’opérateur et dit, avec un vrai sourire de jeunesse : « Ce n’est pas tous les jours qu’on peut avoir une coiffure de femme ». Je lui souris à mon tour. M’a-t-il répondu par un clin d'œil ? Ai-je rêvé ? Deuxième actualité, la campagne présidentielle américaine qui voit parmi les candidats la promotion de valeurs minoritaires un Noir ici, une femme là, un vieillard, un bègue enfin, certes corrigé, Joe Biden, dans quelques jours vice-président des États-Unis, président peut-être demain, avec lequel j’entends fraterniser, « en raison de cette infirmité de ma nature », comme aurait dit Lévi-Strauss, infirmité que je partage en sociologie avec Krackauer. De cet ancrage charnel contrarié de mon expression verbale me vient sûrement cette conviction que le langage est chose physique, que le monde des signes s’incarne et que le corps signifie, et que l’art, et plus généralement la représentation, est cette scène contentieuse où se jouent les enjeux corporéisés des signes et l’expression signifiante des corps6.

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Majastre J.-O., « Le son du corps et le champ du signe », in Approche anthropologique de la représentation, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 15-28.

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J’ai assidument arpenté ce territoire de la recherche en compagnie de l’œuvre de Louis Marin7. Troisième actualité, la crise, comme disent les médias, crise financière d’abord, crise économique ensuite, crise sociale, crise culturelle enfin, crise qui vient à point pour nous rappeler que les valeurs sont fondées sur des croyances, qu’elles naissent, croissent, durent et s’évanouissent avec elles, que la vie sociale est faite de croyances partagées, qui donnent consistance au réel, que ces croyances transitent du domaine économique aux domaines artistiques et religieux, comme j’ai tenté de le montrer dans cet article déjà ancien, mais qu’opportunément Florent Gaudez vient de rééditer dans la revue Sociologie de l’art8. Dernière actualité avant fermeture, le prix Nobel de littérature attribué, une fois encore, à un Français, Jean-Marie Le Clézio. « Je ne sais pas trop comment cela est possible, écrit ce dernier dans Haï, un livre magnifique, je ne sais pas trop comment cela est possible, mais c’est ainsi. Je suis un Indien »9. La phrase est belle, l’intention louable, l’auteur récompensé, mais l’attitude est fautive pour un anthropologue. C’est en ne m’identifiant pas à l’autre que je sais que d’une certaine manière l’autre est comme moi. Bien que ou parce que différent, ou à travers ses différences. L’autre, l’Indien, me fait me sentir plus autre, plus étranger à l’autre, et à moi-même. Et l’autre m’est alors plus fraternel. Pour justifier ce parti pris d’une bonne distance anthropologique, je voudrais m’appuyer sur une curiosité langagière qui formait le troisième volet de l’exposition sur La différence organisée par le Musée Dauphinois en 1996, l’expression paradoxale « nous autres ». Nous autres ça veut dire nous-mêmes, d’autant plus nous-mêmes que ce nous autres s’articule à d’autres nous autres, que nous sommes d’autant plus nous qu’autres que d’autres, que je suis d’autant plus moi qu’appartenant au même ensemble que plusieurs qui se distinguent d’autres ensembles. Il y a toujours un peu d’altérité dans le nous, un peu de nous dans l’autre. Montaigne le dit peut être mieux que moi : « Nous sommes tous des lopins et d’une contexture si informe et si diverse, que chaque pièce, chaque moment, fait son jeu. Et se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui. ». L’anthropologue se meut toujours dans un territoire de l’ambigüité, sinon du
Marin L., La parole mangée, Paris, Klincksieck, 1986. Majastre J.-O., « Valeur, croyance, illusion », in Approche anthropologique de la représentation, Paris, L’Harmattan, 1998, p. 85-99. 9 Le Clézio J.M.G., Haï, Skira, Genève, 1971.
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paradoxe, de reconnaître les différences tout en recherchant ce qui est commun, ce qui est commun à travers et par ces différences, et non malgré elles. Il n’y a rien de plus proche du nous-mêmes que le nous autres. Le nous, à se reconnaître, doit se conforter du même aussi bien que de l’autre. Vais-je rester longtemps à ce niveau de généralité, alors que j’ai commencé par affirmer que toute démarche anthropologique était particulière et manifestait l’originalité d’un parcours ? Oui, j’ai eu des expériences initiatiques singulières qui ont orienté mes partis pris théoriques. Commençons par les sept années d’internat que m’a valu mon exclusion à onze ans de tous les lycées de la région parisienne, comptons un an passé à 19 ans aux États-Unis dans une université noire, où, seul Blanc, je fis l’expérience que la situation d’étrangeté était une situation en miroir, me retrouvant étranger en terre étrangère, l’autre de l’autre. Ajoutons 28 mois de service militaire où rien de ce qui était humain et inhumain ne me fut étranger. Complétons par cinq années passées en hôpital psychiatrique, à recevoir des leçons de la folie, à apprendre que c’était en traitant le collectif que je pouvais au mieux aider les individus, à comprendre que les outils théoriques de la psychanalyse pouvaient s’appliquer à l’étude des institutions. Comme disait mon maître Tosquelles, psychiatre catalan, père de la psychothérapie institutionnelle, j’ai appris à cette époque à marcher sur mes deux pieds, Marx et Freud, prenant soin de ne pas séparer l’individu du social, les conditions d’existence et les enjeux existentiels. De quoi entamer trente années d’enseignement à l’université de Grenoble, avec une double formation de sociologue et de psychologue clinicien formé à la psychanalyse. Oui, j’ai eu des professeurs exceptionnels, des maîtres à penser, Jean Piaget, en psychologie clinique, André Leroi-Gourhan en anthropologie, qui m’ont tous deux appris un chemin qui part du concret, du quotidien, le comportement, l’objet, pour remonter toute la chaîne des déterminations aux significations, de l’organisation matérielle des sociétés aux productions symboliques, et Georges Gurvitch en sociologie, qui m’a appris que le temps est un analyseur implacable des productions sociales et personnelles. Sans oublier Robert Gessain, anthropologue, mon psychanalyste. Sans oublier non plus la rencontre décisive de l’œuvre de Georg Simmel qui m’accompagnera fraternellement dans mes recherches en me confirmant qu’il n’y a pas d’objet, si modeste soit-il, qui ne recèle, pour qui sait l’interroger, de profondes leçons anthropologiques.

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J’ai eu des alliés indéfectibles et toujours disponibles, les poètes d’abord, que je mets en exergue à chacun de mes articles, et dont je me nourris, les artistes ensuite, que je mets exagérément à contribution, comme me l’a fait remarquer une lectrice qui s’étonnait du nombre élevé d’artistes cités dans mon livre Approche anthropologique de la représentation, et il faut croire que les lecteurs ont souvent raison puisque j’ai entrepris de les compter, et j’en ai dénombré 105 en 253 pages, le record étant atteint par un article fort de 23 pages et truffé de 24 noms d’artistes. Rassurez-vous, il y en a moins dans mon dernier livre. J’ai essayé de justifier ce recours constant aux artistes et aux œuvres par une formule qui sonnait bien à mes oreilles, comptant sur son effet incantatoire sans trop me soucier de sa portée ou de sa pertinence : « Les artistes sont des producteurs de formes. Ils donnent forme pour donner sens. Le sens a besoin d’une forme pour se manifester. D’une ou de formes au pluriel. » À l’examen la vérité s’est révélée moins sommaire. La forme n’est pas que l’habillage du sens. Elle lui est consubstantielle (tiens, ça fait deux fois que j’utilise ce mot, il faudra m’en méfier). La forme d’une certaine manière crée le sens autant que le sens inspire la forme. C’est le destin complexe de l’œuvre d’art d’ouvrir sur ces deux dimensions, de quoi nous réserver de délicieux bonheurs d’analyse. C’est le moment de parler de mes outils d’analyse. Ils sont peu nombreux, mais ils suffisent pour l’essentiel. Le tout est de bien s’en servir. Quand on aborde les grands auteurs, on s’aperçoit que leurs travaux, dans leur diversité, sont inspirés par un nombre très restreint d’opérateurs théoriques, le don chez Mauss, l’échange chez Lévi-Strauss, la notion de champ et de domination symbolique chez Bourdieu. Dans ma boite à outils personnelle il y a cette phrase de l’historien Henri Focillon dans la vie des formes : « On peut concevoir l’iconographie comme la variation des formes sur un même sens, soit comme la variation des sens sur la même forme »10, et ce principe que l’on doit à Durkheim dés la première page du suicide, repris par Mauss et Fauconnet dans l’article Sociologie de l’Encyclopédie, « d’échapper aux acceptions communes en mêlant ce qui était séparé, en séparant ce qui était uni »11. Ces deux principes m’ont permis de naviguer des objets aux significations en toute souplesse. Mais les outils ne suffisent pas. Il y faut du savoir-faire, du doigté. Il ne suffit pas de faire du coupé collé, il faut que les rapprochements soient féconds, comme en poésie. Ainsi m’apparaît exemplaire la rencontre en Mars 1941
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Focillon H., La vie des formes, Paris, PUF, 1988, p. 6. Durkheim E., Le suicide, Paris, PUF, 1977, p. 1

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sur un bateau partant pour la Martinique de Claude Lévi-Straus et d’André Breton, l’un réorganisant la compréhension des cultures amérindiennes, l’autre distrayant ses camarades avec de la colle et des ciseaux, en réalisant des collages. Voyons maintenant les objets, à quoi j’applique ces outils. Parfois j’en parle comme Francis Ponge dans Le parti-pris des choses, comme des instances du réel, de l’existant et même du préexistant, déjà là, disponibles, dociles, prêts à l’emploi. Mais j’en parle aussi, et plus sûrement, comme des objets de connaissance, et je ne les agence alors que comme des objets problématisés, d’autant plus quand ils se présentent comme garants du réel, comme le corps, l’espace, le peuple, alors qu’ils sont de mon point de vue d’abord informés par la question qu’on leur pose, ou qu’ils nous permettent de poser. Quand je parle du chapeau, de la locomotive ou de la montagne par exemple, pour n’en citer que trois parmi d’autres, c’est pour réintroduire ces objets dans les univers de significations qui leur donnent sens. Et qu’on ne me dise pas que je m’égare quand j’écris sur les vaches à partir de l’amour que j’ai pour elles, puisque ce détour par l’animal me ramène à la dernière phrase de Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques, quand il échange avec un chat un regard complice qui arrime l’homme au règne du vivant12. Mais l’anthropologue choisit-il vraiment ses objets, ou sont-ce ces objets qui le choisissent et le révèlent à lui-même ? Car ces objets sont des sujets. Je pense à la montagne, par exemple. Comme il existe en Suisse un lac des cinq cantons, peut-être pourrai-je me définir comme l’anthropologue des cinq monts. Un dont j’ai hérité, un où je suis né, un où je ne retournerai plus, deux que j’ai élus. Un dont j’ai hérité, puisque la première partie de mon nom Maj signifie montagne, le deuxième où je suis né, à Montrouge, dans la banlieue parisienne, le troisième le Mont-Blanc que j’ai gravi à l’âge de 26 ans, mais qui s’éloigne à présent chaque jour d’avantage au point qu’il m’apparaît désormais hors de portée, Montaigne et Montesquieu enfin, qui sont les deux auteurs que j’ai élus comme mes guides en anthropologie. Pour conclure cette introduction pleinement subjective, et parce que je me sens durablement dépaysé à l’issue de ces trois demi-journées qui n’ont fait qu’ajouter à mes doutes et à ma perplexité, comme le voyageur d’un train en marche qui regarde au dehors et se voit défiler sur le quai en plusieurs exemplaires, sans savoir si c’est rêve ou cauchemar, je vou12

Majastre J.-O., Vaches je vous aime, Grenoble, Glénat, 2001.

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