//img.uscri.be/pth/5c36b948f60541a37f61387b8adb1637b6a7a521
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 13,73 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

FIGURES DE L'"AUTO-ÉMANCIPATION" SOCIALE (II)

241 pages
Emancipation octroyée ou auto-émancipation ? L'émancipation implique à la fois une accession aux droits humains et aux droits du citoyen : indissociables ils sont toujours à réinventer. S'émanciper, c'est se battre pour des droits refusés, une dignité, briser les interdits. L'auto-émancipation sociale implique un double passage : de l'octroi à la conquête et de l'individuel au collectif.
Voir plus Voir moins

L'Homme et la Société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales
N° 136-137 2000/2-3

Figures de 1'« auto-émancipation»
De l'émancipation octroyée à l'auto-émancipation

sociale (II)
(Claudie Weill)

3 9 29 57 77
95 111 127 157 171 183 197 201 206 211 232 237 240

Roland LEW, L'émancipation sociale: ce qu'on en dit, ce qu'on en fait Zellig HARRIS,Intervenir dans le processus historique Serge LA'IOUCHE,Les stratégies alternatives des exclus face à la mondialisation: Les SEL et l'informel Nestor CAPDEVILA, topie ou idéologie? U Nasser ETEMADI,Limites et actualité du concept de société civil,e Antoine AR'IOUS,Marx, l'Etat moderne et la sociologie de l'État François VATIN,Tarde, Cournot et la fin des temps Philippe CORCUFF,Nouvelles sociologies, anthropologies et éthique de l'émancipation. Pistes programmatiques Michel KAIL, Des modèles de l'émancipation et de leur critique Alain BROSSAT, pologie pour le témoin A Antoine SAVOYE, ené Lourau (1933-2000) R Notes critiques Larry PaRTIS, Entre journalisme voyeuriste et sociologie de terrain: l'émancipation sociale vue par un outsider Jean-Claude DELAUNAY, our ou contre P le socialisme de marché, un débat toujours poursuivi Comptes rendus Revue des revues (Nicole BEAURAIN) Abstracts Appel à contributions

Publié avec le concours du Centre national du Livre et du Centre national de la Recherche scientifi ue
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques -Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L 'Homme et la Société
Revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales

Serge JONAS et Jean PRONTEAU t Directeurs: Nicole BEAURAIN et Pierre LANTZ Comité scientifique: Michel ADAM, Gérard ALTHABE, Pierre ANSART, Elsa ASSIDON, Solange BARBEROUSSE, Denis BERGER, Alain BIHR, Monique CHEMILLIER-GENDREAU, Catherine COLLIOT-THÉLÈNE, Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Joseph GABEL, Michel GIRAUD, Gabriel GOSSELIN, Madeleine GRAWITZ, Colette GUILLAUMIN, Serge JONAS, Georges LABICA, Serge LATOUCHE, Jürgen LINK, Richard MARIENSTRAS, Sami NAÏR, Gérard NAM ER, Sylvia OsTROWETSKY, Madeleine REBÉRIOUX, Robert SAYRE, Benjamin STaRA, Nicolas TERTULIAN, Jean-Marie VINCENT Comité de rédaction: Gilbert ACHCAR, Nicole BEAURAIN (Secrétariat de rédaction), Marc BESSIN, Jean-Claude DELAUNAY, Christine DELPHY, Véronique DE RUDDER, Jean-Pierre DURAND, René GALLISSOT, Michel KAIL, Pierre LANTZ, Roland LEW, Michael L6wy, Margaret MANALE, Frédéric MISPELBLOM, Louis MOREAU de BELLAING, Numa MURARD, Nia PERIVOLAROPOULOU, Larry PORTIS, Pierre ROLLE, Laurence ROULLEAU-BERGER, Monique SELIM, Saïd TAMBA, Michel V AKALOULIS, Claudie WEILL
Rédaction: URMIS - Université Paris 7 - Tour centrale - 6e étage - Boite 7027 2 place Jussieu, 75251 PARISCEDEX 05 Téléphone et télécopie: 01 48 59 95 15 Email: Homsociet@aol.com Toute la correspondance - manuscrits (trois exemplaires dactylographiés double interligne, 35 000 signes maximum pour les articles, 4 000 pour les comptes rendus), livres, périoâiques - doit être adressée à la Rédaction. Il n'est pas accusé réception des manuscnts. Abonnements et ventes au npméro : pditions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique, 75005 PARIS Un abonnement annuel couvre 3 numéros dont 1 double (joindre un ch~ue à la commande) France: 310 F - Etranger par avion: 350 F Un numéro simple: 90 F, doubfe : 130 F + port 19 F @ L'Harmattan et Association pour la recherche de synthèse en sciences humaines, 2000 ISBN: 2-7384-9484-6 ISSN : 0018-4306

Fondateurs:

De l'émancipation octroyée à l'auto-émancipation

Si l'émancipation, c'est la sortie du statut de mineur, elle implique une accession aux droits, à la fois droits humains et droits du citoyen. Au cours des deux derniers siècles, elle a été
concédée à des individus faisant partie de minorités sociales
-

et

pas nécessairement numériques - telles que les Juifs et les serfs en Europe, puis les esclaves dans les colonies, et les femmes. Précédée ou non de mouvements revendicatifs, voire de révoltes, l'accession aux droits se situe principalement dans le champ du politique. Ne serait-ce qu'à cause de la distance qu'implique la délégation de pouvoir qui permet l'inscription dans la légalité de l'égalité en droits, émancipation politique et auto-émancipation sociale ne coincident pas. N'a-t-on pas répété à satiété que les Juifs de France s'étaient vu « octroyer» l'émancipation (comme « individus» et pas comnle « nation »), de mênle que le droit de vote aurait été « accordé» aux fenlmes, quel qu'ait été l'impact des mouvements de suffragettes, souvent ridiculisés. Clara Zetkin qui inaugura et dirigea le mouvement international des femmes socialistes n'incitait-elle pas les femmes allemandes, en novembre 1918, à montrer leur gratitude à une révolution qui leur avait offert le droit de vote sans qu'elles aient eu à lutter pour l'obtenir? De même, en 1944, les femmes françaises furent « redevables », selon la vulgate, au général De Gaulle d'un droit de vote qu'un Sénat misogyne leur avait constamment refusé dans l'entre-deux-guerres. Cet aspect exogène expliquerait-il, au moins en partie, pourquoi, en dépit de notre insistance, nous n 'ayions pas obtenu d'article sur l'émancipation des esclaves et sur celle des femmes? Or la jouissance du droit de vote - et, plus largement des droits civiques - n'entraîne pas l'effacement intégral du statut de
mineur dans ses dimensions sociales. En d'autres termes, il n

y

a

pas adéquation entre les droits humains et ceux du citoyen. Le L'Homme et la Société, n° 136-137,avril-septembre 2000

4

Claudie WEILL

mouvement des Noirs aux USA - des Africains-Américains-, qui
s'intitulait encore mouvement pour les droits civiques, ou le mouvement de libération des femmes, ont revendiqué que le préalable indispensable de l'égalité en droits se double d'une
réelle égalité des chances.

Car, au-delà du cadre légal, l'émancipation octroyée peine à s'inscrire, via la jurisprudence, dans le cadre juridique. Elle se heurte aux résistances des «mentalités », par exemple à la perception tenace des femmes et des « étrangers» (qu'ils aient ou non la citoyenneté de leur pays de résidence) comme mineurs dans les pays réputés démocratiques: en ont témoigné les obstacles à la recevabilité des plaintes pour viol et violences à l'égard des femmes et en témoigne encore l'impunité des discriminations racistes à l'embauche, à l'accession au logement, etc., fondées sur l'onomastique ou le phénotype et pourtant passibles de la loi. Comme la loi peine à venir à bout des conservatismes dans la société civile, des mouvements émergent dans d'autres secteurs de cette même « société civile» et, ne s'orientant pas nécessairement selon les clivages partisans, prennent la relève et amorcent le passage de l'émancipation octroyée à l'auto-émancipation sociale. S'émanciper, en effet, c'est aussi s'emparer de droits légalement ou socialement refusés, conquérir une dignité, briser des interdits tenaces. L'imagerie retient en particulier la figure de la femme qui sort du rôle qui lui était traditionnellement imparti pour se mouvoir dans un espace où on ne l'attend guère. De la femme car les récits concernent le plus souvent, à tort ou à raison, des parcours individuels. L'auto-émancipation sociale implique donc un double passage: de l'octroi à la conquête et de l'individuel au collectif Elle relèverait de l'initiative partagée, label revendiqué par des mouvements qui se sont multipliés dans les années soixante-dix: ainsi les « initiatives de citoyens» en RFA, intervenant dans les domaines les plus divers de la quotidienneté, nucléaire, écologie, vie des quartiers, etc., qui s'insèrent dans une myriade de nlouvements ad hoc (one issue movements) ne cessant de surgir et ayant tendance à élargir le spectre de leurs préoccupations et ce, pas seulement dans les « métropoles ». L'auto-émancipation nicherait-elle au cœur de la nébuleuse hétéroclite que constitue la vie associative?

De l'émancipation

octroyée à l'auto-émancipation

5

Car ces mouvements expriment aussi le refus d'une hiérarchie des priorités dans les aspirations à la liberté telle qu'elle avait été formalisée par le vieux mouvement ouvrier. La seule entorse que les partis qui se voulaient révolutionnaires aient admise au primat de l'émancipation du prolétariat, agent téléologique d'une libération universelle, fut celui de la lutte de libération nationale. Celle-ci contribua, en effet, à supprimer le colonialisme sous son aspect traditionnel pour céder la place à des formes sans cesse « modernisées» d'impérialisme, baptisé mondialisation. Les

autres domaines - en particulier l'émancipation des femmes

-

relevaient largement des « contradictions secondaires ». Mais pour revenir sur un mouvement dont les potentialités (auto) émancipatrices ont tendance à être occultées dans les débats au profit d'une dénonciation des régimes autoritaires qui s'en sont réclamés, de quelle émancipation le socialisme au sens large était-il porteur? «Émancipation du travail », pour reprendre le nom du premier noyau de la social-démocratie russe? Encourager l '« auto-activité» des classes ouvrières comme le souhaitait un de ses membres devenu menchevik, tandis que de l'autre côté, au sortir de la lutte contre ce qu'on a appelé 1'« économisme », en fait une tendance qui s'apparente au syndicalisme révolutionnaire dans ses variantes française et italienne, à fortes connotations ouvriéristes, on les estimait incapables de dépasser spontanément le stade « trade-unioniste » (voir le Que faire? de Lénine). Le prétendu « spontanéisme» de Rosa Luxemburg mise lui aussi sur les capacités d'autodépassement des masses en mouvement, sur l'imbrication/succession des phases écononliques et politiques
dans un même processus révolutionnaire.

Terreau privilégié des courants d'auto-émancipation, les « révolutions» voient en effet converger dans le temps court une multiplicité d'aspirations à la liberté. Les révolutions russes de 1905 et de 1917 furent à l'évidence, selon des temporalités différentes, à la fois urbaines, agraires et nationales, porteuses de revendications politiques, écononliques et sociales. Mutatis mutandis, la convergence s'observe également dans les mouvements de la fin des années soixante en Europe et aux USA ou dans ceux de la fin des années quatre-vingts dans les « démocraties populaires ». En l'occurrence, il importe peu de

6

Claudie

WEILL

savoir dans quelle mesure ces embrasenlents nléritent le label de « révolutions» mais bien davantage le fait que ces mouvements aient voulu s'emparer de droits dont l'évidence selnblait pour eux s'imposer. Mais là aussi, en particulier en Europe de l'Est, la dimension sociale a tendance à être occultée au profit des bouleversements politiques. Nulle remise en cause, par exemple, des rapports hiérarchiques dans l'entreprise pour faire advenir ce que certains ont improprement appelé la citoyenneté sociale, une revendication qui, pourtant, figure constanlment au catalogue des mouvements d'émancipation. Aux moments privilégiés de libération, souvent festifs, succède le désenchantement de l'ordre rétabli ou du nouvel ordre qui s'instaure. Faut-il alors invoquer une « révolution permanente» qui aurait pour objet de prolonger la mobilisation créative, mais elle entre en collision avec le caractère imprévisible des masses en mouvement, la mise en branle du « lumpenproletariat », des « classes dangereuses» qui, certes, ne sont pas une pure fiction, l'éventualité des dérives populistes qu'il s'agit d'endiguer, de canaliser ou d'instrumentaliser comme l'ont fait les bolcheviks dès 1918. Plus encore que la « populace» qui sert de prétexte aux mesures répressives, ce sont les élélnents nl0teurs des mouvements révolutionnaires qu'il s'agit de neutraliser, ceux-là mênles au nom desquels par exemple sociaux-dénl0crates ou bolcheviks, avantgardes censées disposer d'une vision d'avenir claire, ont pris le pouvoir à l'issue de la Première Guerre mondiale: la répression du soulèvement de Kronstadt en 1921 est à cet égard

emblématique. La grand-peur des nouveaux dirigeants

-

pour ne

pas parler des contre-révolutionnaires avérés - contribue, par un retour du bâton, à réduire comme peau de chagrin l'espace d'auto-activité de la « société civile ». Les protagonistes les plus actifs et les plus inventifs disparaissent de la scène, sont défaits, dans le meilleur des cas, par le verdict des urnes, dans le pire, par la confiscation pure et simple de la souveraineté populaire. Dans l'État restauré dans ses prérogatives et dans sa Raison, le problème se pose à nouveau en termes de pouvoir et de rapports de forces au détriment de la dénl0cratie sociale sur les lieux de vie et de travail. Les nouvelles contraintes qui s'instaurent à l'issue des poussées de fièvre resituent l'auto-émancipation sociale au cœur de la

De l'émancipation

octroyée à l'auto-émancipation

7

tension entre le but final et le mouvement, pour reprendre les termes de la « crise du marxisme» inaugurée au tournant des XIX et xx siècles par Eduard Bernstein. Ce but final peut aussi apparaître dans des projets ou des utopies - visions d'un avenir émancipé - dont la part de normativité est susceptible de se révéler, à terme, comme tout aussi contraignante que ce dont il s'agit de s'émanciper. L'auto-émancipation sociale serait donc un horizon qui se modifie et recule sans cesse, ce qui suppose des réajustements constants des mouvements sociaux qui s'en réclament, une vigilance et une inventivité sociales permanentes qui ne seraient cependant pas obsédées par le souci de la nouveauté et les
« illusions du progrès ».

Claudie WEILL

A Quarterly Journal of Critical Thought
Since May 1968,Telos has been committedto the developmentof an American Critical Theory and an analysisof internationalissues from a broad geopoliticalperspective. Issue No. 116 Summer 1999 Articles: Gottfried: Religion and the State Neri: Europe at the Nadir of its Decline Morgan: On the Modern' Concept of the Self: The Trial of Meister Eckhart Nesbitt: Adorno, Coltrane and Jazz Alain de Benoist: What is Sovereignty? Notes and Commentaries: Marangudakis: Godor Nature? Gottfried:Enforcing "HumanRights" Johnstone: Liberalism and Human Rights Piccone: "Historical Universals"? Reviews: Redpath: Analytic Philosophy:RIP Kalyvas: Carl Schmitt and i'JodernLaw Iannone: ReconsideringFreud Kelly: Margaret Mead in Samoa McCarthy: Keeping Modem Man in Mind McMillian: A Comet in a Leftist Galaxy
Subscriptions include 4 issues per year and cost $40 for individuals, $95 for institutions. Foreign and Canadian orders add 15% for postage. Checks must be in US funds, drawn from US banks. Back issues cost $14 each ($30 for institutions). Back issues available: 13, 17-18,20-51,53-115. For subscriptions, back issues or information, write:

'ELOS

Telos Press Ltd. 431 E. 12th Street New York NY 10009

Annales
Histoire, Sciences Sociales
Revue bimestrielle avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique Fondateun : Marc BLOCH et Lucien FEBVRE. publiée depuis 1929 par l'École des Hautes Études en Sciences Sociales

55e ANNÉE

-

N° 2

MARS-AVRIL

2000

FABRIQUER LA STATISTIQUE (URSS ET FRANCE) Alain BLUM, La purge de 1924 à la Direction centrale de la statistique Albert OGIEN, La volonté de quantifier. Conceptions de la mesure de l'activité médicale TEXTE ET PARATEXTE AU MOYEN AGE Alain BOUREAU, La censure dans les universités médiévales critique) Houari TOU ATI, La dédicace des livres dans l'Islam médiéval (note

FIGURES D'AUTEURS. MUSIQUE ET LITTÉRATURE, FRANCE 17e. 20. SIÈCLES Dinah RIBARD, Philosophe ou écrivain? Problèmes de délimitation entre histoire littéraire et histoire de la philosophie en France, 1650-1850 Jane F. FULCHER, Concert et propagande politique en France au début du 20e siècle Anne SIMONIN, La mise à l'épreuve du nouveau roman. Six cent cinquante fiches de lecture d'Alain Robbe-Grillet (1955-1959) L'Europe au 16e siècle (comptes rendus)

RÉDACTION:

54, boulevard ABONNEMENTS

Raspail, 1999

75006 PARIS

Particul iers/lndividuals Institutio nsl Institutions Étudiants/Students

France o 488 FF o 570 FF o 320 FF

Étranger o 620 FF o 695 FF

Les abonnements doivent être souscrits auprès de Send your order and payment to the order of: COLIN-ABONNEMENTS- F 75704 PARIS CEDEX 13 Tél.: 01.45.87.53.83 - Fax: 01.43.37.53.00 - Numéro Vert: 0800032032.

L'émancipation sociale: ce qu'on en dit; ce qu'on en fait*

Roland LEW

Il y a de multiples manières de faire un bilan de siècle. L'une d'elles serait de le voir pour une bonne part comme il s'est présenté lui-même: comme l'époque de la mise à l'épreuve et en pratique des conceptions et attentes modernes de l'émancipation sociale, et plus précisément de l'auto-émancipation sociale des opprimés. Ce qui correspondrait assez bien avec l'idée actuellement répandue sur « le court xxe siècle », délimité d'un côté par le début de l'expérience du bolchevisme, et de l'autre côté par son effondrement. Ce siècle amputé d'un quart serait inséré, plongé dans une durée plus longue, recouvrant l'ensemble de la période moderne, une temporalité qui commence au XVIIIesiècle dans l'aire occidentale et se poursuit jusqu'au xxesiècle à l'échelle mondiale. Voire peut-être au-delà. Ce n'est pas parce que peu se risquent ou n1ême considèrent qu'on se doit - au sens d'une nécessité pratique autant qu'éthique - de réfléchir sur ce bilan; ou que le bilan le plus parlant sur ce thème, est, si l'on peut dire, un assourdissant silence; ou, au mieux, un déplacement de la problématique «( les nouveaux mouvements sociaux », « la nouvelle citoyenneté », les nouveaux acteurs, etc.), que la question est n10ins pertinente pour autant. Elle reste au contraire, j'en suis convaincu, la plus forte et
* Ce texte reprend et amplifie les réflexions proposées par les trois coordinateurs - Michel Kail, Roland Lew, Claudie Weill - du n° 132-133 (1999/2-3) de L' Homme et la Société sur « Figures de 1'« auto-émancipation» sociale» : « Un mystère au cœur d'une énigme, l'auto-émancipation sociale »; voir aussi « Dits et non-dit de l'émancipation sociale », Critique communiste, printemps 2000. Sur le lien entre socialisme historique et socialisme réel, et tout particulièrement le cas de la Chine, je renvoie à mon livre: L' inJellectuel, l'État et la Révolution, Paris, L'Harmattan, coll. « L'Homme et la Société », 1997.

L'Homme et la Société, n° 136-137, avril-septembre

2000

10

Roland

LEW

la plus constante des questions et des exigences qui traversent l'ensemble de l'histoire moderne; celle qui concerne le plus grand nombre d'individus et la plus vaste aire de la planète: une force immense, inéliminable, agissant au plus profond des sociétés. Le silence - ce silence - pennet-il une libération des esprits? De quoi se libère-t-on en fait? S'agit-il d'une véritable rupture, d'une discontinuité effective? D'une sobriété bienvenue, ou même d'une lucidité indispensable? Je ne le pense pas. Ce non-dit, ce pesant silence, expriment et même d'une certaine façon «hurlent », si l'on peut dire, dans un même mouvement, une incapacité de rompre avec cette problématique de l'émancipation, et une sorte de résistance, sinon de «refus» d'élucider l'inavoué, et sans doute l'inavouable: rien moins qu'une étonnante négation dans l'œuvre historique accomplie des attentes et promesses de l'émancipation moderne. Une négation plutôt qu'une désillusion. Dans la question de l'émancipation sociale se mêlent, et se démêlent malaisément, quantité d'aspects qui renvoient à une évaluation, et même à une réévaluation de la période moderne, aux espoirs et engagements de pensée, aux attentes et énergies déployées par des masses innombrables, aux sacrifices consentis ou imposés à soi et plus souvent à d'autres; à l'entrelacement entre dévouement, recherche du bien commun, et intérêts particuliers inavoués, quelquefois d'une rapacité sordide, source de terribles cruautés. À n'en point douter: une vaste et bien énigmatique question. Émancipation et auto-émancipation sociale Mais de quoi parle-t-on au juste quand on traite de l'émancipation et de tout ce qui en découle? C'est à l'évidence une figure qui vient de loin, à la fois dans le ten1ps et dans les attentes du genre humain. S'émanciper, c'est d'abord sortir d'un statut de minorité, et de façon générale d'une situation de subordination ou d'une forme de servitude. C'est aussi se libérer de préjugés, et tout particulièren1ent de l'emprise de la religion, plus probablement d'ailleurs de l'encadrement étouffant des appareils religieux, du pouvoir des « prêtres ». De notre point de vue contemporain, l'émancipation est particulièrement liée à l'œuvre des Lumières au XVIIIesiècle. La dimension sociale - l'émancipation comme émancipation sociale du plus grand n0111bre- n'intervient qu'avec la percée d'une autre question, d'un autre appel: une exigence de sortir du malheur, de pouvoir accéder à la dignité. Si de ce point de vue, la

L'émancipation sociale:cequ'onen dit,cequ'onenfait

Il

lignée est longue, le siècle des Lumières imprime ici sa marque, et lui transmet son caractère historique: une vie digne, c'est celle qui s'accorde aux possibilités et attentes d'une époque donnée. Et le niveau de la période est décrit, en quelque sorte, par l'Encyclopédie, dont les volumes concernant les connaissances techniques (Il sur un total de 28), avec leurs multiples planches illustrant le génie technique de 1'humanité, attestent indéniablement qu'il s'agit de relier civilisation spirituelle (libérée des préjugés) et civilisation matérielle (amélioration de la condition de vie). Mais si l'œuvre vise d'abord un petit nombre, son objectif est plus large. Il s'agit d'une action de civilisation, voire de préparation, d'éducation, peut-être même d'invention d'un autre peuple - que l'on songe à l'Émile de Jean-Jacques Rousseau - qui dépasserait les élites traditionnelles (la noblesse, du moins sa fraction sensible aux perspectives inédites de son temps) et les couches bourgeoises ascendantes, ou encore le nouveau n1ilieu des lettrés. Une partie des encyclopédistes, et surtout son maître d'œuvre Diderot, cherchaient à influencer des groupes plus nombreux, plus plébéiens (dont est issu Diderot lui-même) ; même si les « philosophes» (on dirait aujourd'hui les intellectuels) ne pensaient pas pour autant à l'ensemble du peuple. Ce qui les anime, c'est l'impératif d'une autre vie; on peut et on doit faire plus et mieux que ce qui provient d'un passé d'oppression et d'obscurantisme; le temps l'exige, la raison libérée des préjugés le rend pensable; les moyens de la période - la civilisation matérielle - le permettent. Deux figures essentielles de la période moderne font leur apparition et commencent à se répandre à la fin du XVIIIesiècle; l'une et l'autre très familières à nos yeux, et pourtant bien énigmatiques. Ce qui devient visible et est destiné à durer avec la Révolution française, c'est l'irruption des masses sur la scène publique; c'est l'impossibilité dorénavant de laisser le plus grand nombre à l'écart du pouvoir de décider de son sort, de les maintenir d'autorité, « divine» ou par « nature », dans un état de soumission qui serait leur « destin inéluctable ». L'universalisme des droits qui accompagne et d'ailleurs incarne le mouvement laïque des droits de 1'homn1e, correspondant à la montée bourgeoise, aboutit à l'exigence des droits universels pour tous, à l'accession à la dignité, voire au bonheur de tout un chacun, qu'il soit fort ou faible et, tendanciellel11ent, à l'égalité des conditions de vie. S'exprime ainsi le n10uvement continu, désorl11ais « inéliminable », de ceux d'en bas vers la reconnaissance de leur

12

Roland LEW

pleine existence, de leur voix, de leurs besoins et droits. Et débute alors une âpre controverse jamais achevée sur le contenu possible de ces tennes. Bien évidemment, la révolte populaire est ancienne; elle est consubstantielle à l'oppression, et n'a, en quelque sorte, pas d'âge. Mais la poussée populaire qui jaillit sur le devant de la scène et qui ne peut plus être détruite par la simple violence, car la soumission a cessé d'être intériorisée comme un implacable destin, c'est là une figure moderne, celle que la Révolution française projette sur l'Europe et puis, progressivement, sur le monde. Dans le prolongement de la Révolution américaine, cette montée du monde d'en bas exprime le plus nettement, le plus explicitement, la dimension « égalitariste » (des droits égaux pour chacun) qui deviendra la marque, l'appel, la tension mais aussi l'énigme (du fait de l'incertitude ou de la pluralité de son contenu) des temps modernes. La période qui suit cette Révolution et s'étend jusqu'à nos jours est dominée par la présence populaire active, multifonne, par l'impossibilité de mettre hors jeu ouvertement, explicitement, le plus grand nombre. Tous les projets même les plus régressifs (les fascismes du xx: siècle, l'intégrisme religieux jusqu'à nos jours) devront tenir compte, d'une façon ou d'une autre, de cette nouvelle donne, inséparable de l'ère n10derne, et constituant une de ses dimensions majeures. L'autre figure, elle aussi familière, nous amène aux apports radicalement neufs qui sont issus des changements socioéconomiques. La percée du monde moderne, les siècles de transformation de la société marchande, le déploiement d'un capitalisme-monde, les valeurs d'un monde plus « éclairé» par la raison (les Lumières), tout cela prend son extension, et une direction nouvelle avec la révolution industrielle, indiquant ainsi un véritable basculement d'époque, le pendant, la face indissociable du surgissement du monde populaire. Ce dernier cherche une fonne d'émancipation sociale, au contenu incertain et, à vrai dire, divers et même contradictoire. La révolution industrielle fournit, elle, des éléments porteurs d'une émancipation matérielle, ou plus exactement, des éléments concrétisant une possible émancipation appuyée sur les considérables progrès matériels: un véritable saut vers une autre société, d'autres possibilités, des voies jamais pensées et, bien entendu, des risques imprévisibles, donc un chen1in à explorer. Con1n1entne pas insister sur les implications de ce phénon1ène banal à nos yeux {voire pour beaucoup dépassé, une « vieillerie », con1n1eces anciennes usines

L'émancipation sociale:cequ'onen dit,cequ'onenfait

13

qui quelquefois deviennent de nos jours des musées) et en réalité inouï? Ainsi jusqu'au XVIIIe siècle l'écart entre des niveaux économiques (niveau de vie, consommation d'énergie, urbanisation, etc.) de pays développés (pour l'époque) ne dépassait pas un rapport de un à deux (au maximum). Il est probable que la différence de richesse par habitant entre l'Angleterre au début du XVIIIesiècle, à la veille du démarrage de la révolution industrielle dans ce pays et la Chine impériale, connaissant à la mên1e époque une période glorieuse et (relativement) prospère, n'était guère significative (et peut-être en faveur de la Chine). Or les sociétés industrielles du XIXeet du Xx siècles prennent un avantage, ou dit de façon plus neutre, des traits qui n'ont aucun précédent dans l'histoire connue de l'humanité: il ne s'agit plus d'un écart maximum de un à deux ou un, ou de un à trois, mais de un à dix ou un à vingt, voire bien plus. Ici véritablement le quantitatif devient le qualitatif, et tout simplement il signale l'existence d'un monde autre, une nouvelle «espèce» dans le cours de l'évolution de l'humanité. Quel que soit le jugement de valeur porté sur cette situation, c'est d'abord sa radicalité qui doit être prise en compte; son incroyable potentiel de bouleversen1ent, de véritable rupture dans la continuité humaine. Ce n'est qu'au XIXesiècle que la tendance universalisante (à s'étendre dans tous les domaines de la vie et à se répandre partout sur la planète) devient évidente. Les deux phénomènes ne sont donc pas synchrones, du moins dans leurs effets; mais ils sont indispensables dans leur convergence pour comprendre ce qu'a représenté l'én1ancipation sociale dans les temps modernes. Convergence donc entre deux phénomènes chargés d'un formidable pouvoir énergétique, d'une puissance irrésistible: une fois mis en branle rien ne pouvait les arrêter; le diagnostic de penseurs con1me Tocqueville (la poussée vers l'égalité des conditions) ou de Marx (l'irréversible mondialisation du capitalisme industriel) est in1parable. Il y a donc ce qui est acquis dès l'acte fondateur de la Révolution française, et ce qui advient de façon plus progressive avec la percée de la révolution industrielle. Et il y a ce qui est incertain, même pour un observateur perspicace, encore dans les premières décennies du XIXesiècle, à savoir la direction prise par cette arrivée sur la scène publique et dans le chalnp politique, du peuple animé de son incontournable exigence d'égalité, le tout combiné au potentiel nouveau du monde industriel. Le résultat de cette rencontre entre ces deux apports originaux n'a rien d'évident. Et bien des projets et des rêves (des utopies) ont pu se bâtir sur ce

14

Roland LEW

qu'il pouvait ou devait en advenir, sur qui est concerné et comment. La conviction qu'on avait mise ainsi au jour une voie assurée, linéaire, «progressiste », un chen1in inéluctable, un détenninisme strict de l'histoire, ne viendra qu'ultérieurement. Savoir qui s'émancipe et quels sont les contenus effectifs de cette émancipation est particulièrement problématique. Chaque période a eu ses idées, ses certitudes à cet égard. À y regarder de plus près et à replacer la question à l'époque de la montée des batailles populaires, la réponse n'est pas donnée à ce qui se dit dans les textes des penseurs, à ce qui agit et agite le monde populaire lui-même dans ses différentes composantes. Ce qui semble communiquer son énergie sociale aux projets d'autoémancipation dans l'Angleterre en transition, fin du XVIIIesiècle, début du XIXesiècle, d'une période à une autre, donc le passage du monde plébéien prémoderne au monde ouvrier industriel moderne, est fortement lié à des valeurs, aspirations, besoins d'une communauté sociale (le monde populaire) farouchement attachée à la défense d'un « nous» qui est très conscient de lui-même contre (parfois simplement face) à « eux », les maîtres, dont la puissance et même parfois la légitin1ité ne sont pas forcélnent refusées. Ces valeurs communautaires parfois contraignantes, « cette économie morale de la foule» (pour utiliser la terminologie d'E. P. Thompson) fonnent plus qu'un mode d'autoprotection, de mise à distance des puissants. La « foule» con1n1egroupe social en transfonnation cherche le modèle d'un autre n10nde, une façon de penser et de vouloir établir sa propre civilisation (ses « coutumes en commun») à partir de sa propre créativité, de son mode de vie, des formes religieuses transformées, n1ais aussi, parfois, d'emprunts venus des « hautes classes» ou d'ailleurs (les droits de I'homme, une certaine influence intellectuelle de la Révolution française). Les grands moments de l'auto-élnancipation, comme incarnant autant d'actions venues du monde populaire, sont inséparables de cette autoconstruction, la classe comn1e autoconstruction ouverte, flexible, nouée à une histoire donnée, et compréhensible seulen1ent par elle; une autoconstruction qui résulte de l'interaction - à la fois conflit, négociation complexe, distance, acceptation et refus de l'autre - entre ceux d'en bas et ceux d'en haut. Ainsi, ce qui se fait par soi -n1ême, dans un processus d'autodéfense, voire d' auto-én1anci pation, lorsqu'on dépasse la simple idée et les pratiques de la préservation du groupe, ne se sépare pas d'un fort sentin1ent, d'une présence insistante du «nous» ; de l' autovalorisation du «nous» qui

L'émancipation sociale:cequ'onen dit, cequ'onenfait

15

n'inclut pas forcément l'ensemble du peuple, ou des opprimés (c'est la situation d'exclusion des immigrés irlandais au sein du peuple anglais au début du XIXe siècle). Il y a de ce fait une dimension «identitaire» précoce dans la bataille de l' autoémancipation sociale du XIXesiècle, dans sa spontanéité, dans son autoproduction. La figure organisée de la bataille de l'émancipation au XIXe siècle - le mouvement ouvrier - se constituera par une lutte contre les particularismes identitaires du monde populaire, considérés un peu vite comme un phénomène résiduel, appartenant à l'ancien monde révolu (la dissolution du monde ancien si fortement décrite dans le Manifeste du parti communiste) ; ou alors relevant du monde nouveau (mais imprégné d'ancien) : le nationalisme émergeant durant ce même siècle. Seulement voilà: cette bataille contre des particularismes, contre des «nous» trop exclusifs, n'est-elle pas aussi un lent et long mouvement de négation du contenu effectif, des fonnes actives, vivantes, de l'auto-émancipation? Lorsque le lien fut étroitement établi, au cours du XIXesiècle, entre, d'une part, un projet d'auto-émancipation sociale, adossé à des forces sociales situées au centre le plus dynamique du monde moderne (le capitalisme industriel), et, d'autre part, une conception qui en appelle à l'avènement d'une société sans classes, la libération de tous dans un processus de dissolution des classes, c'est alors pour une bonne part la réalité de l'auto-émancipation qui est en question, telle qu'elle était vécue, espérée et en partie explorée par les forces populaires. L ' auto-émancipation brouillonne, exubérante, devient la pensée, plus cohérente, d'une émancipation à organiser. Il s'agit d'un déplacement qui s'opère par et de plus en plus au profit d'une avant-garde (populaire, composée d'artisans, semi-artisans, d'ouvriers et de plus en plus d'intellectuels) qui introduit une logique qui prendra les traits d'un substitutisme social: avant-gardisme et substitutisme social qui constitueront ensemble l'une des manières essentielles de la modernité de gérer le puissant mouvement de la révolte des masses, de capter sa fonnidable énergie, de lui donner un sens qui dépasse les particularismes des n10ndes populaires locaux ou même nationaux. ExpriIné plus brutalement, cela revient à soulever la question de savoir si l'auto-émancipation, comme processus effectif d'autolibération populaire, n'entre pas déjà en déclin quand elle devient une figure visible, agissante, sur la scène internationale; pour ne pas dire une figure enracinée dans un passé que la modernité dans son mouven1ent de transfon11ation rapide rend

16

Roland LEW

caduc? Ce qui est perçu, à partir du milieu du Xlr siècle, comme une émergence, une soudaine apparition, ne doit-il pas être compris comme un moment en voie d'être dépassé après quelques éclatantes lueurs tardives (comme la Commune de Paris; mais on peut discuter sur sa dimension d'auto-émancipation ouvrière, ou de signal en direction du futur). Le legs du Xlr siècle Ce mouvement convergent - la force sociale de la rupture, et les possibilités matérielles de cette rupture - engendre ou du moins entretient le sentiment du progrès constant, «éclairé », indestructible, linéaire qui doit permettre d'aller plus loin que ce qu'avait tenté la Révolution française ou avaient imaginé les « Lumières ». Aucune discussion, aucun bilan sur l'émancipation moderne, comme auto-émancipation sociale ne peuvent être menés si l'on ne rappelle cette banalité (pour nous), ou du moins ce qui est apparu pour toute une période con11ne une évidence - un espoir pour certains, une menace pour d'autres, et de toute façon un enjeu considérable. Peut-on parler d'un proj et véritablement et radicalement nouveau? Ce n'est pas sûr. Le projet de reconstruction d'un monde nouveau à partir de l'action ouvrière, de la place occupée par l'ouvrier dans les entrailles du systèn1e industriel, se veut réalisation des possibilités offertes par les temps modernes et en même temps cassure: accomplissement du monde bourgeois et son dépassement. Il s'agit d'un dépassement qui sanctionne les impasses (réelles ou supposées) de ce monde bourgeois, l'inégalité incluse dans un projet d'égalité, la non-universalisation d'un projet à vocation universelle, la dén10cratie réduite et élitaire, bref de constater une incapacité à réaliser ce qui est contenu dans le mouvement d'ascension bourgeois. S'agit-il d'un dépassement complet, ou alors de la réalisation de ce qui n'a pas été accon1pli par la bourgeoisie? C'est la question qui traverse le XIXesiècle à propos de l'émancipation. Autrement dit, le monde populaire construit-il, autoconstruit-il, explore-t-il un projet radicalen1ent neuf, incarnation de l'idée, de l'expérience de l'auto-émancipation, ou s'efforce-t-il de mettre en œuvre ce qui est possible, mais n'a pas été réalisé par la bourgeoisie? Est-il alors l'acteur d'une émancipation qui n'est pas la sienne: pas seulen1ent ou pas du tout la sienne; se fait-il alors le bras armé, ou le substitut d'une révolution, ou plus sin1plen1ent l'agent, dans une phase

L'émancipation

sociale:cequ'onen dit,cequ'onenfait

17

particulière, chargé de mener plus avant l'œuvre bourgeoise inachevée? C'est moins alors ce que peut être et ce que veut être la révolte populaire qui compte, l'exigence, toujours imprécise et fluctuante dans son contenu, de la libération du plus .grand nombre, que ce qu'on peut obtenir à partir de cette révolte? A qui peut-elle servir? Ou à quoi peut-elle aboutir? Et d'ailleurs qui est ce « on » ? Le mouvement d'émancipation à l' œuvre au XIXe siècle concerne moins l'avènement d'une autre société - le socialisme ou le communisme sous leurs diverses variantes - que le début de l'intégration de l'ouvrier dans le monde officiel. C'est aussi l'achèvement de la libération du servage (1861 en Russie) et de l'esclavage (1848 en France pour ses colonies, 1863 aux ÉtatsUnis); l'émancipation des minorités (dont l'extension de l'émancipation juive officialisée pour la première fois par la Révolution française). Autrement dit, il s'agit d'une œuvre qui est dans la continuité directe de l'action de cette révolution; de ce que le XIXe siècle révolutionnaire a considéré comme la tâche par excellence de la bourgeoise. Mais le siècle est aussi caractérisé par les blocages, l'impensé, le plus souvent, de la libération des femmes, la négation de l'autre (racisme et colonialisme). Il s'agit ainsi d'un siècle qui prolonge les principes universels du monde bourgeois mais lui fixe, à son tour, d'étroites frontières. On sait que, peu à peu, dans le cours du XI~ siècle, la question de l'émancipation sera ramenée plus précisément au problème de l'organisation du monde populaire et des projets qu'il peut et qu'il doit accomplir. C'est la fonnation du mouven1ent socialiste (au sens général du tenne, et dans ses diverses acceptions et courants) ; la phase de l'organisation du monde prolétaire. Et plutôt l'organisation que l'auto-organisation. L'én1ancipation sociale, figure par bien des côtés indétern1inée, obscure et ouverte devient la trajectoire émancipatrice du n10uvement ouvrier constitué. C'est là aussi une silhouette nouvelle, avec des contours originaux. De 1848 à l'AIT, ladite Pren1ière Internationale (1864-1872), et à la Deuxième Internationale (1889-1914), c'est le long mouvement non linéaire mais tendanciellement ascendant de l'organisation ouvrière. Et c'est avant tout la n1ise en fon11e et en n1ouvement, pratique, militante et intellectuelle, du potentiel ouvrier. Et c'est le rôle croissant qui revient à une avant-garde d'abord décrite comme instrument, ou comn1e point de départ probablement nécessaire en vue de donner consistance et force à un projet d'émancipation et, même souvent, pour le faire dén1arrer. Ensuite, de plus en plus,

18

Roland LEW

l'avant-garde devient l'émancipateur; on assiste, de ce fait, à la progressive séparation entre l'émancipation et l'émancipateur, l'éloignement par étapes de la figure de l'auto-émancipation. Mais pour quelle émancipation? C'est l'émergence d'une politique de l'émancipation; donc d'un rapport entre politique et émancipation, entre pratique politique et militante et enjeu politique plus large; c'est la jonction entre l'action des masses et le lieu par excellence du politique: l'État. Le mouvement ouvrier se déplace vers le centre du politique, comme alternative et, de façon croissante, comme candidat à la gestion et à l'amélioration du monde existant. C'est aussi, de plus en plus, la focalisation sur l'outil du politique, le parti et les organisations ouvrières en général, et sur les objectifs et lieux du politique, la question de la démocratie et de la participation effective du peuple à la démocratie (la question du suffrage universel). L'émancipation sociale devient I'histoire du socialisme: la fonne dominante de l'émancipation sociale, comme émancipation du plus grand nombre. Cette masse opprimée en voie d'organisation est formée de sa composante masculine et ouvrière. Ce qui laisse largement de côté - impensé et impensable à de rares exceptions près - la moitié féminine de l'humanité. Est délaissé aussi, on l'oublie trop vite, le grand ensemble paysan, qui constitue tout au long du XIXe siècle et pratiquement dans tous les pays du monde la majorité, sinon la très grande majorité de la population. Ce monde rural objet d'un large débat dans le mouvement ouvrier, mais où d'autres que les paysans concernés disent, le plus souvent, ce que ceux-ci pensent ou devraient penser et faire - est quelquefois ramené par des chefs socialistes, sans trop expliquer comment, dans l'orbite ouvrière et socialiste. Ce double oubli - cette ignorance ou cette négation - établit une borne à un projet effectif d'émancipation sociale et rend dans les faits impraticable, sinon dénuée de sens une véritable auto-én1ancipation de la majorité. La masse prolétaire effectiven1ent concernée est une n1inorité, qui, au surplus, est pilotée par une minorité encore bien plus étroite (les cadres et dirigeants de partis, syndicats etc.) qui se charge de l'animer, sinon de la cOlnn1ander, et en tout, lui fixe une direction précise. L'autodétern1ination ouvrière devient le déterminisme de la voie à suivre. On a trop identifié, dans les programmes et discours, ce que peut faire le monde ouvrier à ce qu'il doit faire, à sa « mission» de bouleversement radical et d' én1ancipation universelle, selon la

L'émancipation

sociale:cequ'onen dit,cequ'onenfait

19

fameuse remarque de Marx (contradictoire avec d'autres propos du même auteur) selon laquelle le prolétariat sera révolutionnaire ou ne sera rien. Il sera tout, et rien moins que le libérateur de l'humanité, dans la vision d'époque; il n'est plus rien et même « moins que rien », pour beaucoup de nos jours, car il n'a pas accompli ce qu'il avait à faire conformément à sa « nature », en fait ce qui lui était prescrit par d'autres. Et son tour est passé: son rôle et sa place essentielle sont derrière lui, toujours d'après une opinion commune. Cette vision qui se veut objective (le constat d'un potentiel et de ce qui peut en advenir) est tout autant, sinon plus encore, normative (ce qui doit, ou devait être fait, ce qui est conforme à la « nature» prolétarienne). Se déploie alors la bataille de l'émancipation sociale organisée, largement de l'extérieur, par des avant-gardes, ou des partis socialistes de plus grande ampleur. Par l'intermédiaire de ses représentants, le monde populaire - et plus spécifiquement sa composante ouvrière - exige la reconnaissance de ses droits et l'amélioration de sa condition de vie, l'accession à une existence digne; il delnande avec insistance de pouvoir participer à l'espace politique de la démocratie par l'~ccès au suffrage universel. Et de plus en plus; il se tourne vers l'Etat pour obtenir son soutien: l'exigence de l'Etat protecteur des faibles, de l'État socialiste caractérise davantage la conception de l'émancipation ouvrière que l'auto-énlancipation, nlêlne si I'hostilité à toute forme d'État, l' antiétatisnle (l' anarchisnle) a toujours été une composante du monde populaire. L'État des ouvriers, l'État garant de sa protection, mais aussi de sa nlontée au pouvoir, devient alors l'image dominante, la fOffile effective de l'émancipation ouvrière, aux yeux de nombreux ouvriers autant que de leurs chefs socialistes. Ainsi divers projets recouvrent la réalité de l'autoémancipation, dont certains sont bien éloignés d'un engagement effectif en faveur de l'auto-é111ancipation. Pour une bonne part, on peut y voir une véritable dépossession de ce potentiel qui n'est pas étrangère à la hantise traditionnelle et toujours moderne des élites, même de leur secteur contestataire, face aux penchants « dangereux» des classes laborieuses. Un peuple à orienter, à éduquer, à sortir de son immaturité avant qu'il puisse se diriger tout seul, et surtout diriger l' ensenlble social, voilà, davantage encore que toutes les proclanlations exaltées sur l'ouvrier 111aÎtre e d son destin, le trait le plus constant de l'action énlancipatrice : le lieu conl11lun de toutes les renonciations; l'objet d'infinies conversations de «café du conlnlerce » des élites sociales, y

20

Roland LEW

compris quelquefois radicales. On peut, cependant, y lire aussi un constat plus froid, plus désabusé, sur l'absence de cette volonté d'autolibération - moins une dépossession qu'une non possession - ou de sa trop grande faiblesse dans les conditions concrètes d'époque. La force de la poussée émancipatrice a été telle que des projets de changement très divers ont dû se référer à elle, même quand il s'agissait d'en restreindre le champ d'action, d'en modifier l'orientation et parfois d'en nier les principes et les appels fondateurs. Comme dans la célèbre maxime sur I'hypocrisie, il s'agissait de 1'hommage du vice à la vertu: de reconnaître qu'il s'agissait d'un phénomène tout simplement incontournable, d'une puissance sociale si considérable et si profondément agissante dans le monde moderne qu'elle devait être utilisée ou canalisée par quiconque voulait agir de quelque façon que ce soit dans ce monde. L'auto-émancipation sociale à l'épreuve des révolutions du xX siècle Le xxe siècle a fait d'une figure puissante mais incertaine un enjeu concret, et a nlis à l'épreuve sa signification et ses potentialités. «Le court xxe siècle» de 1914, voire de 1917 à 1989-1991 sert «de test acide» pour évaluer les contenus effectifs des projets proclamés, avoués et inavouables. Le constat est net: l'expérience a remis en question la figure de l' autoémancipation sociale, telle qu'elle s' exprin1ait et s'affichait dans les discours, promesses et attentes du nlouvement ouvrier avant 1914. Il ne s'agit donc pas de resituer l'histoire conlplexe du «socialisme réel» des pays de l'Est et ses prolongements et avatars dans le communisnle intenlational, ou encore celle de la social-démocratie dans le nlonde occidental. Il ne s'agit pas non plus de parler «d'échec », mais bien plutôt de réfléchir sur l'énigme que constitue en notre siècle la négation (la dépossession), ou alors l' inlpraticabilité (la non possession), sinon l'impossibilité de l' auto-énlancipation sociale, dans la forme particulière d'une émancipation ouvrière. Au point qu'en cette fin de siècle, on assiste au déplacement de cette attente émancipatrice vers une recherche tâtonnante, et encore bien fragile, de figures nouvelles d'émancipation, dont on peut se demander si elles concernent une auto-émancipation, et sociale de surcroît. Allons à l'essentiel: quelle peut être la signification du bolchevisme et des révolutions et bouleversen1ents qui en sont

L'émancipation

sociale:cequ'onen dit,cequ'onenfait

21

issus? Et quelle est la part des circonstances historiques, de l' œuvre de 1'histoire, des spécificités nationales (ou nationalesimpériales) dans le devenir effectif du bolchevisme, comme source du « socialisme réel» ? Et quels peuvent être alors les liens entre cette trame historique, cette fixation dans des lieux précis et les projets, proclamés ou sous-jacents, de l'auto-émancipation ouvrière? Le contexte historique, c'est celui des deux guerres mondiales. La « Grande Guerre» représente indiscutablement l'élément fondateur, mais aussi le révélateur des conditions et attentes effectives de l'émancipation de masse. Or cet événement de première grandeur met à la fois au jour un considérable mouvement de révolte de masse, confirmant ainsi qu'il s'agit d'un aspect décisif de toute l'histoire moderne et pas une fantasmagorie du siècle précédent, un songe-creux d'intellectuels; mais il dessine aussi la forme précise de l'action émancipatrice: un processus général de substitutisme social, de comn1anden1ent autoritaire du potentiel de la révolte populaire, de sa n1ise en ordre, et dans un ordre social organisé par de nouvelles élites. On retrouve la peur de l'autonomie des masses parmi toutes les élites, et même dans l'ensemble des courants du socialisme (à quelques exceptions près l'anarchisme, le luxemburgisme, etc.), y compris, ce qui peut paraître plus étonnant, dans le léninisme, et en tout cas chez Lénine qui, lui, pourtant n'hésite pas à mobiliser la révolte ouvrière et même à attiser la violence populaire comme ingrédient indispensable à la révolution. Pour le fondateur du bolchevisme, la violence révolutionnaire des masses est présente et nécessaire, et est parfois exaltée, mais les masses, y compris ouvrières, sont politiquement irresponsables; la responsabilité révolutionnaire la possibilité de faire triompher la révolution, de faire de la politique, de construire un autre système social - devant rester dans les mains d'une avant-garde consciente, en quelque sorte auto-éduquée. Il est frappant de voir, comme Marc Ferro l'a bien montré, que cette vision est forten1ent présente dans l'action du bolchevislne en 1917, en pleine révolution populaire, et surtout chez Lénine. Il s'agit pourtant du n1ên1e Lénine qui défend la grande idée émancipatrice de « tout le pouvoir aux soviets », mais des soviets qui doivent, dans l'action effective du parti, être sous la coupe, dirigés par les n1ilitants bolcheviks seuls aptes à mener la révolution à bon port. La n1éfiance - qui n'est pas dénuée de lucidité - face à la spontanéité et donc à l'autonomie ouvrière et populaire, est déjà bien incrustée dans le bolchevisme se lançant à la conquête du pouvoir.

22

Roland LEW

Le fait que ces nouvelles élites, une nouvelle classe dominante en gestation, soient pour une part, et pour un certain temps, constituées à partir de secteurs du monde opprimé, a certes une importance quant à la légitimité populaire des nouveaux pouvoirs, mais ne change rien sur le fond: l' énlancipation sociale du xxe siècle est une mise en mouvement de la révolte populaire, une canalisation de ses énergies et attentes pour des objectifs fixés par « d'autres» et, plus encore, une négation de l'auto-émancipation sociale. Et cela d'emblée" C'est bien ce que nous apprend une histoire du bolchevisme qui ne sépare pas les nloments censés être authentiques, qui s'arrêteraient quelque part entre le retrait de l'activité politique d'un Lénine malade, vers 1922-1923, et l'élimination politique de Trotsky un peu plus tard, aboutissant à la « dégénérescence» stalinienne ultérieure. On ne s'en tirerait pas mieux en distinguant le bon Lénine de celui tenté, voire prônant ouvertement le substitutisnle, opposant ainsi le penseur et le praticien de Que faire? (1902) à celui, plus « libertaire» écrivant L'État et la Révolution (en 1917, tuais édité et déjà considéré comme dépassé lors de sa publication en 1918, et d'ailleurs pas si libertaire que cela, lorsqu'il est sounlis à une lecture attentive). On peut à juste titre distinguer plusieurs Lénine, une évolution de Lénine, et plus encore une ou même plusieurs trajectoires du bolchevisme, y compris un espoir de bolchevisnle « débolchevisé » comme le déclarait Trotsky en se ralliant, dans le cours de la révolution de 1917, à son ancien adversaire politique. Les intentions, les rêves, les proclamations, les changements de perception et d'intention des animateurs du bolchevisme, tout cela a cependant moins conlpté que les réalités contraignantes dans lesquelles ils étaient immergés et auxquelles ils devaient faire face. En somme ce qui s'inlposait à un courant révolutionnaire volontariste qui dans son action (mais pas vraiment dans son discours) a pourtant rompu avec le marxisme déterministe et quelque peu fataliste de la Deuxiènle Internationale, rupture qui n'a pas peu contribué à son immense impact au xxesiècle. Ici aussi en allant au plus court, on se doit de constater que dans les conditions précises dans lesquelles les révolutionnaires agissaient, celles de l'etupire russe accablé de tout son lourd et dramatique héritage, la question d'une auto-énlancipation ouvrière (pour ne pas dire paysanne, le groupe social constituant après tout la très grande nlajorité de la population) était dépourvue de sens, ou était lestée d'une signification particulière de l'émancipation: celle qui découlait de la vision que les nlarxistes radicaux avaient

L'émancipation sociale:cequ'onen dit,cequ'onenfait

23

d'une organisation postcapitaliste. L'auto-émancipation signifiait, pour les révolutionnaires bolcheviks (pour Lénine avant tout), un risque considérable de chaos du monde social - ladite anarchie spontanée du monde populaire russe, jamais très loin de ses origines paysannes, telle qu'elle était traditionnellement pensée et crainte par les élites; telle aussi que la percevait Lénine et ses compagnons à propos des actions spontanées des paysans, et notamment de l'anarchisme de Makhno durant la guerre civile. Ce qui impliquait pour eux nécessairement une victoire, à terme, de la contre-révolution; ou alors, pour ce qui concernait le monde paysan, cela aboutissait à une « auto-émancipation» impliquant un retour vers la communauté du mir, donc, toujours dans l'optique moderniste des révolutionnaires (et pas seulement des bolcheviks), qui entraînerait le pays dans une terrible régression, le ramènerait vers un lointain passé. L'émancipation ne peut donc qu'être octroyée et surtout préparée; elle doit être dirigée, canalisée; elle concerne un projet qu'une avant-garde propose, et s'il le faut impose au peuple, et même au peuple ouvrier. Il ne s'agit pas de trahison, ou de «trich'erie»; mais de mettre en évidence les manques: l'immaturité sociale du monde russe. Ce qui revient à attribuer aux intellectuels radicalisés (devenus militants et plus tard cadres, donc largement « désintellectualisés »), comme force agissante, un rôle immense - une mission largement autoproclamée, autodévolue, disproportionné à leur petit non1bre ; à savoir d'être les porteurs de l'émancipation, et d'en définir les contenus divers, et d'ailleurs changeants selon le contexte. Il s'agit d'autant n10ins d'une trahison que le lien est maintenu entre les projets effectivement réalisés et certaines des aspirations populaires. Depuis longtemps, plus personne ne croit à la légende de 1'« État ouvrier» soviétique (ou chinois, etc.) ; et pourtant, le « socialisllle réel» s'est pour une part, incarné d311S Etat gui valorisait l'ouvrier, par certains côtés un un Etat du bien-être, un Etat protecteur des ouvriers, autant qu'il les soumettait à sa domination, empêchant voire brisant on ne peut plus brutalement toute tentative d'autonon1ie ouvrière, pour ne pas dire toutes velléités d'auto-én1ancipation. Dans ce bolchevisme qui voulait concrétiser le potentiel de révolte populaire et fournir un contenu à l'émancipation qui fût compatible avec les apports de la modernité, on voit se prolonger, s'amplifier, se durcir le processus substitutif, d'avant-garde comme animateur en voie de devenir le n1aître, comme con1n1andement du social, et projet autoproclan1é d'être le dépositaire de la vérité l' én1ancipation. De même se

24

Roland LEW

développent des tendances autoritaires et de défiance à l'égard de l'autonomie ouvrière (ou pire paysanne, même paysanne pauvre) qui étaient déjà visibles dans le socialisn1e de la Deuxième Internationale, mais qui étaient alors atténuées par le lien que celleci maintenait avec des aspirations démocratiques, avec l'idée d'une participation populaire, certes dirigée par les représentants reconnus des travailleurs. Se manifeste ainsi une forme de continuité entre le socialisme historique et le socialisme réel du xxe siècle. Et derrière cette continuité s'exprime l'enchevêtrement des projets recouverts par la figure immense, protéiforme de l'émancipation moderne. Le socialisme réel combine au xxe siècle, à des degrés divers, plusieurs projets. Du moins quand on en fait un bilan actuel, au moment où il s'efface de la scène mondiale. Il est porté par des aspects, demandes, exigences, avouées et inavouables, de la révolte de masse, qui touchent à des dimensions d'émancipation, mais qui concernent aussi des désirs de revanche sociale non dépourvue de brutalité et quelquefois de cruauté, une violence que les nouveaux maîtres «prolétariens» n 'hésiteront pas à utiliser dans certaines circonstances. Il s'agit d'une sorte de balancen1ent entre une volonté d'accéder à une vie plus digne, à un mieux-être valable pour le plus grand nombre (à la lin1ite : pour tous) et un désir de destruction des anciens maîtres afin de les remplacer; ce qui signifie qu'il doit nécessairen1ent y avoir « des plus égaux» parmi les nouveaux égaux. Et qu'ainsi une machinerie infernale de domination et d'oppression se remet en place. Le socialisme réel incarne plus encore un projet de réorganisation de la société, ou plutôt il inclut en lui un conflit entre différentes conceptions d'un monde à rebâtir, où l'on retrouve, toujours sous-estimé, sinon nié, une sorte « de troisième larron» de 1'histoire, la classe oubliée dans une vision marxiste trop étroiten1ent dichotomique (bourgeoisie, et des restes d'ancien régin1e contre prolétariat ralliant les autres catégories populaires) : à savoir la rationalisation postcapitaliste à mettre en œuvre par les porteurs de la compétence, une couche d'organisateurs, dans ce qui est une continuité et une mutation de l'intellectuel radical, devenu militant et animateur du mouvelnent socialiste. Autren1ent dit, c'est la valorisation du gestionnaire comme rationalisateur du potentiel industriel libéré de ses entraves capitalistes (la propriété privée, l'anarchie du marché, etc.). Ce projet de «managérialisn1e », héritier d'une sorte d'industrialisme saint-simonien qui aurait pris en compte la pression et la force du potentiel populaire, correspond