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Figures de l'exclusion

De
261 pages
Les SDF offrent à la société où ils sont, les figures de leur exclusion : la sortie de la famille et du travail, la délinquance, éventuellement des pathologies, le vagabondage, etc... Mais ces figures, ne se figent pas, elle sont prises dans des parcours. Ce sont ces figures et ces parcours que ce livre s'efforce de faire connaître, de "lever" comme le peintre avec ses esquisses. Il s'agit plus largement d'ouvrir à une réflexion sur la condition d'exclu aujourd'hui, en apportant ici, sur les SDF, matériaux et interprétations renouvelées.
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Figures de l'exclusion
Parcours de sans domicilefixe

Des mêmes auteurs

Les Sans domicile fixe, un phénomène d'errance, Paris, L'Harmattan, 1995 Misère et pauvreté, Paris, L'Harmattan, 1999
De Jacques Guillou Les jeunes sans domicile fixe et la rue, Paris, L'Harmattan, 1998

De Louis Moreau de Bellaing La misère blanche, le mode de vie des exclus, Paris, L'Harmattan, 1987

Jacques Guillou et Louis Moreau de Bellaing

Figures de l' exclusion
Parcours de sans domicile fixe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITALlE

cg L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-5670-0 EAN: 9782747556705

INTRODUCTION

Article de presse

«La vague de froid perturbe la circulation sur une grande partie du territoire français ». «Les municipalités multiplient les initiatives d'aide aux sans-abri» .
«

... Cette vague de froid est particulièrement éprouvante

pour les SDF. Cinq ont déjà trouvé la mort par hypothermie, notamment à Marseille et à Paris. Pour venir en aide aux sans abri, les municipalités multiplient les initiatives. A Paris, les autorités ont déclenché le plan « grand froid ». Deux cent seize places d'hébergement supplémentaires doivent ainsi s'ajouter aux trois cents places d'urgence ouvertes par les associations et le Centre d'action sociale de la ville de Paris. » «La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) a demandé, lundi, que la suspension de la chasse aux oiseaux migrateurs dans les départements affectés par le froid soit «prorogée d'au moins dix jours ». La chasse avait été suspendue la semaine dernière dans une vingtaine œ départements du sud de la France. La mesure a été reconduite dans la moitié d'entre eux jusqu'au \veek-end dernier. »

Le titre de cet article, paru naguère dans un grand quotidien, déjà nous alerte. Le froid perturbe la circulation; la compassion du journaliste s'étend, dans la foulée, aux SDF et aux oiseaux. Il y a là de quoi surprendre n'importe quel lecteur averti ou non. Que viennent faire, sur un même plan, les oiseaux migrateurs dans un texte qui parle de la

circulation, du froid, des SDF et de l'aide qui leur est apportée? Certes on peut penser que ce « montage» qui égalise des êtres humains par rapport à des animaux a échappé à l'attention de l'auteur et à celle des journalistes qui corrigeaient son papier. C'est ce défaut d'attention qui nous a interpellé. La « continuité» postulée entre SDF et oiseaux migrateurs naturalise en quelque sorte les premiers, les fait entrer dans une biosphère où le statut d'être humain SDF est implicitement rapporté, par une égalisation visible, au statut reconnu à l'animal en danger. Les droits naturels, liberté, dignité, prévus dans la déclaration des droits de I'homme et du citoyen viennent étendre leur «grâce» aux oiseaux migrateurs et aux « drôles d'oiseaux» que sont les SDF. Les deux espèces sont à protéger d'une surmortalité prévisible en fonction de la vague de froid. La moralité journalistique devient le reflet de la moralité publique: comment laisser périr sans réagir des êtres aussi faibles, démunis, dont la rareté attesterait de l'utilité? C'est contre cette tendance que luttent les deux auteurs de ce livre, celle de pousser, mine de rien, les SDF vers un soidisant infra-humain, alors que nous voyons chez les SDF à la fois notre humanité et un élément indissociable de la galaxie des styles de vie représentés dans nos sociétés développées. Une autre tendance consiste à considérer l'exclusion qu'ils connaissent, la misère qui est la leur comme normale, comme un fait social parmi d'autres, commun à toutes les sociétés. La distinction entre le normal et le pathologique telle que la pense Durkheim, sa démonstration de la normalité du crime et donc de la déviance, sa volonté de lui donner une fonction positive dans les sociétés modernes par sa capacité à préfigurer des attitudes innovantes ne paraissent pas recevables à Moreau, alors que Guillou envisage I'hypothèse. Pour Moreau, la misère SDF est un fait social d'excès et doit être analysée comme tel. Quelle que soit la nécessité de tenir compte, dans la vie sociale des SDF, des continuités avec leur vie sociale antérieure - comme le montre par exemple Rock Hurtebise* -, on ne peut oublier que ces continuités se produisent dans des discontinuités qui sont celles-là mêmes
*

Dans un numéro de L'Homme et la société sur la résistance à la domination, 2002.

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de la misère: absence de logement, de vêtements normés et de travail. Le titre de notre ouvrage ne peut se séparer de son soustitre. C'est dans les parcours d'errants que se manifestent les figures de l'exclusion. Le mot « exclusion» fait voir, dès le chapitre I (Guillou), que le processus qui désocialise, désaffilie les SDF produit leur mise en exclusion et les figures qu'elle peut prendre. Il faut, dans ce livre, entendre figures aussi bien au sens de modélisations pratiques, que d'une tentative de décryptage des idéologies sous-jacentes aux conduites sociales et aux dispositifs juridiques que nous développons pour faire face à et analyser, puis traiter collectivement l'énigme du phénomène SDF. Énigme, parce que, jusqu'à présent, aucune société moderne n'est arrivée à réduire le phénomène SDP. Nous rejoignons en ce sens Tocqueville qui, dès 1835, dans son premier mémoire sur le paupérisme, annonçait:
«À mesure que le mouvement actuel de la civilisation se continuera, on verra croître les jouissances du plus grand nombre; la société deviendra plus perfectionnée, plus savante; l'existence sera plus aisée, plus douce, plus ornée, plus longue; mais, en même temps, sachons le prévoir, le nombre de ceux qui auront besoin de recourir à l'appui de leurs semblables pour recueillir une faible part de tous ces biens, le nombre de ceux-là s'accroîtra sans cesse. On pourra ralentir ce double mouvement; les circonstances particulières dans lesquelles les différents peuples sont placés précipiteront ou suspendront le cours des choses, mais il n'est donné à personne de l'arrêter. Hâtons-nous donc de chercher les moyens d'atténuer les maux inévitables qu'il est déjà facile de prévoir» *.

Les parcours envisagés ici sont donc aussi ceux de notre réflexion sociologique. Compréhension, déduction, induction, face au fait SDF, mettent à l'épreuve le capital théorique de la disci pline Au fond, ce livre est une galerie de portraits, mais c'est la galerie qui compte et qui fait les portraits: le futur SDP en famille, à l'école, au travail; ou le SDP comptant, mangeant
*

Tocqueville A de, Sur le paupérisme, Allia, Paris, 1999, p. 25.

Premier mémoire, Éditions

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ou encore vagabondant, etc. Un parcours et un portrait synthétisent tous les autres, celui de Laura (ch. XVI) qui raconte sa désocialisation et sa brusque plongée dans la misère. Pourquoi ce livre? Un livre de plus sur les sans-domicile, dénomination fourre-tout au même titre que l'exclusion, une réflexion sans véritable objet qui s'affronte à une collection de sujets dont chacun mériterait une étude individualisée? Ce n'est pas notre sentiment. Nous défendons la position qu'il est possible de penser collectivement les SDF à travers leur errance. L'errance devient alors une évolution possible pour un certain nombre d'êtres humains. Des processus existent, aussi bien psychiques que sociaux, qui guident des individus à l'intérieur d'une «carrière» SDF, ensemble d'interactions non déterminées mais qui peuvent, à travers une succession de choix, amener l'individu de l'état de jeune SDF à celui de clochard, la figure ultime de l'exclusion. C'est cette réalité constatée par Vexliard* qui fonde notre conviction et guide nos travaux. Dans nos précédents ouvrages, nous nous étions efforcés d'abord de caractériser l'errance SDF, puis de distinguer suffisamment la misère de la pauvreté, enfin de montrer (Guillou) la vie des jeunes SDF à la rue. Nous tentons ici de rapporter l'ensemble de nos analyses dans le cadre actuel de l'exclusion, sans pour autant changer de cap, mais pour enrichir nos conceptualisations. Ce qui nous intéresse tout particulièrement, ce sont le (ou les) processus par le (les)quel(s) non seulemen,t des individus deviennent SDF, mais le demeurent, ainsi que la manière dont ceux qui sont exclus se sortent parfois de l'exclusion. Sur ce point, deux chapitres, l'un et l'autre de Guillou, « La Réussite des exclus» et «Agir de prison », apportent quelques éléments nouveaux. Dans ce livre, il sera peu question de l'administratif sauf à propos du secteur psy-précarité. Nous revenons peu sur les CHRS (Centre d'Hébergement et de Réinsertion sociale), sur l'urgence dont nous avons longuement parlé dans Misère et pauvreté*. Ce sont beaucoup plus les modes et styles de vie,
* *

Vexliard A., Le Clochard, Paris, Desclée de Brouwer, 1957. Guillou J. et Moreau de Bellaing L., Misère et pauvreté, domicile fixe et sous-prolétaires, Paris, L'Harmattan, 1999.

Sans

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les manières d'être au monde, de parler, de faire, d'agir qui apparaîtront. Parfois Guillou scandera le propos de quelques grands problèmes: la loi contre les exclusions, le normal et le pathologique. Mais, le plus souvent, nous sommes l'un et l'autre au plus près de la population elle-même, en exploitant des entretiens (la famille du jeune SDF) ou des relevés ethnographiques (la Soupe Saint-Eustache). Les terrains sont tous urbains, mais aussi divers que possible. L'on y passe de la cité à la rue de grande ville, du recoin de clochard à la cahute du SDF. Les parcours, à pied ou en train, sont jalonnés de villes: stations alpines ou de la Côte d'Azur. Le SDF est un errant, mais son errance peut se réduire à un quartier ou s'étendre à l'Europe et devenir vagabondage. Le temps est celui du présent, mais aussi du passé (les récits de vie) et de I'histoire, par exemple pour le vagabondage ou pour l'évolution administrative de la gestion de la pauvreté. II n'est guère celui de l'avenir, malgré les avancées de la loi contre les exclusions. Parce qu'aucune politique sociale globale n'est envisagée pour les 86 000 SDF à la rue, annoncés par I'INED/INSEE, et pour les 100 000 qui vivent en logement de fortune ou vont, comme Laura, d'un foyer à l'autre. La propriété reste le droit naturel incontesté qui fait barrage aux tentatives d'instauration d'un droit pratique au logement, comme, en d'autres temps, le droit au travail s'est fracassé sur les barricades de 1848, malgré les envolées lyriques de Hugo et de Lamartine. Les notions et les concepts que notre propos fait lever, au hasard de textes que nous avions écrits pour des colloques, des revues ou des cours, encadrent peu à peu notre explication. Un ordre les lie, celui que la sociologie et, par moment, l'anthropologie - ici sociologique - imposent. Le SDF n'est pas pensable sans ses origines: son appartenance de classe, sa famille, sa scolarité, son emploi. La délinquance, chez lui, prend alors tout son sens, ainsi que la distinction normal/pathologique lorsqu'elle apparaît, et, tout autant, la dimension juridique et administrative que la société donne à l'exclu par la loi et par le développement du secteur psyprécarité. Le SDF n'est pas concevable, non plus, sans les conditions économiques dans lesquelles il a vécu et qu'il vit:

Il

l'argent dont il a disposé et dispose ou son alimentation par exemple. Reste à distinguer l'errance SDF du vagabondage SDF et à produire la connaissance que les SDF donnent d'eux-mêmes par leur expression langagière. Pour en venir au malheur personnel du SDF et à trois sentiments négatifs qu'il peut éprouver dans son malheur: l'indignité, la honte et la haine de soi. Il peut alors être question de la réussite éventuelle des exclus (surtout de jeunes) exprimée par leur volonté de s'en sortir. Dans ce livre, nous voulons souligner que: 1 - Ce n'est pas l'exclusion qui crée l'appartenance de classe ni les dispositions de classe (habitus). L'appartenance de classe est là avant, en général celle à la classe moyenne (le « bas») et surtout à la classe ouvrière ou à des catégories de cette classe comme le sous-prolétariat. Le processus qui mène à l'exclusion SDF se joue à la fois dans la famille, la scolarité et les premiers emplois (quand il y en a). Guillou le montre, le drame, car c'en est un, s~enoue très tôt pour l'individu. Le malheur familial peut certes apparaître de la même manière dans n'importe quelle famille (père alcoolique, mère non aimante, etc.), mais l'appartenance de classe, plutôt de catégorie (chômeur ouvrier, sous-prolétaire), le marque, le définit, le rend en quelque sorte inéluctable. On peut dire que les difficultés scolaires (dites échec scolaire) en découlent très largement. L'individu ne peut trouver à l'école une compensation à son malheur familial: l'école n'est pas le lieu des affects. Il se met à l'écart des savoirs et de la connaissance et se retrouve le plus souvent, à seize ans, sans formation même professionnelle. Que se passe-t-il alors pour lui? Ou bien il renonce aussitôt au travail, à l'emploi. Il est «viré» de sa famille d'origine ou de celle d'accueil ou s'en va lui-même, garçon ou fille, pour des raisons diverses. Ou il s'essaie à plusieurs emplois et ne parvient pas à y rester. Tôt ou tard, c'est la rue. 2 - La délinquance peut commencer tôt. On le verra dans le cas de Laura. Petite délinquance qui peut consister d'abord à voler des objets de peu de valeur dans les grands magasins, mais qui peut s'amplifier jusqu'au vol de matériel informatique, puis de voitures. Le SDF jeune veut prouver,

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par la délinquance, qu'il est quelqu'un parce qu'il peut faire quelque chose. Le problème, comme le saisit Guillou, est que l'action sociale ne parvient pas actuellement à atteindre cette délinquance et que les jeunes SDF délinquants redoutent souvent la relégation dans les institutions d'aide (Centre d'Hébergement, Foyer). La loi contre les exclusions tente tout particulièrement de produire des mesures destinées à ces jeunes, pour les stabiliser. Elle ne normalise pas pour autant l'errance SDF qui, certes, n'est pas, selon Moreau, un phénomène pathologique, mais demeure un phénomène d'excès où l'excès est produit par des individus et des petits groupes SDF Geunes et adultes), mais aussi par l'environnement social et, plus largement, par la société. À cet excès qui peut prendre des formes pathologiques, un premier «barrage» a été mis qui est la création d'un espace où les SDF peuvent être accueillis: espace dénommé par Jean-Pierre Martin* le secteur psy-précarité. Il concerne plus particulièrement les SDF relevant de la psychiatrie, mais constitue un modèle possible pour une politique sociale réelle - qui n'existe pas actuellement - destinée à réduire l'errance SDF. 3 - On peut parler aujourd'hui d'une économie de la pauvreté et d'une économie de la misère. Les grands classiques, Oscar Lewis, Richard Hoggart, Colette Pétonnet ont témoigné de l'une et de l'autre sous des formes rudimentaires, alors que nous connaissons maintenant des dispositifs élaborés d'économies officielles ou souterraines de l'exclusion. Ils ne les ont pas séparé de l'économie quotidienne, celle de l'achat d'objets usuels: nourriture, vêtements, etc.. Mais ce qui apparaît quant aux ressources, c'est la « dégringolade », si bien décrite par Paugam, qui va du SMIC à la « manche» du clochard, avec, entre le plus et le moins, les CDD (Contrats à Durée Déterminée), le RMI, le chômage en fin de droits, les aides du Service social, les allocations familiales aux sous-prolétaires, et enfin la « manche », parfois le RMI pour les SDF. Cette métaphore de l'escalier modélise la dégringolade qui amène vers la pauvreté, puis la misère. Ceci nous conduit à remarquer que
*

Martin J.-P., Psychiatrie dans la ville, terrain, Toulouse, Éditions Erès, 2000.

Pratiques et clinique de

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l'intervention des services sociaux propose bien aux SDP de «remonter la pente », mais en oubliant de leur faire remarquer que l'escalier qu'ils vont leur faire emprunter n'est pas celui qu'ils ont descendu. C'est en passant par les fourches caudines du travail social que le SDP pourra repérer un reclassement sans rapport, le plus souvent, avec sa situation antérieure. Cette « dégringolade », on la retrouve en partie en ce qui concerne l'alimentation. Jusqu'au niveau du grand pauvre/sous-prolétaire, l'alimentation est assurée à la maison, puisque, par définition, le pauvre garde un logement. Mais, dès qu'arrive la misère, la nourriture devient, dès le début, du pain, de la charcuterie et du vin obtenus par les produits de la « manche », ou elle devient des détritus de poubelle ou les menus des Soupes populaires revisités à la mode des critères alimentaires de ce début de millénaire. Le SDP dans la misère noire panache les deux (menus et achats), le clochard fait les poubelles, boit du vin avec un peu de pain et de charcuterie, aliments qu'il a achetés grâce à la « manche ». Se trouvent plus ou moins associés aide humanitaire de proximité, menus larcins, argent propre (le RMI) ou gris (la « manche») ou sale (les viols, les violences, le crime parfois) pour bâtir un quotidien vivable sinon attrayant. 4 - Il e,xiste des parcours d'errants. L'errance est celle du SDP. Nous l'avons dit, elle peut se borner à un déplacement sur un trottoir pour faire la « manche», ou à l'aller et retour de la rue au recoin pour dormir. Mais cette errance peut s'élargir à la ville petite ou grande, à la petite ou grande banlieue, à la province, aux pays étrangers, à l'Europe. À quel moment devient-elle vagabondage SDP? L'histoire du vagabondage nous fait méconnaître celui d'aujourd'hui. Car le vagabondage, avant la Révolution, fut divers, multiple, correspondant à des désocialisations variées. Il inquiétait, il était vaste, répétitif et trouvait sa rémission par le «grand renfermement », le bannissement, avec, pour solution finale, l'éradication par la mort. Le vagabondage SDP, aujourd'hui, se love dans l'errance SDF, pour certains SDF, pas pour tous. Il est « choix» dans la pauvreté (vagabondage du pauvre) ou dans la misère de l'errance (vagabondage du SDP) ; la mort

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prématurée reste l'aboutissement de ces modes de vie dont chacun reconnaît les excès en occultant les souffrances. C'est dans l'espace de l'errance et dans celui du vagabondage que les SDF acquièrent une connaissance d'eux-mêmes et des autres: d'eux-mêmes par les autres, mais aussi d'eux-mêmes par eux-mêmes. Cette connaissance, ils la disent, mais à personne. Ils la disent pour la dire, pour parler. Ces voix adressées au silence s'élèvent par exemple sur le parvis de Saint Eustache à Paris, lors des soupes d'hiver. Voix qui récitent une vie ou cris de désespoir ou remarques ironiques. Ou encore attaques brutales (en paroles) contre le (la) visiteur(euse), contre le bénévole. Le SDF peint les autres et se peint lui-même face à eux. Il nous livre sa peinture en tableaux fragmentés, en bribes, en mille carrés de toutes les couleurs. Il nous la livre parce que nous la recueillons (Christelle Violette-Bajard par exemple* ou Jacques Guillou*). Sinon, personne ne les entend, ne les écoute, ne les voit, ne les comprend, parce que c'est l'incommunicable de la détresse qui s'exprime. 5 - Laura parle avec justesse du malheur qui l'accable. Guillou a recueilli son récit. Il l'a entendue, ill' a écoutée. Elle dit sa classe, sa famille, sa scolarité, ses emplois, sa délinquance. Elle dit ses passages de Foyer en Foyer, elle raconte son bonheur bref - six ans, entre quinze et vingt et un ans - à se stabiliser près d'un compagnon, à travailler, à conduire sa voiture. Puis elle montre la fin de ce bonheur, le retour dans les Foyers, le refus de travailler, la mise pure et simple à la rue par une directrice sadique et sans conscience, la misère - «J'ai compris que je touchais le fond. C'était la misère» - et enfin l'aide, et, lentement, sans qu'elle y croie trop, le commencement de la réussite. Comparons ce personnage emblématique qu'est Laura avec un autre personnage qui surgit brièvement au chapitre suivant, Gale, une jeune anglaise qui meurt d'overdose à l'âge où Laura commence à s'en sortir. Comparons-les, non dans leur vie, mais dans ce qu'elles peuvent éprouver.
* * Violette-Bajard, Ch., Visages sociale, 2000. Guillou J., Les Jeunes Sans L'Harmattan, 1997. de la pauvreté, domicile fixe Lyon, et la Chronique rue, Paris,

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Laura ressent dans la détresse le non-respect de son beaupère vis-à-vis d'elle et de ses propres enfants (les demi-sœurs de Laura) et l'aveuglement de sa mère. Elle n'est pas honteuse, car de quoi le serait-elle? Ce qui la sauve, c'est que, loin de se haïr, elle s'aime suffisamment pour aimer les autres qui, peu à peu, vont l'aider. Et elle continue à aimer sa famille, tout en sachant que leur séparation est irréversible. La délinquance, la prison n'interviennent dans sa vie que comme affirmation de soi, puis détresse: elle vole dans les magasins, elle prend à ceux dont elle estime qu'ils ont trop. Gale ne peut ressentir aucun sentiment d'indignité et encore moins de honte. Sans père, confiée, bébé, à un orphelinat par sa mère, elle voit deux fois, dans son enfance, miroiter des chances de s'en sortir. Puis c'est fini. L'orphelinat s'achève, elle se retrouve à la rue. Elle vole, mais pour se nourrir et va en prison. C'est là qu'elle découvre la drogue. Libérée, elle n'aura de cesse de s'en procurer. Mais la drogue ne lui permet pas de s'affirmer, comme le vol pour Laura. Elle ne s'aime pas, elle se hait. Au journaliste de la BBC qui, lors d'une cure de désintoxication, lui demande si elle renoncera à se droguer, elle répond ironiquement non. C'est cette ironie vis-à-vis d'elle-même et de l'autre qui est révélatrice, à notre avis, de la haine de soi, mêlée bien sûr à un désir confusionnel de jouissance qu'elle satisfait avec les drogues dures. On la trouvera morte dans une cave, où elle s'était aménagé un lit et une table de nuit sur laquelle reposait la seringue. 6 - Des exclus s'en sortent: Laura, d'autres, notamment des SDF. Comment? Par les CHRS (Centre d'Hébergement et de Réinsertion sociale), par le secteur psy-précarité, par eux-mêmes. Il peut y avoir, comme le dit Guillou, une « réussite des exclus ». Et, parmi eux, un exclu, emprisonné, écrit comment il se bat, au jour le jour, pour s'en sortir. Un bref extrait de ses lettres parle de son espoir et annonce un prochain livre qui lui sera entièrement consacré. Ainsi vont des SDF, ceux que nous avons rencontrés. Mais quelle signification a pour nous à la fois leur errance géographique, voire leur vagabondage, et le mouvement qui, plus ou moins lentement, les fait passer du statut de membre

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(familial) d'une classe à celui de SDF? Autrement dit, quels problèmes (sociologiques, anthropologiques) peut soulever, par sa présence et son « activité », une telle population? Cette activité est-elle une activité sociale? D'abord, elle pose le problème de l'exclusion moderne qui fait resurgir le spectre de la misère et de la pérennisation de cette misère dans notre société d'abondance. L'exclusion, « mot-éponge », dont il est impossible, pour le moment, de faire l'économie a restitué ces deux registres de la pauvreté et de la misère, au sens où des individus passent aujourd 'hui leur vie à se déplacer de la pauvreté à la misère et, parfois, de la misère à la pauvreté. C'est aussi de ces mouvements, imperceptibles de l'extérieur, que ce livre veut témoigner. Les sociétés modernes - tenons-nous en à elles, laissons à d'autres l'énorme misère du Quart-Monde tel que le définit Serge Latouche* - sécrètent, pour la plupart, des îlots de misère où elles relèguent ceux (parfois celles) qui sont à l'écart des normes et des pratiques normées (scolaires, salariales par exemple). Elles tolèrent ces relégués, à condition qu'ils se débrouillent. Les mesures sociales veulent organiser des chemins de sortie et s'avèrent participer à la construction de cette exclusion, à la stabilisation de certains dans une marginalité dont ils ne savent ou/et ne veulent se déprendre. La thèse libérale considère que l'ordre économique comporte ses ratés (Cf. déjà Raymond Aron dans les Désillusions du progrès*). La thèse marxiste se demande au mieux comment réintégrer les SDF dans le salariat et, si possible, dans le travail. Le conservatisme laisse entendre que, dans une société normée, le problème n'existerait pas. Le keynesianisme tente de s'accommoder de ces exclus de la croissance en leur fournissant, par le droit, ce que la morale publique, la conscience collective, aurait dit Durkheim, réclament. Pour Moreau, la population SDF offre à voir à chacun de nous l'image même de la désocialisation. Chaque SDF est moi-même pouvant le devenir. Moreau a développé ailleurs

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Notamment dans la Planète des Naufragés, Paris, Albin Michel, 1995. Aron R., Les désillusions du progrès, Paris, Gallimard, 1967.

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le thème du «bouc émissaire» *, en faisant valoir que certaines populations servaient de repoussoirs à d'autres pour forger à ces dernières leur identité sociale et individuelle. Cependant les SDF ne sont guère des «boucs émissaires ». Ils sont trop bas dans la hiérarchie sociale, pour jouer ce rôle. Mais ils sont néanmoins ce que je pense pouvoir devenir un jour, par malheur, par lassitude, par manque de chance, même si cette occurrence reste faible. Clochards, ils peuvent faire rire, sourire (Annie Kriegel riait d'un clochard allemand qu'elle voyait chaque jour près de sa porte). Un sans papier, un instable, un chômeur permanent ne font ni rire, ni sourire, parce que cela peut nous arriver individuellement, aujourd'hui ou demain, ou arriver à nos enfants. Alors il faut les effacer, ces SDF, n'en parler qu'occasionnellement, les renvoyer vers les oiseaux migrateurs. Autre point: la question de l'aide. Certes beaucoup a été fait par les pouvoirs publics, les associations, pour diminuer la misère de la population SDF. Mais rien n'a été fait pour mettre cette misère radicalement en question, pour la cerner dans ce qu'elle est et tenter de l'éradiquer. Patrick Declerck, anthropologue, refuse toute typologie; en fait, son livre, Les Naufragés, porte uniquement sur les clochards, ces «fanatiques de l'exclusion ». Declerck pousse à son terme son goût pour la provocation et la mise en scène de type « gore» en rapportant scènes et photos dont la réalité ne fait pourtant aucun doute. Jacques Guillou a passé de nombreuses années à laver les clochards de Rouen et à désinfecter des plaies grouillantes d'asticots dévorant des chairs mortes et putréfiées. Il n'en fait pas état dans chaque chapitre d'un ouvrage. Aucun effort de réflexion commun ne tente d'arracher à l'opacité, à l'inconnu des êtres humains qui défilent pourtant chaque jour devant nous dans la rue. Comme si le problème était de peu d'importance, secondaire par rapport à une
* Moreau de Bellaing L., Guillou J., Les SDF, un phénomène d'errance, Paris, L'Harmattan, 1995. Il s'agissait de la conclusion de l'ouvrage rédigée par Louis Moreau. Nos livres sont communs, mais chaque chapitre est identifié et peut être rapporté à l'un ou l'autre auteur.

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économie moderne, capitaliste. Le SDF est le point aveugle des sociétés modernes, la boîte noire d'une catastrophe humaine, sociétale, dont l'enregistrement ne livre pas le sens. Il n'entre pas dans l'explication économique, sociologique, anthropologique. Donc il faut le traiter subsidiairement, comme une sorte de pathologie sociale guère susceptible de devenir une épidémie. C'est d'une fin possible de la société salariale qu'il faut s'inquiéter, non de quelques dizaines de milliers de «hors normes », pour employer l'expression de Castel. Et pourtant, comment les ignorer? Alors, ces SDF, finalement, qu'est-ce qu'on peut en faire? Mais, dans la foulée, qu'est-ce qu'on peut faire des handicapés physiques et mentaux, des pauvres, des individus et des groupes qui ne « suivent» pas? Il n'est plus question de les tuer, ou de les envoyer aux galères ou de les déporter au Canada, comme ce fut le cas, pour les vagabonds, sous le règnes de Louis XIV. Du coup, ils restent au milieu de nous, dans les niches des temps et des espaces sociaux, à la recherche d'une improbable insertion ou reconnaissance. Qui nous? Parce que nous c'est eux et eux c'est nous. Des liens moraux, parfois familiaux nous rattachent. Jusqu'à preuve du contraire, nous sommes dans la même société (moderne). Or cette société est une société des droits. Au moins depuis 1789. Marxiste ou libérale, elle a découvert depuis longtemps qu'il est a-humain que des individus, des petits groupes manquent de logement, de vêtements et de nourriture. Que le fondement naturaliste des droits de 1'homme contribue à repousser hors des droits républicains des populations stigmatisées (notamment celle des SDF), n'en doutons pas. Mais c'est là que le combat se livre: entre ceux qui veulent des droits pour tous (à peine de faire tort) et ceux qui veulent des droits réservés. La mise à l'écart, l'effacement, la mise en rubrique avec les oiseaux sont des symboles de l'exclusion, de ce maintien dans une position d'extériorité de ceux dont nous ne savons que faire. L'exclusion englobe les processus qui mènent un individu de la pauvreté à la misère ou qui le mènent directement à la misère. Nul moins que nous ne niera le libre-arbitre de cet individu quand il ne souffre pas d'une pathologie mentale. Mais le problème est que, dans les

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conditions sociales et économiques où il vit, si le malheur en général familial survient, la panoplie des choix va se réduire: comment faire une bonne scolarité lorsqu'à la maison les ressources sont rares et la vie infernale? Comment tenir dans un emploi quand on n'a, par défaut de scolarisation suffisante, aucune formation professionnelle? etc. Le malheur s'inscrit ainsi peu à peu dans une vie, soit sous la forme d'une pauvreté à diverses facettes, soit sous la forme de la misère qui, elle, ne comporte que des degrés. Mais, quand, dans les deux occurrences, le malheur est là Ge suis pauvre, je suis misérable), dans une société qui proclame le droit pour tous à la liberté, à l'égalité, à la présomption d'innocence, au travail, à la santé, à la sécurité, etc., il ne se passe pas grand-chose. La mise en œuvre d'une propriété de transfert à travers le RMI et autres droits sociaux et la construction d'une propriété d'usage public, les Foyers, les CHRS, le SAMU social sont spécifiquement créés pour les SDF; la multiplicité de ces mesures atteste de la vitalité du social assistanciel, alors que la loi sur les exclusions proclame le retour au droit commun comme objectif principal. Le paradoxe est flagrant et dynamise pourtant la machine à exclure ou à inclure. Voilà ce que ce livre essaie de montrer. Il suit le SDF à la trace, à la recherche d'un chez soi, d'une propriété, à la recherche d'un travail. La propriété sociale* pourrait faire du SDF un ayant droit comme les autres; or seule la propriété de transfert, les petits sous du RMI et la propriété d'usage public destinée aux exclus, les Foyers gérés par le secteur associatif et ses travailleurs sociaux, lui sont proposés. Est cerné son double malheur: celui qu'il a subi et qu'il fabrique dans une conjoncture à laquelle il ne peut échapper (classe, famille), celui que la société où il est lui fabrique au jour le jour. Il vit en spectateur à l'intérieur d'une société qui est minée par une fatigue compassionnelle face à la permanence des SDF, leur éradication étant jugée difficile, voire impossible. Alors oui il faut les aider, mais pas de centre près de chez moi, «Not in my backyard» comme disent les Américains: le syndrome NIMBY (Not in My Buch Yard) nous guette qui transforme la compassion en
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Castel R., Haroche C., Propriété propriété de soi, Paris, Fayard, 2001.

privée,

propriété

sociale,

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professionnalisation et rend .116S travailleurs sociaux « propriétaires» de ces populations. Propriété revendiquée par eux qui détiennent le savoir-faire et le savoir-être de l'intervention sociale et veulent protéger les exclus des

regards du curieux

(<< Ici

ce n'est pas un zoo») ou de

l'expert. Double malheur que le SDF a subi et qu'il fabrique dans une conjoncture à laquelle il ne peut échapper (classe d' origine, famille). Mais pourquoi la société agit-elle ainsi? Parce qu'elle se voit, du haut en bas, normée, juridifiée, mise en économie et en culture par ceux (beaucoup moins celles) qui s'en sortent, les bons, voire les meilleurs, les courageux, les méritants. Elle laisse errer dans les intervalles de ses espaces, dans les interstices invisibles et noirs de ses temps sociaux, quelques dizaines de milliers de personnes qui, réifiées, mortes socialement, deviennent l'occasion de témoigner de sa bonne santé, ne fut-ce que par l'octroi de mesures d'aides sociales en voie d'optimisation. L'interdiction de la mendicité annonce-t-elle la « tolérance zéro» pour les SDF en France? Les chapitres, jusqu'au dixième, sont dus à Guillou. Moreau prend le relais à partir du XIe chapitre jusqu'au chapitre XV. Les derniers chapitres sont de Guillou, sauf le chapitre XVII.

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Chapitre I
" BREVE APPROCHE DE LA NOTION D'EXCLUSION

En introduction à notre propos sur exclus et exclusion, quelques remarques à caractère épistémologique. Une des questions centrales est la suivante: l'exclusion est-elle un concept au sens strict ou n'est-elle que le nième avatar conceptuel du paupérisme, de la pauvreté fruit de la crise des sociétés modernes? Pour être considérée comme un concept, l'exclusion doit satisfaire à deux conditions auxquelles doit d'ailleurs satisfaire tout concept, pour être considéré comme tel. - Première condition: l'exclusion doit être définie en compréhension; nous donnons donc une définition de l'exclusion, en commençant avec ce que nous entendons comme sa genèse socio-historique. Les Lumières, la Révolution française et la révolution industrielle ont donné lieu à une recomposition de la question sociale. - Deuxième condition: l'exclusion, toujours pour mériter cette appellation de concept, doit être définie en extension, en articulation avec d'autres concepts connus, labellisés comme tels: rapports de l'exclusion à la déviance, à la sédentarité, au logement, au travail, à la solidarité, à l'État-providence, à la santé. L'exclusion est, en ce sens, une fiction moderne qui tente de saisir l'irréductibilité d'un certain nombre d'individus aux modes d'existence proposés par nos sociétés modernes. Ceci malgré leur richesse et la mise en œuvre de moyens humains et financiers importants pour tenter de sauver de la 23

dégradation physique et psychique tous les exclus et notamment «les fanatiques de l'exclusion », pour reprendre l'expression par laquelle Patrick Declerck désigne les clochards*. L'exclusion peut être considérée comme une fiction parce que, si l'on examine différentes sociétés anciennes et modernes, l'on trouve une permanence de phénomènes d'exclusion. Mais ces sociétés n'ont pas été toujours touchées par l'exclusion et, quand elles l'ont été, tout le monde n'a pas été touché et, parmi ceux qui l'ont été, tous n'ont pas été touchés toute leur vie (Cf. Condorcet et Comte, si l'on recrée une société fictive qui cumule toutes les situations d'exclusion connues dans toutes les sociétés.. .). Autrement dit, les sociétés, aux différentes étapes de leur développement, ont connu des périodes plus heureuses avec moins de phénomène d'exclusion, ce qui veut dire des solutions à la question pratique de l'intégration sociale. C'est peut-être là une première définition sociétale: une société d'exclusion, dans sa forme moderne, est une société qui n'a pas su ou pu résoudre d'une manière douce la question de l'intégration d'une fraction de ses citoyens. Cette question de la douceur n'est pas un euphémisme, puisque l'histoire nous montre que l'éradication par la mort des pauvres et des misérables (galères, pendaisons, grandes pestes) a été la solution radicale à l'existence de ce trop grand nombre d'individus «inutiles au monde» et qui constituaient, selon l'expression d'un juriste lyonnais du XVIe siècle, «le poids inutile de la terre» * En s'intéressant aux permanences du phénomène d'exclusion et à ses différentes dénominations au cours de 1'histoire, on peut contribuer à entretenir cette fiction de l'exclusion et non à la détruire, sachant que, si l'exclusion est une fiction, les exclus sont des gens bien réels qui peuvent, selon leur point de vue, les moments de leur existence, se sentir ou ne pas se sentir exclus. Il existe des travaux, notamment chez les sociologues du tiers-monde, qui mettent en valeur la relativité des vécus de la pauvreté et de l'exclusion. Des individus objecti vement pauvres ou misérables n'ont pas le sentiment d'être exclus et vivent cette
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Declerck P., Les Naufragés, Paris, Plon, 2001, ColI. Terre Humaine. «Sunt pundus inutilae terra ». Cité par R. Castel dans les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Fayard, 1995.

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pauvreté de manière positive. Donc du point de vue des exclus eux-mêmes, la question du sentiment d'exclusion est une question importante. Se ranger ou accepter d'être rangé dans la catégorie des exclus procède également d'une démarche interne, psychique, dont la résultante est le sentiment d'exclusion. Par exemple le travail social moderne tend autant à combattre l'exclusion par le retour à l'emploi que le sentiment d'exclusion par la reprise d'un niveau suffisant d'estime de soi. Ainsi exclusion et sentiment d'exclusion sont parfois liés, parfois dissociés. Quand ils cohabitent, le sentiment d'exclusion doit d'abord être vaincu pour que l'exclusion trouve une solution socialement acceptable. Nous n'échappons pas également à une certaine contrepeIformativité du discours, puisque, en détaillant certains phénomènes d'exclusion, nous tendons à établir qu'il est possible, par exemple, de vivre sans travailler, de se loger sans payer, de manger sans produire, du moins des biens durables, de construire une carrière sur la délinquance et le voL.., alors que ces méthodes, résultats, modes de vie ne sont pas valorisés par la société. La réponse à la question posée sur l'exclusion comme fiction n'est donc pas tant celle de la réalité du phénomène constatée à travers la présence des exclus que celle de la pertinence sociologique de cette interrogation. La formulation est actuelle et connaît un succès certain, même auprès des sociologues. Sommes-nous pour autant face à une notion, un concept valide ou est-ce une notion molle, comme le dit Robert Castel, un mot-éponge pour parler comme Albert Jacquard à propos de la citoyenneté? Telle est notre interrogation sur la fiction de l'exclusion. Cependant une de nos intentions reste d'isoler un phénomène social, de le situer sociologiquement afin que l'individu, le citoyen que nous sommes, puissent imaginer des solutions pour le combattre. Nous allons nous trouver ainsi devant des paradoxes liés à l'approfondissement d'une notion dont l'établissement va nous permettre de douter que tous les hommes cherchent intentionnellement à concourir au bien collectif. Des réponses ont été données notamment

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par le docteur Mandeville*, redécouvert par Marx, qui invente en 1705 l'économie immorale en soutenant la thèse que les vices privés produisent des bénéfices publics, autrement dit que ce que nous appelons le mal est le grand principe pour nous rendre des créatures sociables. Mandeville fait de l'immoralité la cause de la prospérité des peuples; l'économie n'est plus pensée comme un moyen au service du prince, de la société, mais devient une fin en soi. Marx lui rend hommage en soulignant que pour lui, «Mandeville est infiniment plus audacieux et honnête que les philistins apologistes de la société libérale ». Adam Smith, dans la Richesse des nations en 1776, reprend, avec sa main invisible, cette thématique de l'intérêt particulier et du bien commun. Autrement dit, pour la compréhension des exclus, la logique de l'intérêt, au sens de l'utilitarisme qui ramène tout comportement à un calcul d'intérêt, n'est pas forcément la plus intéressante et d'autres logiques sont possibles. L'existence de l'État-providence repose néanmoins cette question de l'équivalence entre les prestations servies et leur contrepartie sociale, morale ou pratique. L'existence du monde de la survie (aide sociale et action sociale), de sanctions qu'il représente est aussi à évoquer. Autre piste, une interprétation phénoménologique de l'exclusion. L'exclusion comme mode de rapport au monde au sein duquel s'expriment des valeurs, des intentions, des projets, des visions du monde. Il pourrait alors s'agir de l'exclusion comme mode de vie choisi. Cette hypothèse est importante à travers les cas des artistes, des punks, des bénéficiaires du RMI..., de tout individu qui revendique son statut d'exclu pour mettre en œuvre un projet personnel dont il pense que, dans l'espace et le temps considérés, il ne peut être reconnu. Pour l'ethnométhodologie, l'exclusion comme action est la résultante d'un accomplissement pratique où l'individu met en œuvre des pratiques ordinaires et routinières; par exemple des activités de SDF comme la manche ainsi que les médiations langagières menées par les sans domicile* peuvent être vues comme des constructions performatives
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* Mandeville B., La fable des abeilles, traduit de l'angla,is~ Paris, Éditions Vrin, 1991/1998. Guillou 1., Les jeunes SDF et la rue, Paris, L'Harmattan, 1998.

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capables de résoudre pour partie leur situation tout en les installant dans le paysage urbain. Pour l'interactionnisme symbolique, l'exclusion est un échange communicationnel spécifique qui s'inscrit dans un tissu de relations. Dans cette perspective cohabitent handicaps sociologiques (les origines défavorisées des exclus, parents divorcés, chômage, études interrompues, groupes raciaux minoritaires...) et trajectoires d'interactions avec les autres, aboutissant, à un moment donné, à une procédure d'étiquetage et de stigmatisation sociale. Le cas des SDF nous renseigne sur l'enchaînement des situations qui contribue à produire des sans domicile, pour aboutir, au terme de la carrière, à l'état de clochard qui symbolise la « réussite» du processus de détachement du monde ordinaire et de ses valeurs entrepris par le SDF. C'est à partir du XIXe siècle que vont naître, au sein de la sociologie et dans les travaux des sociologues, les concepts d'anomie, de densité morale, de conscience collective, de solidarité. Ensuite les travaux de la sociologie compréhensive de Weber, les concepts d'activité et d'activité sociale. L'école de Chicago et la sociologie de la déviance éclaireront la question des processus d'entrée dans le phénomène de l'exclusion. Nous en arrivons à la situation actuelle «travail/cercle vertueux de l' employabilité» et «non travail/ressources avouables, maigres mais permanentes, inavouables mais instables ». C'est le cercle vicieux de l'exclusion. La désaffiliation énoncée par Castel, la disqualification sociale de Paugam et la galère de Dubet sont propres à faire comprendre la notion d'exclusion. La post-modernité incarne l'impossibilité de la réalisation de l'idéal des Lumières et voit, à travers la formation des nouvelles tribus (Maffesoli), la reconstitution, la restauration de nouvelles formes de solidarité mécanique. Dans chaque approche de l'exclusion, il s'agit de souligner la capacité heuristique, c'est-à-dire le pouvoir de stimulation et d'invention de chaque courant dans le cadre plus général d'une sociologie de l'action et de l'aide sociale, d'une sociologie des structures qui organisent cette action. Les recherches que nous avons menées sont faites autour des notions de pauvreté, de misère, d'errance des personnes

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sans domicile. Nous ne tentons pas de saisir l'ensemble des situations d'exclusion. Les situations que nous étudions s'articulent sur nos travaux, pour montrer notamment les processus qui conduisent à la misère, à l'exclusion, quand on se trouve dans un état de pauvreté. Le vagabondage, dans sa forme ancienne comme moderne, peut servir de situation archétypale pour comprendre les résultats cumulés des différentes situations d'exclusion possibles dans nos sociétés.

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