FIGURES DE LA CROYANCE

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Ce livre est l'aboutissement d'un long travail de réflexion relatif à l'engagement militant, notamment le militantisme communiste. Il met en circulation un questionnement plus radical concernant la croyance . Le drame du mouvement communiste a concerné des millions d'hommes et de femmes. Ainsi se justifie une démarche psychanalytique, et l'utilisation des données d'anthropologie freudienne.
Publié le : samedi 1 avril 2000
Lecture(s) : 50
EAN13 : 9782296411449
Nombre de pages : 152
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FIGURES DE LA CROYANCE

Collection Psycho-Logiques dirigée par Philippe Brenot et Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho-Logiques.

Dernières parutions
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Bernard MULDWORF

FIGURES DE LA CROYANCE
Amour-Foi religieuse Engagement militant

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Comme la vie est lente Et comme l'espérance est violente

Apollinaire

Sa vie. Elle ressemble à ces soldats sans armes Qu'on avait habillés pour un autre destin A quoi peut leur servir de se lever matin Eux qu'on retrouve au soir désœuvrés incertains Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes Il n'y a pas d'amour heureux

Louis Aragon

INTRODUCTION

Entre témoignage et théorie Longtemps, je me suis couché tard. En revenant de réunions de travail, de débats politiques, de séminaires professionnels. Parfois, je ne me suis pas couché du tout. Je passais la nuit dans le train, au retour de débats politiques ou culturels, en province ou à l'étranger. C'était là ma vie d'intellectuel militant. J'étais heureux et serein, avec parfois les paupières lourdes le matin. Puis le temps a passé, comme chacun le sait, et l'Histoire nous a mis, en pleine figure, un de ses revers dont elle a le secret. C'est, paraît-il, sa manière à elle de donner dans l'ironie. Mais on se relève difficilement de ces mésaventures-là, et la réflexion, qui a travaillé longtemps en sourdine, s'est cristallisée brutalement en questions douloureuses, et nous voilà mis à la question. C'est de ces réflexions, et de cette souffrance qu'est né le projet de ce livre. Mais les professionnels de la psyché, psychiatres, psychanalystes dont le métier a été d'écouter, et d'entendre, les autres, ont quelques difficultés à parler d'eux-mêmes. Ce ne sera donc pas un texte auto-biographique, et encore moins le journal d'un «repenti ». Si l'amour est, selon Stendhal, «la chose la plus importante au monde », le militantisme communiste l'a été pour moi, pas de façon exclusive, mais mieux (ou pire) encore, de façon vitale.

Cette nécessité particulièrement impérieuse du militantisme est devenue, progressivement, pour moi, source de questionnement. Au début, tout était évident et clair. Pendant longtemps même, les questions recevaient des réponses qui me paraissaient toujours satisfaisantes. Puis, progressivement, les questions sont devenues plus aiguës, et leur réponse moins crédible. Les événements qui durant un temps, me semblaient apporter la réponse «juste », ont miné, lentement, mais sûrement, mon potentiel de certitude. Pourquoi? Comment? Je pense que tous les êtres humains fonctionnent à peu près de la même façon. C'est l'unité du genre humain, comme on l'appelle. Aussi, ce qui peut apparaître comme un peu exagéré ou excessif chez l'un, se retrouve de façon identique, mais plus faible chez l'autre. Par ailleurs, l'écoute de nombreux militants, soit comme patients, soit lors de rencontres politiques, m'a confirmé dans cette idée, que les militants communistes, pendant plusieurs générations, ont vécu leur engagement politique avec cette dimension particulière et spécifique, d'intensité affective. C'est d'ailleurs la force de cet engagement affectif, qui a donné son efficacité au militantisme communiste, pour le meilleur, et aussi pour le pire. Cette dimension affective, qui est la force motrice de l'engagement militant, intéresse évidemment le psychiatre et le psychanalyste. C'est en quelque sorte, son lieu d'interrogation. Cette interrogation sur le militantisme, menée sur un long cours, a ouvert la voie à une interrogation, plus radicale, sur la croyance, sa nature, sa nécessité. Le militantisme concerne une action à la fois individuelle et collective. Individuelle, parce qu'il s'agit de l'action d'un individu, avec sa personnalité et son histoire. Elle est collective parce qu'elle s'inscrit dans l'activité spécifique d'une institution, qu'on l'appelle parti, syndicat, association, etc... peu importe. L'institution elle-même apparaît à une époque déterminée de l'histoire, avec une finalité économique ou politique, ou les deux en même temps. L'institution obéit à des règles internes, liées à son

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organisation elle-même, dépendantes du projet fomenté par cette institution. Ainsi, l'individu-militant est un être double: il appartient à sa famille, à son groupe socio-économique et culturel, mais il appartient aussi au collectif dans lequel il milite. Plus le projet de l'institution est vaste et ambitieux, plus l'engagement militant tient de place dans la vie de l'individu-militant. L'intérêt d'une étude du militantisme communiste, tient au fait que celui-ci constitue une unité structurelle, où l'institution, le moment historique de sa formation, et le discours idéologique qu'elle supporte, sont en interconnexions profondes, de telle sorte que l'engagement militant donne à l'individu-militant le sentiment que la globalité de sa vie s'en trouve concernée, sinon constituée. C'est cet aspect «totalisant» du système de pensée communiste qui a fait dire à certains auteurs que celui-ci fonctionnait comme une religion des temps modernes. Ils ne croyaient pas si bien dire, mais pas au sens où ils l'entendaient. Cependant, ce qu'il faut retenir de cette formulation hâtive et réductrice, c'est la dimension existentielle du projet militant, qui englobait ainsi tous les aspects de la vie, et contenait, implicitement, (ou explicitement) une éthique, c'est-à-dire une règle de vie et une cosmogénie. De plus le système de pensée et d'action, possédait une rationalité intrinsèque qui pouvait donner le sentiment d'une emprise concrète sur l'événement historique, vécu au quotidien, comme événement politique. Cette illusion d'une maîtrise de l'Histoire était un sentiment exaltant et mobilisateur. La structure de l'institution, pyramidale et hiérarchisée, reflétant d'une façon, plus serrée, en quelque sorte coercitive, les hiérarchies de la vie sociale, imposait aux militants un sentiment de certitude, dans leur visée et leur action, quasiment absolue. La Parole venue d'en haut, était parole de Vérité, ne souffrant aucune contradiction.

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Le paradoxe tient au fait qu'une démarche de type rationnel supportait et cautionnait, à la fois les modalités de l'organisation, la démarche idéologique, l'action politique. C'est l'action politique au quotidien, dans la mesure où elle s'inscrit dans un projet anticipateur, et dont les résultats sont parfois positifs, qui peut autoriser le sentiment d'une prise sur le mouvement de l'Histoire. Cette assurance de la mise en pratique d'une théorie, dans une sorte de dialectique entre les deux niveaux, est satisfaisante au point de vue intellectuel, et mobilisatrice et gratifiante au point de vue moral. Ce sentiment de maîtrise de l'Histoire, et par conséquent des aléas de sa propre vie donne à l'individu-militant, une grande force de caractère, ce qui permet de comprendre l'aptitude à la prise de risque, et le courage lors d'événements dramatiques à caractère politique ou historique. Cette certitude d'être dans le vrai, sans états d'âme ni conflits donne à la personnalité un étayage sans faille. A ce propos, il me vient un souvenir de mon activité professionnelle, très ancien. Je recevais une patiente encore jeune, assez jolie, dont le visage était bouffi par la prise probable de neuroleptiques, ce qui nuisait à l'efficacité de ses manœuvres séductrices. Ma neutralité bienveillante, c' està-dire mon indifférence, ont suscité chez elle un mouvement d'agressivité qui s'est traduit par des propos désagréables relatifs à mon engagement politique. Elle m'a sorti la phrase suivante: «Vous devez avoir besoin d'un arrimage psychologique solide, pour être au parti communiste ». Eh ! bien, cette phrase m'a rendu perplexe, et étonné. A vrai dire, je ne l'ai pas comprise. Rétrospectivement, cette surdité psychique, c'est-à-dire cette résistance, à comprendre les propos de mon interlocutrice me laisse toujours rêveur. En effet, ce qui me paraît évident aujourd'hui, et qui, d'une certaine manière court comme un fil continu dans ce travail, à l'époque, m'était complètement incompréhensible. Cette phrase agressive m'était passée par-dessus la tête, sans m'entamer, comme une sorte de psychanalyse sauvage. Sinon, si j'avais compris quelque peu son contenu, j'aurais eu une réaction interne de contrariété.

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Ce qui continue cependant à me troubler, et qui, d'une certaine manière est l'objet de ce travail, c'est la difficulté à accéder à l'intelligibilité des processus mentaux, qui sont à l'origine d'une évolution intellectuelle. Cette petite anecdote est intéressante à ce point de vue: elle traduit la force de la résistance et, corrélativement, celle du refoulement, comme on peut le constater à certain moment d'une cure psychanalytique. Toute évolution intellectuelle est sous-tendue par une évolution psychologique et affective. La résistance tombe, certains refoulement sont levés et l'horizon des intérêts culturels s'élargit. Cette imbrication entre phénomènes intellectuels et phénomènes affectifs est étudiée dans le texte de Freud sur la Négation. Il montre comment à partir des pulsions primaires (orales en l'occurrence) le mouvement de symbolisation constitutif du fonctionnement du psychisme permet au symbole de négation de s'exprimer. C'est une levée partielle du refoulement, une dénégation. Pour une levée totale, ou plus profonde, il faut un ébranlement affectif de plus longue duréel. En ce qui concerne l'engagement militant, sa durée, sa profondeur, on pourrait penser que les événements politiques extérieurs, nationaux ou internationaux, jouent ce rôle décisif de prise de conscience affective. Il n'en est rien. La réaction de l'individu militant est, le plus souvent, corrélative de sa personnalité, de son histoire, et de son besoin de militance. On pourrait le traduire aussi par le besoin d'espérance. En ce qui me concerne, les différents événements politiques que nous connaissons n'ont pas ébranlé en profondeur mon besoin d'espérance, ils ne m'ont pas rendu pour autant le monde actuel meilleur ou plus beau. Mais ils m'ont fait réfléchir aux conditions de possibilités d'action sur ce monde dans lequel nous vivons. L'espérance postule un projet, une attente, un dispositif d'action. En l'occurrence, ce qui me semble essentiel, c'est l'attente.

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Résultats, Idées, Problèmes, PUF, 1985, pp. 135-138.

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Espérer en quelque sorte, c'est attendre. La pièce de Beckett «En attendant Godot », montre, jusqu'à l'absurde, cette nécessité de l'attente. A mon avis, seule une approche psychanalytique peut expliciter cette nécessité de l'attente. L'intérêt de mettre en exergue l'attente, c'est de faire se profiler, sous l'espérance, la croyance. En effet, l'espérance et la croyance ont des accointances dont l'examen a des conséquences importantes pour notre propos. L'espérance est une attente au long cours, une attente constitutive. La croyance serait une attente satisfaite sans délais. En utilisant les catégories de «réel» et «d'imaginaire », on pourrait dire que l'espérance serait dans les parages de l'imaginaire, et la croyance mettrait en jeu la paire contradictoire objectif-subjectif, c'est-à-dire le domaine de la théorie de la connaissance. Cette problématique du dedans et du dehors, du rapport de l'être humain avec la réalité extérieure, est traitée par Diderot d'une façon qui ouvre des pistes intéressantes pour notre propos. Dans sa Lettre sur les aveugles, Diderot traite de cette problématique, à travers le destin des aveugles qui compensent leur handicap par un développement des autres sens et des autres formes de perception, notamment le tact (le toucher) et les cenesthésies. Puis, dans un mouvement d'ironie, il traite des idéalistes. En ces termes:
«On appelle idéalistes, ces philosophes qui n'ayant conscience que de leur existence et des sensations qui se succèdent au dedans d'eux-mêmes, n'admettent pas autre chose: système extravagant qui ne pouvait, ce me semble devoir sa naissance qu'à des aveugles; système qui, à la honte de l'esprit humain (souligné par moi B.M.) et de la philosophie est la plus difficile à combattre, quoique le plus absurde ce tous »2.

2.

Diderot, Pleiade, p. 836, 1951.

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Dans le passé, dans un texte plus approximatif, j'avais retenu «c'est une infirmité de l'esprit humain ». Avant d'aller plus loin, dans cette problématique qui me parait fondamentale pour comprendre l'origine et la nature de la croyance, je vais donner quelques exemples, sous la forme d'anecdotes, tirées de mon activité professionnelle, ou d'expériences plus personnelles, qui montrent bien les accointances complexes entre croyance, espérance, et militantisme.

Première histoire

Des enjeux de pouvoir là où on ne s'y attendait pas. Depuis toujours, dans mon activité de psychiatrie courante, «légère », c'est-à-dire névrose, état dépressif, etc. j'avais l'habitude, en ouvrant la porte du salon « d'attente », de me faire un petit scénario personnel, sur le patient ou patiente que je recevais. Par exemple, son âge, sa profession etc... Dans ce cas particulier, il s'agissait d'une femme à qui je donnais la cinquantaine, et qui me semblait être une enseignante. En fait, cette dame avait bien la cinquantaine, et sa profession était bien particulière: elle dirigeait, au niveau international, une congrégation religieuse. Elle était déprimée, parce que, au sein de l'équipe dirigeante étaient apparus des conflits, qui révélaient en fait des rivalités de pouvoir. Que cela puisse se produire dans ce milieu « professionnel» lui était intolérable et insupportable. C'était une atteinte à son « idéal» et à son « engagement» religieux. Étant à la direction de cette équipe, elle se posait la question de l'abandon de cette responsabilité. D'une certaine manière, elle reproduisait, en elle-même, ces «conflits de rivalité» par rapport à ses propres exigences personnelles. Les circonstances ne me permettaient pas un suivi continu. Je lui ai prescrit quelques médicaments légers, en même temps que dans le courant de l'entretien il a été

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