Figures du temps

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Il y a tout juste trente ans, le sociologue allemand Norbert Elias regrettait que les sciences humaines, contrairement aux sciences de la nature, aient porté une attention insuffisamment développée aux problèmes du temps. Partant de ce constat, cet ouvrage interroge la notion de temporalités comme facteur de transformation institutionnelle et identitaire. Les objets qui servent ici à l'enquête sont variés : l'entreprise, les institutions d'éducation et de formation, la ville, le "hors-travail", les espaces de pratiques culturelles, du genre, du travail social.. .
Publié le : lundi 1 mars 2004
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EAN13 : 9782296346796
Nombre de pages : 252
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FIGURES DU TEMPS
Les nouvelles temporalités
du travail et de la formation est une publication du groupe de recherche La série Les cahiers du Griot
sur les organisations et le travail de recherche interdisciplinaire, laboratoire
de recherche Griot du Cnam créé en 2001. Cette série accueille les travaux
et recherches menés dans le champ du travail, de l'emploi, des organisations
et de la formation. Les cahiers du Griot veulent promouvoir des recherches
exigeantes sur le plan empirique, ouvertes et originales sur le plan des inter-
prétations. Leur objectif est de donner à voir le travail en acte, mais aussi les
multiples dynamiques des régulations organisationnelles, marchandes, édu-
catives... qui informent ce dernier.
Directeur de la série : Michel Lallement
N° 1, novembre 2003 COLLECTIF GRIOT
FIGURES DU TEMPS
Les nouvelles temporalités
du travail et de la formation
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
© L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-5742-1
EAN : 9782747557429 Griot
LES NOUVELLES TEMPORALITÉS DU TRAVAIL ET DE LA FORMATION
SOMMAIRE
Introduction Changement de temps et temps des diangements
Michel Lancinent P. 7
Premiere partie Les dimensions socio-organisationnelles du temps
Fréderique Pigeyre p. 19
Chapitre I Les figures du " temps productif " :
un apprentissage organisationnel en trois mouvements
Jocelyne Loos-Baroin p. 23
Chapitre II Dynamiques du temps de travail dans les PME
Pascal Charpentier; Frédérique Pigeyre p. 33
Chapitre Ill Rationalisation du temps de travail et temps partiel
Jennifer Bué, Jean-bic Metzger; Dominique Roux-Rossi p. 47
Deuxieme partie Temps biographiques et marché du travail
Fabienne Berton p. 61
Chapitre IV Les usages sociaux de l'emploi à temps partiel dans
les trajectoires de vie contemporaines
Chantal Nicole-Drancourt p. 65
Chapitre V Acquérir un diplôme en cours de vie active, trajec-
toires et temporalités. L'exemple des diplômés
du Conservatoire national des arts et métiers
Fabienne Berton p. 79
Troisième partie Recomposition des temps sociaux
Sylvie Rorixel p. 93
Chapitre VI Le temps de travail face au genre
Rachel Silvera p. 97
Chapitre VII La musique comme appropriation du temps
hors travail
Arme-Marie Green P.
Chapitre VIII Les temps de la ville : quelles leçons des expériences
françaises et internationales?
Jean-Yves Boulin P.
Les dynamiques temporelles de la formation Quatrième partie
Frédéric Séchaud
Les temps de l'écrit dans les nouvelles formes Chapitre IX
d'organisation du travail
Frédéric Mocitty, Françoise Rouard, Catherine Teiger p.
Se former dans les temps du travail : Chapitre X
les conditions d'un pouvoir d'agir
Paul Olry P.
Les temps de l'insertion professionnelle : rythmes et Chapitre XI
rites de la subjectivation.
L'exemple des emplois jeunes du DPC - Issam
du Cnam
André Moisan
Cinquième partie Temps et identités
Jean-François Draperi
Chapitre XII Engagements et conflits travail - hors travail
Maurice Thévenet P.
Chapitre XIII Le forfait-jour, l'aubaine de la loi Aubry
Marnix Dresse,' P.
Chapitre XIV Les temps de l'intervention sociale
Brigitte Bouquet P.
Régimes de temporalités et mutation des temps Postface
sociaux
Claude Dubar P.
INTRODUCTION
CHANGEMENT DE TEMPS ET TEMPS DES CHANGEMENTS
Michel Lallementi
Pour des raisons à la fois conjoncturelles (lois sur les 35 heures) et structu-
relles (reconfiguration des temporalités) le temps est une thématique qui s'im-
pose de façon transversale à de nombreuses recherches menées à l'heure
actuelle dans le champ des sciences sociales. Ce constat appartient à l'en-
semble des motifs qui ont justifié le séminaire organisé par le Groupe de
recherche interdisciplinaire sur les organisations et le travail du Cnam au cours
de l'année universitaire 2001-2002. Au cours des séances de travail qui se sont
succédées, chacun des chapitres de cet ouvrage a été présenté par son ou ses
auteurs puis a fait l'objet d'une discussion collective. Comme on pourra le
constater, la première préoccupation de l'ensemble des contributeurs est
d'ordre empirique. Toutes les réflexions qui suivent s'instruisent d'investiga-
tions menées sur des " terrains " variés comme ceux de l'entreprise, des insti-
tutions d'éducation et de formation, de la ville, des espaces de pratiques
culturelles, etc. En dépit de la multiplicité des objets soumis à examen, une
même problématique trame le propos. Il s'est agi d' interroger le temps - ou plu-
tôt les temps - comme facteur de transformation institutionnel.
Dans ce dessein, les auteurs de cet ouvrage se sont dotés d'une axiomatique
commune que l'on peut résumer comme suit : loin de se réduire à une forme
a priori de l'intuition, le temps détermine tout autant les pratiques sociales, éco-
nomiques, gestionnaires... qu'il n'en est le produit. Aujourd'hui largement
acceptée par les diverses disciplines des sciences de l'homme et de la société,
cette hypothèse invite à décliner le temps au pluriel. Le présent ouvrage se pro-
pose de contribuer à une telle tâche en distinguant des figures multiples du
temps dont les compositions et les interactions sont en pleine transformation :
temps de l'action productive, temps de l'insertion professionnelle, temps de
l'emploi, temps du " hors travail ", temps de l'intervention sociale ...
Il ne s'agit pas, ce faisant, de tenter une impossible recension à la Prévert.
L'objectif de cet ouvrage est d' appréhender concrètement, à l'heure de la tlexi-
' Griot- Cnam. Michel Lallement
bilité du travail et de l'emploi, les conditions et les implications des transfor-
mations des temps sociaux. L'hypothèse centrale est que, ce faisant, l'on se
dote des moyens pour interroger les soubassements institutionnels qui infor-
ment des pratiques sociales aussi centrales que l'acte de travail et de formation.
Nous souhaitons préciser, en guise d'introduction, la teneur de cette ligne ana-
lytique et les résultats auxquels elle a pu conduire.
DE TEMPS EN TEMPS
Les temps changent. Il faut prendre au pied de la lettre cette remarque d'une
affligeante banalité. Au vrai, et ainsi que le montrent les multiples chapitres de
cet ouvrage, les registres du changement sont divers et, à peine d'énoncer des
semi-vérités trop générales pour être pertinentes, il convient d'opérer quelques
distinctions élémentaires. Une grande partie des chercheurs ici réunis sont spé-
cialistes des questions de travail. C'est pourquoi les recherches dont il est rendu
compte peuvent être ordonnées à l'aide d'un double diptyque - travail-emploi,
travail-hors travail — dont les frontières respectives sont plus que jamais sujettes
à caution.
Temps et travail
Les premières recherches portent intérêt au travail stricto sensu.
L'aménagement et la réduction du temps de travail (ART' I) occupent bien évi-
demment la place centrale dans l'ordre des préoccupations. Comme le met en
évidence le texte de J. Loos-Baroin (chapitre I), plusieurs étapes scandent
l'évolution des politiques publiques en ce domaine depuis ces vingt dernières
années. Ces politiques ont notamment transformé le temps en outil de perfor-
mance économique au service des entreprises pour, plus récemment encore,
l'instituer en levier au service de l'efficience organisationnelle. Dans ce contex-
te, largement évolutif sur le plan des dispositifs, règles, conventions et lois, les
se saisir d'une panoplie d'instruments à même de promou-entreprises ont pu
voir des gestions plus flexibles de leurs ressources humaines : en matière de
temps bien sûr, mais aussi de rémunération, de carrière, d'emploi, etc. Ces
changements n'ont rien de mécanique. Si, ainsi que le suggèrent P. Charpentier
et F. Pigeyre (chapitre 2), les effets de contingence doivent être intégrés dans
l'analyse de la conduite du changement, la variable stratégie est tout aussi dis-
8 INTRODUCTION
criminante. Au sein de l'échantillon des petites entreprises qu'étudient ces deux
chercheurs, l'existence, ou non, de " projets " associés à l'application d' un amé-
nagement-réduction du temps de travail détermine largement la qualité et l'ef-
ficience des transformations organisationnelles.
Les enquêtes " Conditions de travail " convainquent de la réalité de ces
transformations de fond des temps de travail. Depuis le début des années 1990,
on observe une prégnance croissante des contraintes de rythme de travail qui
oblige les salariés à satisfaire de plus en plus rapidement aux normes de pro-
duction et aux demandes qui leur sont adressées. Ceci signifie concrètement
que le travail sous cadence a cru pour les ouvriers de l' industrie mais que les
délais de réponse se raccourcissent également pour les autres travailleurs (tech-
niciens, agents de maîtrise, employés et cadres). D'un mot, l'intensification du
travail est une tendance forte et commune à toutes les catégories de salariés.
Dans certains segments du monde productif (ouvriers non qualifiés et qualifiés de
l'industrie, employés de grande surface, salariés de la santé et des transports ...),
la répétitivité des gestes s'est également accrue. Les multiples travaux consa-
crés récemment aux effets du passage aux 35 heures montrent que l'ARTT
conforte bien souvent une telle propension au resserrement des temps produc-
tifs. Mais ce n'est pas là leur seule implication. Comme en témoignent les deux
contributions précédemment citées, les effets possibles (transformation de l'or-
ganisation du travail, révision des modes de management, remise à plat des
grilles de qualification et des politiques de rémunération. . .) sont aussi variables
que les logiques qui gouvernent les stratégies d'entreprises lorsque ces der-
nières sautent le pas de l'ARTT En bref, s'il est un point aujourd'hui acquis,
c'est bien celui en vertu duquel les politiques du temps de travail ont des effets
multidimensionnels dont les implications appellent plus que jamais des éva-
luations au plus près des réalités micro-économiques.
On comprend tout l'intérêt, dans ces conditions, des investigations sur les
nouvelles formes d'organisation dans le travail par le biais de l'activité langa-
gière. Le regard interdisciplinaire que posent E Moatty, E Rouard et C. Teiger
(chapitre 9) met en évidence les jeux et enjeux de l'écriture à l'heure où la coor-
dination est devenue un principe d'efficience à part entière. Savoir écrire vite
et bien est un impératif que les techniciens ici étudiés doivent apprendre à
mettre en oeuvre de façon collective pour forger un véritable " langage opéra-
tif " dont l'ambition est d'optimiser le rendement informatif des communica-
9 Michel Lallement
tions échangées par oral ou par écrit. La rhétorique de la contrainte (du marché,
du client, de la demande...) est non seulement porteuse d'arguments en faveur
de principes d'organisation inédits, mais elle percute également les identités
forgées dans et par le travail. Telle est l'une des conclusions majeures du cha-
pitre 13 rédigé par M. Dressen. Sur la base d'une investigation menée dans le
secteur de la banque, celui-ci rend compte des nouvelles conventions forgées
dans la dynamique des lois Aubry. Il montre plus précisément que ces lois
n'ont pas seulement donné l'occasion aux entreprises de reconfigurer autre-
ment le temps de travail des cadres. Elles ont pu être, dans certains cas, une
véritable " aubaine " pour généraliser une formule —celle du forfait jour — qui
favorise tous les excès de la flexibilité et qui, en raison de son succès, pourrait
bien être un moyen de dépasser les vieux clivages internes au groupe si hété-
rogène des cadres.
Temps et emploi
Le second registre vers lequel nous entraînent les textes de cet ouvrage est
celui de l'emploi. Pris en charge de façons diverses par les contributeurs, il est
justifiable dans tous les cas d'un traitement pertinent par le temps. Cela est vrai
au premier chef du temps partiel qu'analysent J. Bué, J.-L. Metzger, D. Roux-
Rossi (chapitre 3) et C. Nicole-Drancourt (chapitre 4). On ne rappellera pas
dans le détail le rôle central occupé par cette forme particulière d'emploi dans
l'évolution récente du marché du travail. Moyen, parmi d'autres, d'éroder la
norme de l'emploi à temps plein, à durée indéterminée..., le travail à temps
partiel mobilise, en 2002, plus de 16 % de la population française active occu-
pée. Instrument de partage sexué des emplois (le taux évoqué ci-avant atteint
30 % pour les femmes et 5 % pour les hommes), le temps partiel est aussi un
outil de rationalisation du temps de travail, au point d'apparaître d'ailleurs
comme un dispositif comparable à la modulation, aux heures supplémen-
taires... pour gérer les flexibilités mises en oeuvre par les entreprises. Le temps
partiel est enfin, ainsi que le suggère C. Nicole, un outil de gestion des temps
de vie. Telle est, à ses yeux, la nouveauté du moment : passer à temps partiel
c'est aussi se doter d'un statut qui, pour certaines femmes, permet de satisfaire
à la recherche d'un temps à soi et à la volonté d'une réconciliation entre travail
professionnel et travail parental.
Mais, l'auteur en convient la première, les laits sont têtus. C'est notamment
10 INTRODUCTION
ce que précise R. Silvera à propos des relations entre temps de travail et genre
(chapitre 7). Le temps partiel, tout comme les 35 heures, est vécu par les
femmes, et surtout par les mères de famille peu qualifiées, sur un mode tou-
jours ambivalent. Occasion de se désengager d'un univers de travail jugé peu
épanouissant, le surplus de liberté acquis par une réduction individuelle (temps
partiel) ou collective (passage aux 35 heures) est vite absorbé par les contin-
gences domestiques. Cette situation prend une ampleur parfois inattendue
lorsque, à l'occasion du passage aux 35 heures, les femmes déjà à temps par-
tiel se voient imposer une nouvelle réduction, non souhaitée, de leur temps de
travail. Le temps de l'emploi n'est pas seulement celui du temps partiel ni
même des autres formes particulières comme l'intérim ou les contrats à durée
déterminée. C'est aussi le temps de la trajectoire individuelle sur un marché du
travail au sein duquel les modes d'insertion sont à la fois incertains, variés et
marqués par des séquences qui font alterner formation, emploi et inactivité.
Ainsi que l'illustre l'étude des trajectoires des diplômés du Cnam menée par E
Berton (chapitre 6), la conséquence n'est pas mince : plus qu'hier, les indivi-
dus sont renvoyés à eux-mêmes pour construire leur destin professionnel.
Moins dépendants des anciennes constructions (comme les marchés internes
des grandes entreprises), ils doivent écrire leur propre histoire sans pouvoir
ignorer le poids de contraintes (celles du marché du travail, du système pro-
ductif, du système éducatif...) qui informent leurs démarches. Rien n'em-
pêche de ce fait, ainsi que le propose F. Berton, de repérer quelques variables
lourdes (profil social, précarité dans l'emploi, enjeu du diplôme) qui permet-
tent de modéliser la préférence pour le présent, les arbitrages en jeu et, finale-
ment, la logique temporelle des trajectoires dans la formation et dans l'emploi.
Bien qu'elle emprunte des sentiers plus proprement sociologiques, l'étude
proposée parA. Moisan (chapitre 11) sur les trajectoires de jeunes auditeurs du
Cnam aboutit à une conclusion étonnement proche : c'est à l'examen de la
conjonction - parfois problématique - entre temps biographique et temps social
que l'on peut lire la façon dont les individus se forgent un parcours et, plus
encore, une identité sociale vécus positivement.
Temps et " hors travail "
Fort heureusement - et cette remarque frise à nouveau le truisme - nous ne
sommes pas condamnés à dépenser tout notre temps à travailler ou à chercher
11 Michel Lallement
du travail et, par voie de conséquence à en endosser en permanence un rôle
lié à l'emploi que nous occupons. Les temps de l'activité productive rémuné-
rée sont cependant loin d'être imperméables aux autres temps de notre vie
sociale (temps de l'action domestique, des loisirs, de l'investissement asso-
ciatif, du repos ...). C'est pourquoi, y compris aux yeux des spécialistes du
travail et de l'emploi, le " hors travail " mérite une attention singulière.
Plusieurs chapitres abondent largement en ce sens. Celui rédigé par M.
Thévenet (chapitre 12), le premier, met en évidence la pluralité des articula-
tions entre vie professionnelle, vie familiale et vie personnelle en s'appuyant
sur les résultats d'une investigation empirique menée auprès d'une population
de cadres. Si, pour la grande majorité des personnes interrogées, la famille est
prioritaire, l'on voit se dessiner malgré tout un espace d'identités hétérogènes
au sein duquel se répartissent de façon équilibrée des cadres engagés avant
tout dans le travail, d'autres dans leur vie personnelle, d'autres encore dans la
famille et d'autres, enfin, dont la caractéristique majeure est de ressentir vive-
ment le conflit travail-famille.
Parmi les éléments d'interprétation proposés par M. Thévenet, retenons ces
deux idées stimulantes : d'abord, engagement dans le travail n'équivaut pas
nécessairement à implication dans l'entreprise ; ensuite, le conflit travail-hors
travail est d'autant plus mal vécu que l'investissement dans le travail ne béné-
ficie pas d'un soutien des personnes qui composent l'univers du hors travail.
A.- M. Green (chapitre 8) nous pousse plus encore hors de ces temps travaillés
dont on constate l'importance décisive pour tous, y compris pour ceux dont le
centre de gravité social reste ancré dans l'univers du travail. Constatant la pro-
gression spectaculaire de l'écoute musicale privée, A. -M. Green part en quête
du sens de cette ubiquité du musical pour prendre à contre-pied les thèses clas-
siques de la distinction par la pratique culturelle. Omniprésente, la musique est
un moyen d'occuper le temps laissé vacant par le travail, non par défaut mais
pour, tout à la fois, en faire le creuset d'une création subjective, y investir ses
élans de sociabilité et pour donner cours à ses besoins de catharsis.
La contribution de J.-Y. Boulin (chapitre 6) témoigne d'une manière
quelque peu différente d'aborder ces questions de travail-hors travail. En s'in-
terrogeant sur les temps de ville, l'auteur emprunte une traverse qui oblige, de
façon salutaire, à dépasser la dichotomie précédente. Après avoir pris acte de
la déstabilisation d'un paradigme temporel caractéristique de nos années for-
12 INTRODUCTION
diennes - paradigme fondé sur la synchronisation par la succession des acti-
vités, sur la division du travail entre les genres... - J.-Y. Boulin met en évi-
dence les nouvelles donnes des temps sociaux aujourd'hui. Les enjeux sont
multiples tant pour ce qui concerne les identités individuelles et collectives,
que les modes de vie, la démocratie au quotidien, l'harmonisation européen-
ne... En offrant un aperçu concret de ces enjeux à travers quelques expé-
riences pionnières de politiques urbaines, J.-Y. Boulin convainc de
l'importance effective des nouveaux usages du temps pour nos contempo-
rains et, par là même, de la nécessité de nous dépasser au plus vite - comme
l'y incitent également à leur manière M. Thévenet et A.-M. Green - de cette
dichotomie trop simpliste qui oppose temps de travail et hors travail.
LE PARI DU TEMPS
Outre la volonté commune de mettre à jour des configurations tempo-
relles et des temporalités, l'intérêt porté au temps est révélateur d'une double
option que ce livre contribue à valoriser. La première milite en faveur d'une
intelligence sociologique du changement organisationnel à travers le prisme
temporel, la seconde vise à interroger l'évolution du travail comme institution.
Tensions et entrelacs
Inscrire les faits et les actions sociales dans une épaisseur temporelle, c'est
d'abord se doter des moyens de déréifier ces derniers et de tester empirique-
ment la portée des rationalisations discursives qui, trop souvent, surestiment
la cohérence des pratiques étudiées. Ce théorème vaut tout autant à l'examen
du fonctionnement des organisations et des institutions — à commencer par la
famille, l'école ou encore l'entreprise — dont cet ouvrage explore certaines
arcanes. Le pari analytique que font tous les auteurs de ce livre permet de dis-
séquer les conditions et tensions propres au changement organisationnel.
C'est là un moyen privilégié de comprendre le sens des multiples réfractions
qu'observent, selon des angles de vue variés, les chercheurs ici réunis : dis-
sociation entre temps de l'institution et temps des individus, aiguisement des
contradictions entre acteurs, dispositifs de gestion ou champs de pratiques,
émergence de nouvelles manières d'agir mais aussi de temps sociaux inédits,
emboîtement complexe des temps, etc.
13 Michel Lallement
Ces considérations peuvent paraître bien abstraites. Deux chapitres, a
priori bien éloignés dans leur préoccupation, nous paraissent illustrer au
mieux une telle assertion. Le premier, signé par P. Olry (chapitre 10), montre
dans quelles conditions la formation peut se loger au coeur même des temps
de l'activité. Étranger dans ses principes au paradigme fordien qui avait
consacré une nette scission entre temps de la formation, du travail et de l'in-
activité, ce mélange des genres rappelle fort opportunément que, même si les
injonctions productives et organisationnelles ont toujours primé, les situations
d'apprentissage dans le travail ne sont pas, contrairement à la vulgate taylo-
rienne, autant de temps perdu ou volé. Les menues stratégies des opérateurs
qu'analyse P. Olry révèlent au contraire l'importance pour " progresser en com-
pétence " et améliorer de ce fait la qualification collective au travail.
La contribution de B. Bouquet (chapitre 14) a ceci de commun avec celle
de P. Olry qu'elle est également placée sous le signe de la tension. Les pratiques
de l'intervention sociale prennent sens dès lors que l'on sait opposer les exi-
gences a priori contradictoires de l'institution (porteuse d'un temps long et
linéaire) et des sujets (qui vivent des temps circulaires et singuliers) ; ou enco-
re celles de l'action sociale (qui ne peut acquérir efficacité et reconnaissance
que dans le temps long des institutions) et de l'urgence sociale qui est devenue
aujourd'hui une véritable priorité nationale (répondre au plus vite aux besoins
de l'usager, offrir secours, hébergement et écoute aux plus démunis .. .). En fait,
comme le suggèrent les conclusions de ces deux contributions, ce sont peut-
être bien davantage ces tensions, plutôt que d'hypothétiques cohérences et
synergies entre nouvelles figures du temps, qui méritent avant tout l'attention.
Temps et institutions
Directement dérivée de cet intérêt pour les tensions entre figures tempo-
relles, la seconde option théorique qui donne cohérence aux contributions qui
suivent consiste à faire du temps un opérateur analytique utile pour rendre rai-
son des transformations des institutions. Entendues au sens durkheimien du
terme, les institutions peuvent être appréhendées comme des vecteurs d'inté-
gration sociale, de régulation, d'émancipation et de codification. Sans souci
d'exclusive disciplinaire, ces différents coins de l'institution sont, on le verra,
appréhendés et étudiés au fi l des pages de cet ouvrage et cela en mettant systé-
matiquement en évidence les multiples tensions et paradoxes qui travaillent en
14 INTRODUCTION
leur sein. Donnons-en un rapide aperçu. L'intégration sociale d'abord : les
recherches sur l' insertion et l' intervention (E Berton, A. Moisan, B. Bouquet)
montrent à quel point l'enchevêtrement contradictoire des temps de l'individu
et des organisations rend problématique cette injonction propre à la modernité
qui impose à l'individu de devenir maître et possesseur de son destin et de sa
sociabilité. La régulation ensuite : les différents travaux consacrés au temps et
à l'organisation du travail (J. Loos-Baroin, E Pigeyre, P. Charpentier, J. Bué, J.-
L. Metzger, D. Roux-Rossi, R. Silvera, F. Moatty, E Rouard, C. Teiger) offrent
de multiples illustrations des antinomies qui grèvent les règles d'un post-taylo-
risme aux contours toujours mal définis : tension entre l'individuel et le collec-
tif dans la gestion des ressources humaines (cas typique du temps partiel),
dialectique parfois malheureuse entre la contrainte et l'autonomie (injonction
à plus de souplesse et d'initiative dans des univers productifs tiraillés par l'ur-
gence), souci contradictoire de formalisation (la traçabilité par exemple) là où
seul le détournement des règles autorise l'efficacité...
12 émancipation ou, si l'on préfère, la subjectivation est également au cœur
de ces tensions multiples. Se construire avec et contre l'institution à laquelle on
appartient (P. Olry), s'approprier une ressource de plus en plus marchandisée
pour s'affirmer en tant que sujet (A.-M. Green), s'insérer d'urgence en prenant
soin de considérer l'urgence de différer — grâce au détour nécessaire de la for-
mation —cette insertion (A. Moisan)... voilà encore autant d'injonctions para-
doxales qui interrogent la capacité actuelle des institutions (l'école, l'entreprise,
etc.) à enfanter ce que H. Arendt nomme une pédagogie de l'arrachement ou,
en d'autres termes, une politique de l'affirmation de Soi fondée sur une authen-
tique socialisation par le biais institutionnel. La codification, dernière dimen-
sion du travail institutionnel, s'est traduite à l'ère fordienne par le tracé de
limites plus ou moins nettes entre cadres et non-cadres, entre travail dépendant
et travail indépendant, entre travail à titre onéreux et travail à titre gratuit, entre
travail et formation... Ces frontières sont aujourd'hui de plus en plus per-
méables. Les barrières entre travail et hors travail (M. Thévenet), les logiques
d'usage du temps partiel (C. Nicole), les catégories sociales constituées comme
celle de cadres (M. Dressen)... évoluent et se recomposent à mesure que la
flexibilité saisit, non sans tension et contradiction à nouveau, les multiples seg-
ments du corps social.
15 Michel Lallement
Construction de l'ouvrage
Comme on l'aura compris, cet ouvrage collectif invite bien plus qu'à une
simple excursion en direction de quelques figures marquantes des temps
sociaux. Le pari qui le fonde est que le temps est une entrée pertinente, parmi
de nombreuses autres, pour prendre la mesure du changement organisationnel
et institutionnel. C'est pourquoi différentes disciplines sont ici mobilisées : la
sociologie et la gestion le sont au premier chef, mais l'économie, la linguis-
tique, le droit, l'ergonomie et les sciences de l'éducation sont aussi présentes
dans la mesure où elles constituent autant de ressources originales pour éclai-
rer les changements qui nous intéressent. Ainsi que nous l'avons suggéré pré-
cédemment, ces derniers touchent à la dynamique des institutions, celle du
travail et de l'emploi en l'occurrence. Ce qui nous a conduit à organiser le pré-
sent ouvrage en cinq parties.
La première partie nous mène dans l'entreprise. Les trois chapitres qui
composent cet ensemble offrent une vue dynamique des politiques du temps
de travail développées en France au cours de ces vingt dernières années. Ils
interrogent plus encore les fondements sociaux et gestionnaires des stratégies
d'entreprises, lorsque celles-ci décident de s'armer du temps de travail comme
outil de rationalisation organisationnel. La seconde partie organise la bascule
de l'organisation vers les individus. Peut-être convient-il de raisonner avant
tout en termes de temporalités ou, mieux encore, de trajectoires pour caractéri-
ser la problématique commune aux deux contributions qui rythment ce second
moment de l'ouvrage. Ce sont, en effet, le temps du devenir individuel et son
articulation parfois fort complexe avec le temps des institutions qui sont ici
explorés sur des bases qualitatives et quantitatives.
La troisième partie se dégage de la tension individu-organisation pour
situer les transformations observées précédemment dans un ensemble plus
général qui, aux temps du travail et de la formation, mêle ceux de la ville, des
genres et du hors travail. Cette façon d'observer la recomposition des temps
sociaux fait pièce à celle retenue dans la quatrième partie. S'il est vrai, en effet,
que la question de la concordance des temps pose aujourd'hui un problème
d'un point de vue macrosocial (pour ajuster les temps de la ville, pour éviter un
surplus d'inégalités entre hommes et femmes, pour éviter que les loisirs ne
soient entièrement contaminés par les exigences productives), celle-ci apparaît
tout aussi cruciale à l'examen d'espaces plus circonscrits comme celui de la
16 INTRODUCTION
formation. Les trois chapitres de la quatrième partie montrent en effet que les
temps d'écriture et de lecture, les temps de formation et les temps d'insertion
ne s'encastrent jamais sans problème ni contradiction dans les parenthèses
ouvertes par le système productif. La dernière partie, enfin, revient sur ce thème
fondateur des sciences sociales, et récurrent à l'ensemble de l'ouvrage, à savoir
l'articulation entre individu et institution. L'entrée privilégiée est celle des
injonctions paradoxales qui, au nom de la souplesse productive comme de l'ur-
gence sociale, déstabilisent des conventions et des pratiques construites dans le
temps de la longue durée.
Avant de céder la place aux contributeurs de l'ouvrage, il nous faut remer-
cier les discutants et participants aux différents séminaires du Griot. Leurs
remarques et leurs critiques ont permis de bonifier grandement les premières
versions des textes ici publiés. Merci également à Claude Dubar qui a accepté
de conclure cet ouvrage en nous offrant de multiples pistes d'interprétation et
d'ouverture analytiques. Merci enfin à Odile Descamps pour la préparation
matérielle des différentes séances de séminaire et à Frédéric Séchaud pour son
patient travail de collecte, de lecture et de mise en forme des présents textes.
17 PREIVIIÈRE PARTIE
LES DIMENSIONS SOCIO-ORGANISATIONNELI ES DU TEMPS
Frédérique Pigeyret
La première partie de l'ouvrage est consacrée aux " dimensions socio-
organisationnelles du temps ". Elle a pour objet de situer les problématiques
de l'aménagement et de la réduction du temps de travail (ARIT) en lien avec
les caractéristiques et les enjeux de l'organisation du travail des entreprises. Il
s'agit essentiellement d'analyser les rapports entre l'évolution des normes en
matière de temps de travail (passage aux 35 heures) et les transformations
organisationnelles et sociales des entreprises.
Les trois chapitres présentés abordent, sous différents angles, quelques-
unes des questions centrales soulevées par la mise en place de l'ARTT dans
les entreprises :
- De quelle manière une mesure porteuse d'une hausse significative des
coûts contribue-t-elle à modifier les conditions de réalisation de la perfor-
mance de l'entreprise ?
-En quoi cette situation affecte-t- elle les caractéristiques de l'organisation
du travail ?
- Quels sont les différents leviers utilisés par les entreprises pour accroître
leurs marges de manoeuvre ?
- Quels sont les effets de ces transformations, pour les salariés, en matiè-
re d'horaires de travail, de rémunération ou d'emploi, essentiellement ?
Le premier chapitre, intitulé Les figures du" temps productif' : un appren-
tissage organisationnel en trois mouvements, se distingue des deux suivants
dans la mesure où il présente une analyse de travaux menés depuis une ving-
taine d'années sur les représentations et les modes d'usage du temps par les
entreprises. L'approche longitudinale privilégiée par l'auteur permet de
mettre en évidence des effets d'apprentissage dans la manière dont le temps
est pris en compte dans l'organisation du travail. On peut ainsi noter une évo-
lution quant à l'importance du temps dans la performance qui dépend davan-
tage aujourd'hui de dimensions qualitatives, essentiellement liées à la
' Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines, Griot. Frédérique Pigeyre
recherche d' effic ience.
Les évolutions mentionnées par l'auteur sont analysées comme relevant
de trois éléments-clés :
- La recherche d'une flexibilité liée à l'augmentation de la durée d'utilisation
de l'équipement productif des entreprises et à l'accélération du retour sur inves-
tissement. Dans les années quatre-vingt, les mesures d'ARTT ont été utilisées
dans ce sens, essentiellement par le recours à des salariés " périphériques " ;
- La 'lise en oeuvre de trois formes dominantes de flexibilité que sont l' an-
nualisation, la modulation et l'extension du travail du samedi. Les lois Aubry
ont favorisé ces pratiques qui, contrairement à la période précédente, touchent
aujourd'hui les salariés constituant le " noyau dur " de l'entreprise ;
- La mise en place d'un nouveau pacte social en faveur de la performan-
ce au sein des entreprises. Il s'agit, dans certaines entreprises, de limiter cer-
tains effets nocifs de la flexibilité.
La période actuelle est marquée par le fait que toutes les catégories
sociales sont affectées par l'ARTT, les cadres compris. Cela traduit en fait une
recherche de la performance qui s'apparente de plus en plus à une recherche
d'efficience à laquelle personne ne semble plus pouvoir échapper.
Les deux chapitres suivants, qui apportent des éclairages ponctuels pro-
cédant de recherches conduites sur des terrains spécifiques, permettent d'illus-
trer certains des points abordés dans le chapitre 1.
Dynamiques du temps de travail dans les PME, pré-Le chapitre 2, intitulé
PME et sente les résultats de deux enquêtes menées en Ile-de-France auprès de
permet d'illustrer l'importance relative du temps de travail, aussi de TPE. Il
bien dans la recherche de performance qu'en matière d'évolution organisa-
tionnelle.
Alors que la variable taille a été considérée par le législateur comme déter-
minante dans la manière de mettre en oeuvre l'ARTT, les enquêtes montrent
que les entreprises adoptent une approche contingente. Ainsi le contexte éco-
nomique et social, le statut et la position de l'entreprise dans sa filière ainsi que
la structure de ses coûts constituent autant d'éléments de différenciation des
politiques mises en oeuvre.
Sur un plan pratique, ces enquêtes ont révélé que les effets de l'ARTT sont
loin de se résumer à un effet de taille. Ainsi, contrairement à ce qui est géné-
ralement avancé, l'organisation du travail n'est transformée que lorsque le
20 LES DIMENSIONS SOCIO-ORGANISATIONNELLES DU TEMPS
temps constitue une variable structurante de l'activité. Quant à la gestion des
temps et au contrôle que cela suppose, on observe une assez grande variété en
fonction de la nature de l'activité et des marges de manoeuvre dont dispose
l'entreprise.
En matière de rémunération, la recherche d'une limitation des coûts liés à
la mise en place des 35 heures passe essentiellement par un recours à des dis-
positifs alliant rémunération et résultats.
Enfin, la création d'emplois, qui constituait au départ la justification majeu-
re des lois Aubry, s'intègre avant tout dans une stratégie de développement de
l'entreprise.Tout compte fait, la mise en place de l'ARTT' se révèle, dans les
PME comme ailleurs, une démarche contingente aux effets largement déter-
minés par les caractéristiques socio-économiques de chaque entreprise.
Poursuivant dans une voie similaire d'analyse des transformations orga-
nisationnelles liées à l'ARTT , le troisième chapitre intitulé Rationalisation
du temps de travail et temps partiel restitue les résultats d'une enquête menée
auprès d'entreprises ayant signé des accords d'ARTT(de Robien ou Aubry I).
En s'intéressant à la manière dont le temps partiel, forme individualisée de
temps de travail, est pris en compte dans les accords de réduction du temps de
travail (collectif), les auteurs s' interrogent sur les logiques de recours au temps
partiel. Celui-ci peut en effet correspondre à la recherche d'un surcroît de
flexibilité. Les auteurs se demandent également si des différences vont per-
durer entre salariés à temps plein et salariés à temps partiel, ou encore si la
féminisation des emplois à temps partiel sera réduite.
Généralement, le recours au temps partiel permet à l'entreprise de se doter
d'une flexibilité numérique (évolution des effectifs en fonction des besoins de
main d'oeuvre) et d'une flexibilité temporelle (variation de la quantité de
temps de travail). Les accords d'ARTT peuvent influer sur deux autres formes
de flexibilité : la flexibilité productive (variation du " périmètre " de l'entre-
prise) et la flexibilité fonctionnelle (réorganisation du travail et mobilité). Les
procédures de modulation et d'annualisation, le volume d'heures complé-
mentaires et la proportion de salariés à temps partiel constituent alors ce que
les auteurs nomment des éléments de rationalisation du temps de travail.
Tout compte fait, la rationalisation du temps de travail est souvent préfé-
rée à celle de l'organisation du travail, jugée moins performante. Le recours
aux diverses formes possibles de flexibilité présente l'avantage d'échapper à
21 Frédérique Pigeyre
la négociation. Pour les salariés, les accords d'ARTT se traduisent par un double
mouvement : les salariés à temps complet voient leurs horaires (collectifs) de plus
en plus individualisés, tandis que les salariés à temps partiel sont de plus en plus inté-
grés dans la gestion collective des emplois et des horaires.
Cette première partie offre donc un panorama assez complet des effets socio-
organisationnels de l'ARTT dans les entreprises. Ceux-ci semblent traduire une ten-
dance à considérer le temps de travail comme un élément, parmi d'autres,
nécessaire à la rationalisation de la production et à la recherche de la performance.
22 CHAPrrRE I
Les figures du " temps productif " :
un apprentissage organisationnel en trois mouvements
Jocelyne Loos-Baroin'
INTRODUCTION ET CADRAGE MÉTHODOLOGIQUE
Les " figures du temps " examinées ici le sont du point de vue de la ratio-
nalité des entreprises et à travers le prisme des sciences de gestion. Il sera donc
question des figures du " temps productif " telles que véhiculées par les entre-
prises et les différentes recherches et études-terrains qui se sont attachées à
mesurer les impacts économiques et organisationnels des mesures de réduc-
tion et d'aménagement du temps de travail dans les entreprises.
Une des premières évaluations, à spectre élargi, des implications de la
réduction du temps de travail qui a fait date, a été réalisée par le Commissariat
général du Plan qui s'est proposé, en 1984, de mesurer les impacts de l'or-
donnance de 1982 instaurant les 39 heures et la cinquième semaine de congés
payés. Avant cette date, et plus massivement depuis, de nombreux travaux
sont venus compléter le dispositif d'évaluation des mesures de réduction du
temps de travail de nature incitative (loi Robien, loi Aubry I) ou contraignan-
te (ordonnance de 1982, loi Aubry II).
Le présent exercice consiste à capitaliser et retraiter une grande partie de
ces travaux d'évaluation dont le statut est double. D'un côté, nous nous
appuierons sur les enseignements de nos propres travaux de recherches, enga-
gés dès 1979 sur le temps de travail (tableaux n° 1 et 2 en annexe). D'un autre
côté, nous essayerons de tirer parti des réflexions engagées par d'autres
auteurs ou instituts (cités dans le tableau n° 3 en annexe).
D'un point de vue méthodologique, notre réflexion sur les figures du
temps productif sera donc le fruit d'une exploitation de seconde main de tra-
Griot-Cnam et BETA (Bureau d'économie théorique et appliquée), Université Louis Pasteur, 61,
av de la Forêt-Noire. 67000 Strasbourg. e-mail : loos@cournot.u-strasbg.fr
' Gaspard M., Loos 1, Welcomme D. [19841. Rapporteurs de la commission " Aménagement et
réduction du temps de travail'', Commissariat général du Plan. La Documentation française, Paris. Jocelyne Loos-Baroin
sont échelonnés de 1979 à 2002. Nous disposons de la sorte d'un vaux qui se
recul de plus de vingt ans qui permet de se prévaloir d'une approche longitu-
dinale. Celle-ci devrait être à même de souligner le caractère évolutif des
représentations sur le temps et des modes d'usage du temps par les entreprises .
Nous faisons par ailleurs l'hypothèse que les dispositifs institutionnels
successifs visant à réduire et aménager les temps de travail ont induit, dans les
entreprises pionnières' tout du moins, des effets d'apprentissage qui modi-
fient progressivement et durablement la gestion des organisations. Trois
temps forts nous semblent avoir jalonné cette dynamique d'apprentissage' en
matière de gestion des temps productifs dans les vingt dernières années. À tra-
vers les deux premiers mouvements, la variable temps s'est constituée en outil
de la performance économique. Le dernier mouvement en cours nous semble
traduire un déplacement des enjeux organisationnels du temps vers des ques-
tions éminemment plus qualitatives ayant trait à la recherche de l'efficience.
Cette nouvelle donne, liée à la mise en oeuvre des lois Aubry, pourrait avoir
sur le travail, et ce sera notre remarque conclusive, des implications autrement
plus profondes que les modifications induites par les seuls changements d'ho-
raires.
LE CARACTÈRE ÉVOLUTIF DFS FIGURES DU TEMPS
Rappelons que le discours patronal sur le temps productif est relativement
récent (il date des années quatre -vingt) et qu'antérieurement ce sont plutôt les
figures du temps social qui occupaient le devant de la scène, portées par les
syndicats de salariés ou les pouvoirs publics. Historiquement, la revendication
d'une réduction de la durée du travail a constitué une figure emblématique du
syndicalisme. Dès le début du xxuuu siècle c'est pour des raisons de santé et de
sécurité, dans le cadre donc d'une politique de protection sociale des salariés,
que la réduction du temps de travail (RDT) a été d'abord revendiquée (limi-
C'est-à-dire celles qui ont réduit spontanément la durée du travail en deçà des contraintes légales
en vigueur.
On peut définir l'apprentissage organisationnel comme " un phénomène collectif d'acquisition et
d'élaboration de compétences qui. plus ou moins profondément et plus ou moins durablement.
modifie la gestion des situations et les situations elles-mêmes " [Koenig, 1997, L'apprentissage
Revue française de gestion, janvier-février. p. 174]. organisationnel,
24 LES FIGURES DU TEMPS PRODUCTIF
tation de la durée journalière du travail). Le Front populaire (1936) donnera
naissance aux congés payés et à la semaine de 40 heures, symboles d'une poli-
tique d'amélioration des conditions de vie et de travail. Si les revendications
du droit aux loisirs (vacances en bord de mer, auberges de jeunesse, sports...)
devenaient importantes, la réduction de la durée du travail allait de pair avec
un contexte de fort chômage. Mais la semaine de 40 heures et les congés
payés annuels s'imposeront comme figure dominante du temps industriel
dans la majorité des pays européens. Plus tard, dans les années soixante, cette
même revendication sociale est devenue plus diffuse et ce sont les salariés qui
en ont exprimé, parfois directement, le souhait pour mieux concilier vie de tra-
vail et vie de famille (demande de temps partiel choisi, d'horaires
variables...).
Ce n'est qu' à partir du choc pétrolier (1975) que le syndicalisme européen
mettra en avant une demande unitaire en faveur des 35 heures, appréhendées
cette fois-ci comme un instrument de la politique de l'emploi susceptible
d'enrayer le chômage. Ce discours macro-économique sur la réduction du
temps de travail sera relayé dans bien des pays européens par les pouvoirs
publics et les grands instituts économiques qui en évalueront, à travers la
modélisation économétrique, les impacts prévisibles sur l'emploi et la com-
pétitivité des entreprises (il conduira en France à la promulgation des ordon-
nances de 1982 visant à réduire la durée hebdomadaire du travail à 39 heures).
Jusque là, la réduction du temps de travail se sera imposée aux employeurs
comme résultante de la pression sociale, voire de la contrainte gouvernemen-
tale. Ce n'est qu'à partir des années quatre-vingt que l'on verra émerger un
discours patronal sur le temps de travail, centré sur les besoins en flexibilité,
donc sur la nécessité de procéder à divers aménagements des temps du travail
en vue d'améliorer l'efficacité productive. Ce discours patronal était certes
destiné à faire contrepoids à une pression syndicale en faveur d'une réduction
uniforme et généralisée de la durée hebdomadaire du travail. Mais très rapi-
dement, il s'est incarné dans les pratiques de gestion des temps des entre-
prises, en particulier dans celles qui sont allées spontanément au-delà des
contraintes légales successives. Différentes figures du temps productif vont
progressivement émerger, perceptibles à travers les travaux d'évaluation
menés par des chercheurs ou des organismes d'études au sein des entreprises.
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