//img.uscri.be/pth/baa65a9c9f6fe016533cde902c48283db35bb17c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Fille de l'Asie

De
162 pages
Partir chercher un enfant au Vietnam est une entreprise singulière : une aventure et une rencontre, une découverte, mais aussi un voyage intérieur. Ce récit mêle ainsi le quotidien et l'analyse, pour témoigner de cette quête entre toutes étrange - celle d'une petite fille d'Asie. Regard sur le Vietnam d'aujourd'hui, sur l'histoire du pays, réflexion sur l'abandon, l'identité, l'origine, ce livre traite des faits - des mythes que suscite l'Asie - dans l'éclairage de leur dimension humaine. Ni guide sur l'adoption, ni essai polémique ou prosélyte, ce récit est seulement un texte libre.
Voir plus Voir moins

FILLE DE L'ASIE
Une histoire d'adoption

PATRICK COMBES

FILLE DE L'ASIE
Une histoire d'adoption

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5003-6

I

Saigon est un fleuve, un port, une ville, un peuple. D'abord un fleuve (Song Sai Gan). La cité est née de ce fleuve boueux, puissant, imaginaire aussitôt pour les premiers marins-soldats qui pénètrent dans les terres depuis la mer de Chine, il y a un siècle et demi. Nous venons, Laure et moi, découvrir un enfant. Le mot adopter ne suffit pas, trop vague, trop usé, incertain. Il n'y a pas de mot exact pour cela, de mot juste et suffisant, nous le savons, seulement des périphrases un peu pathétiques, impuissantes. C'est autre chose. C'est d'abord une rencontre, une découverte. On pourrait dire aussi: nous venons accueillir un enfant, mais ce n'est pas cela non plus, c'est impossible, nous le comprenons aussitôt, dès la première heure: c'est lui qui nous accueillera plutôt, chez lui, en sa terre, au bord de son fleuve, toute I'histoire et l'espace du pays derrière lui, en lui. Nous savons cela: il y a ce territoire immense en lui, inconnu, ces paysages et ces années, cette mémoire de l'Asie tout entière, dont il est l'héritier et l'enfant, et l'avenir - et notre propre avenir aussi. C'est beaucoup. Nous sommes d'abord et seulement des visiteurs, des étrangers, ignorants, prêts à comprendre, avec le désir de connaître, d'apprendre, seulement cela.

Les quinze heures d'avion, aveugles, confinées, étaient abstraites, la mémoire s'en perd déjà, sans intérêt, pas davantage que le transit quelques heures à Dubaï dans la nuit étouffante, un mirage de luxe, sans signification, le microcosme d'une autre planète, un univers que n'aurait pas reconnu Lawrence, lui-même déjà ici tout à fait oublié. Non, le choc, ce qui a compté d'abord, c'est Than Son Nhât, hier. L'avion se pose dans une plaine grise, parmi des arbustes pauvres, des vestiges militaires rouillés dans les champs, ce qui fut l'aéroport américain de la guerre, juSqll' en 1975, jusqu'à l'effondrement - le souvenir à présent dérisoire, si proche aussi, curieusement vivant, hors de l'oubli, de l'immense effort de guerre, de la toute puissance défaite. Vaste plaine d'où tombe sur nous, à peine sur le béton de la piste, étourdis, libérés, le poids d'une chaleur inconnue, d'abord cela, le poids fétide et fascinant des tropiques. Il est midi. On sent cela d'abord, comme une altérité absolue et déjà familière: cet état dans lequel il faudra vivre, qui ne nous quittera plus, une sorte de dimension naturelle d'humanité dans cette chaleur, cette brume qu'on peut presque toucher: peut-être celle même du corps humain. Quelque chose de vivant tremble ici. Un autre monde, mais presque fraternel aussitôt en dépit de l'étrangeté absolue dans laquelle nous entrons. Les premiers visages, ce sont ceux des policiers, des douaniers dans la tenue brun-vert des bo-doï - tous du nord, disent les guides que nous avons lus. La police, les cadres administratifs et militaires viennent du nord, de Hanoï, ceux qui ont gagné la guerre, depuis 1954 et la cuvette de Dien-Bien Phu, et en 1975, qui ont le pouvoir, qui gèrent le sud, l'anarchie inventive et commerçante du sud. Le nord et le sud, l'ordre et la vie, les deux Vietnam, tout le monde nous l'a dit avant le départ, tout nous le confirmera chaque jour. L'idéologie et le fourmillement humain et commerçant de l'échange: nous n'échapperons plus à ces systèmes d'opposition faciles, convenus mais réels, incessants, qui expliquent en partie 1'histoire du pays, les trente ans de guerre, la situation d'aujourd'hui, mais fondus
6

aussi dans une réalité multiple et le plus souvent presque invisible, mais humaine. Des hommes et des femmes au visage fermé ponctuent le labyrinthe que suit le visiteur étranger: passeports, tampons, bagages, devises, visas, questionnaires, l'itinéraire est clairement bureaucratique, sinon policier. Chaque stase est en soi invitation à la patience souriante - et l'on comprend déjà: initiatique. Les locaux sont très simples, dépouillés, on pourrait y reconnaître ceux des républiques sud-américaines, des Etats andins. Le tiersmonde est là, dans sa nudité aiguë, sa singularité, son affirmation de soi contre nos habitudes d'Europe et nos repères, tout ce que nous savions avant de le voir ici. Le Vietnam commence à la sortie de l'aérogare: c'est la surprise, si humaine soudain, de cette foule serrée, souriante, vibrante, qui attend on ne sait qui, on ne sait qllOi, avec une frénésie, une impatience dénuées d'abord de sens pour nous, et pour cela plus étrange et plus proche encore à la fois. Les passagers du vol sont majoritairement des familles vietnamiennes de l'étranger, la vaste diaspora des Viet-Kieu émigrés, autorisés depuis quelques années, très peu, à revenir en touristes au pays après l'exil volontaire. Nous sommes seuls au coeur des retrouvailles bruyantes, des cris, des sourires, de la bousculade, de cette langue inconnue, peut-être, surtout, chantante, âpre, dans la chaleur dévorante de midi. Nous aussi nous portons un sourire vague sur les lèvres, prêts à apprendre. Ce n'est pas un instant de doute, plutôt un moment de joie intérieure, de confusion et d'humilité. Des sollicitations nous assaillent de tOllScôtés: taxis, cyclo-pousse, rabatteurs d 'hôtels, gamins souriants... Notre nom apparait miraculeusement sur un panneau, au bout d'un bras, incongru et réel. Nous devons rompre physiquement l'épaisseur de la foule pour aller jusqu'à la femme qui nous attend. Elle parle français, elle nous conduit à 1'hôtel dans une vaste automobile noire, dont on comprend tout de suite qu'elle est un luxe au milieu de la circulation qui mène au centre ville par de larges avenues presque vides, de 7

grands carrefours insolites d'abord, puis dans un réseau plus serré de rues, et la cohue croissante des motos, des bicyclettes, sous un ciel voilé, et progressivement dans un vacarme, une cohue extrêmes, une multitude en marche, couleurs et bruits à l'infini, une ville, une métropole géante d'Asie. Dans un quartier central, populaire, rue Ly Chinh Thang, on nous dépose devant I'hôtel Tran, assez vaste pension moderne de deux bâtiments à l'extrémité d'une courte impasse. On nous conduit à notre chambre, au quatrième étage. Balcon et air conditionné pour vingt dollars. Nous comprenons l'intérêt de l'air conditionné: sur le balcon, l'étouffement à nouveau. Nous dominons le quartier (Quân) 3 - une anarchie de toits, de terrasses, de jardinets, les larges voies, le lacis des ruelles, l'architecture hétéroclite, fleurie; pollution, bruits, chaleur, circulation intense, tout un peuple défile dans les artères dans une rotation sans fin, misère et luxe mêlés sous le ciel de mousson qui noircit lentement: l'Asie d'un coup, sous nos yeux, en quelques images, en quelques heures, par quoi s'effacent celles qui constituaient pour nous la représentation mentale qui en tenait lieu jusqu'alors - ce mythe. L'Asie est là devant nous, nous sommes en elle, égarés, heureux, dans ces mille visages déjà, ces minces silhouettes de cyclistes acrobates dans la foule, la migration flottante des coiffes coniques des rizières, les cris, les odeurs, le vacarme des motos, le glissement soyeux des cyclo-pousse, la végétation tropicale, les Inasses plus sombres d'entrepôts au loin, les couleurs, les parfums. Nous avons en même temps cela à l'esprit: nous n'avons pas à faire du pittoresque, à nous y prêter: il y a cette vie multiple, là, dans sa force, son lTIOUVementpropre, et nous ne sommes que ses hôtes; mais nous ne nous lassons pas d'abord de voir cela, d'un observatoire providentiel - fatigués, silencieux, heureux, jusqu'à la nuit. Elle est là, très tôt, à six heures et demie, rapide, mêlée à une masse mouvante de cumulus noir charbon. Et puis éclate la pluie de mousson, brutale, pour nous la première, dans les lumières soudain lointaines, 8

obscurcies, de la ville. Elle est d'un coup sur nous comme un effondrement, occupant tout l'espace, puissante, sombre, mais presque familière déjà. Nous sommes en elle, elle se confond avec la nuit, avec la ville. Des bourrasques frappent les vitres, tandis que se croisent dans le ciel des reflets bleutés niellés d'éclairs. C'est l'heure du dîner. Nous descendons au restaurant. Dans le hall, presque nu, quelques plantes, un canapé de cuir, un aquarium - et "Monsieur Phong", le gérant-factotum de 1'hôtel, l'interlocuteur ici des étrangers, bilingue avec élégance, précision, dont nous ne savons rien encore de l'importance décisive qu'il a pour tous, qu'il occupe dans les démarches de chacun. La cinquantaine, un beau visage de la maturité, discrètement accueillant, avec retenue. (Nous apprendrons plus tard, à mesure, l'étendue, la diversité de son pouvoir, son intelligence, son sens du secret). Tout est dit en quelques minutes: ce pourquoi nous sommes ici à Saigon, les traits essentiels de notre recherche; mais il sait tout déjà, ou presque, il sait (et nous non) qu'il tient en ses mains une part de notre destin, de notre avenir. Dans la salle du restaurant, une longue table unique où dînent une vingtaine de personnes, des couples, presque tous des Français. Des "adoptants", nous dit-on, et se désignent-ils. Le mot est laid, nous ne l'aimons pas: il ne peut être un statut, une identité à soi seul, il instrumentalise. C'est un premier choc, cette confrontation inattendue avec des compatriotes trop semblables, et si différents, si étrangers sur l'instant. La circulation des adresses à Paris, les recommandations, nous ont conduits ici, mais la commodité qu'elles nous apportent nous paraît sur le moment très inférieure à la gêne que nous éprouvons d'entrer malgré nous, comme par effraction, dans ce milieu clos pour lequel nous n'avons d'abord pas de sympathie, rien en commun ce soir, pensons-nous. Mais, alignés en retrait, et devant quoi tout s'efface, tout soudain prend un sens, des couffins où reposent des bébés vietnamiens, dodus, dorés, écrasés de sommeil ou bercés maternellement par les femmes de service de I'hôtel: une pouponnière. L' hôtel Tran est aussi une 9

pouponnière, une antenne avancée de l'adoption à Saigon, une annexe de la France qui adopte ici. Nous sommes venus pour cela nous aussi, l'évidence est devant nous avec violence, presque un vertige. Toutes les images mentales antérieures étaient abstraites, presque vides jusqu'alors, nous le découvrons. Ces enfants que nous avions imaginés, seulement entrevus parfois à Paris chez des couples amis, que nous avions commencé peut-être d'aimer sans les connaître, ils sont là devant nous, vivants, inconnus et si proches, bouleversants, d'une réalité, d'une présence si fortes que les doutes, les interrogations du voyage, les péripéties de l'aventure de l' accréditation, en France, s'évanouissent comme un mirage. Nous en rencontrerons peut-être un ici, à notre tour, qui deviendra le nôtre. (Il faut s'interdire alors, en même temps, tout le lyrisme que suscitent ces images, ces pensées, ne parler ni d'avenir, ni de vie changée, rien n'existe encore, il y a seulement ce temps ouvert devant nous, et une quête, demain). L'orage continue de gronder, l'humidité tiède de la pluie entre par l'impasse ouverte jusqu'à la salle; la première journée s'achève et commence par cette confrontation que nous n'attendions pas: ces enfants bercés dans la moiteur tranquille, à nos pieds, beaux, abandonnés dans leur propre pays, recueillis, aimés, qui changent les vies des couples qui dînent ce soir, que des pères nouveaux, avec des gestes neufs, viennent materner et faire sourire. L'image s'inscrit avec force: cette étrange communauté des enfants, des Français, des Vietnamiennes attentives, silencieuses, dans cette nuit tropicale de l'hôtel: quelque chose à la fois d'un roman, d'un lointain passé (les souvenirs de l'époque coloniale, le mythe indochinois sont là, présents, insidieux, insistants), issu d'une imagerie convenue et pourtant si particulière dans son altérité imprévisible, profondément humanisée à mesure que passent les heures, et nourrie d'un sens, d'un parfum, d'une émotion pour nous absolument nouveaux, vivants.

10

II

Les émotions, les images d'hier demeurent, s'agrègent déjà pour nous préparer à la première vraie journée dans la ville, celle des contacts préliminaires, des démarches, des découvertes: la réalité complexe, fuyante, multiple. C'est cela la leçon initiale, immédiate: nous avons tout à faire, tout à apprendre. Sinon l'accréditation de la DASS à Paris et notre chambre d'hôtel dans un quartier central, nous fi'avons rien, aucun chemin déjà tracé, aucune certitude. Rien de commun vraiment entre ce qui a précédé - la décision primitive, les préparatifs - et la réalité que nous avons à affronter, avec des outils que nous savons dérisoires, qui seront à construire ici même. Nous possédons un plan de la ville, l'adresse du Consulat, quelques informations (et autant de rumeurs contradictoires déjà, des compatriotes qui nous ont accueillis), voilà tout le bagage. Devant I'hôtel, dans l'impasse fleurie déjà lourde de soleil, un groupe de motocyclistes attendent et proposent leurs services pour nous véhiculer et nous guider. Nous savons que c'est le seul moyen sérieux et rapide pour se déplacer et s'orienter dans la ville immense et sa circulation anarchique. Ils sont en quelque sorte attachés à 1'hôtel, mais selon des arrangements, des préséances, une économie interne dont nous ne saurons jamais rien d'exact, qui ne nous Il

seront jamais expliqués; nous devinons que le groupe fonctionne selon une organisation hiérarchisée, complexe, secrète plus qu'une simple corporation. C'est une première leçon de choses, une vraie immersion dans le réel. L'un d'entre eux, plus âgé, discrètement, anime, dirige, choisit. Phong, sur le seuil, avec autorité, sert d'interprète, désigne les premiers itinéraires. Il est respecté. Quel rôle, là aussi, joue-t-il, outre celui d'un simple intermédiaire? Certains parlent quelques mots de français ou d'anglais. On les appelle ici "motos-taxis", ou "Honda-om" (les machines japonaises ont envahi le marché vietnamien, elles sont un must, qui coûte cependant une petite fortune, un lourd investissement pour leurs propriétaires, mais elles fournissent du travail et l'occasion de côtoyer des étrangers, un luxe ici). Un peu en retrait, sur la chaussée, manifestement évincés, relégués, les cyclo-pousse, plus misérables, attendent, sans illusion - ils sont cantonnés à l'activité touristique (nous ne sommes pas des touristes: la différence est essentiellle; jamais nous ne nous sentirons des touristes à Saïgon), aux petites courses de divertissement, pas à la tâche quotidienne, rémunératrice, de conduire en ville, en banlieue, les candidats à l'adoption, dont le rythme, le calendrier et les occupations sont autres. Leur espoir est de parvenir à acquérir à leur tour une moto, de s'intégrer à un réseau attaché à un hôtel où descendent des étrangers, un vivier régulier de clients. Ce spectacle, ces clivages, alors que nous n'avons fait que quelques pas, c'est déjà une leçon sur la réalité sociale, sa dureté, ses enjeux. On pourrait y voir, sans forcer le sens des mots, un emblème. Un passager par moto. Nous engageons deux pilotes pour la journée complète, pour 120.000 dongs, 12 dollars au change courant. Pour eux c'est beaucoup, bien davantage que le revenu quotidien moyen, qu'on estime ici à un dollar. Nous paierons chaque soir en dongs, au terme de la journée, mais la devise qui circule vraiment à Saigon, au coeur des échanges, discrètement, sans être interdite, c'est le dollar. Certains soirs, nous mêlerons des dollars aux dongs ou nous paierons la totalité en billets verts. Nous faisons
12

connaissance avec les pilotes qui nous sont désignés, deux frères, minces, légers sur leurs machines fatiguées sourires, poignées de mains, le contrat est scellé. Ils nous seront précieux durant des semaines. Beaucoup deviennent, au fil des jours, sans démagogie, des amis, même presque sans mots: ils savent tout de nous à chaque heure du séjour (horaires, lieux, démarches, rencontres, plaisirs, budget, doutes, espoirs, retombées...). Nous voyageons des heures durant accrochés à leur taille dans la cohue suffocante, fascinante, de la ville. Sans eux, rien ne serait possible. On apprend à tenir en selle sur la machine étroite en quelques minutes, par nécessité, même Laure, d'abord inquiète, qui ne peut chercher dans des souvenirs de jeunesse, une expérience similaire. La moto est le seul moyen. Le vélo peut être dangereux pour un Européen inexpérimenté, le cyclo lent et imprévisible, le taxi rare, cher, et paralysé le plus souvent dans la mer des deux roues qui occupent la totalité de l'espace, même dans les avenues géantes qui quadrillent la ville. Il finit par y avoir une certaine jouissance à enfourcher la machine tôt le matin et à se laisser emporter, en confiance, à mesure, dans le courant aux mille poissons, dans la fureur de la cité (Le Caire, Naples, ont presque l'air sage à côté de Saigon), - puis être déposé souplement à l'adresse choisie, qu'il nous aurait fallu un temps et une fatigue considérables pour localiser puis atteindre par nos propres moyens - qui n'existent pas. Et chaque kilomètre sur la Honda est une leçon de vie, une découverte: la ville est offerte dans sa réalité, souvent loin des centres touristiques, des grands axes modernes: une profusion d'êtres, d'images, de bruits, de couleurs - l'expérience des premières heures mais approfondie, précisée, enrichie, indéfiniment multipliée. Nous sillonnons quotidiennement un univers qui se dévoile et se refuse, se diversifie, mêle toutes les diversités puis s'humanise peu à peu. Notre première démarche est au Consulat de France, dans le quartier central, historique - on continue à dire: colonial. Il occupe le bâtiment de l'ex-ambassade, désormais à Hanoï, dans une cour fleurie, un peu surannée, 13

un havre pour le silence qu'elle offre au-delà de la rue. Péristyle, bougainvillées, gardes; où est le vice-consul durasien? Il s'agit ici d'affronter les premières étapes du parcours obligé, initiatique, dont nous ne savons pas encore qu'il sera si compliqué, si long. Légalisation des papiers d'abord, auprès des autorités françaises, de l'agrément de la métropole. C'est que Saigon doit consentir à avaliser ce que Paris, au terme de mois de démarches initiales, a dûment légalisé, comme si deux pouvoirs, deux administrations, ignorants l'un de l'autre, cohabitaient à distance. Nous ne sommes pas seuls: une file de compatriotes attendent à l'ombre depuis longtemps. On parle. Commence le discours multiple qui ponctue ici le parcours des couples venus adopter - informations vraies, rumeurs, hypothèses, ragots, conseils, colères, angoisses, chiffres incontrôlables, désespoirs; une nébuleuse de faits et d'interprétations qui seront, quoi qu'on en ait, la nourriture quotidienne, mais qui trouble au lieu d'alimenter, et dont on apprend à mesure, plus tard, lorsqu'on fait partie des" anciens", qu'on pourrait, dès le premier jour, en faire utilement l'économie. Nous la retrouverons partout, cette tribu mobile, industrieuse, parfois égarée, des candidats à l'adoption, identiques, reconnaissables d'un regard, subtilement et si aisément distincts à la fois, après quelques jours d'expérience, des "touristes", engeance pour nous tous si étrangère, et, il faut le dire, si futile à nos yeux d'être engagée dans la seule entreprise du plaisir quand, pour notre contingent (qui ne sera jamais une confrérie, une quelconque maçonnerie d'intérêts), chaque jour est une épreuve incertaine et lourde de conséquences. Nous obtenons, d'un service sans état d'âme, miblasé mi-impatient, nos premières autorisations consulaires, l' Ausweis qui permet seulement de continuer, c'est-à-dire de commencer, car tout est à faire. C'est cela d'abord: la permission, et seulement elle, de poursuivre ici, à l'autre bout du monde, ce qui résulte de l'entreprise déjà ancienne d'un an ou deux en quoi consiste en métropole (Ministère, ambassade du Vietnam, Préfecture, commissions diverses, 14

assistances sociales - trop souvent arrogantes, suspicieuses: un curieux roman d'anecdotes circule - médecins, psychiatres, etc.) la conquête de l'agrément. Mais déjà, en nous délivrant cet accord liminaire sur place, on nous décourage, on évoque la situation locale complexe, les délais, un calendrier incertain, imprévisible (dont les clés sont mystérieusement partagées par le Consulat et les autorités vietnamiennes), les foucades de l'administration locale, mais aussi l'opacité, le manque de transparence de la société, le rôle obscur de certains intermédiaires (on n'évoque jamais, c'est important, le concept de corruption), les difficultés des institutions qui recueillent et élèvent les enfants, le déferlement suspect (proprement "excessif' affirme-t-on) des ressortissants français, les services surchargés, voire "débordés" du Consulat, etc. - la litanie psalmodiée des inconvénients, des dangers, des prétextes curieusement dilatoires. Et nous avons enfin en main, ce document magique et confidentiel à la fois, presque secret (non consulaire, produit empirique de l'expérience collective passée...): les trois feuillets qui énumèrent confusément les formalités et les papiers à réunir avant de repartir, de quitter le territoire, à une époque indéterminée, avec un enfant, pour la France. Cette liste ne comporte pas moins d'une trentaine d'articles, chacun d'entre eux accompagné d'une tarification en dongs et en dollars dans une succession impérative, sans la possibilité d'un oubli, sans exception aucune. Nous devons serrer cela sur nous, le lire et l'emporter chaque jour, en y ajoutant, pour mieux le traduire et l'interpréter, la glose, aussi abondante que fluctuante, de ceux qui nous précèdent sur le chemin, ffit-ce de quelques heures. Une noria, une communauté, solidaire ou non, tourne ici, arrive, repart toute l'année, avec une pointe l'été, vit et fonctionne dans le microcosme des intérêts, des peurs et parfois des rivalités, qu'induit le but commun, ici et là obsessionnel, mais le plus souvent raisonné: chercher et rencontrer un enfant que l'on pourra adopter. Pourtant, si le projet est le même pour tous, simple et légitimé, il n'existe 15

pas deux situations identiques, deux calendriers qui coïncident, deux itinéraires qui se confondraient. Si la communauté est étendue, l'entreprise reste exemplairement individuelle, singulière, parce que soumise à tous les aléas. Il y a des échecs, des désespoirs, des colères, chez certains une fièvre obsidionale et son cortège d'excès, chez la plupart la joie de rencontrer un enfant - mais tous connaissent, vivent quotidiennement, ici à Saigon, ce qu'il faut bien appeler une aventure. Nous suivons donc, comme les autres, l'itinéraire naturel, obligé, presque canonique. La première visite sera au Couvent des Oiseaux (lointain écho de l'institution parisienne?), 228 Nam Ky Khoi Nghia, une large avenue plus tranquille, qui descend vers le fleuve. Soeur MarieCécile, religieuse vietnamienne, est réellement le personnage central, quasi emblématique de ce parcours. Elle est dans une position à la fois obscure et déterminante, au centre du dispositif saïgonnais de l'adoption internationale. Le couvent qu'elle dirige abrite l'un des deux seuls orphelinats de la ville, le plus important, toléré sinon reconnu par les autorités (mais nullement "agréé", et les mots ici pèsent de tout leur sens), dans des conditions complexes, évolutives, sans aucune aide financière de l'Etat. Il joue de fait une sorte de rôle d'institution-vitrine, sans en avoir ni le statut ni les crédits. Dans le jeu compliqué des relations entre le gouvernement communiste et les congrégations religieuses, et plus généralement l'église catholique vietnamienne, l'établissement occupe une place à part, essentielle, officieuse et fragile, toujours menacé d'une fermeture brutale. La communauté chrétienne du pays reprend certes peu à peu, lentement, sa place d'avant guerre, mais tout reste pourtant suspendu, dans le quotidien, à la politique du pouvoir central. Le couvent-orphelinat n'y échappe pas. Nous savons cela seulement: cette fragilité et ce caractère incontournable d'étape initiale. Un vaste jardin tropical, accueillant, une petite oasis dans la ville, des oiseaux invisibles dialoguent: le lieu est encourageant, invite d'abord à la confiance. On se prend à 16