Filles, garçons et pratiques scolaires

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Cet ouvrage montre le quotidien de lycéens et lycéennes issus d'un quartier d'habitat social en région parisienne. La démocratisation scolaire a rendu fréquents des parcours qui font naître des espoirs, souvent déçus, de promotion sociale. Ces jeunes gens sont abordés dans le contexte d'une association scolaire à la fois au contact et en marge des sphères du quartier, de la famille et de l'institution scolaire.
Publié le : dimanche 1 avril 2007
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EAN13 : 9782296170346
Nombre de pages : 260
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Filles, garçons et pratiques scolaires
Des lycéens à l'accompagnement scolaire

Collection anthropologie critique dirigée par Monique Selim Cette collection a trois objectifs principaux: - renouer avec une anthropologie sociale détentrice d'ambitions politiques et d'une capacité de réflexion générale sur la période présente, - saisir les articulations en jeu entre les systèmes économiques devenus planétaires et les logiques mises en œuvre par les acteurs, - étendre et repenser les méthodes ethnologiques dans les entreprises, les espaces urbains, les institutions publiques et privées, etc. Déjà parus
Gérard AL THABE & Monique SELIM, Démarches ethnologiques au présent, 1998. Gérard ALTHABE, Anthropologie politique d'une décolonisation, 2000. Laurent BAZIN & Monique SELIM, Motifs économiques en anthropologie, 200l. Valeria A. HERNANDEZ, Laboratoire: mode d'emploi. Science, hiérarchies et pouvoirs, 200l. Annie BENVENISTE, Figures politiques de l'identité juive à Sarcelles, 2002. Bernard HOURS, Domination, dépendances, globalisation, 2002. Monique SELIM, Pouvoirs et marché au Vietnam. Tome l, le travail et l'argent; Tome 2, les morts et l'État, 2003. Carmen OPIPARI, Le candomblé : images en mouvement. Sao Paulo, Brésil,

2004. Alina MUNGIU-PIPPIDI & Gérard ALTHABE, Villages roumains. Entre destruction communiste et violence libérale, 2004. Remi HESS, Gérard Althabe. Une biographie entre ailleurs et ici, 2005. Rodolphe GAILLAND, La Réunion. Anthropologie politique d'une migration, 2005. Marie REBEYROLLE, Utopie 8 heures par jour, 2006.

Ferdinando FAVA, Banlieue de Palerme. Une verSlOn sicilienne de l'exclusion urbaine, 2007.

Julie Deville

Filles, garçons et pratiques scolaires
Des lycéens à l'accompagnement scolaire

L'Harmattan

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03015-2 EAN : 9782296030152

Sommaire
Introduction Les quartiers populaires, hors normes ou ordinaires? Jeunesse et appartenances Chapitre 1: Lycéens en famille Des adolescents partie prenante de logiques familiales Les conflits de l'adolescence Frères et sœurs La famille élargie Chapitre 2 : Continuités familiales Un soutien familial multiforme Perspectives affectives Chapitre 3 : Lieux adolescents Espaces scolaires et périscolaires Voisinage et interconnaissance Les adolescents dans la ville Chapitre 4 : Loisirs à domicile Images Parole et musique Chapitre 5 : Le ton des relations Humour et provocations Des appartenances mises en discours Chapitre 6 : les jeux de l'apparence Les choix vestimentaires: constantes et variations Un grand sujet de discussions Chapitre 7 : Orientations scolaires Maîtriser ou subir son parcours Filières et genre Chapitre 8: Faire face aux exigences du lycée Le temps du travail scolaire Le français, les maths, une opposition centrale Priorités et stratégies Projets et renoncements Chapitre 9: Usages de l'accompagnement scolaire Travail et sociabilité Travailler à l'accompagnement scolaire 9 11 20 27 28 33 37 43 45 45 55 65 65 71 75 83 83 91 95 97 101 117 117 128 135 135 144 153 153 165 176 187 197 197 204

Chapitre 10 : Au-delà du lycée Des études, pour quoi faire? Après la jeunesse Conclusion Annexe 1 : Quelques portraits Annexe 2 : Sigles, de la seconde à bac + 2 Bibliographie Table des matières

213 214 225 233 245 251 253 257

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Introduction

Comment les rapports sociaux de sexes se construisent-ils durant l'adolescence au sein d'un quartier populaire urbain? C'est avec cette question en tête que, de 1998 à 2003, je suis intervenue bénévolement dans le cadre d'un dispositif d'accompagnement scolaire1 accueillant des lycéens, proposé par l'Association Jeunesse et Éducation aux Prairies (AJEP), dans le quartier des Prairies2, à Villevemay, une commune de la proche banlieue parisienne. Comment le contexte social, général et local, le groupe de pairs adolescent, les familles et l'école contribuent-ils à cette élaboration? Comment les jeunes filles et garçons perçoivent-ils le rôle des institutions et des groupes informels dans lesquels ils sont inclus? Que pensent-ils de la situation relative des hommes et des femmes? Comment se comportent-ils et comptent-ils se comporter à l'avenir envers l'autre sexe? La position offerte par l'accompagnement scolaire permet une approche basée sur l'observation et la discussion informelle dans un cadre en marge du monde scolaire. Cela ne signifie pas, bien sûr, que tout effort de contrôle et de présentation de soi est absent chez les adolescents, mais les modalités en sont différentes. Dans le cadre des séances d'accompagnement scolaire, les jeunes se trouvent dans un espace intermédiaire, face à des adultes qui ne sont ni des enseignants, ni des membres de leur famille, parmi un nombre limité d'autres jeunes qu'ils connaissent assez bien. S'ils gardent leurs distances avec les intervenants adultes dont j'ai fait partie, s'ils entretiennent souvent avec eux un rapport
1

Cette expression est aujourd'hui

préférée, au moins dans la présentation

institutionnelle, à celle de «soutien scolaire»; voir à ce propos D. GLASMAN: L'accompagnement scolaire. Paris, PUF, 2001. J'utiliserai cependant parfois le terme « soutien », qui reste le plus courant dans le langage quotidien. 2 Les noms de lieux, de personnes, d'associations et d'établissements scolaires sont changés.

essentiellement utilitaire, une complicité peut se développer, mêlant conseils et échanges humoristiques. Les adolescents expriment alors leur opinion et leurs doutes sur ce qu'on exige d'eux et sur leurs rapports avec l'institution scolaire, ainsi que sur leur quotidien. Ils discutent de tout et de rien: des amis et connaissances communes, du lycée sous tous ses aspects, de la vie du quartier, de leur famille, mais aussi de vêtements, de loisirs, d'actualité. Le public auquel cette approche donne accès est particulier, par son parcours scolaire et sa participation au soutien, qui suppose un engagement personnel et familial. Ces lycéens, partagés entre une scolarité porteuse d'espoir et de déceptions et un quartier qu'ils savent relégué mais auquel ils sont attachés, ont intériorisé des formes d'autocontrôle, ou savent du moins pouvoir bénéficier d'une certaine autonomie à condition de respecter les limites, explicites ou implicites, fixées par leurs parents. Cela n'en fait pas des exceptions, mais des représentants de l'importante fraction des jeunes des quartiers populaires qui reste intégrée, même si c'est parfois avec difficulté, au monde scolaire. L'accompagnement scolaire permet de percevoir ce qui se

passe au point de rencontre de trois « sphères », la sphère scolaire, la sphère de la « jeunesse» ou « des quartiers », et la sphère familiale.
Les camaraderies d'école et de voisinage s'y prolongent; lycée, quartier et parfois famille sont au centre des conversations, mais aussi mis à distance. C'est également un contexte où l'on peut voir filles et garçons s'exprimer en un même lieu, et parfois avoir des échanges entre eux. Cet espace de mixité et de rapports pacifiques entre garçons et filles, alors que de nombreuses activités sont sexuellement clivées (et pas seulement «en banlieue»), est particulièrement propice à l'observation et à l'analyse des pratiques qui contribuent aux processus de différenciation entre les uns et les autres: la formation des groupes autour des tables, les sujets de discussions privilégiés, ce que chacun s'autorise ou non à dire et à faire. La différence de sexe, centrale dans les relations que ces jeunes gens entretiennent entre eux comme dans l'image qu'ils se font ou veulent donner d'eux-mêmes, n'est pas propre à leur milieu mais constitue une déclinaison de pratiques répandues dans

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l'ensemble de la société. Elle se nourrit de facteurs multiples, parmi lesquels on ne saurait négliger les images portées par la télévision et la publicité sous toutes ses formes, les traits propres à chaque famille et l'influence de l'école. On ne peut l'attribuer exclusivement à un mode de vie qui serait spécifique à certains quartiers de banlieue et

puiserait dans l'islam ou de soi-disant
en réalité une grande hétérogénéité.
LES QUARTIERS POPULAIRES:

«

traditions », et qui présente

HORS NORMES OU ORDINAIRES?

En travaillant sur le genre, le rapport à la ville au sein d'un quartier d'habitat social, et les parcours scolaires de lycéens et lycéennes, j'ai voulu appréhender leur normalité, et non en faire des figures exotiques portant baskets et casquette et parlant un étonnant langage. Il s'agissait de donner aux habitants de ces quartiers la place qui est de fait la leur dans la société, au cœur de celle-ci et non en marge, tels des « corps étrangers ». De même, je me suis refusée à déconnecter les rapports inégalitaires entre les sexes en banlieue, dénoncés aujourd'hui avec insistance, des tendances générales de la société. Sans rien céder sur la défense des droits des femmes et sans nier le poids du contrôle social qui s'exerce sur elles, on peut s'étonner d'un intérêt soudain pour cette question, d'autant qu'il semble exclusivement focalisé sur les quartiers populaires et tend parfois dangereusement à l'assignation ethnique. Le contrôle des filles, parfois très prononcé en milieu populaire, sans spécificité «ethnique »3, a longtemps imprégné les normes bourgeoises, les groupes sociaux stigmatisés étant alors accusés de laxisme. Il est néanmoins essentiel de savoir dans quelle mesure les prétentions «viriles» des jeunes hommes de banlieue posent problème, dans leurs. excès ou dans un mode d'expression particulièrement cru. De même, il est souhaitable de comprendre si les jeunes filles des mêmes quartiers acceptent ces attitudes masculines ou les contestent plus ou moins ouvertement.

30. SCHWARTZ: Le monde privé des ouvriers, Paris, PUF, 1990.

Il

Je n'ai pas recherché des situations extrêmes, que mon terrain ne m'aurait d'ailleurs pas permis d'appréhender. Les rapports entre hommes et femmes ne se construisent pas seulement dans des situations paroxystiques, mais aussi dans un quotidien tranquille. Les perceptions extérieures des rapports sociaux de sexe en banlieue trahissent d'ailleurs elles aussi des conceptions stéréotypées: les filles semblent ne pouvoir exister que comme victimes, négociatrices ou «bons exemples» largement idéalisés (comme l'illustre l'idée

répandue selon laquelle les

«

filles d'origine maghrébine» auraient

des performances scolaires particulièrement élevées4). Par contre, les pratiques masculines sont souvent perçues comme relevant d'une déviance routinière, dans laquelle on tend à inclure tout aussi bien une présence dans l'espace public que certains interprètent comme menaçante, que des cas de délinquance avérée. Les exemples de réussite masculine les plus visibles concernent des domaines marginaux comme le sport ou la musique, où la célébrité favorise parfois les écarts de conduite qui réactivent ce stéréotype. Dans les deux cas, les jeunes plus « ordinaires» restent dans l'ombre des clichés dominants, opposant le garçon déviant et exclu, ses vêtements de marque, ses éclats de voix et la jeune fille méritante et éternelle victime. La diversité des profils familiaux, des parcours, des points de vue est ignorée, ce qui ne facilite guère son expression au sein du quartier ou auprès des membres d'une même classe d'âge. La question des rapports sociaux de sexe chez les adolescents des classes populaires n'en est pas moins valide, mais gagne à être présentée de manière équilibrée. On peut alors chercher à comprendre comment garçons et les filles de banlieue réagissent au principe souvent affirmé (et moins souvent appliqué, même si sa mise en pratique progresse) d'égalité entre hommes et femmes et analysent la multitude de messages contradictoires ayant trait aux spécificités supposées de chacun et aux thèmes de la sexualité et de l'amour.
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Selon les travaux de Michèle Tribalat, l'écart des résultats scolaires entre garçons et

filles nés de parents algériens serait en fait inférieur à celui qui est constaté pour d'autres profils sociaux (M. TRIBALAT:Faire France, Paris, La Découverte, 1995, pp. 150-151). Si on peut discuter la méthodologie et les catégories employées, il reste utile de remettre en cause un cliché.

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Un quartier parmi « les quartiers» La mise en cause des rapports sociaux de sexe en banlieue doit donc éviter la tendance assimilant systématiquement « banlieue» et « problèmes» (pouvant aller des troubles à l'ordre public aux problèmes économiques), en mettant en cause «la jeunesse », «l'immigration ». Ces raccourcis hâtifs ont une histoire, qui naît de celle du peuplement de ces quartiers et de la vie politique française (ou de la perception que la France a d'elle-même). Pour les dépasser, il est utile de comprendre comment ils se sont formés, mais aussi de préciser les caractéristiques du quartier étudié, de les resituer dans l'histoire et dans la géographie des quartiers périphériques.

Le thème des

«

cités », associé à ceux des difficultés sociales et

d'un certain mal de vivre, est abordé dès les années 19705, et repose sur d'indéniables réalités. Les banlieues sont aujourd'hui perçues comme des lieux oscillant entre «malaise» et «crises ». Cette perception connaît des fluctuations, autant dûes à l'actualité qu'à son exploitation politique. Les plans et dispositifs, souvent présentés comme des réponses à une urgence, se succèdent jusqu'à faire partie, dans la continuité de la construction hâtive de certains quartiers, de la genèse de leurs problèmes actuels6. Cependant, le terme de «banlieue» ou les substituts qu'on peut lui trouver désignent des situations hétérogènes, il n'y a pas une
«

banlieue », pauvre, peuplée d'immigrés, bétonnée, dégradée et

dangereuse, mais mille, aux multiples caractéristiques spatiales, sociales, économiques, historiques et symboliques. Une typologie, des termes plus spécifiques auraient leur intérêt. Faute de formulation suffisamment exacte et maniable, j'emploierai néanmoins à l'occasion les mots «quartier» ou «banlieue », ou encore l'expression «quartier populaire urbain », mais il est
5 J.-c. KAUFMANN:La vie HLM, usages et conflits, Paris, Les éditions ouvrières, 1983. M. SÉLIM: Rapports sociaux dans une cité HLM du nord de Paris, le Clos-Saint-Lazare à Stains, thèse d'ethnologie, Paris, EHESS, 1979. 6C. BACHMANN, . LEGUENNEC: Violences urbaines, Paris, Albin Michel, 1996. N J. BAROU: La place du pauvre, histoire et géographie de l'habitat HLM, Paris, L'Harmattan, 1992. F. DUBET,D. LAPEYRONNIELes quartiers d'exil, Paris, Seuil, 1992. :

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important de garder à l'esprit la diversité des situations que ces termes désignent et les spécificités du terrain. Le quartier des Prairies, à Villevemay, avec son histoire ouvrière, les migrations qui en sont le corollaire, ses HLM, ne doit donc pas être considéré comme l'archétype de ce que le sens commun nomme « banlieues », mais comme une forme particulière de celles-ci. Grande ville de la proche banlieue parisienne, Villevemay est un important centre administratif, accueille les sièges sociaux de quelques grandes entreprises, et dispose de ressources financières appréciables. Certains de ses quartiers se sont fortement embourgeoisés à partir des années 1970, mais elle garde une image de banlieue populaire, justifiée pour des quartiers comme celui des Prairies, qui compte 60% d'ouvriers et d'employés pour 14% de cadres, ingénieurs, agents de maîtrise et techniciens, et dont le majorité des habitants résident en HLM. Pratiquement entouré de voies de communications routières, ferroviaires et fluviales, c'est cependant un quartier bien desservi et proche du centre ancien de la ville. Il présente cette homogénéité visuelle des quartiers où ont été édifiés rapidement, des années 1950 aux années 1970, des logements destinés à accueillir des milliers de personnes, dans des immeubles identiques et confiés aux mêmes gestionnaires. Ces tours, ou, dans d'autres quartiers, ces barres, qu'on ne peut englober dans son champ de vision qu'en les regardant de loin, contribuent à véhiculer

une image stéréotypée des « banlieues », qu'elles invitent à percevoir
à leur échelle, massive, uniforme, alors que circuler dans un quartier conduit à percevoir les mille détails qui le rapprochent ou le distinguent d'un autre, de tous les autres. A pied, c'est presque nécessairement par la placette bordant la gare qu'on pénètre dans le quartier. C'est un lieu de rendez-vous ou de rencontre fortuite, où l'on s'interpelle et se salue. Des salariés de retour du travail, des élèves rentrant du lycée y croisent des mères de famille faisant leurs courses et des jeunes gens en discussion. Les groupes se mélangent peu, mais se côtoient sans tension. Quand un jeune homme, un soir, fait mine d'exiger un droit de passage à la porte de la gare, disant à deux jeunes femmes: aujourd'hui, c'est

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cinquante francs l'entrée, il met fin de lui-même à sa plaisanterie en s'effaçant pour les laisser passer7. Une rue commerçante mène au cœur du quartier. Des commerces de bouche, puis la halle du marché où, deux matinées par semaine, on vend fruits et légumes, viande, produits alimentaires divers, vêtements et accessoires variés, coupons de tissu. Des stands proposant livres et cassettes sur l'islam, chapelets, keffiehs et foulards islamiques, voisinent avec d'autres, exposant des répliques de maillots de grandes équipes de football pour enfants ou des survêtements à l'effigie de personnages de séries pour la jeunesse. Plus loin se trouvent une crèche, un poste de police et un ensemble de bâtiments bas où sont installés, à côté d'un parking, des commerces variés: supermarché « discount », épiceries, boulangerie, boucheries, pharmacie, antenne de la Poste, assureur, auto-école, coiffeur, maison de la presse, boutique proposant des communications téléphoniques ou par Internet, et un bar PMU au sol jonché de bulletins de tiercé. On n'y vient pas seulement faire ses courses, mais aussi s'asseoir sur le rebord des jardinières et discuter entre hommes âgés ou entre mères de famille; les jeunes y passent aussi mais s'y arrêtent moins souvent. Au-delà, des tours; des hommes d'une trentaine d'années assemblés dans certains halls, des petits groupes parfois plus jeunes discutant autour des voitures dans les parkings, des garçons d'une vingtaine d'années assis sur le muret longeant le trottoir ou adossés sur les barrières en bordure de rue. Plus loin, quelques rues pavillonnaires, sans commerces sinon quelques bars pour habitués, mènent à des zones industrielles. Les équipements, comme dans d'autres quartiers de Villevernay, démontrent cependant que la commune et les services publics ne délaissent pas le quartier des Prairies. La majorité des immeubles ont été rénovés assez récemment, et tous les halls sont équipés d'un digicode et d'un interphone. Quelques tags et graffitis, souvent des tentatives maladroites qui révèlent la grande jeunesse de

7 Les passages en italique sans guillemets sont des restitutions, à partir de mon journal de terrain, de propos entendus à l'accompagnement scolaire ou dans la rue; les guillemets sont réservés aux extraits d'entretiens enregistrés.

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leurs auteurs, quelques fresques réalisées pour le compte de l'office HLM par une association de grapheurs. A l'heure de pointe, chaque RER déverse des dizaines d'habitants rentrant du travail, qui remontent la rue menant à la gare et se dispersent dans le quartier. Quelques jeunes ont une allure d'étudiants, suivent une mode, mais pas celle des marques sportives. Une mère ramène sa fille d'un cours de guitare, un jeune homme transporte dans des sacs plusieurs boîtes de jeux de rôle, des femmes en tailleur et des hommes portant une cravate rentrent du travaiL.. A cette heure, le cliché du quartier de banlieue se dissout dans la diversité réelle des habitants. Au fur et à mesure des retours, les fenêtres des tours s'allument. Des habitants promènent leur chien, d'autres rentrent d'une activité extérieure tardive ou sortent. Parfois, encore tôt dans la soirée, des échos de rap descendent d'une fenêtre, se mêlant au bruit d'une partie de football nocturne, mais on peut aussi entendre du jazz, une chanson de Barbara ou du raï. L'attachement au quartier, au passé et au présent

Beaucoup d'adultes se disent attachés à Villevernay, comme madame Douiri8, qui y est arrivée dans son enfance: « J'aime bien! Je sais pas, j'aime bien Villevernay. Peut-être comme je suis venue petite... ». Ses parents font partie des nombreux Algériens qui se sont installés à Villevernay pendant et peu après la fin de la guerre d'indépendance algérienne, l'une des multiples générations de migrants qui ont contribué au peuplement de cette commune. A la fin des années 50, mois de 10% de la population des Prairies était native de Villevernay: beaucoup venaient de province, quelques-uns de l'étranger ou des pays colonisés. Les Prairies présentaient alors une trame urbaine assez anarchique, mêlant pavillons ouvriers, petits immeubles et terrains à viabiliser. L'aveuglement des pouvoirs publics face à la dimension familiale et permanente de la migration entraînera le développement de bidonvilles, qui ne seront « résorbés », selon le vocabulaire officiel, qu'à la fin des années 1970. Des cités de transit subsisteront jusqu'au milieu des années 1980.

8On trouvera en annexe une présentation

des personnes mentionnées

dans le texte.

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Halima Douiri a grandi dans les bidonvilles; après son mariage, elle a obtenu un appartement dans une autre commune, mais quand, quelques années plus tard, elle a eu la possibilité de revenir à Villevernay, dans le logement qu'elle occupe encore aujourd'hui, elle n'a pas hésité. Elle a vu s'édifier le quartier tel qu'il est aujourd'hui: « [...] ces tours, elles existaient pas, moi, quand je suis arrivée, toutes ces tours, y en avait pas. C'était des zones pavillonnaires, on a vu monter toutes ces... On a retiré les pavillons, ils ont mis des tours... ». Beaucoup d'habitants sont issus de ces familles migrantes algériennes enracinées dans cette ville: ils y sont souvent nés, y ont eu leurs enfants, et, du fait des logiques migratoires, il n'est pas rare qu'une partie de leur famille y réside. Des migrants plus récents ont suivi le même chemin, comme les parents de Wahid et Zakia Ben Ouadah, arrivés en 1980 : six des sœurs de leur mère, certains de ses frères, les parents et une sœur du père vivent dans le quartier. Quand les enfants prennent leur indépendance, il n'est pas rare qu'ils restent également à Villevernay, s'ils peuvent s'y loger. Ceux qui ont connu les bidonvilles expriment parfois leur nostalgie de relations sociales que leur mémoire embellit certainement. Mme Douiri, qui était enfant durant la guerre d'Algérie, racontant des souvenirs de violences policières, affirme cependant que le racisme n'existait pas à cette époque et qu'elle n'y a jamais été confrontée. Sans doute la génération de ses enfants, née en France, dont des membres ont pu suivre des études, est-elle dénigrée sur un autre mode que celui réservé aux migrants récents, dont les conditions de vie précaires sont souvent attribuées, au moins en partie, à un «mode de vie» ou des «coutumes» jugées « inadaptées» à la vie en France. Les anciens du bidonville se sont parfois davantage sentis stigmatisés par leurs conditions de vie et les préjugés que celles-ci entraînaient que directement par leur origine, quand bien même c'était largement au nom de celle-ci qu'ils étaient assignés à cette position marginale et misérable. La perpétuation du racisme, dont aucune preuve d'enracinement ne vient à bout, rend manifeste sa dimension essentialiste. Certains discours valorisent finalement ceux qui ont migré durant les «trente glorieuses» et ont travaillé dans des conditions très dures sans se plaindre, pour mieux dénigrer leurs

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descendants qui porteraient atteinte, par des comportements déviants, à la «respectabilité» des classes populaires. A la limite, l'accès à des conditions de vie similaires à celles de l'ensemble du monde ouvrier, combiné aux difficultés que rencontre celui-ci, est l'une des sources de renouvellement des jugements racistes9. On comprend alors cette nostalgie d'une époque où les migrants pouvaient espérer que leurs enfants seraient mieux acceptés qu'eux. Aujourd'hui, les bidonvilles constituent un passé pas entièrement méconnu, mais manifestement flou, voire occulté.

Cependant, le sentiment de vivre

«

à part» persiste. Les parents que

j'ai rencontrés déplorent les réactions incrédules, ennuyées voire ironiques de leurs enfants adolescents face à leurs récits. Au cours d'une séance d'accompagnement scolaire, Yasmina, une vacataire vivant à Villevernay, est incapable d'expliquer clairement à Amandine, élève de seconde qui lui demande des conseils pour un exercice de géographie portant sur le tiers-monde, ce qu'est un bidonville. Elle parle de quartier très pauvre, pas avec des maisons riches; l'adolescente s'exclame Ah, c'est comme ici, alors! Yasmina nuance son propos et estime un peu plus tard qu'on est mille fois mieux dans une HLM que dans un bidonville, mais jamais il ne sera fait explicitement référence aux bidonvilles qui ont existé à Villevemay et ailleurs en France. Les adolescents parlent de la ville au présent: ses HLM déjà bien vieux à leurs yeux, ses équipements sportifs, dont certains en libre accès, qui font dire à Mansour, utilisateur assidu, que «par rapport à d'autres villes qui n'ont pas de terrains de foot, de terrains de tennis, c'est tranquille, ici. Ils pensent à nous. », sa bonne desserte par les transports en commun, alors que dans d'autres villes de banlieue, la RA TF, ils connaissent pas. C'est un quartier populaire, mais pas le plus stigmatisé de la ville. D'autres, et quelques cités en particulier, concentrent les chiffres les plus extrêmes. En réalité, cependant, la différenciation sociale se fait à un niveau bien plus fin : telle cité, telle tour, telle cage d'escalier sont réputées « tranquilles» ou « difficiles », on les refuse
9 S. BEAUD,M. PIALOUX:Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999, pp 375415.

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ou on les demande spécifiquement en cas de changement de logement au sein du quartierlO. Les habitants des Prairies peuvent ainsi montrer du doigt un quartier voisin, le plus défavorisé de la ville, et plus particulièrement l'une de ses cités, lieu notoire de trafic de drogue où la police a parfois saisi des armes à feu lors de perquisitions. A l'intérieur de leur propre quartier, ils distinguent des lieux à éviter. Quand Chérifa, intervenante au soutien et professeur nouvellement nommée au collège du quartier, demande à Zakia et Natacha si elles connaissent les Alouettes, une cité excentrée, les deux adolescentes donnent une réponse sans ambiguïté: oh là là, dit Zakia, tandis que Natacha imite théâtralement un frisson de peur. Ça craint ?, demande Chérifa. Oui, ça craint, répond Zakia, tandis que Natacha explique qu'une amie de sa mère y a été agressée. Ailleurs, les trafics sont notoires: quand Frédéric, un intervenant, apprend que Samira envisage une carrière dans la police, il l'imagine exploitant sa connaissance du quartier pour traquer les revendeurs de cannabis: ouais, les gars de la tour Noroît, je sais ce que vous faites! Il est vrai qu'aux Prairies, le trafic de cannabis est peu discret. Dans le hall de la gare, le soir, les fumeurs de joints ne se cachent pas. Un soir d'hiver, un jeune homme assis sur un muret en bordure de rue, constatant que je ne suis pas du quartier, m'aborde et me propose explicitement sa marchandise. Devant mon refus, il poursuit calmement la conversation, expliquant en particulier qu'il a longtemps fréquenté le soutien scolaire, mais qu'ayant été orienté en BEP il n'a plus vraiment de travail nécessitant de l'aide. Il ne semble manifestement pas inquiet à l'idée que ses activités, menées à une cinquantaine de mètres du commissariat implanté dans le quartier, puissent être connues, et cherche même à obtenir mon numéro de téléphone! Les Prairies constituent donc un cadre où prévaut pour l'heure un équilibre entre activités légales et illégales, calme et éléments de tension, dévalorisation et attachement au quartier. Cette situation n'a rien de figé: durant les années 1980, les Prairies ont fait
la

M. OBERT!: « L'analyse localisée de la ségrégation
127-143: pp. 139-140.

urbaine », Sociétés contemporaines

22-23,1995:

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partie des quartiers ravagés par l'héroïne, et si les émeutes de novembre 2005 ont peu touché la ville, toutes les évolutions y restent possibles.
JEUNESSE ET APPARTENANCES

De même qu'il faut prendre garde à l'homogénéisation qu'induisent les qualificatifs spatiaux, «banlieue », «cité» ou « quartier », on doit se souvenir que « la jeunesse n'est qu'un mot », comme le disait Bourdieu et comme le confirment les travaux portant sur les âges de la vie. Ici, je parlerais plutôt d'adolescents, terme luimême imprécis, pour désigner des personnes âgées de 15 à 20 ans, ou de lycéens, quand telle est leur situation scolaire, et de jeunes adultes pour les 20-30 ans, mais ce ne sont que des éléments parmi d'autres de leur position sociale, de même qu'ils ne représentent qu'une partie de leur classe d'âge. La population juvénile, surtout celle des quartiers populaires, a toujours été considérée comme potentiellement déviante. Ce soupçon de déviance pèse également sur les populations migrantes ou minoritaires. Il conditionne donc la perception d'un groupe défini par le croisement plus ou moins strict de critères spatiaux, sociaux et d'âge. Pour leur part, les recherches en sciences sociales portant sur la vie juvénile l'abordent fréquemment sous l'angle de la sociabilité de rue et des conflits liés à l'occupation de l'espace public. Dans ce contexte, la jeunesse semble se confondre avec les jeunes hommes, surtout s'ils présentent des signes extérieurs d'adhésion à une« sousculture» spécifique, notamment dans leurs vêtements, leur langage et leurs pratiques sociales. Le terme «banlieue », aujourd'hui, et dans une moindre mesure le terme «jeunesse », renvoient souvent, de manière sousjacente ou explicite, aux« origines» d'une partie des habitants, qu'on tend à appréhender de plus en plus en termes religieux. On persiste ainsi à réduire les difficultés des jeunes descendants d'immigrés à un problème d'intégration, quitte à parler, après la «deuxième génération », de la « troisième génération» (la « quatrième» est sans doute pour bientôt !), les renvoyant à des origines que la plupart ne renient pas, certes, mais tout en faisant pleinement partie de la société française. 20

De fait, la majorité de ceux que j'ai rencontrés ont des parents ou des grands-parents nés en Algérie, au Maroc, en Tunisie, parfois en Turquie, et se disent parfois «Algériens» ou «Marocains », « Tunisiens », « Turcs ». Mais s'ils se réfèrent ainsi à une origine, ils se savent français, et le sont profondément, dans leur culture et leur façon de penser. La plupart d'entre eux se disent également musulmans, sans que leurs pratiques soient uniformes. Cette affirmation les conduit d'ailleurs fréquemment à se distancier des visions simplistes de l'islam répandues dans les médias. Rien n'est figé dans ces références pseudo-nationales et religieuses. Dans la mesure où ces jeunes se désignent et désignent fréquemment les autres en se référant à des critères d'origine (pays d'où sont originaires les ancêtres, appartenance «ethnique» ou « culturelle ») et accordent une importance manifeste à la langue de leurs ascendants, quelle qu'en soit leur maîtrise, on doit prendre en compte ce paramètre, mais pour ce qu'il est: un élément de discours parmi d'autres, non une essence. Appartenances et différences Les jeunes de ce quartier s'identifient dans une certaine mesure aux stéréotypes dont ils sont l'objet et livrent parfois un discours convenu, ou conforment leur manière d'agir à ce que l'on attend d'eux. Cependant, les possibilités d'appartenance sont multiples. Lycéens, « scientifiques» ou « littéraires », banlieusards de la région parisienne, et pour la plupart musulmans, pour certains également amateurs de football ou de danse, ils se rattachent alternativement ou simultanément, selon le contexte, à l'un ou l'autre de ces éléments de leur identité. Être différent c'est, selon les moments, être adulte, venir d'un autre quartier, de la banlieue d'une autre ville, avoir d'autres racines, ou tout simplement être un voisin, un ami parfois, du même âge et de même origine, mais avoir des habitudes différentes, ou être de l'autre sexe. Cette complexité de l'identité est sans doute particulièrement développée chez les jeunes,

si, comme Olivier Galland, on estime que « la jeunesse est ce passage
durant lequel vont se construire quasi définitivement, alors qu'elles sont encore en pointillés, les coordonnées sociales de l'individu. »11.
110. GALLAND: Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 1991, p. 61. 21

L'adolescence est aussi, de ce fait, l'âge où la différence sexuelle devient marquée et prend une autre valeur que dans les oppositions enfantines, mais aussi le moment où certains commencent à contester cette répartition conformiste des rôles, et constitue à ce titre une période extrêmement intéressante. Dans quelle mesure ces attitudes sexuées ou leur refus partiel influencentils le rapport à l'école et les projets d'avenir? Plus largement, comment contribuent-ils à définir le rapport de ces jeunes gens à la société, à travers les relations qu'ils entretiennent entre eux, avec leur famille et les différentes institutions dont ils dépendent? Quelle part les différences entre sexes tiennent-elles dans l'image qu'ils se font du monde? La conscience des origines sociales, ethniques, du quartier ou l'on vit est déjà développée à cet âge, mais le lycée d'enseignement général offre plus que le collège la possibilité de se frotter à des milieux différents, et l'autonomie, croissant avec l'âge, permet également des expériences nouvelles. Ces événements, eux aussi, sont susceptibles de modifier projets, rapports sociaux et vision du monde. Ces différents aspects du quotidien des adolescents s'entremêlent, jouent différemment chez les uns et les autres, tandis que les effets de mode, les caractéristiques communes des familles et de l'environnement, le conformisme tendent au contraire à homogénéiser les comportements12. Travailler avec des lycéens permettait aussi d'approcher la frange de cette jeunesse des quartiers populaires qui, suivant une

scolarité

«

normale », équivalente à celle de la plupart des membres

de sa génération, se trouve quotidiennement confrontée, au sein du système scolaire, à des personnes issues d'autres milieux, et peut elle-même envisager des destins variables et souvent un avenir hors du quartier et une forme d'ascension sociale. Pour eux, l'adolescence est l'âge des projets, ce qui est moins évident pour ceux de leurs camarades qui n'attendent plus rien de l'école. Aborder ces jeunes en tant que lycéens conduit à s'intéresser à la question du « genre» sous un autre angle: son rôle dans les

O. GALLAND,1991; H. LAGRANGE: es adolescents, le sexe et l'amour, Paris, Syros-La L Découverte, 1999. D. PASQUIER:Cultures lycéennes. La hjrannie de la majorité, Paris, Autrement, 2005

12

22

choix scolaires, voire dans les appréciations portées par les enseignants eux-mêmes13, est essentiel. C'est par la scolarisation que les adolescents sont confrontés à la société, celle des adultes comme celle de leurs semblables, et c'est souvent lors de cette période qu'est déterminée leur future place au sein de celle-ci. Le rapport à l'école permet aussi de comprendre comment est reçue la culture dominante, comment sont perçus le «savoir », les études, l'effort intellectuel, ce qui est considéré comme utile ou superflu, comment on arbitre entre goût et nécessité. Dans quelle mesure le sexe et les origines sociales et culturelles pèsent-ils dans ce domaine? Les trois facteurs s'entremêlent, chacun accentuant ou diminuant l'influence des autres. L'expérience scolaire conduit à faire de l'appartenance à une section, préparant à une série du baccalauréat ou à un diplôme de l'enseignement professionnel, un élément de l'identité que l'on affiche14. Or dans toutes les sections on constate un déséquilibre entre effectifs masculin et féminin. Cette tendance, déjà notable dans les sections générales, notamment sous la forme de l'opposition entre « scientifiques» et « littéraires» (cette logique des identités scolaires, parfois affirmées avec force, n'a que peu de rapport avec les goûts et les aptitudes de ces lycéens, qui n'apprécient pas forcément les domaines qu'ils valorisent) est particulièrement sensible dans les sections technologiques, regroupant principalement des élèves d'origine populaire. Pour l'année 2000-2001, les terminales S.M.5. (Sciences médico-sociales) comptaient 95,7% de filles et les terminales S.T.I. (Sciences et techniques de l'ingénieur) 92,5% de garçons. Sans surprise, les stéréotypes identitaires associés à ces différentes orientations sont fortement sexués. Une promotion scolaire marquée par le doute Les adolescents sont au cœur des contradictions démocratisation scolaire. L'objectif de conduire «80%
13C. ZAIDMAN : La mixité à l'école primaire, Paris, L'Harmattan,
14

de la d'une

1996.

F. DUBET : Les lycéens, Paris, Seuil, 1991.

S. ASSAL: Des lycéens sans histoires, école et famille du point de vue des jeunes dans une banlieue parisienne, 454 pages, thèse de sociologie, Université Paris 10 Nanterre, 2001.

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génération au niveau du bac », formulé en 1985, alors que seuls 30% des jeunes d'une classe d'âge obtenaient ce diplôme, puis la stabilisation progressive durant les années 1990 à une proportion de 60% de bacheliers par génération, ont posé le baccalauréat en diplôme de référence et multiplié les espoirs d'ascension sociale, qui se confondent souvent avec le refus d'exercer une profession manuelle. Au collège Jules Vallès, dans le quartier des Prairies, le taux de passage des élèves de troisième en seconde générale oscille autour de 55%, sachant qu'une partie des élèves, autour de 10%, est réorientée en fin de quatrième, en particulier vers la SEGP A de l'établissement (Section d'Enseignement Général et Professionnel d'Adaptation, destinée aux élèves en grande difficulté). Les résultats sont donc en dessous du taux d'accès en seconde générale et technologique par classe d'âge au niveau national quC depuis 1990, se situe autour de 57 à 60% (contre 40% en 1985)15,mais l'accès au lycée n'est pas impossible. Le lycée de Villevernay, le lycée Jean Perrin, accueille ensuite la plupart des élèves passant en seconde générale, même si certains optent pour d'autres établissements, pour des raisons stratégiques. Ils y retrouvent des élèves dont beaucoup vivent dans les mêmes conditions qu'eux, mais aussi une partie des enfants des classes moyennes et bourgeoises locales, bien que d'autres familles évitent ce lycée. Les «nouveaux lycéens» font désormais partie du paysage scolaire, et si aller au lycée reste pour la plupart d'entre eux le signe d'une relative réussite, pratiquement tous les collégiens et leurs parents visent cet objectif. Les orientations précoces vers l'enseignement professionnel apparaissent pour la plupart des familles comme un sort à éviter. Nombreux sont cependant les jeunes des milieux populaires qui se trouvent de fait dans des situations scolaires difficiles, pouvant conduire à une sortie du système scolaire sans diplôme, parfois sans une partie des connaissances les plus

15

P. ESQuIEU, P. POULET-COULIBANDO : « Vers un secondaire

de masse

(1985-2001)

»,

Données sociales 2002-2003, Paris, Insee, 2002.

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élémentaires. L'élévation du niveau moyen de formation rend plus sensible la cruauté du jeu de la sélection scolaire. Si tous les enfants n'adhèrent pas aux valeurs scolaires, loin de là, ils ont néanmoins conscience que leur avenir sera probablement conditionné par les diplômes qu'ils obtiendront. Plus les enfants des classes populaires accèdent au niveau du bac, plus ceux qui ne peuvent y parvenir se sentent dévalorisés, voire victimes d'une injustice, en tout cas écartés de ce que la plupart d'entre eux appellent couramment la voie « normale ». Cependant, dans le discours de ces jeunes, il ne semble pas exister d'opposition nette entre lycéens des sections générales, plutôt en réussite, et adolescents relégués dans les «mauvaises» filières. Les uns sont parfois les frères des autres, ils savent appartenir au même groupe social, ni leurs goûts, ni leurs aspirations ne diffèrent fondamentalement. Quelle que soit leur orientation, ils sont du même côté d'une autre ligne de fracture, celle qui relève des logiques territoriales, non seulement dans le fonctionnement de l'institution scolaire, mais dans les choix résidentiels des classes moyennes et aisées, qui aboutissent à la concentration des enfants des milieux défavorisés dans certaines écoles, où sont souvent affectés les enseignants les moins expérimentés. Les changements d'établissement, notamment le passage de l'école primaire au collège, puis du collège au lycée, qui permettent l'accès à un milieu où la ségrégation sociale et ethnique est atténuée, demandent souvent implicitement l'acquisition d'un rapport au savoir que beaucoup d'élèves n'ont pas pu développer. Entrer au lycée s'avère donc périlleux, et certains n'y trouveront jamais vraiment leur place. Comment l'école joue-t-elle, dans ces conditions, le rôle «intégrateur» que lui assignait Durkheim, sa capacité à assurer l'adhésion des élèves aux normes sociales16 ? La démocratisation scolaire génère paradoxalement des «exclus de

l'intérieur », d'autant plus stigmatisés que formellement, ils ont

«

eu

leur chance », et que l'absence de diplôme devient plus discriminante sur le marché du travaip7.

16

A. VAN ZANTEN : L'école de la périphérie, Paris, PUF, 2001, pp. 13-17.

17P. BOURDIEU, CHAMPAGNE:« Les exclus de l'intérieur P. Seuil, 1993, pp. 917-918. 25

», La misère du monde, Paris,

Le recours au soutien découle de cet allongement de la scolarisation, de cet accroissement des espérances scolaires, dont beaucoup de familles savent, parfois par expérience, qu'en rehaussant l'enjeu ils multiplient les risques. «Quelle que soit la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent, les parents savent le poids de la réussite scolaire, même si sa traduction en termes de compétition et en gestes concrets de placement scolaire est très diversifiée. L'école prend une part de plus en plus importante dans l'assignation des identités sociales. »18. Le soutien scolaire se développe, autant sous des formes commerciales qu'associatives, mais ces dernières, précisément nées dans les quartiers populaires urbains, restent davantage accessibles, financièrement et symboliquement, à leurs habitants. Si l'école n'est pas la même pour tous, l'accompagnement scolaire l'est donc encore moins. Les lycéens entrevoient également les risques des études supérieures; ils espèrent souvent trouver une place dans des filières techniques courtes, plus encadrées que l'université, manquant sans doute de prestige mais offrant des perspectives plus solides; mais tous les parcours ne s'y prêtent pas, et beaucoup entrent à l'université à contrecoeur.

18 GLASMAN,

2001,

p.23.

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