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Fluidité sociale et souffrance

De
284 pages
De la souffrance des habitants des banlieues à celle des personnes âgées, en passant par les thèmes de l'individu dépressif, du harcèlement, de l'exclusion, une plainte générale émane de toutes les fibres du social. L'absence de point fixe au sein de notre société rend particulièrement problématique la construction de la confiance en l'autre ou du vivre ensemble. La souffrance face à la question du lien social paraît caractéristique d'un contexte de fluidité et de valorisation de la réalisation de soi.
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Introduction

Quand on écoute l’homme d’aujourd’hui, on ne peut qu’être frappé par la multiplicité des plaintes. « Tout » devient en quelque sorte objet de plainte : travail, non travail, délocalisations, incivilités, enfants difficiles, professeurs non respectueux des parents et inversement, cadres submergés par le travail et le stress, qualité de la nourriture, etc. La liste n'est pas exhaustive. La plainte exsude de toutes les fibres du social. Elle circule dans le champ social. Elle est au cœur de ce champ. Le thème de la souffrance occupe une place de plus en plus centrale dans les réflexions sociales, qu’il s’agisse de « la misère du monde » (Bourdieu), de la souffrance au travail (Desjours), du burn-out ou de la fatigue professionnelle, de l’échec scolaire, etc. Cette question irradie de multiples discours ou pratiques depuis les interventions dans les quartiers en difficulté en passant par la souffrance du malade, le stress post-traumatique, la souffrance des victimes, etc. Le but de ce livre de « visibiliser » cette souffrance, à première vue multiforme. La question essentielle n’est pas de se demander : « Y a-t-il plus de souffrance aujourd’hui qu’hier ? », car à question aussi générale, on ne peut répondre que par des évidences, ou par des a priori Elle est plutôt de s’interroger sur l’émergence et l’importance prises par cette question. Si cette question s’avère décisive, si elle est placée sur le devant de la scène, c’est parce que l’individu est confronté à une terreur existentielle, à l’angoisse de la désassociation. Ce que suggère cette plainte, c’est la confrontation à l’angoisse de la rupture, ou l’angoisse liée à la perte des repères nécessaires au choix d’objet. L’homme contemporain est confronté à la difficulté de vivre dans un monde dépourvu de fondements solides et stables. Il doit s’adapter aux idées d’instabilité, de multiplicité, de métamorphose. Il doit sans cesse inventer des solutions flottantes, mobiles et plurielles. Dans un tel contexte, il doit faire preuve de créativité, d’imagination, notamment ruser, bricoler, alors que bien souvent, il se sent démuni. L’enjeu principal, pour la

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majeure partie des individus, du moins dans les pays riches et démocratiques, n’est plus de s’arracher à des traditions, de renverser un ordre autoritaire ou contraignant, de lever des interdits, des entraves ou des rigidités. Plus pressantes sont les préoccupations qui portent à s’arranger avec les conséquences problématiques de la liberté (difficulté des relations, déficit du rapport à l’altérité, anxiété et angoisse, stress et pression, fluidité et liquéfaction des points d’appui, incertitude ou état d’indéfinition…). La construction du vivre ensemble serait une difficulté majeure d’aujourd’hui. Selon toute une perspective sociologique contemporaine, nous serions dans une société de liaison (de Singly), réticulaire (Castells), liquide (Bauman), réflexive (Ascher). Sans nier les divergences conceptuelles, ou encore les tonalités optimistes ou pessimistes de ces analyses, une interrogation commune apparaît : l’enjeu de la construction des liens ; un aspect des difficultés contemporaines résidant dans la mobilité, la multiplicité, la fragilité de ceux-ci. Des chercheurs abordent ces problèmes à partir de la catégorie de l’anxiété (Giddens), de la fatigue de soi (Ehrenberg) ou encore de l’ennui (Nahoum-Grappe). La sociologie de la vie quotidienne nous offre des outils intéressants pour l’élucidation de cette plainte. Plus précisément, le concept de transaction, proche en cela du concept d’intermonde, élaboré par Danilo Martuccelli (2005) permet de comprendre que l’action est davantage le résultat d’un compromis temporaire, empli d’une virtualité d’écarts, que le rajustement constant des pratiques entre l’acteur et l’environnement. L’analyse de la construction des microcompromis structurant la quotidienneté constituera le point de départ de notre perspective analytique. Cette construction prend toute son importance dans l’ultramodernité, que nous réfléchirons à partir du modèle cybernétique et de la métaphore de la fluidité. Dans un tel régime, la vie sociale se présente sous les traits d’une construction incertaine et précaire, en tension entre des exigences tout autant incertaines et précaires. Pour aborder ce phénomène, nous avons lié trois outils théoriques : les concepts d’action réciproque, de forme et de vie (Simmel), de transaction (Remy), de paradoxe (Barel). Simmel

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part de l’idée que l’individu est un être de tensions, les formes assurant la gestion des tensions. La transaction est à la fois une forme de sociabilité et un concept analytique permettant une opérationnalisation de l’approche simmelienne. Le concept de paradoxe permet de mettre en évidence une dimension spécifique des transactions : leur aspect double. A partir de la « sociologie des espaces potentiels » (Belin), il nous semble intéressant d’enrichir cette matrice théorique des concepts d’espace potentiel et d’objet transitionnel. L’espace potentiel est une aire de jeux permettant de se relationner aux autres et au monde et dont la richesse conditionne la créativité de nos expériences et partant, l’intérêt que l’on peut trouver à la vie. Ces concepts trouvent leur origine dans la psychanalyse winnicottienne. Donald W. Winnicott analyse l’importance de la richesse de cet espace, lié à la présence d’une mère bienveillante. Le mérite de Belin est d’avoir problématisé ces notions dans le cadre de la réflexion sociologique. Les concepts de jeu et de créativité prendront toute leur importance dans ce cadre. L’idée qui sous-tend la recherche sur la dynamique de la souffrance dans le contexte social d’aujourd’hui est que les conditions de la transaction sont mises à mal. Les transactions deviennent incertaines, vulnérables. Il y a une souffrance sociale liée à la précarisation des compromis entre la liaison et la séparation et de la confiance de base. L’écoute des paroles contemporaines fait, en effet, apparaître des questions récurrentes : comment protéger son territoire, tout en n’humiliant pas l’autre ; comment affirmer l’autorité tout en permettant une « libre » expression ; comment construire une relation de confiance (avec ses enfants, ses clients, ses élèves, les parents d’élèves, etc.) ? Comment gérer la proximité/distance ? Un article de presse, parmi de multiples autres, permet de concrétiser ce propos. Dans une première partie, le journaliste aborde la question des « très bons élèves angoissés ou dépressifs» et ensuite les effets de la dilution des conflits entre parents et enfants. Un psychiatre dégage de grandes tendances : « Cela va de l’angoisse très envahissante à l’état dépressif en passant par des addictions à la drogue et à l’alcool, les troubles du comportement alimentaire ou encore les tentatives de suicide, avec pour

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dénominateur commun le surinvestissement scolaire » (Le Figaro, jeudi 26 mai 2005). Toujours dans le même journal, on peut lire : « Les conflits d’autorité ont cédé la place à des dépendances en tous genres : nourriture, drogue, alcool. Un nombre croissant d’adolescents connaissent des difficultés d’ordre psychiatrique, telles que la schizophrénie, mais aussi et surtout des troubles du comportement alimentaire (anorexie, boulimie…) et des troubles sévères de la personnalité. L’évolution de ces pathologies addictives est très nette au point de supplanter les pathologies névrotiques. Plus de dépendance, de violence, de tentatives de suicide qui ne sont pas étrangères à la complexité du modèle familial. Séparations précoces, recompositions importantes, crise de l’autorité parentale… autant de facteurs qui tendent à faire disparaître les repères éducatifs et les cadres qui, pour un adolescent, sont très structurants ». Un autre psychiatre note que « les vrais conflits d’autorité qui caractérisaient autrefois la crise de l’adolescence cèdent aujourd’hui au conflit de dépendance. Au lieu des claquements de porte et des coups de gueule, on intériorise sa colère, on l’exprime par l’anorexie, la boulimie, les « toc » ... L’étudiant dépressif « surinvestit », ne peut créer de la distance. Les relations entre les parents et les adolescents se caractérisent par une déstructuration des cadres et le rejet du conflit. Or, comme le souligne Simmel, le conflit est une forme de sociabilité, il suppose de la liaison et de la séparation. Plus globalement, on remarque, à partir de ces deux exemples, une précarisation du « Pont » et de la « Porte ». Ces extraits montrent que la gestion des tensions paradoxales, de la liaison et de la séparation, du dedans et du dehors, du social et du psychique, en d’autres termes, le paradoxe de l’auto-production sociale est un problème décisif. Ce qui allait de soi, dans les mondes traditionnel et moderne n’est plus une évidence. Les nouvelles questions sociales - civilité, harcèlement, victimisation, excès, compulsion, adduction - ont comme dénominateur commun cette question de l’articulation entre le social et le psychique, entre le pont et la porte.

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Selon des variables sociologiques (par exemple : le statut professionnel ou l’exclusion du circuit du travail, le sexe, les études, etc.), la souffrance sociale prendra peut-être des aspects différents. Ainsi, par exemple, l’angoisse et l’état dépressif chez de « trop bons élèves» peuvent avoir pour dénominateur commun le surinvestissement scolaire ; l’anorexie se retrouve plutôt chez les étudiantes, la fatigue professionnelle chez les infirmières, le burn-out chez les travailleurs sociaux, la souffrance de l’excellence chez certains cadres, la souffrance de l’exclusion chez les «exclus», etc. Il serait intéressant d’analyser la trajectoire des individus, les conditions de travail, les idéologies professionnelles, etc. Au-delà de ces traductions, on peut essayer de dégager - et ce sera notre objectif - les spécificités du contexte macro social, source de souffrance sociale. Nous ne sommes pas éloignés du point de vue de la sociologie des maladies mentales construite par Roger Bastide (1965). Celui-ci soulignait déjà des différences dans les types de troubles mentaux selon des critères d’âge, de sexe, d’appartenance culturelle, d’homogénéité ou d’hétérogénéité culturelle. Toutefois, précisait-il, le contexte macrosocial, le type sociétal - solidarité organique ou mécanique, capitalisme industriel, etc. - pouvaient expliquer, au-delà des différences, des traits communs aux différentes maladies mentales. La précarité transactionnelle est à relier à la contradiction entre une culture «héroïque» du sujet et une structure des rapports sociaux et des opportunités qui menacent ce même sujet de destruction et de souffrance. La précarité transactionnelle est caractérisée par une précarité au niveau du monde commun - un phénomène de déréalisation - un ébranlement des civilités, une atteinte à la confiance de base. Cette précarité a une dimension psychique : la souffrance. La souffrance est inséparable du mal par opposition au désirable. Le mal est l’inintégrable, l’insupportable, le « ce à quoi on ne peut donner du sens », ce qui est inappropriable, le monstrueux, le « ce qui n’a pas de place ». Cette contradiction entraîne aussi l’émergence d’une obsession du mépris, de la non-reconnaissance, d’une invalidation personnelle. Les rapports sociaux sont transformés en épreuves individuelles. L’attention portée à ces épreuves, à la question de

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la souffrance s’inscrit dans une redéfinition de l’expérience en société. Dans un contexte de modernité, la souffrance est soustraite de l’espace public, elle est privatisée. En 1847, lors d’une séance consacrée à la douleur, ayant lieu à l’Académie des Sciences, un médecin français, Magendic, déclara : « Que les gens souffrent ou non, en quoi cela peut-il intéresser l’Académie des sciences ? » De même, parler en termes d’exploitation suppose une tout autre perspective, centrée sur des enjeux socioéconomiques. Par contre, dans ce qu’Anthony Giddens nomme « la radicalisation de la modernité », la souffrance est exposée. Elle est devenue un objet social opérateur de lien à partir duquel se redéfinissent du soi et un monde commun. Un nouvel espace public est peut-être en train de se structurer : il met plutôt en relief la subjectivité commune des personnes que l’objectivité des intérêts contradictoires ; il tend plus à fabriquer de l’autonomie qu’à résoudre les conflits. Selon notre hypothèse, il y a un lien entre la structure des rapports sociaux et la valorisation de l’individualisme d’une part, les caractéristiques de la transaction d’autre part. La métaphore de la fluidité permettra de préciser cette hypothèse. Le monde contemporain est un monde connexionniste, fluide ou liquide, sans point fixe, négociatoire et hybride. La fluidité (ou flottaison, liquidité, instabilité) du contexte social rend particulièrement problématique la construction de la confiance en l’autre ou du vivre ensemble. Le social, le culturel, la personnalité sont caractérisés par un principe d’indétermination. La fluidité suppose un individu en état de flottaison sociale. L’individu est dans une situation d’indétermination structurelle, de perte des repères et d’incohérence. Les individus sont mobiles et détachés les uns des autres. Cette indétermination se combine avec une valorisation de l’émotionnalisme solipsiste (authenticité, réalisation de soi). Les rapports sociaux sont précaires, vulnérables. Il y a une perte des fondements, une précarisation des conditions de la confiance, caractérisée par la difficulté de construction des microcompromis ou des stratégies doubles. Nous sommes dans le registre de l’angoisse.

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Précisons que la fluidité est un phénomène paradoxal. Elle libère des carcans collectifs mais elle rend aussi plus vulnérable, elle particularise les biographies individuelles mais dans une forme de destin collectif. Elle produit aussi des effets contrastés : elle permet à certains d’exprimer leur identité et d’échapper aux contraintes collectives mais, pour d’autres, elle signifie segmentation, fragmentation, précarité, isolement, perte de protections. Afin de mieux saisir cette problématique, nous allons la situer par rapport aux lectures de la vie sociale. A chaque époque, la façon dont l’espace social est lu et dont sont définis les modes d’intervention visant à le transformer constitue un éthos, autrement dit une manière culturellement codifiée et historiquement située de considérer les choses qui nous entourent et notre place dans le monde. Ethos qui caractérise une période et une société, et qui révèle non seulement ce qu’il en est de la vie des hommes et des femmes, mais aussi ce qui fait le sens commun aussi bien que le regard savant. Ethos qui nous devient toutefois tellement familier, sorte de « seconde nature » à travers laquelle notre regard se pose sur les choses, que nous oublions qu’il est une construction dans laquelle nous faisons sens à certaines réalités et en occultons d’autres. La société moderne est structurée verticalement et à partir du conflit. Elle est étudiée à partir de l’opposition entre les paradigmes holistique et individualiste d’une part, de l’opposition entre les paradigmes de l’intégration et du conflit par ailleurs. Nombre d’auteurs (Touraine, Castoriadis…) ont pu insister sur l’importance du conflit dans la société moderne. La centralité du conflit dans ce type de configuration agit tant au niveau de la constitution de la société qu’au niveau de la structuration des psychismes individuels. Ces oppositions paradigmatiques sont entrecroisées et quatre familles de lectures se dégagent. Les problèmes sociaux sont définis, soit en termes d’une insuffisance du contrôle social, c’est la problématique de l’anomie, soit dans le cadre de logiques de désappropriation, c’est le thème de l’aliénation. L’analyse des phénomènes de déviance et les stratégies d’intervention sont peu ou prou inspirées de ce schéma. Dans le domaine des maladies mentales, les deux figures dominantes sont

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la névrose et la psychose. En criminologie, le « délinquant » sera typifié, à partir de l’absence de culpabilité. L’handicapologie définira le handicapé mental - la figure statistiquement dominante - à partir d’une insuffisance des ressources sociales et culturelles, une littérature importante sera consacrée aux notions de handicap social et/ou de handicap socioculturel. La métaphore des seuils sera utilisée dans l’approche de la pauvreté. Les termes de Quartmonde et/ou de sous-prolétariat, quant à eux, renvoient à la position dans les rapports de production. Dans la configuration actuelle marquée par l’individualisme et la déliaison, la question du « vivre ensemble » devient un enjeu central. Le paradigme analogique de l’horizontalité est spécifique aux analyses du vivre ensemble. Le glissement des conflits redistributifs aux enjeux liés au vivre ensemble ne doit pas être vu comme une substitution ou un remplacement. Il convient de ne pas durcir ou de ne pas dramatiser la distinction entre les enjeux liés à l’opposition entre la base et le haut, entre la société et l’individu, à la répartition de la richesse d’une part et les enjeux spécifiques à la liaison d’autre part. Il est bien évident que ces derniers ne datent pas d’aujourd’hui, tandis que les logiques du capitalisme mondial n’annoncent pas un estompement des conflits liés à la production et au travail. D’un côté, on constate de façon accrue que la question des enjeux socio-économiques, mais aussi institutionnels ne peut plus être traduite dans l’espace public sans tenir compte des enjeux liés, entre autres, à la question de la reconnaissance. D’un autre côté, les nouveaux enjeux, s’ils interfèrent assurément avec des questions d’ordre socio-économique, sont bien autre chose qu’une manière d’enrober le propos en donnant, si l’on peut dire, un look plus actuel et plus avenant aux luttes héritées du passé. En effet, en son cœur, la problématique du vivre ensemble porte sur des dimensions qui sont irréductibles aux anciennes catégories du conflit. Bref, si les enjeux du vivre collectif n’ont pas pour vocation d’annuler, ni même de déforcer les questions relatives à la répartition des biens matériels (salaires, avantages statutaires, sécurité sociale…), en revanche, les aspects «immatériels» d’une politique du vivre ensemble ne sont pas solubles dans les enjeux habituellement pris en compte par les politiques sociales et économiques. Dans la société moderne, le conflit, que ce soit

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dans le travail (le conflit social), dans la famille et au niveau de la personnalité (le conflit entre le surmoi et le ça) occupait une position structurante et dynamisante. La plupart des analyses de la société contemporaine tournent autour de l’idée que le conflit aurait, non certes pas disparu, mais changé de forme et de statut. Moins central et davantage disséminé, fuit comme point de fixation, il s’acclimaterait à des sociétés plus fluides et fragmentées, au sein desquelles les psychés doivent s’adapter aux processus de fluidité, d’instabilité, de multiplicité. Sur le plan des logiques sociales, la fluidité, la mobilité des acteurs dirigeants rend caduc le principe d’opposition. Sous l’angle des psychismes individuels, cette nouvelle configuration semble favoriser, selon certains auteurs, l’émergence d’une « nouvelle personnalité » affectée de troubles identitaires et relationnels (« individu incertain », « perte de la bonne distance »...) Les questions et les grilles d’interprétation sont forcément différentes. La référence n’est plus la verticalité et le conflit mais, pourrait-on dire, le dedans et le dehors, la socialisation et la non socialisation, l’ordre et le désordre, le social et le psychique, en bref, globalement, ce que Georg Simmel désigne par la métaphore du pont et de la porte, de la forme et de la vie. A la différence du conflit qui suppose une résolution, ou des contradictions qui supposent une synthèse, la tension est en quelque sorte indépassable. Des ponts doivent être jetés, des compromis provisoires doivent être créés, entre des acteurs dont les repères sont indéterminés, flottants. Le concept de paradoxe prend tout son sens : l’individu est dedans tout en étant dehors. Les sciences sociales se redéfinissent. Les paradigmes ne seront plus fonctionnalistes, conflictuels, mais « transactionnels » (Remy, Dubar, Bolle de Bal…) ou encore « expérientiels » (Dubet) ou centrés sur l’épreuve et la justice (Boltanski), ou sur les enjeux de reconnaissance (Honneth). Les analyses sociales (sociologie, psychosociologie...) s’inscrivent dans ces nouveaux paradigmes. Les névroses et psychoses n’occupent plus le devant de la scène et font place aux notions d’état limite ou borderline. L’accent sera placé sur les conduites compulsives, addictives, à risque. Certains groupes sociaux (homosexuels, population âgée, immigrés) seront, entre

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autre, analysés à partir des concepts de reconnaissance, d’estime de soi... La personnalité contemporaine sera abordée à partir de l’excès ou de l’insuffisance. La violence, le harcèlement, la victimisation, la fatigue professionnelle font partie des thèmes couramment traités. Ce que ces analyses montrent, le postulat sur lequel elles s’appuient, sans pour autant et la plupart du temps y faire référence, c’est le caractère insoutenable de la rupture du « compromis » entre le dedans et le dehors ou pour reprendre un tout autre vocable, de l’atteinte au jeu, à l’expérience, à la confiance de base. L’angoisse est l’aspect psychique de cet impossible compromis entre tensions paradoxales. C’est à ce niveau qu’apparaît la souffrance. Elle est liée à l’angoisse et est une catégorie analytique indispensable à la compréhension de la difficile gestion de la tension entre la socialisation et l’individualisation, difficile gestion spécifique à la fluidité sociale. La mise en scène de la souffrance, dans le récit social est à relier au passage des enjeux redistributifs aux enjeux identitaires. Plus précisément, dans ce régime de fluidité, l’exigence de créativité devient centrale. Etre créatif, c’est savoir gérer la tension entre la différence et la répétition, le stable et le nouveau, le rationnel et l’affectif. Etre créatif, c’est savoir investir dans le jeu social, tout en (re)créant de la distance. La créativité devient une exigence sociale, d’un autre côté elle est empêchée par la tension problématique entre l’acteur et le système, pour reprendre la formulation d’Alain Touraine, par cette « crise de la culture » dont parle Simmel. Selon celui-ci, dans les conditions de la modernité, le conflit immémorial entre la vie et les formes s’exacerbe jusqu’à provoquer le phénomène de « crise de la culture ». L’équilibre classique entre la vie et les formes est rompu. Deux processus se conjuguent : d’une part, Simmel observe une forme d’individualisme aporétique qui, au lieu de tendre vers l’unité / dualité de la vie, exalte son « authenticité », au mépris des formes de la culture, d’autre part, la période moderne serait marquée par une hypertrophie des formes objectivées et une propagation irrésistible des mécanismes régulateurs abstrait. En s’autonomisant

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selon une logique propre, les formes objectivées et les moyens abstraits formeraient le noyau dur d’un processus de rationalisation qui ne ferait qu’accroître l’écart séparant la vie et les formes. Ainsi l’aporie de la vie qui voudrait se suffire à ellemême est redoublée par le durcissement des formes contre lesquelles l’élan vient se briser. En bref, la souffrance correspondrait à une difficulté, parfois difficilement surmontable, de créativité, à un endommagement de cette créativité. Les concepts de transaction, de confiance, de jeu, de créativité et de paradoxe fourniront l’armature théorique. Ils permettent de comprendre comment est organisée la rencontre entre deux mondes, entre ces deux ordres ontologiques que sont le dedans et le dehors. La souffrance et l’angoisse qui lui est inhérente caractérisent l’intolérable que constitue l’affrontement entre ces deux ordres. Winnicott parle d’angoisse impensable. Le jeu comme médiation entre l’intérieur et l’extérieur comme espace de créativité se traduit dans un monde symbolique et des formes de civilité et les suppose. En d’autres termes, ils assurent la circulation entre la forme et la vie, l’universel et le singulier, les codes et les sentiments. Ils sont condition du « vivre ensemble ». L’envahissement du symbolique par le subjectif et la fissure des civilités correspondent à une panne de cette circulation ou à ce qu’Yves Barel appelle l’éclipse de la transcendance ou encore le vide social. Il y a vide lorsque ces modalités d’une gestion paradoxale entre l’intérieur et l’extérieur, l’universel et le singulier, n’opèrent plus. La souffrance est l’aspect psychique d’un vide social, propriété selon notre perspective d’une précarité transactionnelle. Travailler cette hypothèse suppose l’entrecroisement des paradigmes de la transaction et de la cybernétique. Ce dernier pense la « société » comme un ensemble multidimensionnel de nœuds définis par des rapports d’autonomie/dépendance, en d’autres termes liés et séparés et mobiles. La métaphore de la fluidité, opposée à celle de la région permet de développer le questionnement à partir du paradigme cybernétique. Le paradigme de la transaction, à partir des tensions entre le dehors et le dedans, le déterminé et l’indéterminé, l’ordre et l’aléatoire

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ouvre différents chemins analytiques. Il présente l’intérêt, selon la question de départ, de pouvoir être orienté, spécifié à partir de différentes matrices théoriques. A partir du moment où nous posons l’hypothèse d’un ensemble semi-cohérent, caractérisé par de l’indétermination ou par la connexion semi-aléatoire de logiques relativement floues, des questions telles l’investissement dans les enjeux, la confiance, la construction du compromis du monde commun, la gestion des civilités se posent. C’est pourquoi, après avoir élaboré notre hypothèse de la souffrance sociale comme traduction psychique du vide social, nous consacrerons un second chapitre à ce que nous dénommons une « conceptualisation complexe ». Nous mettrons en place un schéma qui fasse place au pluralisme explicatif et à la combinatoire. Le concept de paradoxe sous-tendra ce montage composite. A partir de là, nous aborderons la période contemporaine en introduisant la notion d’ultramodernité. Ce qui la définit par rapport à la modernité, c’est une rupture majeure avec celle-ci, compatible avec une continuité essentielle. Les questions de la « détraditionnalisation » et de la « désinstitutionnalisation » prennent tout leur sens. Le concept de réseau flux, le modèle d’une personnalité composite, incertaine et déconnectée symboliquement offriront différents points de vue combinés sous la forme de plans successifs. L’analyse à partir de la transaction suppose de s’intéresser à l’appropriation des différentes contraintes sociales et culturelles. C’est ce vers quoi nous nous orienterons en reprenant les acquis à partir des notions de monde commun et de civilité. La tension entre le public (l’apparaître, le monde commun) et le privé soustend cette approche. L’ébranlement du régime des civilités et du symbolique est, selon notre hypothèse, une conséquence de la fluidité sociale. L’autre ou l’extérieur représente une menace. Les civilités définissent des enjeux symboliques. Ceux-ci, nous dit Dominique Piérard (2007) sont nombreux et variés mais réduits à leur plus simple expression, ils se ramènent à deux besoins

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contradictoires : se valoriser aux yeux des autres et protéger son Moi et son intimité de leur regard. C’est toute la question de la transaction entre ces deux ordres ontologiques que sont l’extérieur et l’intérieur et de la précarité transactionnelle en régime de fluidité qui se trouve posée. Dans un dernier chapitre, nous reprendrons l’hypothèse du vide social.

Bibliographie. BASTIDE Roger (1965), Sociologie des maladies mentales, Paris, Flammarion, Nouvelle bibliothèque scientifique. MARTUCCELLI Danilo (2005), La consistance du social. Une sociologie pour la modernité, Presses universitaires de Rennes, coll. Le sens social. PIERARD Dominique (2007), Pourquoi la politesse ? Le savoir-vivre contre l’incivilité, Paris, Seuil.

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1. Hypothèse et conceptualisation

Chapitre I SOUFFRANCE ET VIDE SOCIAL En ultramodernité, l’individu est dans une situation de précarité transactionnelle. Sous des modalités diverses, l’enjeu prioritaire est de se lier tout en se séparant. Les dilemmes sont multiples. Comment s’attacher tout en ne restant pas immobile ou inversement ? Comment innover sans se perdre ? Comment créer de la limite sans pour autant entrer dans une logique de clôture ? Comment, alors que les cadres sociaux perdent de leur caractère d’évidence gérer la tension entre la proximité et la distance ou dans certains contextes assumer un rôle d’autorité compréhensive ? Comment construire un espace commun tout en étant libre ? C’est l’interrogation du livre de François de Singly, Libres ensemble (2000, p.7). « L’individu contemporain court après le bonheur. Il ne l’attrape que rarement pour longtemps. Car si la finalité de la course est très clairement fixée : se réaliser soimême, la nature exacte de l’exercice, en revanche, reste floue. Est-ce une course en solitaire pour que l’individu apprenne tout le long du chemin, en étant seul, à être lui-même ? Est-ce une course en équipe qui permet à chacun de donner le meilleur de lui-même par une saine émulation ? Le coureur contemporain ne le sait pas. Alors il oscille : quand il est en équipe, en couple, il rêve de pouvoir s’échapper afin de retrouver son indépendance. Il a peur, en restant avec son partenaire, de se perdre lui-même dans la comédie des rôles qu’on lui fait jouer. Quand il est seul, il se sent libre - valeur absolue - mais il redoute de ne pas parvenir, dans ces conditions, à être au mieux de sa forme ». Comment, en finale, construire un monde commun tout en étant soi ? Comment gérer la tension entre la socialisation et l’individualisation ? Nous sommes très proches de la question posée par Yves Barel au travers du concept de vide social. Le vide social ne

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signifie pas qu’il ne se passe rien, il se passe toujours quelque chose, mais le sens de ce qui se passe ne circule pas. Nous travaillerons l’idée que dans ce régime de fluidité qu’est l’ultramodernité, la construction des microcompromis structurant la vie quotidienne s’avère particulièrement incertaine, ce qui est au fondement de l’angoisse. L’individu est confronté au drame de l’épreuve de l’instabilité, plus que de l’incertitude, à la liquéfaction des fondements. Les questions existentielles, source d’angoisse portent sur le bricolage entre la liaison et la séparation, la fusion et la destruction, le centrifuge et le centripète. Nous avons affaire à une tension générique, abordée selon les analystes à partir de couples de tensions indépassables : identité/réflexivité (Kaufmann, 2004), nomie/anomie (Marquet, 1991), dogmatisme/scepticisme (Genard, 1992), dedans/dehors (Belin, 2002) etc. Le nœud du problème ne nous paraît pas résider pour l’essentiel dans l’incertitude. Bien sûr, une trop grande incertitude peut être, selon les ressources dont on dispose, difficile à gérer. L’individu peut être confronté à diverses alternatives ou bifurcations possibles, chaque choix apparaissant incertain. Ce qui est dramatique, c’est la brisure des fondements. L’anxiété se mue en angoisse laquelle correspond à une mise à mal des conditions de possibilité du « choix d’objet » et de la « relation d’objet » ou encore à une dangereuse proximité avec le réel conçu comme « point d’horreur » (ou insupportabilité de la vie). (Delchambre, 1999). L’angoisse est spécifique à la souffrance. Elle en est la dimension axiale. La souffrance sociale serait donc liée à la liquéfaction de la confiance en soi, dans les autres, dans l’organisation. La plainte sociale exprime ce vide social auquel se trouve confronté l’individu. Avant d’aller plus loin dans l’analyse, nous préciserons la notion de souffrance dans une perspective phénoménologique. UNE APPROCHE PHÉNOMÉNOLOGIQUE DE LA SOUFFRANCE La souffrance est fondamentalement liée au mal. (Levinas, 1999). Le mal est excès. « Alors que la notion d’excès évoque, d’emblée, l’idée quantitative d’intensité, de son degré dépassant

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la mesure, le mal est excès dans sa quiddité même. Notation très importante : le mal n’est pas excès parce que la souffrance peut être forte et, ainsi, aller au-delà du supportable. La rupture avec le normal et le normatif, avec l’ordre, avec la synthèse, avec le monde constitue déjà son essence qualitative. La souffrance, en tant que souffrance n’est qu’une manifestation concrète et quasi sensible du non-intégrable, du non-justifiable. La « qualité » du mal, c’est cette non-intégrabilité même, si on peut user d’un tel terme, cette qualité concrète se définit par cette notion abstraite. Le mal n’est pas seulement le non-intégrable, il est aussi la nonintégrabilité du non-intégrable […]. Dans l’apparaître du mal, dans sa phénoménalité originaire, dans sa qualité, s’annonce une modalité, une manière : le-ne-pas-trouver-de-place, le refus de tout accommodement avec une contre-nature, une monstruosité, le de soi, dérangeant et étranger. » (Op. cit.. pp. 153-154). La souffrance est excès. Souffrir, c’est toujours souffrir de trop. Le mal est excès de par sa non-intégrabilité. Le mal est intrinsèquement lié à l’injustice. Il y a injustice dès qu’une « action d’autrui ou de soi-même ne paraît plus validables, non pas seulement de son propre point de vue, mais du point de vue plus général qu’on prête à la communauté humaine dont on fait partie ». (Pharo, 1992 p. 250). Parlant de la maladie, Jean-Paul Valabrega (1962) souligne qu’elle se trouve entièrement assimilée au mal. « La maladie, c’est le mal ». Et la conception qui sous-tend ces croyances est une conception axiologique. Il y a là, souligne-t-il, un fonds anthropologique commun et universel. De cette conception axiologique, il résulte que la maladie puisqu’elle est le mal - est une punition. Châtiment pour avoir enfreint un tabou ou vengeance exercée par un ennemi, elle traduit, dans la conception primitive, une intention punitive ou agressive. Mais il n’y a pas lieu de penser que ces croyances appartiennent à un fonds révolu de l’humanité. Elles sont simplement devenues, nous dit Valabrega, « plus ou moins latentes ». L’angoisse est spécifique à la souffrance. Elle se caractérise par une impossibilité de projet dans le temps normal. C’est la disparition de toute occasion de projet, car projeter devient subitement absurde, qui marque la nouvelle modalité du temps. C’est aussi la disparition du monde commun réel en tant que

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confiance dans le déroulement de l’expérience de la quotidienneté. (Hüsserl, 1964) « La vie n’apparaît plus sous l’angle de son indéfinie efflorescence, de son perpétuel renouvellement. Je ne suis plus placé devant un trésor dans lequel on puise sans l’épuiser, qui réserve surprises et rebondissements ; je suis placé devant une limite que je ne puis contourner ». (Pharo, op. cit., p. 29) Métaphoriquement, alors que le regard, en temps normal est toujours porté sur la chose que l’on projette, subitement le projet devient impossible parce que le temps pour le réaliser manque, et le regard n’ayant rien en vue tombe dans le noir. L’angoisse enclôt. Le passé est un non dépassé. Le sujet reste continuellement sur un seuil de présent, sans jamais oser sauter le pas. Il est paralysé et ne prend aucun élan vers l’avenir. L’espace et la temporalité de l’individu sont totalement enclos sur eux-mêmes car il n’y a jamais de franchissement de la limite du seuil. L’angoisse ne peut passer pour un simple « état d’âme », pour une « forme de l’affectivité morale », pour une simple conscience de la finitude ou pour un symptôme moral précédant, accompagnant ou suivant une douleur que, à la légère, sans doute, on appellerait physique. L’angoisse est la pointe aiguë au cœur du mal. L’œuvre de Bruno Bettelheim est marquante à ce propos. Dans Le cœur conscient (1972), il décrit et analyse les expériences qu’il a vécues avec ses compagnons dans les camps de Dachau et Buchenwald. « Dans les camps, écrit-il, j’étais aussi témoin de changements rapides, non seulement du comportement, mais de la personnalité. Ces changements étaient beaucoup plus rapides et souvent beaucoup plus profonds que ceux que peut opérer une cure psychanalytique ». La séquestration n’est pas l’unique trait de l’expérience du camp de concentration; les conditions d’existence avilissantes, la menace constante de violence ou la violence effective des gardes, la rareté de nourriture et d’autres choses nécessaires au maintien de la vie perturbaient de façon radicale les formes habituelles de la vie quotidienne. « L’initiative » qui, selon Erik H. Erikson (1982) est au cœur de l’autonomie d’action chez les humains, fut très rapidement minée, de façon partiellement délibérée, la Gestapo força les prisonniers à adopter des comportements infantiles. « La plupart des prisonniers n’étaient jamais fouettés publiquement.

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