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DE LA FOLIE

Collection Psychanalyse et Civilisations Série Trouvailles et Retrouvailles dirigée par Jacques Chazaud

Renouer avec les grandes œuvres, les grands thèmes, les grands moments, les grands débats de la Psychopathologie, de la Psychologie, de la Psychanalyse, telle est la finalité de cette série qui entend maintenir l'exigence de préserver, dans ces provinces de la Culture et des Sciences Humaines, la trace des origines. Mais place sera également donnée à des Essais montrant, dans leur perspective historique, l'impact d'ouverture et le potentiel de développement des grandes doctrines qui, pour faire date, continuent de nous faire signe et nous donnent la ressource nécessaire pour affronter les problèmes présents et à venir.

Dernières parutions
L'instinct et l'inconscient, W. H. R. RIvERS, 1999. Hallucinations et délire, Henri EY, 1999. La confusion mentale primitive, Philippe CHASLIN, 1999. La réception de Freud en France avant 1900, André BOLZINGER, 1999. Récits de vie et crises d'existence, Adolfo FERNANDEZ-ZOÏLA,1999. Psychanalyste, où es-tu ?, Georges FAVEZ, 1999. Psychopathologie psychanalytique de l'enfant, Jean-Louis LANG, 1999. La figure de l'autre, étranger, en psychopathologie clinique, Zhor
BENCHEMSI, Jacques FORTINEAU, Roland BEAUROY (eds), 1999.

Première édition: Privat, 1972 @ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8344-5

Etienne Georget

DE LA FOLIE

Textes choisis et présentés par Jacques Postel

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

INTRODUCTION

A l'ombre des grands maîtres, Pinel, Esquirol et Royer-Collard, deux jeunes psychiatres apportent à la psychiatrie française du début du XIXc siècle les bases les plus solides: Antoine-LaurentJessé Bayle dont la découverte géniale de 1822 fut abusivement utilisée par les tenants d'une organogenèse intégrale des maladies mentales, Etienne-Jean Georget dont l'ouvrage «De la folie» édité en 1820 devait à la fois perfectionner et clarifier la nosographie héritée de Pinel, et bien limiter le champ de la psychose de celui des affections mentales symptomatiques de maladies organiques. L'essentiel était dit sur les domaines respectifs de la psychiatrie et de la neuro-psychiatrie, et sur leurs approches méthodologiques différentes, avant même qu'elles aient été ainsi dénommées. Ces pionniers attachant leur nom, le premier à la paralysie générale, le second à la stupidité devenue plus tard la confusion mentale primitive, n'avaient pas cinquante ans à eux deux. En effet, Bayle était né en 1799, et Georget, de quelques années son aîné, le 2 avril 1795. C'est à Vernon-sur-Brenne (Indre-et-Loire) que vit le jour celui dont nous présentons l'ouvrage qui devait le rendre célèbre à 25 ans: «De la folie ». Ses parents, «cultivateurs peu aisés », nous dit R. Semelaignet, n'acceptèrent pas sans réticence de le voir entreprendre des études médicales, d'abord à Tours, puis à Paris où, reçu interne le 29 novembre 1815, il entrait à la Salpêtrière qu'il ne devait plus quitter. Il mourut de tuberculose pulmonaire, le 14 mai 1828, à l'âge de 33 ans, et, selon un contemporain, «dans les bras de Monsieur Esquirol qui l'a pleuré comme un de ses enfants ».

1. Semelaigne (R), Les pionniers Baillière, 1930- Tome I, p. 188.

de la psychiatrie

française,

Paris

J.B.

8

DE LA FOLIE

UNE NOUVELLE

HISTOIRE

DE LA FOLIE

C'est donc dans le fameux service d'abord dirigé par Pinel, puis par Esquirol, que Georget fit la plupart de ses travaux. Il y rédigea sa thèse inaugurale «Dissertation sur les causes de la folie », soutenue devant la Faculté de Médecine de Paris le 8 février 1820, et dont l'essentiel se retrouve dans le deuxième chapitre de son

livre « De la folie» paru la même année.
«J'ai pour but, écrit-il dans l'introduction de cet ouvrage, en donnant une nouvelle histoire de la folie, non point de la faire plus fidèle que celles qui existent, mais de chercher à fixer le siège, à remonter à la source des désordres produits, comme on le fait pour toutes les autres maladies; de faire enfin, à cette affection, l'application constante des lois de la pathologie et de la thérapeutique générales» (p. VII de l'édition originale)2. Mais, après avoir critiqué et repoussé la plupart des théories admises jusque-là pour la pathogénie de l'aliénation mentale, il considère que celle-ci est une «affection idiopathique du cerveau ». Il en exclut donc tous les troubles psychiques que l'on peut observer au cours de certaines maladies organiques, en particulier fébriles. Dans ce cas, il ne s'agirait plus de «folie », mais de «délire aigu» où l'atteinte des fonctions psychiques ne serait alors que symptomatique. «C'est précisément là un des principaux caractères qui distinguent ces deux modes d'affection, que l'un soit direct et essentiel, et l'autre indirect et symptomatique »(p. 30Y. Quant à. la nature de l'altération cérébrale qui donne naissance aux divers symptômes de la folie, elle reste inconnue. D'ailleurs, ajoute-t-il, «nous ne chercherons point à pénétrer un mystère aussi caché. Nous nous contenterons, sous ce rapport, d'observer les phénomènes sans vouloir en expliquer la production» (p. 33)4. Il va reprendre les classifications nosologiques de ses maîtres, Pinel et Esquirol à qui d'ailleurs son livre est dédié. Il le fera en

2. Les références tirées de l'ouvra\te présenté renvoient à l'édition originale lorsque mention en est faite. Smon, elles renvoient à la nouvelle édition actuelle. 3. (voir: 2). 4. (voir: 2).

INTRODUCTION

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y apportant davantage de clarté et de précision, et surtout en n'y voyant pas des entités morbides absolument distinctes, mais plutôt des groupements de symptômes, des syndromes cliniques facilement reconnaissables les uns des autres: «M. Pinel a établi quatre genres d'aliénation mentale; le premier, désigné sous le nom de manie, est caractérisé par un délire général, sur tous les objets. Le second, appelé délire mélancolique, consiste dans un petit nombre d'idées fixes, dominantes, sans lesquelles la raison paraît plus ou moins saine. Le troisième, ou la démence, comprend l'affaiblissement sénile ou accidentel des facultés intellectuelles; enfin il a appelé idiotisme, l'absence complète, naturelle ou accidentelle, de l'entendement. M. Esquirol a adopté cette division à laquelle il a cependant apporté quelques modifications utiles. Il a désigné sous le nom de monomanie le délire mélancolique, parce qu'il n'est pas toujours accompagné de propension à la tristesses. Il a séparé de l'idiotisme (qu'il a appelé idiotie, parce que la première expression est en même temps un terme de grammaire générale) l'absence accidentelle de la pensée, qu'il a réunie à la démence, en la qualifiant alors d'aiguë. J'ai pensé que ces deux états étaient trop différents l'un de l'autre pour être réunis un seul genre, et qu'il était convenable d'en faire deux; la démence aiguë n'est point incurable, c'est un trouble intellectuel, qui guérit aussi bien que le délire maniaque. La démence véritable, au contraire, ne guérit jamais; le cerveau est usé par l'âge ou les maladies, et devient incapable d'exercer ses fonctions. Ce cinquième genre, que je propose d'établir, on aurait pu l'appeler imbécillité acquise, si ce terme ne l'eût pas trop rapproché de l'idiotie; on pourrait peut-être le désigner sous le nom de stupidité. Le mot exprime assez bien l'état du malade, et ne prête à aucune équivoque» (p. 44).

LA STUPIDITÉ ET SON DESTIN

Cette héritière de l'idiotisme acquis de Pinel, de la démence aiguë d'Esquirol va être tout spécialement bien décrite par notre auteur. Delasiauve qui plus tard la défendra, Chaslin qui la dé-

s. Le délire triste sera dénommé par Esquirol, «lypémanie It.

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DE LA FOLIE

nommera «confusion mentale primitive» n'auront rien à ajouter à la description clinique de Georget. Il en donne d'abord la définition devenue classique: «Absence accidentelle de la manifestation de la pensée, soit que le malade n'ait pas d'idées, ou qu'il ne puisse les exprimer» (p. 52). Ce deuxième point est à la fois nouveau et fondamental. Les aliénés stupides sont décrits, non comme réellement vidés de pensées, mais incapables de les extérioriser. Ils «paraissent It, c'est le terme utilisé, «être dans un état complet d'anéantissement moral» (p. 52), indifférents à l'entourage, insensibles, ne répondant pas aux questions. Adèle Foucher, la première malade décrite, «ne paraît même pas les entendre» (p. 52). L'atteinte essentielle touche la relation des patients avec autrui. Et «ce n'est qu'après la guérison qu'on peut savoir d'eux quel était le véritable état mental qui les affectait» (p. 52). On connaît le succès de la «stupidité» qui s'est imposée aux cliniciens malgré le refus de Baillarger qui, avec Griesinger, n'y veut voir qu'une forme stuporeuse de la lypémanie d'Esquirol (notre actuelle mélancolie). Delasiauve en revanche en défendra la spécificité dans une discussion poursuivie près de 20 ans avec son adversaire qui usera à son égard de procédés peu courtois. Et c'est Chaslin qui donnera finalement raison à Georget et Delasiauve dans son livre de 1895 sur la «Confusion mentale primitive ». Sans doute le fera-t-il avec des préoccupations par trop étiologiques. A sa suite, les neuro-psychiatres uniquement intéressés par la confusion symptomatique d'une intoxication ou d'une infection, ou d'un processus cérébral tumoral ou traumatique, la videront de toute son originalité psychiatrique. Malgré la fine analyse phénoménologique d'E. Minkowski distinguant bien la catégorie du vague de celle du confus, et du même coup l'état mental du schizophrène de celui du confus, malgré la description structurale d'Ho Ey assignant à la confusion un niveau bien particulier de déstructuration de conscience, l'affection si bien isolée par Georget sera écartée peu à peu d'une nosographie essentiellement soucieuse d'étiologie biologique. A tel point qu'elle a tout simplement disparu de la dernière nomenclature française des maladies mentales (I.N.S.E.R.M. 1968). Et comme l'ont bien montré G. Daumezon et ses collaborateurs6, cette éviction était

6. Daumezon (G.), Sanquer-Pogu (M.) et Sanquer (E.). Pourquoi la confusion mentale? Ann. médico-psychol. (1968) Il,710-716.

INTRODUCTION

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inévitable dès lors que la problématique spécifiquement psychiatrique, en particulier relationnelle, était escamotée dans une discussion uniquement centrée sur la causalité neuro-biologique du syndrome.

LA DISTINCTION ENTRE PSYCHIATRIE

ET NEURo-PSYCHIATRIE

Ainsi était oubliée la distinction soigneuse établie par l'interne d'Esquirol, entre le délire aigu symptomatique, éventuellement stupide, et la «folie », on dirait maintenant la «psychose », dont la stupidité est un «genre ». C'est après avoir décrit le délire aigu symptomatique, causé par: «1° Les affections graves du cerveau; 2° Les maladies des autres organes; 3° L'action de certaines substances sur l'estomac» (p. 110) qu'il tient, dans un tableau sur deux colonnes, à bien montrer les critères qui distinguent les deux domaines de la folie idiopathique (la psychiatrie) et des troubles mentaux secondaires (la neuro-psychiatrie). En les isolant, Georget reprend une vieille tradition médicale remontant à Cœlius Aurelianus. Celui-ci avait bien distingué et, opposé la «phrénésie» (phrénitis) à l'aliénation. Chez les phrénétiques, écrivait-il, la fièvre précède le délire. Chez l'aliéné, au contraire, il n'y a pas d'atteinte organiqu~ générale, et lorsqu'il y a de la fièvre chez le maniaque, elle n'est que secondaire à l'agitation. Mais cette distinction sera compromise dès la Renaissance, et pratiquement oubliée à la fin du XVIIIe siècle. On peut voir deux raisons à cet oubli: l'utilisation sur le plan pathogénique de la notion ambiguë de «sympathie»; la confusion sur le plan sémantique, en français, des deux sens du mot «délire », entre «delirium» (délire aigu) et délire-aliénation (délire chronique). Ni Pinel, ni son élève Esquirol ne résoudront cette ambiguïté. Leur schéma d'un mécanisme «sympathique» montrant l'action des passions sur le cerveau par l'intermédiaire des viscères était assez confus. Comme nous l'explique C. Sevestre7, pour Pinel les

7. Sevestre (C.). Le traité médico-philosophique sur l'aliénation centale de P. Pinel et la philosophie des lumières. Th. Méd. Paris 1968. I v. 93 p. ronéot.

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DE LA FOLIE

passions agiraient directement sur les organes viscéraux qui, à leur tour, par une «irradiation », réagiraient sur le cerveau. Cette théorie, qui préfigurait d'ailleurs celle sur l'origine périphérique des émotions de James et Lange, ne faisait qu'aggraver l'équivoque. En revanche, les Anglais distinguaient bien dans leur vocabulaire les «delirious states» (états délirants aigus), des «delusions» (idées délirantes, délire chronique), et les Allemands le « delirium» du «Wahn» correspondant au «delusion» anglais. Or Georget était un bon lecteur des psychiatres étrangers, en particulier allemands (Heinroth, avec qui il devait correspondre, allait d'ailleurs traduire son livre). Et s'opposant sur ce sujet directement à ses maîtres, il n'hésite pas après avoir rejeté la causalité «sympathique », dénonçant son confusionisme, à défendre la «nature idiopathique cérébrale de la folie ». Du même coup il lui semble indispensable de la démarquer, avec le plus de repères possibles des délires symptomatiques, de la phrénésie des anciens auteurs. On lira ce tableau exposant avec clarté les différents caractères distinctifs. Seule la démence pose à notre auteur un problème difficile à résoudre. Elle reste effectivement, avec son double versant de régression affective et de détérioration intellectuelle et instrumentale, à la charnière de la psychiatrie et de la neuro-psychiatrie. La lenteur de son évolution gêne aussi Georget qui a peut-être trop axé le champ des troubles mentaux symptomatiques sur le modèle du délire aigu;

.. . CONFIRMÉE PAR LA THÈSE DE BAYLE

Bayle qui a lu «De la folie» qu'il cite longuement au début de sa thèse sera moins embarrassé. Il rappelle que les phrénésies ne sont pas forcément aiguës. Certaines peuvent être chroniques. C'est justement le cas de la démence paralytique: l'arachnitis chronique est une affection grave des enveloppes du cerveau qui provoque une évolution démentielle. Il s'agit bien là d'une aliénation symptomatique. L'interne de Royer-Collard, terminant, dans la première partie de sa thèse inaugurale, sa remarquable description clinique et anatomique de la paralysie générale, n'hésite pas à écrire, avec beaucoup de modestie: «Voilà quels sont les phénomènes les plus essentiels de cette phrénésie chronique.

INTRODUCTION

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Il n'entre pas dans mon plan d'en tracer le tableau complet, ni de parler de sa marche, de ses terminaisons, de ses signes, ni du traitement qui lui est applicable. J'aurai atteint le but que je me propose, si cette partie de mon travail peut prouver que l'arachnitis chronique existe, et qu'elle est la cause d'une aliénation m.entaie symptomatique» (souligné par Bayle)8. On voit donc qu'à la suite de Georget, il sépare encore mieux les deux domaines: d'un côté l'aliénation ou folie cérébrale idiopathique, de l'autre le délire aigu ou phrénésie aiguë et l'aliénation symptomatique ou phrénésie chronique. Malheureusement Moreau de Tours, en 1845 dans «Du haschich et de l'aliénation mentale» et surtout en 1855 dans ses deux mémoires dont le premier sera lu à l'Académie de Médecine, ramènera la confusion. Au cours de la discussion qui suivra cette lecture à la docte assemblée, tous les psychiatres présents, sauf Baillarger, embrasseront la thèse de Moreau sur l'unicité des deux champs. L'analogie entre le rêve, ou plutôt l'onirisme cannabique, et la folie les conduira à un organicisme neuro-psychiatrique où la confusion des deux sens du mot «délire» jouera à plein. Seul Lasègue qui, dans son analyse du «Haschich» en 1846 avait déjà montré le danger de ce confusionisme, ne se laissera pas convaincre. Il sera plus tard un des rares à s'opposer, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle durant laquelle la neurologie étendra son pouvoir sur la psychiatrie, à cette causalité uniciste faisant basculer toute la psychose dans le champ de la neuro-psychiatrie. Dans ses deux célèbres articles sur «Les cérébraux» et «Le délire alcoolique », il continuera à défendre la vieille distinction fondamentale, et à en montrer l'évidence clinique et psychopathologique9. A relire Bayle on voit en tout cas combien c'était l'avoir mal compris que de vouloir utiliser sa géniale découverte comme premier argument de la causalité neurologique de la folie. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que les recherches dans cette voie qui n'était pas celle empruntée par le jeune interne de la Maison

8. Bayle (A.L.I.) Recherches sur les maladies mentales. Thèse de Méd. Paris 1822 - Réédition du Centenaire. Paris, Masson, éd. 1922, p. 47.
9. Lasègue

«Rhadamanthe» 1971. Dans sa présentation des textes, J. Corraze rappelle bien la position critique de Lasègue vis-à-vis de Moreau de Tours.

(C.).

Ecrits

psychiatriques

-

Réédition.

Toulouse:

Privat.

Coll.

14 royale de Charenton, tueuses.

DE LA FOLIE

soient

restées

presque

totalement

infruc-

UN MONISME

CÉRÉBROPSYCHIQUE

CONSÉQUENT

Cette distinction à la fois séméiologique et méthodologique entre les deux champs psychiatrique et neuropsychiatrique n'a pas obligé Georget à s'enfermer dans un dualisme cartésien. Contrairement à ce qu'on croit souvent, celui-ci ne redevient à la mode que vers 1840, avec les premières critiques de la phrénologie. C'est P. Flourens qui, dans sa fameuse diatribe contre celleci, insistera sur la nécessité de revenir à Descartes pour aborder la psychologie et la psychiatrielo. Mais les maîtres de Georget, Pinel et Esquirol, avaient subi l'influence de Cabanis et suivi ses conceptions, sur les rapports du Moral et du Physique. Celles-ci s'inspiraient d'un monisme psychophysiologique assez strict: le cerveau qui «produit la pensée comme le foie secrète la bile» n'est rien d'autre que ce «moral» dont l'action sur le «physique» est évidente. «Ainsi l'on voit que le système cérébral doit exercer constamment une puissance très étendue sur toutes les parties de la machine vivante; et cette puissance doit devenir d'autant plus remarquable, qu'il exercera ses fonctions avec plus d'énergie et d'activité». « Nous ne pouvons donc plus être embarrassés à déterminer le véritable sens de cette expression, influence du moral sur le phyque; nous voyons clairement qu'elle désigne cette même influence du système cérébral, comme organe de la pensée et de la volonté, sur les autres organes dont son action sympathique est capable d'exister, de suspendre et même de dénaturer toutes les fonctions. C'est cela; ce ne peut être rien de plus. «S'il en était besoin, cette conclusion pourrait être confirmée encore par la considération des circonstances qui donnent quel-

10. Flourens (P.) - De la phrénologie. Paris, Garnier frères, 1842. I v. 108 p. L'ouvrage dédié «A la mémoire de Descartes» aura de nombreuses rééditions.

INTRODUCTION

15

quefois accidentellement à l'influence du système cérébral un surcroît d'étendue et d'intensité. On peut en effet réduire toutes ces circonstances: 1° A son accroissement d'action ou de sensibilité; 2° A sa débilitation; 3° A ses maladies; et, par conséquent, il est dans tous les cas soumis à des lois qui lui sont communes avec toutes les autres parties du corps vivant. «Ainsi donc, tous les phénomènes de la vie, sans nulle exception, se trouvent ramenés à une seule et même cause: tous les mouvements, soit généraux, soit particuliers, dérivent de cet unique et même principe d'action.
« Telle est partout la simplicité de la nature. Elle prodigue des merveilles; elle économise les moyens. »11

Cependant, Pinel hésitait à partager l'optimisme et les conceptions par trop simplistes de l'idéologue. Craignant qu'elle ne l'oblige à un mécanicisme étroit, il préféra écarter la causalité originairement cérébrale de l'aliénation mentale. Il ne pouvait d'ailleurs voir comme support de cette causalité que des lésions cérébrales grossières et graves entraînant alors une incurabilité définitive. On a beaucoup loué sa générosité dans ce refus d'une organogenèse cérébrale condamnant à vie l'aliéné. Mais il lui fallait se dégager d'un monisme qui assignait aux fonctions psychiques des localisations cérébrales particulières (dans l'esprit de la phrénologie débutante), monisme qui ne pouvait effectivement que réduire la psychiatrie à la neurologie. Et c'est avec vigueur qu'au début de l'introduction à la deuxième édition de son Traité médico-philosophique (1809) il se refuse à ces «discussions vagues sur le siège de l'entendement et la nature de ses lésions diverses; car rien n'est plus obscur et plus impénétrable ». Il a cru sortir de ces difficultés en recherchant la cause de la folie dans les passions qui, comme nous l'avons vu plus haut, réagiraient «sympathiquement» par l'intermédiaire des viscères sur le cerveau. C'était en quelque sorte une «organogenèse secondaire ». Mais du même coup, il éludait le problème de l'origine des passions. Georget s'oppose radicalement à cette explication, qui lui paraît nécessiter une médiation viscérale inutile et non prouvée. Il

11. Cabanis (P.) - Rapports du physique et du moral de l'homme. (1802) en œuvres complètes. Paris: Bossange et Firmin-Didot (1824) - T. IV, p. 426427.

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DE LA FOLIE

a l'impression que ses maîtres n'ont fait que réduire l'aliénation à un trouble symptomatique, la ramenant dans le domaine de la neuropsychiatrie, après avoir cru l'éviter. Pour lui, c'est dans le cerveau, organe de l'entendement, qu'il faut chercher la cause et des passions et de la folie. Car celle-ci est bien une affection cérébrale idiopathique et essentielle. Les passions, lorsqu'elles la provoquent, agissent d'une manière immédiate: «Après avoir prouvé précédemment que le cerveau est l'organe de l'intelligence et des passions, il est inutile, je pense, de chercher ici à démontrer que les affections morales qui peuvent occasionner l'aliénation mentale, agissent immédiatement sur lui» (p. 78). Ayant recentré le problème de la causalité de la folie, après avoir bien défini ce qu'il entend par «idiopathique» opposé à «symptomatique» il peut accepter un monisme conséquent. Ce dernier ne l'oblige plus à retomber dans le mécanicisme, ni dans les analogies faciles et mythiques de la phrénologie. Il sous-entend que « cérébral» n'a pas pour lui le sens restrictif «organogénétique» que nous lui donnons actuellement, mais un sens beaucoup plus extensif qui évite à Georget de s'enfermer comme certains de ses devanciers, et beaucoup de ses successeurs, dans le dilemme organogenèse-psychogenèse. L'extension de ce sens apparaît tout spécialement à propos du traitement moral qui est pour lui le seul «véritable traitement cérébral direct». «Cérébral» englobe donc bien le physique et le moral, le physiologique et le psychologique. Mais, nous devons encore y insister, ce monisme n'est possible et valable méthodologiquement que parce que le champ psychiatrique de la psychose a été soigneusement délimité du champ neuropsychiatrique des phrénésies et troubles mentaux symptomatiques.

LE

TRAITEMENT

CÉRÉBRAL

DIRECT

OU MORAL

Le traitement moral est pour notre auteur le seul véritable traitement cérébral direct. «Il est entièrement physiologique: aucun agent physique ne peut exercer son action sur le cerveau, comme moyen curatif; et d'ailleurs, tout ce qui pourrait atteindre cet organe de cette manière, causerait toujours des dérangements plus graves que ceux qu'on voudrait détruire» (p. 130) explique-t-il en l'introduisant, montrant que la «physiologie» cé-

INTRODUCTION

17 Il s'agit surtout d'une

rébrale

se confond

avec la psychologie.

« éducation

médicale» basée sur trois grands principes:

1° «Ne

jamais exercer l'esprit des aliénés dans le sens de leur délire» ; 2° « Ne jamais attaquer de front, ouvertement les idées, les affections et les penchants exaltés des fous»; 3° « Faire naître par des impressions, des idées nouvelles, des affections, des commotions morales, réveiller ainsi des facultés inactives, lesquelles auront pour objet d'occuper l'esprit du malade d'un autre côté, et lui faire oublier les idées déraisonnables» (p. 140-141). On provoque ainsi ce qu'on appellerait maintenant un déconditionnement. Celui-ci sera d'ailleurs facilité dans un premier temps par l'isolement. Il est essentiel que le malade soit d'abord isolé. Il n'est pas question pour Georget d'une ségrégation, mais d'une séparation des relations affectives familiales et sociales considérées comme pathogènes. Puis le patient sera peu à peu amené, après cette première étape, à un retour progressif à la vie sociale, par la rééducation et par une sorte de sociothérapie sous

forme de réunions thérapeutiques:

«

Rien n'est plus favorable

pour accélérer la guérison, que les réunions d'aliénés plus ou moins convalescents» (p. 143); le médecin « doit être sans cesse au milieu d'eux, étudier les motifs de leurs actions, les variations de leur caractère...» (p. 143). Quant à l'occupation et au travail ils ont aussi leur intérêt thérapeutique, encore qu'ils soient plus applicables aux malades des classes laborieuses qu'à ceux « des classes élevées; une grande dame ne voudra pas exercer ses doigts, ni un homme habitué à ne rien faire, se fatiguer le corps» (p. 144). Toute cette psychothérapie n'a d'ailleurs rien d'original pour Georget. Il ne fait que la décrire telle qu'il l'a vue réalisée à Charenton, à la Salpêtrière, et dans la première maison de santé d'Esquirol, rue Buffon... telle qu'elle sera redécouverte, après cent ans d'oubli, avec quelques concepts théoriques en plus.

LE TRAITEMENT

C~RÉBRAL

INDIRECT

OU

...

RATIONNEL

L'importance du traitement cérébral direct contraste avec la faiblesse, l'insuffisance et la précarité du traitement cérébral indirect recouvrant ce que nous appellerions maintenant les thérapeutiques médicamenteuses et biologiques. Après avoir salué les efforts de Pinel pour jeter « les fondements d'un traitement

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