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Folies contemporaines

De
246 pages
A la croisée d'un contexte social historique réel, et de cryptes collectives transmises d'une génération à l'autre, les folies contemporaines mettent à jour les investissements inconscients du champ social. Elles révèlent par-delà l'Oedipe ou les mythiques figures parentales, les contenus sociaux, économiques, politiques de l'inconscient. Une recherche sur les articulations entre psychanalyse, phénoménologie et politique.
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Introduction

A la folie
« Elle a vraiment pété les plombs, elle ne sort plus de chez elle ! » « Oh, lui, il est chroniquement dépressif » « Marie a quitté son boulot, elle a fait un burn out » « Il est plutôt sympa, mais il faut voir comment il devient parfois complètement dingue »… Rien de bien original dans ce type de propos, que l’on entend au moins une fois par jour. Si le terme « fou » est employé sans la moindre référence psychopathologique, et désigne autant l’excentrique que l’insensé, le mot connaît donc une banalisation – les soirées, les dépenses comme les envies peuvent être folles – la chose une bien plus grande diffusion. C’est dans la rue, dans les bureaux, à la queue du supermarché, sous un abri de carton ou dans les halls d’immeubles de cités qu’on retrouve aujourd'hui les « folies contemporaines ». A l’ère de Wall Street ou de American Psycho, ces manifestations de la folie semblent singulièrement liées à un contexte d’inclusion ou d’exclusion sociale, professionnelle, économique Pourquoi continuer alors à les désigner du nom de folie ? Etrangeté absolue ou visage familier, aperçu de la mort ou absurdité de la vie, animalité du désir ou emballement du système, la folie se retrouve, depuis des siècles, confrontée à l’entreprise d’une raison qui ne peut complètement en avoir raison. Le terme de folie est cependant tombé en désuétude au XIXè siècle, et n’a jamais eu véritablement cours dans le langage scientifique médical ou psychopathologique. La tradition des aliénistes et la psychiatrie qui en est née l’ont remplacé par un ensemble de nosographies précises, détaillées et diversifiées, animées par le projet d’isoler, classifier, contenir et maîtriser les 6

différentes manifestations de la folie. Dans son Histoire de la folie à l’âge classique, Michel Foucault inscrit cette perspective scientifique et thérapeutique dans l’entreprise de « grand enfermement » qu’il voit à l’œuvre depuis le XVIIè siècle. L’approche médicale, psychiatrique, dont les apports sont considérables dans l’analyse, la compréhension et le traitement des pathologies mentales, reprend toutefois des fonctions autrefois livrées à la discrétion arbitraire des pouvoirs et de la police : elle tente de déterminer la responsabilité de l’individu et de déclencher le décret d’internement. Elle perpétue ainsi le rite d’exclusion sociale de la folie commençant avec l’âge classique. Cet enfermement, s’il n’est pas littéral et physique aujourd’hui, garde toutefois les caractéristiques d’une procédure visant à contenir, contrôler, voire supprimer les manifestations de la folie, et la perturbation de l’ordre social qu’elles ne manquent pas d’introduire. Selon Foucault, chaque figure historique de la folie implique la simultanéité de quatre formes de conscience irréductibles mais solidaires les unes des autres. La conscience critique de la folie la reconnaît et la désigne sur fond de raison, sûre d’elle-même, et qui s’y oppose. La conscience pratique la dégage comme réalité concrète, définie par les normes d’un groupe porteur des lois de la raison, et la conjure par exclusion. La conscience énonciative en fait un constat, dans une appréhension perceptive, la reconnaît, la figure dans la littérature ou l’art. Enfin, la conscience analytique cherche à développer une connaissance de ses formes, phénomènes et modes d’apparition, pour en produire un savoir objectif. A l’âge classique, ces quatre consciences s’opposent deux à deux, sans nul dialogue entre les deux domaines qu’elles définissent. D’un côté, les consciences critique et pratique excluent la folie, dans une double relégation. L’éviction est d’abord épistémologique : le geste cartésien extrade la folie du territoire de la raison - le fou ne peut penser et la pensée ne peut être folle. Mais l’exclusion est également sociale : 7

l’internement, les maisons de correction, les workhouses suppriment autant la folie que la misère, et réduisent la « contre-nature » au silence. De l’autre, les consciences énonciative et analytique reconnaissent la folie, tentent de déchiffrer les vérités de sa nature, de faire qu’elle se dise, mais en l’objectivant entièrement. C’est donc dans ce double horizon que Foucault situe l’abord de la folie par la psychiatrie et c’est ce double horizon qui semble, à notre sens, encore valoir aujourd’hui. Cette approche est certes nuancée par d’autres perspectives théoriques. Gladys Swain, par exemple, dans son Dialogue avec l’insensé, prend le contre-pied de Foucault et souligne la manière dont la tradition psychiatrique n’effectue pas une éviction de la folie mais l’intègre peu à peu au sujet en introduisant la dimension conflictuelle de la psyché. En ce sens, Esquirol, appréhendant la folie dans le cadre d’une rupture de l’unité psychique, ne l’exclut pas hors du sens, et serait précurseur de l’approche de la psychanalyse : la folie n’est pas aliénation totale, extrême étrangeté de l’homme à ses actes, bestialité inhumaine ; elle apparaît au cœur de l’humain, comme mise en cause de l’unité subjective. Les traditions humanistes de la psychiatrie, depuis la phénoménologie jusqu’à l’anti-psychiatrie, ne procèdent alors qu’à une levée de cette exclusion de la folie. C’est toutefois le paradigme foucaldien de l’enfermement que nous souhaitons reprendre ici, dans sa dimension sociale et politique. Il nous servira à appréhender les folies contemporaines dans les abords opposés que peuvent en effectuer aujourd’hui une perspective majoritaire, soucieuse de scientificité et de normation d’un côté et une psychanalyse sociétale de l’autre. Comme lors de l’âge classique, la pathologie psychique fait aujourd’hui l’objet d’approches souvent alliées à un appareil d’état, agissant à coup d’évaluations de l’efficacité des psychothérapies, de prédiction de la tendance à la délinquance 8

et de nosographies rigides et sans appel des troubles de la personnalité. On retrouve alors la double éviction de la folie, du côté des consciences critique et pratique. Par une relégation épistémologique, la folie n’existe pas : la remplacent les troubles de la pensée, les défaillances et dysfonctionnements cognitifs. Par une exclusion sociétale, la folie est recouverte et réprimée à travers l’éradication « au Kärcher » du moindre signe de tendance à la délinquance, sur fond de marginalisation socio-ethnique des sauvageons et de leur milieu ; l’occultation nécessaire du scandale d’une désadaptation socioprofessionnelle, ou les camisoles de force chimique, et conditionnante cognitive, comportementale, déconditionnante, programmante et déprogrammante. De l’autre côté, la conscience énonciative n’a de cesse de reconnaître une folie criminologisée dans une production télévisuelle ou cinématographique la liant à la psychopathie ; et la conscience analytique l’objective tant et plus dans des chimiques, neuro-cognitives, neurologiques, étiologies cognitives, soucieuses de la ramener aux plus simplistes chaînes causales, et de la défaire de toute dimension subjective spécifique. Comme le rappelle Michel Foucault, avant l’âge classique, la folie se voyait investir d’une fonction radicalement différente. D’un côté apparaît le motif de la Stultifera navis, nef des fous du Moyen Âge, où la folie dit la vérité de l’homme et du monde. De l’autre, les jeux de la folie – vaine présomption, égarement, désespoir – de la Renaissance et de l’âge baroque, investissent la folie d’un savoir, d’une nature, d’une transcendance, et en font une des formes mêmes de la raison. Renaissance et âge baroque articulent donc selon Foucault, deux expériences de la folie. Une expérience tragique, cosmique, révèle la fascinante proximité de la folie, et son lot de vérités humaines mais transcendantes. Une expérience critique de la folie, par la distance infranchissable de l’ironie, 9

fustige les sciences déréglées et inutiles, les vaines entreprises de l’homme, l’égarement du pouvoir, et tourne en dérision l’humain, trop humain. Ce sont ces dimensions, avant l’âge classique, de folie au cœur de l’humain et d’humain au cœur de la folie, de folie du sociétal et de critique de la norme que nous choisissons de voir dans les manifestations des folies contemporaines. Pour cette raison, nous reprenons le vocable de folie dans sa polysémie, par-delà toute classification nosographique œuvrant à l’objectivation, ou à l’élimination normative de ces formes. Le terme de folie n’a plus et n’a peut-être jamais eu de portée valable qu’à viser une réalité sociale : l’existence de ceux qu’on nomme fous. En d’autres termes, l’identification des fous n’a eu d’autre moyen que la comparaison de leur conduite avec celle des « normaux ». Nous reprenons donc à notre compte cette désignation sociale établissant un départ entre folie et normalité, mais en l’inversant : les folies contemporaines sont ce qui vient altérer une norme et une normation, pointer un dysfonctionnement avant tout social, sociétal et économique.

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Psyché et Polis

Pour aborder les folies contemporaines, notre propos consistera donc à tenter de rendre compte des rapports entre les regroupements collectif, régis par des règles, une institution symbolique, et les psychés individuelles dans leurs représentations, affects et actions. L’objectif est de tenter de définir certaines modalités de correspondances entre la psyché, principe d’une subjectivation, et le champ du social dans les règles qui le définissent comme polis, regroupement collectif structuré. Notre postulat consiste à supposer ici une corrélation entre ces deux niveaux individuel et collectif, permettant de retrouver à l’échelle de la collectivité des modes d’organisation du désir individuel. Ainsi donc, les grands événements historiques, les bouleversements, les révolutions ou les réactions seraient mis en branle par la connexion d’une multiplicité de désirs individuels éclatés trouvant résonance les uns dans les autres. Mais cette corrélation entre individuel et collectif permettrait aussi de déceler des modes d’organisation du désir individuel par la collectivité : plus qu’une simple correspondance, ce serait ici une relation de motivation directe. La structure du champ social, le mode d’organisation de la collectivité, les modalités selon lesquelles, dans la polis, advient le lien social, auraient une influence directe sur l’organisation subjective. La psyché reprendrait alors, dans ses formes d’édification, l’organisation socio-politique. Les formes des cette organisation de la polis, à leur tour, seraient le reflet de la structure de la psyché. L’inconscient est modelé par le social et le politique, le politique infiltré de désir inconscient. 11

Mais qu’entendons-nous par politique ? La politique, manière d’exercer l’autorité dans une société, se décline en faits et pratiques (l’ars politicum) et en institutions et déterminations du gouvernement d’un Etat ou d’une société (le cadre institutionnel). Si la politique pense le général par opposition au particulier, son paradoxe inhérent consiste à rendre l’individu tributaire du groupe pour en assurer la conservation. Le politique, au sens de politie, désigne un groupement d’hommes développant des règles d’organisation interne dont le respect ne peut être imposé de manière externe. A son principe se trouve le pouvoir : un régime politique est une manière spécifique de régler les relations de pouvoir, capacité d’infléchir certains faits au sein d’une relation asymétrique dans un contexte de distribution inégale de facultés, capacités, ressources et prérogatives. Si donc la politique désigne l’activité politique, le politique le groupement l’exerçant, le neutre pluriel τ πολιτικ concerne l’ensemble des affaires politiques, celles qui ne relèvent pas uniquement de la gouvernance, mais de la gestion des rapports de pouvoir et de l’organisation sociale. Notre hypothèse consiste alors à lier les folies contemporaines au politique, dispersion des rapports de pouvoir et de micropouvoirs. Nous postulons ici un parallélisme constant entre société et individu : la psyché individuelle est façonnée par son contexte institutionnel social, mais en retour, le surgissement chez les individus d’une fluidité psychique, d’une moindre rigidité des défenses permet l’avènement de mutations sociales. Au fondement de la psyché individuelle se trouverait une généalogie collective, impliquant le façonnement collectif, conscient, mais surtout inconscient, de certains aspects de la subjectivité. C’est ici la perspective des « textes sociaux » freudiens, Totem et Tabou, Pourquoi la guerre, Psychologie des foules et analyse du moi, L’Avenir d’une illusion, Le Malaise 12

dans la culture, ou L’Homme Moïse et le monothéisme. Par delà la dimension a-temporelle dans laquelle souhaitent s’inscrire ces textes, surgit l’idée d’une situation, dans le temps et l’espace, des structures de la psyché, liées culturellement à l’organisation collective au sein de laquelle elles s’inscrivent. des historicité cette exergue en mettons Nous psychopathologies pour tenter de faire apparaître les nouvelles souffrances psychiques comme symptômes issus du système néo-libéral et de la crise sociale qu'il produit. Il s’agit d’éclairer ces psychopathologies du lien social comme la résultante d’un contexte social-historique à la fois réel et au fondement de la subjectivation et de la conflictualité psychique. C’est alors à la lumière des analyses de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans L’Anti-Œdipe que nous souhaiterions relire la démarche compréhensive de la psychanalyse et l’extension de ses moyens. Par-delà le primat de l’Œdipe, réduisant la psychanalyse à la sphère familiale, ces auteurs entendent le désir individuel comme un agencement. On ne désire ni un objet ni une personne séparés, mais un paysage, un ensemble, qui prend sens dans le contexte social et politique du monde. Conjointement, la folie se retrouve inscrite dans cet élargissement : on ne délire ni sur soi uniquement ni sur sa « petite famille », mais sur le monde entier : les tribulations du fou sont cosmiques, elle mêlent l’histoire, la géographie, la politique et l’économie, les peuples et les flux. Tout délire est d’abord l’investissement d’un champ social, économique, politique, culturel, racial et raciste, pédagogique, religieux. L’ordre privé des familles dissimule un ordre historicopolitique, racial, culturel, économique. Similairement à Deleuze et Guattari, nous voyons la cause de la souffrance psychique dans une production désirante en rapport avec la production sociale, et dans son conflit de régime avec elle.

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Il nous semble donc évident que les psychopathologies contemporaines, l’histoire spécifique du vingtième siècle, et la trame consciente et inconsciente du lien social aujourd’hui sont irréductiblement liées. Nous entendons le lien social comme ce qui relie, soutient, intègre, et renforce les individus dans leurs rapport les uns aux autres ou leur rapport au collectif. Mais c’est aussi ce qui aliène, entrave, soumet, corrige et redresse ces mêmes individus lorsqu’ils s’écartent du groupe. Précisons toutefois un point. Annoncer une crise du lien social là où les structures traditionnelles de la famille, la religion ou l’Etat ont connu une mutation sans précédent ne revient pas à se faire les porte-parole d’une faillite de la Loi ou d’une perte de l’ordre symbolique. Car cette approche du lien social ne manque pas de révéler ses visées morales et idéologiques : elle reprend les cries d’orfraie de ceux qui voient au fondement des malaises actuels une décadence de l’autorité (délateurs de la fête fantasque de 68), une perte des identités nationales (thuriféraires d’un retour à l’Etat fort) ou une déchéance de la fonction paternelle (défenseurs d’une psychanalyse en mal d’Œdipe). Notre démarche tentera donc de renvoyer dos-à-dos les nostalgiques des structures révolues du lien social et les partisans du seul individu, pour appréhender différemment le procès toujours renouvelé de la subjectivation. Le lien social prendrait alors le sens de lien inter-individuel. L’individu n’est ni le résultat ni le point de départ, mais une entité qui ne se structure que d’un lien premier. Et les histoires individuelles se tissent, ici ou ailleurs, sur une trame collective. Il s’ensuit alors, comme nous le verrons, que le but de la thérapie n’est pas seulement de soigner pour socialiser, ce qui servirait ainsi les intérêts d’un ordre social soucieux de sa conservation, mais de tenter de soulager la souffrance, de faire retrouver la créativité subversive au fondement des folies contemporaines et de restituer au sujet le plaisir de penser, créer, aimer et résister. 14

Nos considérations thérapeutiques ne manqueront pas d’interroger la position de la psychanalyse, dans laquelle nous inscrivons notre orientation théorique, clinique et éthique. Que penser d’une pratique, qui, bien qu’elle se prévale toujours d’une position de marginalité, peut se retrouver institutionnalisée ? Que faire en séance avec des patients souffrant de pathologies contemporaines, liées au politique (dans son sens à la fois social, économique et historique d’organisation des rapports de pouvoir) ? Jusqu’où peut alors aller l’entreprise de l’analyste et quelles en sont les limites ? Ce sont ces questions sociétales, théoriques, et cliniques que nous tenterons d’approcher dans cet ouvrage, en inscrivant autant les folies contemporaines que leur abord thérapeutique dans la spécificité du rapport à l’autre et aux autres.

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I. Des souffrances, une Histoire

« Je longeais le chemin avec deux amis – c’est alors que le soleil se coucha – le ciel devient tout à coup rouge couleur de sang – je m’arrêtai, m’adossai, épuisé à mort contre une barrière – le fjord d’un noir bleuté et la ville étaient inondés tandis que je tremblais encore d’angoisse – et je sentis que la nature était traversée par un long cri infini ».

Ainsi s'ouvre le siècle avec Le Cri de Munch, prophétisant le nouveau malaise d'un homme condamné à la solitude et à l’angoisse. En proie à une terreur intense, il se tient la tête des deux mains en hurlant, la bouche béante et le corps convulsé. Il sembler contempler dans l’impuissance les horreurs et la barbarie qui se préparent. Un pessimisme sans précédent envahit la littérature dès le début du siècle ; Kafka ou Camus peignent l'absurdité ; de l’existentialisme à Dada ou au Nouveau Roman se manifestent les signes croissants d’une perte de sens. La création artistique reflète alors les interrogations du moment : l’esthétique du beau n’a plus cours après la première guerre mondiale. La seconde ne tarde pas à confirmer les désillusions de la première, et fait disparaître un ensemble de principes dont se prévalait l’Europe pour étendre son modèle aux pays qu’elle occupe. Entre les deux conflits mondiaux, le répit est précaire, le fascisme avance en Italie ou en Allemagne, Guernica brise les espoirs républicains, et le ressentiment pour l’étranger gagne une Europe où des nationalismes crispés remplacent les valeurs universalistes. Le siècle abonde en événements aux conséquences tragiques. La folie génocidaire des camps de concentrations précipite un irrémédiable effondrement de sens, où l’aberration funeste de l’univers nazi que reprend le “Hier ist kein Warum” (ici, il n’y a pas de pourquoi) évoqué par Primo Levi résonne toujours comme menace pour nos contemporains. Les ethnocides kurde, 19

arménien ou tutsi, pour n’évoquer que ceux-là, perpétuent alors la double catastrophe psychique et sociale de la Shoah. Traumas psychiques individuels à l’impossible mentalisation, les génocides procèdent à la destruction irrémédiable de la fonction intermédiaire liant l’individu au groupe. C’est une véritable crise, le propos reste banal, qui submerge alors le vingtième siècle. Une absurdité extrême, la disparition de la croyance en l’invulnérabilité personnelle, le profond sentiment d’abandon de la part du monde, la perte de confiance dans les valeurs de protection sociale ou familiale et l’épreuve sans retour du lien avec autrui sont autant de rémanences, chez les survivants, leurs descendants et leurs contemporains, d’un être « désespérément et férocement seul » (Primo Levi). Le cortège de catastrophes humaines du vingtième siècle n’est pas alors sans incidences sur la difficile inscription du sujet dans l’Histoire et dans son histoire propre. Comment en effet s’installer dans un temps personnel, ressaisie du passé nécessaire à toute création de futur, si de ce passé rien n’est à retenir ? Tout au long du siècle, la destruction du lien social provoque la désolation (Arendt). C’est alors, dans le contexte contemporain, une pensée de la peur qui caractérise cette déréliction de l’individu. La crainte du futur prend la forme, pour les enfants, d’un quotidien réglé par un « faire ses devoirs ou devenir chômeur ». En France, comme dans de nombreux pays, le paysage idéologique post-Mai 68 et ses interprétations multiples déterminent également ce contexte psychique et social. L’exaltation du changement socio-culturel, politique et idéologique sans précédent de 68 semble avoir cédé le pas, aujourd’hui, à un désenchantement, où la chute du communisme comme politique et du marxisme comme théorie viennent affaiblir les attaques des années 60 à l’endroit du capitalisme. A la mollesse actuelle des convictions politiques 20

correspond un même relativisme généralisé dans la série variée des philosophies contemporaines de l’histoire. Les débats idéologiques et philosophiques se font le reflet d’une vacillation des modèles politiques. Apparaît un véritable isomorphisme entre le « tout se vaut » d’une disparition d’idéal politique et le nivellement de sens d’une succession de pensées « mettant à mort le sujet », le « restaurant », ou critiquant cette « restauration » réactionnaire. Articulée à un contexte où l’hyperconsommation seule prétend garantir le désir et le combler, ce relativisme généralisé sur le double plan sociopolitique et intellectuel conduit sinon à un nihilisme véritable, du moins au conservatisme du seul bénéfice privé. Lorsque la res publica est dévitalisée, que la sphère privée seule semble résister à l’apathie sociale, l’ère est au narcissisme. Ce repli sur soi de l’individu avivé par le discours sécuritaire ne conduit alors qu’à la forteresse vide de l’ennui et l’angoisse. Dans ce contexte, comment penser la psychopathologie contemporaine, par delà sa seule réduction à une série de causes psychologiques intrinsèques ? Comment comprendre les nouvelles folies, états-limites, troubles anxieux généralisés, troubles paniques, phobies sociales ou pathologies addictives sans se pencher sur les événements socio-politiques de notre passé, sans considérer les effets psychiques du monde sur ceux qui l'habitent et le traversent : les rafles du Vel d'Hiv racontées aux enfants et aux petits enfants, la rue de Charonne, ou la petite vietnamienne brûlée par les bombes au napalm sur les écrans de télévision ?... La psychologie universitaire sourde à la violence du monde étudie les dysfonctionnements de schémas cognitifs des patients anxieux comme si le 11 Septembre ou Abu Ghraib n'avaient jamais existé. Elle suit les pas d’une psychologie anglo-saxonne soucieuse de scientificité réductionniste. La psychanalyse, perdant son pouvoir de subversion par œdipianisation forcée1,
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Gilles Deuleuze et Félix Guattari évoquent « l’incurable familialisme de la psychanalyse, encadrant l’inconscient dans l’Oedipe, le ligaturant de part et

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refuse parfois d'entendre le contenu politique, social et historique du discours des patients. Cette tendance peut la conduire à achever ce que la psychiatrie asilaire a commencé, en « soud[ant] la folie à un complexe parental pour créer un microcosme ou se symbolisent les grandes structures massives de la société bourgeoise » (M. Foucault). Lorsque la psychanalyse évoque à raison une « nouvelle économie psychique » (C. Melman ), qui placerait la jouissance au lieu fonctionnel du désir, elle n’en oublie pas moins, toutefois, les dimensions sociale et politique. A l’échelle sociale, l’ennui et l’angoisse sont pourtant omniprésents : dans les cités ou les quartiers riches des villes, au sein des hôpitaux ou des commissariats, dans les lycées et les bureaux, ils envahissent notre quotidien. La psychiatrie moderne, de son côté, rend compte par la catégorie d’états-limites de cette perturbation de l’identité personnelle, ce douloureux sentiment de vide, et cette aspiration vers le rien. Ces vécus traduisant une perte de sens, d’historicisation, et une profonde perturbation identitaire ne se laissent pas ramener aux figures plus connues de la dépression, et prennent la forme de l’ennui et de l’angoisse. Contre ces affects, la multiplication vaine des plaisirs fait alors plus que jamais office d’antidote. L’invite à la surconsommation, et le Diktat idéologique d’un bonheur n’advenant que par l’éveil des désirs et la promesse de leur satisfaction immédiate donnent toutefois une recrudescence sans précédent à ces sentiments. Similaires à cet évitement sont les tentatives de remède proposées par les thérapies cognitivocomportementales ou les chimiothérapies, qui, apaisant temporairement l’angoisse, font jaillir l’ennui d’une monotonie pathique. Sous le dogme d’un idéal de santé sans faille, où le bien-être général et uniforme ne saurait comporter l’éprouvante singularisation provoquée par ces affects, on tente de les
d’autre, écrasant la production désirante, conditionnant le patient à répondre papa maman » (G Deleuze, F. Guattari, L’Anti-Œdipe, Minuit, Paris, 1972).

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erradiquer. On s’attache à lever le seul symptôme aux dépens d’une globalité du sujet souffrant, au risque de voir revenir en force un conflit psychique dont l’enjeu est manqué. Quelles démarches suivre pour appréhender alors ces folies contemporaines sans en rater la spécificité, ni chercher à en supprimer immédiatement les symptômes ? Quels phénomènes de sens et de non-sens, individuels et collectifs, se jouent dans ces manifestations, et comment les aborder ? Nous proposerons, dans un premier temps, quelques portraits vivants de ces affections, pour resituer ensuite l’histoire subjective de ces individus dans l’Histoire collective d’une époque.

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1. Le mal de vivre

Christian est allongé sur un lit d'hôpital, il est blême, son regard fixe ne quitte pas le plafond, il semble hagard, il doit avoir trente ans, il porte une barbe de trois jours, ses cheveux sont baignés de sueur, un pansement recouvre son avant bras , il s'est ouvert les veines hier soir. Pas un mot, la climatisation ronronne, un rayon de soleil filtre à travers le store vénitien. Je m'assois sur le bord du lit en silence. Christian est né après une petite fille. Adulé par sa mère, il rêvait d'être danseur sans jamais avoir fréquenté la moindre école de danse. Il travaille, à ce jour, comme électricien intermittent du spectacle et vit seul. Le peu d'argent qu'il gagne est investit dans des jeux vidéo. Il passe le plus clair de son temps enfermé chez lui devant son ordinateur qui lui donne l'impression de « pouvoir contrôler le monde ». Hors du travail, il fuit tout contact, ne s’autorise aucun accès aux autres. Durant ses longues journées, il se masturbe plusieurs fois devant des films pornographiques, ou, lorsque l'angoisse devient trop forte, avale d’innombrables bières jusqu'à tomber ivre mort. Dans la relation clinique que nous avions construite, il semblait avoir imposé sa règle du jeu, qui, pour commune qu’elle fût, n’en demeurait pas moins personnelle : il fallait trouver dans son histoire l'explication de son mal-être. S’il venait très irrégulièrement aux séances que je lui avais proposées, il restait toujours poli, s'exprimait avec une certaine faconde, mais sans émotion. La même interrogation résonnait, identique, lancinante : « qu 'est ce qui s'est passé dans mon histoire pour que j’aie une telle envie de mourir ? ». Etrangement, j'avais, en l’écoutant, la désagréable impression de ne pas exister ou d'être totalement envahi par ses angoisses. 24