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Folies et clinique sociale en Algérie

De
161 pages
Dans l'Algérie actuelle, les personnes produisent leurs folies car elles ne savent plus vivre ensemble en l'absence de sentiments partagés et de références identitaires. La folie représente alors une stratégie, pour éviter les souffrances et les pouvoirs totalitaires, où les migrations, les dissidences violentes, les dévotions et les sexualités indiquent des séquences importantes pour changer, protéger l'existence et exprimer des demandes de réparation politique, psychosociale et affective.
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Folies & Clinique sociale en Algérie

Du même auteur
Chez Médersa éditeur, Constantine Collection Pluriel Adolescence. Une clinique sociale, 2007 Enfance et violences. Psychopathologies, 2006 Organisations psychiques et psychopathologies, 2005 Collection Méthodes Guidance de l'examen psychologique. Théories, méthodes, cliniques,2008 Eléments de psychopathologie et de psychothérapie, 2008 Enfance et drogues. Stratégies préventives, 2005 Aux éditions L'Harmattan, Paris Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes Enfance abandonnée en Algérie. Une clinique des origines, 2007

Mourad MERDACI

Folies &

Clinique sociale en Algérie

L'Harmattan

If) L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.Iibrairieharmattan.com harmattan l@wanadoo.IT diffusion.harmattan@wanadoo.IT ISBN: 978-2-296-084353 EAN : 9782296084353

Tout a commencé, tout a fini par la danse. Peut-être qu'en ce Maghreb poudreux et doré, Dieu n'avait pas achevé de mourir.
J. Berque, 1964.

En souvenir de la mémoire de mes parents

Introduction

D'innombrables moments des pratiques sociales du
champ algérien contiennent des indications de délitement des liens et de révolte. Dans quelles limites faut-il y rechercher des correspondances entre les souffrances psychiques et sociales des acteurs sociaux, lire le sens de leurs solitudes et de leurs reconstructions? Comment reconnaître et nommer les loyautés, les deuils et les langages organisés dans une requête sourde? Ces questions interrogent les déplacements inattendus et incompressibles des hommes, le renoncement des femmes et des enfants, la mutation des groupes et des structures sociales déterminée par une nostalgie mélancolique. Ainsi, dans l'Algérie actuelle, les lois et la rationalité politique sont prescrites comme des alternatives à la souffrance des personnesl. Les détresses individuelles et collectives sont mesurées à la filiation des traumatismes. Mais elles marquent aussi la fermeture de l'information et des émotions. Un système de déraison assure le recours fondamental à la survie des slijets face à l'exclusion, aux précarités multiples et à la perte des dignités et montre l'indicible de haines historiques ou circulaires. Ces séquences de la vie soulignent des oppositions rigides et récurrentes entre des organisations insulaires et totalitaires. Ces situations émergent dans les organisations complexes qui marquent l'inadéquation des transitions proposées à une société coupée de ses références fondatrices
I Cette disposition est concrétisée en Algérie depuis l'adoption, par référendum initié par l'Etat en 2005, d'une loi qui institue la réconciliation nationale comme une mesure d'apaisement politique succédant aux exactions meurtrières des islamistes durant les années 1990. Cette formule du pardon oblitère l'imputabilité des agresseurs et s'amende du nécessaire travail de réparation des douleurs innommables des victimes sans résorber les conflits récurrents attachés à la mémoire et à la restauration de la dignité des personnes.

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(expériences traumatiques de l'enfance, pratiques marginales et déviantes à l'adolescence, règles atypiques du couple et de la famille, apparition d'acteurs sociaux périphériques, polarisation des violences psychosociales). Il est possible d'entrevoir les nombreux dérèglements du champ social dans la répétition de demandes de réparation politique, psychosociale et symbolique. La réappropriation des territoires de croyances et de pratiques magiques souligne une quête de Dieu portée par une foi païenne, transgressive, mêlée de sexualité et de rédemption jubilatoire. Par ailleurs, les violences contre les enfants ouvrent un registre d'indications interprétatives des pratiques sociales et familiales. Ces violences constituent fondamentalement une dimension de dépréciation des fonctions cohésives et maturatives de l'enfant et de l'adolescent et de risque de délinquance ultérieure. Mais elles marquent aussi la dévitalisation des fonctions parentales, le sens de la procréation, l'insignifiance des pulsions de vie. L'énoncé des distorsions inscrites dans les diverses souffrances des enfants, des femmes et des hommes désigne une lignée psycho pathologique fondée par la situation conflictuelle des systèmes relationnels et des rapports structurants. Ainsi, le déni de la qualité de personne contient une résonance prédictive que la clinique entend: traumatismes du corps, déconstruction des affects et des communications, marques de souffrances, inhibitions diverses, mutismes, déco habitation de la personne, déscolarisation, errances, folies singulières. Cet essai envisage la formation de la clinique sociale dans le champ algérien et intègre un ensemble de références théoriques et cliniques afin de situer comment les personnes produisent leurs folies pour se transformer quand elles ont désappris le partage des émotions.

Contextes de la clinique sociale

La clinique sociale s'organise autour des conjonctures de troubles et d'affrontement des acteurs sociaux. Les critères qui la définissent ne sont pas, systématiquement, psychopathologiques. Ils peuvent trouver leur origine dans les recompositions et les réorganisations multiples de la vie mentale et psychosociale. Il s'en dégage, alors, une sémiologie empirique et latente dans laquelle les conduites, les scénarios, les cohérences produites et recherchées, s'inscrivent dans une signification pathologique. La complexité des vies psychiques informe les pertes, les dérèglements, les désirs et les essais inattendus de la réalité. Ainsi, les couples sans enfants accusent une souffrance secrète de leur ego où le regard social est un référent réducteur. Par ailleurs, des enfants meurent ou gisent dans des institutions faute d'avoir gardé ou retrouvé des parents. Les paradoxes psychiques, les tourments qui organisent le sens et la limite des hommes croisent des lignées du fantasme et de la réalité. Les désirs sont imprécateurs, fondateurs, mortels. Ils désignent des folies impératives comme des systèmes d'immunité nécessaires à la permanence des règles sociales et des frontières psychiques. Ainsi, les pouvoirs acquis et supposés déterminent la centralité psychique, l'illusion de toute puissance et de recommencement. Les multiples formes d'organisation psychique, dans la vie et la mort, constituent des cadres symboliques et indiquent des réseaux et des lieux, dans chaque personne, qui prolongent les questionnements sur l' incertitude.

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Les contextes de la vie sont traversés d'inquiétudes, de ferveurs contrariées et de souffrances dites, tues, sublimées. Ces occurrences et d'autres, encore informulées, sont intransitives. Elles sont intransitives car elles ne disposent d'aucune ressource de changement ou de délégation. Elles sont spécifiques et relatent dans la vie de chacun des inclinations, des états et des histoires à nuls autres pareils. Ces situations sont incompressibles et imprévisibles alors même qu'elles marquent l'aboutissement de réalisations endogènes et exogènes, de passions instables et complexes. Les précarités et les demandes dont elles répondent sont profondément humaines. A ce titre, elles nous interpellent et interrogent nos congruences pour aider et former des propositions, ouvrir nos étayages. Un argumentaire de sens De nombreux segments de la vie (institutions de la famille et du mariage, procréation, naissances, séparation, pratiques identitaires et agrégatives, qualification sociale et affective, filiations symboliques et instituées, traumatismes, abandons, morts, renaissances) s'articulent sur des attentes signifiées, des désirs proclamés, des demandes explicitées et refoulées, fondamentalement sociales. La formation des demandes sociales est immanente aux dérèglements des références communautaires i.e., déconstruction du champ familial, impulsions violentes des rapports sociaux et des interactions psychiques, assuétudes, suicides, barrages institutionnels, détestation sociale, cloisonnement des appartenances, fermeture de la vie. La sensibilité du manque à être est générique et dramatiquel. Elle concerne d'irrépressibles deuils de soi et d'interminables attentes de l'Autre, de regards et de paroles à dire et à partager. Elle marque aussi l'ineffable solitude des oubliés, des porteurs de disgrâces, des mal aimés et sans
1 Ehrenberg A., La fatigue d'être soi: dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998.

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parents. Mais encore, elle souligne l'insoutenable misère des pauvres, errants, cloîtrés et sans qualité de personne, en décohabitation de leur image et de leur dignité. Ces catégories sont repérables. Elles le sont particulièrement, par un effet de contraste marqué, face aux nantis insouciants, riches de santé et de suffisance. Ces catégories sont envahissantes. Elles révèlent l'humanité des faibles et disent combien sont profondes les frontières dans le champ social et les fractures qui démembrent ses acteurs. Dans cette disposition, les demandes sociales sont caractérisées dans l'urgence quand elles s'expriment dans le champ de la jeunesse, du sentiment d'enfance, de la dignité des femmes et de la quête de justice!. L'émergence des demandes sociales est extensive de travail d'aide et de complémentarité humaines, de suppléances symboliques et d'accompagnement dans la réalité. Les empêchements à vivre avec les autres s'inscrivent dans la disparité des affects et dans l'excessive sensibilité des messages paradoxaux de l'environnement. Ainsi, des appels se perdent dans la scène sociale. Il s'en dégage un éprouvé d'opacité de l'Autre, de réjection et d'abandon de soi. Mais les demandes sociales peuvent être des passerelles à la créativité et à l'imaginaire de cohérences sociales et affectives2. Les demandes sociales traduisent, souvent, des concepts, des sensibilités, la visibilité ou l'appréhension de lieux et d'intentions, de souffrances et de réduction des médiations et ne s'associent pas, obligatoirement, au langage. D'autres filières de la communication humaine, corporelle, intrapsychique, symbolique et du comportement signalent les attentes inscrites dans la fragilité des individus et dans leurs divisions intérieures et psychosociales.

1 Maisondieu J., Lafabrique des exclus, Paris, Bayard, 1997. 2 Ansart P., La gestion des passions politiques, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1983.

14 Afin de situer l'intelligence de nombreuses demandes du champ social, il est nécessaire d'identifier et de régénérer des systèmes et des capacités d'écoute, d'accueil et d'empathie. Il s'agit alors de désigner, dans l'organisation sociale et familiale, juridique et pédagogique, institutionnelle et thérapeutique, les acteurs (intervenants sociaux, thérapeutes, pédagogues, communicants) et les qualifications en rapport avec les contenus instables de la vie. Il s'agit, également, de dire qui demande et au titre de quelle pression, de quelle construction humaine et de quelle remédiation. Comment mobiliser les intervenants, les ressources et la législation pour que les enfants cessent d'être exploités et que les femmes ne soient plus stigmatisées dans leur chair ni les adolescents désincarnés! ? Comment croire encore au sens de la vie, à une contention des haines séparatrices, aider et rester lucide, garder à l'esprit l'immanence de possibles, la mesure de folies passagères, de contre-transferts et de réfutation de l'autre?

Objets de la clinique sociale a. La déconstruction du champfamilial La famille a cessé d'être le modèle structural de reproduction sociobiologique des cycles générationnels, filiaux et tutélaires. Le modèle totémique du référent familial, d'indication primaire, est dévitalisé par la proximité des organisations substitutives, politiques ou contestataires (formats et lieux d'appartenance symbolisés, spirituels, associatifs, militants, marginaux). La mutation du prédicat familial s'articule sur la mobilité des règles générationnelles, des alliances et des modes de transmission de l'information. Les pouvoirs patrilinéaires sont récessifs face à l'émergence de contre-pouvoirs, dans le contexte familial, ressourcés aux rationalités mystiques, au dogme religieux et à l'existence de violences et de transgressions initiées dans le
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CoIliard C. A., Libertés publiques, Paris, Dalloz, 1972.

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champ familial ou par les membres de la famille qui bafouent les lois opératoires et symboliques. La distorsion des normes familiales s'inscrit au tableau de comportements symptomatiques où des adolescents, encore enfants, énoncent les règles à satisfaire dans la vie familiale, voilent leurs mères et prescrivent des rites ataviques. De fait, les lignes de la filiation se sont déplacées. Les tuteurs ne sont plus les pères biologiques mais des modèles refondateurs et atypiques, séducteurs, assimilateurs et abandonniques.

b. Les élaborations périphériques La création, dans le champ social, de nouveaux réflexes de ralliement, de réappropriation des espaces et de mise en contexte des communications et du langage social, confère une modalité défensive essentiellement réfractaire. Elle concerne les mouvements, les espaces et les temps successifs d'élaboration de situations et d'acteurs périphériques indicative de rupture des liens sociaux et identitaires. Ainsi, il existe une règle processuelle référée aux privations nombreuses, à la disqualification humaine et affective d'êtres sans surface et sans attraits érogènes. La précarité de la vie est encore surdéterminée par la fermeture de l'information, les barrages du champ de l'intersubjectivité, les ségrégations ethniques et politiques. L'exurbanisation de vastes ensembles humains, d'individus fragilisés par la misère et l'exclusion, confère une migration intérieure corrélée à la perte d'attaches nécessaires de la vie (parents, enfants, alliés, valeurs matérielles et symboliques). Mais davantage, il s'agit de pertes immatérielles, infrangibles, inexprimables et aliénantes concernant des sensations éparses et des émotions oubliées mais encore continuées et partagées dans un rêve furtif. Des femmes et des hommes sont en rupture de leurs espaces génésiques, de leur filiation affective et de leurs enfants. Ces drames sont connus des marginaux, êtres sans

16 certitudes, idéalistes et phobiques en quête de signification et de mode d'emploi de la vie. Les malades, les femmes battues et asservies et les pauvres connaissent de l'humanité trouble mais fantaisiste des sans abri et des diseurs vagabonds, stigmatisés et obsédants.

c. Dépendance et morbidité De nombreuses pratiques du champ social sont articulées aux risques psychosociaux ainsi qu'aux déterminants de conduites limites (suicides, victimisation, homicides et addictions, abandons, exploitation sexuelle des femmes et des enfants). La fermeture de la vie pousse les hommes et les femmes, les adolescents en rupture d'attaches, vers la création de nouveaux réseaux d'affiliation et de complétude afin de juguler leur souffrance psychique). Ces mouvements, formalisés dans un rapport continu aux drogues ou aux jeux, mais aussi aux formes survalorisées socialement de prise de risque et de dépendance aux sports, ont pu, pour des motifs connexes, constituer des règles d'enchaînement de besoins psychiques et physiologiques alors conçus comme des remparts face au malaise à être. Mais l'illusion de reformulation de soi dans l'engrenage du rêve est vite contrariée par le regard social et l'effritement des géographies spatiales et des solidarités. Davantage, les toxicomanes agissent, par délégation tacite, les inclinations et les faiblesses coupables de la société toujours fondée à les condamner et à empêcher les traverses de la symbolisation et du recouvrement. Le désespoir des hommes et leur profonde dépression les poussent encore vers des inclinations morbides de violences produites ou fantasmées. Dans la réalité algérienne, les suicidaires constituent une catégorie psychosociale et psychopathologique significative aux plans statistique, symbolique et de la production sociale. Il s'agit, alors, d'envisager la somme de refoulés qui déterminent les
1 Hanus M., Sourkes 8., Enfants en deuil, Paris, Frison-Roche, ] 997.