//img.uscri.be/pth/b7f5ba85f54915944a489c7e7aa591ca9cb0b758
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

FONCTIONS DE LA COULEUR EN EURASIE

219 pages
Dans les cultes de possession religieuse comme dans la vie quotidienne ou dans les habitudes alimentaires, il semble que la fonction de la couleur pour l'homme soit de se pénétrer de l'énergie qu'elles représentent en s'identifiant à elles. Les couleurs deviennent alors une véritable reconnaissance d'identité pour tous les groupes religieux, sociaux, politiques ou nationaux.
Voir plus Voir moins

FONCTIONS DE LA COULEUR EN EURASIE

Société des Études euro-asiatiques

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Études euro-asiatiques

N° 1 N°2

N°3 N°4 N°5 N°6 N°7 N°g

Nourritures, sociétés, religions. Commensalités. Le buffle dans le labyrinthe 1. Vecteurs du sacré en Asie du Sud et du Sud-Est Le buffle dans le labyrinthe 2. Confluences euro-asiatiques La main Le sacré en Eurasie Maisons d'Eurasie. Architecture, symbolisme et signification sociale Serpents et dragons en Eurasie Le cheval en Eurasie. Pratiques quotidiennes et déploiements mythologiques

Philippe SERINGE,

Com ité de Direction Viviana PÂQUES, Rédacteur en Chef, Paul VERDIER

Comité de Lecture Françoise AUBIN, Jocelyne BONNET, Jane COBBI , Bernard DUPAIGNE , Jeanine FRIBOURG, Ernest-Marie LAPPERROUSAZ, André LEVY, Charles MALAMOUD, Christian PELRAS, Xavier de PLANHOL, Yvonne de SIKE, Fanny de SIVERS, Solange THIERRY, Elemire ZOLLA Secrétariat de Rédaction Muriel HUTTER

RÉDACTION: Musée de l'Homme, Palais de Chaillot, 17 place du Trocadéro, 75116 Paris VENTE AU NUMÉRO: L'Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris
Librairie du Musée de l' Homme, Palais de Chaillot, 17 place du Trocadéro, 75116 Paris
Illustration de la couverture: Dessin d'après la stèle germanique de Hornhausen. Grès, VIle siècle. Landesmuseum Halle.

cg L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9437-4

COLLECTION EURASIE Cahiers de la Société des Etudes euro-asiatiques N°9

FONCTIONS DE LA COULEUR EN EURASIE

Publié avec le concours du Centre National du Livre et de la Maison Hermès

L'Harmattan 57 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55 rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

SOCIETE DES ETUDES EURO-ASIATIQUES

La Société des Etudes euro-asiatiques, Association loi de 1901, a été fondée en 1977. Elle est venue rejoindre au Musée de I'Homme ses aînées, les Sociétés des Américanistes, des Africanistes et des Océanistes. Son but est "de promouvoir et de favoriser, par tous les moyens en France, toutes les activités de Sciences humaines relevant des études sur l'Europe et l'Asie. Elle n'a aucune activité politique." Soucieuse d'interdisciplinarité, elle regroupe en son sein ethnologues, géographes, historiens, orientalistes, spécialistes des sciences religieuses et des littératures, linguistes, etc. auxquels elle offre un lieu particulièrement propice à la confrontation de leurs approches respectives d'une aire dont la vaste étendue - l'Europe, le monde méditerranéen, l'Asie tout entière - et la grande diversité n'excluent ni l'existence de remarquables continuités ni la possession de spécificités qui la caractérisent dans son ensemble.

Bureau
Président Fondateur:

tPaul LÉVY Xavier de PLANHOL Philippe SERINGE
Yves V ADÉ

Présidents d'honneur:

Président:
Vice- Prés idents :

Bernard DUPAIGNE Viviana PÂQUES Rita H. RÉGNIER tLucienne ROUBIN

Secrétaire Générale: Trésorière:

La couleur est une représentation

vivante de l'esprit.

Robert DELAUNAY, note autographe c. 1913, Bibliothèque nationale

Lucienne Roubin. Paris, 1995 (cliché Nelly Gabor).

IN MEMORIAM: LUCIENNE ROUBIN (1924-1999)

Lucienne Roubin nous a quittés le Il janvier 1999. Au seuil de ce volume qui regroupe les actes d'un colloque dont elle avait suggéré le thème et qu'elle avait activement contribué à organiser, c'est avec beaucoup de tristesse et d'émotion que nous tenons à rappeler qui elle fut et quelle fut son action. Toute la vie de Lucienne Roubin fut éclairée par la vertu de fidélité. Fidélité tout d'abord à ses ancêtres, à ce "sang des bergers de Provence" dont elle était fière, à sa jeunesse niçoise dont elle gardait un souvenir lumineux, à ce terroir méditerranéen qui fut son principal terrain de recherches. Fidélité à ses maîtres dont elle aimait à rappeler l'enseignement: André Leroi-Gourhan, "le patron", qui lui témoigna toujours sa confiance et qui jusqu'au bout guida sa recherche en ethnologie européenne; Roger Bastide, dont le séminaire, qu'elle suivit activement dans les années 60, lui apporta la confirmation de l'intérêt, pour l'Europe même, d'une méthode comparative n'hésitant pas à rapprocher des cultures apparemment fort éloignées; le séminaire d'André Varagnac dans la décennie suivante fut pour elle le haut exemple d'une recherche refusant les cloisonnements académiques, attentive au concret mais soucieuse de dégager, à travers les siècles et même les millénaires, des principes d'intelligibilité. Ceux qui l'ont bien connue savent aussi combien elle fut fidèle en amitié. Ce ne serait peut-être pas le lieu d'en parler si la création et le développement de la Société des Etudes Euroasiatiques n'étaient pas si étroitement liés aux relations amicales nouées entre Lucienne Roubin et certains membres de la Société, à commencer par son fondateur le Professeur Paul
Il

Lévy. C'est en sortant de quelques séances du séminaire d'André Varagnac que Paul Lévy, alors directeur de la VIe section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes, nous fit part de son intention de fonder une Société interdisciplinaire qui permettrait de rassembler des chercheurs travaillant conjointement sur l'Asie et sur l'Europe. Sans l'écoute attentive et les encouragements de notre amie, peut-être ce projet n'aurait-il pas vu le jour. Le nom de la Société, le titre de sa publication, Eurasie, la liste des personnalités scientifiques à solliciter furent ainsi promptement décidés. Le Professeur Robert Mandrou, trop tôt disparu et qui avait été le camarade d'Université de Lucienne Roubin avant de devenir son éditeur, accepta la fonction de vice-président. Lucienne Roubin ellemême ne fut pas seulement, depuis sa fondation, la trésorière de la Société, tâche qu'elle assuma jusqu'à l'extrême limite de ses forces; elle fut aussi la gardienne vigilante de ses activités et de l'esprit qui a présidé à sa fondation. Toute sa vie, Lucienne Roubin se montra également passionnée par l'enseignement et par la recherche, ne concevant pas un savoir qu'on ne chercherait pas à transmettre par une parole vivante. Professeur d'histoire et de géographie, elle enseigna plusieurs années en lycée, après un lectorat d'Université en Grande-Bretagne. ,Mais dès 1960, ayant passé le certificat d'ethnologie de l'Université de Paris, elle envisageait d'entreprendre un travail de thèse et décidait de faire porter sa recherche sur "les villages de la lavande" dans les Basses-Alpes. Ainsi le Haut- Verdon, terroir auquel l'attachaient des liens familiaux, pourrait cesser d'être ce "désert scientifique" que Raoul Blanchard avait, à juste titre, dénoncé. Détachée à partir de 1963 au CNRS, elle fut recrutée par le Musée des Arts et Traditions Populaires que dirigeait encore Georges-Henri Rivière. Ce qui ne l'empêcha pas d'effectuer plusieurs missions hors de France, au Piémont en vue de définir les principaux thèmes d'une économie montagnarde proche de celle du HautVerdon, en Calabre à travers l'aire de culture de la lavande, dans le Valais, ainsi qu'en Syrie, en Dalmatie et en Bulgarie dans la Vallée des roses. Dans le même temps, elle participe aux travaux et à la gestion du stage de terrain du C.F.R.E. (Centre de Formation et de Recherche pour l'Ethnologie), dirigé par 12

André Leroi-Gourhan. Plusieurs ethnologues actuels qu'elle a pilotés lors de ces stages ou dont elle a corrigé les premiers rapports gardent encore une forte impression de la personnalité scientifique et humaine qui était la sienne dans ces années déjà lointaines. Cependant ses recherches en Provence la conduisaient vers un autre sujet, qui devait donner lieu à une thèse complémentaire et à son premier ouvrage: ces "maisons des hommes" en Provence, traditionnellement appelées "chambrettes" avant, de devenir plus communément des "cercles", et que Lucienne Roubin étudia en historienne à travers les archives locales, en même temps qu'en ethnologue. En rapprochant en effet ces cénacles provençaux d'institutions masculines bien connues sur d'autres continents, et en montrant cet usage vénérable en continuel ajustement avec son temps, elle put cerner la fonction de ces lieux jusque-là méconnus et ouvrir une perspective de recherche inédite. Il en résulta un beau volume, Chambrettes des Provençaux, Une Maison des hommes en Méditerranée septentrionale, publié en 1970, avec une préface de Roger Bastide, dans la collection "Civilisations et Mentalités" que dirigeaient chez Plon Philippe Ariès et Robert Mandrou. Etant passée du Musée des Arts et Traditions Populaires au Musée de l'Homme, Lucienne Roubin continua d'explorer divers aspects du monde méditerranéen, comme en témoignent des articles publiés au cours des années 1970, rédigés avec le soin qu'elle mettait en toutes choses, d'une écriture à la fois dense et précise. Des études portent notamment sur « Les vignerons danseurs de la Saint Tryphon » (Objets et Mondes, XI, 2, été 1971), sur les « Libations et communions villageoises de viticulteurs traditionnels» (Archéocivilisation, n° 11-13, décembre 1972-1974), sur « Le village provençal» (in D. Fabre et J. Lacroix, Communautés du sud, UGE col. 10/18,1975), ou sur l' « Ordonnance toponymique en montagne provençale» (in L 'homme, hier et aujourd'hui, recueil d'hommages à André Leroi-Gourhan, Ed. Cujas, 1973). Une conférence donnée à l'Université de Stanford en 1975 présente une série d'institutions traditionnelles sous le titre « Savoir et art de vivre campagnard» (in The Wolf and the Lamb, Popular Culture in
13

France, Anma Libri, Saratoga, Calif., 1977). Un autre article, écrit pour un volume d'hommage à Roger Bastide, est intitulé « De l'églantier sauvage à la Rose de mai» (in L'autre et l'ailleurs, Berger-Levrault, 1976). Dans le même temps, Lucienne Roubin poursuivait en effet son travail de recherche sur les traditions et les pratiques liées aux espèces odoriférantes. Une exposition au Musée de l'Homme, «Hommes, parfums et dieux» (1980-1981), lui donna l'occasion de présenter, avec des objets et instruments liés à la culture de la lavande et à la distillation, quelques premiers résultats de ses enquêtes. Cependant venait le temps des épreuves: épreuves familiales suivies de sévères problèmes de santé qui ne réussirent pas à entamer son courage mais l'empêchèrent de donner toute l'ampleur qu'elle souhaitait à la recherche pionnière qu'elle conduisait sur l'odoriférant. Elle put cependant faire paraître ce remarquable Monde des odeurs (Klincksieck, 1989), dont Pierre Chaunu disait dans sa préface qu'après « une monographie régionale comme les géographes en ont perdu le secret », il fondait « une science sociale des odeurs ». Outre l'étude de l'économie et des techniques de production de la lavande fine, l'examen de la répartition des champs odorants dans l'espace montagnard, villageois, familial, s'entrelace aux observations neuves des rythmes du temps olfactif en fonction des saisons et des pratiques rituelles, en vue d'éclairer « le sens du registre des odeurs ». Un tel ouvrage répond pleinement à cette exigence d'études « précises, menées en profondeur, enracinées dans un cadre volontairement concret et restreint» dont Lucienne Roubin proclamait la nécessité dans un de ses articles. Enseignante, elle l'était redevenue à partir de 1976. A l'invitation de Mme Viviana Pâques, alors directrice de l'Institut d'Ethnologie de Strasbourg, elle fut en effet chargée d'assurer deux fois par an des séminaires de recherche, qui portèrent chaque année sur des sujets différents, tels que l'ethnologie européenne, les céréales, I'histoire rurale française, la forêt, la chasse, l'espace villageois, la méthodologie en ethnologie... Après Strasbourg, l'Université de Montpellier où enseigne Mme Jocelyne Bonnet lui donna également l'occasion de transmettre son savoir. Une de ses anciennes étudiantes,
14

maintenant Maître de conférences, se souvient de « ses cours passionnants, vivants et très construits, de la richesse et des perspectives qui furent ouvertes par son enseignement». Elle rappelle que Lucienne Roubin a profondément marqué les différentes promotions qu'elle a formées, et souligne «son sens de la rigueur, sa grande culture mais aussi sa gaîté et son aptitude étonnante à faire partager ». Puissent ces quelques lignes aider à transmettre son souvenir. Ce souvenir, non seulement ses amis, ses anciens étudiants (devenus si souvent des amis eux-mêmes), mais notre Société tout entière le garderont, avec une fidélité égale à la sIenne. Y.V.

15

NDLR. Le manque de signes diacritiques a empêché les translittérations nécessaires dans certains articles. Le lecteur voudra bien nous en excuser.

16

LE BLANC ET LE JAUNE DANS LA CIVILISATION CELTIQUE

PAUL VERDIER Ancien Recteur d'Académie

Résumé
Le blanc et le jaune sont les deux couleurs les plus usitées de la civilisation et de la littérature celtiques; elles sont surtout citées, soit en tant que telles, soit parce qu'elles entrent dans la composition des noms propres. Le blanc et le jaune peuvent aussi apparaître sous la forme riche du métal noble, argent ou or. Les deux couleurs et les métaux sont alors complémentaires dans l'imaginaire collectif des Celtes et représentent deux aspects différents d'une même réalité religieuse: blanc ou jaune indiquent globalement la provenance de l'Autre monde: mais l'or et l'argent désignent, en plus de cette provenance, un personnage divin. Ainsi, est divin ce qui est de métal; est envoyé du dieu ce qui n'est que coloré.. . Les deux couleurs sont utilisées autant pour les êtres que pour les choses que l'on peut considérer comme intrus dans le monde où se passe l'action. Cela vaut aussi, bien entendu, pour les hommes et femmes, mais ces couleurs sont en usage essentiellement pour les rapports amoureux: est blanc ce qui est beau; est jaune, ce qui éveille le désir. C'est pourquoi la jeune héroïne des contes est naturellement « blonde », que son teint est

« blanc» ; si l'épouse infidèle et tentatrice du Roi Arthur est Guenièvre « Blanc Fantôme» -, c'est qu'elle n'est qu'une « apparence» l'Autre monde. qui vient de

Il est relativement rare que la littérature celtique en général propose à son lecteur une description colorée des objets. Les textes dans lesquels sont mentionnées les couleurs en sont d'autant plus remarquables. Quand celles-ci apparaissent, une caractéristique saute aux yeux: le monde de l'imaginaire du conte celte se colore quand 17

se produit une rencontre d'un humain de l'en deçà avec un personnage ou un animal mystérieux, généralement issu de l'au delà et dont la présence ici-bas n'est que temporaire et liée à une intervention délibérée. Est coloré l'être inhabituel que le protagoniste va rencontrer: précisément, la couleur le distingue comme intrus dans le monde du héros et il est là pour élire le héros comme protagoniste d'une action mystérieuse. Deux couleurs sont alors en cause, le blanc ou le jaune, reprises par leurs doublets métalliques également divins, l'argent ou l'or. La correspondance exacte entre couleur et métal, l'une réservée à "l'humain" d'au delà, l'autre à la divinité, est absolument constante et une des manières de déceler la présence du divin dans une action est précisément la couleur. Une telle caractéristique est indifféremment attribuée à un personnage mâle ou femelle, humain ou animal, et le choix de l'une ou l'autre couleur1 se double d'une volonté de donner à la rencontre une tonalité morale: au "blanc" correspond la pureté des intentions, au "jaune", la volonté de tenter l'autre pour l'induire à la faute. Quant à l'action, elle a le plus souvent pour thème soit une chasse mythique, soit une rencontre amoureuse. Comme la littérature celtique (tout comme nos contes populaires) ne s'intéresse ni aux effervescences amoureuses pour ellesmêmes, ni aux élans du cœur aboutissant seulement au mariage, un tel processus de caractérisation de la couleur nous fait entrer dans une autre réalité, celle de la hiérogamie aboutissant à définir le mythe du Roi, de l'au delà autant que de l'en deçà: la royauté est une réalité bipolaire, union d'un élu du divin avec le principe de souveraineté détenu par la femme. Les couleurs de la quête amoureuse

Un homme d'au delà peut venir en en deçà dans le but d'obtenir les faveurs d'une terrienne ou une femme d'au-delà
1 ...quelquefois associés au rouge qui marque une autre nuance morale. 18

peut venir chercher, par une relation amoureuse avec un humain, une forme d'autorisation de séjour ici-bas2... Le séjour de ces "intrus" sera toujours temporaire et ils devront repartir d'où ils sont venus dans un délai plus ou moins bref. Voici, par exemple, comment se produit la conception de Bres, l'un des héros irlandais, juste après la première bataille de Mag Tured3 et certainement à cause du résultat de celle-ci qui écarte du trône Nuada, "méhaigné" de la main: Eri, fille de Delbaeth, regardait la mer parfaitement calme comme si elle avait été une table plane. Elle était là et voici qu'elle vit quelque chose: un navire d'argent lui apparaissait sur la mer. Pour elle, il était de grande taille mais sa forme ne lui apparut pas. Le courant des vagues le porta sur la terre. Elle vit alors qu'il y avait là un homme de la plus grande beauté: il avait des cheveux jaunes comme de l'or sur les épaules, un manteau avec des bordures de fil d'or autour de lui, une chemise avec des broderies de fil d'or, une broche sur la poitrine, ayant l'éclat d'une pierre précieuse; deux lances brillantes en argent et des manches de bronze délicatement rivés, cinq cercles d'or à son cou, une épée à poignée d'or avec des damasquinages d'argent et des clous d'or. L'union physique de l'homme et de la femme se réalise dès la survenue du héros et Bres en naîtra, faux sauveur temporaire du peuple des Tuatha de Danann alors en difficulté. Dans ce texte, tous les objets qui appartiennent à l'homme (dont on apprendra plus tard qu'il s'appelle "Elatha, fils de Delbaeth, roi des Fomoire") sont d'argent: le bateau, les lances, les damasquinages de l'épée. Par contre, ce qui le caractérise profondément est d'or: ses cheveux, les bordures de son manteau, son épée. C'est que le thème de l'or introduit
Le prototype d'une telle démarche est l'aventure de Raymondin courtisé par Mélusine après le meurtre de son oncle et du sanglier blanc durant la nuit de Noël. 3 On en trouvera le texte dans Patrimoine littéraire européen 3 (Racines celtiques et germaniques), Bruxelles, De Boeck université, sous la direction de J.-C. Polet, 1992, p. 48 et suiv. 19
2

directement à l'image qu'on se fait de la beauté selon les critères sociaux en vigueur et comme le guerrier veut séduire la femme en peu de mots, il lui faut, par la tentation, éveiller en elle le désir. Dans les commentaires qui existent sur ce texte, le personnage d'Elatha est habituellement présenté comme solaire. Si l'on peut éventuellement admettre une telle assimilation de la couleur à la lumière de l'astre, il est vraisemblable qu'il faille aller au-delà de cette notation et attribuer à la couleur jaune ou à l'or la valeur maléfique déjà mentionnée: est d'or ce qui doit être tentateur... Comme ici le tentateur vient de la mer et que celle-ci comme toute eau - sert de frontière entre deux mondes, on assiste à la pénétration d'un être d'au delà dans le monde d'en deçà. L'enfant alors engendré est de nature exceptionnelle, manifestant l'importance de son origine divine. Reste que les intentions du divin à propos de cette incarnation ne sont pas aussi pures qu'on pourrait le penser (il est rare que la tentation soit utilisée dans un but louable) et la suite de l'histoire le prouve: lorsque Bres a pris le pouvoir, il l'exerce de manière mauvaise, mettant son royaume d'adoption sous la tutelle du pays d'au delà. Le mélange des couleurs de la parade amoureuse ayant présidé à sa naissance apparaît donc particulièrement néfaste puisque, après sa prise de pouvoir4, les ennemis du peuple irlandais ont asservi le pays: Mais depuis que Bres avait pris la royauté, les Fomoire, à savoir Indech, fils de Dé Domnann, Elatha, fils de Delbaeth, et Tethra, les trois Fomoire, avaient imposé leur tribut à l'Irlande si bien qu'il n'y avait pas la fumée d'un toit qui ne soit sous leur tribut. L'insertion de l'or ou du jaune dans une description devrait être un signal d'alarme, pour le lecteur-auditeur comme pour le héros, pour marquer le début d'une aventure dangereuse.
4

Si les puissances occultes ont décidé de sa naissance, c'est que le trône d'en deçà est vacant: le dieu Nuada, blessé dans une bataille - "méhaigné" donc -, ne peut plus exercer le pouvoir aussi longtemps qu'il a une main d'argent. 20

Voici comment, au début de la Courtise d'Etain (deuxième version), apparaît la jeune fille aux yeux éblouis de son royal prétendant5 : Il (Eochaid Airem, roi d'Irlande) se rendit à l'assemblée de Bri Leith et il vit la jeune fille au bord de la fontaine. Elle avait un peigne et un diadème d'argent rehaussé d'or et elle se lavait dans un bassin d'argent qui avait quatre oiseaux d'or, avec de petites pierres brillantes à l'extérieur de ce bassin. Elle avait [...] un beau manteau avec une broche d'argent incrustée d'or à ce manteau sur sa poitrine. [...] Elle avait deux tresses blondes comme de l'or sur la tête, chacune arrangée en quatre boucles... Ses deux bras étaient aussi blancs que la neige d'une nuit; chacune de ses deux joues était aussi rouge que la digitale de la montagne; elle avait dans la bouche des dents de même hauteur, brillantes comme des perles [...] ses deux épaules étaient de même hauteur, tendres et blanches. Ses poignets étaient doux, blancs et tendres. [...] C'était la jeune fille la plus belle et la plus convenable qu'eussent jamais vue des yeux humains et il leur semblait que c'était une compagne des side. Le roi est évidemment aussitôt tenté, "et il envoya un homme de son escorte devant lui pour retenir la jeune fille". C'est à peu près dans les mêmes termes que précédemment qu'a lieu la rencontre amoureuse entre les deux personnes. Cette fois, la jeune femme arrive de l'au delà, puisqu'elle séjourne au bord d'une fontaine aussi longtemps que son partenaire ne l'accueille pas. Il existe pourtant une grande différence entre les deux rencontres, soulignée par l'usage des couleurs. On aura remarqué ici l'usage prépondérant de l'argent et du blanc: la jeune femme d'origine divine est sans doute de nature normalement bienveillante, mais le processus de séduction entraîne pourtant la présence de l'or et du jaune, marquant la tentation du prétendant. L'humain se prend lui-même au
5

Ibid., La Courtise d'Etain, traduction de C. Guyonvarc'h, p. 81. 21