Football et politique

De
Publié par

Le football représente jeu, plaisir, et pourquoi pas un idéal démocratique en acte. Et pourtant aujourd'hui le football est la négation même de la pensée.
Cet ouvrage se donne pour but de détruire un mythe largement répandu et de redéfinir le football à travers son histoire, son fonctionnement quotidien, les scandales qui le caractérisent, les fables et légendes qui le structurent et imprègnent la société tout entière.
Publié le : mardi 1 novembre 2005
Lecture(s) : 418
Tags :
EAN13 : 9782296413221
Nombre de pages : 386
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Football et politique

1

ère

édition,

@ Les Éditions 2ème édition,

de la Passion, 2002

1999

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9217-0 EAN: 9782747592178

Patrick Vassort

Football et politique
Sociologie historique d'une domination

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements vina 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI - RDC

1053 Budapest

de Kinshasa

Collection Logiquessociales Directeur de collection: Bruno Pequignot Fondateur: Dominique Desjeux En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques socialesentend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Série Sociologie politique

Dirigée par Nicolas Oblin et Patrick Vassort « Le service principal que les sociologues ont rendu jusqu'à maintenant et rendront de plus en plus à la politique, par une théorie de la politique elle-même, consiste donc à faire sentir à quel degré les problèmes politiques sont des problèmes sociaux. Ils auraient par suite le plus grave tort si, pour ne pas verser dans l'erreur commune, ils restaient tous dans leur tour, s'ils s'abstenaient tous de prendre parti, s'ils laissaient la politique aux théoriciens politiciens et aux théoriciens bureaucrates. L'art de la vie sociale les concerne en particulier et transmettre une tradition, éduquer les jeunes générations, les intégrer dans une société déterminée, les" élever" et surtout les faire progresser, tout cela dépasse les limites du droit et de tout ce qu'on convient d'appeler l'État». Marcel Mauss, Essais de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1968 et 1969, p. 74. C'est pour cette raison que la série «Sociologie politique» accueille des chercheurs, sociologues, politistes, historiens dont l'implication et l'engagement participent de l'élucidation des faits sociaux dans un souci de contribution au développement théorique, pédagogique et des savoirs.

Pour mon papa. Mille mercis à Sylvie et Lena pour ce que vous êtes. Merci à Mylène pour son aide (que defilles I). Amitiés à J.-M.B. Nom de code: Général James-Marie Bond.

Pourquoi rééditer Football et politique?

Football et politique fut publié une première fois en 1999 (1) puis une seconde fois en 2002 (2), aux Éditions de la Passion. Si le texte de Patrick Vassort n'est pas de ces best-sellers produits et consommés en guise d'amuse-gueules à l'occasion des shows (3) sportifs par ceux qui constituent ce que Jean-Marie Brohm appelle les Meutes sportives (4), il n'en constitue pas moins, dans le domaine des sciences sociales, où les livres se vendent en moyenne à quelques centaines d'exemplaires, une réussite éditoriale. L'immense et écrasante majorité des publications sur l'histoire du sport en général et sur celle du football en particulier, depuis de très nombreuses années puisqu'elles participent même de sa fondation, ont contribué au façonnement des discours et de l'idéologie sportive. Michel Caillat a d'ailleurs imaginé une typologie de ces discours dans L 1déologie du sport en France (5), entre discours fondateurs, discours didactiques, discours apologétiques, etc. Contrairement à cela, Football et politique ne participe d'aucune manière à l'idéologie du sport puisqu'il en est, dans la continuation -l'enrichissement et l'altération - de la tradition scientifique et engagée de la Théorie critique du sport (6), la négation, l'explicitation et la dénonciation. Ainsi, l'auteur de ce texte, dans une approche « multiréférentielle et dialectique» (7), « synchronique et diachronique» (8), « structurelle et génétique» (9), étayant notamment
1. Patrick V asso~ Football et politique. Sociologie historique d'une domination, Paris, Les Éditions de la Passio~ 1999. 2. Patrick Vassort, Football et politique. Sociologie historique d'une domination, Paris, Les Éditions de la Passion, 2002 (édition revue et augmentée d'une postface). 3. Georges Vigarello, Du Jeu ancien au show sportif: la naissance d'un mythe, Paris, Éditions du Seuil, 2002. 4. Jean-Marie Brohm, Les Meutes sportives. Critique de la domination, Paris, L'Harmattan, 1993. 5. Michel Caillat, L'Idéologie du sport en France depuis 1880: race, guerre, religion, Paris, Les Éditions de la Passio~ 1989. 6. Jean-Pierre Escriva et Henri Vaugrand (Sous la direction de), L'Opium sportif La critique radicale du sport de l'extrême gauche à Quel Corps? , Paris, L'Harmattan, 1998. 7. Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1992. 8. Ibidem. 9. Ibid.

son argumentaire de concepts et de travaux empruntés à l'histoire sociale et politique, à la sociologie, à la philosophie politique, s'attache à la construction de cette sociogenèse de l'institution sportive appelée de ses vœux - bien que tardivement - par Pierre Bourdieu et dont il avait imaginé - bien que ce ne fût pas sans difficultés -le caractère « explosif» (10). Ce qui motive, au-delà de l'intérêt que présente l'histoire du football, la réédition de ce travail, c'est qu'il doit participer de ces textes de référence qui contribuent à façonner une pensée éclairée sur l'impensé majeur de notre société, ce « trou noir» qu'est l'institution sportive et dans lequel se perdent, comme en apporte la preuve Patrick Vassort, bon nombre d'intellectuels (11). Ainsi, sur le plan historique, cet ouvrage ne participe pas de ces apologies du football, de ces histoires par les classements, par les héros, par les légendes et par les mythes, toutes ces fabuleuses histoires qui ne retiennent que les « holas» et les « hourra» des foules, qui ne retiennent que les analyses et les mensonges à peine voilés des commentateurs sportifs, que les discours édulcorés et institués des présidents de clubs, de ligues, de fédérations, les fabuleuses histoires de clubs mythiques, etc. (12) Tout comme les historiens de l'olympisme prétendent faire I'histoire de ce phénomène en se contentant de tracer l'évolution du nombre d'athlètes, des pays représentés, du tableau des médailles par pays, du nombre de disciplines, mais aussi de dresser les portraits des champions, de rapporter les récits mythiques, les anecdotes insignifiantes, les scandales de dopage, les tricheries, les accidents (13), surtout, sans jamais toucher au mythe, à commencer par le commencement, celui qui entoure Pierre de Coubertin, lequel est toujours présenté dans une version à peine plus évoluée et moins partisane que dans les documents officiels du Comité international olympique (CIO) (14).
10. PietTe Bourdieu, «L'État, l'économie et le sport », in Sociétés et Représentations, n° 7, (<< Football et société»), décembre 1998. 1 I. Voir également sur ce sujet Marc Perelman, Les Intellectuels et le football. Montée de tous les maux et recul de la pensée, Paris, Les Éditions de la Passion, 2002. 12. Voir par exemple Jacques Thibert et Jean-Philippe Réthacker, La Fabuleuse histoire du football, Paris, Minerva, 2003 ; La Fabuleuse histoire des JOOOplus grands joueurs de football, Paris, La Martinière, 1994 ; La Légende du football, Genève, Liber, 1997 ; Serge Bressan, Football, les clubs de légende, Bagneux, Sélection du Reader's Digest, 2000 (présenté par Thierry Roland); Yanny Hureaux, Sedan, une légende du football, Strasbourg, Nuée Bleue, 2000 (préface de Roger Lemen-e) ; Georges Haldas, La Légende du football, Lausanne, L'Âge d'homme, 1989, etc. 13. Voir par exemple Gilbert Andrieu, Les Jeux olympiques: un mythe moderne, Paris, L'Harmattan, 2004 ; Robert Pariente et Guy Lagorce, La Fabuleuse histoire des Jeux olympiques, Genève, Minerva, 2000; Jean-Michel Blaizeau, Les Jeux défigurés. Berlin 1936, Biarritz, Atlantica, 2000 ; Henri Charpentier et Euloge Boissonnade, La Grande histoire des Jeux olympiques, Paris, Éditions France-Empire, 1999; et Nicole Pellissard-Darrigrand, Galaxie olympique, tomes 1,2 et 3, Biamtz, J & D Éditions, 1996, 1998,2000. 14. Pour une analyse éclairée de la biographie intellectuelle de Pierre de Coubertin, Marie Brohm, Le Mythe olympique, Paris, Christian Bourgois, 1981. voir Jean-

Sur le plan sociologique, Football et politique se distingue notamment des sociologies partisanes de Christian Bromberger (15) ou de Patrick Mignon (16) par exemple, lesquels spécialistes sont a peu près sur les mêmes postures théoriques et axiologiques qu'Eugène Saccomano (17) ou Thierry Roland (18), lorsque l'un croit que le football est un drame exemplaire de la démocratie (19), imaginant assister à la réalisation en acte de celle-ci, tandis que l'autre en est encore à parler des dérives d'un football dénaturé par les enjeux (20). L'un et l'autre n'ayant pas idée que ce qui se joue dans le match de football relève d'un impensé majeur de notre société, le premier ignorant que la théâtralisation du racisme, et même l'esthétisation de l'hétérophobie qui se joue dans le stade, « c'est du théâtre [...] mais [que] le racisme est aussi du théâtre» (21), le second n'imaginant pas que les agressions qui ponctuent chaque semaine des matchs de quatrième division de district ne sont guère intelligibles dans le cadre théorique de la dérive, de l'accident, de l'épiphénomène et encore moins explicables par la théorie de « l'argent grand corrupteur» du sport, de même que les collusions entre le fascisme et le sport (22) ne seront jamais comprises tant qu'on laissera croire, à l'instar de la horde de ces pseudo-

15. Christian

Bromberger,

Alam Hayot et Jean-Marc

Mariottini,

Le Match de football.

Ethnologie

d'une passion partisane àMarseille, Naples et Turin, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1995 ; et Christian Bromberger, Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, Paris, Bayard Éditions, 1998. 16. Patrick Mignon, La Passion du football, Paris, Odile Jacob, 1998; Henri HélaI et Patrick Le Mignon (Coordonné par), Les Cahiers de l'INSEP, n° 25, (<< football: jeu et société »), Paris, INSEP, 1999 ; et Cyril Lemieux et Patrick Mignon (Dossier coordonné par), Politix, n° 50, (<<Sport et politique»), paris, Hermès science publications, juillet 2000. 17. Eugène Saccomano, Les Stars du football mondial, Paris, Solar, 1994 (préface de Michel Platini) ; Une Saison de football 1999, Paris, Éditions 1, 1999 ; Une Saison de football 2001, Paris, Éditions l, 2001 ; Une Saison de football 2002, Paris, Éditions l, 2002 ; Une Saison de football 2003, Paris, Éditions 1, 2003, etc. 18. Thierry Roland, La Fabuleuse histoire de la coupe du monde, Paris, Minerva, 2002 et La Légende de la Coupe du monde: 1930-2002, Paris, Minerva, 2002. 19. Christian Bromberger, Alam Hayot et Jean-Marc Mariottini, Le Match de football. Ethnologie d'une passion partisane àMarseille, Naples et Turin, op. cil., p. 197. 20. Voir par exemple Patrick Migno~ La Passion dufootball, op. cil. 21. Voir sur ce sujet Albert Memmi, Le Racisme. Description, définition, traitement, Paris, Gallimard, 1982, p. 154. 22. Voir sur ce sujet par exemple Illusio, n° 1, (<<Jeux olympiques - Jeux politiques »), Cae~ L'institution du sport»), Université de Revue lllusio, juin 2004 ; Les IrrAlductibles, n° 4, (<< Paris 8 Saint-Denis, juin-juillet 2004 ; Jean-Marie Brobm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle. Planète des singes, jète des animaux, Paris, Les Éditions de la Passio~ 1998 ; Marc Perelma~ Le Slade barbare. La fureur du spectacle sportif, paris, Mille et une nuits, 1998; Jean-Marie Bro~ 1936, jeux olympiques à Berlin, Bruxelles, Éditions Complexe, 1983 ; COBA, La Coupe déborde, Videla, Paris, avril 1978; et Quel Corps ?, n° 9, (<<Boycott»), mai 1978.

spécialistes qui sont autant de rouages de la Machinerie sportive (23), que le football, et le sport en général, puissent être récupérés par la politique. Car le football ne peut être récupéré par la politique, son existence est politique, et c'est toute l'importance de ce texte de Patrick Vassort que d'élucider cela et de dénoncer ces postures dominantes - qui fantasment sur l'essence du sport et du football en perpétuant les mythes des origines et les fabuleuses « histoires de » - largement partagées par l'opinion publique puisque parti ci pant, avec l'aide des médias et des institutions sportives à la construction de cette opinion et dans le même temps au renforcement de l'idéologie. Ce sont toutes ces raisons qui font de Football et politique un ouvrage de référence dont les analyses dépassent celles, certes spectaculaires, mais souvent très factuelles, très positivistes et de faible valeur heuristique, du spectacle (24) et de l'affairisme sportift (25). Or, il est nécessaire et indispensable que les textes qui s'avèrent des textes de référence soient disponibles et puissent exister contre la déferlante éditoriale et la massification des publications qui condamnent souvent la qualité au profit de la quantité. C'est là, me semblet-il, tout le sens de cette réédition.
Nicolas Ohlin, 25 Juin 2005.

23. Jean-Marie Brohm, La Machinerie sportive. Essais d'analyse institutionnelle, Paris, Anthropos,2002. 24. Voir par exemple Bernard Leconte et Georges Vigarello (Sous la direction de), Communications, n° 67, (<<Le spectacle du sport »), Paris, Éditions du Seuil, 1998; Michel Pautot, Le Sport spectacle: Dessailly). les coulisses du sport business, Paris, L 'Harmat1:al4 2003 (préface de Marcel une

25. Voir par exemple Pascal Duret et Patrick Trabal, L'Épreuve sportive sociologie de lajustice de l'épreuve sportive, Paris, Métailié, 2001.

et ses affaires:

Introduction

La place du sport va grandissante dans la vie quotidienne et le football en est le grand privilégié. Coupe du monde, coupes d'Europe de formes diverses et multiples, championnats et coupes, les compétitions footballistiques sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus médiatisées. La Coupe du monde 1998 en France en est un exemple concret. Et lorsqu'Alfred Wahl affirme « que le footban est bien un phénomène social et culturel central dans la France d'aujourd'hui » (1), nous ne pouvons qu'être en accord et étendre encore géographiquement ce constat. Divers événements signifiants ont montré l'importance sociale et politique du phénomène. - La saison 1993-1994 reste dans les mémoires comme l'une des plus sinistres pour le football français. Deux « affaires» peuvent être considérées comme de parfaits analyseurs. La première est celle qui concerne le match de première division nationale professionnelle V.A.-O.M., du jeudi 20 mai 1993. Suite au match, le club qui sera six jours plus tard champion d'Europe des clubs, doit faire face à une affaire de corruption. Il est tiraillé entre les justices française et suisse d'une part, et les instances nationales et internationales du football d'autre part. Crédibilité mise en doute, déstabilisation pour un temps des dirigeants nationaux, la Fédération Française de Football et la Ligue nationale supporte mal cet état de fait. Elles sont alors sommées d'agir par l'U .E.F.A. et la F.I.F.A. (respectivement Union Européenne de Football Association et Fédération Internationale de Football Association). À cette première affaire s'ajoute la non qualification de l'équipe nationale pour la Coupe du monde 1994 qui a lieu durant l'été aux États-Unis. Drame national s'il en est, les centres d'un joueur, parisien à l'époque (2), sont comparés à des missiles de triste mémoire (scuds). Cette non participation engendre une crise ouverte qui va occuper l'essentiel des média : presse écrite, radiophonique ou télévisée. Le personnel politique n'hésite pas en cette occasion à monter au créneau. Prises publiques de position sur une affaire d'intérêt national : le football.

1. Alfred Wahl, Les Archives 1989, p.ll.
2. Il s'agit de David Ginola

du football.

Sport et société en France 1880-1980,
en Angleterre (Newcastle

Paris, Gallimard,
en 1997).

qui par la suite va jouer

puis Tottenham

12

FOOTBALL

ET POLITIQUE

- Le deuxième événement est l'organisation et le déroulement de la Coupe du monde 1998 en France. Cette organisation met en lumière un consensus politique dur, d'où l'émergence de toute pensée critique semble impossible. Politiques, intellectuels, scientifiques abondent dans le sens de l'existence d'une pensée philosophique positiviste dont le footbaIl est constitué en centre: redécouverte d'un esprit national, (pseudo) lutte contre le racisme et la xénophobie, capacité à la mobilisation festive de masse. La pensée négative devient

impossible car il semble impossible de penser en négatif ce qui « n'intéresse
que deux miIliards de terriens» (3). Le projet footballistique (ici la Coupe du monde 1998 en tant que principal vecteur), d'un gouvernement à l'autre, est repris, aménagé, amélioré (?) et participe d'un projet politique national globalisant et totalisant accepté par l'ensemble du corps politique. Projet national, la sportivisation de l'espace public trouve sans doute ses racines et sa raison d'être dans l'occultation de l'actualité politique dont l'espace est de plus en plus mouvant (4) et dont la reconstitution, la reconstruction, ne correspond sans doute pas aux impératifs de la défense des idéaux républicains et laïcs (5), de la démocratie et de la lutte contre les inégalités et les ségrégations, qu'elles soient raciales, culturelles, politiques, économiques ou sociales. Sur ce projet, les clivages politiques rituels et les antagonismes qui s'y attachent sont gommés ou profondément remaniés. Les luttes de classes, les groupes de pression et d'intérêt disparaissent ne laissant de place que pour la spectacularisation de ce qui est visible et identifiable dans l'immédiat: la mobilisation populaire. Penser négativement cette mobilisation devient scandaleux et criminel alors que, sans doute, seule cette pensée négative permettrait d'élucider, de mettre au jour, la véritable nature du football en tant que totalité et fer de lance idéologique de la modernité. La négation de l'immédiateté, de ce qui dans l'instant est désiré comme vérité indépassable, est, au-delà de toute rationalité, le seul chemin possible pour mettre en évidence cette nature perverse. Les questions de l'universalisation de la pratique footballistique (6), en tant que facteur de mobilisation nationale ou locale au sein d'un processus de mondialisation des échanges (économiques, politiques, financiers, sociaux (...) pro-

3. Patrice Romedenne, ...Et un et dela et trois zéro... Cent jours dans les coulisses du Mondial, Paris, Michel Lafon, 1998, pp. 106-107. Il faut par ailleurs noter que ce journaliste, dans son ouvrage, comme tant d'autres de ses confrères (Pierre Marcelle par exemple), jugera et condamnera le C.O.B.O.F. (Comité de Boycott de l'Organisation de la Coupe du monde en France) sans jamais avoir contacter l'un de ses membres. Il fait de plus l'amalgame entre Char/ie Hebdo et le C.O.B.O.F., le second étant selon lui l'émanation du premier ce qui est faux et purement diffamatoire. 4. Les élections régionales de 1998 sont, de ce point de vue, symptomatiques. 5. Voir sur ce sujet Patrick Vassort, « Sport et philosophie critique », in Les Cahiers de l'f.R.S.A. (sous la direction de Fabien OBier, Patrick Vassort, Henri Vaugrand), n° 2 (<< L'illusion sportive. Sociologje d'une idéologje totalitaire»), Université Paul Valéry Montpellier III, février 1998, pp. 83-103. 6. Il s'agit d'ailleurs de l'une des principales motivations des dirigeants du footbaB mondial. Asie et Amérique du Nord sont les derniers bastions à conquérir (en partie du moins) et les moyens mis en œuvre, énormes (Coupes du monde 1994 aux États-Unis et 2002 au Japon et en Corée), démontrent l'intérêt que l'on porte à ces parties du globe.

INTRODUCTION

13

pageant une philosophie sportive, des tricheries, des violences, des spectacularisations quotidiennes et des aménagements économiques révélateurs de la nature intrinsèque du football, sont alors posées comme les outils signifiants pour l'aide à l'élucidation. Cet état de fait nous conduit à élargir notre problématique et insérer le mouvement footballistique dans le flux historique (histoire du temps présent également) en la liant à celui-ci, dépassant par là la simple étude politique du football pour, le plus modestement possible, permettre à cette recherche de devenir le révélateur d'une idéologie, de son appareil et de son évolution dans le temps.

Éléments

d'une problématique

Cette présentation n'a pour but que de planter le décor de cette étude. Il s'agit d'affiner progressivement le cadre théorique de celle-ci. Si nombreux sont ceux qui ne nient plus les interactions entre le monde sportif et les mondes politiques, économiques et sociaux, trop peu d'études ont déjà été réalisées sur le football, sans nul doute, comme le fait remarquer Alfred Wahl « parce qu'un fossé culturel séparait les intellectuels de ce phénomène» (7). Nous avons donc choisi le football et plus particilièrement le football professionnel afin de restituer, partiellement, son importance dans le processus de lutte pour le pouvoir politique, dans la mise en domination de populations, le terme politique étant employé ici dans son acceptation la plus large. Aussi allons-nous nous efforcer de montrer sa puissance idéologique au sein des sociétés modernes, jusqu'à la sportivisation de l'espace public. Nous pensons que la philosophie de la sportivisation a pour conséquence la dépolitisation de l'espace public en introduisant une idéologie pseudo-égalitariste, en défendant des normes et des valeurs de normalisation, de productivi té, de rendement ainsi que l'idée de fair-play, démobilisatrice vis-à-vis de toute lutte contre l'ordre établi. Le sport permet également la défense de valeurs identitaires pré-établies et rejoint par ce biais ce que note Jürgen Habermas à propos de la signification admise dans les années cinquante sur la modernité que nous

nommeronsla modernité libérale: « Le concept de modernisationdésigne un
ensemble de processus cumulatifs qui se renforcent les uns les autres; il désigne la capitalisation et la mobilisation des ressources, le développement des forces productives et l'augmentation de la productivité du travail; il désigne également la mise en place de pouvoirs politiques centralisés et la formation d'identités nationales... » (8). Cette approche fait apparaître la contradiction flagrante de cette modernité libérale, à savoir l'internationalisation du pouvoir économique par la mobilisation des ressources, scientifiques, techniques, et des

7. Alfred Wahl, Les Archives du football, op. cit., p. 11. 8. Jürgen Habermas, Le Discours philosophique de la modernité,

Paris, Gallimard,

1988, pp. 2-3.

14

FOOTBALL

ET POLITIQUE

capitaux d'une part, et d'autre part la défense des identités nationales, régionales, locales et la participation politique. Nous pensons que le football, appareil idéologique d'État, est proposé et défendu en tant que cÙnent sociétal de la lnodernité libérale, lien indispensable à cette modernité écartelée entre l'internationalisation des pouvoirs économiques et politiques et les besoins identitaires d'une part et, d'autre part, par le rapport entre l'infinÙnent grand, l'organisation économique internationale, et l'infiniment petit, l'individu producteur dégagé de tous liens humains, sociaux, au sein de la chaîne de production. Le football réunit donc, contradictoirement et intrinsèquement, l'internationalisation économique et politique et le désir identitaire de populations agrégées par le pouvoir senso-affectif des équipes de football en compétition. Aussi, né de la modernité, le football est non seulement un instrument de défense de cette modernité libérale mais, qui plus est, son pouvoir opiacé permet au système moderne capitaliste et libéral de se reproduire et d'aller plus loin encore vers sa propre finalité, peut-être vers sa propre finitude car rendement et productivité sont mortifères, à savoir la recherche des plus grands rendements (synonyme de pouvoir économique, politique et bien sûr sportif) par l'atomisation des tâches et la plus grande dépolitisation des populations dominées (9). En ce sens le football se situe au centre du débat modernité/postmodernité, socialisation/individualisation, nous/je et sans doute pose la base d'une nouvelle dialectique politique: contrat social/lien social. Il est donc nécessaire de faire un court détour épistémologique afin d'éclairer les postures théoriques de cette étude, notre position et notre implication vis-à-vis de notre champ et de notre objet de recherche.

Signification

du sport

La signification donnée au sport (10) est dépendante de l'analyse générale, fonctionnelle, structurelle et institutionnelle que l'on a de celui-ci et de sa place au sein des rapports sociaux développés dans la société globale. Cinq courants restent aujourd'hui dominants et tous, peu ou prou, ont utilisé parties ou totalité de ces systèmes d'analyse.

Courants de pensée et positions épistémologiques
Ces courants ne représentent de fait que deux positions opposées l'une à l'autre: défense, réforme et adaptation du sport et de la philosophie du sport à la vie

9. Voir sur le sujet Jean Baudrillard, À l'ombre des majorités silencieuses, Paris, Denoël/Gonthier, 1982, même si nos analyses diffèrent sur les causes et les effets de cette dépolitisation. Mais il reste la symptonlatique de cette dépolitisation. 10. Reprise du titre de l'ouvrage de Michel Bouet : Signification du sport, Paris, L'Harmattan, 1995, pour sa dernière édition, qui, à lui seul est l'image des difficultés qui se posent aux chercheurs lorsqu'il s'agit de définir, signifier et fonctionnaliser le sport.

INTRODUCTION

15

civile et publique d'une part, cette position regroupant quatre des cinq courants et, d'autre part, la position basée sur le refus de la pratique des activités sportives issues des sociétés bourgeoises, capitalistes et libérales, un seul courant défendant cette position. La seconde position, critique, est celle qui sert de base théorique à cette étude. Le rappel rapide de ce que sont ces courants est nécessaire à la compréhension de nos postures scientifiques. Le courant libéral

Ce courant, le plus ancien, souhaite libérer le sport de toutes les emprises politiques ou financières et le présente comme un îlot de paix, de respect et d'innocence face aux rapports de force et à la lutte des classes. Le sport est ici une distraction qui favorise l'épanouissement corporel et intellectuel par l'intermédiaire des notions de dépassement de soi et de fair-play, tout en favorisant la révélation et l'acceptation des limites objectives de chacun à travers le système compétitif. Conférant au sport un idéal moral, les tenants de ce courant défendent l'importance de l'existence d'une éthique sportive spécifique qui permet la reconnaissance et la protection de valeurs qui éviteront « l'autodestruction » du sport face aux « agressions» extérieures. Une conception éducative et culturelle du sport ouvre des perspectives d'initiation des masses à cette éthique qui est faite d'acceptation des limites imposées, de volontarisme dans la pratique et de conservatisme social puisque le sport, garant de la paix sociale, permet à chacun de mesurer ses limites et de rester à la place ainsi assignée (le fair-play, proposé comme fondement du sport ne doit pas permettre d'autres révoltes que celles proposées dans le cadre strict de la compétition sportive institutionnalisée). Les affrontements symboliques tiennent ici de la théâtralisation de la situation, une théâtralisation normée qui reste dans des marges admises, des fourches caudines et suffisantes au contrôle de l'activité sportive ellemême (11).C'est ainsi que le sport, particulièrement le footbaII, peut devenir le garant de la paix sociale. Les fonctions du sport sont alors les suivantes:

- La fonction hédonique : « Le sport apportedu plaisir [...]. C'est la jouissance proprement corporelle et sensible, vécue dans la chair même de l'homme» (12). - La fonction hygiénique: « Il est trop évident que le sport fortifie les jeunes et qu'il conserve les adultes en bonne condition» (13). - La fonction de relations interpersonnelles : « Le sport est un des modes par lesquels l'homme rencontre l'homme» (14).

- La fonction esthétique: « Le sport offre du beau» (15),un beau performant et compétitif.
Il. Voir sur le sujet Jean-Louis Deshaies, Foot passion. Amphora, 1991, p. 72. 12. Michel Bouet, Signification du sport, op. cit., p. 467. 13. Ibidem, pp. 471-472. 14. Ibid., p. 477. 15. Ibid., p. 493. Le plaisir par le jeu, Paris, Éditions

16

FOOTBALL

ET POLITIQUE

Michel Bouet confère également au sport des aspects ludique, éducatif et militaire (sports de combat par exemple). Ces fonctions déclarées créent une poétique qui idéalise la pratique sportive. Apolitique, elle forme des hommes meilleurs au sein d'une société plus juste. Elle prend la forme d'un ciment sociétal grâce à l'éthique de loyauté et de fair-play enseignée. Le plaisir physique et intellectuel se double, selon cette théorie, d'une forme physique profitable pour la santé. Mais, outre certaines inexactitudes,nous ne pouvonsoublier que les notions de « guide », « ami» et « confident» (16)défendues dans cette approche théorique, liées à un cadre de formation et idéalisées, relèvent souvent d'une pensée paternaliste mais également, parfois, totalitaire et fascisante. Les tenants de ce courant se situent dans la logique coubertinienne. Ils défendent l'idée d'un « sport éternel », émanation de la culture grecque, et transtemporel. L'homme est ainsi défini par une invariabilité: la compétition sportive.
Le courant progressiste

Pour ce courant le sport n'est pas un espace virginal, pur, loyal et fair-play, un lieu protégé, mais se trouve « intégré à la vie sociale et participe des besoins humains fondamentaux» (17).Tous les sports doivent pouvoir être pratiqués par tous. L'activité sportive est inévitable pour l'équilibre des individus et, dans le même temps, pour celui des sociétés. Elle doit être l'expression de la démocratisation, ne permettre aucun privilège et aller dans le sens de l'universalisation. Mais, pour ce courant, la pratique sportive est indéniablement déviée de ses buts réels par la société libérale et capitaliste. Le sport est dépendant d'un système qui impose la loi du profit et du rendement et fait de lui une marchandise parmi d'autres, un instrument de diversion sociale par la création d'une élite artificielle et la spectacularisation de l'activité physique. Selon Jean Meynaud, « l'argent joue un grand rôle, son rôle habituel de corruption des relations humaines, dans cette dégradation, spontanée ou provoquée, des idéaux sportifs» (18). Il note « que le capitalisme a, comme tel, profondément corrompu l'activité sportive jusqu'au point où elle ne diffère plus d'une quelconque activité marchande» (19).
Mais le sport peut changer de nature avec l'avènement d'une société
«

socia-

liste» plus démocratique. L'aménagement du temps de travail, la refonte du système éducatif, peut et doit permettre de redonner au sport une dimension émancipatrice et répondre aux besoins nationaux en terme d'épanouissement

16. Voir sur le sujet ibid. 17. Bernard Deletang, Sport, histoire, éducation. Le mouvement sportif ouvrier: une tentative de domestication de l'histoire, Doctorat de 3c cycle, Université de Caen, 1980, p. 19. 18. Jean Meynaud, Sport et politique, Paris, Payot, 1966, p. 266. 19. Ibidem, p. 269.

INTRODUCTION

17

individuel et collectif. Car « si l'influencedu capitalisme sur le sport est manifeste, cela ne signifie pas nécessairement que le sport dans son essence même est un simple élément du processus de production capitaliste, un mode de relation spécifique de ce régime» (20).La dissociation est ici pensable entre le sport et le mode de fonctionnement, de production, sociétal et capitaliste.
Le courant postJnoderne

Ce courant, que nous avons nommé « néo-progressiste ou postmoderne» (21), préconise la sélection, l'individualisation, la valorisation des performances et surtout « présente la compétition sportive comme un vecteur de formation démocratique» (22)où chacun est censé avoir « sa chance ». « Le sport est l'école de la vie parce que pour nous la vie est un combat [...] qui opère constamment des sélections» (23) affirme Alain Ehrenberg. De son côté, Christian Bromberger écrit: « Le stade est donc le lieu par excellence où se concrétise l'imaginaire démocratique, exaltant l'égalité des chances, la compétition universelle, le mérite personnel, où s'illustre l'adage "On devient ce que l'on est, et non pas ce que l'on naît" » (24). Ce courant rejoint le courant socio-philosophique de la postmodernité qui voit dans l'individualisation et l'atomisation des tâches, l'ouverture vers plus de démocratie, l'épanouissement des individualités au travers de la lutte de tous contre tous. L'effet idéologique assigné aux institutions et pratiques sportives est alors de neutraliser toutes les idéologies autres que celle, officielle, du sport qui est compris comme un moyen de modernisation idéologique. Il apparaît ici comme un moyen « non-politique » de faire connaître et reconnaître ce que ce courant appelle « les valeurs de l'égalité» et qui doivent être implantées dans la quotidienneté par la médiation de la distraction. Le sport prend, dans ce courant, une dimension politique de dépolitisation et idéologique de « désidéologisation ». La poétique postmoderne rejoint, parfois, le courant libéral, et défend le système compétitif établi. Chacun occupe la place méritée au sein de la hiérarchie, selon des règles, des lois universelles: « Elle est [la compétition sportive] l'idéal de la compétition, elle met le monde à l'endroit: chacun, ou chaque équipe, s'y mesure, donc se classe, à armes égales, alors que dans la réalité de tous les jours... » (25).Mais elle rejoint également le courant progressiste en estimant que le sport est un vecteur de démocratisation.

20. Ibid., p. 269. 2]. Patrick Vas sort, « Modernité 22. 23. 24.

dégradante

ou Postmodernité

des gradés », in Prétentaine,

n° 5,

25.

mai 1996, Montpellier, p. 203. Ibidem, p. 203. Alain Ehrenberg, Le Culte de la performance, Paris, CaImann-Lévy, 1991, p. 39. Christian Brornberger, Alain Hayot, Jean-Marc Mariottini, Le Match de football. Ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1995, p. 197. Ibidem, p. 42.

18

FOOTBALL

ET POLITIQUE

Le sport présente une société gérée par les lois de la lutte hiérarchisée selon des règles universelles, bases théoriques de Jean-François Lyotard qui écrit à

propos du savoir et de la compétitioninduite par celui-ci: « Sous sa forme de
marchandise informationnelle indispensable à la puissance productive, le savoir est déjà et sera un enjeu majeur, peut-être le plus important, dans la compétition mondiale pour le pouvoir. Comme les États-nations se sont battus pour maîtriser des territoires, puis pour maîtriser la disposition et l'exploitation des matières premières et des mains-d'œuvre bon marché, il est pensable qu'ils se battent à l'avenir pour maîtriser des informations. Ainsi se trouve ouvert un nouveau champ pour les stratégies industrielles et commerciales et pour les stratégies militaires et politiques» (26). Un monde « à l'endroit », comme le suggère Alain Ehrenberg, semble être un monde similaire à celui proposé par Jean-François Lyotard. Tout y devient marchandise, hiérarchisable, hiérarchisée, par des rapports de force admis par tous. Le fair-play est l'acceptation du verdict sportif. C'est selon ces auteurs le modèle même du processus de démocratisation, un « idéal type» wébérien.
Le courant bourdivin La posture épistémique de ce courant doit beaucoup à la théorie des champs de Pierre Bourdieu. Mais celui-ci n'a pas réellement travaillé sur l'objet sport. Ses travaux se limitent à une cinquantaine de pages, articles qui sont parfois les retranscriptions d'interventions orales (27), par exemple: « Comment peut-on être sportif? » dans Question de sociologie (28), et « Programme pour une sociologie du sport» dans Choses dites (29). La Distinction. Critique social du jugenzent (30) fait également apparaître des pages traitant du sport. Enfin le dernier texte « L'État, l'économie et le sport» (31) place plus que jamais la recherche sur les axes dernière mode du sport au centre du néolibéralisme. Mais c'est par l'intermédiaire d'autres chercheurs plus proches de l'objet que ce courant se développe réellement (Christian Pociello, Jean-Michel Faure, Loïc Wacquant...). Pour autant, les thématiques développées ne posent jamais le problème fondamental de la sociologie politique du sport, à savoir la mise en cor-

respondance du champ sportif avec les champs du pouvoir
politique dans de multiples combinaisons,

(32)

ou la réalisation
le

du pouvoir sportif, c'est-à-dire

26. Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, p. 15. 27. Voir sur ce sujet Henri Vaugrand, Sociologies du sport. Théorie des champs et Théorie critique, Paris, L'Harmattan, 1999. 28. Pierre Bourdieu, Question de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1984. 29. Pierre Bourdieu, Choses dites, Paris, Éditions de Minuit, 1992. 30. Pierre Bourdieu, La Distinction Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, 1992. 31. Pierre Bourdieu, « L'État, l'économie et le sport », in Sociétés et Représentations, n° 7 (<< Football et société»), décembre 1998, pp. 13-19.

32. Voir sur ce sujet Henri Vaugrand, Sociologies du sport. Théorie des chanlps et Théorie critique, op. cit.

INTRODUCTION

19

passage du symbolique à la réalité concrète de la domination politique dans ce qu'elle possède d'exagération. Henri Vaugrand dénombre ainsi les principaux thèmes abordés par les tenants de ce courant (33) : - La distribution des pratiques et des pratiquants.
-

La consommationdes pratiques sportives.

- Les profits corporels, sociaux et symboliques de la pratique sportive. - Les effets politiques du sport: spectacularisation, incorporation, nationalisme. - La domination masculine. Enfin si Pierre Bourdieu n'écrit pas énormément sur le sport, il a conscience de l'importance de ce fait social et lance sporadiquement ce qu'il nomme luimême des programmes de recherche: programme pour une sociologie du sport, programme pour une analyse des Jeux olympiques, programme pour l'analyse des relations entre l'État, l'économie et le sport. Mais il ne s'affranchit pas d'une survalorisation philosophique et politique des Jeux olympiques et ses postures sont dépendantes de cette survalorisation.
Le courant critique

Le cinquième et dernier courant est le courant critique souvent nommé freudo-Inarxiste mais dont les inspirations sont beaucoup plus larges et vont de la Théorie critique de l'École de Francfort jusqu'aux théories institutionnalistes. Cette transversalité épistémique donne à cette pensée une originalité qui se démarque radicalement des quatre courants précédents. Le sport, pratiques et institutions, n'y est pas pensé en tant que vecteur d'épanouissement mais en tant qu' « appareil idéologique d'État totalement déterminé par les rapports de production capitalistes et la forme de l'appareil d'État bourgeois» (34). Aliénant, opiacé et substrat de la modernité libérale, le sport est un outil de domination pour les classes dirigeantes. Il est « détenniné par toutes les instances du mode de production capitaliste» (35).Ainsi défini, le sport n'est pas sa propre et principale matrice d'intelligibilité, mais celle-ci se trouve bien dans l'étude de la société globale, dans celle de sa sociologie historique et politique, dans celle de ses structures et institutions. Précurseur et porte-parole de ce courant, Jean-Marie Brohm va développer cette pensée, en France, à partir du numéro de la revue Partisans,
« Sport, culture et répression»

(36), qui sort en septembre

1968 (37). Le but est

d'en finir avec un certain nombre de mythes, dont ceux du sport éducatif. Pour

33. Voir sur le sujet ibidem. 34. Jean-Marie Brohm, Les Meutes sportives. Critique de la domination, Paris, L'Harmattan, 1993, p.57. 35. Ibidem, p. 58. 36. Collectif, « Sport, culture et répression », in Partisans, n° 43, Paris, Maspero, 2e édition, 1972. 37. Sur la question de la genèse du courant critique et de son développement jusqu'en 1985 voir Jean-Pierre Escriva, Henri Vaugrand (Textes présentés par), L'Opium sportif La critique radicale du sport de l'extrême gauche à Quel Corps ?, Paris, L'Harmattan, 1996.

20

FOOTBALL

ET POLITIQUE

cela l'analyse critique porte principalement sur le « sport de haute compétition» car celui-ci en tant que moteur du sport de masse en est aussi le révélateur, l'analyseur, « qui permet de révéler la structure de l'institution» (38). La démarche se veut « Inulti-référentielle, pluri-thématique, transversale et trans-disciplinaire » (39). Un certain nombre de thèses sont ainsi développées, dont les principales sont les suivantes:
Le sport est né en Angleterre en même temps que la société capitaliste moderne et industrielle et que l'impérialisme politique et économique. Il possède les caractéristiques de cette société et est inséparable de ses structures et de son fonctionnement. Contrairement aux jeux ayant cours précédemment, l'activité physique sportive répond à la notion de rendement. Elle devient « la matérialisation abstraite du rendement corporel» (40).Il s'agit d'une « rupture historique» (41). - Le sport reproduit les rapports de production capitalistes. « L'institution sportive fonctionne aujourd'hui comme une entreprise de type nouveau où il y a lutte de classes entre salariés et patrons et où il y a production de profit» (42). - « Le sport est le système social de la compétition pernzanente, de la compétition névrotique» (43). - Le spectacle sportif, dépendant de l'effet de masse, est l'un des paramètres de la manipulation politique des foules. La totémisation, la ritualisation, la mise en place de cérémonies de forme « sacrificiel1e », la reconstitution d'émotions « primitives» de masse, entraînent la renaissance ou la réalisation de sentiments nationaux et nationalistes par la création d'une « masse/lneute sportive» (44)dont l'imaginaire se rallie à un « Nous» entièrement factice. - Le sport possède une fonction de légitimation de l'ordre établi. En effet, par la compétition et la lutte de tous contre tous (à armes égales...), il tente de reproduire l'image sociétale d'une société libérale sportivisée et idéalisée dont l'égalitarisme démocratique verrait sa quintessence dans le sport. Les hiérarchies sportives (démocratiques) sont modélisées pour l'ensemble des sociétés libérales (et démocratiques). Elles sont ainsi censées représenter la coexistence pacifique de groupes sociaux différenciés, libérés de la lutte des classes et

acceptant avec « fair-play» les résultats acquis lors des compétitions.Le sport
doit donner l'image d'une « collectivité soudée derrière ses héros gratifiants » (45).

38. René Lourau, L'Analyse institutionnelle, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970, p. 283. 39. Jean-Marie Brohm, « La théorie critique de l'institution sportive », in Critique de la modernité sportive, Quel Corps?, Paris, Les Éditions de la Passion, 1995, p. 77. 40. Ibidem, p. 75. 41. Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1992, p. 75. 42. Jean-Marie Brohm, Les "leutes sportives. op. cil., p. 110. 43. Ibidem. p. 239. 44. Ibid. p. 295. 45. Ibid. p. 287. La Coupe du monde 1998 est, de ce point de vue, totalement signifiante.

INTRODUCTION

21

- Le sport a la fonction d'un appareil idéologique d'État. Il détourne la population dominée de ses propres intérêts politiques et économiques. Il possède donc un fort pou voir opiacé. - Le sport est un facteur de répression sexuelle. Il permet d'éviter les désordres sociaux liés aux pulsions libidinales par les efforts et les douleurs consentis lors de la pratique corporelle sportive créatrice de jouissance par l'intermédiaire du capital symbolique s'attachant à ces mêmes pratiques.
De l'approbation à la critique

Ainsi le sport est l'objet de tous les intérêts. Ceux-ci vont de l'approbation et soutien ferme à la critique la plus radicale. Le champ longtemps délaissé de la recherche en sociologie du sport fait apparaître aujourd'hui l'un des thèmes majeurs du procès de civilisation. Pour certains il est par excellence le modèle universel indispensable à la compréhension et l'application d'un système égalitaire et démocratique, pour nous il est l'appareil idéologique opiacé qui permet la défense de l'ordre établi et la soumission impensée des populations dominées. Aussi l'importance de son rôle, longtemps incompris, scotomisé, refoulé, apparaît aujourd'hui avec plus de vigueur. Le sport entre en effet au sein d'un rapport social déterminant qui oscille entre technicisatjon du corps, donc intériorisation des valeurs dominantes et aliénation de la pensée alternative, et libération de celui-ci, nous dit-on, dans la pratique de « loisirs sportifs ». Plus généralement, du modèle démocratique à l'opium du peuple, base instituée de la pensée sur la domination, la pratique sportive est l'un des paramètres dynamiques, entraînants et signifiants de la société capitaliste. L'activité sportive est un enjeu idéologique déterminant dans la compréhension, l'adhésion et la défense des valeurs sociétales ou, contrairement, dans leur refus et refoulement. Cet enjeu est d'autant plus important que la crise sociale fait tomber les barrières « des institutions de l'hégémonie idéologique» (46) bourgeoise: école, église, État-providence. L'institution sportive apparaît alors prioritairement comme l'appareil dynamique formateur des hommes et femmes d'une société à la recherche de repères et combattant ses propres contradictions. Approche d'une définition du sport Les différents courants et positions épistémologiques sont l'expression des diverses approches et définitions du sport. Ces définitions sont les marques d'une compréhension et d'une vision de l'institution sportive, de la société globale ainsi que d'un apport scientifique et idéologique varié.

46. Ibid., p. 69.

22

FOOTBALL

ET POLITIQUE

Une recherche de sens

S'il n'est jamais facile de proposer une définition, nombre de chercheurs et apologistes du sport se sont tout de même frottés à cet exercice. Pour Pierre de Coubertin, le sport « est le culte volontaire et habituel de l'exercice musculaire intensif incité par le désir du progrès et ne craignant pas d'aller jusqu'au risque» (47). Cette définition se concentre sur la pratique physique. Elle place le corps et son activité dans la sphère du religieux, du « culte », et occulte dans le même temps les aspects politiques transcendés par les rapports sociaux. Elle reste néanmoins la plus classique et la plus prestigieuse. Elle a servi, et sert encore de référence aux penseurs du courant libéral, la notion de progrès étant l'un des paradigmes centraux de la pensée moderne. Pour Joffre Dumazedier « le but suprême de l'activité sportive est son insertion dans le loisir tout au long du cycle de vie de chaque individu, quelle que soit sa catégorie socio-professionnelle. C'est donc par rapport au loisir que le sport doit être défini» (48).Le sport prioritairement conçu en tant que loisir est considéré comme tel, nous dit l'auteur, par « la majorité des gens» (49). L'insertion du sport dans l'espace temporel consacré aux loisirs n'est pas niable et Jean-Marie Brohm ne dit pas autre chose lorsqu'il constate « que le sport s'est développé et étendu en liaison avec la croissance des loisirs à l'ère de la civilisation industrielle» (50). Néanmoins, Joffre Dumazedier s'expose à la critique en faisant de « l'évidence» un résultat scientifique, sans chercher plus avant le scotomisé, le refoulé, l'oublié, le dissimulé. Mais s'il ne s'agit effectivement que de loisir, comment expliquer les débordements dominicaux, multiformes, sur les terrains de football? Face à cette thèse, Pierre Bourdieu nous met en garde: « Le sociologue n'en a jamais fini avec la sociologie spontanée et il doit s'imposer une polémique incessante contre les évidences aveuglantes qui procurent à trop bon compte l'illusion d'un savoir immédiat et de sa richesse indépassable» (51). La « sociologie spontanée» de Joffre Dumazedier ne permet pas de valider cette définition. Pour Georges Magnane le sport est une « activité de loisir dont la dominante est l'effort physique, participant à la fois du jeu et du travail, pratiquée de façon compétitive, comportant des règlements et des institutions spécifiques et susceptibles de se transformer en activité professionnelle» (52). Si la notion de loisir est l'élément déterminant de cette proposition théorique, l'auteur introduit des notions de travail, de compétition, d'institution et de professionnalisation sans qu'elles n'aient, semble-t-il, suffisamment d'importance pour les rendre

47. Pierre de Coubertin, Pédagogie sportive, Paris, J. Vrin, 1972, p. 7. 48. Joffre Dumazedier, « Sports et activités sportives », in Éducation physique et sport, n° 122, 1973, p. 13. 49. Ibidem, p. 13. 50. Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, op. cit., p. 81. 51. Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon, Jean-Claude Passeron, Le Métier de sociologue, Paris, Mouton Éditeur, 1983, p. 27. 52. Georges Magnane, Sociologie du sport, Paris, Gallimard, 1964, p. 81.

INTRODUCTION

23

signifiantes. Cette définition composite ne reste qu'une combinaison des différentes institutions et événelnents sociaux en rapport direct avec la pratique et l'institution sportive. Nous n'y trouvons pas d'énoncé signifiant, fédérant l'ensemble des propositions et donnant sens. Le sport devient multiple et perd toute logique interne. Jacques Ulmann écrit que « le sport moderne, sous la diversité des nuances que lui apportent hommes et milieux, présentent trois traits principaux. Il est un jeu, une compétition, une formation» (53).Cette définition sommaire est rédigée dans l'optique de l'existence différenciée d'un sport amateur et professionnel, mais elle retient davantage « les traits du sport amateur » (54)car le sport professionnel contemporain « résulte d'une dégénérescence du sport amateur » (55). Ce qui, de notre point de vue, ne peut être que réducteur de sens. Jean Meynaud, pour sa part, dans l'introduction de son ouvrage Sport et politique, utilisera la définition du dictionnaire Robert (56). Le sport professionnel est donc refoulé, difficile à problématiser car modifiant peut-être épistémologiquement la conscience des chercheurs. Cette pratique est une extension de l'idée originelle de Pierre de Coubertin donc de la définition première du sport. Une césure existerait entre professionnalisme qui dépendrait du monde du travail, c'est-à-dire du monde de la production, de la marchandisation et du rendement et amateurisme qui appartiendrait au monde des loisirs et du temps libre. Mais pour admettre cela il faut faire table rase des relations entre ces deux versants de la pratique sportive, relations gérées par les organes communs que sont les fédérations, les ligues, les ministères. Il faut admettre également que l'amateurisme ne constitue pas un pont vers le professionnalisme, que les petits clubs de banlieue et de province ne servent pas de réservoirs à champions pour les grands clubs régionaux et nationaux, qu'enfin il n'existe pas de politique de formation fédérale et régionale aboutissant à la représentation nationale dans les différentes classes d'âge instituées par les fédérations sportives. De même, structures et institutions sont totalement absentes de ces définitions. Et comment ne pas songer davantage à ceux pour qui les lois du jeu et les structures sont faites et qui sont censés être ceux qui représenteront le mieux leur discipline face au public et à l'ensemble des institutions sportives, économiques et politiques? Comment ne pas prendre en compte ceux qui représenteront leur communauté d'appartenance (pour un temps limité ou illimité) face à des adversaires ayant le même rôle? Les concepts de hiérarchisation et de mesure y sont totalement occultés, le concept de rendement n'y apparaît pas, la compétition y est largement sous-évaluée. Il faut donc admettre une autre définition du sport.

53. Jacques Ulmann, De la gymnastique aux sports modernes. physique, Paris, J. Vrin, 1989, p. 330. 54. Ibidem, p. 330. 55. Ibid., p. 330. 56. Voir Jean Meynaud, Sport et politique, op. cit., p. 8.

Histoire des doctrines de l'éducation

24 Définition critique

FOOTBALL

ET POLITIQUE

Sur un autre versant de la pensée sociologique, l'approche de Jean-Marie Brohm nous semble plus proche d'une conceptualisation scientifique du fait social avéré qu'est le sport. En effet, en replaçant l'activité sportive, ses acteurs, ses règles et ses lois, ses institutions, au sein de la société globale, il se donne les moyens intellectuels d'une redéfinition au centre d'une société dont le sport dépend et avec laquelle il se trouve en synergie. Dans sa thèse d'État, Sociologie politique du sport, il énonce cette définition: « Le sport est un système institutionnalisé de pratiques compétitives, à dominante physique, délimitées, codifiées, réglées conventionnellement dont l'objectif avoué est, sur la base d'une comparaison de performances, d'exploits, de démonstrations, de prestations physiques, de désigner le meilleur concurrent (le champion) ou d'enregistrer la meilleure performance (record). Le sport est donc un système de compétitions physiques généralisées, universelles, par principe ouvertes à tous, qui s'étend dans l'espace (toutes les nations, tous les groupes sociaux, tous les individus peuvent y participer) ou dans le temps (comparaison des records entre diverses générations successives) et dont l'objectif est de mesurer, de comparer les performances du corps humain conçu comme puissance sans cesse perfectible [...]. Le sport est l'institution que l'humanité a découverte pour enregistrer sa progression physique continue» (57).L'aspect compétitif y est primordial. Le sport ne peut être que de compétition. La conceptualisation, le sens donné à l'événement sportif, dépend de la mise en compétition des acteurs sociaux, de la recherche des meilleurs rendements (rendement de la machine humaine, des structures et institutions sportives, de la recherche médicale, du capital financier, du capital symbolique...). Le sport est prioritairement évaluation ou autoévaluation vis-à-vis de capacités supposées ou présupposées réalisées par l'intermédiaire de mesures qui permettent la hiérarchisation, la mise en classement et la création des élites locales ou nationales. Mais dans ce système, évaluations et classements ne sont pas réservés aux élites professionnelles ou amateurs: ils sont l'apanage de la société sportive dans sa totalité concrète, des plus jeunes, les poussins, aux plus vieux, les vétérans, qui s'organisent comme les élites sous l'impulsion des classements de toutes les fédérations, de toutes les ligues, structurées pyramidalement, du sommet vers la base, du fort au faible. La devise du club scolaire d'Arcueil animé par le Père Didon (58), «Citius, Altius, Fortius », devenue depuis devise olympique et symbole du sport, n'est que la devise de l'excès, des records, des classements, de la productivité, de la recherche sans fin de la perfection, donc de la mort. Le sport est le monde ou Thanatos domine Eros. Ce faisant, cette devise devient le symbole de la mise en tutelle du pratiquant dans sa recherche du rendement, dans sa production sportive et, dans le même temps, l'idéologie d'un pouvoir structurant.

57. Jean-Marie Brahm, Sociologie politique du sport, op. cit., p. 89. 58. Voir sur le sujet Philippe Simonnot, Homo Sportivus, Paris, Gallimard,

1988, p. 133.

INTRODUCTION

25

Par l'effet des records, l'idéologie sportive nous repose la question soulevée par Claude Lévi-Stauss (59) : le progrès a-t-il un sens et si oui quel est-il (60) ? Le progrès sportif est le progrès d'un monde objectivement dominé par la modernité libérale. Il fonctionne selon les mêmes lois de la taylorisation qui veulent que l'efficacité dépende du degré de spécialisation. On pourrait bien sûr nous objecter que les nouvelles pratiques sportives, les sports « californiens », les sports extrêmes, sont de nouveaux espaces de liberté, où l'individu-pratiquant se démarque dans une pratique corporeIIe non hiérarchisable. Néanmoins à ceci nous opposons plusieurs remarques. Premièrement, les tentatives pour fédérer ces nouvelles pratiques afin de leur donner une existence légale sont nombreuses. Ainsi existe-t-il aujourd'hui une Fédération Française de Fitness et le ski de bosses a fait son entrée dans le grand cirque blanc des J.O. de Lillehammer en 1994, en compétition, alors qu'il n'était que démonstration à AlbertviIIe en 1992. Deuxièmement, ces activités restent avant tout un étalonnage des possibilités humaines à travers celles de l'individu-pratiquant. Elles sont une compétition contre soi-même (parfois contre les autres), contre l'âge, contre les kilos, contre les « pantoufles ». La compétition oppose le concurrent à son image, image refoulée dont il ne souhaite pas se voir affublée. C'est une compétition contre son corps, son esprit, contre le vieillissement, pour le bienêtre intellectuel et, finalement, tout en étant mortifères, car les accidents et les décès sont nombreux, ces nouvelles pratiques sont une lutte contre la mort et l'oubli. Le sport se veut concept du « dépassement de soi », il se réalise en tant que tel par l'intermédiaire de l'embrigadement des individus dans des échelles de mesures objectives, induites, personnelles ou collectives qui ne sont que réduction de la personnalité par l'aliénation corporelle et intellectuelle due à l'adhésion à des valeurs grégaires. Ainsi peut-on mesurer le rapprochement ou l'éloignement face à la mort, face à la disqualification physique et intellectuelle conformée aux valeurs dominantes. L'approche critique, à laquelle nous adhérons, permet par sa négativité de développer et de faire apparaître le projet idéologique du football, les raisons de son insertion au sein des politiques modernes, qu'elles soient totalitaires ou libérales.

Les raisons d'un choix
Les raisons d'un choix dépendent prioritairement de la position du chercheur qui doit se déterminer face à son objet de recherche qui, lui-même, déterminera la position du chercheur dans un contre-transfert. Dans le cas présent, il dépend également de l'impact de l'objet étudié dans les sciences et en tant que fait social total. Nous pensons que le football représente une trace signifiante de l'histoire, de l'état politico-économico-social de la société contemporaine et

59. Claude Lévi-Strauss, Race et Izisloire, Paris, Gonthier, 60. Voir sur le sujet Jacques Ellul, Exégèse des nouveaux 1994, qui pose la question du sens de l'histoire.

1961. Lieux COl1lnlUllS,Paris, La Table Ronde,

26

FOOTBALL

ET POLITIQUE

qu'il est sans doute l'appareil idéologique tion » de l'espace public. La position du chercheur

qui permet au mieux la « sportivisa-

De la position du chercheur vis-à-vis de l'objet investi, dépendra le sens de la recherche et la signification donnée à l'objet lui-même. Cette position est dépendante de plusieurs paramètres: les paramètres qui dépendent des traces et documents existants et ceux qui dépendent d'une subjectivité/vecteur du chercheur, de son histoire, de son rapport à l'objet.
Position, traces et documents

La position du chercheur dépend des documents utilisés. La déclinaison se réalise sur trois modes: l'existence, le choix et l'analyse des documents. La construction et l'analyse d'un fait social sont dépendantes des données existantes ou construites par le chercheur. Leur nombre ne permet d'ailleurs pas d'avoir accès ou connaissance de leur totalité. Paul Veyne

note justement que « l'historien n'a directement accès qu'à une proportion
infime de ce concret, celle que lui livre les documents dont il peut disposer, pour tout le reste, il lui faut boucher les trous» (61). Notre recherche est donc dépendante, c'est un fait, des documents existants car les « événements » ne peuvent s'étudier, s'analyser, que par traces et « il y a, en effet, énormément de lacunes dans le tissu historique, pour la raison qu'il y en a énormément entre cette espèce très particulière d'événements qu'on appelle les documents, et que l'histoire est connaissance par traces» (62). Seule la connaissance de ces traces, de ces événements, peut permettre de discerner le réel du fantomatique, la vérité du fantasme. Leur nombre et leur qualité, c'est-à-dire leur provenance, leur traitement et l'analyse qui sont effectués ont une incidence directe sur le contenu et la qualité de la recherche entreprise. Aussi le chercheur effectue-t-il des choix subjectifs dépendants de sa démarche scientifique. Puis il faut mettre à l'épreuve un cadre théorique déterminé qui sera fonction d'un savoir, d'un capital culturel, historique social, politique. Il est l'un des paramètres fondamentaux de la recherche en sciences sociales car il re-situe et permet de redéfinir constamment les notions d'objectivité et de subjectivité.

61. Paul Veyne, Comment 62. lbidenl, p. 103.

on écrit l'histoire,

Paris, Le Seuil, 1971, p. 97.

INTRODUCTION

27

Position, objectivité

et subjectivité

Le deuxième point susceptible d'influencer le chercheur est relatif à la problématique objectivité/subjectivité. En effet, certaines questions sont fondamentales pour le chercheur à l'entame de sa recherche. Peut-il avec objectivité choisir ses documents et, de la même manière, les questionner, tout en prenant conscience du fait que ces documents ont une nature précise, liée à leur propre histoire et aux différents traitements intellectuels qu'ils peuvent avoir subis? De même, la conscience du chercheur n'impose-t-elle pas, selon les individus, différentes perceptions des documents dans un processus donné de recherche? Ne permet-elle pas des différences de choix de documents, de questionnements et d'interprétations? Pour l'ensemble de ses choix, le chercheur peut-il prétendre à l'objectivité? Doit-il seulement essayer de l'atteindre? Ne doit-il pas, au contraire, apprécier sa propre situation et mener ses recherches sans l'illusion d'une théorique objectivité qui ne pourrait que le troubler davantage encore qu'une subjectivité bien comprise, reconnue et acceptée comme telle? Quand Paul Veyne écrit que « Waterloo ne fut pas la même chose pour un grognard et un maréchal, qu'on peut raconter cette bataille à la première ou à la troisième personne, en parler comme d'une bataille, d'une victoire anglaise ou d'une défaite française, qu'on peut laisser entrevoir dès le début quel en fut l'épilogue ou faire semblant de le découvrir» (63), l'événement, réel, est également le résultat de la subjectivité en acte. L'objectivité, c'est-à-dire l'universalité, est la totalité des subjectivités prises comme partie d'un réel universel. La position de l'individu-chercheur face à son objet de recherche est déterminante pour la perception des traces, donc pour la connaissance qu'il aura des événements. Par conséquent, le schème d'intelligibilité de la recherche ne peut être que dépendant de la position du chercheur et de la conscience que celui-ci aura de cellelà face aux événements. Le chercheur est un sujet social impliqué dans des rapports sociaux et cette position a fatalenlent des incidences, des conséquences pratiques, épistémiques et théoriques sur sa recherche. Pierre Bourdieu affirme à ce propos l'obligation de « révoquer l'espérance utopique que chacun puisse s'affranchir des idéologies qui pèsent sur sa recherche par la seule vertu d'une réforme décisoire d'un entendement socialement conditionné ou d'une "auto-socio-analyse" qui n'aurait d'autre fin que d'autoriser l'autosatisfaction dans et par la socio-analyse des autres. L'objectivité de la science ne saurait reposer sur un fondement aussi incertain que l'objectivité des savants » (64). De par son vécu, le chercheur construit, volontairement ou non, consciemment ou non, une approche, une grille d'analyse originale qui lui interdit de se réclamer de toute objectivité ou pire sans doute, mais cela existe encore, de toute neutralité. Une démarche inverse ne

63. Ibid., p. 14. 64. Pierre Bourdieu, op. cit., p. ] 02.

Jean-CJaude

Chamboredon,

Jean-CJaude

Passeron,

Le Métier de sociologue,

28

FOOTBALL

ET POLITIQUE

donnerait pas l'assurance d'une assise scientifique, bien au contraire puisque les refoulements multiples, intellectuels, libidinaux, risquent de distordre la démarche scientifique, le cadre théorique et l'analyse des différents événements. Oublier l'existence de ce que Pierre Bourdieu nomme « l'enracinement social» ne peut qu'être source d'erreurs. Ainsi note-t-il à propos des sociologues que « parmi les présupposés que le sociologue doit au fait qu'il est un sujet social, le plus fondamental est sans doute le présupposé de l'absence de présupposés qui définit l'ethnocentrisme; c'est en effet lorsqu'il s'ignore comme sujet cultivé d'une culture particulière et qu'il ne subordonne pas toute sa pratique à une mise en question continue de cet enracinement, que le sociologue (plus que l'ethnologue) est vulnérable à l'il1usion de l'évidence immédiate ou à la tentation d'universaliser inconsciemment une expérience singulière» (65).La conscience d'appartenir à une culture, d'être membre d'une société déterminée, déterminante, implique la connaissance de l'existence de présupposés et d'idéologies particuliers qui agissent directement sur la recherche. Georges Devereux

note que « le chercheur est émotionnel1ementimpliqué dans son matériau,
auquel il s'identifie» (66). Cette implication émotionnel1e, est une composante objective de l'individu-chercheur qui véhicule un corpus de présupposés incorporare dus à l'originalité de son histoire. Son approche scientifique en est alors tendanciel1ement modifiée. Parallèlement, l'objet questionné répond aux tendances du chercheur et à ses questionnements. Nous devons donc admettre la non-objectivité de cette recherche puisque le chercheur et son objet ne le sont pas. La recherche de l'objectivité, souvent névrotique et pathétique (sous la forme de pathos, pathologie ici liée à la crainte de l'altérité et au désir sublimé d'être reconnu par des pairs dominants) de nombre de chercheurs et scientifiques, risque, sans doute, de créer une normalisation des recherches (création de normes), une démarche, scientifique bien sûr, mais également politique, économique et sociale non pas seulement unitaire mais unique, c'est-à-dire créer une pensée scientifique et politique unique (67).Ceci irait à l'encontre du procès de la connaissance. II faut, au contraire, prendre conscience des présupposés, des fantasmes, des désirs refoulés, des censures, des interdits qui, par l'intermédiaire de la démarche scientifique, font réapparaître comme vérités premières des déformations, des altérations, des mutilations de ces réalités. Georges Devereux nous dit qu'il vaut mieux « exploiter la subjectivité inhérente à toute observation en la considérant comme la voie royale vers une objectivité authentique plutôt que fictive» (68). La réalité, en forme de vérité, si elle doit en effet s'ouvrir à nous, ne pourra le faire qu'après être apparue sous des angles différents et-variés, « c'est le fait de la diversité qui doit être sauvé » (69). Or

65. Ibidem, p. 100. 66. Georges Devereux, Aammarion, 1980, 67. Voir sur la question 68. Georges Devereux, 69. Claude Lévi-Strauss,

De l'angoisse à la méthode dans les sciences du comportement, p. 30. Ignacio Ramonet, Le Monde Diplol11atique, janvier 1995. op. cit., p. 16. Race et histoire, op. cit., p; 85.

Paris,

INTRODUCTION

29

comme l'explique Paul Veyne, si la position du chercheur lui permet d'établir une vérité qui dépend de sa situation sociale propre, il ne peut le faire qu'en acceptant cette position et en assumant les paramètres conjoints qui en structurent partiellement sa pensée. La vérité objective ne peut venir que de l'acceptation de la subjectivité et non en combattant celle-ci pour imposer une objectivité distordante qui ne serait que le rabot d'une pensée socialement située par la position du chercheur.
Positionnement et problématique

Notre analyse du football se situe au sein d'un cadre théorique critique. Nous affirmons que le football est déterminé, genèse, fonctions, structures, institutions, évolution, par l'idéologie et la sauvegarde du mode de production capitaliste. Il possède un rôle d'appareil idéologique aliénant, opiacé et substrat de la modernité libérale, devenant même idéologie prégnante de la « désidéologisation » des populations, modèle de fonctionnement économique, politique et social. Nous nous engageons dans l'analyse systématique et systémique de ce que nous estimons être l'histoire d'une mystification, d'une duperie, d'une tromperie, d'une illusion d'échelle planétaire, d'un modèle politique déclaré démocratique et juste, socialisant et épanouissant qui, de fait, ne défend que l'ordre établi, l'exploitation des populations dominées et procède aux réajustements idéologiques dûs aux contradictions internes de la modernité par l'imposition de normes contraignantes, d'une propagande politique et sociale. Comme nous l'avons précédemment signalée, cette contradiction interne au système fait apparaître une internationalisation du pouvoir économique par la mobilisation des ressources et des capitaux dans le but d'obtenir de meilleurs rendements d'une part et, d'autre part, la défense de l'identité nationale, régionale, locale, et la participation politique individuelle. Ces propositions génèrent d'autres contradictions. Ainsi, l'internationalisation du pouvoir économique et la recherche du plus grand rendement entraînent une atomisation des tâches sur les postes de travail grâce à la science et à la technicité grandissante des outils mis à disposition. Nous entrons dans un cercle où l'infiniment grand, le pouvoir économique international, génère l'infiniment petit, l'individu producteur dégagé de tous liens humains et sociaux au sein de la chaîne de production, perdant de la sorte son identité corporative et ses capacités de lutte politique au sein de la sphère économique (70).De la même manière, un savoir qui va dans le sens d'une universalisation, une économie qui va dans le sens d'une internationalisation, d'une mondialisation, risquent d'entraîner une baisse d'influence des choix nationaux, donc de l'encadrement politique différencié. Il en résulterait un abaissement, une désagrégation des motivations idéologiques pour la construction d'un monde meilleur (c'est-à-dire moderne), et ce, au rythme de la

70. Voir sur le sujet Patrick Vassort, « Modernité Prétentaine, na 5, op. cit.

dégradante

ou Postmodernité

des gradés », in

30

FOOTBALL

ET POLITIQUE

perte des responsabilités politiques. Si, comme nous le pensons, le football est l'un des cinlents sociétaux de la modernité libérale, son mode d'activité doit répondre aux besoins d'une production allant toujours vers les meilleurs rendements, la meilleure productivité mais, dans le même temps, il doit être suffisamment mobi]jsateur pour lutter contre la tendance moderne d'éclatement des collectivités et des identités. Il est donc, également, l'idéale représentation des contradictions internes de la modernité libérale. Nous estimons que le football est l'une des expressions centrales de la pensée unique moderne. L'effet en est l'uniformisation de la pensée, de la

parole, de l'acte politique. La société moderne, « footballisée », qui accepte la
notion de « fair-play» aurait comme but et conséquence d'entraîner un nlouvement de non-contestation, de non-critique, d'acceptation du fait accompli. Le football dans ce sens et dans sa fonction de dérivatif opiacé est donc un processus moderne de domination politique. En tant que tel, il est l'allié idéologique et objectif de cette société moderne et libérale car il reproduit et soutient les rapports de force et de domination des systèmes politiques et économiques dominants. Il possède des attributs institutionnels, structurels et fonctionnels fascistes tolérés soutenus par ces mêmes systèmes. L'impact du football Le football possède un impact non négligeable dans la vie quotidienne de nos sociétés, la Coupe du monde 1998 nous l'a rappelé. II est d'autant plus signifiant qu'il s'insère dans le monde des média, du spectacle, de la politique, dans le monde économique et des loisirs. Nous allons passer très succinctement en revue quelques données révélatrices.
La participation

La participation au fait social football se décline sur deux modes: les personnes licenciées, qui participent par une pratique corporelle sportive à la vie d'un club où à l'organisation de la vie quotidienne du football, puis ceux qui participent par leur présence, les spectateurs, par leurs finances, les municipalités ou les sponsors. Alfred Wahl dénombre en France, au 30 juin 1987, selon les chiffres de la Fédération Française de Football 1.794.030 joueurs licenciés, c'est-à-dire un licencié pour trente habitants et 22.829 clubs (7]) sur 36.538 communes recensées en 1988 soit un rapport de plus de 0,62 clubs par commune ce qui est considérable. Mais au 30 juin 1990 cette même fédération dénombre 1.858.789 licenciés soit une augmentation de 3,6% en trois ans. Cela en fait la première pratique sportive de France. Nous devons ajouter le corps arbitral comprenant

71. Alfred Wahl, Les Archives

dufootball.

op. cir., p. 11.

INTRODUCTION

31

25 115 individus et l'encadren1ent technique qui peut être évalué à plus de 9 000 personnes dont 2 251 moniteurs diplômés. Le nombre de deux millions de licenciés sera passé en 1994 et il faudra certainement attendre deux ou trois ans pour connaître les conséquences de la Coupe du monde 1998. Côté spectateurs, les chiffres sont tout aussi impressionnants. Pour la saison 1983-1984 Jean-François Bourg (72)propose les chiffres suivants:

LE PUBLIC (Moyenne de spectateurs

DES STADES DANS LE MONDE par match de championnat. Saison 1983-1984)

PAYS

NOMBRE MOYEN DE SPECTATEURS

Italie

36 658 30 647 (abonnés) 22 427 (1982-1983) 19 660 18 883 10 082 (1984-1985) 8300 7568 7225 4 670 (sans les abonnés) 4248 2 335 (1982-1983)

Espa2ne Brésil Allemagne Angleterre France Belgique Pays-Bas Écosse Portugal Autriche Uruguay

Le football est un fait de société indéniable. Chaque week-end, de nombreux pays connaissent des migrations vers les stades où des milliers de spectateurs viennent participer à la grande messe footballistique. La France, pour sa part, connaît de grosses différences de fréquentation selon les stades et les clubs. Durant la saison 1984-1985, Bordeaux, équipe référence de la période, a une moyenne de 19.621 spectateurs par match. Il s'agit de la moyenne la plus importante. À l'opposé, Bastia a une moyenne de 1.898 spectateurs par match (73). Mais si le classement d'un club possède une influence directe sur l'affluence au stade, le jour de match reste symbolique-

72. Jean-François Bourg, Football business, 73. Ibidel11, p. 92.

Paris, Olivier Orban, 1986, p. 90.

32

FOOTBALL

ET POLITIQUE

ment et potentiellement une journée mobilisatrice pour une communauté prête à réanimer la flamme de l'identification à des couleurs, un club, un drapeau. La Coupe du Inonde 1998 a eu certainement des conséquences sur le taux de fréquentation des stades qui, lors de la première partie de la saison 1998-1999, semble en hausse avec notamment un record d'abonnement à Marseille. Ceux qui participent aux spectacles footballistiques par l'intermédiaire de leurs apports financiers sont principalement de trois ordres: les municipalités, les sponsors et la télévision (les diffuseurs du spectacle). En ce qui concerne le football professionnel français pour la saison 1992-1993, les recettes ont atteint le chiffre de 1.715 millions de francs auquel il faut ajouter le chiffre d'affaires des indemnités de transferts, la recette des buvettes et la vente des gadgets (74). Cette manne se divise en quatre parties. La première, venant des spectateurs, est la plus importante jusqu'au début des années quatre-vingts. Durant cette décennie le football change financièrement et médiatiquement de visage. De 1980-1981 à 1992-1993 la masse financière qui vient du sponsoring passe de 28 millions de francs <à430 millions de francs. Celle de la télévision, de 2 millions de francs à 495 millions de francs. Dans le même temps, les municipalités, même si elles voient leur part relative s'amoindrir dans le budget global des clubs professionnels, font passer celui-ci de 38 millions de francs à 340 millions. La fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt marquent le tournant pour un sport dont l'impact politique et économique va croissant. Il attire le public, bien sûr, mais également à sa suite, les politiques, les média, donc les sponsors. Il devient incontournable car il s'impose dans la quotidienneté de l'ensemble des branches d'activité des individus, que cela soit professionnel (notion de rendement et clubs corporatifs) ou politique (budget national ou local), que cela concerne les loisirs actifs (pratique du football) ou passifs (le fameux match de Coupe d'Europe du mercredi soir à la télévision), que cela concerne la vie scolaire (le débat sur les rythmes scolaires) ou familiale (la pratique sportive des enfants au sein d'un club de football extra-scolaire). La mise au quotidien de cette préoccupation nationale donne aux institutions un pouvoir sur le football, mais celui-ci devient lui-même idéologie structurante et pouvoir de par sa puissance normative et modélisante. Donner au football la place d'une préoccupation quotidienne c'est faire de lui une arme politique et idéologique prégnante. Henri Lefebvre écrit sur le sujet: « Sur quoi pèsent les institutions, sinon sur le quotidien qu'elles découpent et agencent selon les contraintes qui représentent les exigences et actualisent les stratégies des États? » (75).

74. Voir sur ce sujet Jean-François Bourg, Lf\rgent fou du sport, Paris, La Table Ronde, 1994. 75. Henri Lefebvre, La Vie quotidienne dans le nlonde llloderne, Paris, Gallimard, 1968, p. 111.

INTRODUCTION

33

L 'inte rnationalisation

Le football est un sport en cours de mondialisation. La Coupe du monde 1994 aux États-Unis avait pour principal but d'ouvrir un marché qui reste réfractaire et se refuse depuis de nombreuses années (76). Le nombre de pays qui participent aux différentes compétitions internationales s'accroît régulièrement. Si nous prenons l'exemple de la première Coupe du monde qui s'est déroulée en Uruguay du 13 au 30 juillet 1930, 13 associations ou fédérations nationales s'étaient engagées dans cette compétition. 32 pays ont participé à la phase finale de la Coupe du monde 1998 en France et 172 s'étaient engagés. La mobilisation s'est donc accrue. La raison avouée est la multiplication des fédérations nationales, ce qui est indéniable. Mais il existe sans doute également une volonté de maximaliser la spectacularisation de la compétition footballistique pour en faire un événement planétaire ou continental, régulier, rythmant et structurant. En dehors de quelques rares régions du monde, le football est pratiqué quasi-universellement puisque certains pays, le Japon par exemple, qui longtemps ont ignoré cette pratique, possèdent un championnat professionnel qui recrute des footballeurs étrangers de haut niveau. La compétition mondiale de 2002 y sera partiellement organisée. Sur le plan international, le football devient l'une des possibilités de relations et de reconnaissance au même titre que la diplomatie, les échanges commerciaux, les aides humanitaires ou les conflits militaires. Le football comme signifiant Le football possède alors les qualités nécessaires pour nous servir de révélateur, de signifiant, d'analyseur, du système sociétal. Cette analyse critique du football est une analyse critique historique, économique et politique d'un choix philosophique de société.
Une histoire dans L'Histoire L'institution sportive représente pour les historiens une trame, un corpus cohérent d'événements qui produit des traces, des documents, des discours, des pratiques. Nous n'allons pas pour autant faire l'histoire politique du football. Cette histoire ne nous intéresse qu'en tant qu'analyseur, révélateur, accomplissement d'un itinéraire moderne, éclairage sur la réalité présente grâce aux vérités du passé. L'évolution du football dans le temps est sensible: évolution dans le jeu, mais également de la formation, des transferts, de l'organisation des compétitions, de l'organisation financière, de la médiatisation. Sa pratique universalisée, normalisée, et ses techniques multiples deviennent dominantes, structurantes, créant un tissu d'habitus auto-régulateurs pour l'individu.

76. Malgré la venue de grands joueurs en fin de canière comme Pelé, Johan Cruijff ou Franz Beckenbauer.

34

FOOTBALL

ET POLITIQUE

Les structures du football, fédérations, confédérations, ligues, clubs, sont également des révélateurs, de par leur histoire et leur évolution. Ces structures instituées sont les représentantes d'un mode de gestion, de production, d'un mode philosophique. La bureaucratie sportive, de plus en plus centralisée, est le pouvoir qui légitime l'existence de la pratique sportive et participe à la sportivisation de la société. Ce pouvoir se double aujourd'hui d'un pouvoir économique libéral. L'histoire du football s'est constituée au sein d'une conjoncture historique spécifique. Elle constitue les traces tout à fait cohérentes d'une réalité économique, politique et sociale. Les discours, les rituels, les représentations, le folklore footbalIistique, les légendes et les mythes sont le ciment des institutions et dans le même temps légitiment la pratique. Des jeux aux sports, quelles histoires relient les pratiques et quel est le sens de l'évolution de ces pratiques? Une histoire dans l'Histoire, révélatrice de la nature d'une société, c'est toute notre problématique qui s'étoffe ainsi et prend pied dans l'étude de la totalité sociétale.
Le football comme signifiant politique

Jean-Luc Lagardère déclarait il y a quelques années: « Dans les temps difficiles de la compétition économique, je sais que les atouts les plus forts sont la volonté, l'acceptation féroce de la compétition au plus haut niveau et l'esprit d'équipe. J'ai la certitude que le modèle sportif est la clé de la réussite pour les entreprises qui se battent» (77). Ainsi a évolué la compréhension du sport. D'outil aidant à la reconstitution de la force de travail, il se trouve aujourd'hui être, même pour les plus grandes entreprises, le modèle-clé de la réussite au sein de la société marchande, capitaliste et libérale, modèle d'une domination rationnelle selon des concepts qui tendent à l'universalisation. L'image de la victoire, de l'esprit et du « progrès» d'une équipe, d'un club structuré, est en fait l'image de l'accroissement des forces productives. Le football est un fer de lance idéologique. « C'est de là que le cadre institutionnel tire ses possibilités de légitimation» (78). Que le cadre institutionnel soit purement politique, une municipalité, un gouvernement, ou à tendance économique, une entreprise de niveau international (Matra), le paral1élisme des trajectoires des vies footballistiques et politiques est tel qu'il nous renvoie inlassablement à la question suivante: le football est-il intrinsèquement politique? Son image renvoie-t-el1e obligatoirement à l'image d'une réussite politique et économique (volonté, dynamisme, combativité, acceptation de la défaite en tant que bataille mais pas en tant que guerre. Retour continuel des échéances compétitives électorales comme autant de matches ou de compétitions footballistiques) ? Si tel est le cas, son étude doit permettre de mettre en évidence la nature de la société qui l'a enfanté. Pour ces raisons le football est signifiant et les cas de Jean-Luc

77. Cité par Jean-François Bourg, Football business, op. cir., p. 73. 78. Jürgen Habennas, La Technique et la science comme « idéologie », Paris, Gallimard,

1973, p. 7.

INTRODUCTION

35

Lagardère, Bernard Tapie, Jean Bousquet (ex-maire de Nîmes), pour différents qu'ils soient, n'en sont pas moins significatifs: le footban est politiquement capitalisable car porteur d'idéologies et de valeurs transmissibles.

Champ et investigations
Champ d'investigation et recueil de l'information Le champ de cette étude est celui du football et plus particulièrement du football professionnel. Celle-ci repose principalement sur une recherche documentaire, le matériau est en effet abondant et permet d'allier l'exigence scientifique aux réalités quotidiennes de la vie footballistique. Nous avons exclu les autres stratégies de recueil de l'information, qui feraient place, par exemple aux entretiens directs pour plusieurs raisons. La crédibilité accordée à ces entretiens n'est pas supérieure à celle des écrits recueillis, qui eux ont au moins l'intérêt d'être le reflet d'une presse ou d'une littérature sociologique, philosophique, économique, footballistique, idéologique et peuvent donc s'analyser en tant que tel. De plus, cette forme informationnelle possède le risque d'être transformée, distordue par le manque de recul imposé par la situation qui oblige le chercheur à analyser sa propre production documentaire. Nous ne saurions non plus contracter, consciemment ou non, de dettes qui risqueraient de modifier l'orientation et les conclusions de notre étude. Nous utilisons donc des documents narratifs sur la genèse, l'histoire et la vie présente du football. Utilisation de documents d'archives mais également de travaux scientifiques sur le sport en général et sur le football en particuHer. Nous utilisons également la presse narrant la vie quotidienne du football, des biographies de joueurs jusqu'au journal l'Équipe, en passant par les différentes histoires du football (joueurs, clubs ou compétitions) ainsi que des périodiques qui traitent de l'actuaHté du football. L'intérêt de cette démarche est de mettre en phase l'ensemble de cette littérature avec la littérature critique, sociologique, historique, philosophique et politique dans une étude que nous désirons transversale et transdisciplinaire et qui donnera peut-être un crédit d'autant plus important à cette recherche qu'elle sera une confrontation de différents paradigmes. Cette conceptualisation nous permet de croiser des données et de réinterpréter la pratique, la structure, le folklore, les légendes, les récits et l'idéologie du football. Nous allons tenter également de repositionner le football dans son contexte économico-politico-historique et d'en saisir ses particularités par ce que nous pouvons appeler l'analyse interne, à savoir l'analyse de documents institués dans le « monde du football », journaux, magazines, ouvrages informatifs ou techniques à but sportif et l'analyse externe, analyse permettant le croisement entre des textes analytiques ou historiques et le fait social football.

36 De la méthode

FOOTBALL

ET POLITIQUE

La nature même de notre travail ne le prédispose pas à l'approche expérimentale et n'induit aucune méthode particulière. Il relève essentiellement de l'analyse de contenu si nous partons du principe que tout ce qui est écrit est susceptible d'être analysé.
Analyse thématique

Cette analyse de contenu relève plus particulièrement de l'analyse thématique. Cela répond à un besoin de clarté dans l'énonciation de la démonstration et permet l'obtention d'une plus grande rigueur dans l'analyse des documents proposés. Ainsi l'utilisation qui sera faite de l'information s'organisera autour d'un certain nombre de thèmes majeurs: fondements politiques du football, le football symbole de la modernité, fonctionnement interne du football (entraînements, recrutements, formation, compétitions...), la religiosité footballistique (symbolismes, violences...), qui pourront se décliner également en thèmes analyseurs et explicatifs des grandes thématiques. Plus que d'une méthode il s'agit plutôt d'une démarche au niveau du contenu sémantique qui se situe à deux niveaux différenciés: - Tout d'abord comprendre l'information, le document tel qu'il est exprimé, c'est-à-dire le saisir dans un contexte précis. - Puis réinterpréter, c'est-à-dire re-signifier un message entrevu, rechercher le caché, l'oublié, le scotomisé, le non-dit. Nous avons conscience de ce que cette méthode comprend de risques. Et la tentation sera grande de nous reprocher une analyse non-scientifique mais idéologique du football. Nous répondrons à cela qu'aucune méthode, aussi précise soit-elle, ne garantit la valeur scientifique d'une analyse de texte ou de discours. Mais, même en employant une méthode autre, qui peut dans les sciences humaines définir précisément la valeur scientifique d'une étude? Nous ne voulons pas inutilement nous encombrer de méthodes plus oppressantes qu'efficaces.
Pour quel « but»

?

Notre propos n'est pas de faire de l'analyse du contenu mais, partant de ces données, de reconstruire une histoire et de mettre en évidence des processus qui donnent un sens non-exprimé. C'est ici que le caché, l'oublié, le scotomisé, le non-dit, prennent sens, signifiant plus que toute l'information donnée. Le sport, considéré très souvent comme un paramètre d'apaisement des tensions sociales peut, comme le montre Jean-Marie Brahm, posséder un sens différent, une logique différente. Aussi une grande part d'interprétation marque notre travail, mais nous nous appuyons sur la collecte la plus sensée possible d'indices, de traces, d'événements. Nous allons donc réinvestir tout un savoir vers d'autres finalités, vers d'autres lieux de savoir et les mettre en phase avec des événements particuliers,

INTRODUCTION

37

qui pourraient nous sembler hors-champ. Mais de la confrontation champs dépend peut-être un nouvel éclairage, un nouveau sens.

de ces

Plan de travail et hypothèses générales Notre étude porte donc sur trois points, trois axes relativement distincts mais qui se démultiplient et font apparaître, du moins en ce qui concerne la première partie, une chronologie relative. Dans un premier temps nous traiterons des conditions générales de l'apparition du football, de ses fondements, de ses objectifs premiers et de son implantation progressive. Nous verrons que toutes les périodes abordées se déploient sur un fond économico-politico-historique déterminant pour les pratiques corporelles, telle la soule. Cette première partie se décompose en deux axes principaux: - Nous pensons que la soule, jeu que nous considérons comme l'ancêtre du football et du rugby, est intrinsèquement politique et impose des pratiques corporelles et intellectuelles de domination faisant du corps un instrument de pouvoir, préparant sYlnboliquement le terrain pour des pratiques sportives plus réglementées et plus institutionnalisées. - Nous serons amenés à démontrer que les sociétés pré-capitalistes et capitalistes libérales du XIXesiècle annoncent les modifications des pratiques corporelles qui correspondent davantage aux normes admises et aux besoins avérés du pouvoir politique et économique bourgeois, donc le passage des jeux de la famille de la soule au football, dans la fluidité de l'évolution sociétale (et du fait social), conservant des caractéristiques des jeux médiévaux, notamment concernant le procès de domination, et une certaine forme de violence qui lui est attenante. La suite de notre travail ne sera pas chronologique mais plutôt thématique. Elle a pour but de démontrer que le football en tant que paramètre de domination est l'affirmation d'une dialectique moderne qui oscille idéologiquement entre le capitalisme libéral et une obédience fasciste (totalitariste). Néanmoins les parties suivantes n'en feront pas moins appel à l'histoire qui éclairera si possible les démonstrations en cours. La seconde partie doit mettre en exergue les pratiques footballistiques afin de démontrer que le football, au travers de son fonctionnement institutionnel, recrutements, formations, transferts, entraînements, compétitions, hiérarchies, au travers de ses pratiques physiques et de sa violence, est un appareil idéologique de la modernité qui défend la production de la performance, la productivité et le rendement. Il est institué en tant que modèle dominant de réussite au sein de la démocratie libérale devenant l'idéologie prégnante de la modernité. Il est également pressenti en tant que modèle de société hiérarchisée par la compétition permanente et la lutte de tous contre tous, institutionnalisant et légitimant la situation dominants/dominés, institués/instituants. Cette lutte et cette hiérarchisation nous entraînent à traiter la violence dans le football, c'est-à-dire

38

FOOTBALL

ET POLITIQUE

les conséquences des enjeux de la modernité. Nous prétendons que les pratiques physiques de rapports agonistiques, sportivisés, ce qui est le cas du football, ne peuvent avoir dans la société moderne que des conséquences violentes et mortifères dans et en dehors du stade. Elles sont le résultat d'une guerre pour une reconnaissance identitaire et de savoir-faire collectif. Elles répondent à l'internationalisation des échanges, à la perte du pouvoir et du « savoir » politique des individus ainsi qu'à la perte de la reconnaissance d'un savoir professionnel collectif par l'atomisation des tâches. L'hypothèse au centre de la troisième partie de notre travail est peut-être l'expression de la marque de l'acte final de la domination sportive. En effet, nous soutenons que la fonction narcotique du football, sa religiosité (par la sacralisation d'espaces divers par exemple), empêchent les populations dominées de défendre leurs intérêts politiques, économiques et sociaux. Pour cela le football lutte contre la désagrégation des identités nationales, régionales et locales par la re-création d'identités factices autour du culte des héros, personnages quasi-mythiques qui sont censés valoriser les qualités, c'est-à-dire l'identité de la collectivité, de la communauté, par la création ou la conservation de mythes politiques modernes transformables en capital symbolique synonyme de pouvoir et allant vers le culte de la race, base du développement des idéologies fascistes (79). Ce faisant, le football répond aux contradictions de la modernité libérale en agrégeant autour d'une communauté footballistique porteuse d'une identité, de symboles, de totems, sublimés par les enjeux de la compétition. Si le prochain millénaire doit être religieux, peut-être sagira-t-il d'une religion corporéisée et pourquoi pas sportivisée ou footballisée. Le football en tant que paramètre moderne de domination politique, telle est bien la question philosophique, sociologique et politique centrale de cet ouvrage.

79. Voir sur le sujet Ernst Cassirer, Le Mythe de l'État, Paris, Gallimard,

1993.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.