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Football, religion et politique en Afrique

De
182 pages
L'ouvrage analyse la place des croyances religieuses et des systèmes d'organisation du football populaire ou semi-professionnel en Afrique. L'objectif est de souligner les différences de pratiques sociales du football par rapport à l'Europe en tenant compte des héritages de l'histoire coloniale et des multiples cultures ethniques. Voici des clefs pour comprendre de l'intérieur le fonctionnement masqué des sociétés africaines à partir de l'analyse du sport le plus populaire.
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FOOTBALL, RELIGION ET POLITIQUE EN AFRIQUE

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Gérard DABOUIS, La mort. Journées de la Maison des sciences de l'homme Ange-Guépin, 2010. Magali PAGES, Culture populaire et résistance culturelle régionale. Fêtes et chansons en Catalogne, 2010. Marc-Antonin HENNEBERT, Les alliances syndicales internationales, des contre-pouvoirs aux entreprises multinationales, 2010. Marcel FAULKNER, Travail et organisation. Regards croisés sur la recherche sociologique, 2010. Olivier MAZADE, La reconversion des hommes et des territoires. Le cas Metaleurop, 2010. Mustafa POYRAZ, Loïc GANDAIS, Sükrü ASLAN, Les quartiers populaires et la ville : les varo et les banlieues parisiennes, 2010. Steve GADET, La fusion de la culture hip-hop et du mouvement rastafari, 2010. Jean-Olivier MAJASTRE, La culture en archipel. Pratiques culturelles et mode de vie chez les jeunes en situation d’apprentissage précaire, 2010. Lucie JOUVET, Socio-anthropologie de l’erreur judiciaire, 2010. Eric GALLIBOUR et Yves RAIBAUD, Transitions professionnelles dans le monde associatif et l’animation, 2010.

Tado Oumarou

Pierre Chazaud

FOOTBALL, RELIGION ET POLITIQUE EN AFRIQUE
Sociologie du football africain
Préface de Jean-Paul Callède

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11250-6 EAN : 9782296112506

PRÉFACE Cette « Sociologie du football africain » proposée par MM. Tado OUMAROU et Pierre CHAZAUD vient à point nommé. Et ce, pour plusieurs raisons. Bien sûr la date de parution du livre coïncide avec celle de l’organisation de la Coupe du Monde en terre d’Afrique (juin 2010). Mais il s’agit également d’une date anniversaire : celle des cinquante ans : 1960-2010, qui marquent l’émancipation politique de plusieurs anciennes colonies françaises devenues de façon simultanée des États de plein exercice. Dès lors, des liens complexes se sont (re)noués entre ces jeunes pays d’Afrique – francophones, anglophones, lusophones – et les anciennes puissances coloniales, dont l’essor du football local et la réussite des équipes nationales portent l’influence. Enfin, c’est l’occasion de considérer une réalité actuelle faîte de relations de familiarité, ambiguës parfois quand il s’agit d’entretenir des contacts quasi fraternels avec des populations intimement liées entre elles par une histoire commune tout en réaffirmant, au niveau des « pays du nord », l’impossibilité d’accueillir des familles ou des personnes fuyant les unes des conflits armés, les autres une certaine pauvreté, et résolues à tenter leur chance sur le Vieux continent. Liens ambigus aussi, avons-nous dit, et fort désobligeants parfois, à l’exemple de ces mots sentencieux dont la population sénégalaise fut le témoin involontaire, dans des circonstances récentes : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire »... Le tout prononcé en bon français. Pour l’heure, l’Afrique confirme son installation définitive dans l’histoire planétaire du football, en organisant la 19ème Coupe du Monde, alors que ses meilleurs joueurs, depuis plusieurs années, viennent enrichir le fond de jeu de la plupart des clubs historiques de l’Europe. Sans même avoir à rappeler dans le détail quelques épisodes fameux, dont l’un d’eux, se situe au seuil du XXIe siècle. « En ce soir du 31 mai 2002 à Séoul, le Sénégal va entrer dans l’histoire du football et de la plus belle des manières. Le camp français, fort de son titre mondial acquis en 1998, paraît serein », notent Oumou WANE et Gaël MAHÉ dans le livre qui 5

narre les exploits de l’équipe du Sénégal, quart de finaliste de l’épreuve (1). Ce jour-là, l’histoire était au rendez-vous. On connaît la suite. En l’occasion, l’inspiration ne fut pas française et la bonne leçon fut donnée au son des tam-tams. Dans une première partie composée de quatre chapitres, les auteurs nous invitent à prendre connaissance de l’histoire du football africain, principalement sous l’angle de la sociologie. En Afrique noire, plusieurs dimensions – politique, religieuse et culturelle – sont intimement liées. Ce sport collectif prend appui sur un substrat ancien, culturel, social et politique, s’émancipe par rapport aux cadres de la colonisation et s’impose par la suite sans renier pour autant ses origines locales, au point de contribuer à modeler de nouvelles identités collectives et nationales. La sociologie indispensable à l’analyse du football africain est une sociologie de plein exercice, s’appuyant au besoin sur des disciplines proches et connexes : l’anthropologie, l’ethnographie, l’esthétique, la philosophie autant que la science politique, l’économie, les sciences de gestion… Jadis l’anthropologie anglophone et l’ethnologie francophone délimitaient une culture de « l’ailleurs », des cultures de l’ailleurs, à propos desquelles les auteurs soulignaient la faible différenciation des valeurs et la conjonction de traits à la fois religieux, politiques, sociaux, magiques sans doute, mobilisant la collectivité dans son ensemble. Aujourd’hui, la sociologie du sport appliquée aux pays du Nord, en tant que branche de la discipline, n’est-elle pas en train de s’épuiser dans l’individualisme sportif ou dans le « groupusculaire », tout en étant convaincue d’être sur la voie du progrès scientifique ? Que vaut l’exploration du comportement des bandes de supporters du football, qui, d’une certaine façon, tournent le dos à la culture, au sport et au stade ? Ou, inversement, qu’apportent formulations analogiques hâtives et admiration affectée pour une « religion » du sport en général et du footballspectacle en particulier, dont la liturgie serait désormais le propre des sociétés sans religion ? De même, une certaine sociologie du « genre » – la façon dont les personnes, hommes et femmes, garçons et filles sont socialement façonnées par la société et les 6

stéréotypes sportifs qu’elle véhicule – ne risque-t-elle pas de caractériser des identités a minima qui ignorent l’interaction sociale et la coopération ? Dernier point, la sociologie du haut niveau sportif est-elle de facto une sociologie de haut niveau ? Arrêtons-là ces interrogations qui ne visent personne en particulier. Il s’agit simplement d’insister sur le risque de produire un outillage sociologique adapté à des objets confidentiels mais qui ne permet plus d’appréhender le fait sportif dans ce qu’il a de fondamental au cœur des sociétés, et ceci sans négliger ni sa complexité, ni sa constante évolution. Sur ces aspects, on doit rappeler quelques principes énoncés par Raymond ARON dans sa leçon : « De la sociologie », inaugurant son cours de l’année 1958-59, à la Sorbonne (2). « Le propre de la compréhension de l’ensemble social, c’est de ne pas résulter et de ne pas pouvoir résulter d’enquêtes parcellaires ». Ou encore : « Si la sociologie s’épuise en enquêtes de détail, elle devient simplement une technique de recherche ». Or la « Sociologie du football africain » qui nous est présentée ici entend ébaucher sinon proposer une grille de lecture adéquate, à l’échelle d’un continent, mettant en relation le Sport, la Religion et le Politique. Tel est bien le premier enseignement à retenir de l’ouvrage de Tado OUMAROU et Pierre CHAZAUD. Suite à la décolonisation, le football africain s’est inventé de nouvelles configurations socio-culturelles, associant héritages locaux mais remaniés et innovations culturelles. Pour autant, les principaux groupements sportifs officiels sont rigoureusement contrôlés par la puissance politique. Les autres groupements se maintiennent ou prospèrent grâce aux subsides de marchands bien en vue sur la place publique. En outre, l’absence d’un véritable statut pour l’activité de loisir, le manque d’ancrage social de l’association et le faible rôle incitatif de l’État, entre autres facteurs, introduisent de l’inertie mais, comme on va le voir, suscitent également des prises d’initiatives qui renouvellent la dynamique locale. Les deux auteurs montrent bien où se situent certaines lignes de tension et, conjointement, ce que peuvent être les stratégies de contournement. Parmi les possibles lignes de tension, on peut se demander dans quelle mesure la symbolique du football joue 7

positivement au niveau d’un pays d’Afrique noire occidentale ou subsaharienne, par exemple ? « Au Cameroun, on dénombre 244 groupes ethniques différents ; en Côte d’Ivoire, on parle 80 dialectes », rappellent les auteurs. L’appel à l’entraîneur blanc, symbole de professionnalisme, s’impose le plus souvent comme une « garantie contre le risque de la préférence ethnique ». Le football des pays d’Afrique noire est perçu comme un symbole d’entrée dans la modernité. Symbole illusoire au sein d’un continent pauvre pour certains ? Symbole d’espérance pour d’autres ? Les auteurs apportent ici une réponse nuancée dans la mesure où quatre ou cinq « types » de football peuvent être identifiés : du football le plus informel, « un football de proximité et de voisinage », jusqu’aux équipes nationales, en passant par deux ou trois niveaux de clubs et de championnats. Le football de proximité est un formidable levier de rappropriation active des rôles et des statuts au sein des catégories populaires. Tandis que les notables s’investissent dans les grands clubs fédéraux, les rencontres sportives de quartier favorisent l’épanouissement d’un « football existentiel », pour reprendre le qualificatif des auteurs. Les solidarités familiales, l’implication déterminante des femmes, la constitution d’un capital indispensable grâce au système de la tontine (ou mbotave), à l’initiative des femmes, produisent de la sociabilité, de la transaction économique et de l’espace public autour du prétexte du football. Cet « ensemble » social, éloigné des castes et des principes d’aînesse, est un important moyen d’émancipation des jeunes et des femmes. Dans ce cas, et à partir de ce creuset, ce sont de nouvelles identités qui se construisent, forgées non sur le couple « assignation statutaire – particularisme culturel » mais sur un couple de valeurs qui valorise « accomplissement personnel (et création statutaire) – émancipation culturelle ». C’est donc là, par exemple, qu’opère la modernisation des rapports sociaux, à partir du rôle pivot des femmes, et de leur place dans les familles. Cette réalité permet d’illustrer la puissante hypothèse formulée jadis par Gaston RICHARD, successeur de DURKHEIM à la Faculté des Lettres de Bordeaux et vigoureux critique de ce dernier, dans son livre : La Femme dans l’histoire, qui reste un chef-d’oeuvre 8

d’induction ethnologique (3). Selon RICHARD, « la loi du développement régulier et continu de la culture est l’assimilation des sexes », entendue comme réduction des asymétries statutaires. Pour l’auteur, celle-ci ne peut se réaliser dans les niveaux socioéconomiques où la différenciation sociale des hommes et des femmes est la plus radicale, et ce à l’avantage exclusif des hommes. Ou encore, en ne retenant que les défis d’affrontement physique (le football, les navetanes et autres fêtes locales), on peut faire référence à l’anthropologie philosophique de Bernard JEU : le « sport » apparaît comme « une contre société contredite » (4), en d’autres termes à la fois comme une « contre société », c’est-à-dire un lieu d’invention et de contournement des hiérarchies et des privilèges transmis, mais cependant comme une contre société « contredite » dans la mesure où domine encore une société inégalitaire, fixiste, qui tend à se maintenir. Voilà donc une analyse sociologique du football africain qui permet de renouer avec d’ambitieuses perspectives théoriques. Tel est, nous semble-t-il, un deuxième enseignement – et un acquis – qu’il convient de mettre à l’avantage de la sociologie africaine du sport, dont les deux auteurs détaillent les travaux et publications. Dans une seconde partie qui se décompose en trois chapitres, l’objectif est d’établir, sous l’angle de la sociologie, un état des lieux de la réalité actuelle des clubs du football africain. Dans la plupart des pays africains, le modèle fédéral est de mise, opérant en relation avec un ministère des Sports plus ou moins efficace. S’il est inspiré de la situation qui existe en Europe, les auteurs notent cependant la faiblesse de l’organisation locale, régionale et nationale du football. Les infrastructures font souvent défaut. Or ce niveau de culture footballistique apparaît quelque peu coupé de la réalité populaire et de sa diversité ethnique. Il opère plutôt comme un instrument au service de l’identité nationale. Certains de ses dirigeants siègent dans les instances nationales, voire internationales du football, porteurs ainsi d’une modernité parfois ambiguë, sans véritable relation avec la situation locale. Ils se positionnent alors à la fois comme des héritiers des chefferies 9

traditionnelles et comme des gestionnaires qui développent la « politique du ventre » avec son clientélisme et son népotisme. En approfondissant l’étude des systèmes de valeurs et des critères environnementaux (importance de la parenté, de l’ethnie, du pouvoir « socio-politique », etc.), Tado OUMAROU et Pierre CHAZAUD parviennent à identifier quatre modèles organisationnels de clubs. Le « club communautaire » s’appuie sur la cellule élémentaire de la vie sociale, village, communauté ou groupe ethnique, avec des dirigeants qui sont comme la projection des hiérarchies traditionnelles. Le « club de type présidentiel » se définit par la toute puissance d’un notable local, homme d’affaire influent. Doté a priori de certaines ressources, ce type de clubs est voué d’abord à l’autocélébration de son mécène. C’est de l’évergétisme. Le « club d’entreprise » procède d’une stratégie de promotion de l’entreprise par le sport. Il s’agit d’utiliser le football comme un outil de communication et de promotion de l’entreprise avec sans doute deux variantes concrètes, l’une enracinée dans un paternalisme patronal « néo-colonial », l’autre plus proche dans l’esprit des conceptions développées par les sponsors des clubs européens. Le modèle du « club de football associatif et fédéral » complète cette typologie. Il est la transposition d’une forme organisationnelle qui est née et s’est diffusée sur le Vieux continent, garanti en principe par la liberté d’association, le bénévolat et une certaine philosophie de l’intérêt général. Il apparaît clairement que ces quatre types de clubs définissent un espace de tensions majeures : un axe « tradition »-« modernité » croisant un axe « personnalisation du pouvoir de dirigeant de club »--« rationalisation de l’engagement associatif ». Et la résolution ou le dépassement de ces tensions se traduit, selon les deux auteurs, par une hybridation du religieux, du pouvoir et de la richesse. Ce processus s’accompagne d’un processus de sécularisation progressive du sport africain. Pour autant, faut-il considérer que ce changement s’ouvre sur une logique de rationalisation de l’organisation sportive au sein du club ? Une approche formulée en termes de « gouvernance » est indispensable pour apporter des éléments de réponse univoque : gouvernance en interne, au niveau du club dans la conception des objectifs, dans le 10

partage des responsabilité et dans la spécification des tâches ; gouvernance également au niveau de la nature des liens que le club et ses dirigeants entretiennent avec des interlocuteurs (acteurs politiques et administratifs, personnalités du monde économique, responsables de l’institution éducative…). Mais sans doute est-il encore trop tôt, en Afrique noire, pour donner matière à un bilan de facture sociologique précisément sur ces aspects. Cependant, l’exploration méthodique des clubs fédéraux débouche sur un troisième acquis majeur qui s’impose au lecteur : l’ouvrage nous permet de comprendre de l’intérieur le football d’Afrique, au quotidien et à ses différents niveaux d’organisation. Il en va de même pour les belles pages traitant de l’opposition entre un football « diurne » et un football « nocturne », le second étant propice à renouer avec les forces du cosmos, à communier avec elles. Peut-être le lecteur regrettera-t-il qu’on n’en sache pas plus sur la manière dont les collectivités sociales, les clubs, les équipes, les dirigeants ou les joueurs, leur entourage opèrent dans les moments d’incertitude, de perte de confiance ou lorsque les défis sportifs et leurs enjeux symboliques paraissent considérables. Qu’en est-il de cet espace invisible, constitué d’énergies psychiques en tension, lorsque le « religieux » s’estompe et que la « sophrologie » mercantile, par exemple, n’a pas encore trouvé un terrain propice pour s’imposer ? Appartient-il au temps diurne ou au temps nocturne, crépusculaire, ou plus simplement à l’expérience intime ? Notre participation en qualité de membre du jury à plusieurs épreuves de soutenance de thèse traitant des techniques du corps, des jeux, des danses et/ou du sport par des candidats africains nous a appris que la prestation académique de la « disputation » n’épuise jamais, sauf à l’évoquer de façon allusive, la compréhension de la place de la religion, de la magie, du « maraboutage » au sein du monde mettant en jeu le corps. C’est seulement autour du « pot » d’honneur, qui fait suite à la soutenance, que les langues se délient et que les confidences se font moins imprécises. 11

Hier, dans les jeux traditionnels, les prouesses physiques étaient indissociables des temps forts de la vie collective et elles accompagnaient un certain nombre de rites et de sacrifices liés aux saisons et aux événements marquants de la vie en communauté. D’ailleurs T. OUMAROU et P. CHAZAUD évoquent cette réalité. Pour prendre l’opposé de ce type de situation, on peut considérer que le footballeur africain de haut niveau, opérant dans l’un des grands clubs européens ne se départit pas de certains « rituels destinés à apprivoiser la chance », de façon « à lutter contre le doute », etc., comme le livre d’Aurélien LE BLÉ a pu essayer de le vérifier en France auprès d’une centaine de grands joueurs (5). Aujourd’hui, en terre africaine, que reste-t-il de la spiritualité qui anime le groupe familier ? Alioune MBAYE, Abdou W. KANE et Amadou I. DIA, qui ont étudié la lutte traditionnelle, parle de la « préparation mystique » des compétiteurs (6). Rien n’est laissé au hasard même si « nul autre que Dieu ne peut prévoir l’issue d’un combat ». « La lutte est comme une racine ne manioc ; nul ne peut prévoir où elle va se casser », dit le proverbe. Dieu ? Mais en de telles circonstances, quelles concessions le dieu des Chrétiens ou celui de l’Islam sont-ils disposés à accorder aux divinités vernaculaires et aux Ancêtres ? On sait également que les meilleurs joueurs africains restent souvent partagés entre l’intérêt de leur carrière individuelle au niveau des clubs employeurs (implantés sur le Vieux continent) et la volonté de bien représenter leur pays dans les compétitions internationales. Cet aspect a été particulièrement bien mis en évidence par Stanislas FRENKIEL dans sa thèse récente consacrée aux footballeurs professionnels algériens (7). En fonction des situations vécues, les rapports entre l’« individuel » et le « collectif » peuvent prendre de multiples aspects. Se partager entre un club d’adoption et les Siens, qui demeurent au loin, n’est pas chose aisée, surtout lorsque des tribunes des stades d’Europe sont agitées de remous malsains et racistes… Dans ces circonstances, la solitude du footballeur africain doit avoir un goût amer. Aujourd’hui, la double perspective de l’hybridation et de la sécularisation du modèle culturel est sans doute une idée directrice 12

intellectuellement stimulante pour rendre compte de l’évolution du football an Afrique. L’importance accordée au monde occulte et au pouvoir de certains sorciers appartient-elle à un temps révolu ? Sinon interfère-t-elle avec les aléas du sport de compétition, afin de conjurer la malchance, de se remettre d’une blessure, ou de chasser les mauvaises pensées et les appréhensions ? Afin de préserver l’identité collective ? Et n’est-ce pas là une force qui puise dans de profondes racines, au nom d’un devoir de « mémoire collective », là où certains ne verront que sornettes et obscurantisme ? Dans son cours d’ethnologie retranscrit par Denise PAULME, le fondateur de l’ethnologie française scientifique, Marcel MAUSS a résumé dans une très belle formule le lien étroit entre patrimoine de culture, magie et techniques : « Il paraît certain que si l’homme n’avait pas cru que sa magie réussirait, il n’aurait pas persévéré dans ses techniques ; l’une des raisons par lesquelles l’homme eut confiance en lui, c’est qu’il possédait d’autres moyens que ses techniques » (8). Ne peut-on pas méditer cette considération en la convertissant au présent de l’indicatif ? Bien sûr, l’organisation fédérale du sport tend à introduire de la simplicité, une certaine modernité, mais cet esperanto technicoadministratif n’est pas sans causer certains dommages. Pire des déséquilibres structurels. Émile Jules ABALOT et Adam Sounon NAKOU constatent par exemple que « l’existence fictive des fédérations nationales » - et on comprend que ce n’est pas le football qui est particulièrement visé – a souvent « abouti à un dépérissement des structures d’animation de base » (9). On retrouve ici toute la pertinence et la force expressive du concept de « contre société contredite » explorée par Bernard JEU. Pourtant, et sans perdre de vue qu’il s’agit là d’un lieu de tensions majeures, l’assise populaire, rurale, villageoise ou urbaine du football, dont T. OUMAROU et P. CHAZAUD décrivent l’effervescence, ne permet-elle pas d’échapper aux dangers que Faouzi MAHJOUB pensait imminents lorsqu’il fit paraître son livre : Le football africain, à l’occasion des trente ans de la Coupe d’Afrique des nations (10) ? Que peut-on lire dans l’excellent chapitre historique : « De Khartoum en 1957 à Casablanca en 1988 » ? Née le 10 févier 1957 à Khartoum (Soudan), cette Coupe, constate 13

l’auteur, est en train d’évoluer. « Petit à petit, le jeu dit ‘moderne’ pénètre ainsi le continent ». « On a même assisté à une véritable « recolonisation » conceptuelle du football africain, et cela par l’intermédiaire des ‘experts’ étrangers ». Un peu plus loin Faouzi MAHJOUB souligne la conséquence de cette évolution. « Depuis 1972, la Coupe des Nations subit de plein fouet cette ‘déculturation’ du ballon d’Afrique, de son appauvrissement artistique ». Les médias sont un des facteurs explicatifs de cette évolution. D’ailleurs les deux auteurs insistent aussi sur la place de la télévision et des retransmissions télévisées. Le spécialiste de géopolitique du sport qu’est Michel MARGUERITE s’est lui aussi penché sur la question. Il a publié plusieurs éditions de son ouvrage Géo-Sport dans le monde (11), avec des données actualisées, qui permettent de suivre l’affirmation progressive du football africain, cartes à l’appui. Prenons la 7ème édition (2002) de son atlas commenté. Si la Coupe du Monde montre la « domination globale du petit continent européen », pour l’édition 1998 accueillie par la France, l’Afrique (37 inscrits) compte 5 qualifiés, dont le Nigeria, 8 participations 1 phase finale, auréolé de son titre olympique 96, le premier pour l’Afrique du football » (p. 32). La volonté de promouvoir le football dans l’Afrique est caractéristique de ces années-là. « Dès l’été 1997, la nouvelle Ligue des Champions d’Afrique entre, à travers l’écran TV, dans les foyers africains » (p. 34). Cependant le football africain reste dépendant de la géographie économique internationale ainsi que le montre une carte rapportant le PNB par pays. L’Afrique du Sud est favorisée (par son 29e rang mondial au titre du PNB… et ses 3651 clubs), ainsi que les pays d’Afrique du Nord, du Maroc à l’Égypte. Tous les autres pays africains, mis à part le Gabon, affichent un PNB des plus modestes (p. 35). Fondée sur le modèle européen, cette nouvelle Ligue des Champions d’Afrique reste une entreprise modeste. Difficulté pour trouver des annonceurs susceptibles d’apporter des recettes TV, difficultés techniques au niveau de la retransmission télévisée… « La CAF a posé ses conditions à l’ensemble des pays, souligne l’auteur, en réclamant des moyens techniques minimaux. Trois partenaires contracteront un accord 14

avec la CAF : la fédération concernée, la télévision nationale, le ministère de tutelle de la télévision nationale, soit un gage de sécurité pour la Confédération » (p. 34). La minutieuse étude de l’auteur nous permet également de découvrir « le monde des clubs de football (1986-1995) » et la place qu’y tiennent ceux du continent africain (p. 36-38). L’édition 2004 de Géo-Sport dans le monde dresse un nouveau tableau de la situation (p. 38, carte p. 39). L’auteur décrit plusieurs « géo-espaces » et rappelle que « les clubs du Nord de l’Afrique (Algérie, Tunisie, Maroc, Égypte) dominent la carte des succès ». Michel MARGUERITE insiste sur le fait que le football, dans le monde africain, est à la fois un indicateur et un témoin des dynamismes régionaux (p. 55). « Le principal problème des retransmission télévisée demeure, fin 1996, l’instabilité du signal (son et image) via le satellite ». Pour autant, « les particularismes locaux restent fortement ancrés », rendant difficile une exploitation médiatique d’ensemble, à l’échelle du continent africain, du football international. Les dernières éditions de Géo-Sport dans le monde (2005, 2007) actualisent ces éléments d’information. Mais faut-il déplorer pareille situation puisque Tado OUMAROU et Pierre CHAZAUD font le constat que ce type de promotion des médias, envisagée selon les principes des sociétés industrielles et marchandes, contribue plutôt à déstabiliser la « culture africaine d’un football populaire » ? Aux tensions déjà identifiées viennent donc s’ajouter celles qui émanent de la société cathodique. Si celle-ci n’est pas toujours le meilleur vecteur de communication et d’information, en revanche, toujours elle se nourrit d’argent. Le déroulement de la Coupe du Monde 2010 sera sûrement propice à l’efflorescence de nouvelles publications, d’inégale valeur à propos du football, accompagnant des discours répétitifs et marxisants sur l’exploitation de l’homme de couleur par l’homme blanc. Nous sommes convaincu que cette « Sociologie du football africain » : Football, religion et politique en Afrique – appréhendant une réalité complexe et diverse, traversée par un 15

faisceau de lignes de tensions - n’aura aucune peine à s’imposer parmi les bons livres de sciences sociales. Jean-Paul CALLÈDE, CNRS Groupe d’Etude des Méthode de l’Analyse Sociologique de la Sorbonne, Paris (GEMASS, UMR 8598)

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Références bibliographiques (1) Oumou WANE, Gaël MAHÉ, « La téranga des lions », Paris, La table ronde, 2002 (127 p., ill.). Voir également le livre de Basile BOLI et Pape TOURÉ, « Les Lions de la teranga », Paris, éd. Anne Carrière, 2002, p.39 p., ill.. (2) Raymond ARON, « Sur la sociologie », première leçon, Paris, Les Cours de la Sorbonne, 1958-59 (doc. multigr.). (3) Gaston RICHARD, « La Femme dans l’histoire. Étude de la constitution sociale de la femme », Paris, Librairie Octave Doin, 1909, p.465. (4) Martine GAUQUELIN et al. (Textes choisis), « Le sportif, le philosophe, le dirigeant ». In honorem Bernard Jeu, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1993, P.282. (5) Aurélien LE BLÉ, « Superstitions, croyances et petites manies des grands footballeurs », Paris, Michel Lafon, 1995, P. 306. (6) Alioune MBAYE, Abdou W. KANE et Amadou I. DIA, « La lutte au Sénégal : entre expression identitaire et logique marchande », Dakar, Travaux et Recherches de l’INSEPS, 1998, doc. multigr. (7) Stanislas FRENKIEL, « Des footballeurs professionnels algériens entre deux rives. Travailler en France, jouer pour l’Algérie (1954-2002) », Thèse de sciences sociales, UFR STAPS, Université Paris-Sud 11, 2009. (8) Marcel MAUSS, « Manuel d’ethnographie » (1947), Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1967, P. 262. (9) Émile Jules ABALOT, Adam Sounon NAKOU, « Éducation physique et sports en Afrique noire francophone : les enjeux d’une mémoire », J. Rech. Sci. Univ Bénin (Togo), 2000, 4 (2), p. 91102. (10) Faouzi MAHJOUB, « Le football africain. Trente ans de Coupe d’Afrique des nations. 1957-1988 », Paris, éd. Jeune Afrique, 1988, P. 238, ill.. Voir p. 25-41. (11) Michel MARGUERITE, « Géo-Sport dans le monde », Vesoul, éd. c. a, janvier 2002 (7ème éd.), P. 408 ; mars 2004 (9ème éd.) P. 543, etc. 17