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Forêt et montagne

De
420 pages
L'importance économique de la forêt de montagne n'est pas neuve. Suite à l'évolution climatique, les États industrialisés ont engagé des politiques de boisement ou de reboisement en altitude. La sylviculture montagnarde progresse et transforme les paysages : les pentes dénudées verdissent peu à peu. Mais le vieillissement des forêts nuit à leurs fonctions et la chute d'arbres qui dévalent la pente est à l'origine des ponts obstrués et des routes coupées et aggrave les inondations. Comment y remédier et comment envisager leur rôle ?
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Gr oup e d’Hist oir e des For êts Françaises
FORÊT ET MONTAGNE
Textes réunis et présentés par
Andrée CORVOL, Charles DEREIX, Pierre GRESSER
Comme l’homme privilégiait les plaines et les plateaux faciles à cultiver, la et François LORMANTmontagne fut tardivement colonisée, mais il la fréquentait comme chasseur ou comme
cueilleur. L’habitat permanent étant limité, la forêt de montagne, inviolée ou éloignée,
fut réputée inhospitalière et mystérieuse. C’était le domaine des dieux, des esprits et
des génies. Dans certaines civilisations, c’était celui des âmes et dans d’autres, celui des
ermites et des religieux.
Cette approche spirituelle n’excluait pas une conception matérielle : l’exploitation
des richesses naturelles. Cela signi ait prélever leur ore pour la pharmacopée, leur
faune pour la pelleterie, leurs arbres, en n, grumes destinées à la construction civile
et navale, bûches et charbons nécessaires aux foyers domestiques et sidérurgiques. FORÊT
Les productions étaient évacuées par schlittages ou par ottages quand le percement
d’une route paraissait excessivement compliqué, onéreux ou dangereux.
C’est dire l’importance économique de la forêt de montagne aux époques
eanciennes. Cela restait vrai au XIX siècle, grâce à l’installation de nouvelles techniques
de débardage. Mais les contemporains éprouvèrent - comme d’autres avant eux - ET MONTAGNEles conséquences de l’évolution climatique, adoucissement des températures et
abondance de la pluviosité, d’où la multiplication des catastrophes : e ondrements,
avalanches, inondations, chutes de pierres, érosions du sol, changements de lit, etc.
Confrontés à ces accidents, les États industrialisés et urbanisés engagèrent des
politiques de boisement ou de reboisement en altitude. La sylviculture montagnarde
en était à ses commencements. C’est à force d’essais et d’échecs qu’elle progressa et
transforma le paysage des hautes terres : les pentes dénudées verdirent peu à peu. Ces
nouvelles forêts de montagne formèrent la toile de fond d’un tourisme montagnard
en plein développement.
Mais leur vieillissement nuit à leurs fonctions. Car la chute des arbres qui dévalent
alors la pente est à l’origine des ponts obstrués et des routes coupées, et aggrave
les inondations. Comment y remédier ? Comment envisager leur rôle ? Sera-t-il
uniquement touristique et environnemental ?
Le Groupe d’Histoire des Forêts Françaises est une association interdisciplinaire de
scientifi ques qui analysent le patrimoine sylvicole et communiquent au public le résultat de
leurs travaux.
Photographie de couverture : Fotolia.
ISBN : 978-2-343-05523-7
34,50
Textes réunis et présentés par
Andrée CORVOL, Charles DEREIX, Pierre GRESSER
FORÊT ET MONTAGNE
et François LORMANT








FORÊT ET MONTAGNE



















Illustration de couverture :
© Fotolia



















© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05523-7
EAN : 9782343055237 Groupe d’Histoire des Forêts Françaises
FORÊT ET MONTAGNE
*
Textes réunis et présentés par
Andrée CORVOL, Charles DEREIX, Pierre GRESSER
et François LORMANT
Actes du colloque international organisé
au Palais des congrès de Chambéry,
du 12 au 14 septembre 2012
L’HARMATTAN

Ouvrages du GHFF chez L’HARMATTAN :

Révolutions et Espaces forestiers, sous la direction de Denis Woronoff, préface de Michel Vovelle.
Paris, L’Harmattan, 1989, 264 pages. ISBN 978-2738401281
La Nature en révolution, 1760-1800, sous la direction d’Andrée Corvol. Paris, L’Harmattan, 1993,
230 pages. ISBN 978-2738414649
e e Enseigner et apprendre la Forêt, XIX -XX siècles, sous la direction d’Andrée Corvol et Christian
Dugas de la Boissonny. Paris, L’Harmattan, 1993, 233 pages. ISBN 978-2738414656
e eLa Forêt malade, XVII -XX siècle, débats anciens et phénomènes nouveaux, sous la direction
d’Andrée Corvol. Paris, L’Harmattan, 1994, 284 pages. ISBN 978-2738427946
Forêt et Guerre, sous la direction d’Andrée Corvol et Jean-Paul Amat. Paris, L’Harmattan, 1994,
326 pages. ISBN 978-2738428608
Nature, paysage et environnement. L’Héritage révolutionnaire, sous la direction d’Andrée Corvol
et d’Isabelle Richefort. Paris, L’Harmattan, 1995, 296 pages. (Prix Michel Texier, Académie des
Sciences morales et politiques). ISBN 978-2738436023
La Forêt : perceptions et représentations, sous la direction d’Andrée Corvol, Micheline Hotyat et
Paul Arnould. Paris, L’Harmattan, 1997, 406 pages. ISBN 978-2738453525
Forêt et Marine. sous la direction d’Andrée Corvol. Paris, L’Harmattan, 1999, 526 pages.
ISBN 978-2738483164
eLes Sources de l'histoire de l'environnement : le XIX siècle, sous la direction d’Andrée Corvol.
Paris, L’Harmattan, 1999, 504 pages. ISBN 978-2738479402
eLes Sources de l'histoire de l'environnement : le XX siècle, sous la direction d’Andrée Corvol.
Paris, L’Harmattan, 2002, 750 pages. ISBN 978-2747537926
Forêt et Vigne, Bois et Vin, sous la direction d’Andrée Corvol. Paris, L’Harmattan, 2002, 510
pages. (Prix Droyun de Lhuys, Académie des sciences morales et politiques). ISBN
9782747528269
e eForêt et Chasse, X -XX siècle, sous la direction d’Andrée Corvol. Paris, L’Harmattan, 2005, 402
pages. ISBN 978-2747578271
e- eTempêtes sur la forêt française, XVI XX siècle, sous la direction d’Andrée Corvol. Paris,
L’Harmattan, 2005, 218 pages. ISBN 978-2747593854
e eForêt et Eau, X -XXI siècle, sous la direction d’Andrée Corvol. Paris, L’Harmattan, 2007, 355
pages. ISBN 978-2296038097
e eForêt et Paysage, X -XIX siècle, sous la direction d’Andrée Corvol. Paris, L’Harmattan, 2012,
449 pages. ISBN 978-2296562578
Regards sur la forêt, textes choisis et présentés par Andrée Corvol, Charles Dereix, Marc Galochet,
Pierre Gresser, François Lormant et Xavier Rochel. Paris, L’Harmattan, 2014, 477 pages. ISBN
978-2-343-02433-2


Remerciements
Le Groupe d’Histoire des Forêts Françaises remercie, pour l’aide et
les fonds qu’ils ont apportés, les organismes suivants :
- le ministère de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt
- le ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie
- le Conseil général de la Savoie
- l’Office National des Forêts
- le Centre régional de la propriété forestière (CRPF) Rhône-Alpes
- le parc naturel régional du Massif des Bauges
- la ville de Chambéry
- le palais des Congrès « Le manège » de Chambéry
- l’Université de Lorraine (et particulièrement le Centre lorrain d’Histoire du
Droit, unité de l’Institut François Gény, EA 7301)
Ni la tenue du colloque international « Forêt et Montagne : évolution
et aménagement, Xe-XXIe siècle », organisé au Palais des Congrès de la
ville de Chambéry du 12 au 14 septembre 2012, ni la publication de ses actes
n’auraient été possibles sans leur soutien et leur contribution matérielle.
Préface
Le thème « Forêt et Montagne » fait partie de ceux qu’on affiche très
rarement parce que trop évidents. Illusion trompeuse ! Comme Janus, il
montre deux faces. L’une, la « forêt de montagne », est restée immuable :
elle est conditionnée par l’altitude et l’exposition - longueur et rigueur des
hivers, minceur et pente des terrains, intensité du rayonnement ou
insuffisance de l’ensoleillement -. Mais de nos jours, l’incertitude climatique
affecte les étages végétaux et condamne certaines essences. L’autre, la
« forêt en montagne », a évolué avec la structure de la société : elle est
conditionnée par l’économie et la rentabilité. Autrefois, les ressources
ligneuses compensaient la médiocrité ou l’impossibilité de l’agriculture ; les
ressources minières expliquaient l’immigration et l’installation des
allochtones. Aujourd’hui, ce n’est plus « l’or de la montagne », expression
englobant le cuivre, l’argent, l’étain, les gemmes et les cristaux, qui les
attire, mais « l’or blanc » (les sports d’hiver) et « l’or vert » (les stations
d’été). Leur fréquentation, saisonnière, génère de nouvelles contraintes, en
particulier des impératifs de sécurité où l’état de la forêt importe
grandement.
Pour tout dire, la spécificité de ces deux thématiques demeura ignorée
jusqu’aux années 1990 : elles étaient incluses dans la « forêt tempérée », la
« forêt boréale », la « forêt tropicale » ou la « forêt méditerranéenne ».
Les études rappelaient seulement le contraste existant entre la haute
montagne, avec ses belles forêts à dominante résineuse, et les basses
montagnes, avec leurs maigres forêts, peuplements mélangés victimes du
pacage et des incendies. Ces remarques n’allaient pas sans approximations ni
commodités. Dans un cas, on appelle « naturelle » une couverture qui ne
l’est pas toujours, qu’elle résulte des sélections effectuées par l’homme afin
d’accroître la proportion des essences adaptées à ses besoins, ou qu’elle
provienne des boisements amorcés sous le Second Empire dans le cadre de
la Restauration des Terrains de Montagne (RTM), poursuivie et amplifiée au
cours de l’entre-deux-guerres. Dans l’autre, on remédie au fléchissement des
informations estivales en évoquant les pyromanes de Provence-Alpes-Côte
d’Azur (PACA) : à force, tout le monde, la presse comme le public, est
convaincu de la progression des surfaces calcinées, alors que leur régression
est notable grâce aux dispositifs de surveillance et à la promptitude des
interventions.Andrée CORVOL
Tout est lié, le défaut des analyses et le vague des définitions, qu’elles
concernent les « zones de montagne » ou la « forêt de montagne ». En effet,
la forêt située dans un pays aussi peu accidenté que la Grande-Bretagne
(limite des 240 m) relève assez peu de ces zones, à la différence de la forêt
située dans un pays qui l’est beaucoup, à l’exemple de l’Italie (limite des
800 m). Ainsi, en Europe, la « forêt de montagne » regroupe trois
ensembles : celle des reliefs tempérés et nordiques, anciens et usés ; celle des
reliefs pyrénéens et alpins, jeunes et pentus ; celle, enfin, des reliefs
méditerranéens, rajeunis et érodés. Dans la première, les handicaps
physiques sont modérés : ses potentialités s’avèrent excellentes, la platitude
facilitant le débardage. Dans la seconde, les handicaps physiques sont
conséquents : ses potentialités s’avèrent oblitérées par les difficultés
climatiques et altitudinales. Dans la troisième, les handicaps sociétaux
aggravent ces obstacles naturels, et peu importe qu’ils soient anciens et
contenus comme le pastoralisme et les prélèvements, ou nouveaux et
permanents comme la circulation et les lotissements. Cette forêt des Préalpes
n’annonce-t-elle pas une évolution générale où la satisfaction des touristes et
la conservation des paysages éclipsent tout autre objectif ?
Effectivement, depuis cinquante ou soixante ans, il est souvent question
d’esthétisme et de biodiversité. Dans ces perspectives, les autorités et les
associations encouragent les propriétaires et les gestionnaires à privilégier la
stabilité mécanique et temporelle des peuplements forestiers. Ce n’est pas
incompatible avec une production soutenue. Les spécialistes recherchent
donc l’équilibre en âges, en gabarits et en essences. Les traitements jardinés
ont leur faveur : les bûcherons enlèvent le peuplement par tiges (et non par
cantons), méthode que la tradition française réprouvait, excepté pour les
« arbres de service » que préemptait la Marine. Il est vrai que, si le bois de
membrure (confection des vaisseaux) était fourni par les chênes de plaine,
forêts en ligne ou en massif, le bois de mâture (élévation des mâts) l’était par
les sapins et les épicéas de montagne : renforçant la frontière et soumises à
d’autres traditions, leurs forêts échappaient aux traitements réguliers !
e eAu cours des siècles, du XVII et du XVIII surtout, l’approvisionnement
des chantiers navals buta sur la lenteur de la reconstitution forestière
(sylvogenèse). Au début, les commissaires du roi martelèrent les sujets
destinés aux arsenaux à l’intérieur des forêts les plus accessibles, quitte à les
rendre telles, en ouvrant des itinéraires vertigineux ou en régularisant des
torrents indomptables : en raison de travaux pharaoniques, le transport de ces
grumes coûtait cher, plus cher qu’elles ! Ensuite, il leur fallut prospecter,
voire conquérir les territoires où les richesses sylvicoles demeuraient
sous-exploitées : la Haute-Durance, le Haut-Adour, la Haute-Tinée, la
Haute-Loire, le Haut-Allier épuisés, ils ponctionnèrent la Franche-Comté
puis la Lorraine. Dans toutes ces contrées, l’abondance forestière légitimait
l’exploitation économique ; inversement, sans cette exploitation, la
8Préface
régénération était impossible : les peuplements vieillissaient et, à la longue,
l’ombre portée des arbres vénérables compromettait le développement du
recru : la relève finissait par s’étioler. Le problème n’a pas disparu quand les
architectes ont construit les navires en métal, et non en bois, dotés de
moteurs, et non de mâts : il est toujours aussi compliqué d’abattre des arbres
âgés, grands et forts dans les forêts où la qualité de la desserte anéantit la
rentabilité du prélèvement.
Maintenant, dira-t-on, les responsables du débardage ne réquisitionnent
plus la totalité des bêtes de somme et des conducteurs disponibles pour tirer
les grumes jusqu’à la vallée : les villageois critiquaient le système, quoique
cette « corvée » n’en fût pas une, puisque convenablement rémunérée. Les
Suisses, qui en ont les moyens, remettent à l’honneur l’emploi des bœufs et
des chevaux, mais cela reste limité aux secteurs sensibles, cas des
communes « nature » où la modernité est condamnable ; ils comptent
davantage sur le fonctionnement des tyroliennes ou, plus nouveau, des
hélicoptères, techniques de portage qui précédèrent ou qui accompagnèrent
l’engouement pour les sports de neige, avec l’évacuation de leurs accidentés
et l’installation des téléphériques. Elles sont recevables lorsque le va-et-vient
des camions grumiers est délicat et si le revenu de l’exploitation justifie
l’investissement.
À présent, était-il utile d’engager pareille dépense ? Pas sûr, car ces
coupes ne rapportent pas assez pour séduire les marchands. Comme ils
boudent les ventes, les arbres ne trouvent pas preneur, à moins d’être cédés
au rabais et de finir en plaquettes ou en granulés. En effet, outre les
difficultés de l’acheminement, il faut penser aux problèmes de la filière. Les
scieries familiales ferment les unes après les autres, faute de crédits pour
moderniser leur équipement. Les scieries survivantes, qui ont pu le faire,
constituent des entités qui absorbent des volumes importants, mais,
fréquemment spécialisées, elles débitent un type d’essence avec des
diamètres répondant aux critères de la seconde transformation. Dès lors,
quand les débouchés font défaut, comment rajeunir les peuplements
forestiers si chers aux agents de la RTM ? Pire, comment rajeunir tous les
peuplements peu ou pas éclaircis, qu’ils relèvent du domanial, du communal
ou du privé ? Les dimensions de certains arbres accentuent leur dangerosité
quand ils sont victimes des ans ou du vent. En basculant, leurs souches
arrachent un morceau du versant : aucune racine ne retenant plus la terre, la
prochaine averse la changera en coulées de boue. En dévalant, leurs grumes
balayent les peuplements situés en contrebas : obstrués, les lits des torrents
ne contiendront plus les prochaines crues. Là, les populations sont menacées
et la circulation suspendue.
9Andrée CORVOL
Voilà des années que le diagnostic inquiète ; il inquiète même de plus en
plus. Les réactions, tardives, ne furent pas à la hauteur des enjeux. En
France, les pouvoirs publics contribuèrent autant que possible à
l’amélioration ou au rétablissement des infrastructures qui désenclavaient les
aménagements RTM, mais les autres forêts de montagne attendirent
vainement la manne salvatrice. Néanmoins, cette mesure succédait à
l’abandon imputable aux nécessités du premier conflit mondial, aux
amputations de budgets pendant la Grande Crise, aux péripéties du second
conflit mondial et aux exigences des années Cinquante, la première étant de
rebâtir le pays. Vinrent ensuite le financement des guerres coloniales,
l’intégration des rapatriés et la modernisation industrielle et énergétique.
Certes, grâce au Fonds Forestier National (FFN), l’État prenait en charge la
réalisation et l’enrichissement des boisements de protection, mais l’an 2000
marqua sa fin. En la matière, la France faisait pourtant mieux que l’Italie, le
Portugal, l’Espagne, la Grèce a fortiori, mais beaucoup moins que la Suisse
ou l’Autriche où l’exploitation était subventionnée.
Au reste, dans tout le continent et surtout dans ses parties méridionales, la
nature travailla davantage que le forestier : les pâquis délaissés et enfrichés
devenaient des boisements spontanés sans maîtrise ni entretien. La
Communauté Économique Européenne (CEE) ne réagit pas : pour diminuer
les surplus laitiers, elle réduisait les quotas laitiers, d’où son indifférence aux
friches et ses subventions aux jachères. Par principe, les politiques face à la
colonisation végétale relevaient uniquement des initiatives nationales. C’est
plutôt surprenant, vu le pourcentage qu’y représente la « forêt de
montagne ». Hors de l’Union Européenne (UE), en Suisse par exemple, 61%
des forêts appartiennent à cette catégorie (limite des 800 mètres). Dans l’UE,
la moyenne montagne est boisée à 60% en Carinthie (Autriche), à 50% en
Rhénanie (Allemagne). Quant à la chaine pyrénéenne et à l’arc alpin, leurs
forêts couvrent 6,5 millions d’hectares (limite des 2 000 mètres pour la
plupart). Expression de la mosaïque paysagère européenne, ces forêts
mériteraient de s’accorder sur les analyses à faire, les perspectives à fixer et
les financements à donner - à condition de contrôler l’aide versée à chaque
État, ce qui ne fut pas à l’ordre du jour avant 2010 et la crise des dettes
souveraines…
Ainsi, la passivité régna jusqu’en 1979, année du Plan d’action commune
pour la forêt méditerranéenne, et jusqu’en 1990, année du Plan de
développement des zones rurales, lorsque leur industrie ou leur tourisme
n’en compensait pas les handicaps physiques. Cet élargissement des
ambitions révèle le changement de paradigme. Dans les années 1970, ce sont
les risques Feux qui retiennent l’attention, les États intégrés depuis peu étant
notoirement sous-équipés pour prévenir et combattre les incendies. Vingt ans
plus tard, la protection des forêts sensibles n’est plus seule visée. Cette fois,
c’est l’inscription de toute forêt dans une réflexion d’ensemble, sachant que
10 Préface
l’extension des surfaces est une conséquence de la désertification territoriale.
Le danger, évidemment, était de diluer les crédits, alors qu’ils ne suffisaient
déjà pas à dynamiser la sylviculture montagnarde ! En France, par exemple,
le cinquième du territoire est montagnard, espace où vivent moins de cinq
millions d’habitants. Les boisements, créations volontaires ou résultats
anarchiques de cette déprise rurale, ont annexé les étendues « incultes »,
puisque délaissées par la valorisation agricole. Leur progression n’a pas
enrayé l’exode : les mesures adoptées ne parviennent pas à retenir la
maind’œuvre que réclame l’entretien des plantations ou l’aménagement des
accrues ; elles y parviennent d’autant moins que les débouchés du bois font
défaut.
Dès lors, la « multifonctionnalité » – Production, Protection, Distraction –
reste-t-elle valable ? Formulé par le suisse Dietrich, la Confédération
Helvétique appliqua ce concept de 1940 à 1990. Les fonctions Protection et
Distraction, ce qui signifiait préserver l’écosystème et sacraliser les
paysages, coûtaient cher, des dépenses que couvraient des recettes liées à
l’exploitation intensive. Cette relation fut maintenue par l’Ordonnance sur la
police des forêts (1965), la loi fédérale sur l’aménagement du territoire
(1979) et la loi fédérale sur les forêts (1991). Mais deux nouveautés vinrent
l’affaiblir. Premièrement, les citadins diffusaient leur point de vue : l’accueil
du public, l’aménagement et le panorama sylvestre importaient autant sinon
plus que l’utilisation de la récolte ligneuse. Deuxièmement, le citoyen
découvrit le rapport accablant sur le Programme forestier (1974) et le bilan
négatif des Comptes d’exploitation (1986) : bien que la construction Bois
relevât de la tradition, il lui préférait le parpaing ou le béton sous prétexte de
sauver la Forêt (celle de Suisse et du monde !). Du coup, le revenu forestier
recula de 40% entre 1970 et 1989. Berne ne le soutint pas : l’autorité
fédérale amputa de moitié et en deux temps, 1996-1999 et 2006-2009, les
subventions accordées aux propriétaires. Longtemps admirée pour sa filière
Forêt-Bois, la Suisse créerait-elle un modèle différent, où le BTP emploie du
bois, mais plutôt dans les intérieurs, et pas toujours du bois national !
Ce serait ramener le balancier de la Production vers la Protection et le
Bien-être : peu ou prou, tous les Occidentaux érigent les forêts de montagne
en témoins de nature, paradis qui enchantent les habitants en mal de verdure
et les touristes épris d’émotions. Ces forêts satisfont aux besoins de se
ressourcer et de s’éprouver, d’où un aménagement qui privilégie l’accueil et
le plaisir, mieux : le délassement.
On en oublierait presque que la forêt de montagne n’a pas toujours
constitué une charge pour les propriétaires ou un décor pour les individus :
les ermites y faisaient retraite ; les pourchassés y trouvaient refuge ; les
populations, paysans quittant la vallée ou mineurs venus d’ailleurs, la
fréquentaient et souvent y résidaient quelques mois ou constamment ; les
hameaux et les granges mitaient la couverture forestière ; les industries, qui
11 Andrée CORVOL
réclamaient énergie hydraulique et combustible végétal, employaient le trop
plein démographique.
Non, la forêt de montagne n’était pas ce territoire anxiogène que
décrivent légendes et mémoires : l’inquiétude inhérente à l’isolement – vivre
loin de tout, de ses semblables notamment – permettait seulement à leurs
auteurs de montrer que le héros, évangéliste ou ecclésiastique, berger ou
soldat, ne craignait rien. La solitude était plus symbolique qu’effective : les
ehautes terres gardèrent des densités élevées jusqu’au XIX siècle, d’où la
réalité du déboisement agropastoral, encore qu’elle ait été exagérée pour
légitimer le reboisement autoritaire.
Andrée CORVOL
Directrice de recherches CNRS
Présidente d’honneur du GHFF
12 PREMIÈRE PARTIE :
CONNAÎTRE, GÉRER Histoire des forêts du Jura :
le regard du palynologue
1Émilie GAUTHIER
2Hervé RICHARD
La forêt primaire qui couvrait le massif jurassien s'est lentement
transformée au cours des dix derniers millénaires. Des forêts de pins aux
couverts de noisetiers, de la chênaie mixte aux hêtraies-sapinières mêlés
d'épicéas en altitude, le climat a longtemps dicté la composition et
l'évolution de la végétation. Cette histoire est maintenant bien connue par
l’analyse des grains de pollen et des spores conservés dans les sédiments
prélevés dans les lacs et les zones humides fort nombreux dans la région.
Ces dernières années, ce sont surtout les informations permettant de
reconstituer l’impact des sociétés humaines successives qui ont été
recherchées et analysées avec précision dans ces diagrammes polliniques.
3Depuis les travaux d’Iversen , de nombreux palynologues se sont penchés
sur la question des meilleurs indices polliniques d’anthropisation (IPA).
Dans ses séquences polliniques réalisées au Danemark, Iversen mettait en
4évidence les premiers landnam néolithiques par le biais de la chute des taux
de pollens d’arbres et l’apparition de pollens de plantes cultivées. Si l’on
5 6 7excepte les travaux de Turner , van Zeist et Berglund , les autres
palynologues européens se concentraient plutôt sur l’étude des sites
archéologiques et sur les séquences où ils pouvaient suivre les grandes lignes
de l’histoire de la végétation.
1
Professeur, Laboratoire Chrono-environnement, UMR 6249/UFC-CNRS.
2 Directeur de recherche CNRS, Laboratoire Chrono-environnement, UMR 6249,
UFCCNRS.
3 J. IVERSEN, « Landnam i Danmarks Stenalder. En pollenanalytisk Undersagelse over det
forste Landbrugs Indvirkning paa Vegetationsudviklingen », Danmarks Geologiske
Undersegelse II, 66, 1941, pp. 7-68 ; « The influence of prehistoric man on vegetation »,
Danmarks Geologiske Undersogelse, 3, 1949, pp. 5-25.
4 Landnám : prise de terrain, en vieux scandinave.
5 J. TURNER, « The anthropogenic factor in vegetational history », New Phytologist, 1964,
pp. 73-89.
6 W. VAN ZEIST, « Archaeology and Palynology in the Netherlands », Review of
Palaeobotany and Palynology, 4, 1966, pp. 45-65.
7 B.-E. BERGLUND, « Vegetation and human influence in south Scandinavia during
prehistoric times », Oikos Supplement, 12, 1969, pp. 9-26 Première Partie : Connaître, gérer
À partir des années 1980, la plupart des palynologues français se
passionnent encore pour les études intra-sites archéologiques, mais leurs
collègues nord-européens s’intéressent aux indices polliniques
d’anthropisation dans des séquences sédimentaires issues de milieux
8 9 10 11 12naturels. Nunez et Vuorela , Behre , Edwards , Berglund , Latalowa ,
13Richard , entre autres, jalonnèrent l’étude, l’utilisation et la pertinence des
meilleurs indices d’anthropisation du couvert végétal. Les analyses se
multiplièrent, chacun s’enquérant d’une représentation qui regrouperait
l’information et permettrait une lecture aisée des phases d’emprises et de
déprises agro-pastorales.
Aujourd’hui, les indices polliniques d’anthropisation varient en fonction
des régions, des climats et des substrats. Sur le massif du Jura et ses
14environs, les indices déterminés par Behre sont couramment utilisés :
apparition et variations des grains de pollens de plantes cultivées (céréales,
chanvre, légumineuses…), de plantes messicoles (bleuet, coquelicot…), de
plantes liées aux milieux piétinés et/ou pâturés (plantains, trèfles, oseille…),
de plantes rudérales (chénopode, ortie, armoise…) ; augmentation des grains
de pollens d’herbacées marquant une ouverture des massifs forestiers
(graminées notamment), de certains arbustes pionniers et héliophiles
15(bouleau, saule, noisetier) ; baisse du rapport AP/T ; irrégularité des
8 M.-G. NUNEZ, I. VUORELA, « A Tentative Evaluation of Cultural Pollen Data in Early
Agrarian Development Research », Suomen Museo Helsinki, 85, 1978, pp. 5-36.
9 K.-E. BEHRE, « The interpretation of anthropogenic indicators in pollen diagrams », Pollen
et Spores, 23, 1981, pp. 225-245 ; Anthropogenic indicators in pollen diagrams. Balkema,
Rotterdam, 1986, 246 pages ; « The rôle of man in European vegetation history. In :
B. Huntley et T. Webb (éds.) », Vegetation History, Dordrecht, 1988, pp. 633-672.
10 K.-J. EDWARDS, K.-E. HIRONS, « Cereal pollen grains in pre-elm decline deposits:
Implications for the earliest agricul turien Britain and Ireland », Journal of Archaeological
Science, 11, 1984, pp. 71-80.
11 B.-E. BERGLUND, M. RALSKA-JASIEWICZOWA, « Pollen analysis and pollen
diagrams », Handbook of Holocene Palaeoecolgy and Palaeohydrology, B.E. Berglund,
J.Wiley and Sons (eds.), 1986, pp. 455-484.
12 M. LATALOWA, « Man an vegetation in the pollen diagrams from Wolin island (NW
Poland) », Acta Paleobotanica, 32, 1992, pp. 123-249.
13 H. RICHARD, « Évaluation de l’impact de l’homme sur la végétation : l’apport de la
palynologie », Histoire et Mesure, 9, 1994, pp. 305-316 ; « Indices polliniques
d’anthropisation dans les diagrammes polliniques du Massif jurassien », Palynosciences, 3,
1995, pp. 37-49 ; « Analyse de l’anthropisation du milieu à partir de quelques exemples de
variations de pollens d’arbres et d’arbustes », in : L’homme et la dégradation de
el’environnement. XV Rencontres Internationales d’Archéologie et d’Histoire d’Antibes,
Sophia Antipolis : APDCA, 1995, pp. 143-159.
14 K.-E. BEHRE, « The interpretation of anthropogenic indicators in pollen diagrams »,
op. cit.
15 AP/T : rapport entre le total des pollens d’arbres et arbustes (AP = Arboreal Pollen) et la
somme pollinique totale.
16 Émilie GAUTHIER, Hervé RICHARD
16valeurs de certains taxons forestiers affectés par des défrichements
récurrents et par la concurrence entre les espèces ; disparition quasi totale de
certaines essences en raison de surexploitations.
Pour le quart nord-est de la France, des études récentes de la pluie
17pollinique actuelle suggèrent que les taxons déterminés par Behre, propres
aux flores d’Europe du Nord, ne sont pas forcément adaptés au centre-est de
la France. C. Brun, se basant sur l’analyse d’échantillons actuels prélevés
dans les milieux cultivés et rudéraux, définit ainsi de nouveaux indicateurs
d’activités agricoles. L’auteur admet cependant que les meilleurs IPA, à
l’échelle la plus locale, sont rarement présents dans les spectres polliniques
anciens car ce sont de très faibles pollinisateurs, pratiquement tous
18entomogames .
Les premiers défrichements
eAvec l’apparition de l’agriculture, au cours du VI et surtout du
eV millénaire avant notre ère, le massif jurassien, comme l’essentiel de
19l’Europe occidentale, était recouvert de vastes et denses chênaies . Les
constituants de la chênaie mixte (chêne, tilleul, orme, frêne, érable, noisetier)
20dominent cette période. Entre 4 400 cal. BC et 3 800 cal. BC, le sapin
émerge de façon plus ou moins accentuée : les valeurs polliniques s’élèvent
vite à plus de 20% au lac de Saint-Point par exemple, mais ne dépassent pas
10% dans la tourbière des Barbouillons, assez proche pourtant et située dans
la Chaux d’Arlier, ou encore dans la tourbière de Frasne. À partir de 3 900
cal. BC, le hêtre s’installe également. Le débat sur l’expansion de la
hêtraiesapinière en Europe reste ouvert : changement climatique, incendies, impact
16 Taxon : terme souvent utilisé en palynologie pour désigner aussi bien une famille, qu’un
genre ou qu’une espèce.
17 C. BRUN, F. DESSAINT, H. RICHARD, F. BRETAGNOLLE, « Arable-weed flora and its
pollen representation: A case study from the eastern part of France », Review of Palaeobotany
and Palynology, 146, 2007, pp. 29-50 ; C. BRUN, « Biodiversity changes in highly
anthropogenic environments (cultivated and ruderal) since the Neolithic in eastern France »,
The Holocene, 19 (6), 2009, pp. 861-871 ; « Anthropogenic indicators in pollen diagrams in
eastern France : a critical review », Vegetation History and Archaeobotany, 20, 2011, pp.
135142.
18 Plantes dont le pollen est véhiculé par les insectes, et qui produisent en général peu de
pollens.
19 Les études récentes (notamment Laine, 2012) montrent que si la densité des forêts dans la
première moitié de l’Holocène est réelle sur les plateaux jurassiens, les basses plaines
semblent couvertes de forêts plus claires.
20 Les dates absolues utilisées dans cet article ont été obtenues par mesure du carbone
14 (14C) résiduel. Elles sont exprimées en dates calibrées par la dendrochronologie, avant ou
après Jésus-Christ, soit cal. BC = années calibrées avant Jésus-Christ (BC : Before Christ) et
cal. AD = années calibrées après Jésus-Christ (AD : Anno Domini).
17 Première Partie : Connaître, gérer
anthropique sont autant de causes dont la part réelle n’est pas toujours aisée
21à déterminer .
Ces essences sont plus précoces aux environs du lac de Saint-Point car ce
grand lac capte une pluie pollinique plus régionale et plus proche des zones
d’altitude où ces essences montagnardes ont certainement connu une
22expansion plus rapide . Dans tous les cas, le sapin précède le hêtre, ce qui
n’est pas le cas, plus au sud, aux environs du lac d’Antre où les deux
essences se développent à partir de 3 800 cal. BC. Cette différence majeure
tient peut-être à la quasi-absence de l’if dans le secteur du Haut-Doubs
(Chaux d’Arlier/Saint-Point), alors qu’il abonde dans le sud du Jura, au lac
d’Antre notamment, entre 4 400 et 3 800 cal. BC. ; il cédera ensuite la place
23à la hêtraie sapinière . Ce rôle de transition semble être tenu par le sapin
dans le Haut-Doubs. Le développement de l’if et du sapin est sans doute
conditionné par l’arrivée de conditions plus humides et froides, et plus
particulièrement par la péjoration climatique mise en évidence au même
24moment .
Quant à l’épicéa, il apparaît de manière régulière à partir de 3 600-3 500
cal. BC, mais l’évolution de ces taux n’offre aucune cohérence d’un site à
l’autre.
Au lac de Saint-Point, les premiers indices d’anthropisation apparaissent
25vers 5400 cal. BC . Sur le plateau suisse, de nombreuses analyses font état
d’indices polliniques d’anthropisation très anciens, entre 6 500 et 6 000 cal.
21 W. TINNER, E.-H. NIELSEN, A.-F. LOTTER, « Mesolithic agriculture in Switzerland?
A critical review of the evidence », Quaternary Science Reviews, 26, 2007, pp. 1416-1431 ;
Y. MIRAS, P. GUENET, H. RICHARD, « Holocene vegetation, landscape and reconstruction
of human activity from Prehistory to the Roman age based on new pollen data performed in
the « Plateau de Millevaches » (Limousin, Massif Central, France) », Quaternaire, 22 (2),
2011, pp. 147-164.
22 H. RICHARD, Nouvelle contribution à l’histoire de la végétation franc-comtoise
tardiglaciaire et holocène à partir des données de la palynologie, Thèse de 3e cycle,
Protohistoire et Histoire des Sociétés Antiques, Besançon, Université de Franche-Comté,
1983, 155 pages.
23
E. DOYEN, B. VANNIÈRE, V. BICHET, É. GAUTHIER, H. RICHARD, « Vegetation
history and anthropogenic landscape management from 6500 to 1500 cal. BP at Lake Antre
(Gallo-roman sanctuary of Villards d’Héria, Jura, France) », Vegetation History and
Archaeobotany, vol. 21, 2012.
24 M. MAGNY, « Holocene climate variability as reflected by mid-European lake-level
fluctuations and its probable impact on prehistoric human settlements », Quaternary
International, 113 (1), 2004, pp. 65-79 ; E. DOYEN, B. VANNIÈRE, V. BICHET,
É. GAUTHIER, H. RICHARD, « Vegetation history and anthropogenic landscape
management from 6500 to 1500 cal. BP at Lake Antre (Gallo-roman sanctuary of Villards
d’Héria, Jura, France) », op. cit.
25 L. MURGIA, Contribution à l’étude des premiers indices polliniques d’anthropisation à
l’aube du Néolithique dans l’est de la France et ses régions limitrophes : analyse du lac
Saint-Point (Doubs). Master 2 Archéologie, Culture, Territoire et Environnement, Université
de Franche-Comté, Besançon, 2011, 233 pages.
18 Émilie GAUTHIER, Hervé RICHARD
BC, avec même quelques grains de pollens de céréales aux environs de
267 500-7 000 cal. BC sur les sites de Soppensee , Bibersee et
27Wauvilermoos . Les premiers indices du Néolithique "initial" du lac de
28Saint-Point, pour reprendre le terme de Jeunesse , sont faibles comparés à
ceux de nos voisins suisses, mais "raisonnables" d’un point de vue
chronologique. La première phase d’anthropisation est précédée d’un
épisode marqué par l’expansion du noisetier et l’apparition du Plantain
lancéolé (Plantago lanceolata). Vers 5 400/5 300 cal. BC, on observe les
premières occurrences de Cerealia-type, accompagnées de quelques taxons
liés à l’anthropisation.
Les défrichements semblent discrets et renvoient probablement aux
perturbations visibles des spectres polliniques arboréens : diminution de
l’orme, du tilleul et du noisetier, développement du frêne, du chêne, mais
aussi de l’if, du genévrier et de l’érable. Ces indices perdurent une centaine
d’années (avec deux phases, une vers 5 400 et l’autre vers 5 300 cal. BC),
puis disparaissent. Il faut attendre les environs de 4 800 cal. BC, au lac de
Saint-Point, pour observer de nouveau des indices polliniques
d’anthropisation. Les dates correspondent à celles de la tourbière proche de
Remoray et du lac de Chalain situé plus bas en altitude sur le premier
plateau, avec une phase autour de 5 400 cal. BC, puis une autre vers 4 900
29cal. BC .
Qui étaient ces groupes humains ? S’agissait-il d’ailleurs d’agriculteurs
ou de chasseurs-cueilleurs essayant de nouvelles formes de subsistance ? La
céramique de la Hoguette, dont des tessons datés de 5 400 cal. BC ont été
30retrouvés récemment à Choisey, dans le Jura , l’objet en terre cuite
31d’Arconciel en Suisse (env. 6 000 cal. BC ), ou nos premiers indices
26 A. LOTTER, « 1 Palakologische und paläoölimnologische Studie des Rotsees bei Luzern.
Pollen, grossrest, diatomeen und sedimentanalytische Untersuchungen », Dissertationes
Botanicae, 124, 1988, pp. 1-187.
27 M. BECKMANN, « Pollenanalytische untersuchungen der zeit der jäger und sammler und
der ersten Bauern an zwei Lokalitäten des Zentralen Schweizer Mittellandes », Dissertationes
Botanicae, 390, 2004, 223 pages.
28 C. JEUNESSE, « Néolithique initial, néolithique ancien et néolithisation dans l’espace
centre européen : une vision rénovée », Revue d'Alsace, 129, 2003, pp. 97-112.
29 H. RICHARD, « Évaluation de l’impact de l’homme sur la végétation : l’apport de la
epalynologie », op. cit. ; « Indices polliniques de néolithisation du massif jurassien aux VI et
eV millénaires », Quaternaire, 8, (1), 1997, pp. 55-62 ; É. GAUTHIER, « Analyse pollinique
d'une tourbière au coeur de la nécropole protohistorique de la Chaux d'Arlier (Doubs,
France) », Revue archéologique de l'Est et du Centre-Est. 51, 2001/2002, pp. 417-428.
30 P. PETREQUIN, R. MARTINEAU, P. NOWICKI, É. GAUTHIER, C. SCHAAL, « La
poterie Hoguette de Choisey (Jura), Les Champins. Observations techniques et insertion
régionale », Bulletin de la Société Préhistorique Française, 106 (3), 2009, pp. 1-25
31 M. MAUVILLY, C. JEUNESSE, T. DOPPLER, « Ein Tonstempel aus der
spätmesolithischen Fundstelle von Arconciel/La Souche (Kanton Freiburg, Schweiz) »,
Quartär 55, 2008 : 151-157.
19 Première Partie : Connaître, gérer
polliniques d’anthropisation, sont autant de découvertes qui suggèrent que
ces techniques précédent la grande vague de colonisation néolithique
danubienne. Ces éléments suggèrent également la présence d’une
32composante autochtone , peut-être plus créatrice que ce que l’on imagine.
Cette idée heurte encore une bonne partie de la communauté
33archéologique ainsi que certains palynologues . Les débats récents entre
34 35Behre et Tinner et al. , par articles interposés ont eu le mérite d’exister ce
32 C. JEUNESSE, « Cultures danubiennes, éléments non rubanés et Néolithique ancien du
Midi au VIe millénaire : la dimension chronologique », in : J.-L. Voruz. (sous la dir. de) :
Chronologies néolithiques : de 6000 à 2000 avant notre ère dans le Bassin Rhodanien, Actes
des Rencontres néolithiques Rhône-Alpes, Ambérieu-en-Bugey, septembre 1992, Université de
Genève et Société Préhistorique Rhodanienne, Editions de la Société Préhistorique
Rhodanienne, Ambérieu-en-Bugey, 1995, pp. 139-146 ; « Les composantes autochtones et
danubiennes en Europe centrale et occidentale entre 5500 et 4000 av. J.-C. : contacts,
transferts, acculturations », in C. Cupillard, A. Richard, Les derniers chasseurs-cueilleurs
d'Europe occidentale 13000-5500 av J.C., Actes du Colloque international de Besançon,
2325 octobre 1998, Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2000, pp. 361-378 ;
« Néolithique initial, néolithique ancien et néolithisation dans l’espace centre européen : une
vision rénovée », Revue d'Alsace, 129, 2003, pp. 97-112 ; « Variations stylistiques et
formation des groupes régionaux dans le Rubané occidental.L’exemple des décors
orthogonaux », in F. Falkenstein, S. Schade-Lindig et A. Zeeb-Lanz (dir.), Kumpf, Kalotte,
Pfeilschaftglätter-Gedenkschrift für Annemarie Häusser und Helmut Spatz, Verlag Marie
Leidorf, Rahden, 2008, pp. 129-151.
33 Pour reprendre la conclusion d’un article de l’un d’entre nous traitant de ce sujet (cf.
H. Richard, « L’introduction de l’agriculture sur la montagne jurassienne. Plus d’un
millénaire de succès et d’échecs apparents », Études Rurales, 2000, pp. 153-154 et pp.
115125) : « Cette constatation pose aussi le problème de la généralisation hâtive faite à partir de
données dispersées sur un territoire composite. Entraînés par un mécanisme de pensée qui
tend toujours à intégrer quelques événements locaux dans des schémas généraux, nous
avançons peut-être trop vite. Et plus le phénomène est discret, plus sa traduction doit
demeurer restreinte. Alors que faire ? Peut-être tout simplement continuer à accumuler des
données pour bien saisir toutes les subtilités d'une évolution forcément complexe. Car les
phénomènes décrits ont des origines multiples et les signaux, parvenus jusqu'à nous de façon
partielle, demeurent pour la plupart très imprécis, et ne sont pas toujours faciles à interpréter
de manière absolument sûre et définitive. Ces premières pratiques agricoles sont-elles les
seuls témoignages actuels d'une première « vague » (auquel cas le mot est franchement trop
fort) de colonisation des territoires mésolithiques par des porteurs d'agriculture ou sont-elles
la traduction d'emprunts, par les populations locales, de ces techniques agricoles à des
civilisations qui les possédaient déjà ? La forme de ces emprunts est évidemment impossible à
déterminer : simples échanges commerciaux, tributs arrachés de haute lutte ou fruits de vils
chapardages ? Ce seraient les derniers mésolithiques qui, après s'être procuré les semences
nécessaires et leur « mode d'emploi » (bien que certaines formes d'empirisme puissent être
envisagées), auraient ouvert les premières clairières, ou simplement nettoyé quelques
ouvertures naturelles, et cultivé les premières céréales ».
34 K.-E. BEHRE, « Evidence for Mesolithic agriculture in and around central Europe ? »,
Vegetation History and Archaeobotany, 16, 2007, pp. 203-219.
35 W. TINNER, E.-H. NIELSEN, A.-F. LOTTER, « Mesolithic agriculture in Switzerland?
A critical review of the evidence », op. cit. ; « Evidence for Late-Mesolithic agriculture? A
reply to Karl-Ernst Behre », Quaternary Science Reviews : 27, 2008, pp. 1468-1470.
20 Émilie GAUTHIER, Hervé RICHARD
qui n’est pas vraiment le cas dans la communauté française. L’idée est
encore trop souvent refusée sans discussion ni démonstration d’aucune sorte.
À ce propos, les premiers agrosystèmes sont généralement définis comme
des systèmes de culture itinérante, potentiellement sur abattis-brûlis, ce
36 37qu’Iversen nommait le landnam ou ce que Mazoyer et Roudart appellent
38encore système agraire forestier. Bertrand pensait que les premiers
défricheurs ne s’étaient pas forcément attaqués à des forêts primaires
impénétrables. D’après lui, « les analyses palynologiques laissent supposer
que le tapis végétal naturel n’est ni entièrement forestier, ni totalement
fermé. ». Les auteurs s’accordent généralement à dire que feu et herbivores
ont pu entretenir des espaces partiellement ouverts, mais que le milieu était
majoritairement forestier à l’arrivée des premiers agriculteurs.
Cependant, lorsque le total de pollens d’arbres et arbustes oscille entre 95
et 99%, il y a peu de place pour des zones ouvertes. Par comparaison avec
39les exemples actuels (Amérique centrale, Mazoyer et Roudart ), on connaît
mieux ce processus. Après l’abattis, le terrain restait encombré de feuillages,
de branchages, de troncs morts, etc… qu’on laissait sécher avant d’y mettre
le feu. Après ce brûlis, le travail du sol, plus léger, permettait la plantation.
Mais le sol s’épuisait vite, et rapidement les mauvaises herbes envahissaient
tout. On ouvrait alors une nouvelle clairière. Les agriculteurs furent vite
obligés soit d’opter pour une agriculture permanente, ce qui implique un
désherbage intensif ; soit de garder l’agriculture sur abattis-brûlis, en
étendant la surface des champs pour un meilleur rendement. Ce type
d’agriculture sur brûlis est tout à fait envisageable au Néolitique. Cette
hypothèse n’est pas à rejeter même si les études montrent le passage rapide à
des champs permanents dans les zones les plus peuplées.
Si le débat reste vif chez les carpologues et les archéologues, les autres
sont plus prudents, faute de preuves tangibles. Quelles traces laissent-elles
parmi les éléments microscopiques ? Micro-charbons, indices polliniques
d’anthropisation et traces d’érosion des sols procurent quelques
informations. Le feu, partie intégrante du landnám, est perçu par le biais des
micro-charbons retrouvés dans les séquences sédimentaires. Ainsi mis en
36 J. IVERSEN, « Landnam i Danmarks Stenalder. En pollenanalytisk Undersagelse over det
forste Landbrugs Indvirkning paa Vegetationsudviklingen », op. cit.
37 M. MAZOYER, L. ROUDART L., Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la
crise contemporaine. Éditions du Seuil, 1997, 545 pages.
38 G. BERTRAND, « Pour une histoire écologique de la France rurale », Histoire de la
France rurale. La formation des campagnes françaises, des origines à 1340, Paris : Le Seuil,
vol. 1, 1975, pp. 37-111.
39 M. MAZOYER, L. ROUDART, Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la
crise contemporaine, op. cit.
21 Première Partie : Connaître, gérer
40évidence, le signal incendie persiste tout au long de l’Holocène , pour des
raisons principalement climatiques (et peut-être exceptionnellement
cynégétiques) avant l’arrivée des premiers agriculteurs. Ensuite, quelle que
soit la période, le feu reste outil de défrichement et moyen d’entretien pour
les pâtures. Les auteurs s’accordent sur la faible ampleur du signal incendie
néolithique sous nos latitudes. Le type de système agraire et les ressources
en combustible semblent avoir influencé la rythmicité des feux, leur intensité
et leur enregistrement. Quant aux palynologues, ils évoquent rarement le
changement de systèmes agraires sur la seule base des données polliniques.
À l’intérieur d’un territoire, les zones agricoles peuvent changer de place
en fonction de l’épuisement des sols, de l’envahissement des messicoles
dans les cultures ou d’autres contraintes qui nous échappent. Nous percevons
alors, au travers des indices polliniques d’anthropisation omniprésents,
l’écho complexe d’activités plus ou moins éloignées. Afin de minimiser les
efforts, les défrichements concernent sans doute des surfaces limitées où sont
installées les cultures. Quant aux céréales capables de pousser plus en
altitude, elles sont déjà le fruit de sélections remontant probablement au
41début de la néolithisation . Les mêmes endroits, abandonnés
provisoirement, sont réoccupés régulièrement. Il est plus facile de nettoyer
un lieu enfriché - ou même d’ouvrir une forêt secondaire - que d’attaquer la
42forêt primaire. C’est ce modèle agro-sylvo-pastoral que décrit la littérature
où la forêt, lieu essentiel de pâturage, garde une place primordiale.
Un système agaire itinérant jusqu’à la fin de l’Âge du bronze
À partir des données jurassiennes, la transition entre le système agraire
forestier et celui "à culture attelée légère", comme le définissent Mazoyer et
43Roudart , accompagne la fin de l’âge du Bronze. L’environnement demeure
forestier mais les ouvertures se multiplient à partir de 900 cal. BC et les
indices d’anthropisation apparaissent de manière plus régulière avec une
40
B. VANNIÈRE, R. MARTINEAU, « Histoire des feux et pratiques agraires du Néolithique
à l'âge du Fer en région Centre : implications territoriales, démographiques et
environnementales », Gallia préhistoire, 47, 2005, pp. 167-186 ; D. RIUS, B. VANNIÈRE,
D. GALOP, « Fire frequency and landscape management in the northwestern Pyrenean
piedmont, France, since the early Neolithic (8000 cal. BP) », The Holocene 19 (6), 2009, pp.
847-859.
41 J.-M. PELT, M. MAZOYER, Th. MONOD, J. GIRARDONT, La plus belle histoire des
plantes. Points, 1999, 205 pages.
42 J. IVERSEN, « The influence of prehistoric man on vegetation », op. cit. ;
G. BERTRAND, « Pour une histoire écologique de la France rurale », Histoire de la France
rurale. La formation des campagnes françaises, des origines à 1340, op. cit. ; J. GUILAINE,
Pour une archéologie agraire. Paris, Armand Colin, 1991, 576 pages.
43 M. MAZOYER, L. ROUDART, Histoire des agricultures du monde. Du néolithique à la
crise contemporaine, op. cit.
22 Émilie GAUTHIER, Hervé RICHARD
courbe continue de Plantago lanceolata et la première manifestation discrète
44des IPA déterminés par Brun .
Le rapport AP/T (pourcentage de pollen d’arbres et arbustes sur total des pollens
comptés) sur les sites du Massif jurassien et de Bourgogne.
Le phénomène est observable sur d’autres sites : Narbief, les
Barbouillons ou Frasne. Ces indices, mis en évidence par l’observation et la
perception pollinique de la flore actuelle des rudérales, pourraient marquer la
présence d’une agriculture différente, notamment l’existence de champs
permanents et de zones rudérales (jachères et autres). Au lac d’Antre, sur la
tourbière des Barbouillons et à Frasne, des impacts anthropiques
apparaissent dès le Bronze ancien, vers 1 800 cal. BC, mais le signal ne
devient régulier qu’à partir de la fin de l’âge du Bronze final, aux environs
de 900 cal. BC. À Saint-Point et à Narbief, cette agriculture est éphémère
puisque les céréales disparaissent pratiquement au début de l’âge du Fer, au
contraire de Frasne, des Barbouillons ou du lac d’Antre. Les groupes
humains vont du secteur de Saint-Point à la Chaux d’Arlier, migration qui
commence à l’âge du Bronze et s’achève au début du Hallstatt. Pourquoi ?
Est-ce la recherche des terres vierges ? De nouveaux axes de circulation ?
Des terrains plus plats afin de créer des champs plus grands ? Quels rôles y
44 C. BRUN, « Anthropogenic indicators in pollen diagrams in eastern France : a critical
review », op. cit.
23 Première Partie : Connaître, gérer
jouent les changements sociaux et politiques ? Les causes, multiples,
empêchent encore de répondre.
L’âge du Fer : une absence de schéma global
Quant aux activités agropastorales qui caractérisent le dernier millénaire
av. J.-C, elles restent difficiles à cerner, les situations différant d’un site à
l’autre. Mais il est clair que le début de l’âge du Fer connaît une déprise
agricole dont l’origine climatique a été démontrée par des approches
45croisées . Dans le secteur Chaux-d’Arlier/Saint-Point, la plaine de l’Arlier
devient centre du peuplement. L’environnement demeure forestier, mais les
défrichements sont plus durables : le total de pollen d’arbres et arbustes (AP)
régresse, même s’il reste supérieur à 70% ; il n’y a plus de régénération de
l’espace forestier comme au Néolithique et à l’âge du Bronze.
Seules les zones de basse altitude connaissent des défrichements
46 47intensifs : les zones des sources salées , celles du minerai de fer et les
secteurs où la pression démographique est importante ce qui est le cas de la
plupart des sites de plaine étudiés par A. Laine. Á Vix, en Bourgogne
(inédit), la période du Hallstatt enregistre également des défrichements
intenses en relation avec la mise en place de l’oppidum.
45 B. VAN GEEL, M. MAGNY, « Mise en évidence d'un forçage solaire du climat à partir de
données paléoécologiques et archéologiques : la transition Subboréal-Subatlantique », in :
Richard, H. et Vignot, A., éd., Équilibres et ruptures dans les écosystèmes depuis 20 000 ans
Europe de l'Ouest, Besançon, 18-22 septembre 2000, Besançon, Presses Universitaires
Franc-Comtoises, 2002, pp. 107-122.
46 P. PETREQUIN, O. WELLER, E. GAUTHIER, A. DUFRAISSE, « Salt springs
exploitations without pottery during Prehistory. From Guinea to French Jura », in :
P. Pétrequin et S. Beyries (éds), Ethnoarchaeology and its transfert, actes du 5 th Meeting of
the European Archaeologist Associaton (Bournmouth, 14-19 sept. 1999), British
Archeological Report 983, 2001, pp. 37-67 ; A. DUFRAISSE, E. GAUTHIER,
« Exploitation des sources salées en Franche-Comté : impact sur l'espace forestier du
Néolithique à la période médiévale », Achéologie du sel. Techniques et sociétés dans la Pré-
eet Protohistoire européenne, Actes du Colloque 12.2 du XIV congrès de UISPP, 4 septembre
2001 à Liège, et de la Table Ronde du Comité des Salines de France, 18 mai 1998, à Paris,
O. Weller (éd.), 2002, pp. 243-257 ; A. DUFRAISSE, E. GAUTHIER, A.-M. PETREQUIN,
P. PETREQUIN, O. WELLER, « Techniques d'exploitation préhistorique du sel en
FrancheeComté et en Bourgogne », XXV Congrès préhistorique de France. Approches fonctionnelles
en Préhistoire, Nanterre, 24-26 novembre 2000, Paris : Société Préhistorique Française, 2004,
pp. 427-444.
47 H. RICHARD, L. ESCHENLOHR, « Essai de corrélation entre les données polliniques et
les données archéologiques : le cas des forêts de Lajoux dans les Franches-Montagnes
(Lajoux, Jura, Suisse) », Revue d’Archéométrie, 22, 1998, pp. 29-37.
24 Émilie GAUTHIER, Hervé RICHARD
La période romaine : forêts encore vierges et openfields
Contrairement à l’âge du Fer, la période romaine est souvent marquée par
l’apparition d’un signal anthropique assez homogène. À ce jour, il n’y a que
deux diagrammes qui induisent une déprise agropastorale, alors que ce
secteur est occupé durant la Protohistoire : il s’agit des lacs de Narlay et du
48lac Saint-Point . Sur ce dernier site, les défrichements continuent en relation
avec le minerai de fer présent dans le bassin versant. À une dizaine de
kilomètres de Saint-Point, dans la Chaux-d’Arlier, les données polliniques
montrent la stabilité de l’occupation humaine.
Les modifications environnementales d’origine anthropique se traduisent
par la reprise ou par l’extension des défrichements. Soit le milieu était ouvert
et le reste, soit il était forestier et le reste aussi. La mise en valeur agricole
touche donc des zones partiellement peuplées et défrichées. Il est possible
que l’amélioration climatique qui caractérise les débuts de l’ère chrétienne
49(jusque vers 150 cal. AD ), ait un rôle dynamisant, dans un contexte
économique et politique favorable. Les datations au carbone 14, comme
l’estimation des âges, indiquent que l’essor agricole romain sur le deuxième
plateau du Jura dure peu et concerne surtout le haut empire.
e eParfois, dès la fin du IIe siècle, au plus tard vers le III -IV siècle, une
chute des indices d'activités agropastorales et une recolonisation forestière
(par le charme surtout) sont observables : ce phénomène s’accentue au début
du haut Moyen Âge. Seule la Chaux d’Arlier, centre de peuplement depuis le
début de la Protohistoire, offre une continuité des impacts anthropiques,
hormis la reforestation évidente qui marque le haut Moyen Âge. Le
50cimetière de Doubs, au nord de la Chaux d’Arlier , témoigne aussi de cette
occupation continue.
48 A. LEROUX, V. BICHET, A.-V. WALTER-SIMONNET, M. MAGNY, T. ADATTE,
É. GAUTHIER, H. RICHARD, A. BALTZER, « Late Glacial-Holocene sequence of Lake
Saint-Point (Jura Mountains, France) : Detrital inputs as records of climate change and
anthropic impact », Geoscience, 340, 2008, pp. 883-892.
49 M. MAGNY, « Holocene climate variability as reflected by mid-European lake-level
fluctuations and its probable impact on prehistoric human settlements », op. cit.
50 J.-P. URLACHER, F. PASSARD, S. MANFREDI, La nécropole mérovingienne de La
e eGrande Oye (dépt. du Doubs) VI -VII siècle ap. J.C., mémoires X de l’AFAM, co-édité par
l’AFAM et la RAE, 1998, 440 pages, 298 fig., 57 pl., 33 tableaux hors texte.
25 Première Partie : Connaître, gérer
À basse altitude, les données sont rares mais de qualité. Le site de
51Neublans, dans la basse vallée du Doubs , montre le déséquilibre au niveau
de l’impact anthropique qui existe entre le haut empire et le bas empire. La
déprise que connaît le bas empire ne transparaît cependant pas au niveau des
vestiges archéologiques. Ce n’est peut-être qu’un évènement limité aux
alentours du paléoméandre dans lequel le forage fut effectué. Une reprise se
e edessine d’ailleurs à l’aube du IV siècle et la déprise du V siècle ap. J.-C.
n’apparaît pas dans ce diagramme de Neublans.
52Les analyses effectuées dans les marais étudiés par A. Laine
corroborent également cette continuité de l’emprise agropastorale. Les zones
ouvertes suite aux défrichements entamés entre l’âge du Bronze et le début
de l’âge du Fer ne progressent plus. Le milieu reste ouvert, pourtant rien ne
démarque particulièrement la période romaine si ce n’est, parfois, une légère
augmentation des valeurs du charme.
Le haut Moyen Âge : l’impact écologique des grandes
invasions ?
En zone de moyenne montagne, les datations par le carbone 14 destinées
à dater la déprise agricole entre le Bas-Empire et le haut Moyen Âge
e 53intègrent toutes le V siècle ap. J.-C. dans sa quasi totalité .
51 B. VANNIÈRE, G. BOSSUET, A.-V. WALTER-SIMONNET, É. GAUTHIER, P.
BARRAL, C. PETIT, M. BUATIER, A. DAUBIGNEY, « Land use change, soil erosion and
alluvial dynamic in the lower Doubs Valley over the 1st millenium AD (Neublans, Jura,
France) », Journal of Archaeological Science, 30, 2003, pp. 1283-1299 ; É. GAUTHIER, «
Mise en évidence pollinique de la culture de la vigne au Ier siècle après J.-C. dans la plaine du
Doubs (Neublans, Jura) », Revue d’Archéométrie, 24, 2000, pp. 63-69 ; É. M.
JOLY, « Nouvelles données sur la culture de la vigne dans l'est de la Gaule
(Bourgogne/Franche-Comté) », Actualité de la recherche en histoire et archéologie agraires.
Actes du colloque AGER V, Besançon 19-20 septembre 2000, Favory, F. Vignot, (éd.),
Besançon : Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2003, pp. 191-208 ;
52 A. LAINE, É. GAUTHIER, J.-P. GARCIA, C. PETIT, F. CRUZ, H. RICHARD, « A
threethousand-year history of vegetation and human impact in Burgundy (France) reconstructed
from pollen and non-pollen palynomorphs analysis », Comptes Rendus Biologies, 333, 2010,
pp. 850-857.
53 É. GAUTHIER, Forêts et agriculteurs du Jura. Les quatre derniers millénaires. Annales
Littéraires de l'Université de Franche-Comté, série "Environnement, sociétés et archéologie,
Besançon, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2004, 197 p.
26 Émilie GAUTHIER, Hervé RICHARD
Ce phénomène n’est pas nouveau, il correspond à la "migration period"
54décrite dans la littérature . Son nom traduit une crise sociale et politique.
Bien que séduisante l’idée étant que des hordes barbares déferlent sur
l’Europe et dévastent les campagnes, il faut admettre que les zones de
55montagne sont seules touchées par cette déprise agricole . La reforestation
apparente – avec l’augmentation des pourcentages de pollens de charme qui
n’est pourtant pas une essence montagnarde – et la disparition des indices
polliniques d’anthropisation tiennent peut-être davantage au regroupement
des populations dans les bourgs et les villes, mais cela peut renvoyer aussi à
des phénomènes difficiles à appréhender comme des vagues d’épidémies par
exemple. Les données polliniques de la tourbière des Barbouillons, dans la
Chaux d’Arlier font d’ailleurs exception. Si la forêt regagne du terrain, les
activités agropastorales persistent. Les études menées dans les massifs alpin
et jurassien indiquent que la période 350-550 cal. AD correspond plutôt à
une amélioration climatique encadrée par deux détériorations : 150-250 AD
eet 650-850 AD. La reprise qui se dessine à l’aube du VII siècle n’est donc
pas contemporaine d’une amélioration climatique. À basse altitude, dans les
plaines bourguignonnes, il n’y a aucun abandon des espaces cultivés et
emblavés. Le signal pollinique montre une belle régularité des activités
agropastorales, annonciatrices du plein essor du Moyen Âge central.
Le Moyen Âge : la surexploitation du milieu
e eÀ partir des XI -XII siècles, l’amplification des défrichements devient
évidente en moyenne montagne : le total des pollens d’arbres et d’arbustes
n’excédera plus jamais des valeurs supérieures à 90% : c’est le signal net et
sans ambiguïté d’un développement des activités agropastorales dans les
zones d’altitude. Cet essor démographique, technique et agraire est
54 K.-E. BEHRE, « The rôle of man in European vegetation history », in B. Huntley et
T. Webb (éds.) , op. cit.; M. ROSCH, « Human impact as registred in the pollen record : some
results from the western Lake Constance region, Southern Germany », Vegetation History and
Archaeobotany, 1, 1992, pp. 101-109 ; J. WIETHOLD, Studien zur jüngeren postglazialen
Vegetations- und Siedlungsgeschichte im östlichen Schleswig-Holstein. Thèse, Palynologie,
Bonn, Universtät Kiel, 1998, 365 pages, multigraphié ; M. DREBLER, U. SELIG,
W. DÖRFLER, S. ADLER, H. SCHUBERT, T. HÜBENER, « Environmental changes and
the Migration Period in northern Germany as reflected in the sediment of Lake
Dudinghausen », Quaternary Research, 66, 2006, pp. 25-37.
55 B. VANNIÈRE, G. BOSSUET, A.-V. WALTER-SIMONNET, É. GAUTHIER, P.
BARRAL, C. PETIT, M. BUATIER, A. DAUBIGNEY, « Land use change, soil erosion and
alluvial dynamic in the lower Doubs Valley over the 1st millenium AD (Neublans, Jura,
France) », op. cit. ; É. GAUTHIER, Forêts et agriculteurs du Jura. Les quatre derniers
millénaires, op. cit. ; P.-G. SALVADOR, J.-F. BERGER, M. FONTUGNE, É. GAUTHIER,
« Étude des enregistrements sédimentaires holocènes des paléoméandres du Rhône dans le
secteur des basses terres (Ain, Isère, France) », Quaternaire, 16-4, 2005, pp. 315-327.
27 Première Partie : Connaître, gérer
contemporain de l’Optimum climatique médiéval ou « Medieval Warm
Period ». Les données polliniques et historiques témoignent alors du recul
important de l’espace forestier.
eLes épidémies de peste et les guerres du XIV siècle sont
indiscutablement contemporaines d’une baisse des indices polliniques
d’anthropisation, mais la reconquête forestière est plus ou moins visible aux
Barbouillons (hêtre), à Frasne (épicéa et sapin) et à Saint-Point (hêtre et
noisetier). Curieusement, cet évènement ne semble pas avoir eu de
répercussions paléoenvironnementales en plaine : les diagrammes
polliniques ne montrent pas de déprise agricole franche et encore moins de
reforestation.
eCet effondrement des pratiques agraires du XIV siècle a pour origine
l’interaction de facteurs sociaux, politiques et économiques qu’ont étudiés
les historiens. La Peste noire, qui ravage l’Europe occidentale à partir de
1347, est à l’origine, pour l’essentiel, de l’effondrement démographique et
économique européen. Près d’un tiers de la population européenne, pour les
estimations les plus optimistes, disparaît aux cours de l’épidémie de Peste
56noire de 1348-1349 . Cependant, parmi les causes de cette crise, figure une
fois de plus le climat : paléoenvironnementalistes et historiens s’accordent
epour faire remonter les prémices du Petit Âge glaciaire au XIII , voire au
e 57XII siècle .
58Magny met en évidence un premier épisode de détérioration climatique
entre 1 200 et 1 300 AD. Dès lors, pourquoi cette crise sanitaire, politique et
climatique n’apparaît-elle pas dans les diagrammes polliniques de basse
altitude : problème de représentation, d’échantillonnage insuffisamment
resserré, de datation ?
Toutes les hypothèses sont envisageables. Aussi, de nouvelles études
sont-elles nécessaires dans cette zone. D’un point de vue démographique, le
peuplement était peut-être moins dense en moyenne montagne qu’en plaine,
donc plus fragile. Le renouvellement des habitants disparus et le
rétablissement des densités anciennes sont certainement assez lents.
56 W. NAPHY, A. SPICER, La peste noire, 1345-1730. Grandes peurs et épidémies. Paris,
Autrement, 2003, 192 p. ; P. GRESSER, La peste en Franche-Comté au Moyen Âge,
Besançon, Cêtre, 2012, 424 pages.
57 E. LE ROY LADURIE, Histoire du climat depuis l’an mil. 2 vol. Paris, Flammarion,
Collection Champs, 2e éd., 1983, 543 p. ; J.-M. GROVE, « The Initiation of the "Little Ice
Age" in Regions Round the North Atlantic », Climatic Change, 48, 2001, pp. 53-82 ;
HOLZHAUSER, « Holocene glacier fluctuations in the Swiss Alps », in H. RICHARD, M.
MAGNY, Cl. MORDANT, Environnements et cultures à l’âge du Bronze en Europe
Occidentale, Editions du Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS) et Collection
Annales Littéraires de l’Université de Franche-Comté, 2007, pp. 29-40 ;
58 M. MAGNY, « Holocene climate variability as reflected by mid-European lake-level
fluctuations and its probable impact on prehistoric human settlements », op. cit.
28 Émilie GAUTHIER, Hervé RICHARD
Si le milieu était ouvert, il l’était moins et plus récemment qu’à basse
altitude, ce qui a peut-être permis une reforestation plus rapide dans certains
eendroits. L’essor agricole à l’orée du XV siècle débute en pleine
dégradation climatique. L’analyse des pollens et des niveaux d’eau sur le lac
59de Joux démontre cette situation paradoxale . Dans la zone des plateaux, la
polyculture recule et la vocation pastorale progresse.
La période moderne et contemporaine : la naissance des
paysages actuels
Les diagrammes polliniques obtenus à propos des derniers siècles sont
souvent difficiles à interpréter car l’environnement, très ouvert, entraîne la
perception d’une pluie pollinique très régionale. La plupart des sites étudiés
ont subi des défrichements importants à partir de la période médiévale et le
e edéboisement s’accentue encore à partir des XV -XVI siècles. La polyculture
vivrière qui caractérise cette zone de moyenne montagne – en dépit du
climat rigoureux et de la difficulté de cultiver des céréales en plein Petit Âge
glaciaire – laisse peu à peu la place à la domination de l’élevage.
À Saint-Point, l’analyse des microfossiles non polliniques dévoile une
forte pression pastorale : les spores de champignons coprophiles montrent la
présence d’un grand nombre d’herbivores sur le bassin versant, l’apparition
et la prolifération des algues suggérant une légère eutrophisation du lac.
Selon le modèle d’âge (imprécis en raison de l’absence de datations absolues
e eentre le XI et le XX siècle), une légère déprise agricole intervient
cependant vers 1 630-1 640 cal. AD : chute des valeurs de chanvre, de
seigle, des spores de champignons coprophiles et des algues, et petite
augmentation des pollens de hêtre, d’aulne, de bouleau et de charme. Il
pourrait s’agir des conséquences dues à la guerre de Dix ans, assez brutale
dans cette partie du Jura. La Franche-Comté limitrophe de la Suisse fut donc
60envahie : après six mois d’exactions et de pillages, Pontarlier fut brûlée .
Bien que de courte durée, le dépeuplement explique la brève déprise agricole
observée à Saint-Point. Cependant, à partir de cette période, le Petit Âge
glaciaire ne semble pas affecter les activités agricoles malgré des récoltes
médiocres certaines années. Les recherches menées en Europe sur les
esources textuelles du XVI siècle montrent que ce Petit Âge glaciaire ne se
59 M. MAGNY, O. PEYRON, É. GAUTHIER, H. ROUECH, A. BORDON, Y. BILLAUD, E.
CHAPRON, A. MARGUET, P. PETREQUIN, B. VANNIÈRE, « Quantitative reconstruction
of climatic variations during the Bronze and early Iron ages based on pollen and lake-level
data in the NW Alps, France », Quaternary International, 200, 2008, pp. 102-110.
60 G. LOUIS, La guerre de Dix Ans. Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté,
vol. 51, Besançon, 1988, 380 pages.
29 Première Partie : Connaître, gérer
61traduit pas par un refroidissement uniforme et linéaire des températures : si
certaines décennies concernent de mauvaises conditions climatiques, il ne
manque pas d’années où les améliorations sont sensibles sur plusieurs
années de suite.
Enfin, un diagramme récent et inédit est disponible dans la
Chauxd’Arlier. Il concerne une séquence moderne et contemporaine, mais sans
date radiocarbone, prélevée au pied des vestiges archéologiques du Fort
Bachin (haut Moyen Âge) vers le village de La Rivière-Drugeon (25). Les
spectres herbacées très diversifiés (plus de 60 taxons différents) évoquent
plutôt des prairies de fauche. Cet environnement très ouvert (AP/T aux
environs de 20%), ressemble assez à l’actuel, si l’on excepte les champs de
echanvre et de céréales, dont la disparition commence à la fin du XIX siècle
62pour les premiers et dans les années 1970 pour les seconds .
Dans les massifs forestiers qui occupent les reliefs, l’épicéa reconquiert
ses positions. Mieux, cette essence, dont les herbivores goûtent peu les
jeunes plants, contrairement aux jeunes hêtres et sapins, colonise les espaces
ouverts, créant les pré-bois si caractéristiques de la montagne jurassienne
d’aujourd’hui. Cette zone du Haut-Doubs est certainement l’une des mieux
connues, grâce aux données archéologiques et paléo-environnementales.
L’histoire qu’elle révèle diffère souvent de ce qui est observé dans les
diagrammes polliniques de basses altitudes.
De nombreuses analyses sont d’ailleurs à faire dans les zones de plaines,
afin de compléter les premiers schémas qu’amorce la thèse d’A. Laine. Ces
récentes analyses polliniques permettent d’évaluer l’impact anthropique sur
le massif jurassien. Cet impact ne fut pas linéaire et ses fluctuations
correspondent à ce qui a déjà été noté pour d’autres milieux de moyenne
63 64 65montagne : Alpes , Pyrénées , et Massif central .
61 W. BEHRINGER, « Climatic change and witch-hunting : the impact of the Little Ice Age
on mentality », Climatic Change, 43, 1999, pp. 335-351; B. MESSERLI (et al.), « From
nature-dominated to human-dominated environmental changes », Quaternary Science
Rewiews, 19, 2000, pp. 459-479 ; J.-M. GROVE, « The Initiation of the "Little Ice Age" in
Regions Round the North Atlantic », op. cit.
62 Vincent Bichet, communication personnelle.
63 W. TINNER (et al.) « Climatic change and contemporaneous land-use phases north and
south of the Alps 2300 BC to 800 AD », Quaternary Science Reviews, 22,14, 2003, pp.
14471460.
64 D. GALOP, « Les apports de la palynologie à l'histoire rurale. La longue durée des
activités agropastorales pyrénéennes », Études rurales, 153-154, 2000, pp. 127-139.
65 Y. MIRAS, P. GUENET, H. RICHARD, « Holocene vegetation, landscape and
reconstruction of human activity from Prehistory to the Roman age based on new pollen data
performed in the « Plateau de Millevaches » (Limousin, Massif Central, France) », op. cit. ;
F. SURMELY, Y. MIRAS, P. GUENET, S. TZORTZIS, A. SAVIGNAT, V. NICOLAS,
B. VANNIÈRE, A.-V. WALTER-SIMONNET, « Occupation and land use history of a
medium mountain from the Mid-Holocene : a pluridisciplinary study performed in the south
Cantal (French Central Massif) », C.R. Palevol, 8, 2009, pp. 737-748.
30 Émilie GAUTHIER, Hervé RICHARD
Le deuxième plateau du Jura forme, par son climat contrasté et sa forêt
étagée, un milieu longtemps considéré comme difficile, voire « répulsif »,
pour les sociétés agricoles anciennes. La rareté des données archéologiques
et des sources textuelles antérieures à la période médiévale classique
accréditait l'hypothèse d'un peuplement tardif. Mais les analyses polliniques
ont déjà montré l'ancienneté des impacts anthropiques : les communautés
eagropastorales n'ont pas attendu le XI siècle, ni même la période romaine,
pour essaimer à travers ces massifs d'altitude.
Dès l’âge du Bronze, les groupes humains ont surmonté les difficultés
propres à leur environnement. L'épaisse forêt qui couvrait le Jura n'a pas
entravé le développement agricole. L’installation de ces groupes
protohistoriques puis gallo-romains n’a pourtant pas bouleversé
l’environnement boisé de la région. Les activités non agricoles, exploitation
du sel ou travail de métallurgie, sont seules responsables des défrichements
étendus à partir du Bronze final.
Cependant, des périodes de déprise ou de recul agricole sont visibles dans
les diagrammes : les trois déprises principales (Bronze moyen, transition bas
eempire ; haut Moyen Âge et XIV siècle) semblent résulter de processus
multiples et complexes, économiques, politiques, sociaux et climatiques.
Mais, dans ces quatre derniers millénaires, l’évolution des activités
agropastorales ne dépend pas seulement des aléas climatiques. Si c’est le cas
comme à l’âge du Bronze moyen et au début du premier âge du Fer, la part
qu’on lui accorde est sans doute trop importante ou trop systématique. Ainsi,
réduire l’évolution des systèmes agraires et des dynamiques agropastorales
au déterminisme climatique est exagéré.
Bibliographie complémentaire :
C. ERNY-RODMANN, E. GROSS-KLEE, J.-N. HAAS, S. JACOMET, H. ZOLLER,
« Früher “human impact” und Ackerbau im Übergangsbereich
SpätmesolithikumFrühneolithikum im schweizerischen Mittelland », Jahrbuch der Schweizerischen
Gesellschaft für Ur- und Frühgeschichte, vol. 80, 1997, pp. 27-56.
S. WEGMULLER, Uber die Spät-und postglaziale Vegetationgeschichte des
Südwestlichen Jura. Beitr. Geobot. Landesaufn. Schweiz, 48, 1966, 142 pages.
31 Histoire de la forêt jurassienne :
le regard du médiéviste
1Pierre GRESSER
Il y a bien des manières de présenter l’histoire de la forêt d’un massif
montagneux. Dans la mesure où elle porte sur le Jura, moyenne montagne
culminant à 1723 mètres au Crêt de la neige, dans le département de l’Ain, il
convient de la justifier, afin de montrer en quoi sa problématique dépasse
l’ensemble géographique concerné.
D’abord, quitte à formuler un truisme incontournable, mais conditionnant
des résultats toujours provisoires, l’examen des sources est une priorité ; il
révèle une diversité des approches qui explique la richesse des informations.
Ensuite, puisque la période médiévale correspond à un millénaire généreux
en assauts lancés par l’homme contre la nature, la présentation de la
chronologie des défrichements constitue le socle historique, tout en
recherchant la manière dont les Comtois abattirent les arbres qui peuplaient
la région. Enfin, dernier volet du triptyque, l’analyse des conséquences d’une
telle colonisation est essentielle. Surtout dans son cadre médiéval, on peut
même se demander si cette aventure relativement tardive laissa des traces
edurables, perceptibles jusqu’en ce début du XXI siècle ? Voilà bien des
questions qui ont été traitées dans la thèse d’Élisabeth Carry Renaud, pour le
2Haut-Doubs, micro-région privilégiée comme champ d’étude .
Avec approximativement ses 300 kilomètres de longueur entre Rhin et
Rhône, pour prendre ces deux fleuves comme limites, le Jura est une
montagne qui nécessiterait une série d’articles. Aussi, notre réflexion
s’attachera-t-elle exclusivement à la partie médiane du massif, ce qui ne
signifie pas que les données rassemblées n’ont de valeur que pour elle.
Les sources de nos connaissances
Si le recours aux textes, auxquels nous joindrons la toponymie, est la
première démarche qui s’impose au médiéviste, ce dernier ne saurait se
contenter des documents écrits. En effet, l’apport d’autres disciplines se
1 Professeur honoraire d’Histoire médiévale, Université de Franche-Comté.
2 Elisabeth CARRY RENAUD, L’Homme et la Forêt dans la haute vallée du Doubs, à la fin
du Moyen Âge : modalités et paradoxes d’un anthropisation tardive, thèse (dactylographiée),
Besançon, 2010. Première Partie : Connaître, gérer
révèle d’autant plus indispensable que la période considérée est ancienne, ce
qui est le cas pour les six premiers siècles du millénaire médiéval.
Sources d’archives et toponymie
e eEn donnant au Moyen Âge sa périodisation traditionnelle (V -XV
siècle), force est de constater que les textes parlant plus ou moins de la forêt
jurassienne se répartissent très inégalement dans le temps. Après un haut
e eMoyen Âge très mal documenté (V -X siècle), la diffusion de l’écrit lève
progressivement le voile sur les résineux et les feuillus qui recouvraient le
emassif montagneux. Encore faut-il distinguer le « beau Moyen Âge » (XI -
e e eXIII siècle) du bas Moyen Âge (XIV -XV siècle) qui le prolonge. Si, dans
les deux cas, le dépouillement des sources ecclésiastiques et laïques est une
epriorité, ce n’est pas avant le XIV siècle qu’apparaît la comptabilité
nécessaire aux études quantitatives et sérielles. Par conséquent, il est fort
probable que l’inégale répartition des documents d’archives dans le temps
fausse la perception du passé.
À ce sujet, pour nous limiter à la partie la plus ancienne de l’époque, les
six siècles dénommés haut Moyen Âge montrent avec éclat l’indigence des
textes, rédigés essentiellement par des religieux. C’est à un moine anonyme,
eayant vécu à Condat (Saint-Claude) au début du VI siècle, que l’on doit la
Vie des Pères du Jura, récit hagiographique de réputation internationale pour
son ancienneté et ses renseignements. Certes, le but de l’auteur était de faire
l’apologie de la manière dont les saints Romain (vers 435-460), Lupicin
(vers 460-480) et Oyend (vers 485-512) s’établirent dans un "désert" pour y
vivre leur foi. Attirant des disciples, les trois moines furent à l’origine de
Condat, devenant plus tardivement l’abbaye de Saint-Claude. Mais à travers
ces lignes qui mélangent le réel et le merveilleux, il est possible de découvrir
le cadre naturel de cette petite communauté du Ve siècle et du début du VIe.
Laissons l’Anonyme narrer comment Romain décida de s’isoler au milieu
des forêts de résineux vers 430-435. « C’est dans sa trente-cinquième année
environ, qu’attiré par les retraites du désert après avoir quitté sa mère, sa
sœur et son frère, il pénétra dans les forêts du Jura proches de son domaine.
Parcourant en tous sens ces forêts appropriées et favorables à son idéal de
vie, il finit par trouver, au-delà, parmi des vallées bordées de rochers un
endroit découvert propice à la culture : là, les escarpements de trois
montagnes s’écartent un peu l’un de l’autre, laissant entre eux un replat de
quelque étendue. Comme en ce lieu se rejoignent les lits de deux cours
d’eau, le site où se "constitue" une rivière unique ne tarda pas à être appelé
couramment Condadisco [Saint-Claude]. Le nouvel hôte, cherchant une
demeure répondant à ses vœux, trouva du côté de l’Orient, au pied d’une
montagne rocheuse, un sapin très épais, écartant en cercle sa ramure et qui,
34 Pierre GRESSER
déployant sa large chevelure, couvrit le disciple de Paul comme autrefois le
3palmier avait couvert Paul lui-même » .
Dès le Ve siècle, Romain et ses disciples furent si nombreux qu’ils
essaimèrent à Lauconne (Saint-Lupicin) et sur le flanc est du Jura à
Romainmôtier. La sœur de Romain et Lupicin fonda une abbaye de moniales
à La Balme (Saint-Romain). Cela explique les premiers défrichements
attestés par la Vie. Ensuite, seuls sont connus les établissements religieux qui
se multiplièrent pendant le haut Moyen Âge et dont Gérard Moyse a retracé
4la fondation avec érudition . Si nous nous attachons aux monastères localisés
sur la partie la plus élevée de la chaîne jurassienne après le Ve siècle, les
efondations avant l’an mil sont au nombre de cinq : au VII siècle,
MoutiereGrandval ; au IX siècle, Mouthier-Hautepierre, Vaucluse, Saint-Imier et
Saint-Ursanne. Chaque centre religieux fut certainement à l’origine de
défrichements, mais leur importance est ignorée (cf. figure 2). Au total, le
haut Moyen Âge est avare en textes susceptibles d’éclairer les relations entre
e el’homme et la forêt jurassienne entre le V et le X siècle, en dehors des deux
extrémités de la séquence chronologique.
En effet, après l’aventure des Pères du Jura dans la région de
SaintClaude, c’est à nouveau cette contrée qui sort de l’ombre grâce aux archives
ede l’abbaye au IX siècle. Il y eut une reprise des abattages en raison d’une
colonisation rurale, dont l’expansion est difficile à définir. C’est le prévôt
Manon, haut dignitaire du monastère, qui en aurait été le responsable vers
850. En d’autres termes, bien avant la grande aventure des défrichements des
e eXI -XIII siècles, les moines furent les premiers à créer des centres de
colonisation. Dans la mesure où, après avoir été oraux, ils furent transcrits,
les toponymes représentent une source documentaire à joindre à la
présentation des textes du haut Moyen Âge.
Il y a plus de trois décennies, Yves Jeannin eut le mérite de dresser la
carte des toponymes en Joux et en Jura sur la chaîne jurassienne. Si les deux
noms propres ont la même origine gauloise (juris), le premier désigne les
forêts de résineux (épicéas et sapins), alors que le second signifierait les
espaces couverts de joux. Cette démarche lui a permis de « cerner de façon
précise le contour de l’ancienne forêt du Jura ». Il est significatif que les
Joux « ne descendent pratiquement pas en dessous de la courbe de 700
5mètres, limite naturelle où les conifères cèdent la place aux feuillus » . Quant
à René Locatelli, c’est à partir de l’abbaye de Saint-Claude et du prévôt
3 Vie des Pères du Jura, édition et traduction par François Martine, collection "Sources
chrétiennes", n° 148, Paris, 1968, 5, 6, 7, p. 243-247.
4 G. MOYSE, Les origines du monachisme dans le diocèse de Besançon (Ve-Xe siècles),
Bibliothèque de l’École des chartes, t. C XXXI, 1973.
5 Y. JEANNIN, « L’homme et le Jura dans l’Antiquité », Congrès régional des sociétés
savantes, Vesoul, 26 et 27 septembre 1970, pp. 131-171.
35 Première Partie : Connaître, gérer
Manon, peut-être initiateur des défrichements au milieu du IXe siècle, qu’il a
conduit sa réflexion sur l’intérêt des toponymes comme marqueurs du
déboisement.
« Le souvenir de Manon demeure également présent de nos jours dans la
toponymie locale, puisque plusieurs lieux du Haut-Jura font référence à lui :
tel le Manon appelé autrefois le Chal-de-Manon ou la Chaux-Manon, large
plateau qui s’étend de Sepmoncel à la vallée de Mijoux ; le Prémanon,
village encore aujourd’hui tout entouré de forêts, entre la Chaux-Berthaud et
les Rousses ; le Cernois-Manon, le Fou ou Foyard-Manon sur le territoire de
Longchaumois… Cette brève énumération suscite plusieurs remarques.
D’abord l’association d’un nom de personne à des toponymes considérés
comme des indices de possibles défrichements : la chal, la chaux, les
chaumes ont toujours attiré l’attention des spécialistes qui, tout en proposant
pour ces termes des explications divergentes, retiennent l’idée d’une clairière
plus ou moins vaste, ouverte à la circulation ou propice aux pâturages, tandis
que les Cernis ou Cernois évoquent une technique particulière de
déboisement ; bien que liés aux défrichements, ces toponymes ne comportent
en eux-mêmes aucune référence chronologique, sinon que les Cernois se
rencontrent à une époque plus tardive. Ensuite, ils présentent un autre intérêt,
car ils se situent pour la plupart au cœur du Haut-Jura, dans cette région au
nord de Saint-Claude laissée jusque-là à l’écart de la colonisation agricole.
Une seule ombre à ce tableau : même vraisemblables, ces présomptions ne
suffisent pas à établir de façon certaine l’extension des défrichements. Aussi
marquerons-nous d’un point d’interrogation l’œuvre supposée de
6Manon… » .
Tout en ayant conscience que le haut Moyen Âge ne résume pas toute la
période médiévale, les lignes que nous lui avons consacrées à partir des
sources écrites soulignent les limites des rares textes conservés, que ce soit
chronologiquement ou spatialement. La possibilité de recourir à d’autres
disciplines se révèle donc une chance pour confirmer ou infirmer les
résultats obtenus à partir des archives et élargir le champ du médiéviste.
L’apport palynologique
Alors que l’indigence de la documentation écrite pour le haut Moyen Âge
ehandicape l’historien soucieux de connaître la forêt jurassienne à partir du V
siècle, les sondages palynologiques permettent de combler ses lacunes et de
remonter dans le temps jusqu’à la préhistoire. En ce qui concerne le Jura,
dans sa partie médiane, les palynologues se sont attachés à retracer
l’évolution de la végétation sur le long terme. En retenant les publications les
6 R. LOCATELLI, « Le peuplement du Haut-Jura jusqu’à l’an mil », dans L’étude d’un pays
comtois : le Haut-Jura, Besançon, Centre Universitaire d’Études Régionales, 1987, pp. 11-12.
36 Pierre GRESSER
plus récentes, signalons les travaux conjugués d’Émilie Gauthier et d’Hervé
7Richard qui, à deux reprises, ont fait progresser nos connaissances . Il suffit
de les comparer à ce qu’Hervé Richard présentait jadis en notre compagnie,
8pour mesurer le chemin parcouru . Si nous ajoutons à ces références son
article, qui précède le nôtre, la somme des données fournit des résultats dont
on aimerait disposer pour d’autres montagnes.
Première constatation, et non des moindres, les défrichements sont bien
antérieurs à la période médiévale. Les recherches qui ont porté sur les huit
derniers millénaires révèlent des indices d’anthropisation dès le Néolithique
eancien, c’est-à-dire à partir du VI millénaire. Pendant les trois âges du
Bronze, seul le dernier (Bronze final) connut une forte emprise agricole.
Alors que les deux âges du Fer (Hallstatt et La Tène) sont difficiles à cerner,
l’époque romaine témoigne d’une présence humaine d’autant plus faible que
l’altitude est plus haute. Seconde observation, pendant le millénaire
médiéval l’anthropisation de la chaîne jurassienne connut une intensité
variable. Après une déprise agricole caractérisant la fin du Bas-Empire et les
e edébuts du haut Moyen Âge, il faut attendre les VIII et IX siècles pour
relever des signes de défrichements, chronologie qui renvoie aux textes
indiquant l’existence d’une colonisation autour de l’abbaye de Saint-Claude,
e e eà partir du IX siècle. Au XI siècle et jusqu’au milieu d’un XIV siècle
touché par la peste, la colonisation ne fut pas interrompue. Puis, après un
siècle de pause, les attaques de l’homme contre les arbres reprirent et
econtinuèrent au XVI siècle.
Ultime remarque : il est parfois possible de confronter les données
palynologiques aux documents d’archives. Faute de pouvoir détailler tous les
exemples montrant leur corrélation, retenons celui du val de Morteau
(HautDoubs). D’après un sondage à Montlebon, à proximité de Morteau, les
premières empreintes d’un peuplement remontent à la fin du Néolithique. Le
second millénaire et la première moitié du premier millénaire avant
JésusChrist en comptent peu. Des traces plus sensibles datent du deuxième âge du
eFer et de l’époque gallo-romaine. Enfin, il faut attendre le XII siècle et
esurtout le XIII siècle pour que cette contrée soit vraiment défrichée. Or, les
9textes attestent la présence d’un prieur dès 1105-1106 . Suite à ce point de
7 É. GAUTHIER, H. RICHARD, « La forêt jurassienne au cours des deux derniers millénaires
à la lumière de quelques diagrammes polliniques », Actes du colloque Forêt, archéologie et
environnement, 14-16 décembre 2004, coédition de l’Office national des forêts, de l’Institut
de la recherche agronomique et de la Direction des affaires culturelles de Lorraine, 2006, p.
57-69 ; « L’anthropisation du massif jurassien. Bilan des données palynologiques »,
Collection EDYTEM, n° 6, Cahiers de Paléoenvironnement, 2008, pp. 273-280.
8 P. GRESSER, H. RICHARD, « Palynologie et sources écrites : le cas du Jura à l’époque
médiévale », Hommes et Terres du Nord, 1986, p. 102-105.
9 R. LOCATELLI, Sur les chemins de la perfection : moines et chanoines dans le diocèse de
Besançon vers 1060-1220, Saint-Étienne, C.E.R.C.O.R., 1992, p. 77.
37 Première Partie : Connaître, gérer
départ, la population augmenta constamment, comme le prouve la mention
d’un record de coutumes en 1188. Cette croissance démographique
correspond à la poussée des céréales et du plantago lanceolata, révélée par
la palynologie et marquant la sédentarisation. Les conditions sont donc
idéales pour croiser l’information issue de disciples complémentaires. Mais
l’archéologie peut aussi aider le médiéviste tributaire des textes que la
pratique de l’écrit et les aléas de l’histoire lui ont laissés.
Les vestiges archéologiques
À la différence des sources écrites, définitivement répertoriées et
inventoriées, mais à l’instar de la palynologie, le nombre des vestiges
archéologiques augmente. Quelle que soit la nature de ce que les
archéologues mettent au jour, ces témoignages du passé facilitent la
reconstitution de l’anthropisation du Jura.
Pour rester au haut Moyen Âge, la présence de nécropoles reflète ce que
pouvait être la localisation humaine. Leur carte (cf. figure 1) montre le
contraste, de ce point de vue, entre les terres de basse altitude et les plateaux
et, surtout, la haute chaîne jurassienne. Même si les lieux où résidaient les
hommes sont ignorés, ils devaient être proches de ces cimetières plus ou
moins bien conservés. Que chaque implantation humaine ait correspondu à
un foyer de colonisation est une évidence. Mais, vers l’an mil, la forêt
n’avait guère été défrichée, l’ouverture d’espaces agricoles aux dépens de la
evégétation naturelle commençant avec le XI siècle. Par conséquent, pour
connaître les relations entre l’homme et la montagne jurassienne durant les
six premiers siècles du Moyen Âge, les cimetières forment un champ d’étude
sans équivalent : ils confirment, en certains lieux, les sondages
palynologiques et compensent l’indigence des textes.
e eCela dit, les XI -XIII siècles ont aussi laissé des traces architecturales de
la conquête de terres aux dépens des bois, traces qui caractérisent l’époque
féodale. Les châteaux et les églises en sont l’expression la plus forte, mais
d’autres preuves matérielles mériteraient d’être citées, même si elles sont
moins visibles. La présentation de ces apports, trois ou quatre en considérant
la toponymie comme discipline à part entière, montre que l’historien n’est
pas dépourvu de moyens pour appréhender le passé. Résumons donc les
principaux points acquis par la recherche au cours des dernières décennies.
Chronologie et acteurs des défrichements
La pluridisciplinarité à laquelle il est fait référence explique les progrès
considérables obtenus dans l’établissement de la chronologie de la
colonisation du Jura et des secteurs étudiés. En revanche, les acteurs
38 Pierre GRESSER
n’apparaissent qu’à travers les textes, rarement avec la précision que
souhaiterait le médiéviste.
Temps forts et temps faibles
La découverte majeure concernant la chronologie de l’anthropisation de
la chaîne jurassienne concerne le haut Moyen Âge. Certes, depuis très
longtemps l’existence de la Vie des Pères du Jura était connue et les érudits
régionaux soulignaient leur rôle dans la fondation de Condat, futur
SaintClaude. Célèbre pour sa monographie de l’abbaye et de sa « Terre », dom P.
Benoît consacra 150 pages à l’ « État de solitude du haut Jura »,
l’ « Établissement de saint Romain et de saint Lupicin à Condat ou les
premiers moines et les premiers habitants du Mont-Jura », « Le
gouvernement de saint Lupicin (460-480) », « Quelques saints disciples de
saint Romain et de saint Lupicin », « Saint-Oyend ou nouveaux progrès du
monastère de Condat » et « L’école de Condat et des disciples de saint
10Oyend » . Mais après ce temps fort que revisita Gérard Moyse en analysant
e ele monachisme du V au X siècle dans le diocèse de Besançon, et le travail
de René Locatelli sur le Haut-Jura, tout semblait être dit. Cependant, force
est de constater que les recherches d’Émilie Gauthier et d’Hervé Richard
indiquent que le haut Moyen Âge connut davantage de défrichements qu’on
11le croyait . En effet, après les premières clairières dues aux religieux des Ve
e eet VIe siècles, le mouvement reprit dès les VIII et IX siècles dans certaines
econtrées et dura jusqu’au XI siècle. Dès lors, la régression des espaces
boisés s’accéléra.
D’après les textes relatifs à la fondation de Mouthe en 1077 par Simon,
comte de Crépy-en-Valois, et de l’abbaye de Montbenoît par l’ermite Benoît
eau début du XII siècle, c’est à la charnière de ces deux siècles qu’un nouvel
élan poussa les hommes à abattre des arbres pour créer des espaces voués à
l’agriculture et à l’élevage. Par rapport à la route qui passe par Jougne et
Pontarlier au travers du Jura, ces foyers étaient tous au sud-ouest et au
nordest de cette dernière, c’est-à-dire sur des terres vides d’habitant. L’originalité
ede cette colonisation réside en sa durée : jusqu’au milieu du XIV siècle !
Passé 1350, le ralentissement est imputable à la Peste Noire. Pourtant, la
haute chaîne jurassienne ne fut pas touchée par le bacille pesteux des années
121348-1350 . Cela signifierait que les Comtois qui défrichèrent étaient
10 Dom P. BENOÎT, Histoire de l’abbaye et de la terre de Saint-Claude, t. I,
Montreuil-surMer, 1890, p. 17-174.
11 Voir note 7.
12 P. GRESSER, « Montagne jurassienne et épidémie : le cas de la Peste noire de 1348 à
1350 », L’Arc jurassien : frontière ou interface ? Actes du colloque des 13 et 14 avril 2012,
Estimprim, Fédération des Sociétés Savantes de Franche-Comté, Société d’Emulation du
Doubs, 2012, pp. 65-77.
39 Première Partie : Connaître, gérer
originaires des contrées de moindre altitude qui payèrent un lourd tribut au
fléau. La pression démographique cessant, il n’était plus nécessaire de
echercher de nouveaux terroirs. Or après le milieu du XIV siècle, il y eut des
récurrences pendant toute la fin de la période médiévale et une partie des
13Temps Modernes . En outre, à la pandémie, certains auteurs ajoutent la
guerre. Certes, le bas Moyen Âge fut une époque belliqueuse, d’où le
nombre de conflits locaux plus ou moins graves. Les tensions entre les
Comtois et les Suisses pendant le principat de Charles le Téméraire
(14671477), suivi par la conquête française, sont particulièrement significatives à
14cet égard . Mais faire des événements militaires la cause de l’arrêt des
défrichements semble discutable. Si l’insécurité n’encourage pas les
déboisements, néanmoins la guerre fut moins meurtrière que les épidémies,
la Peste noire surtout.
eAprès cette déprise agricole, le XV siècle enregistra une nette reprise. À
partir de quand exactement ? Il est difficile d’y répondre et une analyse
détaillée révèlerait sans doute des variations chronologiques non
négligeables d’une contrée à l’autre. Néanmoins, le renouveau constaté par
Émilie Gauthier et Hervé Richard indique qu’il s’agit là « d’une nouvelle
phase d’emprise agricole jusque-là inégalée et qui verra la disparition des
15forêts du Massif jurassien » . Par exemple, dans le Noirmont (Haut-Doubs),
la fin du Moyen Âge connut une ultime phase de colonisation qui se
eprolongea jusqu’au XVIII siècle ! « Cette fois, l’entreprise revêt des formes
originales, car il ne s’agit plus exclusivement d’une œuvre collective qui
aboutit à la création de hameaux, mais aussi et surtout d’initiatives
individuelles qui se traduisent par l’implantation d’un habitat dispersé et
intercalaire, avec les granges ou chalets qui se disséminent sur les pentes du
Mont d’Or et qui portent généralement le nom du propriétaire. Cette phase
16illustre le nouvel intérêt porté aux Joux… » .
La prééminence des religieux
En respectant la chronologie des déboisements qui modifièrent l’histoire
comtoise, les moines semblent les premiers responsables de l’essaimage des
foyers d’anthropisation. L’exemple de saint Romain et de son frère Lupicin
au Ve siècle, à l’origine de Condat (Saint-Claude), inspira toute une série de
fondations, dont une demi-douzaine eut lieu sur le Jura, à des altitudes plus
13 P. GRESSER, La peste en Franche-Comté au Moyen Âge, Besançon, Cêtre, 2012
14 P. GRESSER, Le crépuscule du Moyen Âge en Franche-Comté, op. cit., p. 15-80.
15 É. GAUTHIER, H. RICHARD, « L’anthropisation du massif jurassien. Bilan des données
palynologiques », Collections EDYTEM, n° 6, Cahiers de Paléoenvironnement, 2008, p. 273.
16 R. LOCATELLI, « Le Moyen Âge ou la naissance du Haut-Doubs », La haute vallée du
Doubs, Besançon, Centre Universitaire d’Etudes Régionales, 1981, p. 70.
40 Pierre GRESSER
ou moins élevées. Ce mouvement témoigne d’un idéal religieux nécessitant
la solitude : les immensités forestières offraient ces "déserts" propices à
l’approfondissement de la foi chrétienne. Mais l’afflux de laïcs, attirés
involontairement par ceux dont la vie servait de référence, doit être pris en
compte pour mesurer l’impact des hommes sur le milieu naturel, même si les
textes sont muets à ce sujet.
René Locatelli a posé la question que soulèvent les défricheurs à partir du
eV siècle, question qui vaut pour l’ensemble du haut Moyen Âge. « Aux
religieux qui se livrent aux travaux agricoles ne tardent pas à se joindre des
séculiers et des laïcs qui viennent se fixer à proximité du monastère et, pour
la seconde catégorie du moins, se louent probablement comme
maind’œuvre d’appoint ». Les établissements de Condat, Saint-Lupicin et
SaintRomain accueillirent des hommes et des femmes qui « sans faire partie de la
communauté régulière, lui seront par la suite associés sous l’appellation plus
large et plus vague de familia, familiers : serviteurs, salariés ou colons, ces
personnes des deux sexes, non astreintes à la Règle, forment les premiers
noyaux de la population, sans que nous puissions dater précisément leur
installation… Leur présence ne paraît pas incompatible avec les
prescriptions de la Règle, ni avec le développement harmonieux des
premières communautés religieuses : reste à déterminer à partir de quelle
époque les laïcs acquièrent une réelle importance et à quel moment leurs
17cabanes prennent l’allure de hameaux ou de villages » .
C’est là un problème fondamental lié à la nature des sources
ecclésiastiques. Elles n’ont pas pour but d’être des textes historiques au sens
où nous l’entendons. Cette partialité n’est corrigée qu’à partir de l’époque
eféodale (surtout au XIII siècle) et au cours du bas Moyen Âge.
Le renfort des laïcs
eDu XI siècle aux années 1350, le Jura connut la période la plus intense
des défrichements médiévaux. Alors que le haut Moyen Âge avait été
dominé par l’action des moines, ce ne fut plus le cas dans les deux siècles et
demi qui suivirent. Certes, en 1077, Simon, comte de Crépy-en-Valois créa,
après s’être retiré à l’abbaye de Saint-Claude, un ermitage à la source du
Doubs, à Mouthe. Cela s’inscrivait dans la lignée des cellules monastiques
eantérieures. Au nord-est de Pontarlier, au début du XII siècle, l’ermite
Benoît fut à l’origine de l’abbaye de Montbenoît colonisatrice du val du
eSauget. Le XII siècle vit également la fondation de petites communautés
ecclésiastiques à proximité du lac de Saint-Point : Vaux qui se transplanta à
Saint-Point sur la rive du lac ; Mont-du-Fourg (commune de Labergement),
17 R. LOCATELLI, « Le peuplement du Haut-Jura jusqu’à l’an mil », op. cit., p. 8.
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