Français en Irlande ou Français d'Irlande ?

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Cet ouvrage constitue une entrée dans l'univers méconnu des Français établis à l'étranger. S'intéresser aux Français qui, à la recherche de meilleures conditions de vie et de travail, se sont expatriés en Irlande, amène à considérer les conditions dans lesquelles ils ont quitté la France, les adaptations qu'a nécessitées l'intégration dans la société d'accueil, la permanence de certaines pratiques, représentations et valeurs ainsi que les mouvements identitaires impliqués par le changement de pays de résidence.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
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EAN13 : 9782296164369
Nombre de pages : 227
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Français en Irlande ou Français d'Irlande?
Le rapport des expatriés au pays d'origine

@ L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-02452-6 EAN : 9782296024526

Marion CHARPENEL

Français en Irlande ou Français d'Irlande?
Le rapport des expatriés au pays d'origine

Préface de Denys Cuche

L'Harmattan

Logiques Sociales Collection dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions V. PERRET, O. GIRAUD, M. HELBING, M. BATTAGLINI, Les cantons suisses face au chômage. Fédéralisme et politiques de l'emploi, 2007. Virginie DIAZ, Commerce équitable, justice et développement, 2007. Géraldine BOUCHARD, Vivre avec la prison, 2007. Myriam HASHIMI ALAOUI, Les chemins de l'exil: les Algériens exilés en France et au Canada depuis les années 1990, 2007. Isabel GEORGES, Les opératrices du téléphone en France et en Allemagne,2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Pascal LARDELLIER et Michel MELOT (dir.), Demain, le livre, 2007. Emmanuel PLOT, Quelle organisation pour la maîtrise des risques industriels majeurs ?, 2007. Martine BUFFIER-MOREL, L'emploi du temps auféminin, 2007. Lihua ZHENG, Xiaomin YANG (textes réunis par), France-Chine - Migrations de pensées et de technologies, 2006. Emmanuel AMOUGOU, Les grands ensembles. Un patrimoine paradoxal, 2006. Gabriele BUNZEL KHALIL, Identité en conflit et transaction, 2006. Virginie DIAZ PEDREGAL, Commerce équitable et organisations de producteurs, 2006. Lorena PARINI, Thanh-Huyen BALLMER-CAO et Sylvie DURRER (eds.), Régulation sociale et genre, 2006.

Remerciements aux Français d'Irlande qui m'ont permis de réaliser cette étude, à Denys Cuche pour ses précieux conseils et sa confiance, à Cyril pour tout.

Sommaire
PREFACEDEDENYSCUCHE
INTRODUCTION 9

13

PREMIERE PARTIE: VNRE HORS DE FRANCE Chapitre I : Quatre constellations d'émigrés I - 1. Les « gourmands» I - 2. Les « affamés» I - 3. Les « écœurés» I - 4. Les « rassasiés» I - 5. Une modélisation sur deux axes Chapitre II : Une vie en France déjà tournée vers l'étranger II - 1. Des voyages et la construction d'une « identité nomade» II - 2. Des fréquentationstournées vers l'étranger II - 3. Développer des conditions favorables à une émigration Chapitre III : La dépendance à la France dans la construction du projet d'émigration III - 1. Le choix de l'Irlande comme témoin d'un attachement à la France III - 2. Le déménagement comme analyseur de la dépendance à la France III - 3. Le recours à des Français ou des structures françaises pour construire son projet d'émigration

21 25 27 32 37 41 46 53 53 58 61

65 65 70 73

DEUXIEME PARTIE: LA FRANCE QUI VIT EN EUX Chapitre IV : Dans la relation à la famille et aux amis IV - 1. Les contacts entretenusà distance IV - 2. Les allers-retoursen France IV - 3. Les visites des proches à Dublin Chapitre V : Dans la culture matérielle V-I. L' alimentation et les conduites motrices

79 83 83 96 102 107 107

V - 2. Les objets V - 3. Les « conduites motrices»

126 140 145 145 148

Chapitre VI : Dans la relation à l'Autre VI - 1. Porter sur l'autre un regard français VI - 2. Etre stigmatisécomme étranger, être catégorisé comme Français

TROISIEME PARTIE: VIVRE DANS LEUR AUTRE FRANCE Chapitre VII: Proposer une identification de remplacement, « Français en Irlande» au « Français d'Irlande» VII - 1.Ne plus être un Français comme les autres VII - 2. Ne plus être un Français comme avant du

159 163 163 172

Chapitre VIII: S'intégrer à la collectivité des Français d'Irlande 177 VIII - 1. Les différentstypes de relations entre les Français d'Irlande 177 VIII - 2. Fréquenterles Français d'Irlande: une option par défaut? 191 Chapitre IX : S'identifier durablement aux Français d'Irlande? IX - 1.Ce qui menace cette nouvelle identité IX - 2. Les stratégies pour maintenir cette identité IX - 3. Ce qui pourraitjustifier un retour en France CONCLUSION 201 201 207

211
217

BIBLIOGRAPHIE

219

TABLEAU SIGNALETIQUE

225

8

Préface
L'émigration des Français hors du territoire national à l'époque contemporaine n'a pas encore suscité beaucoup de recherches de la part des historiens. Cette «indifférence historiographique », selon l'expression de l'un d'entre eux, François Weill, qui s'est attaché, quant à lui, à étudier l'émigration française aux Etats-Unis, se double d'une indifférence sociologique, sociologues et anthropologues semblant ne pas manifester beaucoup d'intérêt pour cette question. Même en France, pays d'origine des émigrants, les publications sur ce thème restent rares et peu connues. Il est vrai que la sociologie des migrations internationales ne s'y est développée que tardivement, seulement à partir des années 1970, et qu'elle est surtout une sociologie de l'immigration étrangère dans l'Hexagone. Pendant longtemps, dans l'imaginaire français, la présence outre-mer des nationaux a été presque exclusivement associée aux colonies françaises, qu'elles aient été conçues ou non comme des colonies de peuplement. Du reste, la société coloniale a fait l'objet de recherches approfondies, tant sur le plan historique que sur le plan sociologique. Des sociologues ont également consacré des études aux «coopérants» qui, après les indépendances, ont succédé aux coloniaux. Il est probable que l'importance pour la Nation du phénomène colonial et de ses conséquences, notamment quant aux mouvements de population, a occulté en grande partie la question de l'émigration des Français vers l'étranger. Pourtant, nombreux ont été les Français, à la recherche de meilleures conditions de vie et de travail, à s'expatrier depuis le XIXe siècle. Leur émigration s'est surtout faite en direction des Amériques, les Etats-Unis et le Canada, bien sûr, mais aussi l'Amérique latine, notamment l'Argentine, le Brésil, le Chili, le Mexique et même d'autres pays comme le Pérou. Quoique moins importante numériquement que celles d'autres pays européens, l'émigration française vers l'outre-mer étranger n'a pas été négligeable: elle aurait concerné environ 250.000 individus entre 1850 et 1920, chiffre qui révèle l'ampleur du flux migratoire national au cours de cette période.

Aujourd'hui, la mondialisation de l'économie favorise de nouvelles formes d'expatriation, plus ou moins durable, de la part des Français. Ce phénomène est relativement mal connu dans ses conséquences pour les individus. Il est encore peu étudié par les chercheurs. Pourtant, il concerne divers champs de la sociologie et de l'anthropologie, en particulier celui des migrations internationales, celui des contacts culturels, celui des identités collectives et de l'ethnicité. On ne peut donc que se féliciter de la publication de la recherche originale, novatrice, de Marion Charpenel, qui apporte un éclairage précieux sur ces Français de l'étranger. L'étude qu'elle consacre aux Français d'Irlande ne se réduit pas à un essai plus ou moins impressionniste. Elle résulte d'une enquête sociologique de terrain minutieuse et approfondie, qui associe de fines observations à de riches entretiens dans une démarche compréhensive tout à fait pertinente. Elle fait clairement apparaître que l'expatriation n'est jamais une simple parenthèse dans l'existence d'un individu. Le contact avec un autre cadre national, avec une autre population, avec une autre culture, transforme toujours profondément l'expatrié, et pas seulement sur le plan psychologique. Un des mérites de cette recherche est de montrer que les transformations liées à l'expatriation varient selon les individus, leurs trajectoires sociales et leurs projets migratoires. Mais si l'expatriation n'est pas une expérience uniforme, le sociologue peut mettre à jour certaines constances, répondant à des logiques sociales déterminées, par-delà la singularité des parcours individuels. Pour rendre compte des convergences observées chez les Français d'Irlande, Marion Charpenel a fait appel à la méthode typologique et a dégagé quatre « constellations» d'expatriés français en fonction de deux paramètres fondamentaux: l'identification à la France et la position sociale acquise dans la société française avant le départ. Marion Charpenel n'a pas conçu son étude comme une monographie descriptive de la vie des Français en Irlande. Elle a choisi d'explorer le groupe des expatriés à partir d'une problématique bien définie, celle de leur rapport à leur pays d'origine, la France. La sociologie des migrations a depuis longtemps mis en évidence que tout immigrant reste toujours un émigrant, qu'il le veuille ou non, qu'il en soit conscient ou non, marqué à 10

tout jamais, d'une façon ou d'une autre, par son pays d'origine. Toutefois, comme le montre Marion Charpenel, la nature du rapport des expatriés à leur pays d'origine peut varier considérablement d'un individu à un autre, et les variantes expliquent en partie les différents parcours migratoires. Finalement, chez les Français d'Irlande, que cet ouvrage nous fait découvrir presque intimement, il n'est pas surprenant de retrouver ce qu'on peut considérer comme l'attitude la plus caractéristique des migrants, à savoir l'ambivalence, une ambivalence aussi bien à l'égard de leur pays d'origine que de leur pays d'accueil. Tout expatrié, en effet, se retrouve dans la position sociale de l'étranger, décrite par Georg Simmel, faite à la fois de distance et de proximité, comme de « l'homme marginal », tel que l'a défini Robert Park, qui doit s'efforcer d'articuler des participations différentes dans deux sociétés distinctes, ce qui lui confère en définitive une ouverture d'esprit peu commune.
Denys Cuche

Il

Introduction
L'intérêt d'une recherche relative aux Français en Irlande tient, tout d'abord, au fait qu'elle constitue une entrée dans l'univers méconnu des Français établis à l'étranger. En effet, bien que comptant aujourd'hui près de deux millions d'individus, cette population n'a jusque-là suscité que peu de curiosité de la part de la communauté nationale et constitue un objet d'études négligé par les sociologues et ethnologues traitant de l'immigration. Longtemps considérée exclusivement comme un pays d'immigration, la France a toujours eu la réputation de ne pas expatrier autant ses ressortissants que d'autres nations. Comme l'expliquent Mireille Raunet et Alain Vivien dans Les Français de l 'étrangerl, proportionnellement à sa population, la France n'a pas connu de mouvements migratoires centrifuges comparables, par exemple, à ceux qui affectèrent l'Irlande au milieu du XIXe siècle sous la pression conjuguée de la dépossession coloniale et de la maladie de la pomme de terre. De même, elle a échappé, sauf pendant la période vichyste, aux persécutions ethniques qui ont déclenché ailleurs de puissants transferts de population. Néanmoins, l'établissement de Français à l'étranger a été une constante de 1'histoire.

. Bref

historique de la présence

française

à l'étranger2

Tout d'abord, les premières croisades suscitent un courant continu d'expatriation en direction du Proche-Orient. La découverte des Amériques oriente ensuite l'attention des Français vers l'ouest et provoque des mouvements de population qui conduisent à leur installation en Guyane et dans l'Amapa. Après les voyages de Cartier (1534, 1535 et 1541), la voie d'accès à l'Amérique du Nord est définitivement ouverte. Mais le Canada français ne connaît un premier essor qu'au début du XVIIIe siècle. Au moment où la Révolution éclate, les « colonies» françaises sont encore peu nombreuses et d'une étendue modeste. Aucune d'entre elles n'est fortement peuplée. En revanche, des Français sont établis à peu près partout dans le
RAUNET, M., VIVIEN, A., Les Français de l'étranger, Paris, PUF, collection "Que sais-je ?", 1997, (128p.), p.3 2 Historique réalisé d'après RAUNET, M., VIVIEN, A., op.cit. p.18 à 38
1

monde: une bonne partie d'entre eux, décrits par Chateaubriand dans les premiers livres des Mémoires d'outre-tombe, vivent alors de secours et d'expédients. Plus tard, les guerres napoléoniennes sont l'occasion pour un certain nombre de soldats, égarés ou déserteurs, de s'installer à l'étranger, aussi bien dans l'Empire de Russie qu'en Allemagne et en Autriche. Dans le dernier quart du XIXe siècle et jusqu'à la seconde guerre mondiale, l'expansion coloniale française atteint son apogée et d'immenses territoires passent sous le contrôle de la France. Néanmoins, il ne faut pas surestimer l'ampleur de la population française présente dans ces colonies. Ainsi la géographe Béatrice Verquin insiste sur le fait que « l'émigration coloniale ne connut pas plus de succès que l'immigration lointaine, au point que l'on peut presque affirmer que la France a colonisé de nombreux territoires, non pas grâce à l'émigration massive de ses ressortissants, mais plutôt en naturalisant des Espagnols et des Italiens» 3. En effet, dès le XIXe siècle, alors qu'on les attendait dans les colonies d'Afrique et d'Asie, les Français préfèrent se rendre aux Etats-Unis ou chez leurs voisins européens. Ils inaugurent ce qui deviendra ensuite l'une des caractéristiques permanentes de l'émigration française: l'attrait pour les pays développés.

. Les grandes caractéristiques de la présence
l'étranger aujourd'hui

française

à

Depuis 1970, on constate une augmentation de la présence française à l'étranger. Après une période de quasi-stabilité de 1984 à 1990, la croissance de cette population s'accentue fortement de 1991 à 2002 pour atteindre environ deux millions de personnes aujourd'hui. En considérant la présence française à l'étranger de nos jours, on perçoit la frilosité, évoquée plus haut, qui conduit les Français à privilégier les zones proches géographiquement (51,3% des Français établis hors de la métropole vivent en Europe de l'Ouest4, 0,4% en Irlande) ou proches culturellement (12,8% en Amérique du nord et 9,1% en Afrique francophone).

3

VERQUIN, B., (a) «Les Français à l'étranger: d'un modèle colonial à la circulation des élites », Hommes et migrations, vol. 1233, 2001, (pp. 28-43), p.29 4 Chiffres obtenus sur le site Internet: www.mfe.org/statistiques.htm (source: fichier des immatriculations, postes consulaires à l'étranger) 14

Autre particularité de cette population: la relative qualification de ceux qui partent. Selon Béatrice Verquin, la majeure partie des Français de l'étranger de nos jours est constituée par des« expatriés qualifiés participant à la circulation internationale des élites professionnelles, attirés par les grandes métropoles et les régions économiquement prometteuses »5. Enfin, les émigrés français sont de plus en plus nombreux à partir pour des durées de plus en plus courtes. Le constat de cette instabilité qui les caractérise amène Franck Seydoux à s'interroger sur la façon dont il faut les nommer: « Autrefois les Français qui décidaient de quitter la France le plus souvent n'y revenaient pas, ou seulement, au soir de leur vie, pour y mourir. Dénommés naguère les "Français de l'étranger" , nos compatriotes sont devenus des "Français à l'étranger" » 6.

. Comment les nommer?
La question mérite qu'on s'y attarde car comme le rappellent Mireille Raunet et Alain Vivien, « la langue française hésite à formuler de manière stable la qualité des Français qui, pour des raisons diverses, vivent à l'étranger» 7. L'Etat parle tour à tour des «Français à l'étranger », (appellation de la nomenclature officielle du ministère des Affaires étrangères), des « Français établis hors de France» (appellation utilisée par la Constitution qui détermine leurs droits politiques majeurs) et des « Français de l'étranger» (dans la loi du 7 juin 1982 qui fixe les modalités d'élection du Conseil supérieur des «Français de l'étranger »). Ces expressions cohabitent et sont entendues comme synonymes, mais il faudra interroger leur pertinence sociologique. Nous verrons que l'adoption de l'expression «Français en Irlande» ou «Français d'Irlande» ne relève pas seulement de querelles sémantiques mais correspond à un enjeu identitaire : se définir par l'une ou l'autre de ces périphrases, c'est s'identifier à des groupes distincts. Par ailleurs, alors que le code de la Sécurité sociale différencie 1'« expatrié» (celui qui, exerçant son activité professionnelle à l'étranger, relève du régime local) du « détaché» (celui qui bénéficie, pour la durée limitée de sa
5

6 SEYDOUX, Fo, «Les Français à l'étranger », Revue des deux Mondes, octobre 1979, (pp 15-20), po17
7 RAUNET, Mo, VIVIEN, Ao, op. cit., p.3

VERQUIN,B., (a) op. cit, po28

15

mission, de la couverture sociale française), il est paru approprié de parler d'« expatriés» pour désigner notre population. «S'expatrier» qui définit l'acte de « s'établir ailleurs que dans sa propre patrie» correspond bien à la démarche de nos interviewés. La distinction administrative du code de la Sécurité sociale, qui repose sur la fiction selon laquelle le détaché est estimé comme résidant et travaillant sur le territoire français, n'a pas selon nous de valeur sociologique. Nous verrons que les critères qui permettent d'établir des groupes plus ou moins homogènes de Français en Irlande ne font en rien appel à cette différence de statut d'ayants droit. . Qui sont les « Français en Irlande» ? La population étudiée se limite aux Français établis en Irlande. L'intérêt d'une étude portant sur des émigrés ayant choisi cette destination repose dans le fait que l'Irlande est un pays développé et proche de la France. Or ces pays attirent en majorité les Français partant à l'étranger. Nos interviewés ne font donc pas figure d'exceptions parmi les Français de l'étranger. La première étape consiste à délimiter clairement la population prise comme objet d'études. Pour des raisons pratiques et parce que Dublin regroupe la majorité des Français vivant en Irlande, nous nous sommes limités aux Français établis dans la capitale. Par ailleurs, nous considérons uniquement les Français qui vivent depuis plus d'un an en Irlande et ceux qui y travaillent ou qui y ont travaillé8. Les étudiants participant à des programmes d'échanges internationaux (type Erasmus) n'entrent donc pas dans notre « échantillon ». Vingt personnes, correspondant à cette définition, ont été interviewées. L'enquête de terrain s'est déroulée du 1er juillet au 31 août 2004. L'« échantillon» a été constitué de manière très empirique, au hasard des rencontres. Il a fallu néanmoins, dans une perspective de diversification, faire des efforts pour sortir des réseaux constitués, ténus dans la collectivité des Français à Dublin. 8 femmes et 12 hommes ont été interviewés, ils sont âgés de 21 ans à 49 ans et ont passé entre 1 an et 12 ans en Irlande9. Afin de
8 Les enfants et les conjoints des personnes respectant les critères défmis ci-dessus appartiennent également à l'échantillon même s'ils n'ont jamais exercé d'activité professionnelle en Irlande. 9 Voir la présentation des interviewés dans le tableau signalétique en fin de mémoire 16

recueillir des informations plus personnelles telles les réactions, les opinions et les croyances des individus face à la situation, les entretiens semi-directifs ont été privilégiés. L'entretien semi-directif comprend deux types de questions: des questions ouvertes, qui permettent au répondant de s'exprimer selon sa dynamique personnelle sur un sujet et des questions fermées, qui permettent de recueillir des informations factuelles, et d'accéder plus facilement à une connaissance des pratiques. Un entretien de groupe et un « entretien de couple» ont été réalisés. L'entretien de groupe dans un contexte social familier à nos enquêtés10 s'est avéré très favorable à leur expression. Cette technique de recueil a également offert l'avantage de mettre en relief des différences de vécus. Les comparaisons, effectuées par les interviewés eux-mêmes, de leurs différentes expériences ont été très riches. L'« entretien de couple» Il, quant à lui, s'est avéré intéressant car il a permis la confrontation de deux visions d'une même expérience. De nombreuses observations ethnographiques avec prises de photos ont également été réalisées (pendant des journées organisées par l'Association des Français d'Irlande; lors de rencontres informelles entre expatriés; au moment singulier que constitue 14juillet, à l'Ambassade et chez un expatrié, etc.). Elles peuvent être qualifiées d'observations « quasi-participantes ». En effet, même si je ne suis pas installée durablement à Dublin et que ma situation était donc différente de celle de mes interviewés, j'ai pu retrouver dans leurs discours, et notamment dans les récits de leurs premières semaines en Irlande, des préoccupations proches des miennes au moment de l'enquête. J'ai également pu éprouver personnellement certains des manques dont ils ont parlé, certains des problèmes posés au quotidien par la nécessité d'adaptation à cette nouvelle société. D'autre part, à plusieurs reprises, et particulièrement lors des journées passées avec des membres de l'Association des Français d'Irlande, je me suis sentie des leurs. Notre point commun, être des Français en Irlande, a suffi à créer rapidement une proximité entre nous. Illustration de cette facilité d'assimilation des nouveaux arrivants: Gwen dans un des mails préliminaires à l'entretien m'a écrit: «Ici on se tutoie tous entre Français, donc ne me dis pas vous ».
Les interviewés ayant participé à cet entretien de groupe sont: Christian, Etienne, Gaëlle et Jonathan Il Les interviewés ayant participé à cet «entretien de couple» sont: Pierre et Caroline
10

17

.

Quel

est l'objectif

de cette

étude?

S'intéresser aux Français d'Irlande amène à considérer les conditions dans lesquelles ces derniers ont quitté la France; les adaptations qu'a nécessitées l'intégration dans la société d'accueil; la permanence de certaines pratiques, représentations et valeurs; ainsi que les mouvements identitaires impliqués par le changement de pays de résidence. Toutes ces dimensions seront effectivement abordées dans cette étude dans une unique perspective: comprendre le rapport des expatriés français à leur pays d'origine. En effet, l'objectif de cette étude est de saisir ce qui lie ces Français à leur mère patrie, tout au long de leur parcours migratoire. Alors que pour Sophie Bouly de Lesdain, «la migration renvoie à deux séquences temporelles et spatiales distinctes: avant et après le départ, ici et là-bas »12, notre étude entend remettre en cause cette distinction. Nous montrerons que le «ici» est pénétré par le «là-bas» et que le «avant le départ» influe sur 1'« après le départ ». N'opérant ni rupture ni rejet d'un espace au détriment de l'autre, les expatriés français, en construisant leur vie en Irlande, s'inscrivent dans une logique de va-et-vient qui dépasse très largement les allers-retours entre leur pays d'accueil et la France.

. Quels

sont les différents

aspects

du lien à la France?

L'étude de la vie des migrants avant leur départ est essentielle car la façon dont ils ont quitté le pays les place dans des catégories différentes d'expatriés. Leur rapport à l'identité nationale française d'une part et à l'identité sociale construite dans leur pays d'origine d'autre part, détermine en grande partie leur position au sein de la population «Français en Irlande ». De plus, une vie en France déjà tournée vers l'international leur a permis de développer un « savoir migrer» qui contribue à leur adaptation à la société irlandaise. L'« avant le départ» influe donc fortement sur le « après le départ ». Nous verrons également que, si la France n'est plus le lieu où ils vivent, elle devient néanmoins une entité qui les habite, qu'ils portent en eux. Tout d'abord parce que le maintien de la cohésion familiale et amicale interdit la
12

BOULy DE LESDAIN,S., «Alimentation et migration,une définition spatiale »,

in DESJEUX, D., GARABUAU-MOUSSAOUI, I., PALOMARES, E. (dir), Alimentations contemporaines, Paris, L'Harmattan, 2002, (pp 173-189), p.182 18

rupture définitive avec le pays d'origine. Ensuite, parce que la France, ses règles, ses valeurs, ses signes, ont participé à la construction de ce que sont les expatriés avant leur arrivée en Irlande. Ils ont incorporé des manières d'être, des conduites motrices et l'usage d'une culture matérielle dont ils ne se détachent que difficilement en Irlande et qui continuent à les lier à la France. Nous constaterons aussi que la France vit en eux au travers de la relation à l'Autre: le regard des Irlandais joue comme un révélateur de l'identité française. Plus encore, il assigne aux expatriés une identité dont la « dimension française» est dominante. Enfin, nous verrons comment les migrants s'accommodent de ce cordon les rattachant, involontairement, à leur communauté initiale. Face à l'identité assignée de Français en Irlande, les expatriés proposent une identité de remplacement, celle de Français d'Irlande, qui les différencie de leurs compatriotes de France mais également des hommes ou des femmes qu'ils étaient eux-mêmes avant leur départ. On considérera la nature des liens qui se nouent au sein de cette collectivité de Français d'Irlande, avant de s'interroger, pour finir, sur la pérennité de cette identification.

19

PREMIERE

PARTIE

Vivre hors de France

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