France-Chine

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Les relations sino-françaises se voient accélérées avec l'ouverture de la Chine sur le monde. Il s'agit de revenir sur les influences réciproques entre les penseurs français et chinois dans l'histoire, mais également d'observer les phénomènes générés par les échanges économiques et technologiques. L'accent est mis sur les questions interculturelles soulevées par les contacts professionnels et quotidiens qui ne cessent de s'intensifier avec la présence de plus en plus importante des entreprises françaises en Chine et chinoises en France.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782296163072
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France-Chine
Migrations de pensées et de technologies

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DES MEMES AUTEURS

ZHENG Lihua, 1995, Les Chinois de Paris et leurs jeux de face, Paris, L'Hannattan, 300p. ZHENG Lihua, 1998, Langage et interactions sociales. La fonction stratégique du langage dans les jeux de face, Paris, L'Hannattan, 197p. ZHENG Lihua, 2002, Les stratégies de communication pour la face, Lille, Septentrion, 662p. des Chinois

ZHENG Lihua, 2003, Langage et communication. Introduction à la sociolinguistique interactionniste, Beijing, Editions de l'Enseignement et des Recherches des Langues Etrangères, 324p. ZHENG Lihua et DESJEUX Dominique (éds), 2000, Chine-France. Approches interculturelles en économie, littérature, pédagogie, philosophie et sciences humaines, Paris, L'Harmattan, 315p. ZHENG Lihua et XU Zhenhua (éds), 2001, Entreprise communication, Hongkong, Maison d'éditions Quaille, 452p. et

ZHENG Lihua et DESJEUX Dominique (éds), 2002, Entreprises et vie quotidienne en Chine, Paris, L'Harmattan, 301p.

ZHENG Lihua, DESJEUX Dominique et BOISARD Anne-Sophie, 2003, Comment les Chinois voient les Européens, Paris, PUF, 148p.
ZHENG Lihua et XIE Yong (éds), 2004, Chine et mondialisation, Paris, L'Harmattan, 330p. XIE Yong, CHEN Suixiang et YANG Xiaomin, 2003, Entreprise et culture, Paris, L'Harmattan, 292p.

Textes réunis par

ZHENG Lihua et YANG Xiaomin

France-Chine Migrations de pensées et de technologies

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Quatrième séminaire interculturel sino-français de Canton
organisé par Université des Etudes Etrangères du Guangdong Avec le concours de Consulat Général de France à Canton et l'aide de EDF
BEAUFOUR IPSEN FRANCE TELECOM PRAGMATY ALLIANCE UNIVERSITE FRANCAISE LYON III JEAN MOULIN-

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
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@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-02340-1 EAN : 978-2-296-02340-6 9782296023406

Sommaire

INTRODUCTION

Migrations intellectuelles et technologiques entre la Chine et la France ZHEN G Lihua

Il

CHAPITRE PREMIER

Echanges culturels entre la Chine et la France
Le versant linguistique de la mondialisation: les grands flux de traduction et le cas du chinois Louis-Jean CALVET G lobalisation, cultures et identités Jean-Claude RUANO-BORBALAN Tradition-Occident-Chine YANG Xuhui... dans le contexte littéraire 43

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Parler chinois en français ou la rencontre des langues française et chinoise dans le roman français
M uri e IDE TRIE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 49

La Belle Epoque et la pénétration de la Cité Interdite: remarques sur l'exotisme littéraire à la Belle Epoque Ro land DEPIERRE Li Jinfa, le premier poète symboliste chinois FANG Liping ... Approbation ou négation: sur les similitudes et conflits entre la vision esthétique des romanciers chinois depuis Lu Xun et celle des nouveaux romanciers HUANG Xincheng

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L'aventure de Sartre en Chine: le paradoxe de l'Homme et de l'Histoire ZHAN G Chi La traduction chinoise des œuvres de Baudelaire LIU B0 Jouer la carte culturelle: une révision des relations culturelles sino- françaises de 1964 à 1973
LI H ongfeng

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Le mouvement des étudiants chinois en France et la modernisation de la Chine XU Xiaoya Les nouvelles mobilités internationales et les nouveaux migrants chinois en France ... XIE y ong Décoration et identités: la décoration domestique des Chinois francophones à Canton PU Zhihong Les mots français empruntés au chinois WANG Mu L'art de tenir et de se tenir: réflexion sur la remontée de la culture primitive GU AN Baoyan La notion de l'harmonie à travers des locutions CHEN Suixiang L'incarnation de la culture dans les comportements alimentaires des Chinois
y AN G Xi ao min. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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CHAPITRE II

Images nationales et communication interculturelle
L'image de la Chine, puissance économique, dans la presse quotidienne française (Octobre 2003 - mai 2005) Hugues H OTIER

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La Chine comme monde lointain: le dépassement des fausses proximités médiatiques Dominique COLOMB. ... Echanges culturels, échanges commerciaux: observations et réflexions sur le marché français WU y ongqin. La communication interculturelle, l' assimilation et le communautarisme Christian MESNIL A la recherche des sources des malentendus entre les Chinois et les Français HUANG Lue, PU Zhihong Etude comparative des termes d'adresse chinois et français MENG Xiaomin Au delà des mots... Quand la structure et la présentation des documents diffèrent! Genevieve TREGUER -FELTEN Une analyse interculturelle de l'empiètement sur le territoire symbolique WANG Shuyan

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...

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CHAPITRE III Culture et management Jeu de go et gouvemance d'entreprise CAl Xufeng (Korsak CHAlRASMISAK) Peut-on parler de Management Interculturel ? Hervé MACHENA UD Les leçons à tirer de l'entrepreneur chinois Sophie FAURE Nouvelle vision sur les recherches du modèle de Mohe : à propos de la communication interculturelle dans les entreprises sino- françaises WANG Zhijie ...

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7

ISO 9000 et les Chinois de la région du Guangdong: le choc culturel? Valéri e ANGLES Conciliation de l'organisation avec l' approche processus en milieu interculturel Jacq ues MALA URIE

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CHAPITRE IV

Culture et économie
De l'économie de marché au capitalisme: le cas sinueux de l'économie chinoise Christine DI DOMENICO Un début d'explication de l'industrialisation du Delta des Perles Jean RUFF IER Invention technique, innovation sociale et réinterprétation des usages: le cas de Dangdang.com en Chine Dominique DESJEUX .. Les politiques des entrepreneurs chinois face aux contraintes de la sous-traitance européenne: étude de cas de PME du textile-habillement Yves Frederic LIVIAN, XIANG Xiaoguang Intelligence économique et compétitive pour les sociétés françaises en Chine Eric TARCHOUNE Les PME françaises en Chine PENG Xiaolong ... Franchir le Rubicon managérial : Mosquito et son internationalisation en amont au Guangdong Ernesto TAPIA MOO RE Le statut des objets et les transferts de techniques Clément RUFFIER

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...

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CHAPITRE V

Compétences en contextes interculturels
Mobilité internationale des cadres et compétences en contextes multiculturels de travail Philippe PIERRE Management interculturel en Chine: enjeux et perspectives Bernard FERN"ANDEZ L'expérience d'expatriation en tant que processus d'apprentissage Patchareerat YANAPRASART Intelligence sensible et interculturel Christine Cayol L'interculturel en entreprise: pour mettre en synergie diversité culturelle et stratégie de groupe Anni e CATTAN Le coaching intercultuel au service de l' expatriation
ZHEN G L ih ua. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 365

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...

...

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Enseigner le Supply Chain Management en contexte interculturel : réflexions sur le cas de la Chine Jacques COLIN, Laurent LIVOLSI De l'interculturel à l'intégration par l'immersion professionnelle JEAN-PIERRE ALGOUD, JEAN-CLAUDE PFEFFER L'insertion professionnelle des Chinois francophones dans les entreprises françaises en Chine CHLOE A SC EN CIO ... ...

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..

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BIBLIOGRAP HIE GENERALE

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Introduction

Migrations intellectuelles et technologiques entre la Chine et la France

ZHENG

LIHUA*

Le quatrième séminaire interculturel sino-français de Canton a eu lieu en concomitance avec l'année de la France en Chine qui est le deuxième volet des années croisées France-Chine (2003-2004) et Chine-France (2004-2005) organisées à l'initiative des Présidents de la République des deux pays, dans le cadre du développement d'un partenariat global et d'un lien privilégié entre la Chine et la France depuis bien plus de 40 ans. Ce quatrième séminaire est fidèle à une longue tradition d'échanges culturels entre les deux pays vieille de plus de trois siècles: du XVIIe siècle jusqu'à nos jours. Ces échanges, animés et sans cesse alimentés par une curiosité réciproque, ont couvert des domaines aussi variés que la littérature, la philosophie, la pensée politique, les religions, les arts, etc., mais ont également concerné les sciences et techniques. Les technologies, tout comme les pensées, ont migré entre les deux extrémités du continent eurasien et ont donné lieu à des transferts. Et cette migration matérielle était toujours accompagnée d'idées. Avec une Chine résolument ouverte sur le monde et l'intensification quotidienne de la mondialisation, les relations sino- françaises, déj à anciennes, se voient singulièrement renouvelées et amplifiées ces dernières années. La fascination mutuelle de nos deux peuples est aujourd'hui stimulée aussi bien par l'envie de comprendre l'incompréhensible chez l'autre, que par la recherche de la connaissance de soi-même et de son propre enrichissement à travers le miroir de l'autre. La quatrième édition du séminaire interculturel sino-français de Canton a été guidée par l'histoire et l'actualité des interpénétrations sino-françaises. La pers*

Directeur du CERSI (Centre de Recherches sur l'Interculturel) à l'Université des Etudes

Etrangères du Guangdong et organisateur du Quatrième Séminaire Interculturel sino-français de Canton.

pective historique a permis de revenir sur la migration des pensées, c'est-à-dire les influences des penseurs français et chinois en Chine et en France. L'examen de la période actuelle s'est fait par l'observation des phénomènes générés par les échanges économiques et technologiques: l'accent a été mis sur les questions interculturelles réelles soulevées par les contacts professionnels et quotidiens, qui ne cessent de s'intensifier sous l'effet de la mondialisation et de la présence de plus en plus importante d'entreprises françaises en Chine et d'entreprises chinoises en France. Le présent volume est le fruit du séminaire. Les textes ont été classés en cinq chapitres correspondant dans les grandes lignes aux thématiques du séminaire. A l'intérieur de chaque chapitre, les articles sont regroupés par sous-thèmes. Il nous semble utile de signaler, avant d'entrer dans les détails, que la contrainte de l'espace et le souci de cohérence nous ont obligés à effectuer une sélection parmi les communications présentées au séminaire et à en raccourcir certaines tout en respectant les idées des auteurs; en outre, malgré un effort d'uniformisation dans la présentation, les auteurs restent les principaux responsables du style et du contenu de leurs articles. Le premier chapitre, consacré aux Echanges culturels entre la Chine et la France, rassemble cinq groupes d'articles. Le premier place les échanges sinofrançais dans le contexte de la mondialisation. C'est Louis-Jean CALVETqui ouvre notre recueil. Avec son «modèle gravitationnel» et à travers l'activité fondamentale qu'est la traduction, il nous révèle une forme de paradoxe auquel on pensait peu. D'après lui, la situation de monopole ou de quasi-monopole que connaît l'anglais dans le monde actuel n'est pas nécessairement la preuve d'une puissance éternelle et peut au contraire annoncer un déclin, car plus une langue occupe une position centrale, plus on traduit à partir d'elle et moins l'on traduit vers elle. Ces flux déséquilibrés font que les cultures et les sciences qui s'expriment dans ces langues sont les plus diffusées mais en même temps les plus sous-informées. Ce qui peut impliquer à terme un déclin de ces cultures et de ces sciences comme nous en a témoigné l'histoire de la science en arabe. Jean-claude RUANO- BORBALANnous interpelle à propos d'un autre paradoxe toujours lié à la mondialisation: on assiste d'un côté à l'émergence d'une conscience planétaire pour penser le monde comme un tout et d'un autre côté aux replis identitaires qui résistent sans cesse à la globalisation. Selon lui, sur le plan culturel, la globalisation n'entraînera, contrairement à ce qu'en un temps l'on a voulu craindre, ni une unification forte ni une fragmentation civilisationnelle. L'exemple de la Chine montre que l'intégration à la modernité et à la mondialisation peut passer par d'autres voies qui n'obligent pas à renier le socle culturel. YANGxuhui, de son côté, nous décrit le paradoxe des lettrés chinois sous les chocs souvent violents de l'Occident. Elle prend comme exemple les recherches en littérature comparée pour illustrer un dilemme chinois non encore résolu aujourd'hui: se fermer veut dire perdre l'opportunité de prendre la parole au cours du nouveau changement littéraire; imiter la théorie occidentale risque de nous faire perdre notre spécificité culturelle. La question reste de savoir s'il est

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possible de faire autrement que de s'aliéner pour se moderniser. Le deuxième groupe de textes examine la rencontre de deux cultures dans et à travers la littérature. Muriel DETRIE suggère que la manière dont les romans français empruntent à la Chine des concepts, des idées, des images, des thèmes, des personnages, voire des formes d'expression traduit l'attitude de leurs auteurs à l'égard de l'altérité de l'autre. Des romans d'aventures exotiques aux œuvres représentées par Victor Ségalen, on passe d'une attitude ethnocentrique, réductrice, assimilatrice, voire méprisante à l'égard de la Chine à une autre obligeant le lecteur français à adopter un autre point de vue, une autre manière de voir les choses et de se situer dans le monde, un autre mode de pensée et de raisonnement. Roland DEPIERRE continue dans le même sillage, mais en insistant sur le processus dialogique dans la rencontre interculturelle. Se référant à la lecture de trois écrivains, Pierre Loti, Victor Ségalen et André Malraux qui incarnent respectivement trois modèles de l'exotisme littéraire: l'exotisme racial, l'exotisme culturel et l'autre que l'on pourrait apparenter à l'exotisme interculturel, il nous montre que l'important dans la démarche interculturelle, c'est d'écouter généreusement l'autre me parler de moi, lui parler de lui plutôt que de lui parler de moi. Contrairement aux deux auteurs précédents qui traitent notamment de l'inspiration de la culture chinoise par les Français, FANG Liping nous fournit un cas typique illustrant l'influence de la poésie française en Chine: Li Jinfa, étudiant chinois des beaux-arts séjournant en France au début des années 1920, s'est enthousiasmé pour Baudelaire et Verlaine, a imité leur style, est devenu le premier poète symboliste chinois et a entraîné la création de l'école symboliste dans la poésie chinoise moderne. Le troisième groupe de textes observe la migration de la littérature française en Chine. HUANG xincheng, après avoir comparé la vision esthétique des romanciers chinois avec celle des nouveaux romanciers français, nous explique pourquoi l'acceptation du Nouveau Roman est très limitée en Chine. Selon lui, ce rejet résulte des différences fondamentales dans les visions esthétiques: La vision esthétique des nouveaux romanciers est idéaliste et métaphysique, prônant «l'art pour l'art », tandis que celle des romanciers chinois est matérialiste et dialectique, préconisant l'unification parfaite de la forme et du contenu des œuvres littéraires. ZHANG chi retrace, à l'occasion du centenaire de Jean-Paul Sartre, l'aventure de la pensée et des écrits de ce philosophe et écrivain français en Chine qui, après avoir connu des hauts et des bas durant des dizaines d'années, ont fini par provoquer paradoxalement une vogue sartrienne aussi bien dans les milieux littéraires que chez les jeunes étudiants dans les années 80, à une époque où l'existentialisme n'était plus à la mode en Occident et où le « dernier philosophe» ne faisait plus de bruit en France. Le paradoxe de I'homme est le fait de I'Histoire. LIU Bo nous propose une rétrospective de la traduction chinoise des œuvres de Baudelaire qui est l'un des plus importants poètes et écrivains occidentaux proclamés « symbolistes », ayant commotionné de la façon la plus violente et la plus concrète le milieu littéraire chinois et y ayant imposé la plus grande influence à partir des années 20 où le Mouvement de la Nouvelle Littérature était en plein essor. De l'échange des pensées et des littératures, le troisième groupe de réflexions nous amène à celui des cultures et des personnes.

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Faisant état des relations culturelles sino-françaises de 1964 à 1973, LI Hongfeng met en lumière combien la culture est un vecteur important aussi bien dans le développent des échanges bilatéraux entre les deux pays que dans la promotion de leurs positions respectives au sein de la communauté internationale. xu xiaoya remonte un peu plus loin dans l'histoire des échanges culturels sino-français en s'arrêtant sur le mouvement des étudiants chinois en France (1912-1925) qui, avec ses figures importantes comme Zhou Enlai, Deng Xiaoping, Chen Yi, etc., a joué un rôle important dans la propagation des pensées occidentales et dans la construction de la nouvelle Chine. XIE Yong tourne son regard vers les vagues les plus récentes de la migration chinoise liées à l'application de la politique d'ouverture sur l'extérieur depuis les années 1980. Cette nouvelle migration se caractérise par son double sens: aller et retour. Si la mobilité vers l'extérieur continue et même s'intensifie, l'expansion économique rapide de la Chine et l'amélioration nette du niveau de vie à l'intérieur du pays ont amené de plus en plus d'étudiants diplômés de l'étranger. Et le séjour à l'étranger n'est pas sans laisser d'empreinte sur l'identité du voyageur, idée partagée par PU zhihong qui, en partant d'une enquête sur la décoration domestique auprès de francophones chinois à Canton, nous montre qu'en ce qui concerne l'influence culturelle sur l'identité, l'expérience vécue dans une culture étrangère est beaucoup plus efficace que l'apprentissage à travers les livres, les manuels et les médias. Le texte de WANG Mu constitue une réflexion à part. Elle aborde les échanges culturels sino- français à travers l'analyse des emprunts du français au chinois, car selon elle, les emprunts sont les traces des échanges entre les cultures et il faut les interpréter non seulement du point de vue linguistique, mais surtout du point de vue culturel. Enfin, les trois derniers textes du chapitre sont consacrés à l'examen des fondements de la culture chinoise qui constituent la clé de la compréhension de cette dernière dans les échanges culturels sino-français. GUAN Baoyan propose un nouveau regard sur la renaissance de la Chine en essayant de l'expliquer par les fondements de la culture chinoise. Selon elle, le présent de la Chine n'est rien d'autre que la Chine historique du présent. Si l'on veut la connaître de façon profonde, il est nécessaire de respecter la spécificité de sa culture et d'en saisir ce qui est le plus essentiel. Si la Chine progresse miraculeusement, c'est parce que son peuple et sa culture cherchent à se renouveler. CHEN suixiang, préoccupée elle aussi par les fondements de la culture chinoise, réfléchit en particulier sur la notion d'harmonie, principe de base du confucianisme qui engage les gens à se soumettre aux autres, à la volonté du groupe, à celle d'une communauté donnée ou d'une nation. C'est bien cette notion qui constitue l'essence de l'esprit collectif des Chinois et qui détermine leurs comportements aussi bien dans la vie quotidienne que dans la vie professionnelle. Quant à YANG xiaomin, elle aborde la culture chinoise par les comportements alimentaires des Chinois. Son analyse montre les liens entre l'alimentation moderne, la médecine traditionnelle et la philosophie chinoise. L'alimentation est prise pour un enjeu empirique participant à la fois à la construction de la culture et de la stabilité sociale.

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Le chapitre II s'intitule Images nationales et communication interculturelle et regroupe deux séries de réflexions. La première attire notre attention sur l'image actuelle de la Chine en France. Hugues HOTIER, à travers l'analyse des articles publiés par deux quotidiens ftançais et qui parlent de l'expansion de l'économie chinoise, nous dévoile une image de la Chine à la fois fascinante et inquiétante, voire dangereuse pour les Français. Pour Dominique COLOMB,la Chine est pour les Français à la fois un monde « lointain» et proche grâce aux images plus ou moins fondées, véhiculées par les médias et Internet. Comme ce pays aspire actuellement toutes sortes d'imaginaires chez les Occidentaux en mal de marchés et de rêves, il s'agit de dénoncer, selon lui, les pièges dans lesquels de nombreux « accros » de la Chine risquent de tomber. WU Yongqin, s'appuyant sur une observation qu'elle a effectuée dans les marchés et magasins français sur les produits Made in China, met en évidence une évolution nette de la présence des produits chinois en France. Ce changement reflète certes l'expansion et l'ouverture de l'économie chinoise mais il n'est pas sans modifier les images que les Français se font de la Chine. La deuxième série d'articles se penche sur la communication interculturelle. L'exposé de christian MESNILtente de démontrer que l'attitude fondamentale conditionnant la coopération et l'évolution humaine depuis ses origines, au cœur de toute communication, consiste d'une part à savoir se distancer, remettre en cause l'évidence transmise par sa culture et abandonner ses rigidités, et d'autre part à se tourner vers l'autre pour mieux comprendre ce qu'il veut exprimer. Cette réflexion trouve son écho dans le texte rédigé par HUANGLue et PU zhihong qui cherchent à explorer les malentendus interculturels. Pour eux, afin de réduire les malentendus, il faut aller au-delà de la seule maîtrise des connaissances linguistiques et culturelles figées, essayer de creuser les significations implicites cachées derrière les discours, se sensibiliser aux différences culturelles et apprendre à relativiser ses propres nonnes culturelles. Les malentendus interculturels font également l'objet d'une étude dans le texte de MENG xiaomin qui choisit de traiter le problème à travers l'utilisation des termes d'adresse par les Chinois et les Français. Son analyse nous montre que les Chinois et les Français se comportent de la manière qui leur paraît la plus polie les uns à l'égard des autres mais que ce qui est poli dans une culture ne l'est pas forcément dans l'autre, d'où les « ratés conversationnels » parfois malgré notre bonne volonté. Genevieve TREGUER-FELTENse déplace de l'oral vers l'écrit en nous invitant à examiner des problèmes de communication liés à l'écriture. Le constat que certaines notes rédigées par des collaborateurs chinois sont parfois perçues comme dénuées de logique par leurs collègues ftançais alors que les récepteurs chinois sont souvent perplexes devant les documents émis par les Français lui fait penser que la difficulté relève plutôt d'un décalage entre les normes d'écriture explicites et implicites de chacune des cultures concernées. Le dernier texte du chapitre nous conduit à la communication interculturelle non verbale. Son auteur, WANG shuyan, analyse l'empiétement sur le territoire symbolique dans les entreprises en situation interculturelle. S'appuyant sur une enquête effectuée dans entreprises multiculturelles, elle nous montre que si l'empiétement sur un territoire

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est toujours interdit dans toutes les cultures, la définition de ce qui est empiété varie d'une culture à l'autre. Le chapitre III, sous l'en-tête Culture et management, réunit également deux séries de réflexions. Les quatre premières communications ont pour thème la relation entre la culture et le management. CAl xufeng, en qualité de directeur d'une grande entreprise chinoise, nous propose de nous inspirer en management du jeu de go chinois qui nous enseigne à nous adapter à des circonstances changeantes. Il a consacré plus de vingt ans de sa vie à réfléchir sur ces pierres noires et blanches, à se noyer en elles et dans leurs multiples combinaisons, et à apprendre les batailles, jusqu'à en pénétrer la quintessence: « Vaincre sans désirer vaincre», réflexion philosophique qui donne toute sa beauté au jeu et toute sa force à l'action. Hervé MACHENAUD, EDF Executive Vice President et Asia Pacific Branch President, s'interroge quant à lui sur la possibilité d'un management interculturel. Selon lui, il n'y aura pas de management interculturel si l'on pense qu'il suffit de connaître les modalités culturelles du management à la chinoise pour les intégrer dans le management occidental. La démarche interculturelle ne relève pas du savoir et de la maîtrise mais de l'expérience sensible par laquelle nous reconnaissons notre incompréhension de la culture de l'autre et cherchons à comprendre, dans une attitude d'écoute et d'apprentissage, cette «intelligence autre». sophie FAURE insiste également sur cette attitude d'apprentissage et pense que les managers occidentaux ont beaucoup à apprendre auprès des entrepreneurs chinois qui puisent les sources de leur action dans la culture chinoise. Elle propose un regard croisé Chine-Occident et suggère des efficacités en miroir, source d'enseignements réciproques. D'après elle, le « cat spirit» particulier des Chinois et des organisations chinoises, comme élan, résilience, souplesse mentale et vélocité organisationnelle, répond fort bien à certaines des exigences du monde d'aujourd'hui et correspond à la flexibilité dont les organisations occidentales semblent maintenant être en quête. WANG zhijie discute de la coexistence interculturelle en plaidant pour le modèle Mohe basé sur la sagesse traditionnelle chinoise et qui est pour elle la source génératrice de «la troisième culture» issue de l' « union» de deux cultures. Ce modèle pourrait se résumer en un triple recyclage: he, mo, he. Le premier he est plutôt formel, he de capitaux, d'organisations, de personne1... L'étape de mo est plutôt celle de conflits, de confrontations et de conciliations. Le deuxième he revient après une période de mo et se montre plus solide et profond sous forme de fusion. Les deux derniers textes traitent de l'application du management occidental en Chine. valérie ANGLES s'interroge sur l'impact de l'introduction des normes ISO 9000 auprès des entreprises chinoises qui la mettent en œuvre, et se demande si les salariés chinois sont confrontés à un choc culturel par l'adoption massive de la norme. En retraçant l'histoire de la qualité en Chine et en s'appuyant sur une étude exploratoire menée sur une vingtaine de salariés de la région du Guangdong, elle affirme qu'il ne s'agit pas d'un choc culturel tant du point de vue de la longue tradition de qualité en Chine que du point de vue des remises en question de la norme par les salariés chinois qui sont identiques à celles de leurs homologues

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occidentaux. Jacques MALAURIE prend également les normes ISO 9000 comme objet d'étude et nous convie à examiner le déploiement de l'approche au sein des organisations, en harmonie ou en confrontation avec les structures traditionnelles et le poids des cultures et traditions. Passons maintenant au chapitre IV, Culture et économie qui est constitué de trois groupes d'articles. Dans le premier, il s'agit d'analyses de l'économie chinoise et d'explications du succès de celle-ci. Christine DI DOMENICO,d'un point de vue politico-économique, qualifie la dynamique du capitalisme chinois de multiétatique et de clientélisme entrepreneurial car le contrôle de cette économie semble être dominé par les complicités entre les nouvelles élites d'entrepreneurs et les pouvoirs politiques, les premiers se servant du parti pour renforcer leur pouvoir local et le parti, de ces élites pour conserver sa légitimité. Jean RUFFIER s'efforce de dégager, avec son regard de sociologue, des éléments susceptibles d'expliquer pourquoi la région du delta de la rivière des perles a connu la plus forte industrialisation depuis ces trente dernières années. Il souligne le rôle particulier des petits entrepreneurs privés qui ont ici fait preuve d'un dynamisme surprenant. N'ayant pas bénéficié initialement du soutien des autorités, ils se sont développés aux limites de ce qui était acceptable par ces dernières. Les clés de la réussite de la région sont à chercher dans les histoires de ces patrons. Dominique DESJEUX met en évidence, à la lumière de l'analyse anthropologique de l'exemple réussi de la création de Dangdang. com en Chine, une qualité importante et très « chinoise» de l'entrepreneur: l'observation du quotidien et du terrain afin de faire évoluer son affaire en fonction des contraintes du marché et des consommateurs et la ré interprétation des pratiques commerciales en inventant de nouvelles méthodes pour s'adapter à la situation et à la culture. Yves Frédéric LIVIAN et XIANG xiaoguang portent leur regard plutôt sur les entreprises chinoises en interaction avec les entreprises européennes. A travers le cas de PME du textile-habillement dans la province du Guangdong, ils analysent les stratégies que les sous-traitants chinois adoptent pour répondre aux consignes et contrôles des donneurs d'ordre européens et nous montrent que le développement des échanges économiques et la migration des méthodes et techniques se traduisent également par une migration des contraintes qui entraîne avec elle tout un jeu d'adaptation et de négociation. Le deuxième groupe d'articles se penche sur la présence des PME françaises en Chine. Eric TARCHOUNE,à partir du constat que la France, malgré l'image plutôt positive dont elle bénéficie auprès de la population chinoise, occupe aujourd'hui une place peu enviable dans le classement des pays partenaires de la Chine, essaie de nous expliquer pourquoi cette situation perdure voire s'amplifie et de nous apporter un éclairage, sous l'angle de l'intelligence économique, sur les voies à explorer pour les entreprises françaises, notamment les PME, afin de remédier à cette situation et d'augmenter l'influence et les parts de marché de ces dernières en Chine. PENG xiaolong nous révèle, avec son regard de directeur d'une PME chinoise ayant une longue expérience de coopération avec des PME françaises, les difficultés d'accès de celles-ci au marché chinois, les atouts dont elles disposent en Chine, ainsi que

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leurs défauts aux yeux des partenaires chinois. Il propose une sorte d'alliance entre les PME chinoises et les PME françaises, qui permette un jeu gagnant-gagnant entre les deux parties, chacune apportant ce qu'elle a de meilleur. Ernesto TAPIA MOORE illustre, lui, la réussite d'internationalisation d'une PME marseillaise au Guangdong. Contrairement à la littérature managériale sur le processus d'internationalisation qui étudie plus l'aspect export que l'aspect import, les PME françaises commencent souvent leur internationalisation par l'importation, ceci parce que les PME diffèrent des grandes entreprises par leur management, leur indépendance, leur actionnariat, et l'envergure de leurs activités et parce que, confrontées à des problèmes particuliers liés à leur taille, elles doivent se comporter, analyser, et interagir avec leur environnement de façon distincte. Le texte de clément RUFFIER qui termine le chapitre travaille sur les transferts de techniques. Il nous décrit le débat entre les deux courants de cette problématique: le «déterminisme technologique» selon lequel les transferts de techniques permettent un développement économique et social des pays receveurs, les techniques étant évolutives et ayant des conséquences sur le social; et le « constructivisme social» qui considère que les techniques sont le fruit d'une situation historique et sociale particulière et qui insiste sur la nécessité de créer des réseaux mêlant technique et social pour s'assurer de la bonne marche des transferts de techniques. Le dernier chapitre de ce volume, sous le thème Compétences en contextes interculturels nous conduit dans le champ de la formation. Nous y trouvons également trois groupes de textes. Le premier réunit des réflexions centrées sur les compétences nécessaires aux contextes multiculturels de travail. Selon philippe PIERRE, la mondialisation amène au phénomène d'entreprises « mondialisées » où des cadres sont devenus des acteurs «pluriels », appartenant simultanément à plusieurs catégories en termes de nationalité, d'organisation professionnelle, de genre ou d'âge, qui se chevauchent sans cesse entre elles sans être nécessairement en interaction. Cette nouvelle situation qui fait vivre des chocs acculturatifs, vient contredire la figure idéalisée d'un manager affranchi de ses particularismes, parfaitement «mobile et flexible ». Il est donc nécessaire de redéfinir les compétences des cadres qui auront à s'affronter aux paradoxes d'une série d'épreuves liées à la nouvelle mobilité internationale. Grâce à une enquête qualitative menée auprès d'Occidentaux vivant en Chine, Bernard FERNANDEZ a pu dégager quelques pistes de réflexions sur une des tâches du management interculturel consistant à évaluer la capacité à travailler ensemble des individus de cultures différentes. Il est d'avis qu'au nom d'une efficacité recherchée, les enjeux sont partout individuels, organisationnels et managériaux mais que la Chine supposerait une capacité à développer des compétences spécifiques. Pour sa part, Patchareerat YANAPRASART considère l'expérience d'expatriation comme le processus d'apprentissage. Elle nous démontre, à travers l'analyse interprétative des discours d'expatriés français, que l'acquisition d'un savoir-s'adapter et d'un savoirtransférer lors de ce «voyage interculturel » est un processus complexe, dont les retombées doivent aller au-delà de la simple satisfaction d'une réussite personnelle.

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L'expérience d'adaptation au nouvel environnement, contribuant à la dynamique de tout apprentissage, constitue un moyen et un lieu de formation décisifs pour apprendre à acquérir des compétences appropriées à la mobilité professionnelle ainsi qu'à celle de l'entourage social. Le deuxième groupe d'articles nous apporte les points de vue des consultants sur la compétence interculturelle. christine CAYOL, directrice du cabinet Synthesis, souligne l'importance de l'intelligence sensible dans un contexte interculturel. Pour elle, au-delà de la dimension technicocommerciale, les marchés sont faits d'êtres humains qui se rencontrent, se comprennent, s'apprécient, arrivent ou n'arrivent pas à maintenir une qualité relationnelle. C'est cette dernière qui garantit le développement d'échanges fructueux ainsi que la fidélité des partenaires et des clients. Le manager interculturel doit donc commencer par se mettre à l'écoute et essayer de sentir les situations. Sa réceptivité, sa capacité à entrer en résonance avec ce qu'il ne connaît pas, ni ne peut maîtriser, constitue sa première qualité. Annie CATTAN, directrice associée de Pragmaty, cabinet de conseil en organisation et en management interculturel nous décrit en quoi son équipe peut apporter un soutien à des projets internationaux. Le travail de cette équipe a pour objectif de faire des diversités culturelles une richesse pour les entreprises en facilitant les relations entre les responsables « français de France» et leurs collègues des filiales internationales, expatriés et locaux, en contribuant à la préparation des candidats à l'expatriation, en développant chez les

managers internationaux en filiales un sentiment d'appartenance au Groupe. ZHENG
Lihua, à la fois universitaire et formateur en interculturel, essaie également d'éclairer le rôle du médiateur culturel. Il nous présente le coaching comme une nouvelle forme de formation interculturelle. Selon lui, pour sortir des difficultés liées aux contacts culturels, une des solutions consiste à mettre à jour les univers de sens des partenaires. Cette mise à jour aura davantage de chances d'aboutir si elle est conduite par un médiateur culturel, parce que nous sommes souvent enfermés dans notre inconscient culturel qui ne peut être examiné sans aide extérieure. Et c'est dans cette nécessaire intervention extérieure, que se justifie le rôle du coach consistant à aider le coaché à décrypter les univers de sens propres à l'une et à l'autre culture, à établir une distance par rapport à ses propres représentations et à développer un nouveau regard aussi bien sur autrui que sur soi-même. Nous avons enfin la dernière série de réflexions abordant la formation des compétences des étudiants dans le contexte de la globalisation. Dans le secteur de l'éducation où la mondialisation est également croissante, il est pertinent de s'interroger, non seulement sur les styles d'apprentissage et d'enseignement adaptés, mais aussi et peut-être même surtout sur le contenu des programmes de formation. C'est à partir de ce constat que Jacques COLIN et Laurent LIVOLSInous apportent une réflexion sur les limites des systèmes éducatifs traditionnels et sur le contenu disciplinaire des formations afin de repenser l'enseignement dans un contexte interculturel. Le texte de Jean-pierre ALGOUDet Jean-Claude PFEFFER présente le travail de Jean Pierre Algoud qui, depuis une trentaine d'années, tente de résoudre un problème apparemment simple: inciter les étudiants étrangers à venir en France, non seulement pour apprendre la langue, mais pour y travailler dans le cadre d'une formation.

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L'apprentissage d'une langue passe ainsi par l'immersion professionnelle dans le pays, méthode visant l'intégration culturelle des étudiants. Enfin, l'article de chloé ASCENCIO qui clôt notre recueil nous amène au problème de l'insertion professionnelle des étudiants chinois francophones dans les entreprises françaises en Chine. Elle nous décrit les attentes des étudiants chinois qui veulent travailler dans les entreprises françaises en Chine, les divergences entre leurs attentes et les réalités du marché de l'emploi et les incompréhensions interculturelles qui subsistent au-delà des tensions liées aux salaires. Elle propose des solutions aux employeurs français pour améliorer l'insertion professionnelle de ces profils biculturels et s'assurer de leur collaboration à long terme. Au terme de cette présentation sommaire, on peut constater que l'ensemble des contributions réunies ici représente un éventail étendu et diversifié de recherche sur la migration des pensées et des technologies entre la France et la Chine, qui témoigne du caractère interdisciplinaire des échanges et de la richesse des intérêts des intervenants.

Le séminaire interculturel sino-français de Canton commence à avoir son histoire. En effet, en mai 1998, l'Université des Etudes Etrangères du Guangdong et le Consulat général de France à Canton ont organisé le premier séminaire interculturel sino-français de Canton, Dialogue entre les cultures, ouvrant un espace de discussion entre milieux universitaires et entreprises. En juin 2000, la Chambre de Commerce et d'Industrie Française en Chine s'est associée au deuxième séminaire interculturel sur le thème Entreprise et communication. En juin 2002, le troisième séminaire Chine et mondialisation a continué sur la même lancée. Ces trois événements ont laissé des traces: du premier séminaire est sorti un recueil des actes Chine-France, approches interculturelles en économie, littérature, pédagogie, philosophie et sciences humaines publié en France (L'Harmattan, 2000). Le deuxième séminaire a eu pour fruit la publication des actes en deux volumes. Le premier, intitulé Entreprise et communication (Hongkong, Maison d'éditions Quaille, 2001) regroupe des textes sélectionnés du séminaire alors que le deuxième volume, Entreprise et culture (L'Harmattan, 2002), reprend les débats des tables rondes. Le recueil des actes du troisième séminaire Chine et mondialisation a également vu le jour en France (L'Harmattan, 2004). Le séminaire interculturel sino-français de Canton est devenu un lieu privilégié de dialogue entre les universitaires et les entrepreneurs aussi bien français que chinois et une occasion exceptionnelle pour tous d'élargir l'horizon tant géographique que théorique sur l'interculturel. Nous aimerions, en clôturant cette introduction, adresser nos remerciements à tous les participants qui ont su, par leur présence et leurs interventions, non seulement créer une atmosphère favorable aux échanges interculturels sino-français, mais aussi apporter une dynamique aux recherches interculturelles. Notre gratitude

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va également aux entreprises et organismes qui ont apporté leur soutien généreux au séminaire. Nous tenons, par la même occasion, à remercier très chaleureusement Roland Depierre et Marion Lorillard pour le travail patient et efficace de correction qu'ils ont accompli afin de rendre possible la publication de ce livre.

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CHAPITRE

PREMIER

Echanges culturels entre la Chine et la France

Le versant linguistique de la mondialisation: les grands flux de traduction et le cas du chinois

LOUIS-jEAN CAL VET*

Je voudrais aborder le problème du marché linguistique à travers une activité fondamentale, que nous utilisons tous les jours, ou du moins dont nous utilisons tous les jours les produits. Je veux parler de la traduction. Mais tout d'abord je voudrais vous présenter rapidement ce que j'ai appelé le « modèle gravitationnel », qui me servira dans un deuxième temps à analyser les liens entre science et traduction à propos d'un exemple historique, celui de la science en arabe, pour en venir dans un troisième temps à la question des traductions vers le chinois et à partir du chinois. Pour la première partie de cet exposé, je résume d'une part un modèle présenté dans Calvet (1999) et j'utilise en partie d'autre part Calvet-Oseki (2002) ; pour la seconde partie je résume une communication non publiée à ce jour (Calvet, 2003), la troisième partie étant originale. 1. Le modèle gravitationnel Le modèle gravitationnel (Calvet, 1999), a été élaboré pour rendre compte du versant linguistique de la mondialisation. On sait que l'on parle sur la surface du globe un grand nombre de langues, entre six et sept mille selon les évaluations. Ces langues peuvent bien sûr être regroupées en familles (romanes, sémitiques, bantoues, etc.) mais il n'en demeure pas moins que, dans leur pluralité, elles constituent un grand désordre babélien. Le modèle gravitationnel permet d'y mettre un peu d'ordre, en partant du principe que les langues sont reliées entre elles par des bilingues, et que les systèmes de bilinguisme sont hiérarchisés, déterminés par des rapports de force. Ainsi, un bilingue arabe-berbère au Maroc, par exemple, est toujours de première langue berbère, un bilingue wolof-français au Sénégal est
* Professeur à l'Université de Provence

- Aix-MarseilleI.

toujours de première langue wolof, un bilingue alsacien-français en Alsace est toujours de première langue alsacienne, etc. Nous parvenons donc à une représentation des rapports entre les langues du monde en termes de gravitations étagées autour de langues pivots de niveaux différents. Nous avons, au centre, une langue hypercentrale, l'anglais, pivot de l'ensemble du système, dont les locuteurs manifestent une forte tendance au monolinguisme. Autour de cette langue hypercentrale gravitent une dizaine de langues supercentrales (espagnol, français, hindi, arabe, malais...), dont les locuteurs, lorsqu'ils acquièrent une seconde langue, apprennent soit l'anglais soit une langue de même niveau, c'est-à-dire une autre langue supercentrale. Elles sont à leur tour pivots de la gravitation de cent à deux cents langues centrales autour desquelles gravitent enfin cinq à six mille langues périphériques. Dans cette organisation tridimentionnelle et pyramidale, dont le système des bilinguismes est le ciment, on comprendra aisément que les langues les plus menacées, celles dont la transmission est la plus aléatoire, sont les langues périphériques, qui ne sont pratiquement jamais langues secondes et dont l'éventuelle expansion ne peut reposer que sur la vitalité des communautés qui les ont pour langue première. Le modèle gravitationnel est donc une représentation abstraite des rapports entre les langues, une configuration abstraite de rapports concrets qui s'incarnent en un lieu donné, en une situation donnée et à travers des locuteurs donnés. Les locuteurs ou les communautés bilingues, ici considérés comme liens entre les langues, sont d'une part des individus ou des groupes qui peuvent communiquer en deux langues, et d'autre part des interprètes ou des traducteurs dont la fonction sociale consiste à établir des liens entre des locuteurs ou des scripteurs/lecteurs qui n'ont pas de langues en commun. Se pose alors la question qu'a abordée John Heilbron (1999) : de quelles langues et vers quelles langues traduit-on? Heilbron a analysé le flux de traductions de livres qu'il se propose de considérer comme un système international, utilisant les notions de centre et de périphérie. De ce point de vue, plus on traduit d'une langue et plus elle est centrale. Or, souligne Heilbron, environ 40 % des ouvrages traduits dans le monde le sont à partir de l'anglais, alors même que le pourcentage de livres écrits en anglais dans l'ensemble des livres publiés dans le monde diminue. Suivent le français, l'allemand et le russe, dont chacune est à l'origine de 10 à 12 % des traductions, les trois quarts des livres traduits dans le monde l'étant donc à partir de quatre langues (Heilbron, 1999). Puis viennent six langues (italien, espagnol, danois, suédois, polonais et tchèque) dont chacune fournit entre 1 et 3 % des livres traduits dans le l monde, le chinois, le japonais, l'arabe et le portugais venant loin derrière . Corrélativement, plus une langue est centrale dans ce système international de traduction et moins on traduit vers elle. Ainsi, souligne Heilbron, moins de 5 % des ouvrages publiés aux USA et en Grande-Bretagne sont des traductions, entre 10 et 12 % en Allemagne et en France, entre 12 et 20 % en Espagne et en Italie, autour de 25 % en Suède et aux Pays-Bas, etc.
l Heilbron utilise ici les statistiques de 1978.

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Nous parvenons ainsi à un tableau du même genre que celui fourni par le modèle gravitationnel, avec une langue pivot, l'anglais, autour de laquelle en gravitent d'autres qui à leur tour sont le pivot d'autres gravitations. Et l'on peut être tenté de considérer que ces deux tableaux sont parallèles, ce que laisse entendre Heilbron : «A language is more central in the world-system of translation when it has a larger share in the total number of books worldwide» (Heilbron, 1999 : 433). En fait, il n'en va pas réellement ainsi: on traduit peu, selon les chiffres d'Heilbron, du chinois, de l'arabe, du portugais et du japonais, les langues les plus parlées n'étant donc pas nécessairement celles dont on traduit le plus. En outre, plus on traduit d'une langue vers les autres et plus ces traductions concernent des domaines différents. « Centrality implies variety» écrit Heilbron, et les traductions de langues périphériques ne concernent que de rares domaines. Le versant linguistique de la mondialisation, tel que nous le donne à voir le modèle gravitationnel, apparaît comme une sorte de «marché aux langues» (comme il y a des marchés aux fleurs ou aux oiseaux) sur lequel certaines langues sont très cotées (l'anglais au premier chef, puis les langues supercentrales, espagnol, français, etc.) et d'autres dévaluées (les langues périphériques dont certains locuteurs ou certaines communautés ne veulent plus, les abandonnant, c'est-à-dire ne les transmettant plus à leurs enfants). Le marché mondial de la traduction nous fournit une image légèrement différente des rapports entre les langues, qui ne s'explique pas (ou pas uniquement) par la statistique des locuteurs mais repose sur d'autres facteurs. Le modèle gravitationnel fait apparaître au sommet de l'édifice des langues véhiculaires internationales (anglais, français, malais, espagno1...) qui, certes, sont très parlées, mais se caractérisent surtout par cette fonction véhiculaire. Le japonais par exemple a à peu près le même nombre de locuteurs que le français, mais il ne joue pas de rôle véhiculaire. Le système mondial des bilinguismes nous montre que, grosso modo, l'acquisition d'une langue seconde se fait en allant de la périphérie vers le centre, et que des locuteurs de langues périphériques communiquent par l'intermédiaire d'une langue de niveau supérieur qu'ils utilisent comme véhiculaires. Ainsi, plus le réseau de communication est large et plus l'on monte dans la pyramide gravitationnelle pour trouver la langue adéquate. Au Mali, par exemple, un songhay et un dogon pourront utiliser le bambara pour communiquer, mais il leur faudra utiliser le français s'ils se trouvent face à un Sénégalais parlant le wolof, et l'anglais s'ils se trouvent face à un Nigérian. Du point de vue du flux des traductions considéré comme un système planétaire, le mouvement va du centre vers la périphérie, ce qui confirme les leçons du modèle gravitationnel même si, nous l'avons dit, les deux «hiérarchies» de langues ne sont pas vraiment superposables. Il en découle différentes conséquences: 1) Une tendance tout d'abord à ne lire, outre les livres rédigés dans sa propre langue, que ceux traduits à partir des langues centrales. Si nous laissons de côté les rares personnes capables de lire en plusieurs langues, le public cultivé français par exemple a une image de la littérature étrangère qui se limite aux auteurs anglophones, hispanophones, germanophones et russophones traduits en

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français. Il Y a, bien sûr, d'autres auteurs traduits, de l'arabe, du japonais, du portugais ou du chinois par exemple, mais en nombre très limité. C'est-à-dire que cette organisation mondiale de la traduction est un frein à la diversité culturelle, ou, pour dire les choses autrement, que nous lisons le déficit de diversité à travers cette organisation. 2) Cette absence de diversité menace d'une autre façon les cultures du centre. « The more central a language is in the international translation system, the smaller the proportion of translation into this language» (Heilbron, 1999 : 439). Nous l'avons déjà dit, mais ces chiffres méritent d'être médités, on traduit beaucoup moins aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne qu'en France et en Allemagne, et moins encore qu'en Italie et en Espagne ou qu'en Suède et aux Pays-Bas... C'est-à-dire que le marché du livre offre plus de choix, plus de diversité, aux lecteurs des langues périphériques qu'à ceux des langues centrales, et qu'en particulier le public anglophone a une information culturelle, théorique, etc., plus limitée, ou du moins plus «pensée unique », que le public suédois ou japonais. Cette relation inverse entre la centralité d'une langue et le taux de traduction vers cette langue peut donc se résumer ainsi: d'une part, les cultures « centrales» sont les plus diffusées dans le monde (dans un domaine différent, le cinéma et les feuilletons de télévision venant des USA nous en fournissent un bon exemple), et d'autre part les pays de langues «centrales» sont les moins informés sur la production culturelle des pays périphériques. Un autre exemple est ici parlant: les textes scientifiques provenant des USA sont ceux qui donnent le moins de références en langues étrangères. Selon Thomas Schott, ces références tournent autour de 25 % dans les publications scientifiques américaines, entre 40 et 71 % dans les publications japonaises et européennes, entre 70 et 92 % dans celles des pays en voie de développement (Schott, 1991). Si vous me permettez ici un jeu de mot bilingue, je dirais qu'il y a un rapport direct entre quotation (en anglais « citation») et cotation: plus une langue est cotée et plus on cite des textes écrits en elle, moins elle est cotée et moins elle est citée. 3) En outre, on ne traduit le plus souvent aujourd'hui vers une langue périphérique que lorsque les ouvrages ont déjà été traduits dans une langue centrale. Heilbron souligne par exemple que des auteurs comme Borges, Cortazar, Garcia Marquez, Vargas Llosa, ont été traduits en français et en anglais avant de l'être en néerlandais et qu'en outre la traduction du titre, le texte de la quatrième de couverture, les articles de presse cités dans la publicité, etc., étaient le plus souvent empruntés à la traduction anglaise ou française. Et, là aussi, le centre pèse lourdement sur la périphérie en limitant considérablement la diversité de son information. Un Danois aura d'autant plus de chance de lire un livre traduit du grec que ce livre aura d'abord était traduit en anglais et en français. De tous ces points de vue, nous voyons donc que la mondialisation est, dans le domaine de la traduction, une entrave à la diversité. Il y a bien sûr à cela des raisons

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économiques. Un livre traduit coûte plus cher à la production, et il est donc plus facile d'entreprendre une traduction lorsque le public potentiel est large. Mais il n'y a pas là une fatalité, et certaines communautés linguistiques de taille limitée financent une politique de traduction. Je pense en particulier à la Galice ou à la Catalogne, où l'on subventionne pour des raisons politiques la traduction de nombreux ouvrages souvent déjà traduits, et donc accessibles, en espagnol. En revanche, les pays «périphériques» tels que le Vietnam ou la Bulgarie, par exemple, dont la littérature est pour ainsi dire inconnue, sont contraints de former des traducteurs bilingues de langues étrangères pour la diffusion de leur patrimoine national. 2. La science en arabe Je voudrais maintenant évoquer rapidement un exemple historique, celui de la science en arabe, qui nous permettra d'avancer une hypothèse concernant les rapports entre développement scientifique et politique de la traduction. En lisant l'ouvrage d'Ahmed Djebbar consacré à la science en arabe, on est en effet frappé par le fait que la traduction accompagne l'histoire de cette science, en amont et en aval de sa splendeur, ou si l'on préfère avant son apparition et après sa disparition. Prenons l'exemple de la médecine. Il est bien évident qu'elle n'a pas été inventée par les Arabes et qu'ils sont partis de recherches antérieures, celles d'Hippocrate et de Galien mais aussi de médecins persans et indiens qui en sont les grands ancêtres. Djebbar indique à ce propos que: «En Mésopotamie, l'enseignement médical se faisait en syriaque (...), il s'appuyait essentiellement sur seize livres de Galien et douze livres d'Hippocrate, qui avaient été traduits en syriaque au VIe siècle (...) tout au long du VIlle siècle, les nouveaux ouvrages de médecine ont été écrits en syriaque» (Djebbar, 2001 : 304-305). Lorsqu'au IXe siècle paraissent les premiers écrits médicaux en arabe, leurs auteurs s'appuient donc sur une solide tradition qui leur est parvenue grâce à des traductions du grec, du syriaque et du sanscrit, surtout du syriaque en fait, mais il s'agit le plus souvent de textes traduits entre le Ve et le VIle siècle du grec vers le syriaque et retraduit ensuite vers l'arabe. Ahmed Djebbar signale ainsi que tous les textes de Galien avaient été traduits du grec vers le syriaque, et que 75 d'entre eux sont traduits vers l'arabe. Il en va de même pour ce qui concerne la géométrie: Euclide, Archimède, Appolonius sont traduits du grec vers l'arabe, tout comme les textes de physique d'Euclide, Archimède et Héron. Et nous pourrions multiplier les exemples. Il y a là quelque chose de fondamental: la connaissance se transmet par des textes et lorsqu'on ne lit pas la langue dans laquelle ils sont écrits, on les traduit. Ces traductions sont d'abord le fait du prince: Al Mansour (754-775), Harun ar Rashid (786-809) ou Al Ma'moun (813-833) font traduire Aristote, Euclide ou Ptolémée ainsi que des astronomes et des médecins indiens. Le lien entre ces traductions et la

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recherche est, dès l'origine, étroit. Ainsi Al Ma'moun, dont le père, Harun ar Rashid, avait fait venir à sa cour un médecin indien, commande aux astronomes des calculs concernant la longueur d'un méridien ou l'inclinaison de l'écliptique et dans le même temps finance des traductions, demandant par exemple pour cela à l'empereur de Constantinople Léon V de lui prêter des manuscrits grecs. Après cette époque de mécénat, les traductions répondent à la demande des chercheurs eux-mêmes, et le traducteur présente alors une double compétence, linguistique d'une part (il connaît l'arabe, le grec, le syriaque) et scientifique d'autre part (il est spécialiste de telle ou telle science, de médecine ou de mathématique). Il y a donc en amont de la science en arabe ce que j'appellerai une « politique de la traduction» que l'on va retrouver en son aval. Ici encore Djebbar indique que: « Les traductions d'ouvrages arabes en latin, parfois via l' hébreu, ont été très nombreuses. Dans les universités créées en Europe à la fin du XIIe siècle et au XIIIe, les professeurs ont certes beaucoup enseigné Hippocrate et davantage encore Galien, mais aussi les médecins arabes» (Djebbar, 2001 : 329). Roshdi Rashed a montré qu'il y avait une relation étroite entre traduction et innovation, et que les progrès de la recherche entraînaient des changements dans la demande en matière de traduction. C'est ainsi que nombre d'entre elles sont révisées, que l'on reprend et corrige des traductions antérieures: Les Eléments d'Euclide ou L'Almageste de Ptolémée sont par exemple traduits trois fois à Bagdad au IXe siècle, la terminologie étant remaniée, les textes adaptés à la demande (Roshdi,2003). La science arabe et en arabe nous apparaît ainsi historiquement comme un passage extrêmement productif entre la science en grec ou en syriaque et la science en latin, comme «héritière de presque toutes les traditions scientifiques qui l'ont précédée (...), passage obligé vers les sciences ultérieures» (Roshdi, 2003 : 17), et au centre de cette histoire se trouve la traduction. C'est sur ce point que j'aimerais réfléchir avec vous, en me demandant ce que nous pouvons apprendre de cette époque et en quoi cette connaissance peut nous être utile aujourd'hui. Ce n'est donc pas la science en arabe qui me retient, mais le fait que de nombreuses traductions l'ont dans un premier temps rendue possible et dans un deuxième temps prolongée. Pascale Casanova, dans un article récent, part de l'idée que la traduction est « ordinairement définie comme le déplacement d'un texte d'une langue à l'autre, dans le cadre de ce qu'elle appelle un « échange linguistique égal », et montre que cette égalité ou cet échange linguistique égal présuppose l'existence d'univers clos, autosuffisants, ayant chacun sa langue nationale séparée, égale aux autres. Or, écrit-elle, les choses sont en fait différentes: «Les inégalités et les hiérarchies, tant littéraires que linguistiques, qui ordonnent le champ littéraire mondial font apparaître une autre économie des échanges linguistiques: loin d'être l'échange horizontal ou le transfert pacifié

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souvent décrit, la traduction ne peut être comprise, au contraire, que comme un «échange inégal» se produisant dans un univers fortement hiérarchisé» (Casanova, 2002). Cet échange inégal s'applique parfaitement à ce que j'ai dit du rôle des traductions dans l'histoire de la langue arabe. C'est à partir du moment où l'on a commencé à traduire des textes scientifiques vers l'arabe que la science arabe a pu prendre son essor, et lorsqu'elle a entamé son déclin on a traduit les textes arabes vers d'autres langues, en particulier vers le latin, c'est-à-dire vers d'autres cultures qui prenaient le relais de la recherche. On pourrait voir là une forme de paradoxe. Il peut en effet sembler logique de considérer aujourd'hui que le nombre important de traductions à partir de l'anglais est une preuve de la domination des sociétés parlant cette langue. Pourtant, la façon dont je viens de traiter l'exemple de la science en arabe nous dit le contraire, et cet apparent paradoxe, le paradoxe de la langue source dominante, doit être intégré dans notre analyse. Il nous montre qu'une situation de monopole ou de quasi-monopole (ici celui de la langue source des traductions) n'est pas nécessairement preuve de puissance éternelle et peut au contraire annoncer un déclin. Nous pourrions donc formuler ce paradoxe de la façon suivante: Plus une langue est située vers le haut du système gravitationnel (langue hypercentrale et langues supercentrales) plus on traduit à partir d'elle et moins l'on traduit vers elle. Ces flux déséquilibrés font que les cultures et les sciences qui s'expriment par ces langues sont les plus diffusées mais en même temps les plus sous-informées. Ce qui peut impliquer à terme un déclin de ces cultures et de ces sciences. L'exemple de la science en arabe nous mène donc à deux types de conclusions: 1) La première constitue une leçon du passé: c'est grâce à la traduction vers l'arabe de textes syriaques ou grecs que la science arabe a pu être ce qu'elle a été. Sans ces traductions et les connaissances qu'elles véhiculaient, la science arabe aurait dû repartir de zéro. Et c'est ensuite par des traductions à partir de l'arabe que cette science s'est ensuite diffusée, qu'elle a pu se prolonger, et que l'histoire de la science s'est poursuivie. Mais cette poursuite s'est largement faite sans les Arabes, et c'est ce cycle de traductions d'abord vers l'arabe puis à partir de l'arabe qui m'a permis de formuler le paradoxe de la langue source dominante. 2) La seconde conclusion constitue une leçon pour l'avenir: seule une politique de la traduction, dans l'ensemble plus vaste des politiques linguistiques, peut garantir le progrès de la science, c'est-à-dire à la fois la circulation de l'information, la mise en commun des acquis, la comparaison et la critique des différentes positions, toutes choses sans lesquelles aucune avancée significative ne peut avoir lieu. Et c'est en étant à l'écoute des productions venues d'ailleurs qu'une société peut développer de façon significative son apport à la science.

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En d'autres termes, la caricature du système actuel mènerait dans un premier temps, en son centre, à un autisme scientifique ou culturel, à une désinformation et une uniformité qui dans un second temps pourraient générer un appauvrissement du centre au profit d'un des pôles de la périphérie. Nous aurions alors, pour reprendre le titre d'un ouvrage récent d'Emmanuel Todd, une fin de l'empire, la seule question étant de savoir si celle-ci pourrait être retardée par la parade alternative actuellement pratiquée au centre, l'importation de cerveaux. Du point de vue que j'ai adopté, l'histoire de la science en arabe nous montre donc le rôle central de la traduction, cette médiation sans laquelle toute recherche, toute culture se referme sur elle-même et végète. Si cet enseignement nous a permis d'évoquer un possible déclin des cultures qui ne traduisent plus, qui ne sont plus la cible mais uniquement la source de traductions, il ouvre également sur une ultime conclusion. Si la science arabe devait à nouveau occuper une place de premier plan, ce ne pourrait être qu'après une vaste politique de traduction vers l'arabe, d'adaptation néologique, de travail de la langue. Après avoir été successivement langue cible puis langue source l'arabe, redevenant langue cible, pourrait alors redevenir une langue de la science, même si, bien sûr, les traductions ne suffisent pas et que le développement scientifique implique de nombreux autres facteurs. 3. Le cas du chinois J'ai indiqué qu'Heilbron utilisait des statistiques élaborées par l'UNESCO. Cette organisation a mis au point l'Index Translationum, une base de données concernant les livres traduits et publiés depuis 1979 dans une centaine de pays membres, soit 1 500 000 références. Ces chiffres sont régulièrement mis à jour et peuvent être interrogés de différentes façons. On y trouve par exemple un « top 50 » des langues cibles, des langues vers lesquelles on traduit. Je ne donne dans le tableau ci-dessous qu'une partie d'entre elles, en précisant que le chinois n'apparaît pas dans cette liste, car le nombre de traduction vers cette langue la classe bien au-delà de la cinquantième place.

1.Allemand 2. Espagnol 3. Français 4. Anglais 5. Japonais 6. Hollandais 7. Portugais 8. Russe ............ ...... ...... ... 20. Catalan 21. Grec moderne ... ............... ......... 28. Arabe 32

241 364 ouvrages traduits 183 420 164 380 102 366 84 023 82 308 64 342 61 061 ..................... 14 082 13 936 ..................... 7993

On voit donc dans ces quelques exemples qu'on traduit plus vers l'allemand, l'espagnol et le français que vers l'anglais (alors qu'il y a plus de lecteurs potentiels en anglais), que l'on traduit plus vers le grec que vers l'arabe (alors qu'il y a beaucoup plus d'arabophones que d'hellénophones) et que le nombre de traductions vers le catalan est bien sûr le fait d'une politique concertée. Qu'en est-il des traductions vers le chinois? Elles représentent un nombre d'ouvrages extrêmement limité: De l'anglais vers le chinois Du russe vers le chinois Du français vers le chinois De l'allemand vers le chinois Etc. 186 ouvrages 136 39 19

A titre de comparaison, voici les chiffres concernant les traductions vers le français: De l'anglais De l' allemand De l'italien De l'espagnol Du russe Du japonais Etc. 104 035 ouvrages 16 829 8 124 5678 5448 2915

Si nous interrogeons maintenant la même banque de données du point de vue des langues sources (les langues à partir desquelles on traduit), le chinois apparaît assez loin, à la 22e place:

1.Anglais 2. Français 3. Allemand 4. Russe 5. Italien 6. Espagnol ..................... 22. Chinois

813 739 ouvrages traduits 154 507 136 597 88 637 45 921 35 241 .................. 5723

La Chine et la langue chinoise apparaissent donc comme à l'écart des grands flux de traduction: on traduit peu du chinois, on traduit encore moins vers le chinois (mais il faut ici être prudent car la Chine a longtemps « négligé» de signer les conventions internationales sur les droits d'auteurs et a donc publié des traductions quasi clandestines qui peuvent ne pas apparaître dans les statistiques).

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Et si nous lisons ce fait à la lumière de l'exemple de la science en arabe, nous sommes tentés de conclure que la science chinoise se trouve encore à l'aube de son développement. Cet exemple arabe ne vaut d'ailleurs pas seulement pour la période médiévale que j'ai évoquée mais aussi pour la période contemporaine. Selon un rapport du PNUD de 2003, la Grèce (qui comprend onze millions d'habitants) traduit vingt fois plus de livres par an que l'ensemble des pays arabes (284 millions d'habitants). D'un côté, une ouverture sur les pensées venues d'ailleurs, de l'autre une fermeture: ces chiffres ne sont sans doute pas étrangers aux problèmes intellectuels et politiques des pays arabo-musulmans. Il est possible, à partir des données de l'UNESCO, de calculer un indice de traduction pour chaque langue, indice positif lorsque l'on traduit plus d'une langue que vers elle, négatif dans le cas contraire. Le tableau ci-dessous nous montre ce que donne ce calcul pour le chinois, l'anglais, le français et l'espagnol. On voit que l'indice reste à peu près stable pour l'anglais, le français ou l'espagnol et qu'en revanche il varie considérablement pour le chinois. Mais, dans ce dernier cas, les chiffres n'ont guère de valeur: le nombre de traductions vers le chinois est très faible (nous avons dit qu'il est sans doute sous estimé) et c'est la baisse de ce nombre qui donne à cette langue un indice fortement positif.

1999
CHINOIS

2000
14 282 20,14 3546 41668 Il,75 9503 6334 -1,5
8458 1890 -4,4

2001
10 205 20,5 3795 44612 11,75 9928 6474 -1,5
8370 2160 -3,8

2002
5 215 43 3157 36727 Il,63 9643 5187 -1,8
7776 2077 -3,7

Vers Du Taux
ANGLAIS Vers

20 228 11,4 4121 48665 Il,80 9772 7157

Du Taux
FRANCAIS

Vers Du Taux
ESPAGNOL Vers De Taux

- 1,36
8214 2158 -3,8

Le paradoxe de la langue source dominante que j'ai formulé plus haut, selon lequel «plus une langue est située vers le haut du système gravitationnel (langue hypercentrale et langues supercentrales), plus on traduit à partir d'elle et moins l'on traduit vers elle» ne s'applique pas encore au chinois qui est certes une langue supercentrale mais n'est guère source de traduction: il suffit de comparer avec les

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chiffres des autres langues pour s'en rendre compte. En outre, le fait qu'on traduit peu vers le chinois ne signifie qu'une chose: la Chine vit encore en autarcie scientifique et intellectuelle, et il lui reste à établir une vraie politique de la traduction pour pouvoir entrer définitivement dans le concert des nations. Le fait que l'on traduise peu du chinois pourrait en outre indiquer que la science et la pensée chinoises ne sont guère diffusées à l'étranger. Mais il reste à interroger d'autres chiffres, qui ne sont pas disponibles pour l'instant. En particulier, combien de scientifiques, de chercheurs chinois publient-ils en langues étrangères, anglais ou français? Il Y a sur ce point de vastes enquêtes à réaliser, qui nous fourniraient un état de lieux dans un domaine qui se trouve à la croisée de différents problèmes: la politique linguistique (et l'une de ses branches, la politique de la traduction), la diffusion de la pensée, les rapports entre mondialisation et rapports linguistiques et, bien sûr, l'approche interculturelle.

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Globalisation, cultures et identités

JEAN-CLAUDE RUANO-BORBALAN*

Si le besoin s'est fait sentir d'utiliser le « néologisme» mondialisation dans les années 80, c'est que des nouveautés économiques, politiques et culturelles sont apparues, dont le vocabulaire alors disponible ne permettait pas de rendre compte. Ces nouveautés sont intervenues dans le domaine économique en premier lieu. Il s'agit de la globalisation financière, de l'interdépendance des économies nationales, de la concurrence des pays dits « émergents» d'Asie du Sud-Est qui, il y a encore quelques décennies, étaient des pays pauvres voire d'anciennes colonies. La mondialisation actuelle s'inscrit dans un processus de très longue durée: la mondialisation européenne qui débute avec les premières explorations transatlantiques de la fin du moyen âge et se poursuit avec les vagues de colonisation; la mondialisation américaine, entamée à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, à moins que ce ne soit à l'issue de la première, avec l'avènement des États-Unis sur la scène internationale, la genèse de l' american way of life... S'appuyant sur les travaux de Braudel, certains universitaires considèrent que l'actuelle mondialisation, fondée sur la globalisation financière, ne fait que parachever la constitution d'un système ou « espace Monde ». Au contraire des géographes et historiens, certains économistes ont vu dans la récente mondialisation un phénomène d'une nouveauté effectivement radicale: durant les années 1970, on a assisté en effet à un processus de déréglementation, lequel a accentué la globalisation financière. Dans le même temps, on assistait à l'explosion du commerce mondial, les échanges de biens et de services progressant plus vite que la production mondiale, tandis que les flux financiers et monétaires se sont mis à atteindre un niveau sans commune mesure avec les échanges de biens et de marchandises: environ deux mille milliards de dollars par jour pour les premiers contre quelques dizaines pour les seconds. D'international le commerce est devenu mondial.

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Co-fondateur du magazine Sciences Humaines, directeur général de l'Institut DEMOS.

Aujourd'hui, tous les économistes, sociologues, géographes et historiens l'admettent: si les phénomènes par lesquels on définit la mondialisation sont anciens, on n'en assiste pas moins à leur accentuation et leur généralisation à travers le monde. Par delà ses spécificités, la mondialisation marque une étape nouvelle dans une histoire ancienne, celle du capitalisme. Ce qui veut dire par exemple que l'intégration de nouveaux espaces au capitalisme se fait selon une « grammaire» économico-sociétale déjà bien connue. Cependant, au-delà des aspects économiques, bien identifiés, au-delà des questions politiques et de défense que la mise en place d'une tutelle impériale nette a simplifiées dans les dernières années, demeurent les questions culturelles. L'une de ces questions est de savoir comment se met en place la dialectique entre l'émergence d'une conscience planétaire (dont la société civile est un symptôme) et, a contrario, les replis identitaires (civilisationnels, culturels) que l'on constate de manière récurrente.
1. Un monde entre conscience planétaire et fragmentation Le regard que les citoyens et individus portent sur la mondialisation est contradictoire: le paradoxe veut que d'un côté se soient développées des actions et réflexions multiples pour penser le monde comme un tout, alors que d'autres pensées, comme celle du célèbre politologue de Harvard, Samuel Huntington, s'évertuaient à montrer la persistance des identités locales, religieuses, civilisationnelles. Depuis une vingtaine d'années par exemple, on assiste à l'émergence d'une conscience globale, caractérisée par une sensibilité de plus en plus nette aux questions environnementales ou d'équité et de répartition des richesses entre le Nord et le Sud. Indéniablement, Internet a décuplé les possibilités de mobilisation transnationale en renouvelant les formes de militantisme. Au fil du temps, se sont mis en place des réseaux internationaux d'information sur les grands enjeux et le déroulement des mobilisations antimondialisation. Certes, les représentants de la société civile n'ont pas attendu Internet et même les débats sur la mondialisation pour se manifester et les mouvements antimondialisation s'inscrivent dans une longue tradition de mobilisations internationales. Mais cela s'accompagne de l'affirmation de nouveaux acteurs sur la scène internationale: les ONG. Le développement des mouvements sociaux transnationaux et des ONG a accompagné une sensibilité de plus en plus claire des citoyens aux questions transnationales, que les événements politiques depuis l'effondrement de l'URSS jusqu'aux attaques terroristes en passant par les aspects économiques ou culturels,ont sans cesse renforcée. Cette conscience affirmée du monde ne s'incarne pas automatiquement dans une vision unificatrice. Nombreux sont ceux qui pensent, comme le politologue de Harvard, Samuel Huntington, que le monde serait dans une large mesure façonné par les interactions entre sept ou huit grandes civilisations. Une telle vision d'un monde fragmenté n'est pas neuve. Elle s'accompagne cependant souvent de l'idée fort ancienne que toutes les civilisations et cultures ont vocation, d'autant plus forte

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avec la globalisation, à converger vers les valeurs occidentales. La globalisation constituerait de ce point de vue le point d'orgue d'un processus séculaire d'unification planétaire. On a en effet longtemps postulé, en Europe, que les autres civilisations étaient vouées à rejoindre le rationalisme et l'universalité de l' Occident. Si l'on prend l'exemple, apparemment le plus clair, d'une résistance civilisationnelle, religieuse et cultuelle à la globalisation, celle des islamistes radicaux, le processus contradictoire de l'intégration des cultures dans la globalisation est particulièrement évident. On le sait, la capacité d'action des réseaux terroristes islamistes est liée à l'existence d'un fond culturel et religieux commun, mais aussi au ressentiment contre une supposée domination occidentale directe. Mais, même le « succès» des actions terroristes des réseaux révolutionnaires de l'islamisme radical a montré combien la phase de mondialisation en cours interfère avec les enjeux politiques locaux, nationaux ou régionaux. Leur activité a été surtout permise par la globalisation et l'ouverture des espaces économiques ou politiques sur l'ensemble de la planète. Chacun a mesuré la maîtrise des outils de communication moderne par Oussama Ben Laden et son organisation. Cet exemple n'est pas le seul. La Chine, aire de culture et de civilisation commune, prend, quant à elle, une voie fort différente de celle de l'espace arabo-musulman, dans son choc à la modernité et à la globalisation. Depuis un siècle, comme pour les pays arabes et l'Inde, la « résistance culturelle» passe pour ses élites politiques par une adoption de la lutte nationaliste. La stratégie nationaliste permet, même revisitée à l'aune du Maoïsme, de conserver la référence à la culture chinoise classique tout en prenant en compte les réalités géopolitiques contemporaines: la Chine a été envahie et traumatisée par le Japon impérial (lui aussi nationaliste) et demeure à ce jour extrêmement sensible sur tous les points de la sécurité régionale. L'exemple chinois montre que la grammaire multiséculaire du choc des civilisations s'effectue toujours de la même manière: l'adoption des techniques et formes institutionnelles les plus performantes par ceux qui sont affaiblis ou subjugués. Et peut-être - c'est la crainte actuelle de nombreux stratèges -, par la guerre étatique, en l'occurrence en Asie de l'Est, vue comme zone dangereuse dans les décennies à venir. On peut donc dire, au vu de ces exemples, que c'est parce que les pays arabes sont très faibles politiquement et peu capables de s'intégrer à la compétition mondiale que s'est développée une stratégie de « desperados» terroristes, stratégie qui, de l'avis de tous les observateurs sérieux, est vouée à l'échec. En revanche, la « stratégie» de la Chine montre que l'intégration à la modernité et à la mondialisation passe par d'autres voies, qui n'obligent pas à renier le socle culturel. 2. La Chine: quelles identités?

L'Europe, pour des raisons historiques, géopolitiques et conjoncturelles, se sent aujourd'hui faible. Sa désagrégation politique date du haut moyen âge. Elle a entraîné une forte différentiation culturelle - notamment linguistique -, alors même 39

que depuis plusieurs siècles la Chine, au contraire, a maintenu une forte cohérence entre son principe politique (L'Empire né au lIe siècle avant Jésus Christ s'est éteint en 1911) et sa culture (langue, philosophie, système de croyances et de valeurs). Dans la vision politique de l'Empire chinois, on le sait, l'ordre du monde assignait à chacun sa place: aux nations de se soumettre à la Chine, aux individus de s'insérer aux hiérarchies strictes entre les générations et les castes dans la société, selon le code issu du confucianisme. La Chine fut l'Empire du Milieu, c'est-à-dire celui qui équilibre le monde, qui le stabilise par sa civilisation. Cette vision concentrique de l'espace où la Chine occupe le Milieu, était avant tout culturelle. Les barbares (qu'ils aient été « cuits », c'est-à-dire partiellement sinisés ou « crus» (c'est-à-dire non sinisés) pouvaient, et même devaient se siniser. Ce système de représentations plutôt universaliste a constitué avec l'écriture, le soubassement de l'identité chinoise dont l'organisation politique impériale constituait la partie institutionnelle. L'ouverture forcée de la Chine par les Occidentaux au XIXe et surtout les bouleversements politiques dramatiques du début du XXe siècle ou la guerre civile et la guerre de conquête menée par les Japonais ont entraîné en réaction, l'irruption du nationalisme (Thoraval, 1997). L'hostilité contre l'asservissement et la guerre menée par les puissances occidentales ou japonaise à partir du XIXe siècle a nourri une nouvelle vision de la nation chinoise (Zhonghua minzu). L'histoire politique conflictuelle et meurtrière de la Chine au XXe siècle est marquée par cette nouvelle idéologie nationaliste, fondée sur le sang (définition et identification des différents peuples « han », mandchous, mongols, etc.) et moins sur la culture. Celle-ci constitue la synthèse conflictuelle des idéologies occidentales et de la dimension familiale et lignagère traditionnelle de l'identité des individus et des communautés chinoises. Le nationalisme chinois persiste aujourd'hui, bien entendu, on le sait. Mails il ne doit pas être assimilé au nationalisme européen du XIXe siècle, malgré son instrumentalisation par les gouvernements de la Chine populaire lors de la rétrocession de Hong Kong ou dans les rapports avec Taiwan. En deçà de l'identité politique, définie par les institutions et le symbole de l'Empire ou de l'idéologie nationale au XXe siècle, l'enracinement vécu dans des communautés locales ou des lignages n'a jamais cessé d'être fondamental en Chine. Chaque Chinois est traditionnellement lié à une communauté d'origine, lieu identifié comme celui des ancêtres par la famille. Cette relation (Jiguan) traduit plus qu'une référence sentimentale puisque le lieu d'origine peut remonter à plusieurs générations. Elle constitue plutôt « l'expression des devoirs rituels, notamment lors des funérailles, à l'égard des ancêtres d'un lignage ». Evidemment, l'identité chinoise se trouve aujourd'hui particulièrement interrogée par les transformations économiques introduites depuis vingt ans. Les nombreux paysans que l'exode entasse dans les grandes villes (entre 70 et 90 millions au début des années 2000), aux marges de la prospérité du capitalisme, sont particulièrement sensibles au maintien de ces liens communautaires et d'entraides fondés sur la référence aux lignages. Les réseaux de solidarité étendus préservent d'ailleurs les particularismes locaux des campagnes (linguistiques, gastronomiques, rituels, etc.).

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Cependant, les observateurs notent que les comportements des individus ou des familles sont contradictoires et en mutation extrêmement rapide. Les «valeurs confucéennes » qui par exemple imposent le respect des jeunes générations et la prise en charge matérielle des personnes âgées semblent reculer jusque dans les campagnes, notamment en raison des difficultés économiques que la transition vers l'économie de marché occasionne (Thoraval, 1999). De manière générale, le respect de l'autorité publique - autre marque des valeurs « confucéennes » - s'est rétracté autour du politique, souligne Jean-Luc Domenach. 3. Conclusion La Chine constitue l'un des exemples de l'intégration des espaces politiques et culturels mondiaux, sous l'impact de la mondialisation. Celle-ci transforme l'ensemble des réalités régionales et locales. Elle interroge la place de l'Etat-nation, qui est pour de nombreux pays une importation occidentale relativement récente, liée à la colonisation ou aux réactions hostiles à la pénétration occidentale. Celui-ci est aujourd'hui traversé par des réseaux et des flux de toutes natures. Géographes, sociologues et historiens se sont interrogés sur l'émergence de phénomènes planétaires transnationaux (écologie, défense des droits de l'homme, communications globales, etc.) et de régulations mondiales ou continentales (ONU/G8/Union européenne, etc.). Cette émergence d'une ou de plusieurs échelles globales a été vue tant comme un facteur de déstabilisation de l'Etat que comme l'amorce de la constitution d'une «société-monde », préfigurée par l'enchevêtrement des institutions internationales. A l'autre bout du spectre les phénomènes identitaires, les conflits religieux ou ethniques sont vus souvent comme des réactions pures et simples à la mondialisation. En fait, et c'est là un point capital, on constate l'enchevêtrement des logiques qui vont de la réaction politique ou culturelle locale aux logiques politiques ou économiques mondiales. On constate également que les phénomènes de transformation culturelle sont fort complexes. Ils se déroulent sur l'ensemble des échelles à la fois, du local au mondial. Ils procèdent de l'hybridation permanente entre des cultures standardisées et commerciales souvent produites en Occident et des identités anthropologiques et culturelles locales. Les anthropologues et philosophes de la culture rappellent d'ailleurs dans des réflexions sur la mondialisation des cultures, que l'hybridation et la « créolisation » ne sont pas nouvelles. Elles sont historiquement toujours liées aux processus d'unification politiques ou culturels.

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