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FREUD ET LA GUÉRISON

De
218 pages
L'hypothèse centrale de cette recherche questionne comment Freud à opéré un changement conceptuel radical des idées médicales de son époque sur la guérison - la suppression des symptômes -, en proposant un autre sens par l'abandon et le dépassement des notions de norme et de normalité. Ce livre décrit ce changement conceptuel. La guérison est une restitution en tant que retour à l'état supposé antérieur mais aussi une modification concomitante, car elle implique un changement, une reconstruction, reconstruction vers un idéal, jamais complètement atteint.
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FREUD ET LA GUÉRISON
La psychanalyse dans le champ thérapeutique

Collection Études psychanalytiques

La collection Études Psychanalytiques veut proposer un pas de côté et non de plus, en invitant tous ceux que la praxis (théorie et pratique) pousse à écrire, ce, "hors chapelle", hors "école", dans la psychanalyse.

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Roseline HURION, Les crépuscules de l'angoisse, 2000. Gabrielle RUBIN, Les mères trop bonnes, 2000. Françoise MEYER (dir.), Quand la voix prend corps, 2000. Gérard BOUKOBZA, Face au traumatisme, Approche psychanalytique: études et témoignages, 2000. Karinne GUENICHE, L'énigme de la greffe. Le je, de l'hôte à l'autre, 2000. Jean BUISSON, Le test de Bender: une épreuve projective, 2001.

Monique TOT AH

FREUD ET LA GUÉRISON
La psychanalyse dans le champ thérapeutique

Préface d'André GREEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-1056-5

À la mémoire de mon père et de ma mère. Leur souvenir guide toujours mes pas.

"Etre vivant, c'est être fait de mémoire. Si un homme n'est pas fait de mémoire, il n'est fait de rien. " Philip Roth, Patrimoine, Paris Gallimard, 1992

Un livre ne peut s'écrire sans le concours de plusieurs personnes, parmi lesquelles certaines m'ont apporté une aide constante: En Argentine, les maîtres de mon enfance, qui ont éveillé en moi le désir d'apprendre; mes professeurs de l'Université de Buenos Aires; En France, Joyce McDougall, par son écoute attentive et stimulante, si vivante et chaleureuse. Par son encouragement, elle m'a aidé à porter ce travail de bout en bout; André Green, par la qualité de son enseignement dans le cadre de son séminaire, où il nous permet de bénéficier de sa vaste expérience clinique qu'il transmet généreusement; Jean Laplanche, avec qui ce travail a débuté, il y a une dizaine d'années, et qui m'a appris la nécessité et la rigueur dans la lecture des textes, qu'il faut faire travailler, en ne négligeant pas le rapport étroit à la langue originale, De même, je remercie Bertrand Vichyn, critique amical et attentif, qui a pu m'aider à cerner la complexité des termes allemands, en me permettant de saisir, quelque peu, les subtilités de leur sens jusqu'alors obscur. Merci enfin à Frédéric David pour sa patiente relecture du manuscrit. Leurs remarques et propos encourageants m'ont été précieux; Qu'ils trouvent ici le témoignage de ma profonde gratitude.

Guérir, de quoi

Si surprenant que cela puisse paraître, le thème abordé par Monique Totah est pauvrement loti dans la littérature psychanalytique. Je parle, en tout cas, pour la France. Autour des années 60, parler de guérison relevait presque d'une obscénité insupportable. Ceux parmi les psychanalystes qui osaient se proclamer thérapeutes se voyaient taxer de résistance à la psychanalyse. On ne manquait pas de rappeler, dans un fourvoiement interprétatif savamment entretenu, l'idée attribuée à Freud que la guérison était un bénéfice de surcroît de la cure psychanalytique. Il régnait, à l'époque, une séduction démagogique exercée sur la clientèle potentielle des analystes. Il fallait que les éventuels occupants du divan fussent rassurés sur l'impertinence des concepts de santé et de maladie et qu'ils entretiennent, en eux, l'idée qu'une psychanalyse était entreprise essentiellement dans le but d'une connaissance de soi. Et si la cure aboutissait au maintien intégral des symptômes - car il ne manquait pas

d'yen avoir chez les postulants qui ne s'en vantaient pas cette impuissance de l'analyse était accueillie comme un bienfait témoignant de son efficacité puisque, enfin, l'analysant était parvenu au désêtre. Il n'était pas jusqu'au suicide qui ne fût accueilli par l'analyste avec une imperturbable sérénité, qui n'indiquait cependant que sa souveraine indifférence. Reconnaissons que la question n'est pas facile à trancher. Car la notion de guérison est bien liée au modèle médical, dont la grande majorité des analystes reconnaît l'impropriété en ce qui concerne la pensée psychanalytique. Et l'on peut, à bon droit, discuter

sa pertinence. Néanmoins, on a vu les analystes tourner leur veste dès lors que les pouvoirs publics octroyaient quelques privilèges fiscaux aux professions de santé donc exerçant des fonctions thérapeutiques. Les mêmes qui tiraient gloire de leur refus d'adopter le critère de la guérison affluèrent en masse avec enthousiasme et se firent les fervents porte-parole du titre de thérapeutes auquel ils prétendaient maintenant. Il est légitime de se poser des questions sur le concept de guérison en psychanalyse. Guérir, de quoi? Ce qui fonde les raisons d'une demande d'analyse relève-t-il toujours de la maladie? Si, aux débuts de la psychanalyse,

Freud ne doute pas qu'il puisse s'agir de maladies - il
invente même la dénomination de certaines entités

nosologiques comme la névrose obsessionnelle - plus le
temps passe, et plus l'absence de « symptômes» ne suffit pas à dédouaner le tableau clinique d'une référence pathologique. Cependant, avec l'évolution de la psychanalyse apparaissent des entités nouvelles tels les problèmes du caractère ou certaines formes de l'angoisse, qu'il n'est plus possible de faire tenir dans les cadres étroits de la nosologie. Et si l'on pense aux dernières théories des pulsions de Freud, on est amené à poser la question: peut-on guérir de la mort ou même de la vie? En fait, Monique Totah le montre bien, en psychanalyse, on guérit moins qu'on ne se transforme. L'idée de la restitutio ad integrum cède de plus en plus de terrain par rapport à celle d'un remaniement global des rapports entre les diverses instances de la personnalité psychique. En fait, le temps fait évoluer les notions si profondément que, pour un Winnicott, il est préférable qu'un patient acquière ce qui peut le rendre vivant, même au prix de la conservation de certains symptômes, que d'éradiquer ceux-ci en privant le patient de toute vitalité laissant son faux self intact. 8

C'est ce que traduisent les préoccupations contenues dans cet ouvrage, des notions d'appauvrissement ou d'élargissement du moi. En fait, ce qui est surtout important à souligner est le mode par lequel advient la guérison en psychanalyse. Non par suppression suggestive (comme opérait et opère encore l'hypnose qui connaît un regain de faveur) mais par le transfert. Il y a longtemps, la revue Les Temps Modernes devait accueillir un important article de Claude Lévy-Strauss, Le sorcier et sa magie où l'anthropologue malicieux laissait sous-entendre que, après tout, la psychanalyse... Francis Pasche lui répondit dans les mêmes colonnes, lavant le psychanalyste du soupçon de sorcellerie. Mais, pour Lévy-Strauss, tout élève de Mauss qu'il fût, tout affect devait être banni de l'exercice de la compréhension. Heureusement, les anthropologues en sont revenus. Depuis que le transfert fut considéré par Ferenczi dans ses rapports avec l'introjection, la question des obstacles à la guérison est vue sous un angle un peu différent. Car il s'agit maintenant de savoir ce qui empêche ce processus de s'accomplir. Massivité du refoulement non levable, entraînement compulsif dans la répétition, nourrissent les résistances. Certes le patient, puisqu'il entreprend l'analyse, témoigne de son désir de guérir. Freud disait du mélancolique qu'il se comportait comme s'il avait perdu quelque chose, mais qu'en fait, il ne savait pas ce qu'il avait perdu. Je dirai du patient qu'il se comporte comme s'il voulait retrouver sa santé perdue mais qu'il ne sait pas ce qu'il cherche. Quoiqu'il en soit, le rétablissement ne saurait, en aucun cas, être un retour en arrière. Cela n'est pas pour rien que l'on parle de processus psychanalytique, signifiant par là qu'il s'agit d'aller de l'avant. Et qu'est-ce qu'aller de l'avant? Cette progression est liée à la 9

possibilité de reconnaître des liens de plus en plus étendus dans son propre fonctionnement psychique ainsi que les investissements dont ils sont l'objet. Aussi l'opinion largement répandue que la psychanalyse opérerait la guérison par amour doit-elle être nuancée. On ne guérit pas pour obtenir l'amour de l'analyste, mais on guérit bien en transférant ses investissements amoureux et destructeurs sur lui au moyen du transfert, ce qui en permet l'analyse en les rapportant à leurs sources infantiles. Sans doute, ici, l'idée d'analyse complète se présente-t-elle comme un miroir aux alouettes. Il reste aussi beaucoup à comprendre. Ce que l'on invoque en parlant de la magie du mot. Magie du mot ou magie des associations? André Breton ne disait-il pas: « Les mots font l'amour entre eux ». Si le concept de guérison est si difficile à comprendre, c'est bien, à mon avis, par la difficulté qu'il y a à définir la santé lorsqu'il s'agit du psychisme. Winnicott a écrit làdessus des phrases profondes. On dit souvent que le progrès de l'analyse repose sur certaines acquisitions dans la compréhension de soi-même. C'est vite dit et c'est facile à comprendre. Mais en fait, cette image, dans sa simplicité, ne dit rien de ce qui se passe au cours d'une analyse. S'il fallait caractériser la modification, je dirais qu'elle tient essentiellement dans une circulation plus libre entre les pensées, les mots, les affects, qui permet de saisir les relations internes qui gouvernent le discours ainsi que les relations entre l' énonciateur et son destinataire. Chacune renvoie à l'autre. Freud, comme Monique Totah le rappelle, avoua ne jamais avoir été médecin. Cela est vrai et mérite qu'on s'en souvienne. A condition de ne pas en profiter pour faire passer sous le manteau la camelote de son rattachement à la psychologie ou, pire encore, à la 10

philosophie. En affirmant sa non-appartenance au monde médical, il soulignait du même coup l'originalité de l'identité qu'il s'était créée, celle de psychanalyste. Reste quand même à réfléchir sur le sens des transformations opérées par la psychanalyse. Pour Freud, cela tenait essentiellement à l'accès à la sublimation. Cent ans après, nous devons reconnaître que le problème est plus compliqué. J'ai proposé de considérer qu'une des tâches essentielles du psychisme est le travail auquel collaborent l'inconscient et le conscient, qui permet de transformer des fonctions psychiques en objets. Et j'ai proposé d'appeler cela la fonction objectalisante. Il me semble qu'elle est à l'œuvre, aussi bien dans le transfert que dans le dégagement des impasses dans lesquelles le psychisme se trouve embourbé. Beaucoup de voix s'élèvent aujourd'hui pour prendre la défense ou le contre-pied de la proposition selon laquelle l'analyse est une science. Je dirai pour ma part que l'analyse est un mode singulier et unique de connaissance à la recherche d'une reconnaissance. Car le but de l'analyse n'est pas de se connaître mais de se reconnaître, ce qui n'est pas si simple qu'il y paraît. Car ce qui n'est pas de l'ordre du conscient reste toujours une langue étrangère qui, pour être sa langue maternelle, n'en reste pas moins d'acquisition toujours incertaine.
ANDRE GREEN

Il

AVANT-PROPOS,APRÈS-couP
Avoir écrit ce travail en français détient un sens très profond pour moi. Le rapport que j'entretiens avec cette belle langue, partie considérable de ma langue maternelle, et reflet de cette multiplicité de mon identité et appartenance culturelle, traduit aussi mes difficultés à exprimer le mot juste, celui qui pourrait correspondre à ma pensée, et pourrait épouser les subtilités du langage dans ses ultimes formes. Lorsqu'on est loin de son pays d'enfance, et qu'on y revient, après tout un investissement et un effort d'adaptation déployé dans le pays d'accueil, on demeure quand même toujours un étranger. Alors, il reste la langue, celle qu'on habite, et celle par laquelle on est habité, ce pays imaginaire qui constituerait une sorte de retour au corps maternel. Léon et Rébecca Grinberg ont écrit, en guise d'épilogue, dans leur travail intitulé Psychanalyse du migrant et de l'exilé: "Alors, il est évident que, toujours on part, mais que, j.amais, on ne revient. " C'est cette condition d'étranger qui m'a, je crois, obligée à me maintenir avec constance dans un effort de questionnement, car d'emblée rien de mon identité ne m'avait été acquis. Malgré les hésitations, balbutiements et autres erreurs que je ressens encore quand j'essaye de trouver mes mots, la langue française est pour moi le code de tous les codes, le dénominateur commun à tous les voyages de mon histoire familiale. Mais de famille en famille, passons à celle qui est analytique, en nous posant d'emblée une question essentielle:

Qu'en est-il de la vocation soignante, et de notre idéal psychanalytique de guérison? S'agit-il de la sublimation de nos tendances à la réparation, ou bien encore, de la vocation d'un objet à soigner pour survivre? Le désir de guérir, pourrait être, dans cette perspective, un mécanisme affiné de la réparation, mise au service de la sublimation. Bien sûr, la référence à S. Ferenczi, et son article sur Le nourrisson savant, ainsi qu'à Winnicott et ses travaux sur L'utilisation de l'objet, sont vivement présents dans ma pensée, et ont servi d'étayage théorique à mon travail de recherche. Dans le dialogue Freud-Ferenczi, j'ai retrouvé ces mêmes questions, dès l'origine de l'élaboration de la théorie psychanalytique. Grâce à eux, j'ai pu comprendre que le préalable à l'amour-haine, c'est bien la survivance psychique. Winnicott, le clinicien, nous dit que, lorsque l'enfant boit une gorgée du sein, il boit une gorgée du monde. Tout le travail que l'être humain aura à faire, au cours de son existence, sera de veiller sur ses objets internes et externes, et à les maintenir éveillés, vivants et suffisamment bons en lui. Dans ce sens, Winnicott nous dit encore: La destructivité du sujet n'entraîne pas la réponse destructrice de l'objet. Cet écart crée l'objet interne. Autrement dit, la destructivité du sujet se développerait en fonction de la capacité de survivance du bon objet maternel. C'est-à-dire, que l'enfant qui soigne sa mère, ou son objet primaire, lui propose une position "antalgique fI, pour se sauver lui-même. Il me semble que nous avons là un schéma, bien qu'un peu réducteur, du travail que nous faisons: soigner nos objets internes, en découvrant leur véritable origine extérieure. C'est là où le patient nous aide à son tour, dans cet objectif où il peut se sentir luimême vivant, et éveillé dans notre pensée. 14

De là, l'autre enseignement de Winnicott qui a été pour moi, disons-le, pédagogique, c'est sa formulation: Quand je ne peux pas faire de l'analyse, J.efais autre chose. Ce qui signifiait, pour moi, alors: quelle cuisine pourrais-je proposer, au goût de mon patient? Mais aussi, qu'est-ce qui fait l'essence du travail analytique? C'est la question déjà posée par Freud, dès 1890, dans son article Traitement psychique: Qu'est-ce qui fait la nature de la thérapie? Nous avons pu retracer comment le travail vers la guérison est fondé sur l'interprétation et le transfert, qui pourraient aussi, grâce à l'intuition de Winnicott, être définis comme une aire transitionnelle, intermédiaire entre la maladie et la vie réelle, où deux êtres peuvent communiquer ensemble, en mettant en commun leur fonctionnement psychique. Ainsi, l'espace analytique peut être compris comme un espace potentiel, transitionnel; où l'arène du transfert, comme disait Freud, devient aussi une aire de jeu, dont chaque instant définit les règles. C'est à partir de mes premiers pas et contacts avec la souffrance psychique et la maladie mentale, que mes interrogations ont surgi: D'où provient la tristesse? Ainsi, au cours du chemin et des années d'apprentissage, la rencontre avec la pensée de Freud fut un éblouissement, et je n'ai pu que m'interroger encore: Mais Freud, qu'a-til pensé? Qu'a-t-il dit sur cette question de la guérison, celle que nous recherchons, pour nous-mêmes, bien sûr, mais aussi pour ceux qui viennent vers nous avec leur souffrance. Mes premiers rapports avec l'univers médical et psychiatrique en Argentine m'ont fait réaliser le déterminisme psychique de la souffrance dans notre

condition humaine, par contraste avec la plupart de ce que
j'avais appris dans les cours. Je me trouvais dans le 15

paradoxe d'une formation médicale, où l'on était censé soigner, voire guérir, les malades et leur souffrance psychique. Peu de temps après, lors de mes débuts à l'hôpital psychiatrique en France, toutes ces questions persistèrent. J'ai évoqué dans l'introduction de mon travail l'impact qu'avait eu, lors de ma première année d'internat à I'hôpital psychiatrique à Paris, le suivi d'une patiente maniaco-dépressive... Et je me retrouvais encore et toujours, face à un aléatoire, qui était la manifestation d'un déterminisme encore inconnu. Ainsi, l'histoire de cette recherche a été aussi pour moi une guérison, de cette idée incurable, comme le dit si bien J. B Pontalis, et qui m'a permis de repérer, pas à pas, le long cheminement de la pensée de Freud et son parcours théorique. Il a inventé une transition radicale, quelque chose d'autre, au sens de Winnicott, de ce qui prévalait à son époque, et a permis la possibilité d'imaginer une alternative autre, que celle de l'enfermement d'une souffrance dans un seul symptôme. C'était un pas gigantesque, et Freud l'a franchi. J'ai appris aussi comment toute la pensée de Freud est en permanente dialectique et contradiction autocritique, fondée souvent sur des couples d'opposés qui ne se contredisent pas, mais se complètent. Autrement dit, comment toute notion se construit par additions successives d'éléments nouveaux, jusqu'à former un schéma complexe, sans repères de temps.

*
Je voudrais alors reprendre les points de repérage, qui pourraient constituer un plan de mon travail: 16

J'ai fait le choix de délimiter mon sujet à l'œuvre de Freud et sa conception de la guérison, tout en présentant quelques données du débat actuel sur la question de la guérison, la thérapeutique et la psychothérapie, et qui pourraient devenir l'objet d'un développement ultérieur de recherche. Par ailleurs, j'ai essayé de respecter le déroulement de la pensée de Freud, de ne pas user de l'anachronisme, en évitant de faire usage, à une époque donnée, de concepts qui seraient ultérieurs. Quand Freud abandonne 1'hypnose et la suggestion, pour la libre association, il rend sa liberté à la parole du patient, parole qui sera ainsi relancée chaque fois plus loin. Il comprendra bien vite que la suppression du symptôme n'est pas la guérison. En effet, nous retrouvons cette idée dans son récit sur Miss Lucy R., dès 1895, lorsqu'il constatait avoir remplacé un symptôme (l'odeur de l'entremets brûlé) par un autre (l'odeur de fumée du cigare). Sa conception stoïque de la guérison apparaît cette même année dans ses mots à "Elisabeth von R. " : Transformer votre misère hystérique en malheur banal, c'est-à-dire, rendre la vie vivable, supportable, et envisager la guérison comme étant le projet d'une transformation par rapport à une souffrance. Ainsi commence alors le long parcours sur cette question, dans la pensée de Freud, qui part de la suppression du symptôme, pour aboutir à l'élargissement du moi. La notion de guérison a plusieurs points de vue, dont l'économique est le plus important: il s'agit de l'équilibre nouveau des forces pulsionnelles. Une des approches de la pensée de Freud, c'est que la normalité est une acception qui n'a pas de place. Ceci est un fil continu dans sa pensée: la différence entre 17

l'individu estimé sain et celui malade n'est que quantitative, c'est-à-dire, conçue comme une différence de mesure de l'énergie pulsionnelle, aussi bien que comme une participation de l'affect qui l'exprime sur le plan psychique. Nous en venons alors au facteur quantitatif, c'est-à-dire à la composante sexuelle de la vie psychique; à la force des pulsions selon le modèle économique, constituée du degré d'énergie d'investissement que les produits névrotiques attirent vers eux. Facteur quantitatif, constitution, force des pulsions, roc du biologique. Autant de termes, qui permettent de comprendre que la guérison pour Freud est liée indissociablement au travail de civilisation, et à la maîtrise des pulsions. Nous pourrions l'appeler: deuxième refoulement, c'est-à-dire, la correction d'un refoulement défectueux; mais aussi tâche de culture, comme le rappelait Nathalie Zaltzmann : la Kultur Arbeit. En 1917, Freud nous dit que c'est de la quantité de libido et de la possibilité de la satisfaire que dépend la névrose. Le processus psychanalytique est donc aussi une levée des inhibitions, un travail de libération, qui oscille entre répression et remise sur la scène du sexuel; autrement dit, dans l'étemeljeu du désir et de sa défense. À la fin de sa vie, en 1938, sa position sur ce sujet n'a pas varié. Il rappelle l'importance de dysharmonies quantitatives des pulsions: En effet, Dieu combat ici aux côtés des plus forts bataillons. Ainsi, le processus vers la guérison sera le lieu de la découverte de la distribution de la libido aux objets, afin de l'attirer dans le transfert, et la mettre à la disposition du moi, ce qui permettrait qu'advienne l'élargissement du moi. De même, comme j'ai tenté de le montrer dans mon travail, nous pourrions ajouter encore une dualité, pour la

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notion de guérison, qui hésite entre la restitution, et la modification. La notion de guérison est restitutive, car elle vise à rétablir les fonctions du moi, par la correction d'un refoulement défectueux. Elle est aussi modificatrice, car en rendant la libido disponible au moi, elle crée un nouvel équilibre par son élargissement. En outre, j'ai essayé de montrer que le travail sur la guérison implique la question du Neben, de l'à-côté, à l'image même d'une asymptote envers l'idéal de guérison. Mais ce qui est à côté, en réalité, comme nous l'apprenons dans notre expérience clinique, se trouve au centre. En effet, ce dont parle le patient n'est pas souvent ce qui le "travaille" vraiment. Bénéfice secondaire, effet secondaire, gain à côté\ le Neben Gewinn, c'est ce que nous voyons dans l'épanouissement du patient en analyse, et toujours à la condition d'une conduite rigoureuse de la cure. Le processus de guérison s'arrête quand l'analyse ne marche pas, à l'image même d'une bicyclette, qui tombe quand elle s'arrête, surtout si on ne la tient pas avec deux pieds fermes. Mais ce processus de guérison est aussi indissociable de l'altérité, la relation humaine à l'autre, le transfert où surgit l'amour. C'est-à-dire, aimer son analyste et renoncer à son symptôme, aimer bien son patient sans pour autant vouloir son bien à tout prix, et accepter qu'il y ait quelque chose de vivant en chacun. Et, comme le rappelle H. Searles, en nous donnant l'occasion de les penser hors de nous, vivants et différents, en sollicitant notre pensée à les réfléchir vivants, nos patients nous soignent à leur tour. La guérison par amour, c'est le concept du transfert, toujours basé sur l'interprétation qui
I Ou gain marginal, selon la traduction des OCF-PUF.

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relance la perlaboration, le Durcharbeiten, ou travail qui perce, ce qui auparavant était réputé comme impossible à traverser. C'est bien du destin du transfert que dépendra l'issue de la thérapie. Par la suite, c'est sa trajectoire qui pourrait permettre l'accès à une vie plus créatrice et moins invalidante. À partir du texte de Ferenczi de 1912, intitulé La définition de la notion d'introjection, où l'auteur complète la perspective de l'élargissement du moi, on note qu'il était dû cette fois-ci, à l'inclusion d'un objet d'amour dans le moi, par le mécanisme de l'introjection. Il nous faudrait ajouter que c'est l'objet qui s'insère dans le moi. On peut alors réaliser que tout amour objectaI, tout transfert sur un objet, induirait l'élargissement du moi, notion clé de la guérison pour Freud. Par exemple, quand Freud écrit à Ferenczi: J'ai réussi là où le paranoïaque échoue..., il s'agit bien de l'incapacité du paranoïaque à laisser s'insérer l'objet, et à l'inclure dans le moi, puisqu'il le rejette, dans son mouvement de projection. Enfin, et pour conclure provisoirement, je ne sais si j'ai pu montrer ce que j'espérais pouvoir atteindre, mais je voudrais emprunter une idée à Albert Cohen, pour y ajouter le complément nécessaire, qui me permettrait de la faire mienne. Elle concerne l'inachèvement de toute œuvre: L'autre jour, je relisais des pages de Belle du Seigneur, et il me venait une telle envie d'en remettre, d'en remettre sans fin. Trop tard. Hélas, un livre n'est jamais terminé. Et j'aimerais ajouter: tant que l'on n'a pas trouvé les mots qui lui manquent.

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REMARQUES

D'INTRODUCTION

La guérison ou la perte d'une illusion Par un jour froid d'hiver, des porcs-épies en compagnie, se serraient très près les uns des autres pour se préserver, grâce à leur chaleur réciproque, de périr de froid. Bientôt, cependant, ils sentirent leurs piquants réciproques, ce qui de nouveau les éloigna les uns des autres. Mais lorsque le besoin de réchauffement les amena de nouveau à se rapprocher, ce second mal se répéta, si bien qu'ils furent ballottés entre deux souffrances jusqu'à ce qu'ils aient finalement trouvé une distance moyenne leur permettant de tenir au mieux 1. Cette parabole de Schopenhauer nous montre bien l'épreuve inhérente à toute existence, celle d'être ballottés entre deux souffrances, et accentue l'idée que toute tentative de concevoir une vie sans souffrance reste idéale et utopique... Est-ce le choix le moins mauvais entre deux souffrances? S'agit-il du problème de la bonne distance, somme toute, si difficile à trouver? À ce sujet, un couplet bien connu d'une complainte argentine me vient à l'esprit: (...) pourquoi j'ai mal si je reste, mais je meurs si je m'en vais... Cet ouvrage est né d'une question, évidente et banale peut-être, qui s'est posée au cours de la rencontre avec une patiente suivie en milieu hospitalier psychiatrique. Cette patiente présentait une psychose maniaco-dépressive
]

Schopenhauer, cité par Freud, in « Psychologie des masses et analyse du moi », in OCF-P Vol. XVI, Paris, PUF, 1991, p. 39.