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FREUD L'ANTISEMITISME ET LA LANGUE-MERE

De
256 pages
La langue des Hébreux, le pouvoir évocateur des images araméennes, intraduisibles dans la langue-culture grecque, auraient gardé pour l'Occident judéo-chrétien, la force surdéterminante de la langue-mère de l'origine. Pourquoi le discours Race et Culture, prononcé par Claude Lévi-Strauss à l'Unesco en 1971, fit-il un tel scandale ? regard rapproché visant à investiguer la place de la phylogenèses dans la langue maternelle au regard de la langue étrangère
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Freud, l'antisémitisme et la langue-mère

Les droits patrimoniaux d'auteur s cet ouvrage seront versés à l'AFMA. Association pour la Foniation de la Mémoire d'Auschwitz, 17 rue ]01.ffroy l'Asnier, 75004 Paris.

@ L' Harmattan,

1999

ISBN:

2-7384-8127-2

Sabine Raillard

Freud, l'antisémitisme et la langue-mère
Le désir du sacré

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Psychanalyse et Civilisations dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.

Dernières parutions

L'espace africain. Double regard d'un psychanalyste occidental et d'un dramaturge africain, CLAUDEBRODEUR. Bisexualité et littérature. Autour de D.H. Lawrence et de Virginia Woolf, FREDERICMONNEYRON. De la culture à la pulsion, JOEL BJRMAN. Les névroses toxiques et traumatiques, DAVID MALDAVSKY. La symbolique de l'acte criminel. Une approche psychanalytique, F.z.E. BENCHEIKH. Psychanalyse et société postmoderne, ROLANDBRUNNER. Les aléas de la confiance, ADAM FRANCKTYAR. Le masculin, HORACIOAMIGORENAET FREDERICMONNEYRON(eds). Don Juan et Hamlet. Une étude psychanalytique. A. LEFEVRE Les nouvelles figures métapsychologiques de Nicolas Abraham et Maria Torok, FABIO LANDA. Bela Grunberger. Un psychanalyste dans le siècle, COLLECTIF. Névrose ou psychose..., MARIE-NoËLLE DANJOU. La sexualité dans les sciences humaines, MARIA ANDREA LOYOLA. Psychanalyse et décolonisation, Hommage à Octave Mannoni, ANNY
COMBRICHON (ED).

Suicide et Culture, ADAM KISS (ED).

A Léonor, 13 février 1975

-t

mai 1998, mémoire et tendresse.

A Paul ENOCH t, Professeur de Phonétique à l'Université de Jérusalem, qui un été 66, des hauteurs de Grenoble, me transmit le respect de l'eau de la rivière qui coule à travers la mémoire des enfants du silence secrètement passés à travers la nuit du Vercors. A Antoine SANCHEZ, enfant de la guerre d'Espagne, orphelin de Mauthausen, héritier de la Nation. Pupille pour tous et pour chacun.

Avant-Propos

Au printemps 1997, au terme d'une matinée de travail au Cefisem du Bourget, IUFM de la Seine Saint-Denis, avec des étudiants auprès desquels j'avais été invitée à exposer mes réflexions sur les liens entre la langue de l'origine et la pédagogie des langues étrangères, une étudiante m'interrogea pour savoir si l'enfant avait une demande métaphysique. Ma réponse précéda ma pensée, je m'entendis avec surprise lui proposer la lecture des Théories Sexuelles Infantiles de Freud en ajoutant que si un psychanalyste écrivait un texte pour répondre à sa question, il ne dirait rien d'autre que Freud. La question de la curiosité infantile m'interpelait depuis longtemps en référence au désir d'apprendre et à l'immense bonheur que rencontrent les tout petits dans les jeux de langage lorsque l'adulte leur raconte des histoires. Face aux enfants originaires du Tiers Monde des banlieues défavorisées à majorité maghrebine en qui je voyais des victimes d'un malentendu éducatif, j'avais toujours été convaincue que leur malaise était en partie consécutif à une laïcité mal explicitée, mal comprise par les enseignants, mal appliquée, mal adaptée à leur culture d'origine. J'avais le sentiment que la représentation démodée d'un anticléraclisme périmé était à repenser en termes d'anthropologie et de non-directivité pédagogique en matière de langage. Héritage de la Troisième République, la laïcité telle qu'elle apparaît dans les mentalités et les discours sur l'éducation, était pour moi la cause de beaucoup de colère, de violences raciales, d'exclusion, de non-écoute du voisin tant chez les

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jeunes que chez les enseignants, l'affaire du voile dans les collèges ayarit servi d'abcès de fixation, et pour moi, de preuve à conviction. Convaincue que nous, enseignants et chercheurs, n'avions pas su faire évoluer le concept de laïcité à l'intérieur du système éducatif, dans le sens d'une écoute généralisée de la parole de nos élèves, convaincue depuis les années 68, que nous n'avions pas su entendre une demande de la part des jeunes eu égard à l'origine, la tradition, la culture et les religions en contact, j'avais publiquement proclamé ma position pour prendre la défense de ces jeunes filles dont j'admirais la révolte frondeuse et dont j'enviais le courage. C'est ainsi que, talonnée par la question de cette étudiante, contemplant le vide éducatif, culturel, épistémologique et bibliographique liant la question de la langue de l'origine, de la sexualité infantile et celle de la religion, je décidai de tenter de proposer ma réflexion sur ce thème. Ma confrontation au discours analytique associée à la parole et au langage des enfants étrangers scolarisés m'ont dicté ce texte. Ma longue expérience professionnelle d'enseignement du français aux étrangers et de formation des maîtres français et étrangers m'avait appris depuis longtemps à entendre le manque des êtres parlants dans la langue reçue à la naissance, par conséquent à entendre leur demande inconsciente sur la question de l'origine dans les pratiques ludiques de jeux de langage propres à la pédagogie non-directive de la langue étrangère. Mon expérience d'enfant dans des établissements français à l'étranger, en terre d'Islam, revenait sans difficulté pour me proposer des réponses, il ne me restait plus qu'à faire parler mon biliguisme culturel inconscient dont j'avais jusqu'alors négligé l'importance, à cause tout simplement de son évidence. Il avait fallu l'affaire du voile pour me souvenir que moi aussi, petite fille, j'avais été une étrangère, en terre étrangère, refusant de mettre un foulard sur la tête quand l'usage social l'imposait. Avocate depuis plus de vingt ans de ces enfants oubliés par l'histoire et méconnus par notre système éducatif, je dédie mon texte à cette étudiante du Bourget, à ses collègues, à leurs futurs élèves, et à tous ceux qui comprennent ce que veut dire ana baLladi. Je le dédie surtout à ceux et celles qui ont envient d'apprendre à le dire. Ce texte est ma contribution au devoir de mémoire, auquel tous ceux qui ont grandi pendant la seconde guerre mondiale, ressentent

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la nécessité de participer, pour dire que lorsque le crime est devenu la règle du jeu, il envahit la quotidienneté, obscurcit le jugement et la pensée au point de générer parfois chez l'enfant-témoin un réveil du coeur dans un refus absolu de conformité à la loi du plus fort, c'està-dire la loi de l'adulte. L'enfant sait tout, il résiste, il étouffe sa voix, il ne comprend rien, il dit non mais il ne sait pas à quoi il dit non. Les enfants des banlieues disent non, ils cassent, ils hurlent un refus et nous sommes sourds, impuissants à décoder leur appel, tonitruant cri de santé, écho sans précédent d'une mémoire du trauma qui, frappé par l'Occident Chrétien, révéla au monde que le fruit du travail de l'homme peut être la barbarie la plus extrême. En nous assénant leur savoir informé sur le racisme, la haine, la tricherie que nous leur transmettons avec notre mentalité soi-disant d'adulte et nos valeurs dites républicaines, ils rejettent cette chose publique que nous appelons démocratie car ils y voient un leurre. Leurs actes sont des prises de parole fondées, leur langage des outils d'expression parfaitement fonctionnels mais nous refusons d'en entendre la teneur pour non-conformité à notre norme. Leur action permet de supposer l'existence en eux d'un principe parfaitement organisé, inscrit sur le mode d'opposition de ce qui les divise et de ce qui les unit, sûrement ce que Françoise Dolto appelait "la vitalité sacréel If, source de leur question métaphysique. Réaction pulsionnelle, éthique presque, qui dit en même temps, une chose et son contraire, c'est-à-dire comme le rêve, un voeu qu'ils formulent à notre encontre, un désir qui parle au nom d'une demande d'amour et de justice, une demande d'ordre et d'autorité, une demande d'un Père, bref une demande éducative. Leurs réponses au monde que nous leur offrons témoignent pour ce qui a toujours rassemblé les hommes, de la nécessité de la violence comme principe organisateur du fondement des sociétés et des croyances collectives. Nous en étudions les théories dans nos universités, ils les appliquent sans les connaître car leurs lois sont naturelles et qu'ils ont envie d'aller à l'Université de la Vie. Leurs actes dits délinquants constituent le mode moderne, intelligent, trop efficace pour nos yeux timorés, d'épinglage de notre délinquance, celle qu'ils repèrent dans nos
1Françoise DOLTO Dialogues québécois p. 129 Seuil 1987

Il

discours et dans notre inertie, plus exactement dans notre laisserfaire, c'est-à4ir~ans nos défaillances à l'égard de ce qui ressortit à la Loi et aux Droits de l'Enfant, au respect et à l'éducation. La violence des jeunes est un appel à l'autorité publique, rappel aux éducateurs et aux politiques que la France est un état de droit et que leurs droits sont les nôtres. La voix des enfants est une incitation à promener sur le socio-poIitique le regard de la psychanalyse et de _____ l'amour..

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INTRODUCTION

Une quête de l'origine
When J am a man, then J shall be a hunter When J am a man, then J shall be a harpooner When J am a man, J shall be a carpenter When J am a man, then J shall be a canoe-builder When J am a man, then J shall be an artisan Oh Father! ya ha ha ha

Freud et les gens en bonne santé En 1930, Freud sur ses vieux jours, raconte comment le travail de toute sa vie a été orienté vers un seul but, déduire et deviner comment est construit l'appareil posé au service des activités psychiques. Son objectif était d'édifier une science de l'âme qui permette de comprendre les processus normaux aussi bien que pathologiques à partir de l'observation des forces qui agissent ensemble ou s'opposent à l'intérieur de ce système. L'approche psychanalytique prend en considération les discours de patients qui se soumettent à un travail de parole vers un retour aux souvenirs d'enfance. Ainsi se reconstruit une histoire qui permet au patient de retrouver dans son passé, les lieux de mémoire

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langagiers où une mauvaise rencontre a pu se produire dans un rendez-vous manqué, cause des dégats que l'analyse tente de repérer. L'usage n'est pas fréquent de fonder des conclusions pour la théorie psychanalytique sur l'observation de sujets en apparence heureux ou sans histoire. Les mots d'enfants dits normaux, paroles en situation adressées à des parents, frères, soeurs, éducateurs, amis, inconnus, laissent entrevoir qu'une partie du message freudien est restée en friche. Si la vocation du psychanalyste est l'investigation des processus normaux qui régissent le psychisme, une hypothèse peut être posée au départ, selon laquelle il doit être possible de percevoir dans les questions des enfants et dans les productions collectives que sont les croyances, une quête de sens, aspiration existentielle qui ne s'entend pas, parole dont l'inquiétude est à décrypter. La perspective pédagogique n'est donc pas étrangère au propos présent, elle sous-tend un désir de compréhension et de transmission. Si l'adulte n'entend pas, c'est parce que l'enfant est un petit chercheur qui s'étonne de ce que l'adulte prend pour des évidences. L'enfant veut en savoir plus, il ne sait pas qu'il sait tout mais ne possède pas les outils requis pour le faire savoir. Son drame n'est cependant pas là. Il ne sait pas que l'adulte, conditionné par l'éducation, sa langue et sa culture, a perdu le regard candide qui permet de poser les bonnes questions, ces questions dites idiotes, qui contiennent tout le savoir du monde. "Pourquoi il pleut, pourquoi la soupe est verte, pourquoi c'est l'été, pourquoi Bon Papa est mort, dis Papa, c'est quoi un sang-papier, pourquoi tu pleures, Maman?" Questions qui signifient à l'insu de l'enfant, "pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien? Partant du principe que derrière la question d'enfant la plus anodine se cache la vérité d'un questionnement fondamental, il s'agira de voir comment les croyances collectives émanent des croyances individuelles, pour rejoindre le désir que Freud appela libido, lisible dans les rêves. Mais l'essentiel de ce questionnement portera sur un désir intégré au psychisme et à la pulsion, que les religions en tant que productions collectives appelent Dieu, et que nous nommons "le désir du sacré", désir de surmonter la nature humaine, désir exprimé par toutes les sociétés et religions depuis l'aube de l'humanité comme volonté d'être plus grand que soi-même

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pour surmonter la mort par la croyance en l'éternité, l'au-delà, Dieu. La vérité qui parle chez les enfants, comparable parfois à celle des fous et des saints, s'oppose à la banalité du mal, à la parole des tortionnaires, des monarques, des hommes ordinaires, avides d'idées et de prestige, qui refusent d'en entendre la teneur pour nonconformité à la norme de la soumission. La parole enfantine indique efficacement que le principe organisateur de la division de l'homme en est aussi le principe unificateur que nous refusons puisque la vérité des mots d'enfants, nous assourdit par la simplicité de ses formulations. L'éthique pulsionnelle de ces actes-mots est celle du rêve mais nous avons désappris à rêver éveillés. Les mots d'enfants parlent au nom de l'amour et de la justice, ils portent accusation contre le malaise dans la civilisation. Les réactions au monde qui sont offertes par l'histoire des hommes et celles des peuples, l'histoire de l'art et celle des religions, l'histoire des sciences et celle de l'humanité, témoignent pour ce qui a toujours rassemblé les hommes, de la signification de la violence dans le questionnement organisateur que les sociétés posent sur ellesmêmes. Les livres pleurent dans les bibliothèques, les idées hurlent dans les musées et les monuments sacrés, les théories en sont exposées dans les universités, les enfants les appliquent sans les connaître car leurs lois sont naturelles et qu'ils ont envie de lire le livre de l'Univers et non d'être enfermés au Musée de la Conservation de l'Horreur. Le désir do chercheur, une croyance Adoptant une méthodologie qui inverse la démarche de Freud, chercheur en pathologie, il s'agira dans l'observation des pratiques de l'ordinaire de repérer le langage qui s'oublie et passe inaperçu parce qu'il tisse la vie et enchaîne les actes. Les nouvelles violences jeunes ont constitué une invitation, sur le modèle freudien, à une investigation qui, remontant aux sources les plus anciennes de l'enfance, mène à l'acquisition du langage et à sa transmission, et endeça à une interrogation très lointaine sur l'histoire de l'humanité pour tenter de comprendre pourquoi, depuis la nuit des temps, les hommes se sont réunis pour surmonter ensemble leur violence initiale et essayer de réussir à cohabiter dans des croyances

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communes, à un idéal, une conviction, des mythes, des dieux, des écritures sacrées, des religfons? Peut-être une certaine idée de l'homme? Une espérànce? Le bonheur? Le respect? Nostalgie du père, dit Freud, les hommes cherchent indubitablement, une réponse à la conscience du mal et à la souffrance existentielle afférente. Qu'est-ce que le besoin présent dans toutes les sociétés de créer des religions, "propriété commune des biens intellectuels et émotionnels", selon Freud sinon une quête de sens, c'est-à-dire une mise en fonction des mécanismes inconscients dans une dynamique langagière et sociale, productrice de sens. Ce besoin est la manifestation la plus spectaculaire de la certitude du désir, ressenti comme une force contraignante qui impose aux hommes de créer collectivement des liens rendant compte de leurs exigences pulsionnelles et de la nécessité d'une maîtrise, justifiant ainsi leur invention d'un même Dieu-créateur pour tous. La démarche présente est fondée sur l'analogie freudienne entre la curiosité de l'enfant, le désir de l'homme de science et le désir de l'inventeur de religion, liée à une dimension qualifiée d'émotionnelle par conséquent qui ressortit à l'enfance, aux souvenirs non remémorables de chacun, aux souvenirs non remémorables de l'humanité naissante aux prises avec les éléments naturels, la peur du feu et son extinction, mais également sa quête et sa conservation. On peut nommer ce désir "désir du chercheur", mais on peut aussi l'intégrer à une dynamique d'amour, amour à double face exprimant dangeureusement une chose et son contraire. Il n'est pas possible d'oblitérer l'évidence devant laquelle se trouvent les biographes des grands savants tels que furent Galilée, Kepler, Newton pour qui les recherches en mathématiques et en physique étaient accompagnées d'une quête métaphysique. Galilée mis à mal par le Saint-Office, Kepler et sa démonstration par le nombre trois de la Sainte Trinité, Newton, lecteur de Maïmonide, consacrant un tiers de son travail à la théologie ésotérique en vue de découvrir le code secret de la Bible, tâche pour laquelle il avait appris l'hébreu. De l'émotion à la vitalité sacrée, de la quête du sacré à la guerre sainte, l'histoire de l'humanité raconte le destin pulsionnel des hommes. Le désir du chercheur remonte à des phénomènes de croyance infantiles liés à la période pré-langagière, dûs au fait que l'enfant

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vient au monde sans le langage, donc sans inconscient. L'extériorité du symbolique touche l'être parlant au plus profond de lui-même à travers les marques de l'idiolecte maternel à partir duquel son psychisme s'est structuré. La manière dont s'est établie pour lui, l'appropriation de sa langue, déterminera son être et sa vie. A la base de ce travail, se trouve donc la croyance qu'il existe une pulsion du sacré, aspiration mystique née de la rencontre oedipienne de l'enfant avec sa curiosité sexuelle. La question du langage des mots et l'insatisfaction devant l'inadéquation des. réponses donne libre cours à une pulsion du sacré, pulsion de vie, intuition mystérieuse de ce qui traverse l'homme et le fait humain et non point bête. Il s'agit ici donc de partir du comment et de ce sur quoi se fonde l'aspiration mystique, le rapport au mystérieux qui sommeille en tout enfant, et l'amène à aimer les histoires qui lui parlent de lui dans ce que Freud appelle les motions tendres et qui lui disent ce qu'il ressent sans pouvoir le dire parce qu'il voit que la vie n'est pas si rose. Le matériel de départ sur lequel s'appuie la réflexion proposée ici provient de plusieurs sources: d'une part, l'écoute des mots d'enfants recueillis à la volée, au hasard de la vie quotidienne, d'autre part, les réponses ou non-réponses du monde adulte. La psychanalyse peut dire quelquechose de l'énergie investie par l'enfant dans l'espace qu'il explore entre question et réponse/non-réponse. Les exemples, recueillis au hasard des situations, seront mis en relation avec les constructions collectives élaborées par les cultures, les mythes de leur temps, les civilisations disparues, leurs écritures sacrées, leurs contes et légendes, leur histoire. Il s'agira de tenter une lecture des phénomènes de croyances collectives pour cerner comment, depuis l'aube de l'humanité, les sociétés se sont organisées pour survivre et autour de quoi l'idée de pouvoir réunit, divise, fonde les groupes, déchaîne les passions et les querelles, désigne un bouc émissaire, des démons, un chef, un père, un Dieu mais qui ramène toujours à la question de la transmission de la vie et de la mort. L'interrogation du partage du pouvoir traverse les groupes, elle traverse l'histoire de la pensée, elle est une production collective incùnsciente de ce que disent les légendes, les mythes, les contes, les institutions sociales, les sociétés, les cultes, la vie au quotidien, tous issus finalement des rêves. L'interrogation de la transmission du pouvoir du père au fils

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traverse le chercheur qui veut découvrir les lois de la Matière, lois du langage, lois qui régissent le monde, lois qui régissent le psychisme, lois qui structurent l'inconscient. Le désir inconscient de maîtrise de ces lois livre l'inquiétude éternelle de savoir qui est le maître de

l'héritage patrimonial dont l'humanité est légataire.

.

Mythes anciens ou mythes modernes, tout revient à la question de l'acquisition du langage et de sa transmission qui mènent l'enfant à poser sa question sur la différence des sexes dans sa corrélation avec l'origine de la vie. La question du sujet sera donc toujours abordée à travers ce qui le détermine, le langage en tant qu'il vient de quelque part et de très loin, à l'insu de la mère et de l'enfant, à l'insu des éducateurs et des institutions, langage qui associe dans l'interrogation existentielle de tout un chacun, le langage du corps doué de la capacité à aimer et à se reproduire, langage qui ne s'apprend pas, et le langage des mots qui doit s'acquérir. La question du sujet sera à la fois un questionnement sur la mort en tant que radicalité de l'arrachement constitué par le renoncement à l'inceste,. mais aussi un questionnement sur l'héritage phylogénétique universel de l'outil de parole enseigné par la philologie. Sexualité infantile, mutisme des mots L'invisibilité de l'origine phylogénétique du sens des mots caché dans la mémoire phylogénétique du langage articulé, serait à l'origine de toutes les dissensions. Nier la sémantique universelle enseignée par la philologie, en tant que partie prenante de la surdétermination du sujet par le langage, ressortirait à la démarche consistant à nier la sexualité infantile. Les mots, les langues, les usages sociaux, les grammaires, le tutoiement, le vouvoiement, leurs emplois, sont des créations forgées par l'homme. Mais le forgeron du langage est un être social tout autant que singulier et ce, non seulement en synchronie mais en diachronie. Le sujet de l'inconscient est un héritier des peuples, des langues et des cultures. La dynamique du désir est à l'oeuvre dans les processus interactifs d'appropriation de la langue, des langues étrangères, dialectique du dire et de l'agir où la création langagière fait surgir la nécessité d'un créateur. La question de l'humanité a toujours été de se demander qui est le créateur, question actualisée par les civilisations et les

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langues-cultures dans l'invention des cosmogonies, des dieux, de la Providence. Le monothéisme est une réponse tardive à cette problèmatique. La réflexion est fondée sur la question suivante: que cherche l'enfant avec ses pourquoi? A qui adresse+il ses élucubrations dont les réponses qu'il obtient des adultes ne semblent pas l'intéresser, questions posées comme si seuls, l'émotion et le rythme, peut-être l'intonation, la mélodie de la voix comptaient pour lui? Quelle est la nature des choses sur lesquelles portent ses opérations de pensée pour susciter le renchérissement de ses questions? Quelles réponses l'enfant attend-il de l'adulte? Quelles réponses offre-t-il dans ses réactions spontanées aux sollicitations adultes, spontanéité qu'il perd en grandissant, cette perte devant être interrogée comme une réponse élaborée à la répression éducative. Ainsi, le mythe de l'adulte devient-il pour l'enfant, mythe du tout-puissant, mythe du divin, la structuration de l'inconscient de l'enfant s'opèrant dans l'entre-deux spatial et phonique des questions-réponses. Partant de l'approche freudienne de la curiosité sexuelle de l'enfant, il s'agirait de corréler l'étude de cette curiosité à la question du sacré, c'est-à. dire l'inconnue sur l'origine de la vie et à la mort. La langue de l'origine désigne ce qui, pour chaque être humain, renvoie à un savoir énigmatique, mystérieux, corporel, affectif, érotique, libidinal, familial, ethnique, social, traditionnel qui véhicule, à l'insu de tout être parlant, l'histoire de sa naissance, de son développement subjectif, de sa généalogie, de sa culture de naissance, de sa place dans la société, dans le monde, dans l'univers. "Que les hommes soient d'abord des hommes et ensuite seulement les membres d'une caste ou les titutaires d'une généalogie, cela veut dire qu'ils n'appartiennent plus à leur appartenance. Cette irréductibilité de l'individu à son rang, à son statut, à sa communauté, à sa nation, à son extraction ou à son lignage, c'est la liberte/2". La langue de l'origine est, en premier lieu, celle de la sexualité enfantine dans sa relation avec la mère et l'éducation, matériau exprimant donc une totale dépendance qui fonde la recherche freudienne du désir dans la parole. A ce titre, le parler de
2 Alain F1NKIELKRAUT L'humanité perdue p. 43 Seuil 1996.

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l'origine est celui des grands-parents, de la culture qui présida aux alliances, à la naissance de l'enfant, à sa nomination. C'est celui de l'histoire du sujet dans sa découverte de l'amour, de la haine, de l'ignorance, de la peur, qui conduit au désir de vengeance et à sa peur, par conséquent à la déresponsabilisation et la déculpabilisation consistant à s'en remettre aux doctrines et aux religions. C'est la langue inconsciente du corps dans les us et les coutumes, langue du rapport aux lois et à la Loi, langue invisible des croyances et des mythes, celle de la religion traditionnelle dont les textes imprègnent la langue-culture, la littérature, les monuments, les institutions, les fêtes, les danses. La langue de l'origine, c'est surtout celle de l'inconscient maternel pris dans son idiolecte, sa voix, ses inflexions, ses habitudes langagières, les liens et les ruptures privilégiés qu'elle établit à son insu entre énoncés et situations. Ecouter l'enfant, c'est donc écouter comment il a construit son propre idiolecte avec et contre les habitudes langagières de son entourage immédiat. Ecouter l'enfant, transmettre etJou enseigner la langue maternelle, scolaire ou étrangère, être avec les enfants, les éduquer, est donc pour chacun apprendre à faire taire les silences construits en chacun par l'éducation, c'est affronter l'histoire du refoulement des signifiants tabous dans son éducation, sa culture, à une époque donnée, c'est affronter la transmission des mots porteurs de mythes, c'est-à-dire des modèles. C'est affronter l'évolution "mystérieuse" des racines philologiques porteuses de sens. Parmi les questionnements sur le sens, il s'agira de repérer le point où l'enfant, se posant à lui-même et à ses parents la question de sa naissance, découvre que l'adulte ne sait pas dire je ne sais pas. Un premier rendez-vous est manqué là par l'enfant qui ne peut accepter ou comprendre qu'il y ait des questions sans réponses. D'où vient-il lui, d'où viennent les mots, où était-il avant sa naissance, pourquoi faut-il être deux pour faire un seul, qui plus est d'un seul sexe prédéterminé, comment on fait un enfant, un mot. Confronté à la différence des sexes avec les autres enfants, c'est la vraie question qu'il ne pose pas qui reste sans réponse: pourquoi je suis un garçon, pourquoi je suis une fille, question dont la non-réponse déclenche chez lui quelque chose d'un étonnement, d'une illusion ou d'un refus de s'illusionner sur ce pseudo-savoir parental. A la question, quelle

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chez lui quelque chose d'un étonnement, d'une illusion ou d'un refus de s'illusionner sur ce pseudo-savoir parental. A la question, quelle réponse peut-il obtenir si ce n'est un c'est comme ça, déclencheur chez lui de la réplique immédiate: et pourquoi c'est comme ça? La psychanalyse post-freudienne a répondu à cette question en disant que la petite fille souffre du penisneid, l'absence de pénis dont elle accuse sa mère. Mais la question du pénisneid en cacherait une autre, relative à une absence plus dramatique encore, parce que relative au langage lui-même, en tant qu'il ne peut rendre compte de l'origine de la vie et de son pourquoi puisqu'il n'existe pas, selon Freud, de représentation de la mort dans l'inconscient. Cette absence a été expérimentée par le nouveau-né dans la première disparition de la mère qui s'en va avec l'aliment premier du sein mais beaucoup plus grave pour l'être parlant en devenir, qui s'en va avec un autre, en emportant sa voix, aliment de la transmission de l'au-delà de l'animalité, le langage. Privé de langage, une tristesse infinie l'envahit, plus grave pour sa survie que la privation de nourriture. La pulsion auditive est ainsi la plus essentielle. Il s'agira de poser une problèmatique sous-jacente à la position de l'enfant, à savoir que c'est la non-réponse à la question qu'il ne sait pas poser dans son pourquoi c'est comme ça, que s'installe un questionnement, une curiosité faite d'espoir et d'inquiétude constitutive de son désir d'apprendre, de son désir tout court, répétition de la première grande désillusion vécue dans un silence du langage, vécue dans le déclenchement de quelque chose qui n'est rien d'autre que la naissance de l'espoir, pulsion de vie, pulsion de comprendre, pulsion d'apprendre. Où j'étais avant? Émoi qui produit pour l'enfant une rencontre avec ce que nous nommons ici le sacré, dans une intuition mystique face à un lieu caché, une angoisse due à la découverte de l'impuissance parentale à donner la réponse qui apaiserait la curiosité. L'inquiétude est dans les mots, sous-jacente aux mots qui amènent la formulation ou la nonformulation de la question. Cette impuissance adulte est d'autant plus absolue que la biologie n'a pas de réponse, selon Jean-Pierre Changeux, aux questions d'une part, de l'origine des mécanismes inconscients producteurs du rêve, d'autre part, des liens entre l'activité chimique du cerveau et l'activité sexuelle. La science

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observe et rend compte de ses observations, elle ne renseigne pas sur les liens de cause à effet dans le psychisme parce que le sujet de l'inconscient n'est pas son objet. En somme, la problèmatique présente vise à pousser le plus loin possible l'investigation permettant de rendre compte de l'implication sexuelle inconsciente issue du langage sexuel de l'enfance comme fondement de l'aspiration religieuse des sociétés. "Vitalité sacrée3" et curiosité sexuelle La question de l'enfant est en plus, elle n'est pas en trop. Elle est une question anticipatoire sur ce qui régit l'homme, à savoir la cause de la vie, la cause de l'origine, la cause du langage, la cause des émotions et des pensées, où et quand ça commence, la question de la fin étant peut-être plus facile à lire puisque la mort est partout, évidente comme l'amour et la haine, un genou écorché ou un jouet cassé. Indissociabilité de la pulsion de vie et de la pulsion de mort. Muni des non-réponses adultes, l'enfant est confronté avec la souffrance, désignée ici comme sacrée. Il s'agirait alors de cerner le sacré comme pulsion langagière, vision positive possible interne au psychisme, externe à la religion, mais cause du religieux et du cultuel, liée aux besoins de rituels. Il s'agira d'une tentative pour isoler du phénomène religieux le désir du sacré qui honore l'homme, fonde l'humanité et une parole éthique de sujet. Moment historique où le petit d'homme disant je ne sais pas s'incline devant le fait qu'il n'y peut rien. Rien à la vie, rien à la mort qui habitent son corps dont la vie est l'âme-hors du fait du langage. Le mythe de l'adulte chez l'enfant, à savoir le doute sur la toutepuissance des adultes, s'installe à partir du moment où l'inadéquation des réponses à sa question sur la finitude humaine instaure le conflit qui met en péril son attente, dans la contradiction essentielle entre sa dépendance absolue à l'égard de l'adulte et son besoin d'amour et de sécurité. L'enfant découvre la mort dans la mémoire des morts évoquée par les discours, la non-réponse au chagrin, son corps qu'il découvre, les formulations "non-recevables" des adultes qui développent son sentiment d'incomplétude et installent chez lui un
3Terrne emprunté à Françoise DOLTO Dialogues Québécois p. 129 Seuil 1987

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questionnement silencieux, imaginaire sur l'origine, fait d'idées fausses non vérifiables et qui échouent à satisfaire sa curiosité sur ce qui se passe entre les parents. Enfant du père, enfant de la mère, enfant du langage, enfant de la vie, l'excès imaginaire d'inconnues et de questions non posées deviennent les déclencheurs d'une angoisse qui n'est pas nommée parce qu'elle appartient à ce que justement, l'enfant n'accepte pas, le simple réel du c'est comme ça, qu'il y a deux parents, de sexes différents et que l'enfant ne sait pas à quel saint/quel sein se vouer entre le corps et les mots, l'ordre du masculin ou celui du féminin, la mémoire oubliée des douleurs subies par son corps prélangagier et la mémoire récupérable de ses souvenirs. Le tout borné par l'irréversibilité temporelle et l'indicible de la mort. Cette étrangeté ressentie par l'enfant, répèterait clairement ce que Françoise Dolto appelle la castration ombilicalé, qui met l'accent en particulier sur le changement vécu par l'enfant à sa naissance dans la perte de la protection du placenta et l'exposition nouvelle à une perception ex utero de la voix maternelle. Ce qui est complètement nouveau pour l'enfant est la perception d'une autre voix, proche de la mère, désormais placée sur le même plan perceptif et phonique que la voix maternelle puisque celle-ci ne lui parvenait qu'à travers le liquide amniotique. Dans la découverte de se découvrir d'un seul sexe, ce que nous appelons ici [e traumatisme d'être en chait et en mots, il découvre l'impossibilité d'accéder à une réponse au moyen des mots. Dans les discours d'adultes, il rencontre le principe d'une anthropologie sans désir, où son rapport au langage et à sa propre parole n'a pas obligatoirement droit à la vie. Au cas où_à quatre ans, il n'aurait pas intégré ce principe, l'école se chargerait de le lui inculquer. Il découvre un au-delà de la mère qui est le père puis un au-delà du père qui est sa solitude. C'est pourquoi, expJique Françoise Dolto, "['enfant qui perd sa mère perd du coup son père5". L'enfant, dans sa rencontre avec cette défaite, qui n'est pas l'échec de sa curiosité et de son désir, fait une rencontre avec le sacré, c'est-à-dire quelque chose qui ressortit à l'énigmatique et à la peur, au secret et au mensonge, au tabou et à l'inaccessible, au
4Françoise DOLTO L'image inconsciente du corps p. 91 Points Essais 1984 5Françoise DOLTO Séminaire de psychanalyse d'enfants tome 1, p. 126 Seuil 1982

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respect et au refus simultané de ce respect. C'est au coeur même de ce qu'il vit, dans une expérience de langage, comme la négativation du problème par l'adulte que se situe son désir de savoir, son désir de comprendre qui feront de lui un saint ou une brute, un savant ou un fou, un toutou dressé ou un tyran sanguinaire. Le sacré serait l'effet d'un rendez-vous éternellement manqué dans la transmission symbolique entre les générations, confusion dans l'ordre des générations, confusion entre les noms et les nominations, entre le père et la paternité, la mère et la maternité, le sexe et la sexualité, le sacré et le maudit. C'est dans le vide laissé par ces questions au coeur de chacun, que vont se fixer les noeuds du malaise existentiel propre à l'humanité. et que, chaque enfant dans le un par un de son existence, écrira pour lui-même, à sa façon, éventuellement dans une névrose, constituant ainsi ce que l'on peut appeler sa question métaphysique. Le signifiant manquant du respect, dont l'absence semble organiser l'univers, devient alors le germe de la maladie et le remède que cherchera l'homme jusqu'à sa mort. L'enfant devenu adulte, sans le savoir, écrira sa vie à partir du système de défense qu'il se construit dans ses théories sexuelles et religieuses infantiles. Pulsion et traversée des sciences Quel est le signifiant du respect qui, brillant par son absence, a permis au discours de la science d'envahir la culture pour éradiquer les signifiants du sacré? L'école s'adresse à l'enfant, elle peut ne pas croire à la perfectibilité de l'homme, mais elle peut et doit travailler à son respect. Coupure entre la nature et la culture, une pulsion du sacré est refoulée dans la modernité, dans la négation de la détermination de l'homme à la loi du langage. Désir de langage comme partie constituante de l'être, une éthique des Sciences du Langage reste à construire, permettant une prise de conscience collective que le lien que l'homme établit avec lui-même détermine son rapport à ses semblables. Un lieu du sens est à découvrir et à explorer car il cache le secret de l'horreur dans le lien entre la phylogénèse, la mémoire, l'expérience perceptive et émotionnelle, le symbolique et l'amplification imaginaire due à la distance temporelle. Une distanciation scientifique refusant la prise en compte de l'espace subjectif qui y est inscrit court le risque

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d'introduire à la barbarie dans des recherches qui, éradiquant l'horreur refoulée par le chercheur, répèteront l'horreur qui commença pour chacun avec les mots. Une maîtrise du discours scientifique n'est possible qu'à condition qu'une maîtrise soit opérée dans la science, permettant la maîtrise des pulsions langagières. Cette conscientisation passe par la recherche du point d'horreur où le silence des émotions fait place au vide absolu présent dans le réel présent. Pour le chercheur, la mémoire et la remémoration introduisent à la lecture du poids imaginaire investi, sublimé peutêtre, et déplacé sur sa recherche, risquant ainsi de répéter, à son insu, sa propre horreur et qui plus est, de la faire subir aux autres. Ici, le un subjectif reste le un, hors multitude. Seule, une distanciation par la prise en compte de cet arrêt absolu de l'émotion permet d'éviter la répétition du retour pulsionnel à la barbarie. L'absence d'émotions des chimistes nazis qui élaborèrent le Ziklon B dans les Laboratoires Giftgaz est le don à la postérité de la preuve que le point d'horreur en chacun est dans le don, reçu ou non reçu, du signifiant du "don ", le gift6 qui en germanique commun était aussi le poison. La langue serait-elle le cadeau empoisonné de la vie de l'homme? Les Egyptiens représentèrent le don dans le hiéroglyphe du bras offrant un pain triangulaire sur la paume de la main tendue. Le yod hébraïque qui en dériva, est l'initiale du Grand Nom Divin de Yahvé que les Hébreux ne devaient pas prononcer. Les mythes traversent le temps, l'espace et l'histoire des sciences parce qu'ils rendent compte du besoin humain de donner un sens à la vie. Les mots porteurs de ces mythes témoignent de la continuité
6La reconstruction philologique permet de poser l'histoire. La base indoeuropéenne *kap dont le sémantisme est prendre a donné, dans les langues latines et germaniques, une série de signifiants dont certains concernent cette problématique: captif, captivité, concevoir, décevoir, recette, prince. comprendre, pensée, participer, donner, épervier, don, port. Cf R. GRANDSAIGNES d'HAUfERIVE Dictionnaire des racines des langues européennes Larousse 1994. Dans le présent ouvrage, les reconstructions philologiques ont été faites en majorité avec les ouvrages suivants DELAMARE Le vocabulaire indo-européen, Maisonneuve 1984, GRANDSAlGNE D'HAlITERIVE Dictionnaire des racines des langues européennes (1948) Larousse 1994 WEBSTER New World Dictionnary of the American Langage. (1970) Simon & Shuster 1980 CHANTRAINE Dictionnaire de la lLlngue Grecque. ERNOlIT & MEII.LEf Dictionnaire étymologique de la Langue Latine Klincksieck 1959, WARBURG

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anhistorique de l'inconscient tout autant que de la discontinuité des signications véhiculées. La découverte freudienne, en renvoyant chacun à son enfance, ouvre la voie vers le passé mystérieux du langage de l'humanité pour retrouver le même et le semblable dans la quête de sens dans laquelle elle est lancée depuis qu'elle existe. Le temps d'un sujet est inscrit dans son temps, dans le temps d'une seule vie, et c'est pourquoi l'inconscient ne connaît pas plus le temps que la mort. Les mots appartiennent au présent mais ils gardent en mémoire la malédiction posée sur l'humanité parlante qui l'écrivit dans ses écritures sacrés. Claude Lévi-Strauss ouvre une voie en éloignant son regard des discours qui privent le sujet de sa parole. "Les cultures dites primitives qu'étudient les ethnologues, leur enseignent que la réalité peut être signifiante en deça du plan de la connaissance scientifique, sur celui de la perception par les sens. Elles nous encouragent à refuser le divorce entre l'intelligible et le sensible, prononcé par un empirisme et un mécanisme démodés et à découvrir une secrète harmonie entre cette quête de sens, à quoi l'humanité se livre depuis qu'elle existe, et le monde où elle est apparue et où elle continue de vivre: monde fait de formes. de couleurs, de textures, de saveurs et d'odeurs..."7 Les textes sacrés disent que lorsque le scribe pose un trait sur une stèle, il entre dans une dynamique qui consiste à aller au delà de luimême. Sans le savoir, il retourne à son inconscient pour tenter d'y trouver ce qu'aucune science ne peut lui donner, un moyen d'écrire ses rêves pour se prouver qu'il existe. En jouant avec les images et les mots, il joue avec le temps, il lutte contre son irréversibilité, il la renverse en bricolant avec sa mémoire, avec le son, le sens, la forme, la couleur. C'est ainsi que les poètes antiques étaient appelés prophètes, car l'écriture tout comme le rêve dit le désir. Sans rêve, pas d'écriture. Sans écriture, une société sombre dans l'oubli. La conquête du feu, conquête de l'écriture, fut la plus grande requête de l'humanité, c'est la quête du sacré.

7Claude LÉVI-STRAUSS "Structuralisme et écologie" in Le regard éloigné p. 165 PLON 1983

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Première

Partie

Rencontre

avec le sacré