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Frontières et santé

De
253 pages
Depuis une quinzaine d'années, la perméabilité des frontières a évolué sous l'impulsion des dynamiques liées à la mondialisation et aux processus macrorégionaux comme le renforcement de l'intégration européenne. Des réseaux transfrontaliers et transnationaux de soins se mettent en place, parfois structurés par des politiques de santé transfrontalières innovantes. Les lieux de consommation de soins sont bousculés par l'ouverture des frontières.
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DILEMME SOUS LE SAHARA

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13093-7 EAN : 9782296130937

Muamba Kanyinda

DILEMME SOUS LE SAHARA
roman

L’Harmattan

Du même auteur

La Pourriture (roman), Kinshasa, Edimaf, 1978, 304 p Kabasele ou le mal congolais (roman), inédit Le fils de la prostituée (roman), inédit Les larmes de Titi (roman), inédit Le Pasteur X (roman), en préparation

La trame de cet ouvrage ainsi que ses personnages relèvent de la seule fiction romanesque. Toute coïncidence avec la réalité ne peut être que fortuite. L’auteur en décline la responsabilité.

A : Kanyinda Paul wa Kayembe, mon père, juge de race royale des Bakwa Lukanda, illustre historien et docteur de la loi des Baluba, aux pieds duquel je fus instruit dans les glorieuses traditions de nos pères. Meta Mbalabo, ma mère chérie, fille de Muleba et de Mbuaya, de la race des Bena Mpoyi, Mukwanga wa Ndeka, toi qui, le panier sur la tête, sommas cossette de manioc à cossette de manioc, sou à sou, et fus ma première mécène... Voici ton œuvre. Tshibwabwa wa Katambwe, reine de renom et illustre épouse du prince des Bakwa Lukanda. C’est toi la mère du fils qui m’a sauvé.

Chapitre 1

Belle, et même très belle, comme toutes ces blondes du Kasaï, au corps de nymphes, ces femmes d’or de réputation universelle, ces si féminines Mamu1, aussi douces et innocentes que des agnelles, Muimpe Kumona, de son vrai nom Muimpe Gertrude, l’était. Elle l’était par son visage ovale, comme en médaillon, dont le regard immense avait quelque chose de féerique, par ses yeux d'amande, surmontés de sourcils couchés en demi-lunes, comme soulignés au crayon de beauté, par sa peau d'un naturel si clair et si satiné, nette de tout cosmétique, par sa bouche toujours entrouverte, exhalant une haleine si fraîche et si suave, par les formes rondes et veloutées de son corps, qui sentait la femelle à plein nez et enfin, par sa voix de porcelaine, ses lèvres pleines et charnues comme ourlées dans leurs contours… Telle une somnambule, la jeune fille continuait à marcher, le front bas, avançant davantage par son cœur que par ses jambes. Elle descendait du nord du village. Le soleil de la saison des pluies finissante martelait la création de Tshilundu et de tout le Kasaï Oriental sans la moindre défense de ses victimes, y compris de l’homme, lequel avait vu sa peau se noircir au cours des siècles et son cheveu devenir crépu. Heureusement, il faisait si beau à l’intérieur des maisons : elles étaient en pisé, le toit en chaume. Chacune d’elles était au milieu d’une vaste cour non clôturée, à la frontière de la suivante reliée à elle par des sentiers qui servaient aussi bien aux hommes qu’aux animaux domestiques : chèvres, porcs, chiens et poules. Jusqu’à la limite avec les Bakwa Kasansa, sur le versant gauche de la nationale qui se prolongeait jusqu’à Kananga, en passant par Tshintshanku. Sa pensée amoureuse était tournée vers Georges Musoko, ce garçon exceptionnel, si différent de tous les autres, séminariste de son état. Son regard immense et féerique semblait perdu pour de bon dans l'éternité qui se profilait devant ses yeux d'amande, comme à la plus paresseuse recherche de réponses aux questionnements de son destin charismatique. Mais, des strato-nimbocumulus commençaient à alourdir le firmament, comme pour annoncer l’imminence de la pluie. Par moments, un vent léger remontait de la Mujila, atténuant la rigueur des dards du soleil infernal du Grand Kasaï. L'avenir proche de la jeune fille lui livrerait-il jamais les secrets qu'il lui réservait, au sujet de sa prochaine et vespérale rencontre avec Georges, de cet

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Mamu ( prononcer Mààmou ) en tshiluba signifie ma mère.

accidentel malentendu sous le goyavier qui entraînerait cette regrettable mise en quarantaine et, surtout, la perspective de la frêle silhouette de Linda Brahamson, l'Afro-américaine à laquelle le même destin comptait offrir le cœur du jeune homme, là, à Washington D.C., où il le transporterait par la suite, à quelques mètres de la Maison Blanche. Beaucoup de familles prenaient le repas du soir dehors, en plein air. Des amis et amies, des cousins et garçons provocateurs lui criaient leurs salutations sur des modes divers, selon le degré de la relation parentale ou de l’amitié. Mamu Bilonda, la femme de son voisin, qui n’était pas allée aux champs à cause d’un bobo à la gorge haussa intérieurement les épaules : Mpiana wa Nzangula était un casse-pieds, même si face à la jeunesse, il lui arrivait de jeter des fleurs aux femmes de la génération précédant la sienne. Plusieurs lui demandaient où elle se rendait, sans nécessairement s’attendre à une réponse.

En attendant, au royaume de Ngoyi Dilolo, quelque part à Tshilundu, chez les Bakwa Lukanda, avec une nuance de jalousie, les mauvaises langues en voulaient à Muimpe Kumona, dont le nom signifiait belle à voir, pour ses manières libérales, plutôt semblables à celles des femmes européennes. Grandpère Mpiana wa Nzangula ragea de la voir passer devant sa maison. La femme de son voisin qui sarclait des amarantes tendit l’oreille, sans arrêter de couper les herbes. Seul un colibri qui venait de se poser sur la souche d’un oranger abattu faillit la distraire. Elle ne s’arrêta pas, car le petit oiseau venait de s’envoler à nouveau. Mpiana wa Nzangula continuait à fulminer tandis que les strato-nimbo-cumulus s’assombrissaient de plus en plus, le vent se faisant plus froid. — Nous n’avons plus de femmes dignes des Baluba dans ce royaume ! Du temps de nos mères et grands-mères, une prostituée comme celle-là, qui foule aux pieds la loi de nos ancêtres et ne s’en cache pas… Il avança l'index ratatiné de sa main droite entre ses dents et jura vertement. — Plaise au ciel que Fuila Tsheba ne voie pas cela et que son courroux… ! Fuila Tsheba2 était le fétiche de Grand-père Mpiana wa Nzangula. Il croyait en lui comme d'autres au Dieu Tout-puissant. Par lui, il pouvait faire éclater la foudre en quelques instants ou attirer à lui quelque bien, où qu'il se trouvât, sitôt qu'il en ressentait le besoin. Sur ces entrefaites, Grand-mère Padi Bualu revint du ruisseau et posa sa grosse calebasse d’eau à terre. Elle n’avait rien perdu de la révolte du vieil homme. Les lèvres tordues dans une mimique de dégoût, elle l'affronta résolument.

Fuila Tsheba. Nom tshiluba à menace contenue, signifiant : Refuser un bien à Fuila Tsheba, c’est-à-dire au Grand-Père Mpiana wa Nzangula, est mortel.

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— Qu’y a-t-il ? Toi, quand tu n’as pas mangé, tu es pessimiste et tu vois tout en noir. Tous ceux qui ont des fétiches ici chez Ngoyi Dilolo n'en menacent pas les gens à longueur de journée... Toi, tu exagères, mon cher ami. D’un geste brusque, Grand-père Mpiana wa Nzangula, qui était couché sous la véranda, se redressa sur son séant et prit sa tête entre ses longues mains osseuses terminées par des doigts aux ongles crochus. — Tais-toi, Padi Bualu, tais-toi donc. Maintenant, je vois que la mort te tente. Oui, elle te fascine et tu veux mourir. Fuila Tsheba n'est pas un fétiche comme les autres. S'il t'entend, tu es fichue, ma belle. Il ne supporte pas qu'on s'adresse à moi sur n'importe quel ton. Ferme-la et ne dis plus un mot. Excédée, Grand-mère Padi Bualu chassa une mouche imaginaire. — Ah ! fous-moi la paix ! Fuila Tsheba... Fuila Tsheba... Fuila Tsheba est une statue en bois; est-ce qu'il parle même ? Fous-nous la paix ! Les yeux écarquillés, Mpiana wa Nzangula n'en croyait pas ses oreilles. Combien de filleuls avait-il mis sous la protection de Fuila Tsheba et qui l'avaient comblée de biens de toutes sortes ? Combien n’avait-il pas offert de pièces wax de luxe à cette ingrate, provenant de tous ces filleuls reconnaissants des bienfaits de Fuila Tsheba ? Tout ce qu'il avait gagné, c'est par Fuila Tsheba qu'il l'avait obtenu. A présent, oublieuse de tout cela, comment pouvait-elle oser blasphémer de la sorte ? Et si Fuila Tsheba l'entendait, ne risquait-elle pas de déclencher son courroux... ? Grand-père Mpiana wa Nzangula crut que la bile était en train de lui monter dans les tripes et sentit une colère aveugle le submerger. Grâce à Fuila Tsheba, il avait répandu la terreur autour de sa personne, sur le royaume et ses environs. Tous le craignaient, même le roi, Sa Majesté Ngoyi Dilolo. A cause de Fuila Tsheba, ce vieux et rusé mythomane aux joues creusées de fossettes séniles s'était acquis de grandes richesses. Tout le monde le considérait comme l'un des barons du royaume. Comment donc cette ingrate pouvait-elle se permettre un langage aussi irrévérencieux vis-à-vis de son bienfaiteur Fuila Tsheba ? Il est vrai qu'à l'avènement de soi-disant églises de réveil, la concurrence avait jeté le discrédit sur Fuila Tsheba, précipitant Mpiana wa Nzangula dans la ruine. Plusieurs parmi ses filleuls s'étaient convertis au christianisme de miracles et l'avaient laissé tomber. Mais, cela ne pouvait être une raison pour justifier dans le chef de son épouse un comportement aussi inqualifiable. Furieux, il montra le poing à sa femme. — Tais-toi, Padi Bualu, tu as compris ? Veux-tu que je porte la main sur toi ? Ce n’est pas de toi que je parlais, mais de cette prostituée-là, qui se moque impunément de la loi des Baluba… Grand-mère Padi Bualu se retourna et aperçut Muimpe Kumona, la grande amie de Kalanga, sa petite-fille. Le buste en amphore, reposant sur de belles jambes en fuseaux, nues jusqu’à la mi-cuisse, la démarche élégante, Muimpe Kumona s’éloignait, d’un pas comme réglé sur le tempo de quelque musique secrète. 11

Une vilaine moue déforma le visage ridé de Grand-mère Padi Bualu. — Porte la main sur moi, et je te dirai ce que j’ai appris à ton sujet, hier soir. Que t’a-t-elle fait, cette petite ? Tu cherches peut-être à lui faire la cour ? — …lui faire la cour, lui faire la cour, l'imita ironiquement Grand-père Mpiana wa Nzangula. Voilà tout ce que tu trouves à dire, vieille jalouse. A mon âge, tu ne cesses de nourrir des soupçons à mon endroit et tu me crois toujours capable de séduire les petites filles ! De vilaine, la moue de Grand-mère Padi Bualu se fit sceptique. Mais, son mari poursuivit : — Sommes-nous, nous, les Baluba, comme toutes les nations qui remplissent ce pays et qui n’ont pas de loi ? Du temps de nos mères et grands-mères, une garce comme cette dénommée Muimpe Kumona, qui se moque de la loi sur la pudeur des vierges, la pudeur parentale, et du reste de la loi des Baluba, on l’aurait attachée à un arbre bondé d’insectes, allant et venant, puis, deux braves mémères l’auraient prise, l’une par une jambe et la seconde par l’autre, et l’auraient… — …écartelée, compléta Grand-mère Padi Bualu, d’un air vindicatif, dégoûtée à son tour. Une autre se serait ensuite avancée avec du piment en main et le lui aurait fourré par où tu penses, hein ? C’est ça la loi ! D’un geste de triomphe, les mains levées vers le ciel et sa bouche sans dents ouverte dans ce qui devait lui tenir lieu de sourire, Grand-mère Padi Bualu s’avança vers la porte de la maison, en gloussant. Alors que sa main poussait un petit banc sous elle, elle eut un sourire moqueur en direction de son mari. — Je viens du ruisseau où j’ai puisé de l’eau. Deux kilomètres de distance, tu comprends ? Voilà les vrais problèmes. Après les champs, il faut aller puiser de l’eau à la source… Je dois ensuite chercher du bois de chauffage de l’autre côté, à trois kilomètres… Sans cela, je ne pourrai pas te préparer ton bidia3 chéri. Tu vois ça d’ici ? Quant à la loi des Baluba, eux-mêmes sont capables de la défendre et ils en ont les moyens. Le vieillard revint à sa triste réalité. Il n’avait rien mangé toute la journée durant. La RDCongo était dévastée par la misère. Le sort du pays à Kinshasa était entre les mains d'une poignée d'individus égoïstes, sans foi ni loi, sans aucune vision louable de la fonction et la chose publiques, parvenus par intrigue à la tête de l'Etat, syndiqués comme la bande à Wallace dans une organisation terroriste cyniquement appelée gouvernement. Celui-ci était dirigé par ce sinistre Kabasele, qui portait, à la honte de tous les Congolais, le prestigieux titre de Président de la République, dont il n'avait pas la moindre dignité, ni par sa naissance, ni par sa moralité, ni par sa formation, ni même par ses manières d'homme d'Etat.

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Bidia : pâte de maïs et manioc qui constitue la nourriture de base des Baluba

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Mais, à l’idée que sa femme devait encore aller chercher du bois de chauffage, loin dans la brousse, avant de préparer quelque chose à se mettre sous la dent, Grand-père Mpiana wa Nzangula crut qu’il allait mourir de faim et arrêta de défendre la loi des Baluba. Grand-mère Padi Bualu se leva et amena la calebasse d’eau à l’intérieur de la maison. Elle savait que l’affaire Muimpe Kumona était classée, désormais. Lorsqu’il avait faim, son maître et mari était pessimiste et voyait tout en noir. Elle le connaissait trop bien pour oser en avoir le moindre doute. La vieille femme plia un pagne usagé, en le roulant plusieurs fois sur lui-même, le posa sur sa tête avant d’y superposer un panier. — Moi, je vais chercher du bois au bosquet des Bakwa Mbiye. Quant à Muimpe Kumona, il semble qu’elle est tombée amoureuse de Georges Musoko, l’étudiant. Elle est folle de lui, à ce qu’il paraît. Kalanga me l’a dit. — Que m’importe ! rugit Grand-père Mpiana wa Nzangula. Ces garces sont toutes les mêmes. Oui... toutes les mêmes ! Grand-mère Padi Bualu s’en alla, sans mot dire. Quand son vieux bonhomme avait faim, il était pessimiste,… il voyait tout en noir. Elle eut envie d’en rire, mais elle n’eût réussi qu’à irriter le vieil homme qui continuait à fixer sur elle un regard de prédateur. Cette fois, il n’hésiterait plus à mettre sa menace à exécution en lui balançant une de ses mains osseuses à la figure. Mais, Grand-mère Padi Bualu en avait assez. Désormais, plus rien ne lui ferait peur, même si elle devait encourir les soi-disant foudres de Fuila Tsheba.

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Chapitre 2

C’est à la tombée de la nuit à Kinshasa que l'avion de Georges Musoko avait décollé de l’aéroport de Ndjili, le plus prestigieux de tous, au cœur de l’Afrique. Le zinc avait fait du cabotage le long du golfe de Guinée, se posant sur toutes les pistes jusqu’à Lagos, comme pour prendre le dernier pouls des capitales africaines, à son retour en Occident. De Monrovia, le régulier de la Pan Am Airways entreprit la traversée de l’Atlantique. L’appareil resta suspendu audessus des eaux pendant près de cinq heures, lorsque, après la troisième annonce de l’hôtesse, l’avion se posa sur le tarmac de New York. Quarante-cinq minutes plus tard, Georges Musoko et ses compagnons de voyage atterrirent à Washington DC. Il était encore loin de se douter que cette première étape de son contact avec l’Amérique serait essentiellement amoureuse. Il était descendu dans un hôtel à quelques mètres de la Maison Blanche. L’on pouvait passer devant celle-ci et se rendre au Congrès, sans devoir s’en détourner, en empruntant une voie périphérique, ainsi que les potentats africains l’exigent de leurs concitoyens. La Maison Blanche, où siégeait le plus puissant homme d’Etat du monde, était entourée d’une clôture haute d’un demi-mètre, sans aucune garde visible alentour. Georges Musoko laissa sa valise entre le lit et la commode, ferma sa chambre et descendit au rez-de-chaussée. Il remit la clé au concierge, retira un plan de Washington et disparut dans la nature. Il voulait atteindre l’ambassade de la RDC et y faire la connaissance de compatriotes qui en constituaient le personnel diplomatique. L’orthogonalité des rues permettait à Georges Musoko de s'orienter facilement. De l'hôtel, il avait une vue claire du dôme du Capitole, de la stèle, du mausolée d'Abraham Lincoln, du pont sur le Potomac et même des abords de la Virginie. Sur la petite carte, l'emplacement de l'ambassade était évident. D'un coup d'oeil circulaire, son regard acheva de faire le tour de la ville de Washington. L'étendue du site ne lui filait aucun complexe par rapport à la métropole kinoise. Au jugé, il n'y avait pas de doute que Kinshasa fût territorialement plus grande que la capitale fédérale des Etats-Unis. Celle-ci était naturellement plus homogène du point de vue urbanistique, plus moderne, plus globalisante, mieux interconnectée, plus racée. Elle n'était pas comme l'autre, partagée entre la partie destinée aux blancs et la réserve assignée aux Africains et aux pauvres, habituellement appelée la cité. Washington était plus européenne qu'américaine, plus austère que Paris ou Bruxelles.

La grande avenue où se situait l’ambassade était, comme les autres, bondée de grosses américaines, de Nova, de Mercury, de Ford, etc. Le trottoir grouillait de prostituées de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, qui cherchaient à aguicher les passants, chacune avec son propre appât, et surtout de noirs avec une peau comprise entre tous les tons, du noir geai au blanc métissé, genre café au lait. Ils étaient encore occupés à creuser des bouches de métro. Le soleil de l’automne chassait le froid par volutes de vapeur. Il faisait beau. Georges Musoko continuait à porter la même chemisette qu’il avait à sa descente d’avion. Mais, il ne se laissa pas abuser par les apparences. Il avait été prévenu au cours de leçons de géographie, à l'école secondaire. Le professeur belge n'avait pas sa langue dans la poche. Il profitait de l'occasion pour leur expliquer par le menu le sens de la puritaine hypocrisie des Anglo-saxons. C'était donc dans ses cordes. Par conséquent, il ne pouvait plus se demander pourquoi les idéologues de la grandeur et de la toute-puissance américaines présentaient aux étrangers la porte du colosse occidental sous des dehors aussi innocents et austères, dissimulant si parfaitement la grande Amérique des rêves, la brutalité des cow-boys et du Far West, la ruse prédatrice de cette CIA au museau de félin, les orgies de l'Amérique des gratte-ciel et la gigantesque souricière qu'est New York, avec ses immenses places financières où l'on joue au poker en usant de cartes en billets verts. Bien malin qui aurait le nez assez creux pour flairer, derrière Washington, l'Amérique des milliardaires, de cette écrasante puissance qui prend le monde entier à la gorge. Prude, Washington exhibe plutôt le visage trompeur de l'Oncle Sam, ce flégmatique Anglais de l'arrière-pays, du Pays des Galles ou de l'Ecosse ou de l'Irlande, chaussé de bottes noires et vêtu d'une chemise de laine bigarrée, emprisonnée sur le dos dans une paire de bretelles. L'Africain est fait pour s'y casser le nez. Ou s'y l'aplatir davantage. Oui, c'est plein de blacks à Washington. Quatre-vingts pour cent des citoyens de la ville ! Pourquoi ? Pourquoi parquer tant de négros à l'entrée d'un pays qui n'avait jamais voulu d'eux ? Washington est une belle entrée en matière : l'on y signe les papiers administratifs même compromettants en toute quiétude, la main sur le coeur. Rien ne vous pousse à craindre de s'y laisser flouer. Pour Georges Musoko, c'était la puritaine hypocrisie anglo-saxonne : la force tranquille, la ruse, la finasserie, le cynisme, le tout saupoudré d'un zeste d'humour. Ils aiment bien la recette : ruser, finasser... De Washington, on peut ensuite aller à New York, à Los Angeles, à Chicago, à Las Vegas, à San Francisco... Là, c'est dans l'ordre des choses. Là, on ne plaisante plus. Bien sûr, ce sont les affaires... Et ça besogne ferme. L'espace d'un instant, Grand-mère Padi Bualu revit en pensée la gloire et la puissance que le dieu Fuila Tsheba avait procurées à son mari. Oui, Fuila Tsheba était un vieux rêve évanoui dans la nuit des temps. Il n'existait plus. Même si son vieux bonhomme avait toujours besoin de l'illusion pour vivre et 15

lui survivre. Elle veillait toujours à ce qu'il ne se rappelât plus du cauchemar de sa ruine. Les églises de réveil laissaient encore un grand nombre de filleuls à Mpiana wa Nzangula, ceux que les miracles de ces apôtres pentecôtistes, qui sifflaient comme des serpents du haut de leurs estrades, rendaient de plus en plus sceptiques. L'on disait que plusieurs d'entre eux s'étaient procuré une huile d'onction magnétisée en Inde. En somme, leurs adeptes n'étaient pas très différents de ceux de Fuila Tsheba : les uns et les autres avaient la même foi idolâtre dans une puissance mystique mal définie, aveugle. Mouchoirs, huile, médailles et autres objets cabalistiques étaient les mêmes. Par contre, le Message à l'Humanité du prophète de Dieu Muamba Kanyinda intitulé Sortez du milieu d'elle, mon peuple était trop clair sur la délivrance et le salut par le Christ-Jésus pour laisser la moindre chance aux marchands d'illusions, fussent-ils Fuila Tsheba ou son grand-prêtre Mpiana wa Nzangula. Devant lui, un de ses filleuls posa ces questions à un disciple du prophète de Dieu Muamba Kanyinda venu lui annoncer l'évangile, sans tenir compte de Fuila Tsheba que les chrétiens traditionnels redoutaient comme la peste. — Vous parlez de message... De quel message s'agit-il ? Le disciple lui montra une brochure de couleur jaune. — SORTEZ DU MILIEU D'ELLE, MON PEUPLE (Apocalypse, chapitre dixhuitième, quatrième verset), acheva de lire le filleul. Le regard du disciple étincela. — C'est là le message de notre prophète. Là-dedans, il dit de très belles choses qu'aucun autre prophète de cette génération n'a encore dites, pas même William Branham... — Quelles choses, par exemple ? — Le prophète de Dieu Muamba Kanyinda explique l'évangile de Jésus-Christ et tous les mystères du salut dans ses propres termes qui prouvent qu'il a reçu de Dieu un message particulier... que Dieu lui a parlé en particulier... Il ne parle pas des choses de Dieu de la même manière que les pentecôtistes, que William Branham ou que personne d'autre, ainsi que le font tous ces faux apôtres et prophètes de Kinshasa qui copient et répètent des centaines de fois ce que d'autres ont déjà dit... Le prophète de Dieu Muamba Kanyinda parle de Dieu et de Jésus-Christ comme un témoin qui a vécu à côté d'eux, de sa propre façon, avec son propre style et vous sentez que là, il y a un nouveau message, quelque chose de nouveau... Il ne tombe pas dans les redites. Il parle des choses de Dieu avec une autorité et une maîtrise particulières. La bible déclare que lorsque Jésus expliquait les écritures, il parlait comme ayant autorité et non comme les scribes... Le prophète de Dieu Muamba Kanyinda fait de même, il ne parle pas comme les autres. — D'accord. Dites-moi donc ce qu'il dit...

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— Son Message à l'Humanité : Sortez du milieu d'elle, mon peuple a plusieurs volets : un volet intitulé Les Deux Christianismes, un volet intitulé Quelle est la vraie Eglise ? et un volet... Comme un curseur magique, la pomme d'Adam de Mpiana wa Nzangula remonta tout à coup le long de sa gorge, puis redescendit. Le disciple pensa qu'il cherchait à intervenir, mais le vieillard n'en fit rien. — Il y a deux christianismes, celui de Jérusalem ou le christianisme juif et celui de Rome ou le christianisme occidental. C'est de ce dernier que sont issues toutes les églises actuelles, y compris les pentecôtistes et les soi-disant églises de "réveil". Les doctrines et les enseignements de toutes ces églises sont différents en beaucoup de points de la doctrine de Paul, l'apôtre et le docteur des nations païennes que nous sommes, que la bible appelle les Gentils. Le filleul s'impatienta. — Mais, quel est le vrai évangile ? Quelle est la vraie Eglise ? Moi je suis catholique cent pour cent ? — Moi aussi je suis cent pour cent catholique, Fuila Tsheba aussi est cent pour cent catholique, précisa à son tour Mpiana wa Nzangula. Le disciple de NSAMALOYEK sourit. — Oui, je comprends. Mais, voici la vérité de l'évangile telle que l'enseigne le prophète de Dieu Muamba Kanyinda, selon le christianisme juif qui est dans le Nouveau Testament. Je commence par poser les prémices en me servant d'une simple illustration. Vous savez quelle relation il y a entre un texte original et sa photocopie : tout ce qui est sur l'original se reporte sur la photocopie. Si l'on décide de détruire l'original, on en fera de même de la photocopie. Par conséquent, le sort de l'original, c'est aussi le sort de la photocopie... — Où voulez-vous en venir ? interrogea le filleul de Mpiana wa Nzangula. — Minute, je vous prie, frère. Ainsi, comme Dieu avait créé de ses mains Adam et Eve, il avait ensuite décidé que ceux-ci se reproduiraient par le mariage. Dès lors, Adam est l'original de tous les hommes et Eve celui de toutes les femmes. Naturellement, leur famille est également l'original de toutes les familles humaines. En tant que cadre universitaire, le filleul de Mpiana wa Nzangula, les yeux comme en train de se révulser, marqua de la sorte tout son intérêt à ce qu'il entendait. Habitué à réfléchir, il se mit à faire des anticipations sur la suite du message dans son esprit. Instinctivement, il se rapprocha de son interlocuteur. — Oui, je vois... Le disciple lui sourit, au grand dam d'un Mpiana wa Nzangula de plus en plus exaspéré. — Or, à la suite de leur péché, Dieu jugea le premier couple et le condamna. Vous n'êtes pas sans savoir que Dieu est juste et que la justice consiste à récompenser celui qui fait le bien et à punir celui qui fait le mal. Créés à l'image de Dieu, il nous faut agir dans nos propres affaires comme lui. De même que malgré son grand amour Dieu a puni ses enfants Adam et Eve, nous aussi nous 17

devrions en faire autant dans nos familles, sur nos lieux de travail et dans notre pays, nous faisant violence en face du mal commis par ceux qui nous sont chers. C'est l'exigence fondamentale de la justice. Dieu donc punit la femme sur deux plans : les douleurs de ses grossesses augmenteraient et pendant que ses désirs se porteraient vers l'homme, celui-ci la dominerait; en d'autres termes, tous ses instincts la pousseraient irrésistiblement à s'attacher à l'homme, mais celui-ci la ferait souffrir. Je résume. Deux malédictions pour la femme : elle serait maudite dans ses maternités et dans le mariage. Toutes les femmes modernes étant des photocopies d'Eve, chacune d'elle subit obligatoirement le sort d'Eve. D'accord ? — D'accord. — Chaque femme moderne, blanche, noire ou jaune étant sous ces deux malédictions souffre soit de règles douloureuses, soit de stérilité, soit de myomes, soit de douleurs à la matrice, soit d'infécondité, etc. Aucune femme n'y échappe. C'est sa part à… j'augmenterai les douleurs de tes grossesses4... Chacune a son genre de malédiction. Du côté du mariage également, chaque femme naît avec sa propre condamnation. Certaines ne trouvent pas de mari, d'autres se plaignent de ne pas être aimées de leurs belles-familles ou de leurs beaux-frères, d'autres encore d'être épousées par des hommes adultères ou polygames, etc. Ces déceptions amères sont l'accomplissement de la seconde manifestation de la colère du Tout-puissant : tes désirs se porteront vers l'homme, mais lui te dominera5. Jésus a dit que le ciel et la terre passeraient, mais qu'il n'en serait pas ainsi du moindre trait de lettre de la parole de Dieu. Les jugements du jardin d'Eden pèseront toujours sur les hommes jusqu'à ce qu'ils soient ANNULES POUR CEUX QUI CROIENT EN JESUS-CHRIST ! C'est ça que déclare l'Apôtre Paul, mais nous n'en sommes pas encore là. OK ? — OK ! — Quant à l'homme, Dieu maudit le travail de ses mains. La terre sera maudite à cause de toi. Tu la cultiveras, mais elle ne te produira que des ronces. Finalement, tu retourneras en poussière, car tu es poussière6... L'homme est condamné à mort. C'est cette condamnation du travail de ses mains qui l'a rendu pauvre. La pauvreté a causé la faim et la faim la maladie, etc. Ceci provoquant cela, la terre s'est progressivement remplie de tous ses maux actuels : chômage, guerres, haine, injustices, prostitution, etc. Les maux actuels qui accablent nos Etats et le monde sont le produit du péché et sont de nos jours la manifestation des malédictions du jardin d'Eden. L'humanité doit s'en souvenir et se souvenir de la règle de droit qui dit qu'un jugement n'est annulé que par son auteur. Grand-père Mpiana wa Nzangula ne savait plus que dire.

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Lire Genèse 3 : 15-19 Lire Genèse 3 : 15-19 6 Lire Genèse 3 : 15-19

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Adam et Eve ayant formé la première famille humaine, il faut faire les mêmes déductions pour toutes les familles d'aujourd'hui, lesquelles sont des photocopies de celle-là. Adam et Eve étant maudits, leur famille l'était également. De même les maux dont souffre la femme font aussi souffrir son mari, et vice-versa.

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Chapitre 3

A la pensée de l'entrevue avec ses compatriotes, une lueur de joie illumina le visage du jeune Congolais. Il imagina qu’ils l’accueilleraient comme un frère et s’empresseraient de lui poser des tas de questions sur le pays. Il était curieux de voir parler sa langue maternelle et se demandait s’il y avait un Muluba parmi le personnel, ainsi que l’aurait fait n’importe quel ressortissant d’une autre tribu. La perspective d’échanger quelques mots dans la propre langue d’Auguste Mabika Kalanda le grisait. A l’inverse de certaines autres langues, qui gênent même ceux qui les pratiquent, tant leurs vocables dégoûtent par les sons affreux à vous filer la petite vérole qu’ils émettent, à cause de leur caractère infâme, sauvage et belliqueux, la douce musique du tshiluba convoie en elle comme une langueur rythmée sur des mots onctueux, que l’on prononce avec saveur et passion : mukajanyi wanyi, bayanyi wanyi, munanga wanyi7… Malheureusement, les diplomates qu’il trouva à l’ambassade n’avaient d’africain que la peau. La plupart d’entre eux avaient passé leur carrière en Europe et avaient fini par régler leur chaude personnalité africaine sur les mœurs plutôt glaciales des Occidentaux. La fille wayawaya, qui régentait le secrétariat, et, qui était elle-même habillée dans le plus pur style américain, le cueillit à froid, avec un sourire pincé, comme ironique, les traits presque figés, sans la moindre expression. — Que peut-on faire pour Monsieur ? Submergé de dégoût, Georges Musoko eut envie de lui allonger une paire de gifles et de s’enquérir ensuite sur les motifs qu’une garce de son espèce avait de compter parmi le personnel du plus officiel des services congolais à l’étranger. Et qui avait envoyé chercher cette tête de linotte chez les Wayawaya, en pleine forêt vierge, sans la faire transiter par le département, pour lui enseigner un début de bonnes manières ? Mais c’eût été un scandale, et Georges Musoko savait que les Wayawaya, après avoir aidé leurs frères Bangwangwa à dévaliser la République, grâce à la plus curieuse des révolutions, inventée par un des plus dignes de leurs fils, l’astucieux Kabasele, caïd et chef de bande politique, avaient fait de ces pauvres Baluba, descendants d’Abraham, leurs boucémissaires, comme dans Les animaux malades de la peste. Ecœuré, Georges Musoko se détourna de la Wayawaya pour laquelle la civilisation était synonyme de s’habiller comme les femmes blanches, se farder

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En tshiluba : ma femme, mon mari, ma chérie

comme elles, manger comme elles, adopter leurs gestes et se tenir comme elles en équilibre parfait dans des chaussures aux talonnettes en aiguilles. Le genre à baisser la culotte devant le premier venu et à lui coller à la peau comme une sangsue, avant même d'y être invité. En y pensant, Georges Musoko sentit la haine l’aveugler et lui lança un coup d’œil vipérin. Ne pouvant se résoudre à la corriger, il s’avança vers un groupe de personnes qui discutaient dans la cour de l’ambassade. Un homme d’affaires yankee leur proposait des tissus pour complets-vestons. Nul ne daigna lui accorder la moindre attention. Pourtant, un homme se détacha du groupe, le teint sombre, le visage joufflu et se dirigea vers Georges Musoko. Mentalement, le jeune homme se dit que ce devait être un Mukongo et que les Bakongo sont des gens coulants et pacifiques. L’homme le reçut par la suite dans sa propre maison. Georges Musoko apprit que son hôte était un Muntandu de Madimba. Il s’appelait Nzeza. Parlant de la fille wayawaya et du personnel de l’ambassade, le diplomate éclata de rire avant de lui expliquer l’incident. — C’est vous, nos frères Baluba, qui êtes un peu naïfs… Vous n’avez jamais connu nos frères Bangwangwa. Vous avez malheureusement prêté foi à leur soidisant révolution. Voilà la source de vos déboires. Ne vous attendez pas à trouver un Muluba ici. Kabasele a donné des instructions pour qu’on ne voie aucun Muluba dans les grandes ambassades, pas même un huissier. Il vous en veut parce que les blancs vous vantent beaucoup. Ils disent que vous êtes intelligents, travailleurs, entreprenants, disciplinés et, qu’avec vous, le pays peut se développer vite. Aucun des nôtres, au Bas-Congo, n’a jamais accordé le moindre crédit à la soi-disant révolution de Monsieur Kabasele. Est-ce que remplacer le bien par le mal, la civilisation par la sauvagerie ou la culture de l’excellence par la médiocrité, c’est une révolution ? Les Belges nous ont laissé une société d’excellence. Partout, c’étaient les gens, qui excellaient dans les études, dans leur profession, dans les églises, dans l’honnêteté, dans le travail et dans la société, qui étaient estimés et élevés. La révolution de Kabasele a renversé cela, remplaçant le bien par le mal, l’honnêteté par le vol, la vérité par le mensonge et l’excellence par la médiocrité. Ceci ne s’appelle pas révolution : c’est un simple retour à la barbarie. Ça n’a aucune contribution historique au progrès. Kabasele a plutôt opéré une triste inversion des valeurs : ce qui était élevé a été remplacé par ce qui est bas. Un finaliste du secondaire actuellement a le même niveau qu’un finaliste du primaire autrefois. Quelle honte ! Sa révolution a renversé la marche de notre pays vers le progrès. A son apparence, Georges Musoko croyait à la sincérité de ses sentiments. — Nous, les diplomates, nous savons que c’est là le discours de tous les Européens, et même des Américains. Mais, Kabasele, que vous croyez être votre ami est votre ennemi mortel. Vous ignorez qu’il a tout un service chargé de combattre les Baluba dans l’opinion nationale, d’amener les autres tribus à vous haïr, à vous discréditer à l’extérieur. C’est de ce laboratoire secret 21

qu’émanent des slogans comme Demulu vantard, Tshibelebele, Muluba Ndoki, etc.Veut-on nous amener à un nouveau Biafra ou Kosovo ? C’est idiot. Avant de poursuivre, le diplomate se mit à le regarder d’un air rêveur. — Nous reconnaissons que vous êtes un grand peuple. Aucun Mukongo ne s’est jamais laissé prendre au jeu et à la propagande du fameux Kabasele. Lorsque nous sommes en face d’un beau Muluba ou d’une belle Mamu, nous le reconnaissons ouvertement et ne disons jamais, par mauvaise foi, comme les autres : ce sont des vantards. Ne vous laissez pas distraire, ils sont simplement jaloux de vous. En tant qu’historien, je me souviens parfaitement de ce que les blancs disaient et disent de vous. Monseigneur De Clercq, dans son article de I931 intitulé « L’attitude des Baluba vis-à-vis de la pénétration des idées européennes », écrivait déjà : Les Baluba sont la semence de Dieu, partout où ils tombent, ils prennent. D’autres auteurs, mettant en exergue votre dynamisme naturel qui contribue au progrès et au changement partout où vous êtes, commentent à leur manière la déclaration de Monseigneur De Clercq. Je peux citer Crawford Young qui a noté : Le peuple Baluba, le meilleur auxiliaire du rail, a recueilli les avantages de la collaboration à l’œuvre des blancs. Ganshof pour sa part vous a comparés aux Juifs. Personnellement, j’ai beaucoup de respect pour votre peuple. Le témoignage du Père Dieu est aussi très édifiant lorsqu’il rapporte ce qui suit : Dès le début de la mission Hemptine Saint Benoît (Bunkonde), on s’occupa sérieusement de l’instruction des enfants. A partir de I903, les enfants des villages luba spontanément et sans contrainte, commencèrent à fréquenter l’école de la mission. Le démographe Anatole Romaniuk rapporte pour sa part que les Baluba passaient dans les années ‘50 pour une population des plus éduquées (instruites), réputée pour la grâce de ses filles. La majeure partie de la main-d’œuvre de l’époque y compris dans l’administration coloniale était constituée de Bakongo et de Baluba. Sans vous flatter, le peuple muluba est l’un des grands peuples en Afrique et ici en RDC. Kabasele et certaines tribus arriérées de ce pays sont jaloux de vous, mais, nous, nous sommes vos amis et nous vous respectons. Sans plus s'occuper de son parrain, le filleul de Mpiana wa Nzangula ne faisait plus cas du vieil homme. — Ce que vous dites là explique tout, à présent, commenta-t-il à l'intention de l'évangéliste. Ainsi, sur toutes les familles humaines reposent une multitude de malédictions issues du premier jugement de l'histoire au jardin d'Eden ? Ces malédictions reposent sur chaque homme et chaque femme ici-bas, quelles que soient leur race, leur culture ou leur religion ? C'est ça, n'est-ce pas ? — Vous avez saisi tout, cher Monsieur. — C'est ainsi que l'on peut expliquer l'apparition de familles de diabétiques, de familles de... — Oui. 22

— ... de familles d'alcooliques, de familles de malchanceux, de polygames, de gens stériles, de voleurs, d'albinos, d'idiots, de pauvres... — C'est cela... de familles de gens souffrant de rhumatismes, de maux des yeux, de prostate, d'impotence sexuelle, etc. C'est ici que se trouve la particularité du Message à l'Humanité du prophète de Dieu Muamba Kanyinda : Sortez du milieu d'Elle, mon peuple8, par rapport à tous les autres prédicateurs de cette génération, pentecôtistes, églises de "réveil" et branhamistes y compris. Le prophète de Dieu affirme que toute personne qui naît d'une famille humaine hérite des malédictions qui sont sur cette famille. Il insiste sur le fait que ces malédictions ne proviennent pas des sorciers, contrairement aux enseignements des pentecôtistes, des églises soi-disant de réveil et de la CFMC. La théologie de la sorcellerie est tirée de la religion traditionnelle africaine et non du Nouveau Testament. Satan a-t-il créé de nouveaux démons qui n'ont pas existé du temps de Jésus-Christ et de ses apôtres ? Pourquoi ces fondateurs de l'église chrétienne n'ont-ils jamais eu à chasser des esprits de sorcellerie ? Vous comprenez, n'est-ce pas ? Le filleul du féticheur gardait le silence, frappé par la révélation. — Je résume par la question ci-après que je me pose moi-même. Quels sont donc les maux dont souffrent les hommes pour qu'ils aient besoin d'un sauveur ? L'homme eut comme un sursaut. — Très pertinent, comme question, en effet. Aucune église, de toutes celles qui nous ont enseigné n'a jamais posé cette question et n'y a répondu. On nous a toujours raconté que Jésus-Christ est notre sauveur, sans jamais nous expliquer exactement de quoi il est venu nous sauver, ni de quoi nous souffrons pour que nous ayons à rechercher notre salut auprès de lui. Toutes les réponses restent vagues, celles que nous donne le christianisme occidental romain. Je comprends tout maintenant. Une autre révélation pour moi, c'est sur la sorcellerie. Je viens de réaliser que les soi-disant sorciers sont en fait de pauvres bougres auxquels on impute des pouvoirs surnaturels exorbitants, des innocents. Le disciple du prophète eut un plus large sourire. Sous la véranda de la maison d'accueil de Mpiana wa Nzangula, vers l'aile droite, Grand-mère Padi Bualu était postée un peu en retrait par rapport au pieu, observant les événements sans broncher. — Oui, vous commencez à comprendre, continua le disciple. Le prophète Muamba Kanyinda nous a montré que la théologie de la sorcellerie vient du paganisme africain. Dans son oeuvre, l'écrivain congolais Antoine-Roger Bolamba, faisant allusion à ce phénomène, a écrit : le sorcier est un être de chair qui se transforme en esprit maléfique... (...) un humain dont la force suprême ébranle l'univers et renverse ses lois, (...) se change soudain en un

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Lire Apocalypse 18 : 4

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esprit malfaisant et sème la panique dans un monde de paix !9 Ce témoignage de Bolamba décrit par le menu la foi de nos ancêtres africains au sujet des sorciers. Mais, cette définition du sorcier est contraire à la parole de Dieu et à la foi des apôtres. La bible déclare en effet qu'un Ethiopien ne peut changer sa peau, ni un léopard ses taches10. Dès cet instant, il est évident que, d'après les Saintes Ecritures, aucun être n'a le pouvoir de changer la nature que Dieu lui a donnée. Dans la philosophie africaine, les païens croient, ainsi que l'a noté Antoine-Roger Bolamba, qu'un homme est capable de se transformer en un esprit maléfique ou un démon, ce qui est contraire à la foi apostolique. Tous ceux qui discuteraient sur ce sujet prouvent par là qu'ils ont une foi mélangée de christianisme et de paganisme africain. A partir de ce moment, pouvons-nous les compter parmi les chrétiens ? Ici aussi est venu le temps de nous demander si tous ces témoignages faisant état de gens qui se transforment en chats, en serpents, ou de ceux qui descendent dans des tombeaux pour traiter avec les morts, ou même encore de ceux qui vont à la rencontre de la sirène au fond des eaux, sont chrétiens. Le prophète dit non. Tous ces prédicateurs sont des spirites et des occultistes, ce ne sont pas des chrétiens, à proprement parler. Les délivrances auxquelles ils s'adonnent sur cette base sont des activités occultistes, de la pure magie. Vous voyez ? Beaucoup de pentecôtistes et d'églises de réveil, y compris la CFMC, pratiquent littéralement de la magie. Certains de ces enseignements ésotériques prétendent que les hommes naissent tantôt sous le totem d'un serpent, tantôt sous celui d'un éléphant pour ceux qui sont obèses, tantôt sous le totem d'un lion, et cetera, et qu'il faut en être délivrés par les exorcistes du Ministère... Les "théologiens" et les docteurs des organisations cidessus insinuent que ces servitudes spirituelles sont causées par les sorciers de familles, causant de la sorte des divisions irréversibles entre frères et soeurs, entre parents et enfants... Sortez du milieu de ces diseurs de la bonne aventure dissimulés derrière l'évangile de Christ ! Ses deux interlocuteurs le regardaient, les yeux arrondis. — Pour répondre à la question au sujet du salut, je répète que chaque humain vient au monde souillé par le péché d'Adam, car photocopie de celui-ci, et accablé par les malédictions qui reposent sur sa famille. Si vous êtes né dans une famille sur laquelle repose la malédiction de la pauvreté, celle-ci va influencer chaque jour votre vie. C'est elle qui vous empêchera d'être engagé dans une entreprise où les gens ont de bons salaires ; c'est elle qui vous détournera de toute voie conduisant à la prospérité et à la richesse et c'est encore elle qui éloignera de vous toute personne susceptible de vous aider à être prospère... Si vous appartenez à une famille de polygames ou d'alcooliques, ces malédictions finiront par faire de vous un polygame ou un alcoolique. Si vous

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Lire dans Notre Librairie, janvier-mars 1982

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êtes une femme, ces puissances des ténèbres s'imposeront sur votre mari et le pousseront irrésistiblement à la polygamie et à l'alcoolisme, etc. Le filleul de Mpiana wa Nzangula sentit son coeur se tourner petit à petit vers Jésus-Christ et vers la lecture de la bible. — Moi, je suis un cadre universitaire. J'ai tout compris, jeune homme. Je viens de comprendre que Jésus-Christ est l'unique sauveur de l'humanité et que le salut ne se trouve en nul autre. Mpiana wa Nzangula sentit un tic lui agiter ses longues mains osseuses, de la base à ses ongles crochus. — Non, ce ne peut être vrai... Son filleul bondit de révolte. — Et comment donc ! C'est la pure vérité ! Le disciple du prophète enchérit. — L'apôtre Paul a dit que désormais, il n'y a plus de condamnation pour ceux qui sont en Christ. De quelles condamnations s'agit-il ? ...de celles du jardin d'Eden dont nous avons parlé ci-haut. Le Christ-Jésus seul a le pouvoir de vous délivrer du péché originel qui continue à justifier les malédictions familiales qui pèsent sur vous et l'esclavage qui vous lie à Satan et à ses forces des ténèbres. Voilà les maux qui accablent tout homme, blanc comme noir, jeune ou vieux, homme ou femme, jaune ou rouge, savant comme ignorant, à condition de se tourner et d'aller vers Jésus, selon qu'il est écrit : Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Mais, il faut invoquer Christ à travers le vrai évangile et le christianisme juif. Sortez donc du paganisme et du christianisme occidental. D'un autre bond, l'homme s'écarta de Mpiana wa Nzangula. Depuis qu'il était allé trouver ce féticheur, son coeur n'avait jamais plus connu la paix... Sa conscience lui reprochait continuellement de s'être éloigné de Dieu et des Saintes Ecritures. A présent qu'il venait d'avoir l'exacte notion de son erreur, il avait hâte de se réconcilier avec Dieu en confessant ses péchés, en se jetant aux pieds du Seigneur. Désormais, il ne quitterait plus l'évangéliste d'une seule semelle. Il lui fallait rencontrer le prophète de Dieu dans l'immédiat, sans consulter qui que ce soit au préalable. Alléluia ! Là s'arrêtait le souvenir de Grand-mère Padi Bualu. Ce filleul devenu disciple dans NSAMALOYEK11 amena le Message à l'Humanité aux autres protégés de Fuila Tsheba et causa toute la ruine du mythomane.

NSAMALOYEK : sigle de Nsango Malamu na Lobiko na Yesu Klisto ou La Bonne Nouvelle du Salut par le Christ-Jésus

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