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Gabon entre tradition et post-modernité

De
247 pages
Comment se moderniser sans désacraliser ? Comment se développer sans ignorer les facteurs socio-anthropologiques ? Cet ouvrage propose une réflexion d'ensemble sur les transformations sociales et culturelles rapides qui affectent la société gabonaise. Il analyse la coexistence de deux matrices, tradition et post-modernité, qui n'engendrent pas toujours une complémentarité harmonieuse.
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Bernardin MINKO MVE

GABON ENTRE TRADITION ET POST-MODERNITE
Dynamique des structures d'accueil Fang

Préface de Jean POIRIER

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRffi

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino

ITAUœ

@ L' Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4443-5

A Feu Mvé Minko Paul
A Avonlo OV0110 Madeleil1e

A Damien Minko Mvé et Florence Thiers

SOMMAIRE

Préface Introduction PREMIERE PARTIE: LES STRUCTURES TRADITIONNELLES D'ACCUEIL Chapitre 1: Bref aperçll dZIpeztple Fallg Chapitre 2 : Recherche d'ulle légitimité traditiollnelle Chapitre 3 : Les groz/pes traditionnels de socialisatioll 1- La relation au groupe de co-descendants 2- La relation au groupe de co-résidents 3- La relation au groupe de co-transcendants DEUXIEME PARTIE: LES INVARIANTS FACTEURS DE CHANGEMENT Chapitre 1 : Les invariants cultl1rels 1- Les principes 2- Les privilèges traditionnels Chapitre 2 :Les facteurs de challgemellt 1- Les facteurs structurels 2- Les facteurs culturels CULTURELS ET LES

TROISIIEME PARTIE: ASPECTS DE LA MUTATION MODERNE Chapitre 1 : Les bouleversenlellts des strzlctures anciennes Chapitre 2 : L 'évollltioll des invariants culturels Conclusion Bibliographie Table des matières

POST-

PREFACE
Bernardin MINKO MVE présente dans cet ouvrage le fruit d'une longue expérience africaine, vécue à la fois au sein des villages avec les sociétés rurales et en ville dans cet univers radicalement différent, qui est aussi l'Afrique, et qui a déjà intégré un certain nombre d'éléments de ce qu'on appelle la post-modernité. Les deux systèmes de référence, celui de la tradition et celui de la modernité cohabite donc en permanence chez l'auteur, qui les ressent désormais comme beaucoup d' Mricains issus de l'université - et comme il convient de les ressentir: non pas comme des antagonismes irrépressibles mais de nécessaires complémentarités. Ce qui ne signifie pas que la situation en soit rendue plus facile pour cela. Le lecteur non familiarisé avec l'Afrique pourra éventuellement être surpris de la présentation des matériaux que l'auteur a collectés sur le terrain. En gros, la première moitié de l'ouvrage est consacrée au passé, à la description des modèles traditionnels, alors que la seconde moitié était consacrée à l'ouverture sur le monde contemporain mais en fait, l'auteur occupé à rendre compte de tel aspect de la culture étudiée (la circoncision, le mariage, un rituel de chasse etc.) et possédé par son sujet a tendance à développer ces aspects traditionnels mais s'est attardé sur la situation actuelle, et a anticipé sur l'évolution et les changements. Il mettait ainsi le problème étudié en situation et était amené à envisager tel ou tel autre élément culturel en relation avec son sujet. On ne peut pas le lui reprocher car ce faisant il reproduisait le mouvement de la vie même, il était fidèle à ce que l'on peut considérer comme une constante de l'ethnologie: il n'existe pas de « secteur» autonome; dans l'existence sociale tout élément joue à la fois comme cause et comme conséquence et il est en fait connecté en permanence avec tous les autres. La société est en fait indissociable; on ne peut pas parler de « droit» ni d'« art » ni d'« économie» comme on le fait en sociologie pour les sociétés industrialisées ou modernisées, parce que dans les sociétés rurales encore dépendantes de la tradition, il n'existe pas de secteur social isolé: l'existence s'affirme de manière «plénière» sans qu'il n'existe de frontières intérieures. Il est certes difficile de rendre compte des sociétés qui sont ainsi en situation « duale» ; l'hétéroculture qui implique la double allégeance à des idéaux différents se laisse parfois malaisément analyser, mais partout dans l'ouvrage on sent que l'auteur non

seulement connaît par l'intérieur la culture Fang maIs l'a vécue personnellement. Bernardin MINKO MYE, en bon praticien de terrain, s'est tenu éloigné des a-priori théoriques de tous ordres, fonctionnalisme,

structuralisme ou autres qui - par définition - mutilent la réalité en opérant
des choix objectifs; il préfère le factuaIisme plus réaliste et moins hégémoniste qui prétend seulement parler du fait. Il a souhaité réunir ses observations et composer son témoignage en se référant aux nouveaux concepts (hétéroculture et dysculturation) ; nous nous en réjouissons, mais nous l'avons laissé certainement libre de sa démarche sans jamais interférer avec ses interprétations. Nous félicitons l'auteur d'avoir rappelé les définitions principales des nouveaux concepts proposés. Ce travail ne constitue assurément qu~une première approche de la société Fang, d'autres suivront certains écrits peut-être sous forme de « récits de vie» - témoignages directs des acteurs - mais tous seront le reflet direct de cette culture fière, riche, consciente de sa dignité, héritière de ces « immortels» venus d'un passé qui s'adaptera progressivement au-delà de la dysculturation, aux enjeux que leur propose et parfois leur impose, le nouveau monde du nouveau siècle.

Jean POIRIER Professeur Emérite Université de Nice-Sophia Antipolis (UNSA) - 12-

INTRODUCTION Le présent ouvrage traite de l'évolution des mœurs des sociétés gabonaises, il aborde en profondeur, à partir d'une étude de cas (les FangNtumu du Nord du Gabon), les problèmes relatifs aux genres de vie et modes de pensée. Avant la colonisation, l'économie traditionnelle était une économie «naturelle1», après celle-ci, elle est devenue une économie de « production2 ». Aujourd'hui, deux types d'économies coexistent. Elles sont distinctes l'une de l'autre à plusieurs niveaux3 : la structure, les ressources, les activités etc. En 1919, un Fang, Jean Aubame est devenu prêtre. Très récemment, un Français, enseignant à l'université de Libreville, a été initié au Bwiti 4 Fang. Des exemples de cette nature sont assez exceptionnels, ils donnent une idée des nouveaux chemins vers la modernité. Cela peut étonner aujourd'hui aussi bien les historiens, les voyageurs, que les touristes. Cette évolution aux aspects parfois déconcertants, comporte une signification encore très méconnue ou souvent déformée par les préconceptions. Il s'agit ici d'un premier inventaire des principales caractéristiques de la transformation des structures traditionnelles d'accueil de co-descendance, de co-résidence et de co-transcendance, conséquences du phénomène de la post-modernité5. L'intérêt d'un tel examen est de
Système économique d'autoproduction et d'autoconsommation qui s'oppose à l'économie monétarisée. 2 Caractérisée par une productivité très élevée du travail humain que complète l'emploi de la machine, de l'électricité etc; une économie qui demande à être toujours en expansion. Sa principale caractéristique est son dynamisme. 3 Guy Rocher, L'organisation sociale, Paris, HMH (Collections Points, série Essais ), 1968, pp. 88-142. 4 C'est un mouvement religieux dont le système initiatique repose sur la manducation de l'Iboga (tabemanthes) qui, par ses effets hallucinatoires, permet de connaître« les choses d'ici-bas et de l'au-delà ». 5 Dans Le Postmodernisme expliqué aux enfants (1988), Jean-François Lyotard écrivait que« Auschwitz est le crime qui ouvre la post-modernité ». La modernité, qui débute avec la Renaissance et se déploie avec la pensée des Lumières, avait foi en la Raison. Celle-ci devait abolir les croyances et superstitions anciennes et apporter, avec la science et les techniques, le progrès économique et social. Mais les désastres causés par les technosciences, les abominations des guerres mondiales et le nazisme mettent fin au « métarécit}) de la modernité: la croyance en un progrès irréversible. La post-modernité a connu son heure de gloire aux USA à partir des années 80. Elle implique au plan sociologique la critique de la science et de la pensée occidentale comme valeurs suprêmes.
1

connaître les procédures d'agrégation d'autrefois de l'être individuel au groupe social, mais surtout d'appréhender les apparentés, les réseaux d'alliés, ainsi que la dynamique du corps social. Le but est de comprendre, d'une manière générale, la société gabonaise dans son fonctionnement et son organisation en réfléchissant sur les transformations rapides qui l'affectent. La post-modernité6 a une allure provocante. Elle ébranle tous les équilibres. Les multiples progrès que cotmaît le Gabon accélèrent le passage d'un univers de type traditionnel, où la philosophie de l'oralité7 était prédominante, à un univers de type rationnel régulé par l'ordinateur, la ratio et ouvert sur l'ère de la prospective et de la futurologie. Certains Gabonais se demandent, à juste titre sans doute, dans quelle mesure leur pays pourrait aborder le troisième millénaire. C'est ce que fait le peuple Fang. Il revendique à la fois sa «pahouinité » (le concept vient de Pahouin), et en même temps réclame le progrès et le développement. Tous les peuples sont aussi confrontés à ce problème. De grands efforts ont été faits depuis 1960 jusqu'à nos jours. Ceux-ci ont mis l'accent sur le processus de modernisation, laquelle s'accompagne des changements sociaux importants: nouvelle organisation politique, introduction des lois de la concurrence, acquisition des biens d'équipement et des technologies nouvelles, apparition des nouveaux modes de consommation et des nouveaux modèles institutionnels. On ne peut pas faire l'économie des conséquences d'une telle mutation. Comment la société gabonaise est-elle amenée à se confronter avec la modernité? On voudrait analyser ce cheminement vers la post-modernité à l'aide des nouveaux concepts: I'hétéroculture et la dysculturation. L'hétéroculture désigne une situation duale, elle se définit par la reconnaissance d'une double référence tradition-modernité. Elle est ce qu'on peut qualifier de biculture, ou encore pour emprunter à Jean-Pierre lardel de « diglossie culturelle». Sa spécificité se situe à ce que les deux modèles culturels sont à la fois inévitables et antagonistes. L'hétéroculture débouche sur l'hétrostructure, l'hétérochronie, l'hétérochtonie et 1'hétéroformation.
6

Nicolas lournet, «Qu'est-ce que la post-modernité? », in Jean François Dortier (coordonné par), Philosophies de notre temps, Paris, Sciences Humaines Editions, 2000, p. 113. 711s'agit d'une ethno-philosophie qui implique simplement une philosophie implicite que r on doit dégager d~un corpus des traditions: une sorte de philosophie en acte.

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L'hétérostructure se manifeste par l'éclatement de la coincidence entre pouvoir politique, puissance économique, savoir et prestige social. Une telle manifestation crée une discordance des discriminants sociaux. On dirait même que les liens sont plus ou moins cachés; ils ne s'établissent que certaines opérations qui ne recouvrent pas l'ensemble de la société. Dans la mouvance ancienne Fang, il existait un rapport étroit entre le prestige social et les connaissances des choses du passé, la détention d'un grand nombre de lances ou les enlèvements de femmes. Suivant ces formes particulières du prestige social, les référents sociaux sous-jacents étaient prédisposés, préorientés vers des statuts sociaux prééminents. Autrement dit, c'est celui qui se distinguait dans la prise de femmes par enlèvement, comptant par ailleurs de nombreux enfants, qui se prédisposait à devenir chef de guerre, père de la demeure des hommes ou père d'un segment lignager. Son succès et son prestige social étaient incontestables. On l'appelait le conciliateur (ebam8). Cette adéquation presque parfaite reçut des critiques acerbes du pasteur Grébert. Etait prestigieux autrefois, disait-il, « celui qui était le plus malin, craint à cause de sa ruse et de sa force. Orgueilleux sans conscience, il terrorisait avec ses fétiches qui le faisaient réussir en tout. C'était le plus habile à se procurer des femmes9 ». Contrairement à ce qui a été souvent admis, ce point de vue ne détermine pas le prestige social Fang d'autrefois, mais plutôt les formes sociales de son obtention. Depuis que le prestige social s'acquiert par les connaissances techniques et scolaires, la mouvance sociale ancienne s'est complètement renversée. Cette nouvelle dynamique, digne d'intérêts, pose la problématique tradition-modernité: comment éviter les situations de déshérence au Gabon? Comment redonner vie à une société gabonaise paysanne qui se meurt? Comment concilier les comportements qui créent un énorme fossé entre la vie moderne, conçue sur des normes libérales, et la personnalité traditionnelle de base? Comment faire en sorte que les choses économiques soient liées à la personne? Ces questionnements sont au cœur de l'hétérostructure. Quant à l'hétérochronie, elle est l'acohérence entre les composantes de la dimension temporelle. Le rythme actuel des changements fait que partout (du Nord comme au Sud), l'individu, au cours de son existence, ne puisse plus observer les mêmes modèles, entre autres les genres de vie, les habitudes, les codes de politesse et d'éthique. «Les modèles stables du passé ne suffisent plus à garantir la cohérence de la vision du monde; celle8 eham dérive du verbal ham: il signifie imposer le calme, concilier. 9 F. Grébert, Au Gabon, Paris, Société des Missions Evangéliques, 1928, p. 126.

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ci change, doit évoluer constamment au cours d'une seule vie d'homme »10. La particularité de 1'hétérochronie est que le film de l'existence humaine se déroule dans une hétérogénéité des temps, autrement dit la fm des certitudes et des permanences. La rapidité des progrès n'étant pas sécurisante pour l'individu, on se demanderait ce que deviendrait ce dernier au cours du troisième âge comparativement à ce que fut sa jeunesse. La communauté villageoise pourrait-elle encore retrouver l'harmonie culturelle d'antan qui fut la sienne? Comment gérer aujourd'hui la « mode» des incertitudes et des discontinuités? Ces interrogations se posent dans bien des domaines de la société gabonaise. Par exemple l'alimentation a changé aussi bien en quantité qu'en qualité: profusion des éléments plus nobles vendus «tout frais» sous forme de conserves, lyophilisés, congelés etc. Si l'on en croît la publicité, les nouveaux aliments copiés sur les produits américains et français (produits enrichis en vitamines, sels minéraux, ferments lactiques) renforceraient le système immunitaire, ils retarderaient les stigmates du vieillissement. Une telle évolution apparaît comme un principe antagoniste de celui de la tradition: la prédiction de l'avenir. Autrefois on mangeait pour vivre, pour ne pas mourir. Aujourd'hui, le nouveau credo est de bien manger pour bien se porter, donc vivre longtemps. Cette nouvelle perspective est proche du modèle occidental. Elle pose le problème de savoir comment continuer à s'occuper des traditions et en même temps accepter une modernisation qui soit une saine appréhension des intérêts de celle-ci? Les traditions déjà obsolescentes, et avant qu'elles ne soient complètement anéanties par la modernité, ont-elles une chance de régénération? La dynamique hétéroculturelle peut-elle se lancer dans un processus « d'involution culturellel! » ? L'hétérochtonie désigne I'hétérogénéité ethnique et religieuse. Si on admet en général que de nombreuses sociétés sont souvent pluriethniques, le propre de l'hétérochtonie est que, dans un même ensemble national, il y a coexistence de deux ou plusieurs populations et la présence d'une majorité de non citoyens. Defuis la période des vaches grasses, le phénomène s'est accentué au Gabon! avec l'arrivée des Guinéens, Camerounais, Nigérians et Ghanéens. Dans de nombreux villages gabonais aujourd'hui, les non gabonais sont parfois plus nombreux que les autochtones. C'est la
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Philippe Laburth-Tolra,«L'hétéroculture en Afiique noire », Hommage à Jean Poirier,

Paris,PtJF,1996,p.62. Il Jean-Pierre Lozato-Giotart, (Actes du Colloque), Tourisme entre tradition et modernité, Paris, URESTI-CNRS, 1992, p. 17. 12 Omar Bongo, Les chances du Gabon pour l'an 2000, Libreville, Multipress, 1998, p. 24. - 16-

construction du Transgabonais qui fut à l'origine de ce bouleversement. Le mouvement s'est accéléré dans les années 1980. Le seuil de tolérance dépassé au début 1990 a contraint le Gabon d'expulser, événement rarissime en Afrique noire, de nombreux étrangers de son tenitoire. Le phénomène d'hétérochtonie pose aujourd'hui un grave problème d'intégration. Cette hétérogénéité des nationalités a souvent alimenté le débat politique mais moins les travaux universitaires. Et pourtant, d'énormes enjeux tels que la violence urbaine, la réforme du code de nationalité, la réaffirmation de l'identité nationale y sont attachés. Depuis quarante ans, le terrain démographique et économique gabonais a été occupé par les étrangers. L'afflux de ces derniers fait du pays aux « trois Estuaires» celui qui eut le plus recours et avec la plus grande intensité aux nationalités étrangères. Il s'est souvent agi de faire fonctionner l'économie forestière et minière, d'occuper les postes de travail non intéressés par les Gabonais, mais aussi de compenser une population nationale souvent faible. Contrairement au Nigeria, au Cameroun ou au Congo Brazzaville voisins, le taux de natalité diminue de plus en plus et entraîne un ralentissement du rythme d'accroissement démographique du Gabon avec pour conséquence un manque cruel de bras dans les secteurs agricole et surtout industriel. Malgré la crise économique qui secoue le pays depuis 1986, la courbe de la présence étrangère reste plus ou moins ascendante. Et même après les expulsions massives de 1995, l'effectif des migrants (150 à 250000) est toujours croissant13. L'enlisement politique de la région des Grands Lacs, ne l'a pas épargné non plus de l'afflux des victimes de guerre et des rescapés du génocide rwandais. Il pose un problème du multiculturalisme14, celui des manières de vivre et de penser. On a rencontré ce genre de syndrome de 1'« invasion» dans le Marseille du début du siècle évoqué dans un roman publié en 1904 et dont le titre est révélateur des fantasmes de l'époque15. Marseille y est décrit comme une ville submergée par les Napolitains, «bruyants, sales, toujours prêts à sortir le couteau». La coexistence de plusieurs nationalités s'accompagne aujourd'hui de réactions de rejet et d'exclusion à l'égard des étrangers, de l'angoisse et de la perte d'identité16
13

14Fred Constant, Le multiculturalisme, Paris, Flammarion, 2000. 15PielTe Milza, « Un siècle d'immigration », in Sciences Humain~ Juillet 1999, pp. 1821. 16Notion multiforme, elle est utilisée dans des circonstances différentes et l'analyse de l'élaboration de la personnalité de l'enfant ou l'attitude de défense des populations lors de conflits gueniers. Elle s'exprime à travers l'individu, le groupe ou la société. - 17 -

CélineLaumonier,Gabon, Paris, CFCE, 1995,p. 9.

qu'ont les individus marginalisés. Une lecture quotidienne des faits divers fait ressortir que ces derniers sont souvent attribués (loin sans faux) aux étrangers: vols à mains armées, trafic de drogue, blanchiment de l'argent sale... Aujourd'hui ceux-ci sont considérés comme une menace, un « ennemi de l'intérieur », porteur de plusieurs maux et de nombreuses tares sociales, voire des maladies les plus dangereuses, contagieuses et honteuses: hier c'était la syphilis, aujourd'hui c'est le sida. On assiste même à une xénophobie « ordinaire» qui se manifeste par des qualifications injurieuses et débouche sur des actes de violence collectivel7. Les Ghanéens et Nigérians, anglophones, ont par exemple du mal à se fondre dans la société gabonaise. Cela signifie que la crise ne facilite pas toujours l'adhésion des autres nationalités aux valeurs nationales. Une autre situation créée par 1'hétéroculture est 1'hétéroformation. Elle se reconnaît par l'accentuation des disparités entre les générations. En dénonçant la valeur de l'éducation religieuse et familiale, ou encore celle de l'éducation nationale, la jeunesse s'est mise à l'école des modèles médiatiques et des bandes de copains. Le groupe familial avait longtemps été celui par lequel le processus de socialisation de l'individu était assuré. Il a été par moments relayé par l'école. Aujourd'hui, ni l'école, ni la famille, ne sont plus les canaux par lesquels les modèles éthiques et idéologiques sont transmis. Les nouvelles « écoles» de vie sont la télévision, la radio, ou encore les bandes de camarades, les syndicats et les associations sportives. C'est un clivage qui s'accentue de plus en plus entre les générations. Face à la perte d'influence de la structure familiale, d'autres structures de socialisation ont vu le jour. Autrefois, les enfants reproduisaient les modèles culturels des parents, aujourd'hui, ces derniers ne sont plus le sous bassement des générations actuelles. Ils ont été supplantés par des nouveaux modèles. Ce sont ces derniers qui constituent actuellement de nouveaux agents de socialisationl8. Ils perpétuent de nouvelles règles et normes de vie. Cette socialisation renvoie à trois aspects: L'aspect cognitif, qui représente la structure de la conduite. Il se traduit par des règles (par exemple dans le régime matrimonial, la répartition des charges, les pouvoirs de chacun des époux, la composition du patrimoine, la gestion des biens communs). L'aspect affectif, qui s'exprime en valeurs (par la religion, la morale, le travail etc.). L'aspect expressif, qui
17 18

Pillage des commerces Camerounais et Libanais, respectivement en 1981 et 1991. Alain Beitone, Christine Doll0, Jacques Gervasoni, Emmanuel Le Masson, Christophe

Rodrigues, Sciences Sociales, Paris, Sirey, 1997, p. 110.

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représente les signifl8llts de la conduite, il est symbolisé par les signes (par exemple les représentations linguistique, artistique, vestimentaire et alimentaire d'un groupe). Les transformations majeures introduites par la modernité créent l'émergence et le développement de nouveaux instruments d'apprentissage: crèches, garderies, écoles, médias, groupes de pairs etc. Face à ces divers instruments, la famille s'impose difficilement aujourd'hui comme l'instance principale de la socialisation. Abandonnée prématurément par la jeune génération dans l'optique de la poursuite de leurs études, son action n'est plus primordiale dans la structure de la personnalité des jeunes. C'est à l'école Gardin d'enfants, école primaire, collège, lycée et université) que s'accomplit désormais la socialisation primaire. Cette nouvelle donne change vraisemblablement le cadre des échanges sociaux et affectifs entre parents et enfants, mais surtout entre les membres de la fratrie. C'est l'école qui éveille davantage les jeunes et consolide leurs sentiments. Non sans peine elle les forme à la vie sociale. Il serait intéressant un jour de constituer un corpus de connaissances sur l'hétéroformation car les nouvelles écoles de vie modèlent, et assez fortement, la conduite des jeunes. Il en est ainsi de l'utilisation excessive des médias qui affaiblit la morale, détruit totalement la vie tribale, clanique et familiale. Elle pousse à la saturation, détourne les gens de leurs obligations citoyennes et contribue à l'augmentation de la violence. Inquiets, certains vieux déplorent que « la nouvelle génération n'a pas encore compris qu'il y a des coutumes auxquelles elle serait tenue de se conformer, et que si elle y déroge trop gravement, elles se vengeront ». Depuis l'avènement du multipartisme et de la «démocratie », on assiste à une émergence de la socialisation politique. Son rôle est aussi similaire à celui des mass médias. Le fait de regarder les émissions d'informations télévisées influence considérablement les dispositifs politiques des jeunes. Ils adhèrent non sans mal, et apprennent très vite les motivations politiques et le sentiment partisan. Cela développe un nouvel esprit de camaraderie et de nouveaux types de liens de solidarité. En dehors de la famille, de l'école, des mass médias et des partis politiques, les groupes de tontines (associations rotatives d'épargne et de crédit)19 sont aussi de nouveaux
19

Notes de recherche du réseau entrepreneurial: financement et mobilisation de

l'épargne », AUPELF-UREF. Sous sa forme simple, la tontine regroupe un certain nombre de personnes (une dizaine ou une vingtaine), elle repose sur des relations personnelles très étroites entre les participants. Elle est parfaitement adaptée aux mentalités et aux comportements des populations au sein desquelles la solidarité s'exprime par une multitude de réseaux.

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creusets de socialisation. Sur chacune de ces structures, on trace les frontières imaginaires avec autrui, on invente des barrières et on forge les stéréotypes sur autrui. Les développements les plus récents sont liés à la recherche d'un équilibre qui ferait des membres d'une même communauté à la fois semblables et différents des autres. Les nouveaux modèles de socialisation qui s'affirment sont le modèle utilitaire, le modèle de cohésion et le modèle d'identification. Le modèle utilitaire se manifeste par la recherche d'autres manières de satisfaire les besoins, puis celle de l'appui des autres et celle d'un remède contre l'anxiété. Le modèle de cohésion se manifeste par l'attraction interpersonnelle, élément principal de la formation des groupes. Une fois qu'on est membre des tontines, on finit par renoncer à certains préjugés: on acquiert un nouveau style de vie en adoptant le comportement des autres associés. Le modèle d'identification sociale est la conséquence de la recherche d'une nouvelle identité sociétale et d'une autocatégorisation. Il se traduit par la question essentielle: Qui suis-je? Démarche beaucoup plus perceptive que cognitive. Car on veut s'autocatégoriser comme membre d'une nouvelle structure de vie. Cette catégorisation constitue l'élément important du concept de soi, elle précise les attributs de la catégorie, le prototype de cette dernière et à partir de quoi on peut s'évaluer et évaluer les autres. Il s'agit là de distinguer une attraction interpersonnelle fondée sur les particularités personnelles et l'attraction sociale fondée sur la prototypicalité. En plus donc de la cohésion, on admettra que l'attraction interpersonnelle serait aussi le fruit de l'identification sociale de plusieurs personnes à un nouveau modèle culturel. A l'instar du Gabon, les sociétés hétéroculturelles sont largement marquées par l'hétéroformation. Face à ce phénomène d'une ampleur inédite, que peut faire le peuple Fang? Entraîné dans un tourbillon d'innovations sans cesse croissant, quels doivent être ses choix et stratégies: appelé à se moderniser, à s'ouvrir vers l'extérieur, ou obligé de se tourner vers son passé afin de revaloriser ses atouts culturels? Ces interrogations sont au fondement des malentendus qui existent actuellement entre générations ascendantes et descendantes, elles sont l' œuvre des oppositions qui éclatent au quotidien, car avivées par le fait que la modernité est apportée par l'étranger. La parade de Wole Soyinka pour échapper au piège de l' enfermement est bien connue: le «tigre ne proclame pas sa tigritude, il saute sur sa proie et la dévore». Dans cette affirmation, l'idée centrale est que l'Africain vit aujourd'hui dans un monde où la coutume se dispute avec la nouveauté, et les divinités avec la technologie; c'est dans ce monde qu'il faut vivre, pour le meilleur et pour le pire. - 20-

C'est précisément à cette problématique (une opposition des modèles et un entrecroisement culturel) que s'attelle la présente réflexion. Le Gabonais, attaché viscéralement à sa gabonité, qui fonde sa dignité de personne, c'est-à-dire sa langue, ses ancêtres, ses mythes, en somme son modèle traditionnel, l'est également, avec la même force de conviction, au modèle de production moderne avec sa haute technologie. Ces deux idéaux auxquels il ne peut renoncer sont en grande partie contradictoires l'un de l'autre. Issue de l'esprit des Lumières, la modernité serait-elle devenue, à force de cultiver le nouveau, dangereuse pour la tradition? C'est la grave interrogation que posent les sociétés hétroculturelles. Ce livre retrace l'enquête que j'ai faite sur le groupe Fang-Ntumu. Il s'agit d'un premier essai de synthèse qui rappelle les souvenirs des anciens et des témoins de 1'histoire. Conscient des influences que la culture occidentale a exercé sur les cultures africaines, Georges Balandier soulignait que le « Fang grâce aux cultures riches s'est transformé en paysan intéressé »20.L'avènement de la post-modernité perturbe le fonctionnement des règles de conduite et les relations entre groupes de résidence. Dans quelle mesure les populations des pays en voie de développement l'assument-elles? Comment se présente leur mécanique culturelle actuelle? L'hétéroculture permet de répondre à ces questions et comprendre une société en état de changement, soumise au choc tradition / post-modernité, au choc des cultures, où s'affrontent quotidiennement le désir aigu de modernisation et le souci exclusif d'authenticité. Elle permet de mieux saisir le processus des changements. Lorsqu'on est attaché à sa tradition mais aussi touché par les mutations, comment peut-on assimiler la modernité ou la post-modernité? Comment sortir des tâtonnements entre les comportements cyclo-répétitifs dépassés et une modernité autocentrée qui sape l'authenticité, sans résoudre les problèmes? C'est à ce niveau également que l'on rencontre la dysculturation. La dysculturation est un état né de la« mutation post-modeme ». La mutation post-modeme a d~clenché une série d'effets en chaîne. Elle se traduit par des déséquilibres, des dégradations et des contradictions. Elle cumule des manifestations au point d'entraîner un pessimism~ généralisé au plan collectif et des troubles psychopathiques au plan individuel. « Conséquence d'effets pervers des avancées technologiques et des progrès

20

Norbert Nkoueri Mpio, Un exemple d'hétéroculture (Les Boma à Brazzaville, de la
à la modernité), Thèse de doctorat, Nice, 1983.

tradition

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de tous ordres mal assimilés et au rythme trop précipité »21, la dysculturation témoigne le côté paradoxal du progrès et de son ambiguïté: le progrès contribue à l'amélioration des conditions et des modes de vie des populations mais dans le même temps il produit de multiples dégradations dans les comportements et les modes de vie de ces dernières. La dysculturation se manifeste par l'éclatement des structures d'accueil de la personne et le changement drastique des modèles culturels. Les structures d'accueil qui éclatent sont celles de co-descendance, de co-résidence et de co-transcendance. Durant toute la première moitié du vingtième siècle, l'individu continuait à s'investir dans le groupe familial; sa personnalité s'exprimait à travers le continuum des ascendants et des descendants; pour l'essentiel, les idéaux restaient durablement centrés sur l'entité familiale. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. On vit désormais par« soi-même» et pour « soi-même », sans référence suffisante aux intérêts familiaux. C'est la sortie du groupe de co-descendance. De plus en plus, on assiste dans les sociétés contemporaines à un déficit d'incorporation de l'individu dans le village, la maison ou le quartier. On constate même en ville un phénomène de «répulsion» entre voisins proches. C'est la sortie du groupe de corésidence. Malgré certains renouveaux partiels et la naissance dans le Tiers Monde de centaines de cultes nouveaux, il y a accentuation de la désatIectation des fidèles à l'égard des religions révélées. Ce comportement marque le début de la disparition de la transcendance religieuse. C'est la sortie du groupe de co-transcendance. Ces différents changements liés à la dysculturation plongent le groupe familial dans une crise profonde. Cette crise, qui va plus loin que l'anomie durkheimienne, n'a d'ailleurs pas atteint son terme. On sait que certaines sociétés occidentales ont perdu la leçon des rites de passage; cela a conduit à la dérive tous les systèmes de formation, de régulation et de contrôle. L'individu est devenu «orphelin du groupe et malade de la société »22.Que peut faire la société gabonaise pour éviter de tomber dans les erreurs de l'Occident? Sans renoncer à l'industrialisation, par quels moyens s'industrialiser sans se prolétariser, se développer sans se désocialiser et se moderniser sans se déshumaniser? Outre l'éclatement des structures d'accueil, la dysculturation entrâme aussi la récusation des modèles. Partout dans le monde, quatre schèmes fondamentaux (les principes de séniorité, de masculinité, de qualité et d'ethnicité) ont architecturé les structures sociales. Cette architecture est désormais battue
21

22

Jean Poirier, Histoire des mœurs, Op. cit., p. 1587.
M. Rolant, Ecrits en Hommage à Jean Poirier, Paris, PUP, 1996, p. 76.

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en brèche. De nombreuses valeurs indispensables (sacralité, solidarité, autorité et continuité) sont désormais périmées. Comment faire pour que les progrès scientifique et technologique auxquels tout le monde aspire, ne détruisent pas la civilisation traditionnelle, jusqu'à son existence? On s'aperçoit que le monde rural est aussi touchées par les innovations. L'intrusion de la modernité a modifié nombre de ses points de repères culturels, elle est aussi l'œuvre de la confusion des valeurs23 et la dérive des concepts24. La première partie est un aperçu général des Fang du Gabon. Cet aperçu permet de connaître la vision subjective qu'ils ont de leur propre identité culturelle. Je présenterai par la suite les structures traditionnelles d'accueil de ce groupe très homogène. Cette présentation générale et approximative se situe au niveau macro sociologique des ensembles sociaux. Avec d'une part les éléments culturels de la collectivité et d'autre part, les éléments structurels. Si les éléments culturels permettent de comprendre l'action des différents acteurs qui peuplent et composent une communauté, ils s'inspirent d'un univers culturel propre aux sociétés traditionnelles. En revanche, les éléments structurels se situent au niveau des éléments non culturels, entre autres, les acteurs, les activités, les réseaux de rapports sociaux, les cadres sociaux organisés, les hiérarchies et le milieu. Tous ces aspects de la vie sociale, qui précisent, conditionnent, déterminent ou encadrent l'action sociale, sont assimilés à la structure. Ds déterminent l'ensemble des modèles traditionnels, leurs caractéristiques d'hier à aujourd'hui, mais surtout les «principes» de solidarité, de sacralité, de continuité et d'autorité; et les privilèges de qualité, d'ethnicité, de séniorité et de masculinité. Depuis son apparition, la modernité est entourée de mystères. Elle est devenue complexe au fil des temps et parfois troublante. On voudrait bien explorer minutieusement son influence sur le fonctionnement des modèles et privilèges traditionnels. La deuxième partie examine les invariants culturels et les facteurs de changement social gabonais. Le problème fondamental qui se pose est de déceler ceux qui exercent une influence prépondérante dans l'histoire des Fang. La démarche est une recherche causale de l'historicité. «La sociologie, telle qu'elle se constitue au X~, se donne pour première tâche d'énoncer les lois du changement social. Auguste Comte ouvre son Cours de philosophie positive par la fameuse loi des trois états. La même
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Distinctions bien / mal, beau / laid, vrai / faux et normal/anormal etc. Personne et personnage; travail et loisir; amour et sexualité.

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préoccupation de réduire à une seule loi la dynamique de toutes les sociétés humaines est tout aussi sensible chez Herbert Spencer, dernier grand

évolutionniste du

~me

siècle. Le souci de saisir l'enchaînement des

grandes phases de l'évolution humaine apparaît également chez Marx, et peut-être surtout chez Engels 25». En tant que l'un des maîtres mots de l'époque actuelle, le changement (bouleversements de la famille, de l'éducation, émergence d'échelles politiques nouvelles (locale), révolution technologique, Internet, mondialisation...) n'épargne aucune société. C'est un problème qui se pose aussi bien au niveau individuel (développement personnel, la transformation de soi), organisationnel (mutations managériales, relations sociales, croyances), social (nouvelles mobilisations, massification de l'éducation, bouleversement de la famille), politique (transition politique de l'ex-parti unique, nouvelles institutions) et économique (développement de la nouvelle économie, intégration à la mondialisation). La troisième partie, enfin, est une présentation des déséquilibres et contradictions qui affectent la société gabonaise. Après avoir diagnostiqué les effets de l 'hétéroculture, de la dysculturation et de la mutation postmoderne, l'évaluation détermine la menace d'une crise spirituelle et mentale, celle de l'inversion des valeurs et des modèles fondamentaux. Moins nombreux sont les auteurs gabonais qui ont établi un lien entre les modèles traditionnels et le changement social. Et pourtant ceux-ci constituent une des cibles majeures touchées par les transformations sociétales et structurelles. Leur inversion pourrait entraîner des processus de perte du patrimoine culturel. L'ethnosociologie n'est certes pas en mesure d'élaborer un modèle qui présenterait les étapes d'une telle transition, mais elle peut permettre de dégager les principales tendances de la mutation postmoderne. Autant la société gabonaise a précédé la modernité, autant elle s'engage désormais dans un processus rétroactif. Depuis plusieurs décennies, elle a profondément changé. Les innovations décisives ayant eu lieu à partir des années 1970, on peut s'interroger sur ce qu'apportent les éléments radicalement nouveaux.

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François Bourricaud, Encyclopaedia Universalis , « Changement social », Paris, Albin Michel, 1998, p. 96.

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Première partie LES STRUCTURES TRADITIONNELLES D'ACCUEIL

CHAPITRE 1 : BREF APERÇU DU PEUPLE FANG A partir d'une démarche descriptive, la connaissance d'un peuple renvoie souvent à son passé. On a souvent 1'habitude de se poser toutes sortes de questions sur les Fang; aussi faut-il se demander s'il est nécessaire de les présenter dans cet ouvrage. Les théories « scientifiques» y référant jouent en faveur de l'abandon du passé, le renoncement à la mémoire historique et renforcent la perte des valeurs et des normes ancestrales. Il est édifiant de revenir sur le passé d'un peuple car sa pensée en dépend et son esprit aussi.
1- Les Fang du Gabon

Le «Pahouin»

c'est ainsi qu'on a appelé le Fang en français - les

Allemandsdisent « Pangwe » et les Espagnols « Pamue » - entraîne parfois
quelques confusions. Quelques malentendus qui n'ont que trop duré persistent encore. Loin d'être péjoratif le terme «Pahouin» n'a rien de déshonorant ni d'offensant. Ce n'est qu'une déformation faite aussi bien par les «Omyéné ou Myéné26» que par les Français. Dans presque toutes les appellations ethniques gabonaises, on retrouve à peu de chose près des déformations de cette nature. La conception tribale s'en accommode souvent à sa façon et selon le génie propre de sa langue. C'est le traitement qui est parfois réservé au terme de Français que d'aucuns traduisent par Francès, French ou Fala; c'est également le cas du mot English que certains déforment parfois en Inglès, Englander ou tout simplement Ngès. C'est dans le même sens que par exemple Mitsogo27 est devenu, selon les idiomes, Mitsogu, Miske; et Galoa, Kalo ou Kala, pendant que Gisira devint Gésiya, Asila ou Mpongwé, Pongu, Pango ou plus couramment Pong. Les Fang aiment souvent déformer les appellations des autres groupes, leur nom n'a pas échappé aux différentes déformations souvent courantes dans la société gabonaise. C'est ainsi qu'on a parlé de Pango, Pangu, Pamo, Panwé ou encore Pahouin et cela selon les
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En tant que groupe linguistique, le groupe Myéné comprend le myéné, proprement dit,

lui-même subdivisé en, Enenga, Mpongwé, Rongo, Galwa, Dyumba et Nkomi. 27Mistogo est le pluriel de Tsogo ~on retrouve surtout les Tsogo au Gabon dans la province de la Ngounié.

idiomes (il est peut-être ici impropre de considérer l'idiome comme une langue propre à chaque région ou province:t car il n'y a pas à proprement parler de langue provinciale ou régionale au Gabon). La déformation de Fang en Pahouin s'explique normalement lorsqu'on fait référence aux langues gabonaises. Dans ces langues28, les consonnes f et p sont souvent interchangeables. Par exemple, lorsque l'Omyéné dit épéle, c'est-à-dire l'assiette, le Fang dira efele; pour dire le pain le terme sera mpemba en Omyéné et nfem en Fang. De tels exemples, comme l'a bien souligné l'écrivain gabonais Raponda Walker, expliquent aujourd'hui les raisons pour lesquelles les déformations sont monnaie courante. TI faut également préciser que la langue Omyéné29 n'admet pas de substantif commençant par p ; on adjoint toujours à celui-ci un m initial. C'est ce qui donne mpongwé, mpono, mpaga. L'Omyéné n'admet pas de désinence brusque comme Fang, mbang ou ngang..., il les adoucit en ajoutant une voyelle. C'est la raison pour laquelle du terme Fang., l'Omyéné a fait Mpang avec la désinence adoucie oué (ou wé), ce qui donne Mpangoué. Le génie de la langue française a fait que le m initial disparaisse et que la voyelle nasale soit transportée à la fin. C'est ainsi que l'on a obtenu Pahouin. Aux dires de certains Fang, le terme Pahouin serait même impropre. II ne serait qu'une appellation controversée, une « mal-prononciation» du fang. A un moment donné de l'histoire, les populations voisines des Fang auraient appelé ces derniers Pahouin, à cause d'une mauvaise prononciation ou d'une altération du nom d'origine. C'est ce que firent les Gumba30 qui ont cohabité avec les Fang du Cameroun durant les migrations. D'après Pierre Alexandre et Jacques Binet, le mot Pahouin serait une dérivation de Mpongwé «mipamian» Ge ne sais pas). Il s'agirait d'une réponse à une question qu~auraient posée les Européens aux Ng'Omyéné de l'Estuaire pour savoir qui étaient les Fang. Cette hypothèse est aussi valable que celle de la « mal-prononciation» ou la déformation, mais elle n'est pas totalement convaincante. Un ami de Bowdich
Les inventaires les plus récents des langues du Gabon ont été effectués par Jacquot (1978) et Kwenzi Mikala (1987). Jacquot organise sa présentation autour de la classification faite par Guthrie (1971); quant à Kwenzi MikaIa il opte pour une présentation géographico-administrative par province. Sur 391angues~ 35 sont commooes aux deux inventaires. 29LUTO (Laboratoire Universitaire de la Tradition Orale), Revue Gabonaise des Sciences de /~Homme, N° 2, Libreville, Publications de l'Université Omar Bongo, 1989, pp~ 261278.
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Ils désignaient

les Fang par I~expression Ba Pong.

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