Gardez mon fils près de vous

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Alain-André Bernstein, né de parents juifs en mars 1940, est caché dans une famille catholique du Val de Loire dix jours seulement après sa naissance. Grâce à la correspondance conservée par sa mère et retrouvée à sa disparition, il reconstitue ici sa petite enfance dans la campagne sous le régime de l'État français. Des lettres de sa famille d'accueil émanent l'amour et toute l'attention portée à l'enfant qui s'éveille à la vie dans un monde où d'aucuns veulent sa mort du seul fait qu'il est né Juif. Elles permettent aussi de comprendre l'attitude et la compassion des gens honnêtes de la France profonde vis-à-vis du soi-disant « problème juif ». La famille Breton ne voit qu'une famille injustement traquée à laquelle il faut porter secour
Publié le : lundi 10 mars 2008
Lecture(s) : 103
EAN13 : 9782304022001
Nombre de pages : 331
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1 2
Gardez mon fils
près de vous
3 4ERICH ALTMANN
Alain-André Bernstein
Gardez mon fils
près de vous
Correspondance
pour un enfant caché
1940-1944





COLLECTION
TÉMOIGNAGES DE LA SHOAH



Éditions Le Manuscrit
Richard Abibon
© Éditions Le Manuscrit, 2008
20, rue des Petits-Champs
75002 Paris
Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-02200-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304022001 (livre imprimé)
1 ISBN : 978-2-304-02201-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304022018 (livre numérique)
Présentation de la collection
« Témoignages de la Shoah »
de la Fondation pour la
Mémoire de la Shoah

En lançant sa collection « Témoignages de la Shoah » avec
les éditions Le Manuscrit, et grâce aux nouvelles technolo-
gies de communication, la Fondation souhaite conserver
et transmettre vers un large public la mémoire des victi-
mes et des témoins des années noires des persécutions an-
tisémites, de 1933 à 1945.
Aux nombreux ouvrages déjà parus, la Fondation es-
père ainsi ajouter les récits de celles et ceux dont les voix
sont restées jusqu’ici sans écho : souvenirs souvent en-
fouis au plus profond des mémoires individuelles ou fami-
liales, récits parfois écrits mais jamais diffusés, témoigna-
ges publiés au sortir de l’enfer des camps, mais disparus
depuis trop longtemps des rayons des bibliothèques.
Si quelqu’un seul ne peut décrire l’indicible, la multi-
plicité des récits peut s’en approcher.
En tout cas, c’est l’objectif que s’assigne cette collec-
tion à laquelle la Fondation, grâce à son Comité de lec-
ture composé d’historiens et de témoins, apporte sa
caution morale et historique.
Face à une actualité où l’instrumentalisation des
conflits divers tend à obscurcir, confondre et banaliser
ce que fut la Shoah, cette collection permettra aux lec-
teurs, chercheurs et étudiants de mesurer la spécificité
d’une persécution extrême dont les uns furent acteurs,
les autres complices, et face à laquelle certains restèrent
indifférents et les autres héroïques.
Puissent ces ouvrages inspirer à leurs lecteurs le rejet
de l’antisémitisme et de toute autre forme d’exclusion,
et l’esprit de fraternité.

Consultez le site Internet de la FMS : www.fondationshoah.org
7
Comité de lecture de la collection

Président : Serge Klarsfeld.

Membres : Isabelle Choko,
Olivier Coquard,
Katy Hazan (OSE),
Dominique Missika,
Denis Peschanski,
Paul Schaffer,
Annette Zaidman.

Responsable de la collection : Philippe Weyl.

















Voir les autres titres de la collection à la fin du
présent volume.

8BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN



Biographie
d’Alain-André Bernstein






1939 3 septembre : la France et le Royaume-Uni
déclarent la guerre à l’Allemagne nazie suite
à l’invasion de la Pologne par cette dernière.

1940 8 mars : naissance d’Alain-André Kaploun à
Blois.

Sa mère, Héliette Kaploun, est née à Paris
en 1914 de parents juifs immigrés de Riga
(Lettonie). Élevée à l’orphelinat Rothschild
rue Lamblardie, elle y devient institutrice, de
1931 à 1939. De 1940 à 1942, elle travaille
dans une caisse de retraite repliée de Paris à
Herbault (Loir-et-Cher).

Son père, Léon Bernstein, est né à Paris en
1893, de parents juifs immigrés venus
d’Ukraine. Ancien combattant aviateur, mu-
tilé de la guerre 1914-1918, après avoir été
champion de France de boxe, il devient
masseur-kinésithérapeute libéral et dirige le
9 BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN
service de cette spécialité à l’hôpital Roth-
schild, rue Santerre (jusqu’au 18 juin 1940).
Il est par ailleurs arbitre international de
boxe et soigneur de l’équipe de France
d’athlétisme.
Il a un fils, Serge Bernstein, né en 1920 d’un
premier mariage.

18 mars 1940 : À dix jours, Alain-André est
confié à Charlotte et Léon Breton à Tou-
chemoreau, hameau d’Orchaise (Loir-et-
Cher). Ils ont deux filles, Anne-Marie, née
en 1920, et Andrée, née en 1925.
Charlotte est née en 1893. Léon, né en 1890,
est lui aussi un ancien combattant mutilé de
1914-1918. Mariés en 1919, ils sont de très
modestes cultivateurs.

10 mai : début de la phase armée du conflit
qui aboutit à la défaite française en moins de
six semaines et à l’occupation allemande des
trois cinquième du territoire.

Mai : Héliette repart avec Alain-André sur
les chemins de l’exode, sous les bombar-
dements, jusqu’à Tours, où les nazis sont
arrivés avant eux.

Juin : Héliette ramène Alain-André à Tou-
chemoreau, à peu près mourant.
Elle repart travailler à Paris à l’orphelinat
Rothschild.

10BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN
1941 20 août : Léon Bernstein est arrêté lors de
ela rafle du XI arrondissement et interné au
camp de transit de Drancy (aujourd’hui en
Seine-Saint-Denis), qu’il inaugure avec
4 231 autres hommes interpelés parce que Juifs
(dont environ 1 500 Français).

12 novembre : gravement malade, Léon
Bernstein fait partie des libérés de Drancy.

Il part à Marseille à la fin de l’année, accueil-
li, aidé et caché par des amis, en particulier
Marie Balestra et le jeune couple Gaby (la
nièce de Marie) et Fred Morelli, d’une ex-
trême générosité.

1942 Mars : Alain-André a deux ans. Maman
Charlotte l’emmène à Paris dans la famille
Bernstein et chez sa propre sœur, Jeanne.

16 et 17 juillet : rafle dite du Vél’ d’Hiv’. Elle
vise les Juifs étrangers et apatrides de Paris
et de la région parisienne.

19 juillet : Héliette reste cachée, avec Adèle,
une amie également juive, chez Jeanne, rue
Léontine, à deux pas du Vél’ d’Hiv’.

Elle confie dans une lettre le destin d’Alain-
André à maman Charlotte, papa Breton et
leurs filles : « Gardez mon fils près de vous […] je
vous supplie de me le garder envers et contre tout. »
11 BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN
Charlotte répond, désespérée, courageuse et
déterminée : « […] quoi qu’il arrive, nous garde-
rons Alain avec nous. »

Août : Héliette part rejoindre Léon à Marseille.

11 novembre : suite au débarquement allié
en Afrique du Nord, les armées allemandes
se rendent maîtres de la zone dite « libre »,
sauf huit départements du Sud-Est de la
France qu’occupent les Italiens.

Durant cette année : pour venir voir Alain-
André, Héliette franchit deux fois clandesti-
nement la ligne de démarcation sur le Cher à
Montrichard, grâce aux passeurs résistants,
en mai et fin novembre-début décembre.
Elle échappe de justesse à l’arrestation.

Décembre : atteint de diphtérie, Alain-André
échappe une seconde fois à la mort grâce
aux soins acharnés de la famille, de la méde-
cine, et beaucoup de chance.

1943 8 mai : mariage d’Anne-Marie Breton.

1944 Janvier : maman Charlotte emmène Alain-
André dans sa famille, les Glésener, à Long-
wy.
Première rencontre avec une petite fille du
même âge d’amis de la famille, Denyse Briys.

12BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN
Mars : à Marseille, Héliette Kaploun et
Léon Bernstein, malgré la protection de
leurs amis, sont dénoncés et viennent se
cacher à Orchaise.

Grâce à maman Charlotte et papa Breton,
avec la complicité du maire, Georges Bre-
ton (pas de la même famille), de sa femme
et des instituteurs, Mme et M. Hardillier,
les parents d’Alain-André ne sont pas in-
quiétés (en particulier lors d’une perquisi-
tion opérée par des nazis).

6 juin : débarquement allié en Normandie.

7 août : Serge Bernstein, frère d’Alain-
André, est arrêté par la Gestapo à Paris, sur
dénonciation.

Août : libération d’Orchaise.

1945 29 mars : Serge Bernstein meurt à Dora-
Ellrich, le camp-tunnel de fabrication des
V2, libéré par les Américains le 11 avril.

8 mai : fin de la Seconde Guerre mondiale
en Europe.

Année scolaire 1945-1946 : première année
d’école d’Alain-André, à Orchaise, avec
Mme Hardillier.

13 BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN
1946 14 août : mariage d’Héliette et de Léon
Bernstein à la mairie de Vincennes, où ils
habitent. Alain-André porte désormais le pa-
tronyme de son père.

Rentrée d’Alain-André à l’école du Nord à
Vincennes. Désarroi d’Alain-André et de
maman Charlotte : « Si je perds mon petit ami,
ne vous en faites pas de chagrin, ce sera assez d’une
qui aura beaucoup de peine… »

Alain-André retournera à Touchemoreau
pour toutes les vacances scolaires jusqu’en
1954. Il retournera toujours auprès de ceux
qui restent sa famille.

1950 Entrée d’Alain-André au lycée Marcelin-
Berthelot, à Saint-Maur.

10 décembre : Léon Bernstein meurt des
suites de son internement, et jamais remis de
la mort de Serge, malgré sa force, sa volonté
et son humour apparents.

1953 Voyage d’Alain-André avec Héliette à
Longwy, chez Anna Glésener, la mère de
maman Charlotte, et sa famille. Nouvelle
rencontre d’Alain avec Denyse Briys.

1954 Mai-août : Alain-André fait un séjour chez
Jean et John Myhill et leurs enfants, Nicho-
las (Nicky) et Saffron, à March au nord de
Cambridge (Royaume-Uni). Il y passera aus-
14BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN
si les étés 1955 et 1956. Ils resteront tous
très proches.

1958 Alain-André entre à l’École supérieure de
commerce de Paris (Sup de Co).

1960 18 août : décès de papa Breton.

1961 Alain-André est diplômé de l’ESCP.

1961-1963 Il étudie à l’Institut d’études politi-
ques de Paris (Sciences Po).

1963 16 juillet : il se marie avec Denyse Briys.

Septembre : Alain-André entre chez IBM.

Il devient successivement jusqu’en 1980 :
– ingénieur commercial à Tours ;
– ingénieur spécialiste international des ap-
plications informatiques de presse et média ;
– responsable de formation des ingénieurs
commerciaux et technico-commerciaux (pre-
mière élaboration d’un cursus en alternance) ;
– directeur de la région Champagne-
Ardennes à Reims ;
– chef du département marketing Grands
Systèmes IBM- France ;
– attaché au directeur commercial IBM-
France ;
– directeur de la région Centre à Orléans.

15 BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN
1973 30 mars : naissance d’Arnaud, premier en-
fant de Denyse et d’Alain-André.

1974 Diplômé du CPA (Centre de perfectionne-
ment aux affaires, aujourd’hui groupe
HEC-CPA).

1975 10 août : naissance de Thomas, second fils
de Denyse et d’Alain-André.

1980 20 novembre : Héliette Bernstein s’éteint.

1981-1991 Président LICRA-Touraine.

1981 Professeur de systèmes d’information et in-
formatique de l’École supérieure de com-
merce de Tours.

Concepteur, avec Roberto Gassani, de la
formation de double compétence, gestion
ou marketing ou logistique et informatique,
à la création de l’École.

19 avril : mort de maman Charlotte.

1985 Directeur international chez Digital
Equipment Corporation (DEC), pour les
opérations avec Schlumberger, puis Alca-
tel-Alsthom.

1988 6 janvier : décès d’Andrée Laurier, née Bre-
ton (marraine Andrée).

16BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN
1994 Directeur du Sifop à Dunkerque. Établisse-
ment consulaire de formation continue, spé-
cialisé en particulier dans la sûreté nucléaire.
Développement du département de forma-
tion d’ingénieurs en formation continue.
Directeur de la formation à la Chambre de
commerce et d’industrie de Dunkerque (CCID).

1998 Retraite près de Tours (et d’Orchaise).

Activité d’histoire et de Mémoire.
Cofondateur de l’Association recherches et
études historiques sur la Shoah en Val-de-
Loire (AREHSVAL).

Contribution aux travaux universitaires de re-
cherches et publications. Témoignages dans
les établissements d’enseignement, et confé-
rences. Reconnaissance des lieux de mémoire.

Activité aéronautique. Breveté pilote privé.

2004 8 mai : distinction à titre posthume de Char-
lotte et Léon Breton « Justes parmi les Na-
tions » à Orchaise.

2005 Publication du livre écrit avec Jacques Mar-
kiewicz et sa fille Sophie Markiewicz, Tu vi-
vras mon fils, collection « Graveurs de mé-
moire », éditions L’Harmattan (Paris), sur la
survie inouïe de celui-ci adolescent dans les
ghettos et camps de Pologne (dont Aus-
chwitz), pendant la Shoah.
17 BIOGRAPHIE D’ALAIN-ANDRÉ BERNSTEIN


Alain-André Bernstein, 29 septembre 2008.
18








À Denyse,
à nos fils,
Arnaud et Thomas,
« tous les tous »
tellement aimés.



En souvenir de tous les nôtres,
et en témoignage d’espoir.


19
Il y a plusieurs manières d’être digne et courageux sous
l’Occupation dont beaucoup, pour avoir été celles d’hommes
ou de femmes de condition modeste, ne sont guère connues que
de leurs auteurs.

Georges Canguilhem
In memoriam Jean Cavaillès



Si, dans une circonstance déterminée, tu te trouves seul de ton
avis contre tous les autres, essaie de les écouter, car peut-être
ils ont raison et tu as tort. Mais si, après avoir réfléchi, tu
conserves ton avis tout en restant tout seul, il faut le dire et le
crier très fort.

Laurent Schwartz,
Un mathématicien aux prises avec le siècle




Tout homme en possession de l’énergie de vivre ne doit voir
dans l’épreuve qu’une source d’action nouvelle.

Georges Clemenceau


20



Avertissement
de l’auteur







Maman avait soigneusement conservé et classé la
quasi-totalité de la correspondance qu’elle avait re-
çue de maman Charlotte, des filles de celle-ci,
Anne-Marie et Andrée, occasionnellement d’amies,
pendant toute la guerre.
Je l’ai retrouvée dans ses affaires, après sa mort.

Une seule lettre hélas subsistait de toutes celles
qu’elle avait adressées à Orchaise. Mais quelle let-
1tre ! Elle fonde à elle seule l’écriture de ce livre.
Andrée, marraine Andrée, qui l’avait précieusement
conservée, me la donna dans les jours qui suivirent
la mort de maman, le 20 novembre 1980.

Sauf mention spécifique, ce sont donc des ex-
traits des lettres de maman Charlotte qui sont cités
en italique dans le texte.

1. Voir page 169 et suivantes.
21 GARDEZ MON FILS PRÈS DE VOUS
22UNE ENFANCE JUIVE À WISSEMBOURG



Introduction







Orchaise, joli village perché au-dessus de la vallée
de la Cisse, dont il suit la courbe du coteau, à la li-
sière de la Petite Beauce.
Pour venir de Blois, éloigné de douze kilomètres,
il faut traverser les hautes futaies de chênes et de
charmes de la forêt domaniale de Blois, par la route
de Château-Renault.
Héritée du lointain Moyen Âge et des rois en Val
de Loire, celle-ci reste l’un des joyaux de la forêt
française.
Après avoir franchi la Cisse, affluent de la Loire,
à Molineuf, sur le plateau, nous découvrons Or-
chaise.
Rien ne prédisposait maman Charlotte à venir
s’y installer. Et pourtant c’est là que nos vies se
rencontrèrent, parce qu’elle y fit la sienne, et parce
qu’elle y sauva la mienne.
Il fallut cependant deux guerres mondiales pour
en arriver là. Rien de moins.
23 GARDEZ MON FILS PRÈS DE VOUS
Dans l’Histoire, que de grandeur et aussi
d’horreurs, mais dans notre histoire que d’amour et
de courage, de dangers et de peurs.

Au soir de la vie, dans cette sorte de Mémoires
des origines, je ne me tourne pas vers le passé par
conservatisme, encore moins par un quelconque re-
fus de l’avenir.
Au contraire, il s’agit de ne pas oublier pour
mieux fonder le futur de nos enfants, dont tant de
facteurs sont incertains voire menaçants, sur la
seule nécessité qui vaille, le progrès de principes
humanistes.


24MAMAN CHARLOTTE



Maman Charlotte







Maman Charlotte était une dame du fer.
Elle fut de ces femmes, que nous allons ren-
contrer, qui me protégèrent avec héroïsme dans les
périodes les plus noires avec amour et bonté, tou-
jours. Attachements fondateurs, je les ai toujours
aimées passionnément moi aussi.

Elle était née à Longwy, le 20 février 1893.
Longwy, pays du fer et de l’acier, capitale du
feu, qu’elle restera jusqu’au démantèlement des
années 1970.
Après une longue histoire de mines, de minette
et de hauts-fourneaux – les premiers dès le
eXIV siècle, pour ne pas remonter aux bas-
er fourneaux du I siècle avant J.-C. –, le procédé de
l’Anglais Bessemer permet au milieu du
eXIX siècle de fabriquer de l’acier à partir de la
fonte. Le chemin de fer arrive à Longwy en 1865.
Mais la grande industrie s’y installe quand deux
autres Anglais, Sidney Thomas et Percy Gilchrist,
inventent treize ans plus tard un nouveau procédé
25 GARDEZ MON FILS PRÈS DE VOUS
qui permet de produire de l’acier à partir des fontes
phosphoreuses obtenues de la minette lorraine.
Dès l’année suivante, des maîtres de forges, Jean-
Joseph Labbé, Oscar d’Adelsward, le comte de Sain-
tignon à Longwy-Bas, Fernand et Hippolyte d’Huart
à Senelle, Gustave Raty à Saulnes, après de Wendel
et Schneider à Joeuf, s’unissent dans la région de
Longwy pour exploiter le nouveau procédé, et
créent en 1880 les Aciéries de Longwy.
La première coulée d’acier a lieu en février 1883,
dix ans avant la naissance de Charlotte Glésener.

Les Glésener, eux, tiennent l’autre bout de la
chaîne de production, celui des ouvriers, les prolé-
taires. Mais les ouvriers du fer et de l’acier se veu-
lent alors – non sans conflits ni contradictions –
l’aristocratie ouvrière.
Grand-papa, Auguste Glésener, et grand-
maman, Anne Thirifay (que l’on appelait Anna), sa
femme, vivent à Gouraincourt, le faubourg de
Longwy qui domine l’usine de Mont-Saint-Martin,
installée dans la vallée de La Chiers.
Les maisons contiguës, propriété des « usines »,
s’alignent de chaque côté des rues de la cité ou-
vrière. Vers le haut, l’église domine la place. Sur un
côté, l’école communale de la République, en face
de celle-ci un escalier rejoint la rue en dessous, celle
des Glésener, la rue Dupont-des-Loges. Un peu
plus loin sera construite la salle des fêtes, tout en
haut d’une rue bien raide.
Le tout recouvert de cette couleur brun rouge
des poussières de hauts-fourneaux, des aciéries,
des laminoirs et plus tard des cokeries, surtout des
26MAMAN CHARLOTTE


Maman Charlotte et Alain sur la route de Touchemoreau,
8 mars 1942.

27 GARDEZ MON FILS PRÈS DE VOUS
« agglomérations » (de coke et de minerai), grandes
dispensatrices de nuages rouges pulvérulents.
Après avoir franchi le seuil du 32 rue Dupont-
des-Loges, comme dans chaque maison, un long
couloir sombre débouchait sur la pièce de vie.
Enfant, il me paraissait interminable, même un
peu effrayant, avec les vêtements des grands pen-
dus au portemanteau, qui ajoutaient aux ombres.
Dans cette pièce à vivre, cuisine aussi, un gros
poêle trônait, alimenté de bois et de charbon en
partie fourni par « l’usine ». Tout ici vient de
« l’usine » ou lui appartient.
Une autre porte, dans le couloir avant la cuisine,
ouvre sur la salle à manger, utilisée seulement dans
les grandes occasions. Dans d’autres maisons cette
pièce est aménagée en chambre.
À droite de la porte d’entrée grimpe un étroit es-
calier pour accéder aux chambres.
Grand-maman, dans les années 1950, à plus de
quatre-vingts ans, « oubliait » volontairement son
mouchoir dans sa chambre en haut, pour faire
l’exercice quotidien de remonter.
À l’arrière de la maison, un jardinet en longueur, qui
donnait comme tous les autres, parallèles, sur l’usine.
Au bout, dans les maisons les moins bien amé-
nagées, les « cabinets ».
Et malgré la poussière rouge, tous dans toutes
les familles mettent un point d’honneur à tenir leur
maison avec un soin méticuleux.
Les cadres et les ingénieurs disposaient un peu
plus loin de maisons plus grandes et plus confor-
tables. Les directeurs et propriétaires, eux, béné-
ficiaient de véritables petits châteaux.
28MAMAN CHARLOTTE
Il suffisait de traverser une rue ou de franchir
quelques centaines de mètres pour changer de caté-
gorie sociale.
Charlotte, la première enfant d’Anna et
d’Auguste Glésener, était l’aînée de six.
Maurice, le deuxième, qui mourut à vingt ans,
Jean, Isabelle, Jeanne et André. Certains restaient,
d’autres partaient.
Charlotte, très bonne élève, ne sera jamais
l’institutrice qu’elle aurait aimé et pu devenir. Les
moyens manquent dans une famille nombreuse et
ouvrière. Elle sera « placée » chez des bourgeois
parisiens.

Elle est « parisienne » quand éclate la Première
Guerre mondiale. Elle me racontera ses souvenirs
des premiers départs de soldats dans la cour de la
gare de l’Est, sa gare.
La foule des soldats, de ceux qui les accompa-
gnaient et des badauds, dans l’angoisse des plus luci-
des et l’euphorie des inconscients : « On les aura ! »

29 GARDEZ MON FILS PRÈS DE VOUS


Cuirassier Breton, vers 1914.
30PAPA BRETON



Papa Breton







Un jeune paysan de vingt-quatre ans quitte son vil-
lage, comme beaucoup d’autres de la cohorte
paysanne des boucheries de la Grande Guerre
(comme si une guerre pouvait être grande).
Léon Breton est né le 3 décembre 1890 à Or-
chaise dans une famille de petits cultivateurs,
Alexandre Breton et sa femme, Rosalie Delory.
Avec lui ils avaient sept enfants, Laurent, Alexan-
drine (dite Sandrine), Émilien (dit Milien), Lu-
cienne, Georgette, Marthe.
Pas question de scolarité prolongée. Comme les
autres, Léon quitte l’école à onze ou douze ans
pour donner la main dans l’exploitation, même si
elle est bien petite, ou ailleurs.
Il est costaud et beau garçon. Il connaît les che-
vaux et devient cuirassier. Il a fière allure sur sa photo
de militaire à cheval, accrochée dans sa chambre.
Lui n’en mourra pas. Son frère Laurent disparaît
au bois des Caures, et son diplôme de « Mort pour
la France » le 9 octobre 1918 ornera toujours la
pièce principale avec ses médailles.
31 GARDEZ MON FILS PRÈS DE VOUS
Léon, blessé, reviendra mutilé. Je ne sais pas
quelle fut la plus grave de ses blessures : de celles
du corps (au dos et à la main) ou de celle de l’âme.
Avec ses magnifiques yeux bleus, son sourire
malicieux et sa carrure de bon géant, il lui fallait
bien tuer la volaille ou les lapins à manger, et en-
core il laissait ce soin à maman Charlotte le plus
souvent. Mais jamais plus de sa vie il ne tint un fu-
sil. Il avait trop vu et trop subi des armes pour ne
pas en être dégoûté à tout jamais.
Et même s’il me confectionna des fusils de bois,
comme à tout enfant de la campagne qui jouait à la
chasse, lui songeait plutôt aux croix de bois.
Il ne participa jamais à la chasse, malgré les solli-
citations d’amis qui la pratiquaient autour de lui
comme loisir de sociabilité.
Avec sa force et sa carrure d’athlète, il était la
bonté même et connaissait trop l’horreur de la vio-
lence pour être tenté de l’exercer encore.
Il fut de la génération des sacrifiés de la « der des
der ». Il vint soigner ses blessures dans un établis-
sement d’Orléans.
Charlotte Breton y donnait assistance aux sol-
dats soignés ou en convalescence, quand elle sé-
journait avec ses employeurs, qui possédaient une
propriété dans la région.
Pour respecter mes sources, je dois dire que la
chronique familiale a retenu deux versions de leur
rencontre.
Dans l’une, certes romantique mais sans doute ro-
mancée et la moins sûre, Léon apprend à Charlotte la
disparition d’un de ses camarades, filleul de guerre de
celle-ci, ou peut-être sentimentalement un peu plus.
32PAPA BRETON
L’autre veut simplement qu’il fût en traitement
dans l’unité de soins que visitait Charlotte, et ils se
plurent. Beaucoup. À s’en marier, et à cette époque-
là c’était presque toujours pour la vie.
Ce pourrait bien être une combinaison senti-
mentale des deux après tout. Mais il y a quelques
années seulement, une petite cousine guindée de
maman Charlotte me disait sans rire – au mariage
d’une arrière-petite-fille de celle-ci, c’est dire si le
temps avait passé – que cette union avait été une
mésalliance. D’une citadine et d’un paysan, je sup-
pose. La nature humaine est ainsi faite que les fa-
milles sont quelquefois compatissantes, en même
temps que sans compréhension.
Mais Charlotte et Léon savaient assez de la vie,
et avaient déjà assez souffert pour transgresser
ces préceptes-là, d’une partie trop bien-pensante
de la famille de la jeune femme. Celle de Léon
était déjà plus progressiste, à l’image de la vieille
tradition du village.
Et après tout, ils ont vingt-six et vingt-huit
ans. Mais en ces temps-là rien n’y fait : l’avis des
parents, quand ce n’est pas la décision, pèse de
tout son poids.

33

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