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Gardiens de la terre dans la vallée de la Manning

De
314 pages
Le professeur John Ramsland explore l'histoire des relations entre les aborigènes et les Européens. Il évoque le passé de la vallée de la rivière Manning, une région de la côte Est, au nord de Sydney. Malgré la colonisation de leur pays par les Européens, les Aborigènes ont fait preuve d'une résilience extraordinaire qui démontre leur attachement au sol des ancêtres mais aussi l'importance de leur fonction de gardiens de la terre.
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Gardiens de la terre dans la vallée de la Manning

Aborigènes et Européens en Australie

John Ramsland

Gardiens de la terre dans la vallée de la Manning
Aborigènes et Européens en Australie

Préface du professeur Henry Reynolds Traduit de l’anglais par Valérie Djénidi

Collection Lettres du Pacifique ___28___

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12532-2 EAN : 9782296125322

Du même auteur : The Rainbow Beach Man. The life and times of Les Ridgeway Worimi Elder. Melbourne : Brolga Publishing, 2009. Brave and Bold : Manly Village Public School. Melbourne : Brolga Publishing, 2007. ________ [co-edited with Maurie Garland]. The Swiss Swagman. Melbourne : Brolga Publishing, 2007. ________ et Mooney, Christopher. Remembering Aboriginal Heroes. Melbourne : Brolga Publishing, 2006. The Galloping Seahorse. Bookbound Publishing, 2004. Maitland Gaol 1844-1998. Vorand Press, 2001. With Just but Relentless Discipline. Kangaroo Press, 1996. Children of the Circus. [avec Mark St Leon]. Butterfly Press, 1993. The Struggle against Isolation. Library of Australian History Press, 1987. Children of the Blacklanes. University of New South Wales Press, 1986. Adolf Hitler and German Nazism, Williams Books, 1984 Benito Mussolini and Italian Fascism, William Books, 1984 La traductrice : Dr Valérie Djénidi enseigne l‟histoire australienne à l‟Université de Newcastle. Elle s‟intéresse aux questions aborigènes. Illustrations des couvertures par Russell Saunders : Girumbit Moora (Saltwater Creek) et Bugolin (goannas). Les photographies sont reproduites avec l‟autorisation de The Manning Valley Historical Society Inc.

Lettres du Pacifique
Collection dirigée par Hélène Colombani Conservateur en chef des bibliothèques (AENSB), Chargée de mission pour le Livre en Nouvelle-Calédonie, Déléguée de la Société des Poètes Français, sociétaire de la SGDL. Cette collection a pour objet de publier ou rééditer des textes (romans, essais, théâtre ou poésie), d‟auteurs contemporains ou classiques du Pacifique Sud, ainsi que des études sur les littératures modernes, les traditions orales océaniennes (mythologies, contes et chants) ou les Sciences humaines. Contact : helsav@mls.nc
Déjà parus dans la collection N°1 Ŕ Hélène SAVOIE, Les Terres de la demi-lune. Nouvelles, 2005. N°2 Ŕ Dany DALMAYRAC, L’Île monde. Nouvelles, 2005. N°3 Ŕ LE CERCLE DES AUTEURS DU PACIFIQUE, Du Rocher à la voile. Recueil de récits et nouvelles de 14 auteurs du Cercle des Auteurs du Pacifique, 2006. N°4 Ŕ Christian NAVIS, Mystérieuses Civilisations du pacifique, essai, 2005. N°5 Ŕ Dominique CADILHAC, Les Montagnes du Pacifique, roman Marquisien, préface d‟Hélène Colombani, 2006. N°6 et 13 Ŕ Joël PAUL, Coup de soleil sur le Caillou. Nouvelles, Le Calédonien, 2008. N°7 Ŕ Dr Karin SPEEDY, Colons, créoles et coolies. L’immigration réunionnaise en Nouvelle-Calédonie (XIXe siècle) et le tayo de Saint-Louis, (Université de NSW), 2007. N°8 Ŕ Alain JAY, Quel ennui ! Essai philosophique et littéraire, préface Véronique Beucler 2007. N°9 Ŕ Gilbert THONG, Show Pacifique. (Manou et nœud papillon), préface de Marie Claude Tjibaou, 2007.

N°10 Ŕ Nathalie MRGUDOVIC, La France dans le Pacifique Sud. Les enjeux de la puissance, préface de Michel Rocard, 2008. N°11 Ŕ Régine REYNE, L’œil en coulisses, préfacé par Annie Cordy 2008. N°12 Ŕ Isabelle AUGUSTE, L’administration des affaires aborigènes en Australie depuis 1972, Université ANU Canberra/université de la Réunion, 2008. N°14 Ŕ Jerry DELATHIERE, Negropo rive gauche, le roman des « colons du café » en Nouvelle-Calédonie, préface Hélène Colombani, 2008. N°15 Ŕ Camille COLDREY, Segalen, l’irruption de la langue Tahitienne dans les Immémoriaux, essai littéraire,(PF) 2008. N°16 Ŕ Pr. John DUNMORE, L’épopée tragique : le Voyage de Surville, roman historique, (traduit de l‟anglais NZ.) best book prize. 2009. N°17 Ŕ Hélène SAVOIE, Half moon lands, (Nouvelles) édition bilingue traduite et commentée par le Dr Karen Speedy, (Université Australie), préface du Pr. émérite René Bourgeois, 2009. N°18 Ŕ Annick Le BOURLOT, Chaque nuage est nimbé de lumière, roman, 2009. N°19 Ŕ Gérard DEVEZE, Histoires fantastiques de Nouvelle-Calédonie, Vol.1. Le boucan, 2009. N°20 Ŕ Christian NAVIS, Eurasie-Pacifique, les archéologies interdites, essai, 2009. N°21 Ŕ Julien ALI, Veriduria 2011, roman, 2009. N°22 Ŕ Alexandre JUSTER, La Transgression verbale en Océanie: en Tahitien et en Nengone, préface d‟Emmanuel Tjibaou (ADCK), thèse, 2009. N°23 Ŕ Frédéric MARIOTTI, De la vendetta en Nouvelle-Calédonie (Paul Louis Mariotti, matricule 10 318) Préface d‟Hélène Colombani, 2010. N°24 Ŕ Agnès LOUISON, L’ami posthume, (voyage insolite dans la brousse calédonienne), récit, 2010. N°25 Ŕ DORA, Deuxième chance, roman, 2010. N°26 Ŕ Philippe GODARD, Le drame du Batavia, 2010. N°27 Ŕ Isabelle FLAMAND, Les Rescapés, roman (Lifou), 2010. (Hors collection): Hélène SAVOIE, L’île aux étoiles (nocturne australien), roman, 2010.

Remerciements

Plusieurs personnes ou organisations ont contribué directement ou indirectement à la réalisation de cet ouvrage. Je souhaiterais remercier Madame Hélène Colombani, Chargée de mission pour le Livre en Nouvelle-Calédonie, qui dirige la collection Lettres du Pacifique, pour avoir permis l‟édition en français de cet ouvrage, ainsi que pour son soutien et ses conseils, et je salue le travail qu‟elle accomplit pour faire connaître, les auteurs et les universitaires du Pacifique et favoriser les échanges culturels. Je tiens à remercier aussi l'artiste Russell Saunders pour m‟avoir autorisé à utiliser ses peintures. Mes remerciements vont aussi à la Manning River Historical Society et son président Mr Eric A. Richardson pour m'avoir permis d'illustrer le livre avec ses photos d'archives. Je remercie enfin Valérie Djénidi pour sa traduction minutieuse et fidèle à l‟esprit de Custodians of the Soil, qui fera connaître ce texte aux lecteurs francophones, ainsi que pour la mise en page et la relecture du livre, et enfin sa mère, Madame Yvonne Goulpaud, pour sa lecture de la traduction française.

Ce livre est dédié par l‟auteur aux Aborigènes de la région de la vallée de la Manning de Nouvelle Galles du Sud. Hier, aujourd‟hui et demain.

Carte de la région de la vallée de la Manning 1

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Carte d‟Olivier Rey-Lescure, Cartographe, School of Environmental and Life Sciences, The University of Newcastle.

Introduction
La réconciliation fut l‟un des plus importants mouvements politiques de la seconde moitié du vingtième siècle. Aucun autre sujet n‟a mobilisé autant de personnes dans d‟aussi nombreux endroits différents d‟Australie. Les grandes manifestations de l‟an 2000 furent les rassemblements les plus importants que l‟on ait vus en Australie depuis longtemps. De nombreuses personnes s‟intéressaient à la réconciliation dont les concepts et les objectifs sont toujours d‟actualité. Il s‟agissait d‟un mouvement très hétérogène qui rassemblait des membres dont les objectifs, les idéaux et les agendas étaient multiples. Cependant un thème central et immuable était celui de l‟importance de l‟histoire. Depuis de nombreuses années les leaders aborigènes insistaient sur le fait que les Australiens blancs devaient accepter de nouvelles interprétations radicales de leur histoire. L‟un des slogans le plus efficace employé avec beaucoup de succès dans les années 1980 était : “L‟Australie blanche a une histoire noire”. La réconciliation était clairement liée à l‟histoire et elle stimula un intérêt considérable sur le passé alors que de nombreuses personnes souhaitaient comprendre ce qui s‟était passé et comment leur éducation avait pu faillir à les préparer à affronter de nombreux aspects de l‟Australie contemporaine. Les gens voulaient approcher leur histoire nationale d‟une autre façon mais ils voulaient aussi découvrir les histoires souvent dissimulées, supprimées ou oubliées de leur localité. La réconciliation était donc un mouvement national. Il s‟agissait aussi d‟un mouvement local avec l‟apparition de groupes dans tout le pays, dans les villes, les banlieues, les centres régionaux et les petites villes. Certaines des activités les plus créatives Ŕ et sans doute les plus persistantes Ŕ eurent lieu dans des communautés, éloignées du champ de vision habituel des journalistes et des commentateurs citadins. Des groupes de réconciliation locaux rassemblèrent dans certains cas des personnes qui ne s‟étaient jamais rencontrées alors même qu‟elles vivaient à proximité les unes des autres depuis de nombreuses années. Des conversations animées leur donnèrent l‟occasion de découvrir multiples faits qui les unissaient et d‟autres qui les divisaient. Elles discutaient souvent de l‟histoire locale, échangeant des anecdotes, des arbres généalogiques et des souvenirs. Dans certains cas, une communauté entière s‟engageait dans cette opération, surtout si
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le gouvernement local y participait. Ce livre est un hommage au soutien enthousiaste à la réconciliation accordé par le maire et les conseillers municipaux du conseil de la Grande ville de Taree. Gardiens de la Terre est un parfait exemple de cette nouvelle vague d‟histoires locales qui intègrent l‟expérience aborigène qui précéda et suivit l‟incursion et l‟établissement des Européens. Auparavant, si les histoires locales mentionnaient les Aborigènes, elles survolaient leur occupation antérieure pour céder ensuite la place à la célébration des vies et des réussites des pionniers locaux. Les bonnes histoires locales comme celle-ci réussissent deux objectifs : elles démontrent comment les développements de la région en question reflétaient les tendances nationales et elles révèlent les caractéristiques qui ont fait la spécificité du district en raison de l‟époque et de la nature de l‟occupation, de la densité de la population aborigène et de ses utilisations de la terre, du caractère particulier des colons et de leurs activités économiques. John Ramsland nous offre donc une contribution de valeur à cette mosaïque nationale faite de contacts, de conflits et de coexistences mais il démontre aussi quelques particularités de la vallée de la Manning. Il y a la présence de personnes comme Phillip Cohen et son habileté à lier des relations amicales avec les Aborigènes de la région qui lui valut le nom de Murrawemba ou Bon Ami. Il comprenait un peu le langage local et laissa un témoignage de valeur sur la vie traditionnelle. Il y a aussi William Wynter qui s‟éleva contre la violence des colons, ses semblables, et s‟efforça infructueusement à ce qu‟une plainte soit déposée contre la police et un juge local après le meurtre d‟un vieil homme. Un phénomène local des plus singuliers fut l‟exemple des relations qui se développèrent entre les clans locaux et les coupeurs de cèdres qui n‟avaient aucun intérêt à long terme sur la terre et avaient tout à gagner à établir des relations amicales. Il s‟agit d‟un aspect peu étudié des premiers contacts et pourtant cette histoire développée par John Ramsland a dû se reproduire tout au long de la côte est de l‟Australie. La nature de la contrée continue à influencer les relations raciales. Le fait que des petits fermiers s‟installèrent dans la vallée pour défricher les forêts et vivre dans les districts voisins avait une grande importance et signifiait que les relations avec les Aborigènes étaient différentes de celles des grandes frontières pastorales de l‟intérieur du pays. Mais en ayant pris la terre pour établir de petites fermes, les colons donnèrent de nombreuses opportunités de travail aux
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Aborigènes. Le livre établit un autre aspect intéressant de la vie aborigène du district après la colonisation : l‟émergence d‟éminents Indigènes du bush tels que Merriman et des chevaliers légendaires comme Albert Widders et Harry Combo qui acquirent une renommée malgré le racisme de l‟époque. Ramsland offre aux lecteurs une réinterprétation inestimable de l‟histoire des frères Governor qu‟il place avec succès dans leur contexte local. Encore et toujours on rappelle aux lecteurs deux faits. L‟histoire des relations aborigino-européennes de la vallée de la Manning appartient à l‟histoire nationale mais encore et toujours on y rencontre des personnalités et des situations qui sont spécifiques à la région. En rassemblant les expériences noire et blanche avec un mélange de national et de local, le livre Gardiens de la Terre est un hommage important à l‟esprit de réconciliation. HENRY REYNOLDS 7 juin 2001

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Vue d‟ensemble
J‟ai toujours trouvé que les natifs (sic) étaient amicaux, et je garde encore la grande opinion que j‟ai eue de ces gens dès le premier abord. Qu‟ils ne trahissent jamais la confiance qu‟on leur a donnée, j‟ai des raisons de le croire du fait qu‟ils n‟ont jamais essayé de profiter de cet avantage qu‟ils auraient pu tirer de la confiance que je leur ai souvent donnée ainsi que ceux qui étaient avec moi lors de différentes excursions, et de la confiance que certains d‟entre eux ont eue en nous ; je ne crois aucunement qu‟ils auraient jamais été hostiles s‟ils n‟avaient pas été trompés et volés, ce qui a été le cas, bien que toutes les précautions possibles aient été prises pour l‟empêcher.2 Comme le temps passe vite ! Seulement quelques années auparavant le kangourou et le Noir avaient une possession indiscutée de cette vallée magnifique. Il semble que seulement hier le bruit de la hache du bûcheron dérangea pour la première fois le silence qui avait prévalu pendant des siècles, ou qui n‟était brisé que par la jacasserie du cacatoès et le corroboree de ceux qui étaient alors les Seigneurs de la terre, quand, à la lueur de la lune, ils interprétaient la danse mystique de leurs pères, ou chantaient des actes de prouesses qui devaient être imités par leurs fils. Tout le district était alors une jungle presque impénétrable dans laquelle on voyait partout l‟eucalyptus géant. Quel changement a été apporté depuis ! L‟homme blanc est venu et d‟immenses feux qui rendirent les cieux sanglants, marquèrent son avancée.3 Le paysage de la vallée de la Manning et de ses environs a été depuis des temps immémoriaux empreint de la présence de ses Indigènes qui restent les vrais gardiens de la région ; il s‟agit d‟une relation qu‟ils partagent maintenant avec ses habitants européens, dont certains sont les descendants des colons qui arrivèrent dans la vallée à différentes périodes du dix-neuvième siècle, et de nombreux autres qui ne le sont pas. Comme Horace Dean l‟a dit en 1865, il fut
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Gouverneur Arthur Phillip à Lord Sydney, 13 février 1790, Historical Records of New South Wales, Vol. 1, Partie 2, 308. 3 Horace Dean, éditeur du Manning River News, Tinonee, 15 avril 1865, “The Editor‟s Address,” Premier numéro du premier journal jamais imprimé dans la vallée de la Manning.

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un temps où les Aborigènes « avaient une possession incontestée de cette vallée magnifique » en tant que « seigneurs de la terre » qui leur était sacrée et qui avait une signification spirituelle profonde. Les rivières, les courants, les îles, les terres basses, les montagnes, les forêts et les marais de la vallée sont emplis de leur esprit humain et de leur culture totémique qui continuent à changer la terre de façons subtiles de telle sorte que l‟on peut encore sentir leur présence quelque soit l‟endroit de la vallée où l‟on voyage. On peut prononcer facilement les noms aborigènes de lieux qui démontrent une grande variété des aspects du paysage culturel : Bellbourie, Killawarra, Marlee, Kimbriki, Baal Bora, Nabiac, Bunya, Ghinni Ghinni, Tinonee, Bulga Plateau, Krambach, Womboomba, Dingo Creek and Bo Bo Creek. Avec la venue soudaine des Européens lors de l‟invasion du début du dixneuvième siècle et de l‟installation coloniale dans la vallée, on ajouta à ces noms ceux de Cedar Party Creek, Jones Island, Harrington, Mount George, Dumaresq Island, Manning River, Glenthorne, Purfleet, Wingham, Gloucester River, Dawson River, Oxley Island, Chatham, Farquhar Inlet et Mitchell Island. De tels noms démontrent les attaches sentimentales avec des endroits qui se trouvent en Angleterre et en Ecosse ou avec des notables impériaux ou coloniaux. Le but de ce livre est d‟explorer l‟histoire des différentes relations qui ont existé entre les habitants indigènes de la vallée et les colons, considérés par les Aborigènes comme des envahisseurs qui ont confisqué leurs territoires tribaux et, ce faisant, ont dramatiquement changé le paysage et détruit de nombreux aspects de la culture aborigène traditionnelle, notamment le contrôle économique et spirituel de la terre. Certaines de ces relations et transactions entre Blancs et Noirs furent amicales, intéressantes et d‟une nature mutuellement bénéfique, cependant la majorité d‟entre elles étaient entachées de conflits, de violence et de tension, avec une lutte pour la possession de la terre et des atteintes aux droits de l‟homme, surtout une fois que les Aborigènes sont devenus une minorité de la population sur leur propre terre alors que des vagues successives de l‟invasion blanche et de la colonisation continuaient pendant tout le dix-neuvième et le début du vingtième siècles. On se rappelle très bien de certains aspects de l‟histoire de cette relation importante, qui ont été racontés d‟une génération à l‟autre mais qui, avec le temps, ont été dénaturés, changés ou sont devenus imprécis. On a oublié de nombreux faits, enfouis dans des papiers et des documents post-coloniaux et coloniaux, dans des dossiers et des rapports des missions, dans des papiers de familles (noires et blanches), dans maints articles, rapports, éditoriaux et notes imprimés dans les journaux locaux contemporains, dans des collections de
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manuscrits de diverses bibliothèques de recherche, dans des radios locales, films et cassettes vidéo et autres matériels de base d‟histoire. Le but de ce livre est de rectifier des distorsions et des inexactitudes grâce à un nouvel examen du matériel déjà disponible qui permet d‟identifier et de redonner des preuves historiques perdues à toutes les personnes de la vallée, afin de propager une connaissance détaillée et exacte des relations passées. Le passé pourra alors s‟exprimer avec plus d‟objectivité et d‟autorité qu‟il ne le fait à présent. Tout le processus d‟écriture et de lecture de l‟histoire est en lui-même un acte de réconciliation qui contribuera à instaurer d‟importantes relations futures dont la nature amicale, positive et mutuellement bénéfique améliorera la vie des citoyens australiens présents et futurs de la vallée. Une société sans une histoire établie convenablement remémorée, serait comme un homme ou une femme sans mémoire. Grâce à ce nouveau livre, on espère restituer à tous la mémoire de la vallée sur les relations aborigino-européennes avec compassion et avec diligence. On avait donné à l‟origine l‟instruction suivante au Gouverneur Arthur Phillip : Vous devez vous efforcer par tous les moyens possibles d‟établir un échange avec les [N]atifs et de vous concilier leur affection, en appelant tous vos sujets à vivre en toute amitié et bienveillance avec eux. Nous évaluerons comment cette instruction a été suivie plus ou moins bien dans la vallée de la Manning. Le premier contact fragile et imprécis du samedi 12 mai 1770 sera examiné, quand le HMS Endeavour de James Cook se trouva dans les environs de l‟embouchure de la Manning alors qu‟il était en pleine mer et se dirigeait vers le nord. Nous reconsidèrerons le deuxième ensemble de rencontres entre les civilisations aborigène et européenne, alors que l‟expédition de John Oxley s‟enfonçait dans la région par le nord en 1818 après avoir atteint l‟embouchure de la rivière Hastings par la côte ouest. Ces diverses rencontres entre deux cultures sont analysées en détail, en utilisant de façon critique le journal d‟Oxley qui fut publié en 1820 ainsi que d‟autres sources contemporaines. Les rencontres qui eurent lieu pendant l‟expédition d‟Oxley furent conformes au schéma typique des relations raciales du début de l‟histoire coloniale australienne. Comme l‟éminent historien, Geoffrey Blainey, l‟a remarqué, il s‟agissait avant tout « d‟un mélange de bonne volonté et de suspicion » des deux côtés qui se caractérisait par un manque de communication orale et par « des cadeaux et des vols » comme Alan Atkinson, un autre historien connu, l‟a proclamé récemment.
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En tant que représentant de l‟autorité impériale, Oxley devait voler symboliquement les terrains de chasse des Aborigènes au nom de la couronne britannique. Un peu plus d‟une décennie plus tard, à la fin des années 1820, le vol était clairement achevé. L‟équipe d‟Oxley avait parcouru sans aucun égard ou aucune permission un site côtier aborigène qui donnait un aperçu de la richesse et de la complexité de la culture aborigène. Mais le but précis de l‟expédition consistait à chercher de nouvelles terres pastorales pour la colonie. Au-delà de l‟apparence, une sympathie ou un intérêt profond pour une culture différente était presque inexistant. Les Européens croyaient au terra nullius, à leur supériorité présumée mais fictive et à leur concept selon lequel les Indigènes n‟avaient vraiment aucun droit à la terre qu‟ils avaient occupée, sur laquelle ils avaient chassé et qu‟ils avaient comprise depuis de nombreux siècles. Les mémoires d‟Oxley de cette expédition sont imprégnées d‟un mélange d‟images erronées du « sauvage noble » et d‟idées impérialistes impitoyables sur le droit de l‟Empire britannique de prendre la terre et de contrôler entièrement la situation. La réalité de l‟invasion et de l‟installation permanente européenne à partir de la fin des années 1820 jusqu‟à environ la moitié du siècle et son impact sur la vie traditionnelle des Aborigènes locaux à travers des contacts culturels, des transmissions de techniques et de maladies et la transformation radicale de l‟environnement sont aussi envisagés dans ce livre. Nous nous sommes aussi efforcés de rassembler tous les éléments d‟information disponibles sur la vie traditionnelle des Aborigènes de la vallée afin de reconstituer une image substantielle bien qu‟incomplète du puzzle des institutions culturelles d‟un mode de vie oublié. L‟organisation sociale des Biripi et des Worimi (ou Kattang) et d‟autres Indigènes locaux et leur système de clans totémiques patrilinéaires et leurs totems personnels seront aussi envisagés tout comme les activités des colons européens qui ont changé la société aborigène : les coupes de cèdres, le ramassage de bois et la construction de bateaux, les incendies et les défrichages ainsi que les cultures mixtes et les élevages. Ces occupations exerçaient une pression qui graduellement restreignit le mode de vie aborigène et elles pouvaient se révéler dévastatrices. Une politique initiale de bonne entente qui s‟avéra inadéquate consistait à offrir des couvertures aux Aborigènes nécessiteux, aux environs des années 1830. La distribution annuelle de couvertures aux Aborigènes devint un rituel et un dispositif essentiel de la politique gouvernementale coloniale de tout le dixneuvième siècle. Les couvertures devinrent aussi culturellement importantes pour les Aborigènes et elles étaient très prisées comme objets de troc. Cependant les couvertures entraînèrent des maladies pulmonaires car les personnes les
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employaient aussi bien sèches que mouillées. Les colons appréciaient les couvertures comme moyen de chantage utilisé pour décourager les Aborigènes de commettre des actes dits nuisibles. L‟échec du Protectorat des Aborigènes de son établissement en 1838 jusqu'à sa fin abyssale en 1850 sera examiné eu égard son impact local sur les relations raciales. Il existe des preuves consistantes démontrant le manque d‟intérêt gouvernemental pour les Aborigènes immédiatement après la fin du Protectorat, au moins jusqu‟au début des années 1880. Les relations initiales entre les coupeurs de cèdres itinérants et les Aborigènes seront aussi soulignées. L‟impact sur les Aborigènes des activités de la Compagnie Agricole Australienne dont le siège se trouvait à Londres et qui s‟installa sur la rive sud de la Manning à partir de 1824 en territoire Worimi, sera examiné ainsi que les répercussions sur les Biripi du Domaine Wynter de Taree à partir de 1829 et des autres premières concessions de terre de la rive nord de cette même rivière. L‟arrivée rapide d‟une succession de groupes de coupeurs de cèdres itinérants au début des années 1820 marqua le début de la fin de la possession de la terre et des eaux directe et indiscutée des Aborigènes de la rivière de la Manning. Les concessions de terre gouvernementales aux colons permanents peu de temps après y mirent entièrement fin. La proportion des ressources naturelles abondantes de la vallée qui appartenait aux Aborigènes diminua rapidement alors que les années s‟écoulaient et que l‟homme blanc prenait le contrôle. Les camps noirs de dépossédés commencèrent à apparaître en marge de la colonisation blanche ; mais d‟autres Aborigènes continuèrent à chasser, à pêcher et à vivre dans le bush. Dans les années 1850, la conviction de la grande majorité de colons ruraux et de ceux qui vivaient en métropole que les Indigènes australiens étaient en voie d‟extinction se renforça. Ce mythe de la théorie de la race en voie de disparition exerça une influence considérable sur les relations entre les Aborigènes et les colons de la région. William Tull fut cité en 1858 expliquant : « D‟après de nombreuses personnes, l‟agent mystérieux était la main de Dieu » … « Le dessein de la providence veut que les races inférieures disparaissent avant les races supérieures … puisque nous avons occupé le pays, les Aborigènes doivent cesser de l‟occuper ».4 Il s‟agit d‟un mélange déplaisant de pensée sociale Darwiniste et de religiosité victorienne. Malgré des expressions littéraires similaires d‟Henry Kendall dans son poème “Le dernier de sa tribu” et d‟autres,
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Cité dans Russell McGregor, Imagined Destinies : Aboriginal Australians and the Doomed Race Theory, 1880-1939 (Carlton South, Vict. : Melbourne University Press, 1998), 15.

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le mythe de l‟extinction de la race du dix-neuvième et vingtième siècles se révéla faux. Néanmoins, cette conviction resta ancrée dans l‟opinion publique jusqu‟à ce que l‟augmentation de la population des communautés aborigènes ne puisse plus être déniée. Nous avons observé les activités économiques des Aborigènes de la région pendant la période étudiée : quelques Aborigènes installés à leur compte cultivaient la terre dans la vallée et produisaient des récoltes commercialisables ; d‟autres continuaient à chasser et à pêcher et subvenaient ainsi à leurs besoins en vivant indépendamment dans le bush ; une majorité d‟hommes travaillaient comme gardiens de troupeaux dans des stations d‟élevage de bovins et d‟ovins à l‟ouest de la vallée, et les femmes aborigènes travaillaient en tant que domestique dans les propriétés et dans les maisons en ville. Certains Aborigènes étaient des travailleurs itinérants, des ouvriers agricoles saisonniers qui arrachaient le maïs et coupaient le millet ; d‟autres travaillaient dans l‟industrie du bois en tant que ramasseurs de bois ou coupeurs dans des scieries ; d‟autres vendaient le poisson qu‟ils pêchaient ; d‟autres étaient employés à des travaux plus généraux comme ramasser et couper du bois pour la cheminée ; d‟autres étaient des dresseurs de chevaux, d‟autres construisaient des barrières et des hangars ; quelques-uns étaient employés en tant que traqueurs noirs par différentes stations de police et certains cueillaient et vendaient du miel et des huîtres. Beaucoup de personnes cumulaient différents emplois temporaires pendant une certaine durée. La majorité des Aborigènes locaux qui subvenaient à leurs besoins y parvenaient grâce à un travail rémunéré. Malgré le bouleversement de leur culture traditionnelle et la dépossession de leur terre, les Aborigènes étaient autonomes et capables de subvenir aux besoins de leur famille et de leurs dépendants, bien qu‟ils se trouvaient en bas de l‟échelle des notions européennes de statut social. La majeure partie de la littérature coloniale contemporaine sur les Indigènes employait des figures rhétoriques remplies de sinistre pitié victorienne pour décrire des êtres dépravés, amassés dans des taudis sur les rives sans avenir, les derniers survivants d‟une race en voie de disparition. Mais les descriptions de leur travail trouvées dans les rapports de police donnent une autre image : dans toutes les villes de campagne de la vallée, la plus grande majorité des Aborigènes gagnaient leur vie et subvenaient aux besoins de leur famille étendue. Le statut de leur classe sociale était lié à leur occupation et les plaçait en marge de la société européenne mais leur travail était néanmoins essentiel à l‟économie coloniale et à son développement. En 1881, dans la colonie de Nouvelle-Galles du Sud, au moins 67% des enfants blancs recevaient une forme d‟éducation élémentaire accréditée, alors que
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seulement 9,2% des enfants aborigènes en recevaient une. 5 Cette disparité, que l‟on retrouvait localement, explique les raisons pour lesquelles les Aborigènes des générations suivantes manquaient des opportunités de travail dans des emplois plus qualifiés et mieux payés. L‟impact local du Conseil pour la Protection des Aborigènes, mis en place en 1883, durant la période coloniale, notamment dans ses efforts pour vérifier les associations entre Aborigènes et Blancs dans les années 1890, sera examiné avec attention. En 1901, année de l‟avènement de la fédération en Australie, le plan directeur des relations entre les deux races avait été établi. On proclamait souvent que les Aborigènes étaient « en bien meilleure condition quand ils vivaient en petites communautés, plutôt isolées et éloignées de tout contact intime avec les Européens. »6 Les représentants du gouvernement commencèrent à rassembler les Aborigènes de la région, avec succès de leur point de vue. Les Aborigènes de plusieurs camps noirs et d‟autres endroits du district de la vallée de la Manning furent concentrés et placés, avec recours à la force dans certains cas, dans une station ou une réserve gouvernementale à Purfleet, qui fut pendant les trente premières années de son existence directement administrée par les missionnaires de la Mission des Aborigènes Unis, une organisation évangélique non confessionnelle caritative dont le but était d‟évangéliser et de réformer. En 1900 les rapports contemporains faisaient état de soixante-dix-huit Aborigènes à Purfleet ou ses environs. En 1902, le gouvernement de NouvelleGalles du Sud, à travers le Conseil pour la Protection des Aborigènes, établit une réserve de douze acres. Plus tard la réserve fut agrandie. Jusqu‟au début de la Grande Dépression en 1928, les familles aborigènes se rassemblèrent à Purfleet dans des maisons modestement construites où se trouvait aussi un bâtiment qui servait d‟église, de hall de mission et d‟école ; de sorte qu‟elles étaient plutôt autonomes avec une supervision des missionnaires qui recevaient un peu d‟aide locale. Comme Ella Simon l‟a fait remarquer : « À ce moment-là il y avait beaucoup de travail à la campagne ».7 Mais la mécanisation du milieu rural réduisait déjà la part du travail manuel. Un durcissement des politiques du Conseil pour la Protection des Aborigènes à Purfleet et ailleurs eut lieu en 1932, avec la nomination d‟un administrateur du gouvernement à la réserve locale et le déclin de l‟influence des
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Susan Lindsay Johnston, “The New South Wales Government Policy towards Aborigines, 1880 to 1909,” MA Thesis, University of Sydney, 1970, 103. 6 Aborigines Protection Board Report, 1883-84, 8. 7 Ella Simon, Through My Eyes (Blackburn, Vict. : Coolins Dove, 1987), xi.

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missionnaires locaux et de leur pouvoir. L‟étude de Purfleet en tant que station aborigène permet d‟analyser la loi sur la Protection de Nouvelle-Galles du Sud du 20 décembre 1909 qui donna au Conseil les pouvoirs légaux exceptionnels qu‟il avait déjà assumé depuis de nombreuses années. On a aussi étudié les rapports entre Purfleet et Taree en termes de relations raciales pendant cette période. En commençant avec l‟incident Governor en 1900, on a considéré les interactions entre Noirs et Blancs et plus largement les relations dans toute la vallée de la Manning à partir du début du vingtième siècle d‟un point de vue économique et social. Bien que les Aborigènes locaux jouèrent un rôle important pour résoudre les problèmes liés au manque de main d‟œuvre dans les campagnes pendant la Première Guerre mondiale, il est prouvé que pendant le milieu des années 1920, période de récession rurale, les préjugés des Blancs se renforcèrent alors que la population aborigène en Australie atteignait son plus bas niveau depuis 1788.8 La question des approvisionnements gouvernementaux de rations aux Aborigènes locaux par le Conseil de la Protection des Aborigènes sera mentionnée ainsi que la population aborigène locale qui en bénéficiait. La croyance selon laquelle les Aborigènes étaient une race en voie de disparition resta ancrée dans l‟imagination de la majorité et se renforça même à travers l‟Australie au début du vingtième siècle. En 1909 Daisy Bates écrivit que « tout ce que l‟on peut faire consiste à faciliter leur trépas. » En 1927 l‟Australien impérialiste et raciste Sir Frank Fox écrivit que « … la Race se meurt … il est possible de calculer avec une quasi certitude une date à laquelle on sonnera “le dernier glas” des Australiens … de la race aborigène. »9 Le calendrier de la solution finale avait été décidé. Tout comme Bates, il avait tort évidemment. Mais de telles personnes ont fortement influencé la politique gouvernementale et les attitudes du public pendant la première moitié du vingtième siècle. Une analyse de l‟effet de la Grande Dépression des années 1930 dans la vallée, notamment sur l‟emploi des Aborigènes, révèle qu‟ils se trouvaient en bas de l‟édifice économique, la Grande Dépression fut encore plus traumatisante pour les Aborigènes que pour les Européens. Les hommes aborigènes ne pouvaient pas réclamer d‟allocations de chômage. Des ordres de justice permettaient d‟éloigner les Aborigènes des villes. Dans les réserves, les hommes aborigènes devaient
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Nigel Parbury, Survival : A History of Aboriginal Life in New South Wales (Sydney: Ministry of Aboriginal Affairs, 1986), 98-99. 9 Frank Fox, Australia, 1927, 141-142.

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travailler pour bénéficier de rations hebdomadaires pour leur famille alors que le Conseil pour la Protection des Aborigènes serrait son étreinte autoritaire et que le budget était réduit. La discipline du Conseil devint encore plus stricte. Les familles renvoyées de la réserve risquaient de mourir de faim. Le fossé entre les Aborigènes et la société blanche s‟élargissait. Le traitement des Aborigènes explique qu‟ils se sentaient particulièrement rejetés par les communautés urbaines. En 1936 les amendements de la loi de Protection des Aborigènes votés prévoyaient de plus grandes restrictions. Un ordre de justice suffisait dorénavant pour forcer l‟éloignement d‟une personne d‟origine aborigène dans une réserve. La santé des Aborigènes souffrait aussi en raison d‟un manque de soin d‟ophtalmie gonococcique et pour d‟autres motifs sérieux de plainte. Plusieurs mouvements aborigènes de contestation des années 1920 et 1930 seront mentionnés ainsi que les activités sportives, en particulier la boxe et le rugby à treize. Les Faucons de Forster [Forster Hawks] des années 1930, par exemple, étaient une équipe entièrement aborigène formée de joueurs de Forster et de Purfleet. Le début de la Seconde Guerre mondiale renvoya les affaires aborigènes au second plan de la politique nationale, mais il entraîna aussi des niveaux de prospérité relativement meilleurs, pendant un certain temps, pour les communautés aborigènes de la Manning. En 1944, plus de quatre-vingt dix pour cent des hommes actifs de la réserve de Purfleet avait travaillé continuellement pendant au moins trois ans pour un salaire conforme à la convention salariale de leur branche d‟activité. De nombreux autres Aborigènes furent appelés et adéquatement rémunérés pour effectuer des travaux dans la construction civile. Plusieurs familles aborigènes eurent les moyens financiers de quitter la réserve et de s‟installer dans les quartiers résidentiels de la ville et ils le firent. En 1941 le Gouvernement du Commonwealth étendit le paiement des allocations familiales aux enfants aborigènes qui n‟étaient pas des pupilles de la nation ou qui n‟habitaient pas dans des réserves. Celui-ci fut étendu en 1942 aux enfants qui vivaient avec leur famille dans les réserves gouvernementales. À partir de 1942 les Aborigènes exemptés reçurent les pensions de retraite ou d‟invalidité. D‟après plusieurs historiens, ces mesures représentaient un tournant important et le début d‟une nouvelle politique concernant l‟aide sociale et les affaires aborigènes. Un amendement de la loi sur la Protection des Aborigènes de NouvelleGalles du Sud permit d‟accorder un certificat d‟exemption qui libérait la personne concernée de toutes les restrictions légales imposées aux autres Aborigènes. Mais le Conseil pour la Protection des Aborigènes pouvait révoquer
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une exemption à tout moment. Les individus qui possédaient un certificat d‟exemption affrontaient des problèmes et des embarras avec leur famille étendue et leur responsabilité traditionnelle envers celle-ci. La vie des Aborigènes locaux qui servirent dans les forces armées pendant la Seconde Guerre mondiale sera aussi envisagée. Par exemple, Don, Bruce et Duncan Wallace de Purfleet partirent en action avec l‟armée australienne au Moyen-Orient. Le développement des politiques gouvernementales d‟assimilation et leur impact sur les communautés aborigènes locales de la vallée de la Manning ainsi que leurs conséquences mitigées seront délimités. Pendant les décennies 1920 et 1930 l‟Association Progressive Aborigène Australienne a appuyé certains aspects de l‟assimilation comme moyens d‟assurer l‟avancement et l‟amélioration des Aborigènes. Alors que le Conseil d‟Assistance Sociale prenait la relève du Conseil pour la Protection des Aborigènes dans les années 1940, une politique gouvernementale générale et énergique d‟assimilation des Aborigènes à la communauté générale fut adoptée. On pensait, comme au dix-neuvième siècle, que la clé du soi-disant problème aborigène reposait sur la “nouvelle génération”. L‟école paraissait le meilleur moyen d‟atteindre cette génération, d‟encourager l‟assimilation et de rejeter la culture aborigène traditionnelle.10 On se dit favorable aux écoles mixtes et on rejeta officiellement la ségrégation des écoles, bien que leur fermeture ne se fit que lentement. On pensait que les deux races devaient être rassemblées, au moins dans les classes d‟école. En 1953 on accepta de former des personnes de parenté aborigène en tant qu‟enseignants dans les collèges du gouvernement de formation d‟enseignants de Nouvelle-Galles du Sud. L‟aspect principal du rapport des Générations Volées de ces dernières années était le traumatisme causé par l‟enlèvement forcé, organisé à grande échelle, des enfants aborigènes à leurs parents dans les années 1950 pour les emmener dans des institutions ou dans des familles d‟accueil européennes. En fait plusieurs générations furent volées car le programme débuta avec le Conseil pour la Protection des Aborigènes en 1883 et même avant, et finit en 1969 avec l‟abolition du Conseil d‟Assistance Sociale. Cette étude mentionne un grand nombre d‟enfants aborigènes qui furent enlevés à leurs parents dans la vallée de la rivière Manning et placés dans des maisons d‟apprentissage gouvernementales, en particulier la Maison pour Filles de Cootamundra qui fut établie en 1911, et la Maison pour Garçons de Kinchela, établie en 1924, ainsi que tous ceux qui

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Brian Fletcher, Clean, Clad and Courteous: A History of Aboriginal Education in New South Wales (Carlton, Vict. : Southwood Press, 1989), 171.

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furent envoyés dans des familles blanches d‟accueil à travers l‟Etat et même dans d‟autres Etats. De toutes les stations aborigènes de Nouvelle-Galles du Sud, on dit que Purfleet était en 1965 une réserve aborigène atypique. Au lieu d‟être dissimulée au-delà d‟un chemin de campagne goudronné ou non, elle se trouvait sur le bord de la voie rapide du Pacifique, près d‟un groupe d‟hôtels et de stations service, à environ trois kilomètres de la ville de Taree, dont la population s‟élevait alors à 10.050 habitants. Les maisons étaient fraîchement repeintes avec des antennes de télévision et l‟électricité y avait été récemment installée. On annonça cette même année que l‟administrateur serait remplacé par un assistant social et quelques années plus tard, en 1967, la réserve fut ouverte à tout le monde. L‟année suivante, le Conseil d‟Assistance Sociale était aboli. Finalement la Ligue pour l‟Avancement Aborigène de Purfleet [Purfleet Aboriginal Advancement League] devint propriétaire de la réserve qu‟elle contrôlait et administrait. Purfleet était toujours séparée de Taree par le pont Martin et de petites fermes sur les bas plateaux. Dans les années 1960, des organisations locales comme l‟Association des Femmes de Campagne, Apex, le mouvement de jardins d‟enfants „Sauver les Enfants‟ s‟impliquèrent dans un renouveau d‟activités et un effort conjugué pour ouvrir un magasin qui vendrait des objets d‟art aborigènes : le magasin de cadeaux de Gillawarra. En 1955, la population de Purfleet était de deux cent quaranteneuf habitants ; en 1963 elle était de deux cent vingt-quatre. La quasi stabilité de la population s‟explique par un mouvement constant de personnes d‟entrées et de sorties et une migration vers d‟autres endroits de Nouvelle-Galles du Sud. En 1966, on comptait deux cent vingt et un habitants dans la station dont cent vingtdeux avaient moins de quinze ans et trente et un avaient plus de quarante ans.11 Il y avait alors trente et une maisons dans la station. De nombreux résidents aborigènes étaient nés à Taree et la plupart venaient de la région de Port Stephens au sud et Kempsey au nord. La plupart avaient des parents dans les réserves de Karuah, Forster et Kempsey. Une émigration importante de Purfleet se dirigeait vers Newcastle, Sydney et Port Kembla, surtout à partir de 1962. Cette mobilité faisait partie du mouvement de la population de Nouvelle-Galles du Sud vers les villes. De sérieux problèmes liés aux conditions de vie et aux conditions sociales persistaient à Purfleet dans les années 1960, en particulier le chômage des hommes et des femmes malgré des perspectives apparemment
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J.P.M. Long, Aboriginal Settlements. A Survey of Institutional Communities in Eastern Australia (Canberra : ANU Press, 1970), 49-51.

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meilleures. Au milieu des années 1960, Purfleet avait l‟un des taux de chômage les plus élevés des communautés de stations de Nouvelle-Galles du Sud. Nous examinerons le référendum de 1967 et ses effets sur les relations aborigènes au niveau local jusqu‟à nos jours. En 1967, tous les Aborigènes devinrent enfin des citoyens australiens avec un droit de vote. Avec l‟abolition du Conseil d‟Assistance Sociale des Aborigènes, le Département d‟Assistance des enfants de Nouvelle-Galles du Sud devint responsable de l‟assistance des Aborigènes. Le long règne de l‟administrateur de réserve qui avait commencé en 1932 était terminé, mais une autre autorité gouvernementale l‟avait remplacé. On évoquera la mise en place du centre médical aborigène à Purfleet à la fin des années 1970, qui devint en 1981 le centre de la corporation aborigène de Gillawarra. En 1980 la population aborigène habitant dans la vallée de la rivière Manning était de trois cent cinquante à Purfleet, cent cinquante à Taree, cent quarante à Forster et quarante au Mont George. Plusieurs problèmes de santé persistaient dans la communauté dont des problèmes d‟oreilles, de nez, des yeux et de la gorge, de diabète, des maladies cardio-vasculaires et des maux liés à la consommation d‟alcool. Les manifestations et les contestations politiques de cette période soulignent les différents problèmes liés aux relations aboriginoeuropéennes et aux conditions sociales et physiques. Un examen critique du mouvement national de réconciliation est proposé, notamment ses origines et son développement et son influence profonde sur les attitudes locales. Henry Reynolds, l‟historien apprécié et estimé de l‟Australie aborigène, a remarqué que le mouvement de réconciliation a en fait eu ses plus grands succès, pour les Européens comme pour les Australiens aborigènes, à la campagne et dans les villes rurales comme Taree. Cela fut aussi le cas pour le gouvernement local dans plusieurs milieux ruraux. On a aussi examiné l‟impact des idées de réconciliation sur les attitudes de la vallée de la Manning. Tous les sujets importants du livre sont aussi rassemblés dans un commentaire qui met en évidence, nous l‟espérons, un meilleur avenir.
JOHN RAMSLAND

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CHAPITRE 1 Avant la colonisation - 1770-1827
Ainsi que le notèrent plusieurs membres d‟équipage qui en furent témoins, le premier bref contact entre les cultures aborigène et européenne dans la vallée de la Manning eut lieu le samedi 12 mai 1770. Ce jour-là, le HMS Endeavour était dans les environs de l‟embouchure de la rivière Manning, naviguant au large en direction du nord sous les ordres de son redoutable commandant, explorateur et navigateur, le Lieutenant James Cook. Ce samedi-là, le temps était calme et une brise modérée soufflait. Les membres du trois-mâts aperçurent plusieurs colonnes de fumée s‟élevant le long des côtes de fin sable blanc. Il s‟agissait certainement des feux de camp des Aborigènes locaux. Au nord, s‟élevaient trois monts impressionnants et proéminents que Cook nomma aussitôt les Three Brothers [Trois Frères]. Certains membres de l‟équipage étaient occupés à ouvrir un des barils de bœuf et de porc salés pour les manger, d‟autres réparaient la chaloupe et travaillaient dans la cale. L‟équipage de l‟Endeavour était trop éloigné de la terre pour distinguer, autour des feux qu‟ils percevaient, les Aborigènes occupés à cuisiner leur repas composé de poisson ou de chair de wallaby. Mais depuis leur précédente rencontre à Botany Bay, ils connaissaient l‟apparence physique des Aborigènes. Les Européens mangeaient du bœuf et du porc salés que les Aborigènes n‟avaient jamais goûtés alors que ces derniers consommaient du poisson frais ou de la chair de wallaby, nourriture inconnue des Européens. 12 Ce jour-là, les Aborigènes des rives de la Manning ne pouvaient apercevoir les hommes blancs. Ils ne virent qu‟un étrange vaisseau à mâts gréés
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Historical Records of New South Wales, Vol.1, Partie 1, 1893.

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de voiles carrées qui avançait, tel un fantôme, lentement mais sûrement vers le nord. Il est probable que leurs commentaires sur l‟événement ne furent pas relatés de génération en génération comme à l‟habitude. Néanmoins, ce bref et silencieux contact constitue le premier maillon d‟une chaîne d‟événements qui conduisit à la première invasion blanche et à la colonisation de la vallée en 1828. Le soir même, les voiles majestueuses du trois-mâts avaient disparu au nord. La seconde rencontre entre Blancs et Noirs eut lieu dans cette région lors de l‟invasion que constitua l‟expédition d‟Oxley en 1818. Le souvenir de l‟apparition de l‟Endeavour était alors presque complètement effacé. Lors de sa seconde expédition officielle, en mai 1818, John Oxley, explorateur du gouvernement, avait quitté Bathurst qui se trouve dans le centre ouest de la Nouvelle-Galles du Sud. Le 24 septembre de cette même année, il atteignit avec difficultés l‟arête du Mont Sea View parallèle à la rivière Hastings située au nord de la Manning. Il aperçut la vallée de la Manning qui lui parut séparée de la mer et qui, de ce point de vue, semblait s‟étendre au sud-est en traversant une campagne accidentée présentant « d‟importantes collines forestières et de plaisantes vallées ». Oxley et son compagnon George Evans, qui avaient temporairement pris de l‟avance sur le reste de l‟expédition, remarquèrent au nord de la vallée, de la fumée s‟élevant de nombreux feux de camp. Oxley trouvait que cela « donnait à l‟image d‟ensemble un aspect joyeux » et signifiait aussi qu‟une population aborigène relativement importante occupait le littoral. 13 Comme bien des années avant, lors du passage de Cook et de son équipage, on pouvait sentir la présence silencieuse des Aborigènes de la Manning. Le moment approchait où les Européens les dérangeraient profondément et perturberaient leur vie culturelle traditionnelle. Les Européens n‟apporteraient pas de joie. Ayant descendu, le 25 septembre 1818, le versant de la montagne côté mer, l‟expédition dirigée par Oxley commença à suivre la rivière Hastings, qu‟il nomma ainsi en souvenir du Gouverneur général des Indes. Ils se dirigèrent vers la mer, parcourant des collines abruptes suivies d‟une forêt clairsemée de différentes espèces d‟eucalyptus où vivaient aussi de nombreux kangourous. Tout en avançant, Oxley et ses hommes s‟efforçaient d‟éviter toute attaque qui pourrait être organisée par les Aborigènes. Ils avaient en effet reçu des rapports indiquant la présence dans cette région d‟Indigènes non seulement nombreux

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John Oxley, Journals of Two Expeditions into the interior of New South Wales undertaken by order of the British Government in the Years 1817 et 1818 (London : John Murray, 1820), 309310.

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mais aussi fourbes.14 L‟expédition comprenait Evans, Harris, le chirurgien, et Frazer, le botaniste colonial, ainsi que douze hommes, dix-huit chevaux chargés et un ravitaillement pour dix-huit semaines. Plus près de la côte, le sol devenait parfois « dur et friable ». Bien que les membres de l‟expédition n‟aient aperçu aucun Aborigène, ils discernaient de nombreuses traces de leur présence, comme des huttes et des feux de camp abandonnés ou des gravures sur les arbres. Oxley pensait que les Aborigènes avaient quitté leur abri en forêt en début d‟été pour se rassembler plus loin sur la côte. Il était assez proche de la réalité : « En cette saison, il leur est plus facile de se procurer de la nourriture près de la côte que dans la forêt. »15 Les explorateurs eurent des difficultés à traverser l‟arrière pays mais ils remarquèrent l‟abondance de poissons dans la rivière qui permettait aux Aborigènes de se nourrir. La progression de l‟expédition avec ses chevaux chargés faisait suffisamment de bruit pour signaler leur présence aux Aborigènes, qui depuis le bush, l‟observaient en silence et avec appréhension. Le 5 octobre, Oxley et son expédition virent pour la première fois des Aborigènes sur la rivière King qu‟ils considérèrent être un affluent sud de la rivière Hastings : Aujourd‟hui on a vu de nombreux canoës d‟Aborigènes pêchant sur la rivière. L‟utilisation de ces canoës pour traverser la rivière King aurait été fort appréciée : nous avons fait notre possible pour attirer leurs propriétaires, mais sans succès; nous n‟avions pas les moyens de leur faire comprendre ce que nous voulions. 16 Il s‟agit donc de la première tentative officielle faite dans les environs nord de la région de la rivière Manning pour développer des relations avec le peuple aborigène. Cette déclaration révèle une importante présence de la population indigène ainsi que l‟abondance d‟un élément essentiel de leur régime alimentaire : les poissons. Le manque ou la mauvaise qualité des communications entre Aborigènes et Européens était déjà manifeste ce jour-là. Le jour suivant, la deuxième rencontre se révéla plus fructueuse pour les Européens. Deux Aborigènes sur un canoë furent encouragés à traverser la rivière pour rencontrer les membres de l‟expédition sur l‟autre rive. On échangea

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Oxley, Journals of Two Expeditions, 314-315. Oxley, Journals of Two Expeditions, 317. 16 Oxley, Journals of Two Expeditions, 323.

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