Généalogies

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L'âge auquel on se marie, on a ses enfant ou on décède serait-il l'objet d'une organisation temporelle secrète et méconnue ? La généalogie dispose d'un temps propre qui participe à sa manière à l'organisation temporelle de la famille comme de maintes destinées personnelles. Cet ouvrage aborde ce nouveau temps social, appelé " temps généalogique". Il s'adresse aux personnes intéressées par certaines coïncidences étonnantes dans la vie des familles, par les phénomènes de transmissions entre générations. Voici sous un éclairage inédit, un surplus de sens aux évènements les plus marquants de la vie.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296253315
Nombre de pages : 267
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A Ernest Onésime FROUSSART o 22.08.1855 à Reims + 16.01.1882 In mémoriam

Coïncidences

Le temps du destin personnel, nous allons l’aborder ici de manière peu conventionnelle : par les coïncidences fortuites émaillant la vie des gens. On en trouve à foison dans la rubrique des faits divers, mais aussi, moins aisément peut-être, dans les généalogies, pour peu qu’on daigne se pencher attentivement sur elles. De ces concordances ou simultanéités relatives voici quelques exemples pris au hasard parmi une multitude : un homme se marie avec une femme portant le prénom d’une de ses sœurs ; elles sont d’ailleurs nées le même jour, ce qui va permettre de célébrer simultanément leurs anniversaires. Une femme accouche à l’âge qu’avait sa mère quand elle la mit au monde ; les deux âges de maternité se correspondent étroitement. Ou c’est un cycliste qu’on retrouve gisant au pied de son vélo, terrassé par une crise cardiaque ; il vient de célébrer les six ans de sa petite-fille ; curieusement à cet âge on l’arracha autrefois définitivement à sa mère1. Dans un autre fait divers, une touriste infortunée cherche à vivre intensément l’aventure sur une côte ensoleillée ; elle s’était inconsidérément précipitée, de son embarcation de plongée, au-devant d’un grand requin pour établir le contact : soudain, il l’attaque tandis qu’elle atteignait l’âge d’un ancêtre disparu jadis en mer dans des circonstances analogues. Nous pourrions poursuivre longtemps une telle énumération. On aura compris par ces quelques morceaux choisis que les matériaux servant de base à l’entreprise sont la généalogie couplée à une certaine forme d’actualité, toutes deux pourvoyeuses de coïncidences opportunes. Dans un premier ouvrage paru chez l’Harmattan voici près de quinze ans : Evénements familiaux et logique de destinée. Essai sur la nouvelle parenté, nous nous étions intéressés au moment de réalisation des mariages, des naissances, des décès, pour montrer à quel point ces évènements naturels provoquaient des ruptures dans l’équilibre familial préexistant, associables à une grande variété d’“effets” dont nous recherchâmes la logique temporelle sous-jacente. Généalogies ou la Puissance du Temps met en relation le moment de réalisation événementiel avec d’autres moments antérieurement apparus dans la famille, moins sous l’angle des dommages collatéraux générés par le changement, que sous celui du temps et de ses discontinuités interrompant son écoulement tranquille. Il cherche à leur donner du sens. 9

Ce second livre complétant le précédent comporte quatre sections. Dans la première se trouvent exposés les principes d’une méthode d’examen de certaines données généalogiques. Les deux suivantes proposent diverses applications à des généalogies, dont celle de Sigmund Freud. La dernière met en perspective divers résultats obtenus. En anticipant sur les conclusions on peut dire ceci : Généalogies ou la Puissance du Temps cherche, à l’aide d’une logique temporelle construite sur un ensemble d’observations, à jeter un pont visant à relier deux rives et deux univers : celui d’un monde anachronique, pétri de traditions, et celui d’un monde moderne, intensément chronologisé, libéral, demeurant assez sauvage. Digitalisé, conquérant, intériorisé, ce temps que nous appellerons désormais “généalogique”2 contribue à une automatisation globale croissante. Sans doute la société qui le produit et qu’il génère est-elle plus économe en énergie humaine puisqu’elle réclame moins de débats, favorisant ainsi l’auto organisation de la vie de l’individu dans sa famille transformée pour la circonstance en automate dont il devient dès lors un servant, opérant de concert avec d’autres membres apparentés.

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Première partie

Les principes de la méthode

Chapitre I

Unités de temps généalogique

Partons du temps universel dans lequel nous vivons tous à l’exception de quelques tribus lointaines en voie d’acculturation ou d’extinction. Les unités constitutives les plus connues, les plus utilisées et les moins discutées en sont nos heures, minutes, secondes. Dès le plus jeune âge, on en apprend l’utilisation. Ce sont elles qui autorisent la standardisation planétaire de la mesure du temps par les horloges ou les montres attachées à nos poignets. Mais leur usage est généraliste ; il ne tient pas compte de la nature particulière des phénomènes ou des objets auxquels on les applique indistinctement. Bien utile, ce temps demeure toutefois normalisant. Dispose-t-on en matière de généalogie, institution unique en son genre dans son rapport à la temporalité humaine comme à la parenté ou la famille, d’une mesure du temps plus appropriée à la spécificité de ses divers contenus : intervalles écoulés entre événements généalogiques, distances temporelles reliant, une fois pour toutes et les uns aux autres la totalité des membres apparentés, durées de vie de chacun d’eux avec certaines de leurs particularités succinctement résumées dans l’âge atteint au décès ? Tandis que nous nous posions ces questions, voici comment nous avons tenté d’y répondre. 1. Evénements généalogiques retenus Après tâtonnements, ce qui apparût le plus pratique fût de partir d’évènements qu’on trouve habituellement consignés dans une généalogie : mariages, naissances, décès, quitte à leur ajouter par la suite d’autres situations chargées de signification : évènements de destinée marquants, heureux ou plus souvent traumatiques : maladies, accidents, brusques revers de fortune, séparations, disparition d’un membre dont on ne sait plus s’il est encore vivant ou mort, tous évènements qui, bien qu’habituellement non inscrits à l’état civil s’ils peuvent l’être dans les génogrammes individualisés d’un thérapeute, sont 13

néanmoins susceptibles de marquer durablement de leur empreinte l’existence d’une famille comme d’informer du destin de certains de ses membres. Dans cette étape initiale retenons donc ces trois sortes de faits généalogiques : les mariages, les naissances et les décès, en y ajoutant, quand l’occasion se présente, enfants nés sans vie, adoptions et divorces enregistrés, datés. 2. L’âge au mariage : première unité de temps généalogique Commençons par la première catégorie d’évènements, celle des mariages, constitutive d’une partie du champ plus général de l’alliance qui comprend aussi les unions effectives non légalisées participant tout autant à la parenté réelle que les précédentes: quand votre enfant vous quitte pour aller vivre avec un compagnon, une compagne, c’est un moment important, potentiellement fondateur, qui fait partie du temps généalogique, y contribue et le scande. Toutefois, dans une première étape volontairement limitatrice, ce type d’unions libres et réelles nous ne le prendrons pas en compte. Lorsque les gens contractent mariage, ils atteignent un âge plus ou moins précisément calculable en années, mois, jours. C’est ce dernier qui constitue notre première unité de temps généalogique. Ce qui fait cet âge n’est pas seulement ni même fondamentalement son montant chiffré, celui-ci pouvant varier dans certaines limites. Le droit, la coutume ou d’autres impératifs, économiques et sociaux, contribuent à l’avancer ou à le retarder, sans parler de l’ensemble des considérations propres à chacun, lié à diverses opportunités. Ce montant chiffré peut d’ailleurs s’associer à d’autres événements que le mariage. Prenons l’exemple d’un certain Jonathan qui se marie à 26 ans. Il aurait pu le faire aussi bien à 20 ou 40 ; avoir à ce moment-là un enfant ou même disparaître, emporté par un accident, une maladie fatale. Ce qui fait principalement cet âge c’est l’écart de temps écoulé entre la naissance de Jonathan et le jour où il concrétise son union quel qu’en soit d’ailleurs la valeur numérique, le montant. Trouvons une étiquette pour cet intervalle temporel particulier, délimité, mesurable à l’aide des unités du temps universel avec lesquelles on ne saurait pourtant le confondre. Choisissons-le en fonction de critères tels que simplicité d’utilisation, facilité à ce qu’on s’en souvienne aisément, capacité d’être transcrite, retranscrite sans problème, contribution effective à la description, nonredondance, compatibilité escomptée avec le reste d’un code à mettre au point peu à peu. Notre première unité de temps généalogique sera “m”, du mot “mariage”. La désignation par un signe alphabétique va nous permettre de repérer plus aisément cet intervalle écoulé entre une naissance et la célébration d’un 14

mariage dans le flot ininterrompu du temps qui s’écoule, parcelle de temps proprement généalogique désormais dotée d’une identité, en attente d’avoir son adresse. Cette première unité TG “m” diffère des unités du temps universel bien qu’elle y recoure pour le calcul de son montant : 26 ans. En mesurant avec leur aide une petite portion d’espace/temps généalogique, elle contraint ces dernières à se mettre à son service. Il apparaît non standardisé, non universel comme l’autre l’est au contraire. Si les deux sortes de temps relèvent de la modernité dont ils sont issus puis à laquelle, à leur tour, ils contribuent, le temps universel ou TU participant ostensiblement à la mondialisation, le temps généalogique ou TG procédant discrètement de son côté, via l’auto organisation, à l’instauration des nouvelles formes de parenté en marche sur la planète. Chacun œuvre à son étage, échelon de la famille, niveau de la société qui l’entoure. Nous aurons l’occasion d’en reparler en dernière partie, à propos des trois sortes de liens interhumains : liens d’attachement mère/enfant étudiés par les psychologues du premier développement, liens de parenté, domaine privilégié de l’anthropologie, liens sociaux irréductibles aux deux précédents et dont la sociologie tire son objet. Le temps généalogique contribue à sa façon à l’organisation des liens de parenté si le temps universel concerne les liens sociaux hors “attachement”1, apparentement et généalogie. Le second est nécessaire à l’établissement du premier qui n’en a, de son côté, nul besoin pour assurer son empire. C’est insister assez sur leurs particularités respectives. On pourra dire désormais que l’âge auquel s’est marié Jonathan étant d’un montant de 26 ans dans un comptage en années civiles : “m” de Jonathan = 26 ans. Proposons donc cette première façon de retranscrire l’unité TG “m” à propos de Jonathan : m = 26 ans Jonathan On y voit l’âge au mariage “m” avec, en indice inférieur droit, l’indication de son porteur : Jonathan, puis le signe d’équivalence “=” suivi de son montant, ici calculé en années civiles, mais ce pourrait être en mois comme en jours. 3. L’âge auquel on a un enfant, seconde unité TG Opérons de la même manière lorsqu’un an plus tard Jonathan et sa jeune épouse Elise, de deux ans moins âgée, ont leur premier enfant Grégoire. Quand il naît, tous deux atteignent un certain âge, différent du précédent. Il sera notre 15

seconde unité de temps généalogique et nous le désignerons par la lettre : “a”. En cette étape de définition, peu importe les montants : 27 ans pour Jonathan et 25 pour sa jeune femme, susceptibles d’osciller entre deux seuils flous : l’âge auquel l’espèce humaine commence à procréer, et celui où l’on ne peut plus avoir d’enfant, bornes elles-mêmes variables selon qu’on est un homme, une femme et suivant les individus autant que les cultures en fonction desquelles une population de femmes pour la première fois deviendront mères à 16 ou bien à 36 ans. Comme pour “m” ce qui fait la spécificité de cette seconde unité de temps généalogique, sa marque de fabrique, son caractère foncier, c’est qu’il s’agisse d’un âge de procréation, de génération, d’enfantement, âge auquel on devient ou redevient père ou mère. Il représente l’intervalle à la fois temporel et généalogique écoulé entre deux naissances, celle du parent, celle de l’enfant. Comme précédemment nous aurons : “a” d’Elise = 25 ans que nous retranscrirons ainsi : Grégoire a = 25 ans Elise tandis que pour Jonathan son mari ce sera : “a” de Jonathan = 27 ans, ce qui donne en vertu de nos premières conventions d’écriture : Grégoire a = 27 ans Jonathan La seconde des deux expressions signifie que l’âge de Jonathan lorsqu’il devient père équivaut à 27 ans et la première que l’âge d’Elise, son épouse, lorsqu’elle devient mère de Grégoire est d’un montant de 25 ans. En indice inférieur droit nous retrouvons le nom de la personne atteignant l’âge en question. Nous venons aussi d’introduire une nouveauté : la présence du prénom de l’enfant inscrite en indice supérieur droit. Cette indication permet de doter “a” d’un “porteur” et d’un “produit”. Ce dernier, temporalisé s’il n’est pas temporel en lui-même, c’est l’enfant projeté tout comme “a” dans l’espace/temps généalogique, la parenté, la famille, mais à titre d’être réel, l’unité TG relevant d’une création appartenant au langage. En s’offrant la possibilité de le consigner ainsi, on enrichit bien l’expression initiale : a = 25 ou a = 27, puisqu’on reconnaît de cette façon deux des principaux protagonistes liés à tel ou tel “a”, le parent, l’enfant, le procréateur

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et le procréé, le générateur et ce qui est issu de la génération, l’acteur et l’un des produits de l’opération. Ajoutons qu’on peut remplacer le prénom de l’enfant par “A” pour indiquer un aîné. S’il s’agit d’un dernier on met “Z” et toute autre lettre pour le rang, B pour un second, C pour un troisième et ainsi de suite. Un quatrième et dernier enfant de fratrie s’indique ainsi : “DZ” ; un enfant unique : “AZ” puisque premier et dernier à la fois. Ces indications présentent quelques utilités dans le maniement du temps généalogique même dans les nouvelles parentés qui tiennent peu compte du rang des enfants dans leurs fratries anarchiques. C’est une source de complication pour gérer les crises liées à l’affaiblissement des parents puis à leur disparition. Une certaine expertise clinique, notariale, judiciaire peut en témoigner. Les fratries décontenancées doivent souvent recourir à des actions contentieuses aux effets pervers redoutables pour régler maints problèmes d’héritage dans l’indifférence relative du législateur. Cet apragmatisme social sert donc l’automatisation des nouvelles formes de la parenté. Associé à d’autres dérégulations, il participe à l’avènement d’un monde postmoderne ayant ses particularités sauvages. Enfin rien ne saurait nous interdire d’indiquer économiquement le genre ou le sexe d’un porteur d’âge ou d’un produit d’une opération “a” : s’il s’agit d’un homme, par défaut on n’ajoute rien. S’il s’agit d’une femme, d’une mère, d’un enfant de genre féminin, il nous suffira de mettre un peu de rondeur, de mettre l’âge entre parenthèses en faisant ainsi : (A) (a) = 25 ans A Ce qui signifie qu’il s’agit de l’âge “a” d’une femme aînée de fratrie qui devient mère d’un premier enfant, de rang de naissance “A” comme elle, de même sexe qu’elle. 4. L’âge au décès “d” : troisième unité de temps généalogique Enjambons le temps pour arriver soixante ans plus tard : Jonathan décède. Il meurt donc à 27 ans + 60 ans, c’est-à-dire 87 ans. Cet âge atteint à son décès appartient à une nouvelle catégorie d’unités de temps généalogique dite d’âges thanataux ; on le désignera par la lettre “d”, du mot “décès” ou “disparition” et l’on pourra dès lors écrire : “d” de Jonathan = 87 ce qui donne en vertu de nos précédentes conventions d’écriture : d = 87 ans Jonathan 17

Supposons qu’Elise disparaisse deux années plus tard, 62 ans après avoir eu son premier enfant Grégoire à l’âge de 25 ans. Cela donne encore un âge au décès “d” d’Elise = 25 + 62 = 87 ans que nous pourrons retranscrire ainsi : d = 87 ans Elise

“m”, “a”, “d” deviennent ainsi les trois premières unités constitutives de notre temps généalogique. 5. Formes de temps généalogique dites passives : “u” Les trois premières unités de TG ont chacune leur corollaire ou forme passive. Prenons le cas de “m”, notre première unité de temps généalogique, exprimant l’âge qu’atteint quelqu’un à son mariage. Cette personne doit être considérée comme un acteur à part entière de son âge “m”. Outre le fait qu’il l’atteint, qu’il le porte, il est aussi celui qui se marie. De ce point de vue dynamique on comprend qu’il faille le distinguer de l’âge qu’atteignent respectivement les témoins, s’ils sont apparentés à celui qui se marie (on ne prend pas en compte l’âge des non apparentés, étrangers à la généalogie du sujet principal, à son arbre) ; comme des âges de tous les autres membres apparentés aux mariés du jour qui peuvent assister à l’évènement, le fêter, qu’ils en soient ou non informés. Toutes ces personnes en effet, bien que liées au héros du jour par le sang, l’adoption, l’alliance, qui font partie de la famille, ne sont point acteurs au même titre que ceux qui s’engagent. L’âge qu’alors ils atteignent sera dit “passif” et codé par la lettre “u” qui, dans l’alphabet, vient après “m”, l’apparition préalable de cette unité de temps conditionnant celle de “u”. De cette manière, l’âge passif qu’atteint le père du marié Jonathan quand se marie son fils s’exprimera ainsi : Jonathan u père Tandis que l’âge passif de la mère d’Elise au mariage de sa fille s’exprimera de la même façon : Elise u mère 18

On remarquera, dans chaque expression l’indication du porteur d’âge et celle dont l’action nous affecte. On peut encore économiquement écrire : u u Jonathan ou Elise 6. “b”, catégorie d’unités générationnelles “b” désigne la forme passive de “a”. C’est une classe fournie d’âges passifs de génération ; on les détermine en fonction du type de parent qu’on est par rapport aux deux géniteurs. On aura ainsi “bg” ou plus simplement “g” pour l’âge grand parental, “bk” ou “k” exprimant l’âge qu’atteint un oncle, une tante à la naissance d’un neveu, d’une nièce, “bc” ou plus simplement “c” désignant l’âge des cousins à la naissance d’autres cousins, “bi” ou plus économiquement “i” : âge d’un frère ou d’une sœur aînée à la naissance d’un puîné, “be” ou plus simplement “e” représentant l’âge d’un individu quelconque à la naissance qu’il commence habituellement par ignorer d’un autre individu qui, un jour, deviendra son conjoint et ainsi de suite. Il va sans dire, qu’une telle liste n’est point exhaustive, mais tout entière suspendue aux impératifs de la description. Ne seront créées que des formes TG utiles, obéissant au cahier des charges énoncé plus haut, en § 1. 7. “l”, âge de deuil Lorsque Jonathan meurt, son âge au décès doit être considéré comme une forme temporelle “active” dont l’apparition dans la généalogie ne dépend de personne d’autre que lui-même. Il en va bien sûr autrement pour ceux qu’il quitte et lui survivent : son fils, son épouse. Ces derniers endurent un deuil dont ils ne sont point les auteurs. L’âge qu’ils atteignent au jour du décès ne saurait être mis sur le même pied que celui du défunt. Son apparition dans la généalogie est subordonnée à une mort et donc à “d” bien qu’ils apparaissent simultanément. La forme temporelle “d” conditionne la forme “l” appelée passive au regard de la première dite “active”. Nous la désignerons par la lettre “l” du français “laissé” ou de l’anglais “lost” signifiant “perdu”. Elle exprimera toujours l’âge auquel on perd un parent, âge de deuil que l’on trouvera dans des expressions du genre : Jonathan l Elise 19

et Jonathan l Grégoire signifiant : “âge auquel Elise perd Jonathan”, puis : “âge auquel Grégoire perd Jonathan”. 8. “g”, âge auquel on devient ou redevient grands-parents Désignons par “g” tout âge auquel on devient ou redevient grands-parents. Cette nouvelle unité générationnelle définit l’intervalle de temps écoulé entre deux naissances, celle de grands-parents, celle du petit enfant. Il est intéressant de noter que cet écart, une fois instauré par la naissance de l’enfant, se compose toujours de la somme de deux âges de génération, de deux âges parentaux et donc de deux “a” successivement apparus dans la généalogie, mais de niveau générationnel différent puisqu’il implique que les grandsparents aient eu d’abord un enfant par “a” antérieur, et que cet enfant devienne un jour parent à son tour produisant en cette occasion son propre “a”. En reprenant l’exemple de Jonathan devenu père de Grégoire à l’âge de 27 ans, si ce dernier devient père à son tour d’un petit Georges tandis qu’il atteint 30 ans, il rendra son père Jonathan grand-père à la somme de ces deux âges de paternité successivement apparus dans la généalogie. En conséquence, l’unité temporelle “g” est toujours décomposable en deux “a”, l’un parental, l’autre filial. Cette propriété se révélera utile pour analyser la composition d’un âge ou pour sa décomposition. 9. “e”, l’écart d’âge entre conjoints L’effort consistant à découper la généalogie en petites séquences, en menus fragments temporels dotés, chacun, d’une identité confirmée, implique de s’occuper particulièrement d’un nouvel intervalle temporel : l’écart d’âge entre époux, entre conjoints, plus généralement entre alliés. Codons-le “be” ou plus simplement “e”. Il s’agit d’une unité TG de forme passive du fait qu’elle représente toujours l’âge qu’atteint le conjoint le plus âgé lorsque, quelque part au monde, naît celui ou celle avec qui, un jour, il se mariera. Il n’est pas le produit d’une opération comme celle qu’ultérieurement il mènera au moment de contracter son union. 20

Cette nouvelle unité TG se révèle parfois détentrice d’informations intéressantes comme l’illustre l’exemple suivant. Il s’agit du cas d’un homme de 71 ans convolant en troisièmes noces avec une femme de 20 ans sa cadette. Plusieurs stars du show-biz nous en ont récemment fourni des illustrations. Tourné autrement cela signifie qu’il avait 21 ans quand sa troisième femme, quelque part, naissait. En parcourant son histoire familiale on s’aperçoit qu’à cet âge sa mère mettait au monde un dernier enfant né sans vie, garçon dont le carnet de famille portait mention. Les parents en avaient été affectés. Le père, menuisier de son état, avait lui-même confectionné le petit cercueil de bois blanc qu’il avait fait enterrer au pied du portail de la vieille église du village dont il était le premier magistrat. Il avait donc, en cette occasion, enduré un deuil et produit un “l” d’un montant de 21 ans. Bien des années plus tard ce jeune homme devenu l’alerte septuagénaire dont nous parlons tombe amoureux d’une personne apparue dans le temps justement quand disparaissait son frère benjamin, pour se marier avec elle. Dans une perspective informationnelle autant que transformationnelle on dira que ce premier “l” instruit ce “e”, que “l” se retrouve un beau jour en “e”. On ne pourra s’empêcher de penser que l’élection, le choix du conjoint n’ait été informé par le trauma autrefois enduré s’il est bien oublié depuis. Pour confirmer l’impression, la femme est porteuse d’un prénom évoquant celui de l’enfant précocement disparu, l’onomastique s’associant ici aux formes du temps généalogique pour copiloter souplement cette inclination amoureuse tardive, orienter un libre choix. En d’autres termes, il s’agit d’une femme chronogénéalogiquement compatible ; d’une certaine manière elle fait déjà partie de la famille dont elle semble la réincarnation d’un des membres précocement disparu ; elle en a comme pris la place ; elle est épousable n’en étant point aussi étrangère que pourrait l’être une “Martienne” surgissant soudain par effraction. D’un point de vue anthropologique, on peut considérer qu’elle appartient à une classe d’épouses potentielles constituée de “sœurs fictives”2. On se trouve en présence d’une forme d’endogamie symbolique ; certains psychogénéalogistes pensent qu’il s’agit d’un inceste occulte. Nous ne souscrivons point systématiquement à cette idée : il concerne en effet un nombre restreint d’individus souffrant de conduites ou schémas répétitifs aberrants, médicalement étiquetés comme tels ; on ne saurait sans précaution le généraliser à l’ensemble des dispositions visant à perpétuer le fonctionnement de la parenté, de la famille, de sa généalogie. Un tel dispositif implique nécessairement des réitérations, des répétitions, des réplications pour le meilleur comme, parfois, malheureusement pour le pire.

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En vertu des précédentes conventions d’écriture on peut dire que “e = l”, que “e” renvoie à un “l” antérieurement apparu dans la généalogie, qu’il en est en quelque sorte “informé”, qu’il y puise du sens. 10. “ i ”, intervalle entre naissances collatérales Cette unité “i” mesure l’âge qu’atteint tout aîné à la naissance d’un puîné, tout frère ou sœur à la naissance d’un plus jeune que lui. C’est d’abord un âge atteint, porté par un enfant plus ou moins fortement marqué par l’événement collatéral. Les cliniciens mirent du temps à accepter l’idée qu’une telle naissance pût être un choc pour le plus âgé. Il fallut, après l’article princeps de F. Dolto sur la question3, de multiples observations pour les contraindre à reconnaître l’évidence : c’était un évènement marquant, assez souvent traumatique. L’âge “i” qui s’y trouve associé est donc à maints égards un âge clé. “i” représente aussi un intervalle de temps écoulé entre deux naissances collatérales et non plus seulement un âge. Si 14 ans séparent la naissance d’un aîné de celle de sa plus jeune sœur Alicia, cette dernière se voit néanmoins immédiatement affectée d’une distance temporelle qui la relie/sépare de son frère ; une fois installée, sa stabilité en fait une caractéristique temporelle de leur relation fraternelle. Comme “l”, “i” est une unité TG susceptible d’avoir un destin, d’informer ou de se transformer. Le septuagénaire dont nous parlions plus haut marié à une femme de 21 ans plus jeune que lui, émet en cette occasion festive un “e” informé tant par “l” que par “i” puisque les deux se confondirent lorsqu’ autrefois naquit son petit-frère mort-né : il atteignait 21 ans quand il eût à supporter simultanément sa naissance et sa mort ; les deux formes temporelles fusionnent en “li” ; on dira qu’un écart d’âge “i” entre les deux frères doublé d’un âge de deuil “l” réapparaît ou se transforme en écart d’âge entre époux “e”. Quand viendra le tour d’Alicia d’avoir ses propres enfants, il sera intéressant d’observer si elle choisit de recourir à l’unité “i” mesurant la distance la reliant/séparant de son frère aîné pour faire ses “a”, reproduire par exemple cet intervalle de 14 ans entre deux grossesses ou deux accouchements. On pourra dès lors s’écrier : “Comme le temps généalogique fait bien les choses !”, ce dernier ayant entrepris d’assister la nature, de l’aider à répliquer une parcelle de temps déjà vue dans la généalogie. On prêtera la plus grande attention à ce qui peut encore survenir : rien du côté d’Alicia, mais tout du côté de sa sœur aînée profondément marquée autrefois par la naissance de sa petite sœur au point d’avoir à l’honneur de faire deux enfants que 14 ans vont séparer. De ce point de vue elle fera un double de sa fille aînée qui pourra revivre ce qu’autrefois elle endura quand Alicia lui vint au monde. 22

11. “o” ou de l’âge originaire Lorsque naît un individu, son âge étant momentanément nul sera conventionnellement codé “o”. Il nous permettra de disposer ainsi pour tout membre apparenté d’un point origine, d’un âge déclaré pour cette raison originaire, à partir duquel on est en mesure d’établir enfin des liaisons temporelles avec le point origine de tous les autres membres apparentés, qu’ils soient vivants ou décédés. Chacune de ces distances temporelles interpersonnelles est en fait représentée par une unité généalogique déjà créée, ou virtuelle c’est-à-dire dans l’attente d’être inventée pour les seuls besoins de la description ou bien d’une analyse en cours. Si l’on reprend le cas de Jonathan que nous commençons à connaître, il est relié à son épouse Elise par “e” (écart d’âge entre époux), à ses enfants par des “a” (âge auquel on a un enfant), à ses petits enfants par des “g” (âge auquel on a un petit enfant), à ses éventuels neveux et nièces par des “k” (âges avunculaires), à ses frères et sœurs par des “i” (âge à la naissance d’un cadet), à ses cousins et cousines par des “c” et ainsi de suite. Parvenu à ce point on ne sait pas encore comment caractériser les liaisons avec les multiples ascendants. Certes c’est encore un “a” qui le relie à ses parents ; mais cette unité caractérise d’abord l’âge qu’atteignent ces derniers à la naissance de leur fils Jonathan. D’où la convenance à distinguer dans une unité temporelle généalogique deux aspects : l’âge que l’on atteint à l’occasion de tel ou tel événement et la distance inter événementielle qui peut ne pas être un âge porté par quelqu’un. C’est précisément le cas de l’enfant Jonathan relié à ses deux parents par une distance temporelle courant entre leurs naissances ou points origines respectifs, “oo”. En pratique, plus économiquement et très conventionnellement, on l’exprimera ainsi : “a°” représentant la distance reliant l’enfant à son parent immédiat, père ou mère, “k°” exprimant la distance avec un oncle, “g°” avec tels grands-parents, “i°” avec un collatéral plus âgé et ainsi de suite. On a désormais ce qu’il faut pour inscrire ou situer assez précisément toute personne dans un endroit temporel donné de l’espace à n dimensions de sa généalogie, unités TG aidant. On commence à voir où il est dans son arbre du temps qui ne ressemble pas tout à fait à celui des généalogistes bien qu’il lui corresponde étroitement. 12. Premier inventaire d’unités TG et premier bilan. L’habitude n’étant point de considérer la généalogie sous un tel angle, il nous paraît bon de réaliser un inventaire sommaire des premières unités TG et

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de faire le point pour commencer d’imaginer ce qu’on est en droit d’en attendre. Il va sans dire qu’une telle liste est susceptible de se compléter au fur et à mesure des besoins de la description, de l’exploration de ce type de temporalité. Elle se tient à disposition de quiconque souhaite se l’approprier, en améliorer la nomenclature. Premières conventions d’écriture du temps généalogique m âge d’un individu à son mariage a âge quand on devient parent d’âge au décès d âge de deuil u âge auquel on voit se marier un parent b catégorie d’âges passifs de génération g âge auquel on devient grands-parents e écart d’âge entre conjoints i âge d’un aîné à la naissance d’un puîné c âge d’un cousin/cousine à la naissance d’un autre cousin / cousine k âge d’un oncle/tante à la naissance d’un neveu / nièce ( ) indique qu’il s’agit d’un porteur d’âge féminin.

L’absence de parenthèse indique par défaut qu’il s’agit d’un porteur masculin
o âge originaire

° affectant une lettre en indice supérieur droit indique un intervalle entre deux naissances
Ajoutons à cette liste non exhaustive le “chronon généalogique”, terme générique désignant tout segment de temps généalogique quelqu’il soit, atteint ou non par quelqu’un, mais toujours identifiable, délimitable et doté de sens, ainsi que le sous-multiple du mène ou “mimène” codé “µ” dont l’utilité descriptive transparaît dans maintes observations4. Derrière ce répertoire initial d’unités TG se cache une entreprise de réduction formelle de la généalogie puisque cette dernière se voit peu à peu démantelée en menus tronçons ou segments de temps représentés chacun par une unité. Cette nomenclature sommaire autorise désormais leur repérage, leur identification, leur extraction du donné généalogique. Chaque unité TG mesure un bout de temps généalogique, certaines un fragment d’existence, d’autres une 24

distance temporelle interindividuelle, toutes un écart entre événements généalogiques. Ainsi l’intégralité d’un fragment généalogique quelconque se trouve-t-il en principe décomposable en unités de temps dont le montant est calculable. On peut comparer cet ensemble à un filet de pêche dont chaque unité forme une longueur de mailles, un brin, un bout de filin. Aux intersections les individus apparentés y sont pris tels des poissons. Ce grand filet multidimensionnel s’étend dans les directions cardinales de la parenté : la filiation, “l’avuncularité”, la germanité, les genres masculins et féminins donnant lieu à la bilatéralité des deux lignées dont tout individu se trouve issu. Ses contours en sont flous comme les limites temporelles d’une famille, d’une généalogie dont on ne sait exactement parfois jusqu’où elle s’étend, où ça s’arrête. Certaines unités représentent un intervalle de temps écoulé entre naissances de membres apparentés vivants ou morts : n’étant plus soumis à variations il s’agit donc d’une caractéristique structurelle. Aucun membre n’échappe à ces liaisons temporelles invisibles le reliant à la totalité des autres membres apparentés via l’une ou l’autre unité TG. Que s’il en manquait pour caractériser par exemple la relation temporelle unissant tel ancêtre éloigné décédé à l’un de ses descendants, il suffirait de créer une nouvelle unité TG, obéissant si possible au cahier des charges s’imposant à la production d’unités TG : simplicité d’utilisation, mémorisation aisée, non-redondance, etc. L’homme du généalogique, “homo genealogiticus” évolue désormais dans un nouvel espace/temps, milieu au sein duquel il baigne sans même s’en rendre compte ; mille et un fils, dérobés habituellement au regard, tissés de temps généalogique, le relient à tous les membres auxquels il s’apparente par le sang, l’adoption, l’alliance ; c’est aussi un espace/temps intériorisé dont chaque unité forme une partie de trame dans une imagerie d’étoffe précieuse. Nous ne pouvons ni le perdre ni le quitter, quand bien même nous en prendrait l’envie. Il contribue à organiser le cerveau de l’homme moderne capable de calculer en temps réel le bon moment auquel il convient de se marier, d’avoir un enfant, de disparaître en tenant compte du passé généalogique pour inscrire l’acte dans un arbre qui tienne debout. Les unités mesurent en outre l’éloignement entre évènements généalogiques, “a” l’intervalle écoulé entre deux naissances, “d” le chemin qui mène d’une naissance à un décès et ainsi de suite pour que ces divers événements s’enchâssent autant que possible dans des séquences organisées. Elles autorisent aussi des comparaisons difficiles à réaliser autrement. Voici l’exemple de deux personnes apparentées ou non dont l’une meurt à 78 ans et l’autre à 101 ans. Ces deux âges de décès sont ordinairement peu comparables. Tous deux eurent un enfant au même âge de 50 ans, un retardataire. La fille du premier eut à son tour un enfant à 28 ans. Le fils du second eut un enfant à 51 ans.

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Leurs âges respectifs de décès, quoique numériquement différents : 78 et 101 ans révèlent une composition similaire. Le premier voit sa durée de vie équivaloir à la somme de l’âge qu’il avait en devenant père et de l’âge qu’avait son enfant en le rendant pour une dernière fois grand-père : 50 ans + 28 ans = 78 ans, tout comme le second : 50 ans + 51 ans = 101 ans. Tous deux meurent en devenant ou redevenant grands-parents dans le cadre d’une coïncidence mort/naissance, offrant un bel exemple “d’effet parenté”5. Littéralement l’un et l’autre génèrent un “d” (âge au décès) correspondant à un “g” (âge d’accès au statut grand parental) avec lequel d’ailleurs il coïncide puisqu’ils meurent en devenant ou redevenant des grands-pères; leur durée de vie équivaut donc à la somme de deux “a” de génération différente puisque l’âge auquel on devient grands-parents implique toujours d’avoir d’abord été père, puis de voir son propre enfant devenir parent à son tour, chacun générant un “a” mesurant l’âge qu’il atteint en pareille occasion. Ce type de gymnastique combinatoire peut s’appliquer diversement à nombre d’âges au décès, apparemment dénués de toute signification généalogique particulière. Nous pourrons exprimer ce type d’équivalence non numérique entre deux âges, deux unités TG, par le tilde : d ~ d signifiant que ces deux âges “d” s’équivalent, étant formellement réductibles à des éléments analogues bien que de montants différents. Ces considérations vont toutes en direction d’un langage du temps généalogique à déchiffrer.

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