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Génération hikikomori

De
216 pages
Depuis les années 1990, un phénomène très particulier touche la population japonaise. Chaque année, des centaines de milliers de personnes disparaissent. Appelé hikikomori, "retrait social", ce phénomène désigne des personnes qui, enfermées chez elles pendant plusieurs mois (au moins six), voire plusieurs années, se coupent du monde et n'ont plus aucune relation sociale. Dans une société ultra-organisée et codifiée et où prévaut le collectif sur l'individu, les hikikomori bouleversent l'idée d'un Japon uniforme, suscitent le débat et interrogent une société japonaise en perte de repères.
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Couverture

Cover

4e de couverture

4e Image couverture

Titre

Nicolas Tajan

 

 

 

 

 

 

Générationhikikomori

 

 

 

Préface d’Agnès Giard

 

Postface de Marie-Jean Sauret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Copyright

 

© L’Harmattan, 2017

 

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

 

www.harmattan.com

diffusion.harmattan@wanadoo.fr

harmattan1@wanadoo.fr

 

EAN Epub : 978-2-336-79221-7

Remerciements

À l’origine de cet ouvrage, il y a la thèse de doctorat en psychopathologie que j’ai soutenue à l’université de Toulouse le 8 février 2014 (mention très honorable à l’unanimité des membres du jury). Je témoigne ma reconnaissance à mes directeurs de recherches Marie-Jean Sauret et Pierre-Henri Castel, pour leur disponibilité, leur soutien, et nos échanges tout au long de la thèse. D’abord, Marie-Jean Sauret pour sa façon unique de faire consister le discours psychanalytique dans la direction de thèse : cela emporte des conséquences à la fois dans le processus d’écriture, mais aussi dans la manière dont le jeu des discours psychanalytique et universitaire permet un renouvellement des ressources de doctrine. Ensuite, Pierre-Henri Castel qui, depuis nos premiers contacts en septembre 2009, est progressivement parvenu à m’autoriser d’une approche se situant à la charnière de la psychopathologie clinique et de l’anthropologie de la santé mentale.

Mes remerciements s’adressent également à Tsuiki Kosuke et Christian Galan. Tsuiki Kosuke, d’une part, pour m’avoir accueilli du 14 avril 2011 au 31 mars 2017 dans le cadre exceptionnel de l’Institut de recherches en sciences humaines de l’université de Kyōto, et d’autre part pour le temps qu’il a consacré à orienter, dans les meilleures directions possibles, mes questionnements sur la langue, la culture, et la société japonaise. Christian Galan, de son côté, a accompagné mes recherches depuis mars 2010 jusqu’à février 2014, de la manière la plus favorable qui soit, par ses réponses à mes questions, ses remarques, et ses suggestions, contribuant à insérer mes recherches dans le champ des études japonaises. Avec Pascale Macary-Garipuy et Jacques Cabassut, je les remercie tous les quatre pour leur participation au jury de thèse.

À différents moments de la thèse, j’ai pu bénéficier de remarques et suggestions de plusieurs membres de mes équipes de recherches : les membres de l’équipe Enfance éducation et société dans le Japon contemporain (EESJC-CEJ-INALCO) ; les membres du pôle psychanalyse du Laboratoire de cliniques psychopathologique et interculturelle (LCPI) ; et les membres du Centre de recherches médecine, sciences, santé, santé mentale et société (CERMES3). Mes remerciements s’adressent aussi à eux.

Concernant les universitaires et chercheurs japonais, je remercie chaleureusement les professeurs en psychiatrie de l’université de Nagoya pour nos nombreux échanges, inaugurés à l’été 2009 : Suzuki Kunifumi, Ogawa Toyoaki, Tsuda Hitoshi, Furuhashi Tadaaki. Je remercie aussi les anthropologues Horiguchi Sachiko (université de Temple, Japan Campus), Kitanaka Junko (université de Keio), et Shimizu Katsunobu pour l’ensemble de nos échanges. Enfin, à Kyōto, je remercie Madame Mo. et Paul Dumouchel (université de Ritsumeikan).

J’exprime ma reconnaissance à l’ensemble des personnes des associations aidant les personnes hikikomori et nīto qui ont accepté de m’accueillir et de répondre à mes questions, et plus particulièrement les membres de l’association M. et des associations du département de G. et de H. Plus précisément, Messieurs A., I. N., S., T. A., U. H., Z., ainsi que Ueyama Kazuki, avec lequel j’ai longuement échangé, ont été décisifs dans l’élaboration de la thèse et de cet ouvrage. Au sein des professionnels du département de H. venant en aide aux jeunes en situation d’absentéisme scolaire et à leurs parents, Madame Me., Monsieur X., et le docteur M., en me consacrant un peu de leur temps, ont contribué à une meilleure connaissance des champs sanitaires et médico-sociaux nippons.

Pour les relectures et les remarques concernant la thèse, je remercie Sophie Moulard, Aline Henninger, Natacha Vellut (CNRS), Rodrigo Drozak, Philippe Lavergne, Jeanne Gaillard, Marc-Henri Deroche (université de Kyōto), et Miwaki Yasuo (université de Jin-ai, Fukui). Concernant la vérification des kanji, des romanisations, et leurs remarques sur les traductions je remercie : Ueo Masamichi, Nobutomo Kenji (université de Kagoshima), Horikawa Satoshi (université de Mejiro, Tōkyō), Fukuda Daisuke (université Aoyama Gakuin, Tōkyō), Yamaguchi Takeshi, Inoue Haruko, et Isomura Dai.

Je remercie mes parents Monique Tajan et Jean-Jacques Tajan, et ma famille pour leur soutien tout au long de la thèse et de l’élaboration de cet ouvrage, ainsi que Maiko Tajan.

 

Enfin, je remercie les institutions suivantes de m’avoir accordé les financements qui m’ont permis de réaliser ces recherches :

 

La Fondation du Japon [2010]

 

La Société japonaise pour la promotion de la science (JSPS) [Post-Doctoral Fellowship (short-term) for North American and European Researchers, through a Nominative Authority (CNRS), 2012]

 

La Fondation Canon [Canon Foundation in Europe Fellowship, 2014]

 

La Société japonaise pour la promotion de la science (JSPS) [Post-Doctoral Fellowship (standard) for North American and European Researchers, 2015]

Avant-propos

Quelques remarques s’imposent, d’une part afin de faciliter la compréhension du lecteur qui n’est pas habitué aux usages japonais, et d’autre part afin de détailler mon utilisation des normes académiques.

J’utilise le terme kanji pour désigner les caractères d’origine chinoise présents dans la langue japonaise aux côtés des kana, système syllabique divisé en hiragana et katakana. Les termes japonais sont transcrits (romanisés) selon le système Hepburn modifié. Retenons les éléments suivants :

« e » se prononce « é »

« ch » se prononce « tch »

« s » est toujours sourd

« w » et « y » sont des semi-voyelles

« u » est proche du « ou »

« h » est toujours aspiré

« r » se prononce entre « r » et « l »

« g » est toujours occlusif, « ga » se prononce « gua », « go » se prononce « guo »

« j » est toujours prononcé comme dans « Jazz »

Chaque voyelle se prononce distinctement de la précédente : « oi » se prononce « oï ».

Le macron marque les voyelles longues. Pour les transcriptions de mots en katakana l’on utilisera aussi le macron (ex : nīto, furītā, sentā, kēsu). Les doubles voyelles sont respectées (ex : iimasu, ooi, ookunai, kyōiku iinkai, ninteii).

La transcription des noms de personne respecte l’usage japonais qui est de citer d’abord le nom de famille, puis le nom personnel.

L’écriture romanisée de la langue japonaise est systématiquement en italique, comme les mots de langue étrangère. Les romanisations sont toujours en italique, sauf lorsqu’il s’agit de noms propres. Exemple : « éducation (kyōiku) », « Saitō Tamaki ». Je mentionne souvent le nom et le prénom des personnes, afin de limiter les confusions liées aux homonymes.

Concernant l’écriture des chiffres, les milliers et les millions sont marqués par une virgule (ex : 3,500 ; 150,000 ; 5,000,000) pour davantage de lisibilité. Dans les dialogues je suis désigné par la lettre « N. ».

Toute information qui pourrait révéler l’identité des personnes interrogées a été modifiée, et les noms des associations dans lesquelles j’ai enquêté ont été anonymisés, à l’exception du témoignage de Monsieur Ueyama et de diverses informations disponibles sur Internet (ex : témoignage de Monsieur Maruyama et de Madame Hayashi, sites Internet de Newstart et KHJ, etc.).

 

Les chapitres II, III-3, V-3 et V-4 sont dérivés en partie d’articles publiés en langue anglaise dans les revues :

-Subjectivity (septembre 2015), copyright Palgrave Macmillan, consultable en ligne : https://link.springer.com/article/10.1057%2Fsub.2015.11 , doi :10.1057/sub.2015.11 ;

-Neuropsychiatrie de l’Enfance et de l’Adolescence (aout 2015), copyright Elsevier, consultable en ligne : http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0222961715000483, doi :10.1016/j.neurenf.2015.03.00 8 ;

-Asia Pacific Journal of Counselling and Psychotherapy (avril 2015), copyright Taylor and Francis, consultable en ligne : http://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/21507686.2015.1029502, doi :10.1080/21507686.2015.1029502.

 

Au 7 janvier 2017 :

100 yens = 0,811 euro

1000 yens = 8,13 euros

10000 yens = 81,131 euros

Préface

« On a tous en soi une pièce condamnée »

 

En 1997, l’animateur TV, acteur et écrivain Ishida Ira publie le premier volume d’une série à succès, Ikebukuro West Gate Park (IWGP)1, qui décrit l’univers des jeunes marginaux et de ceux que la société japonaise apprend alors à découvrir : les hikikomori, les « reclus ». Déclinée en six volumes, la série IWGP obtient un succès tel qu’elle est adaptée en manga puis en feuilleton télévisé, contribuant à diffuser une image différente de ces laissés-pour-compte qui provoquent alors une véritable panique morale. Les reclus, classés à tort ou à raison dans la frange « extrême » des otaku (les geek japonais), font l’objet d’articles alarmistes. Les médias s’interrogent. Qui sont ces gens qui disparaissent, littéralement, de l’ordre du monde visible ? Le roman d’Ishida Ira est – à ma connaissance – le premier plaidoyer romanesque en faveur de ceux qui, confinés dans leur chambre, refusent d’ouvrir la porte, et ne se laissent plus voir.

L’histoire au cours de laquelle un hikikomori fait figure de héros commence, ironiquement, par une volatilisation. « Ça fait une semaine que Princesse a disparu. » Le boss d’un gang de yakuza a perdu sa fille unique. Il confie le soin de la retrouver à un ex-délinquant, Makoto, connu pour ses talents de limier. Ikebukuro, où se déroule l’action, est un des quartiers de divertissement les plus populaires de Tōkyō. Le jour, ses commerces bourdonnent d’activité. La nuit, une foule « de soûlards et de filles » en goguette envahissent les rues bordées de love hôtel, de bars et de clubs plus ou moins licites. « La dernière fois qu’il y a eu des nouvelles de Princesse, elle était devant un Seven Eleven.2 » La jeune fille a disparu vers minuit, l’heure la plus trépidante : des centaines de témoins auraient pu témoigner si la jeune fille avait été kidnappée. Pourtant, personne ne se rappelle rien. Personne n’a rien vu. Chaque nuit, retournant au Seven Eleven, Makoto questionne les vendeurs, les clients, les passants et jusqu’aux sans-abri, en quête d’un seul indice qui le mettrait sur la voie.

À proximité du Seven Eleven, un immeuble d’habitation attire son regard : la fenêtre du troisième étage est éclairée en permanence. Quelle que soit l’heure, une lumière brille à cette « fenêtre insomniaque ». Quand vient le huitième jour depuis le début de cette enquête sans issue, Makoto vérifie les noms à la porte de l’immeuble et note : famille Morinaga. Le fils se nomme Kazunori. C’était un camarade de classe. Il sonne à la porte, demande à le voir. C’est la mère qui le reçoit, mal à l’aise. « Aujourd’hui, impossible de voir Kazunori », dit-elle, avant de glisser à voix basse une requête : « Vous pourriez m’attendre à l’extérieur ? »

« Kazunori était premier de la classe quand on était en troisième année de collège. Un super bon élève, qui avait été reçu dans un excellent lycée privé. J’étais persuadé qu’il devait être aujourd’hui étudiant dans une bonne fac.

— Non seulement il a abandonné le lycée, mais… C’est très délicat à dire mais voilà : il ne sort plus de sa chambre.

D’après elle, il n’était pas sorti de chez lui ces trois dernières années. Elle lui déposait ses repas devant la porte de sa chambre. Il se débrouillait pour aller aux toilettes ou pour sedoucher sans croiser personne de la famille. Il avait ajouté unverrou intérieur à sa porte. Un parfait reclus. […]

— Vous êtes le premier ami à être venu lui rendre visite en trois ans. Aujourd’hui, il n’était pas préparé et il était de mauvaise humeur, alors ça n’a pas pu se faire, mais je vous en prie, ne vous laissez pas décourager, revenez. Essayez d’être vraiment son ami, je vous en supplie.

Je vous en supplie, je vous en supplie, répéta-t-elle trois fois. Tête baissée, elle pleurait. Des larmes qui fondaient à la surface de son thé éclairci par le citron. De loin, une serveuse nous regardait avec une curiosité non dissimulée. Celui qui était l’étoile de notre classe vivait maintenant dans sa chambre transformée par ses propres soins en cellule d’isolement. Est-ce qu’il restait quelque part des êtres qui ne soient pas bousillés ? »

Chaque jour à la même heure, Makoto revient, s’assoit devant la porte fermée du « reclus » et se met à parler tout seul, à voix haute. Il parle des souvenirs, du collège, de Princesse disparue, de sa vie… jusqu’au jour où la porte s’ouvre. Kazunori l’accueille dans une chambre minuscule encombrée par des jumelles infrarouges, celles qu’il utilise pour noter tout ce qu’il se passe « dehors ». Il est le seul à avoir vu Princesse en vie pour la dernière fois. Trois semaines auparavant, une jeune fille est montée dans une Odyssey noir métallisé aux vitres teintées. Voilà ce que le reclus a méticuleusement consigné, dans un classeur noirci à la pointe feutre 0,3 mm. Grâce à lui, le meurtrier de Princesse est identifié, le corps de la jeune fille retrouvé. Kazunori devient un des personnages récurrents d’IWGP, personnage parfaitement caricatural, bien sûr, mais représentatif de ce questionnement ressassé par l’auteur : « On a tous en soi une pièce condamnée, je me trompe ? »

L’idée que « quelque part en [soi] une porte ne s’ouvre pas » fait probablement mouche auprès du lectorat, car elle joue sur la corde sensible d’un sentiment d’impuissance et d’échec largement partagé au Japon depuis l’éclatement de la bulle économique (1991). Ainsi que Nicolas Tajan le souligne, l’augmentation du nombre de « retirants sociaux » – 696,000 personnes, selon les estimations de 2010 – va de pair avec le chômage, l’augmentation du nombre de morts par excès de travail, l’apparition de la dépression et d’un nombre croissant d’individus qui ne sont ni dans l’emploi, ni en formation (NEET ou nīto). Dans ce contexte de crise couplé au durcissement de la compétition, les hikikomori incarnent une forme de « renoncement » : ils ne veulent pas se battre. Ils n’en ont pas la force, en tout cas. La plupart d’entre eux se retirent du monde au moment-clé de la recherche d’emploi : à quoi bon ? C’est ainsi que Monsieur Ueyama, ex-hikikomori interrogé par Nicolas Tajan, formule sa détresse : « Est-ce que ça vaut le coup de continuer tout ça, de reprendre le legs des générations antérieures, de faire tourner la machine, d’avoir des gosses ? » Il cite Félix Guattari, mettant en perspective la notion d’« échappatoire improductive » avec ce mouvement de repli qui consiste à rentrer dans sa chambre pour n’en plus sortir.

S’enfermer, se cacher, vivre la nuit, dormir le jour. À rebours des règles sociales, les hikikomori expriment de façon spectaculaire leur sentiment d’inadéquation aux normes de réussite. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il n’y a rien de militant, ni de volontaire, dans ce qui ne saurait être désigné comme un choix de vie. Nicolas Tajan insiste : les raisons pour lesquelles on devient un « reclus » sont à ce point diverses, complexes et mal étudiées (sur ce point, le chercheur suggère des pistes de recherche inédites), qu’il serait réducteur d’aborder le phénomène en termes idéologiques : bien qu’ils contribuent malgré eux à en ébranler les fondements, les hikikomori ne rejettent pas la société. Ni subversive, ni régressive, leur posture n’est pas celle d’« éternels ados » se réfugiant dans le jeu. Leur retrait confine au suicide et cache – pour une partie d’entre eux – des troubles psychiques plus ou moins sévères. Il serait cependant inapproprié d’aborder le phénomène sous le seul angle pathologique, ajoute Nicolas Tajan, qui – préférant le voir comme un « idiome de détresse » – propose de décrypter le hikikomori à la façon d’un code morse. Lâchant leur SOS à la fenêtre d’immeubles aveugles, les reclus cessent de vivre. Ils guettent et attendent. Raison pour laquelle, certainement, la recherche qui leur est consacrée est si troublante à lire : on ne peut pas s’empêcher de se reconnaître. Ou du moins la partie de soi qui s’est cloîtrée.

 

Agnès Giard.

Anthropologue et chercheur rattaché à l’université de Paris Ouest, laboratoire Sophiapol (EA 3932).


1  Ikebukuro West Gate Park, Ishida Ira, traduit par Anne Bayard-Sakai, Picquier, 2008.

2  Seven Eleven est le nom d’une chaîne d’épiceries ouvertes 24h/24h, 7 jours sur 7 : les konbini – de l’anglais convenience store (note de Nicolas Tajan).

Introduction

Mon départ pour le Japon était prévu dans l’après-midi du lundi 14 mars 2011, soit trois jours après une catastrophe sans précédent, aujourd’hui connue sous le nom de grand tremblement de terre du Japon de l’Est, Higashi Nihon daishinsai東日本大震災. Grâce aux infrastructures parasismiques, le tremblement de terre d’une magnitude de 9.0 sur l’échelle de Richter n’a produit que des dégâts limités. En revanche, le tsunami consécutif provoqua plus de 18,000 morts et disparus, et l’accident à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi dans les suites de ces catastrophes naturelles, a été classé au niveau 7, le niveau le plus élevé de l’échelle internationale des évènements nucléaires.

J’ai vécu dans une grande inquiétude la période qui se situe entre l’après-midi du vendredi 11 mars et la matinée du lundi 14 mars. Seulement quelques heures avant de prendre mon vol prévu pour le 14 mars, la Fondation du Japon m’avait contacté, pour reporter mon séjour de recherche… d’une semaine. J’ai suggéré que compte tenu des conditions exceptionnelles, il serait préférable de reporter le début du séjour d’un mois. Ma demande, malgré le fait que le départ était désormais prévu après le terme de l’année fiscale (le 31 mars au Japon), a été acceptée.

Du 14 mars 2011 jusqu’au début du mois d’avril 2011, j’ai dû faire face aux remarques de dizaines de personnes, membres de la famille, proches, amis et connaissances, tout en observant incrédule les images de la catastrophe, et l’aggravation progressive de cet accident nucléaire, jusqu’à atteindre un niveau de gravité similaire à la catastrophe de Tchernobyl. Durant les premières semaines, je me suis à plusieurs reprises réveillé, la nuit, en me questionnant : est-ce un cauchemar ? Vais-je partir ? Cette période était, sur le moment, d’autant plus difficile à penser que l’affolement des Français contrastait avec l’apparente sérénité des Japonais. Malgré ces conditions incertaines, je suis arrivé au Japon, à l’aéroport d’Ōsaka, le vendredi 15 avril 2011, dans la matinée.

Arrivé à la gare de Kyōto, j’avais immédiatement rejoint l’une des maisons internationales de l’université de Kyōto, située à Ōbaku, au sud de la ville. Il était midi. La concierge prenait sa pause déjeuner, et elle accepta de procéder aux formalités d’entrée : « vous êtes courageux », me dit-elle. « Non » répondis-je : « certainement pas ». Puis, je me suis rendu compte que plusieurs étudiants et chercheurs étrangers avaient brutalement déserté les lieux, quelques semaines plus tôt, soit de leur proche chef, soit contraints par les autorités de leur pays d’origine.

Suite à ces formalités, j’ai rejoint l’université de Kyōto, et le campus de Yoshida (au nord-est de la ville), pour retrouver Tsuiki Kosuke. Après quelques formalités administratives, je suis allé au service des étudiants étrangers où j’ai passé un examen de japonais permettant de me placer dans la classe correspondant à mon niveau, classe de japonais intensif qui commençait le lundi suivant. De retour à la maison internationale, épuisé, j’ai récupéré des draps et une couverture laissés par la concierge. Le lendemain matin, j’ai dû subir ses remontrances. Le veilleur de nuit, qui était d’un âge avancé, était resté toute la nuit pour me remettre les draps et une couverture. Je m’étais trompé de porte, et j’avais pris des draps qui, bien que soigneusement pliés et visiblement propres, devaient être transférés à la laverie. Comme pour la plupart des étudiants étrangers, les premières semaines ont été marquées par divers malentendus et incompréhensions, qui se sont estompés au terme du premier trimestre.

Suite à un premier semestre où je me suis concentré sur l’apprentissage de la langue, mes recherches sur le hikikomori ont commencé. Hikikomori désigne à la fois un phénomène de retrait social et les personnes qui restent enfermées dans leur chambre pour une durée de plusieurs mois voire plusieurs années, sans relations sociales. Le retrait social des enfants et des adolescents est plutôt désigné par le terme futōkō traduisible par « absentéisme scolaire ». Ces deux termes font donc référence à un phénomène de retrait social, et à des individus qui se retirent de l’école (futōkō), ou de la société (hikikomori), généralement en restant au domicile familial.

J’ai eu connaissance de ces problèmes de société et de santé mentale des jeunes lors de mon premier voyage au Japon, à l’été 2009. Ce séjour était marqué par une succession d’heureux hasards qui m’ont notamment amené à rencontrer Takahashi Tatsuji, Nakano Masahiro, Fukuda Daisuke, Hoshina Masaaki (†), Shingu Kazushige, Suzuki Kunifumi et Furuhashi Tadaaki. Aussi, un rendez-vous était prévu avec Tsuiki Kosuke, auteur de travaux remarqués portant sur la psychanalyse au Japon, parus dans la revue Psychanalyse (Tsuiki 2006). Ce sont eux qui m’ont parlé les premiers des problèmes liés au hikikomori, au futōkō, mais aussi à l’augmentation des troubles du développement (hattatsu shōgai), et de l’autisme (jiheishō). De retour en France, j’écrivais un projet sur ces thèmes, projet accepté par la Fondation du Japon quelques mois plus tard. Mon sujet d’étude vient de l’Autre, ou plus exactement de petits autres que j’ai croisé sur mon chemin, et qui se sont faits les relais des préoccupations de centaines de milliers de familles japonaises, mais aussi de ce qui constitue les grands chantiers des politiques nippones dans le champ de la jeunesse en difficulté. J’ai souhaité répondre aux préoccupations individuelles, et aux inquiétudes exprimées sur le plan national, en développant une approche à la charnière de la psychopathologie clinique et de l’anthropologie de la « santé mentale », tout en maintenant une inscription dans le discours psychanalytique. Contrairement à mon projet initial, je n’ai pas pu développer une approche comparative. Il était en effet prématuré de se risquer à la comparaison du retrait social au Japon et en France, et j’ai privilégié une enquête exploratoire sur le retrait social des jeunes adultes (hikikomori), et des élèves en situation d’absentéisme scolaire, au Japon.

J’ai soutenu une thèse de doctorat en psychopathologie, qui peut être considérée comme une première version de cet ouvrage, le 8 février 2014. Le hikikomori et l’absentéisme scolaire nippon n’avaient jamais fait l’objet d’une thèse de doctorat en langue française. Signalons toutefois la thèse de Jean-Claude Jugon intitulée Phobies sociales au Japon – timidité et angoisse de l’autre (Jugon 1998), dans la mesure où elle peut paraître proche de mon thème : le retrait social. Pourtant, je propose une approche très différente de cet auteur, qui s’est surtout centré sur la notion de « phobie », en ayant recours à différents éléments de la littérature en psychopathologie, psychiatrie, et mythologie. En outre, il s’est surtout concentré sur la description de la thérapie de Morita3, et a pris comme objet d’étude « l’anthropophobie » (ancienne traduction de taijin kyōfushō). Comme nous le verrons, le taijin kyōfushō est une notion psychiatrique restreinte, alors que le hikikomori est une notion contemporaine beaucoup plus large : il est à la fois un phénomène de société étudié par les sciences sociales, et une détresse confiée aux psychiatres, car certains de ces jeunes présentent des pathologies psychiatriques diverses. Contrairement au terme taijin kyōfushō, hikikomori est un mot de la vie quotidienne, que l’on trouve, par exemple, de façon récurrente dans les journaux.

Au Japon, le phénomène hikikomori concernerait 696,000 personnes (Kōsei rōdō shō 2010b). Les situations de retrait social ont augmenté progressivement dans les années 1990, jusqu’à devenir un « problème de société » (shakai mondai) au début des années 2000, pour s’internationaliser à la fin des années 2000. L’ouvrage d’un psychiatre (Saitō 1998) a joué un rôle important dans le déclenchement de la diffusion médiatique de ce phénomène, ensuite relayé dans les médias par d’innombrables documentaires télévisés et articles de journaux.