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Genre, action collective et développement

De
246 pages
Au Maroc, qui s'engage dans des actions collectives ? Pour faire advenir quel projet de société ? Depuis les débats autour du plan d'action pour l'intégration des femmes au développement à la fin des années 90, les initiatives affichant un intérêt pour la question des femmes se sont multipliées. A travers l'étude de plusieurs actions en milieu rural et urbain, l'auteure analyse les changements qui s'opèrent au sein de la société marocaine, tant dans les rapports entre les sexes que dans l'expression des préoccupations sociales et politiques.
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GENRE, ACTION COLLECTIVE
ET DÉVELOPPEMENT
Aurélie DAMAMMEDiscours et pratiques au Maroc
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Préface de Sonia Dayan-Herzbrun
Postface d’Houria Alami Mchichi
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GENRE, ACTION COLLECTIVE ET DÉVELOPPEMENT
Aurélie DAMAMME
Discours et pratiques au Maroc



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GENRE, ACTION COLLECTIVE
ET DÉVELOPPEMENT

Discours et pratiques au Maroc











































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29303-5
EAN : 9782336293035Aurélie DAMAMME








GENRE, ACTION COLLECTIVE
ET DÉVELOPPEMENT

Discours et pratiques au Maroc






Préface de Sonia Dayan-Herzbrun
Postface d’Houria Alami Mchichi












Collection Logiques sociales
Série « Sociologie du genre »


Cette série propose des recherches qui s’appuient sur le
paradigme sociologique du genre comme mode de
compréhension et d’interprétation des Logiques sociales.
Domaine en plein développement, les recherches « genrées »
sont aujourd’hui centrales en sciences sociales. La série
cherchera à proposer des recherches théoriques et empiriques
dans l’esprit général de la collection Logiques sociales.

Dernières parutions

Sabrina DAHACHE, La féminisation de l’enseignement
agricole, 2012.
Sophie DEVINEAU, Le genre à l’école des enseignantes.
Embûches de la mixité et leviers de la parité, 2012.

Je remercie toutes les personnes qui ont accepté de m’accorder du temps et
m’ont permis de partager avec elles aussi bien des moments du quotidien
que leurs histoires de vie. Je pense en particulier aux femmes impliquées
dans les actions dites de développement à différents titres (initiatrices ou
destinataires), sans qui je n’aurais pas pu cheminer dans ces espaces.
La recherche présentée ici est issue d’une thèse de doctorat dirigée par Jean-
Paul Deléage, accueillie à l’IRD d’Orléans et qui a été financée par
l’ADEME. La liste des personnes qui m’ont accompagnée dans sa
réalisation est trop longue pour être énumérée ici, mais je voudrais remercier
en particulier Ahmed Bouzbaï et sa famille ainsi que Jeanne Chiche qui ont
été d’un soutien déterminant lors de mes séjours au Maroc. Je remercie
toutes celles et ceux qui m’ont accompagnée depuis ma thèse et m’ont
permis de la transformer en ouvrage. Je remercie notamment Sonia Dayan-
Herzbrun qui m’a soutenue dans cette aventure éditoriale. Je remercie
également l’AFED et Jeanne Bisilliat. J’adresse également tous mes
remerciements à ma famille qui m’a apporté un soutien constant. Enfin, ma
gratitude est immense à l’égard de Marie-Odile Gangnery et Magalie
Saussey pour les échanges et soutiens pratiques qui ont rendu possible la
version actuelle de ce livre. PREFACE
Les mouvements qui, depuis l’hiver 2010-2011, ont fortement ébranlé les
régimes autoritaires dans bon nombre de pays arabes, ont mis en évidence
l’existence d’une société civile et d’aspirations à l’égalité ainsi qu’à un
maximum de libertés. Ils ont surpris les commentateurs qui, se satisfaisant
de visions stéréotypées, n’avaient pas pris la peine d’observer les
dynamiques à l’œuvre, grâce auxquelles s’étaient noués, depuis des
décennies, des réseaux de mobilisation, en marge des institutions et des
partis officiels. Les diverses associations qu’Aurélie Damamme a étudiées
de près au Maroc, et dont elle analyse dans ce livre les modes de
fonctionnement, sont des éléments essentiels de cette démocratisation « par
le bas ». Des segments de la société civile y prennent en charge un certain
nombre de problèmes qui concernent la communauté, et participent ainsi au
développement économique et social. On ne soulignera jamais assez
l’importance de ce maillage associatif, là où un pouvoir autoritaire, peu
soucieux des besoins de sa population, bien plus répressif que protecteur, et
préoccupé avant tout de ses propres intérêts, fait obstacle à l’exercice des
libertés politiques, en dépit de quelques gages parfois concédés à l’opinion
internationale. Dans ce processus, les femmes jouent un rôle exemplaire,
qu’on ne soulignera jamais assez, et que l’ouvrage d’Aurélie Damamme a le
très grand mérite de mettre en valeur, rendant ainsi caduque la vision néo-
orientaliste qui représente les femmes musulmanes et/ou arabes comme des
sujets soumis et passifs.
Cependant, pas plus au Maroc qu’ailleurs les femmes ne constituent un
ensemble homogène, prises qu’elles sont dans les divers rapports sociaux, et
pas seulement dans les rapports de genre, établis de façon hiérarchique entre
hommes et femmes, et déterminant ces catégories symboliques que sont le
masculin et le féminin, à l’œuvre dans toutes les sociétés, même si leur
contenu varie selon les temps et les lieux. Ces rapports de genre se
combinent, de façon multiple, avec des rapports inter-familiaux, des rapports
entre générations, des relations statutaires, et surtout des rapports de classe.
Aurélie Damamme nous rend sensibles à cette complexité, et nous la fait
ressentir dans sa description et son analyse de situations concrètes, où nous
voyons vivre les femmes et où nous les entendons s’exprimer. Toutes
cependant sont soumises à des normes de genre avec lesquelles il leur faut
négocier au cas par cas, tout comme elles doivent négocier avec l’État, mais
aussi avec les normes internationales, qui leur parviennent à travers les divers
organismes qui financent, conseillent, mais aussi contrôlent la vie des
associations locales gérées par des femmes ou auxquelles des femmes
participent.
7 Au Maroc, comme dans les autres pays du monde dans lesquels l’islam
est la référence culturelle dominante, outre les normes, il faut compter aussi
avec les lois qui codifient les rapports entre les hommes et les femmes et les
relations familiales, et qui ne peuvent pas ne pas avoir de répercussions sur
les activités que les femmes poursuivent hors du cadre domestique.
L’enquête qu’a menée Aurélie Damamme s’est déroulée dans ce moment
important de la vie des femmes marocaines qu’a constitué la réforme de la
« moudawana », c’est à dire le code du statut personnel. Même si, en dépit de
cette réforme largement commentée, le droit privé qui régit les relations entre
les hommes et les femmes reste discriminatoire, une dynamique de mise en
mouvement des femmes vers davantage d’égalité et davantage de
participation à la vie collective est désormais évidente. Cette dynamique,
comme le montre remarquablement ce livre, ne concerne pas seulement les
femmes de l’élite auxquelles on a toujours tendance à prêter davantage
d’attention, mais aussi celles de quartiers populaires et des campagnes. Les
associations de plus en plus nombreuses auxquelles elles collaborent ou
qu’elles ont créées, donnent de la visibilité à leur activité de travailleuses,
jusque-là largement occultée. Les pages consacrées aux coopératives de
femmes qui exploitent les fruits de l’arganier, ont à cet égard un caractère
exemplaire. On comprend alors que le développement que favorisent ces
associations n’est pas un alignement sur le mode de vie des
« surdéveloppés », sujet à tant de critiques pertinentes, mais s’inscrit dans la
recherche de davantage d’autonomie et d’égalité, et pour certaines femmes,
d’un peu moins de privations. Nous sommes bien là au centre de
préoccupations majeures, qui mettent en jeu les données économiques et
écologiques, mais aussi les perspectives éthiques et politiques.
Sonia Dayan-Herzbrun, Professeure de sociologie
Paris, février 2011
8 INTRODUCTION GÉNÉRALE
Le jour du marché hebdomadaire à Tahnaoute, petite bourgade berbérophone
à une quinzaine de kilomètres de Marrakech, Zahra, présidente d’une
association située dans la localité, est venue acheter des légumes et des fruits
pour sa famille. Un des présidents d’une association locale environnante
vient la trouver pour lui demander de devenir membre du bureau de sa
structure. L’homme repart, et une conversation s’engage alors entre nous sur
le contenu des projets de développement. Zahra, par son parcours
exemplaire, est en mesure désormais de dépasser l’étiquette « petits projets
féminins » qui a « collé » à son association durant ses premières années. Si
elle a bien nommé initialement l’association Afoulki pour les femmes,
« afoulki » exprimant ici l’idée de « bien » ou « bien-être », elle envisage
désormais le développement dans sa globalité, dans les multiples dimensions
qui l’enveloppent et défie ainsi les représentations attendues sur les formes
de mobilisation selon le sexe, ne souhaitant pas être la porte-parole des
seules femmes. Comme elle se plaît à le rappeler, son association est
devenue un acteur incontournable, intégrée dans de nombreux réseaux tant à
l’échelle locale qu’aux niveaux régional et international. L’association a
ainsi bénéficié de son ancrage territorial pour se déployer dans le champ du
développement et donner à sa présidente un accès à la reconnaissance. Pour
ce faire, cette dernière a eu elle-même à transgresser les normes sociales
locales, qui attribuent des statuts, des rôles et des espaces aux individus en
fonction de leur appartenance de sexe.
Le parcours de Zahra soulève toute une série de questions: quelles
ressources a-t-elle pu mobiliser pour devenir une actrice du développement ?
Dans quelle mesure le contexte socio-politique du Maroc contemporain a-t-il
pu être un facteur facilitant de cette trajectoire ? Quels obstacles les autorités
politiques ont-elles pu au contraire lui opposer ? Qu’a-t-elle mis en œuvre
pour défier les normes de genre qui font des hommes les figures attendues
du développement local ?
Les femmes marocaines ne représentent pas un tout homogène, certaines
sont déjà très présentes dans les sphères économiques et politiques, et cela
même si un grand nombre sont analphabètes. De profondes inégalités socio-
économiques caractérisent la diversité des situations des femmes. Cet
ouvrage montrera que, au-delà de ces différences, les femmes participent
largement à la vie économique et sociale, même si elles sont numériquement
plus présentes dans le travail informel que dans les secteurs dits modernes
qui font l’objet des études les plus nombreuses.
9 Ce livre se propose d’aborder les modes de mobilisation des femmes dans
les projets en tant qu’initiatrices d’actions de développement mais aussi
comme destinataires. Le fil conducteur de cet ouvrage est centré sur les
discours et pratiques des différents protagonistes concernant la place des
femmes et l’usage du « genre » dans les projets. Il s'attache à restituer les
relations de pouvoir qui traversent ce champ du développement en rendant
compte également de la marge de manœuvre et des stratégies d’adaptation
des acteurs concernés. Nos séjours répétés dans plusieurs bourgs et villages
du Sud du Maroc ainsi que dans les capitales économiques et politiques
durant plusieurs années (de 2001 à 2004) nous ont éloignée d’une lecture qui
ferait du développement un champ homogène, saisissable par le seul biais
des visées générales qui lui est associé, telles que le bien-être dans le versant
officiel du discours ou l’assujettissement des populations dans son versant
critique. Il s’agit plutôt de viser à mieux saisir les logiques d’action des
responsables associatifs dans le champ du développement et le type de
projets qu’ils mettent en œuvre dans le contexte marocain.
Le Maroc constitue à de nombreux égards un espace d’étude privilégié du
changement social, compte tenu de deux facteurs principaux : d’une part, le
développement associatif très rapide qui s’est produit à partir du milieu de la
décennie 1990 et d’autre part, la réforme profonde du code du statut
personnel survenue en 2004 après des débats et mobilisations de forte
ampleur.
Ce livre s’intéresse aux formes d’action collective des femmes, en
restituant les contextes politique et socio-économique qui, selon les périodes,
ont facilité ou entravé leur participation. Le rôle de l’Etat sera donc rappelé
avec force, car malgré les multiples territoires en jeu dans ces projets, les
conceptions sous-jacentes du développement sont influencées par la
trajectoire contemporaine du Maroc et ses formes d’ajustement aux
contraintes de la mondialisation économique et sociale. La décision de
Mohammed VI de mettre en œuvre l’ « Initiative nationale du
développement humain » traduit ainsi cette réappropriation du discours
déveentaliste imposé initialement par les grandes institutions
internationales (Banque mondiale, FMI, PNUD...).
Plus largement, les modalités de l’élaboration des identités nationales
constituent une dimension centrale pour appréhender la construction des
rapports de genre au Maroc dans la période postcoloniale. Même si la
littérature francophone sur le sujet est encore rare, il existe depuis deux
décennies des réflexions nouvelles portant sur les pays du Moyen Orient et
dans une moindre mesure, sur les pays du Maghreb. La publication
d'ouvrages tels que celui de Deniz Kandioyoti, Women, Islam and the State
10 (1991), a pour principal intérêt d'ancrer l'étude des femmes et du genre de
cette aire géographique dans une approche renouvelée. Il ne s'agit plus de
lier les femmes à un "Islam indifférencié ou à une culture islamique, érigés
en principes explicatifs suprêmes", mais de rattacher l'analyse aux "projets
politiques des Etats-Nations avec leur histoire distincte, leurs relations au
colonialisme et à l'Occident, leur classe politique, leur usage idéologique de
l'Islam et leurs luttes concernant le rôle de la loi islamique dans l'appareil
législatif des Etats" (Abu Lughod, 1998, notre traduction, p. 5). L'approche
des "postcolonial studies" est ainsi pertinente pour critiquer les notions de
"modernité" et de "modernisation" dans leur rapport à la question des
femmes. Elle permet de questionner les constructions systématiques
d’équivalence entre "modernité" et émancipation des femmes d’une part, et
"tradition" et statut inférieur des femmes d’autre part.
Les différents discours sur le développement seront pris en compte
également dans leur manière de se saisir d’une notion sociologique
complexe, le genre. Ce concept anglo-saxon (Oakley, 1972) permet de se
distinguer des formes de naturalisation présidant à la différence des sexes et
d’insister sur la dimension constructiviste d’une pensée qui par son mode de
classement binaire introduit d’emblée la hiérarchie entre les groupes
« hommes » et « femmes » (Delphy, 2002). Le « genre » a fait son entrée
dans le champ du développement dans les années 1990 sous l’impulsion des
féministes du Sud et du Nord au sein des organisations internationales. Il est
souvent sujet à des usages qui font perdre la dimension heuristique de son
approche : la mise en évidence des rapports de pouvoir entre les hommes et
les femmes et les différences au sein de chacun des deux ensembles.
Sera donc posée de plain-pied la question du changement social, tel qu’il
peut être visé par les projets de développement et les différentes
mobilisations collectives qui font l’objet de cet ouvrage. Les relations de
genre seront au cœur de ces observations, car elles façonnent à la fois les
approches des différents protagonistes (intervenants du développement,
autorités centrales et territorialisées, habitants) comme elles sont elles-
mêmes sujettes à des modifications sous l’effet des projets.
11 PREMIÈRE PARTIE
L’ACTION COLLECTIVE
DES FEMMES AU MAROC :
PERSPECTIVES SOCIO-
POLITIQUES Dans quelles conditions les femmes entreprennent-elles des actions
collectives au Maroc au début du XXIème siècle ? Pour éclairer cette
question, un retour sur la trajectoire politique et socio-économique du pays
est nécessaire. Les années 1960 et 1970 sont déterminantes : c'est durant
cette période qu’ont été jetées les nouvelles bases du régime socio-politique.
On assiste alors au renforcement du régime monarchique qui se traduit par
l’imposition de limites à l'action collective. Après avoir cherché à fixer les
relations hommes-femmes dans le droit de la famille, par le biais de
l'adoption du code du statut personnel, les autorités exercent un contrôle sur
tous les mouvements sociaux, y compris ceux initiés par les femmes. En
effet, tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, le régime politique
est confronté à des mouvements sociaux et politiques qui illustrent et
façonnent les modes de mobilisation les plus visibles. L'affermissement de la
monarchie religieuse et politique se poursuit néanmoins, même si depuis les
années 1990 en particulier les contraintes économiques obligent le roi
Hassan II à prêter attention aux politiques de développement et à assouplir le
cadre d’intervention des acteurs dans ce domaine d’activité.
15 CHAPITRE 1. LE REGIME POLITIQUE MAROCAIN
ET SES CONTRAINTES POUR L'ACTION
COLLECTIVE
Les spécificités du régime politique marocain doivent être rappelées pour
mieux appréhender les difficultés communes pour se mobiliser dans le pays.
Ce dernier a des traits spécifiques qui le distinguent de ses voisins
maghrébins. En effet, le pouvoir du maghzen, propre à la monarchie
marocaine mais renforcé par les autorités coloniales, constitue une des
premières caractéristiques de la spécificité de l’Etat marocain. En outre, les
différences dans les politiques coloniales (colonisation de peuplement en
Algérie, colonisation économique et politique en Tunisie ou sous couvert de
1protectorat au Maroc ) et les conditions dans lesquelles l'indépendance a été
acquise, mettent à mal l'idée d'une identité homogène dans les pays du
Maghreb (Hafidi, 2000).
1. La trajectoire politique du Maroc : la difficile expression
des libertés publiques
A la différence de l'Algérie et de la Tunisie, ce n'est pas le mouvement
nationaliste qui s'impose au sortir de la lutte pour l'indépendance. Le
mouvement national, qui avait soutenu le régime monarchique, se retrouve
relativement marginalisé dans le nouveau gouvernement mis en place par le
roi Mohammed V.
Les nouveaux cadres administratifs et politiques
En 1956, l'Etat marocain indépendant reprend à bien des égards l'héritage
colonial, dont les formes juridiques et l'œuvre de "modernisation" laissée par
les autorités françaises, "sans vouloir trop clarifier les situations" (Hafidi,
2000, p.2).
L'organisation administrative est identique à celle de l'Etat colonial : le
découpage administratif, les modes de gestion des services publics et les
rapports entre l'administration et les populations sont calqués sur les règles
en vigueur sous le protectorat français. Le maillage serré du territoire par

1 La colonisation du Maroc a été l'objet de tractations entre les différentes puissances
européennes, et a abouti finalement à un accord sur la prééminence de la France et dans une
moindre mesure de l'Espagne. Cette forte liaison économique n'a pas été démentie. Elle s'est
accompagnée d'un joug politique.
17 l'administration répond à un découpage administratif en partie issu du
protectorat.
En 1959, est instaurée l'organisation administrative suivante : 47
provinces et préfectures, 850 communes - 760 communes rurales et 90
communes urbaines - dont le rôle et les compétences ont évolué au cours du
temps.
Le fonctionnement de l'Etat moderne, avec ses nécessités d'organisation
du service public et d'éducation de la population, est copié sur le modèle
français. Le droit est repris intégralement dans le domaine commercial,
forestier, ainsi que pour les régimes minier, foncier et des eaux. Seul le droit
relatif aux relations hommes-femmes dans la famille reste dans le cadre des
lois coraniques. " Dans ces conditions, le retour au passé qui s'opère au
Maroc ne peut être que mythique, tout juste nécessaire à la légitimation du
nouveau pouvoir" (Hafidi, 2000, p.2).
Cette légitimation s'incarne dans la constitution de 1962 qui offre au
nouveau roi Hassan II, fils du roi Mohammed V, décédé en 1961, des
pouvoirs considérables, tandis que le parlement se voit doté d'attributions
limitées. Ce dernier est généralement considéré comme une chambre
d'enregistrement des dahirs à l'initiative du roi. Le gouvernement est
également fortement sous contrôle monarchique. Le chef du gouvernement
est ainsi nommé par le roi. Les quatre ministères dits "de souveraineté" -
l'Intérieur, les Affaires étrangères, les Affaires religieuses ou Habous et la
Justice - sont également sous l'autorité directe du roi. La monarchie revêt les
habits "modernes" de la constitution - à travers l'institution du régime de
monarchie constitutionnelle - tout en se posant comme la détentrice de
l'autorité religieuse suprême. La fonction de "commandeur des croyants" est
réactivée, afin d'assurer une légitimité religieuse sans faille à Hassan II.
Le régime du roi Hassan II est marqué par une centralisation du pouvoir,
qui connaît assouplissements et durcissements au gré des événements
politiques et sociaux.
Les soubresauts de la vie politique marocaine et la limitation
des libertés publiques
A la suite de manifestations lycéennes et étudiantes à Casablanca, de la
répression dont elles font l’objet et de la déclaration d'état d'urgence en
1965, on assiste à un accroissement des pouvoirs du roi qui se traduit par
l’adoption d’une nouvelle constitution et le blocage des partis politiques. De
nombreux militants politiques sont arrêtés, réprimés et emprisonnés. C'est
18 2également la première vague de "disparitions" que connaît le Maroc, parmi
lesquelles celle de Mehdi Ben Barka, leader de l'Union nationale des forces
populaires (UNFP).
Après les deux coups d'Etat de l'armée contre le roi en 1971 et 1972, des
troubles éclatent un peu partout dans le pays ; les étudiants se mobilisent
dans une démarche d'opposition ouverte au pouvoir, portée par l'Union
nationale des étudiants marocains (UNEM), le syndicat étudiant qui en une
décennie a basculé à l'extrême gauche. Malgré l'adoption d'une constitution
plus libérale en 1972, la répression policière bat son plein et se traduit par le
déclenchement de nouvelles arrestations, procès en série et
emprisonnements. Ce climat de tension se répercute sur les libertés
publiques : l’UNEM est dissoute en 1973, la liberté d'association est
restreinte : elle est désormais encadrée par une procédure de déclaration
préalable, qui donne de fait aux autorités publiques le pouvoir d'autoriser ou
non la création d'une association. En effet, celle-ci est conditionnée à la
délivrance d'un récépissé par les autorités sous l'égide du ministère de
3l'Intérieur . De plus, les procédures de dissolution de l'association sont
4facilitées et les peines condamnant les contrevenants très alourdies .
C'est en 1975-1976, autour de la question du Sahara occidental, que le roi
parvient à nouveau à mobiliser toutes les composantes de la société
marocaine. Il appelle tous les citoyens marocains à une grande marche
5pacifique - appelée la marche verte - pour se réapproprier les "provinces du
Sud", alors sous contrôle espagnol. Grâce à ce consensus, il tient le pays en
main, malgré les conflits sociaux, plusieurs émeutes et l'opposition de
l'Union socialiste des forces populaires (USFP), nouvelle formation issue de
l'UNFP.
Conscient que son emprise sur la société a atteint ses limites, le roi
entreprend dès 1990 des consultations avec les partis de l'opposition
historique, débouchant sur l'adoption d'une nouvelle constitution en 1996.

2 Ce terme désigne la pratique courante durant les années de répression de l'élimination des
opposants politiques par le biais d'enlèvements. Sous le règne de Hassan II, le nombre total de
victimes (morts, disparus, prisonniers politiques, etc.) est estimé à 60 000, d'après
l'Association marocaine des droits humains (AMDH), soit deux fois plus que sous la
présidence Pinochet (Vermeren, 2004).
3 Le dahir de 1973 ne fixant aucun délai pour la délivrance de ce récépissé, sa non-délivrance
équivaut à l'impossibilité de constituer une association.
4 Ils risquent ainsi des peines d'emprisonnement variant de trois mois à deux ans et une
amende de 10 000 à 50 000 dirhams (Denoeux, 2002).
5 La marche verte (350 000 marcheurs) est fondamentalement pacifique mais est marquée à la
marge par des expéditions punitives en direction des tribus ayant défié l'autorité royale
(Mohsen-Finan, 1997).
19 L'"alternance politique" orchestrée par Hassan II se concrétise en mars 1998
par la nomination du gouvernement d'Abderrahmane Youssoufi, dirigeant de
l'USFP. Elle est présentée comme un signe de démocratisation du régime :
elle consacre en effet les changements de relations entre le roi et les partis
d'opposition.
L'utilisation massive du référent démocratique par les autorités
marocaines mais aussi par la classe politique, les médias et les analystes
occidentaux, ne doit néanmoins pas être comprise comme la preuve de la
réalisation d'un changement de régime. A partir des années 1990, le vocable
des droits de l'homme s'impose dans le champ politique officiel, marquant la
consécration d’un nouveau langage politique. Une série de décisions royales
illustre cette volonté de donner un nouveau visage au Maroc : sont créés le
Conseil consultatif des droits de l'homme (CCDH) en 1990, puis le ministère
des droits de l'homme en 1993. La libération de détenus politiques de 1991 à
61994 concrétise cet effort . La reconnaissance internationale de ce référent
est attestée par l'organisation du congrès de la Fédération internationale des
droits de l'homme (FIDH) à Casablanca en 2001.
Parallèlement, l'espace politique connaît une ouverture de champ. Cela se
7manifeste par le retour sur la scène politique de l'opposition "historique" , à
laquelle Hassan II propose de participer à la réforme de la constitution. Cette
adhésion des partis de l'opposition parvient à aboutir au ralliement des
grands partis du « mouvement national », au prix de concessions
institutionnelles minimes, qui ne modifient pas fondamentalement le partage
du pouvoir. L'institution parlementaire reste faible mais obtient une nouvelle
légitimité de façade du fait de l'acceptation de la constitution par la majorité
des partis politiques. On assiste également à la normalisation de la
participation des islamistes modérés au pouvoir, par le biais de l’entrée du
Parti de la justice et du développement (PJD) au parlement dès 1997. Le
contrôle des autorités reste de vigueur, et se manifeste à nouveau lors des
élections communales de 2003 où le nombre de candidatures a été limité par
le pouvoir royal. Parallèlement à cette ouverture politique maîtrisée, on
assiste à l'émergence de nouvelles mobilisations dans le champ politique.
Dès le début des années 1990, l’évocation de la "société civile" est un des
autres moyens utilisés pour donner une nouvelle image du régime. Cette
expression désigne un nouveau cadre d'expression qui doit rester dans les
limites de la contestation "légitime". Si les associations de défense d'intérêt
(particulier ou collectif) se développent, elles doivent s'abstenir de toute

6 Cependant, ces actes ne sont pas considérés comme des remises en cause des actions du
régime par le passé mais bien comme des manifestations de la mansuétude royale.
7 Celle-ci s'est organisée dès 1992 dans un nouveau cadre, le Bloc démocratique ou Koutla.
20 démarche d'opposition au régime. L'association de lutte contre la corruption,
Transparency Maroc, a pu être appréhendée comme une menace contre le
régime, si l'on se réfère aux deux années d'attente pour la délivrance du
récépissé autorisant sa création. Les associations agissent surtout dans le
domaine caritatif, ce qui ne peut qu'obtenir l'aval de l'Etat, qui se désengage
de plus en plus du domaine social. Le roi lance d'ailleurs un appel à l'action
des citoyens pour "prendre leur destin en main" ; il est entendu par de
nombreux acteurs de la vie sociale et politique, qui utilisent cette rhétorique
pour revendiquer une ouverture réelle de l'espace politique. De nouveaux
canaux de diffusion de l'information se créent, relayant les attentes et
revendications des nouveaux acteurs de la sphère civile. La presse, très
fortement contrôlée jusque dans les années 1980, est autorisée à une plus
grande liberté de ton, à la condition de ne pas mettre en cause le régime et
8ses dirigeants . Malgré ces indicateurs d'assouplissement de la vie politique,
le régime ne connaît pas de vrais bouleversements qui permettraient
d'accréditer la thèse de la transition démocratique. La mort de Hassan II et
l'arrivée du nouveau roi Mohamed VI en 2000 ne changent pas
fondamentalement la donne.
En effet, les déclarations de Mohammed VI sur sa volonté de régner et de
gouverner sont claires. Celui qui a, au départ, été présenté comme pouvant
offrir une rupture avec le règne de son père - du fait notamment du geste
hautement symbolique du limogeage de Driss Basri, le ministre de l'Intérieur
des grandes années de répression, compte maintenir le régime autoritaire,
largement façonné par son père. Il adopte une posture d'ouverture du régime
tout en affirmant sa volonté de contrôler le champ politique.
De plus, l'affirmation de la priorité de la "gouvernementalité" du Maroc
sur la représentativité est affirmée de manière nouvelle avec la nomination
de Driss Jettou comme premier ministre en octobre 2002. Aux termes
9d'élections qu'on avait voulu présenter comme les plus transparentes ,
Mohammed VI nomme en effet comme premier ministre un homme proche
du palais, ministre de l’Intérieur du précédent gouvernement d'alternance,
non attaché à un parti et qui n'avait pas participé à la compétition électorale.
Ce choix est interprété comme "une nouvelle étape dans la métamorphose du
régime marocain" (Catusse et Vairel, 2003, p. 84). Ainsi, l'expérience
engagée en 1999 avec l'accession à la tête du gouvernement du représentant

8 Les membres du gouvernement d'alternance n’ont pas bénéficié de la même protection et
ont été sévèrement critiqués pour leur bilan (1998-2002). Par contre, les nouveaux supports
d'information tels que le Journal et Demain ont été censurés à plusieurs reprises pour avoir
fait des portraits satiriques du roi Mohammed VI et évoqué sa fortune.
9 Evoquer de manière récurrente cette idée de "transparence" pouvait également avoir valeur
d'acte performatif (Catusse et Vairel, 2003).
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