Genre et environnement

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Les luttes environnementalistes sont désormais indissociables de la réalité des inégalités globales, et de genre. En combinant éthiques féministes du care, approches matérialistes et mobilisations pour la justice environnementale, en faisant dialoguer des féministes de différentes aires intellectuelles, géographiques et culturelles, on tente ici, par-delà l'écoféminisme et les mythologies de la nature, de relever le défi d'un environnementalisme féministe.
Publié le : mardi 1 décembre 2015
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EAN13 : 9782336397108
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CahiersGenre et environnement du
Coordonné par Pascale Molinier, Genre
Nouvelles menaces, nouvelles analyses Sandra Laugier et Jules Falquet
au Nord et au Sud

Coordonné par Pascale Molinier,
Sandra Laugier et Jules Falquet
Genre
Les luttes environnementalistes sont désormais indissociables de la réalité des
inégalités globales, et de genre. En combinant éthiques féministes du care,
approches matérialistes et mobilisations pour la justice environnementale, et environnement
en faisant dialoguer des féministes de différentes aires intellectuelles,
géographiques et culturelles, on tente ici, par-delà l’écoféminisme et les
mythologies de la nature, de relever le déf d’un environnementalisme féministe.
Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier – Genre et inégalités environ- Nouvelles menaces,
nementales : nouvelles menaces, nouvelles analyses, nouveaux féminismes
(Introduction) nouvelles analyses
Val Plumwood – La nature, le moi et le genre : féminisme, philosophie environ- au Nord et au Sud nementale et critique du rationalisme
Layla Raïd – Val Plumwood : la voix différente de l’écoféminisme
Lorena Cabnal – « Corps-territoire et territoire-Terre » : le féminisme
communautaire au Guatemala. Entretien (Propos recueillis par Jules Falquet)
Maria Ovidia Palechor – Réaffrmer, dit-elle. Entretien (Propos recueillis par
Pascale Molinier)
Catherine Larrère – La nature a-t-elle un genre ? Variétés d’écoféminisme
Sandra Laugier – Care, environnement et éthique globale
Anne Gonon – Le féminisme à l’épreuve d’une catastrophe nucléaire. Mères,
nature et care dans le Japon d’après-Fukushima
Hors-champ
Cédric Calvignac – À leur sac défendant, ou l’équipement des passant·e·s
comme révélateur des rapports sociaux de sexe
Sabrina Sinigaglia-Amadio et Jérémy Sinigaglia – Tempo de la vie d’artiste :
genre et concurrence des temps professionnels et domestiques
Notes de lecture
ISSN : 1165-3558
ISBN : 978-2-343-07818-2 59
24,50 € 2015
Cahiers du Genre
59 / 2015
Cahiers du Genre
Genre et environnement

Nouvelles menaces, nouvelles analyses au Nord et au SudCahiers du Genre
59 / 2015
Genre et
environnement
Nouvelles menaces,
nouvelles analyses
au Nord et au Sud
Coordonné par Pascale Molinier,
Sandra Laugier et Jules Falquet
Photographie de couverture
En Calchidie (Grèce), une femme de la région de Chalkidliki regarde
le chantier de la mine d'or et de cuivre de l'entreprise transnationale
Eldorado (basée au Canada) contre laquelle la population lutte depuis
octobre 2012.

https://antigoldgr.wordpress.com/2013/08/05/halkidiki-gold-mininga-brief-history/
Revue soutenue par :
l’Institut des sciences humaines et sociales du CNRS
le Centre de recherches sociologiques et politiques de
Paris (CRESPPA), équipe Genre, travail, mobilités
(GTM, CNRS – universités Paris 8 et Paris 10)
le Centre national du livre
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Secrétaire de rédaction
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Maxime Cervulle, Danielle Chabaud-Rychter, Sandrine Dauphin,
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Bureau du Comité de lecture
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Helena Hirata, Pascale Molinier, Danièle Senotier
Responsable des notes de lecture
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Abonnements et ventes
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© L’Harmattan, 2015
5, rue de l’École Polytechnique, 75005 Paris
ISBN : 978-2-343-07818-2
EAN : 9782343078182
ISSN : 1165-3558
Photographie de couverture © Jules Falquet
http://cahiers_du_genre.pouchet.cnrs.fr/
http://www.cairn.info/revue-cahiers-du-genre.htm Cahiers du Genre, n° 59/2015
Sommaire
Dossier Genre et environnement
Nouvelles menaces, nouvelles analyses au Nord et au Sud
5 Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
Genre et inégalités environnementales : nouvelles menaces,
nouvelles analyses, nouveaux féminismes (Introduction)
21 Val Plumwood
La nature, le moi et le genre : féminisme, philosophie
environnementale et critique du rationalisme
49 Layla Raïd
Val Plumwood : la voix différente de l’écoféminisme
73 Lorena Cabnal
« Corps-territoire et territoire-Terre » : le féminisme communautaire
au Guatemala. Entretien (propos recueillis par Jules Falquet)
91 Maria Ovidia Palechor
Réaffirmer, dit-elle. Entretien (propos recueillis par Pascale
Molinier)
103 Catherine Larrère
La nature a-t-elle un genre ? Variétés d’écoféminisme
127 Sandra Laugier
Care, environnement et éthique globale
153 Anne Gonon
Le féminisme à l’épreuve d’une catastrophe nucléaire. Mères,
nature et care dans le Japon d’après-Fukushima
Hors-champ
173 Cédric Calvignac
À leur sac défendant, ou l’équipement des passant·e·s comme
révélateur des rapports sociaux de sexe
195 Sabrina Sinigaglia-Amadio et Jérémy Sinigaglia
Tempo de la vie d’artiste : genre et concurrence des temps
professionnels et domestiques Cahiers du Genre, n° 59/2015
217 Notes de lecture
— Lionel Astruc. Vandana Shiva. Pour une désobéissance créatrice.
Entretiens (Hourya Bentouhami) — Giovanna Ricoveri. Nature
for Sale: The Commons versus Commodities (Magali C. Calise)
— Starhawk. Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique (Pascale
Molinier) — Anne Fausto-Sterling. Les cinq sexes. Pourquoi
mâle et femelle ne sont pas suffisants (Ilana Löwy) — Florence
Rochefort et Maria Eleonora Sanna (eds). Normes religieuses et
e egenre. Mutations, résistances et reconfiguration. XIX -XXI siècle
(Josselin Tricou) — Rebecca Rogers. A Frenchwoman’s Imperial
Story. Madame Luce in Nineteeth-Century Algeria (Karima
Ramdani) — Margaret Maruani et Monique Méron. Un siècle de
travail des femmes en France, 1901-2011 (Sibylle Gollac) —
Christelle Avril. Les aides à domicile. Un autre monde populaire
(Olivier Roueff) — Questions féministes 1977-1980 (Maira Abreu)
251 Abstracts
255 Resúmenes
259 Auteur·e·s
265 Les Cahiers du Genre ont reçuCahiers du Genre, n° 59/2015
Genre et inégalités environnementales :
nouvelles menaces, nouvelles analyses,
nouveaux féminismes
Introduction
1En décembre 2015, Paris accueillera la COP 21 . Le constat
environnemental est dramatique. Le changement climatique en
est probablement l’élément le plus visible : la multiplication des
sécheresses comme des inondations, la montée de la pollution
de l’eau, de l’air, du sol et des organismes vivants par les
produits chimiques et nucléaires, civils et militaires, entraînent
notamment la destruction des moyens de production alimentaires.
Depuis 2008, plus de la moitié de la population mondiale est
officiellement urbaine. Un basculement qui implique une perte
accélérée des savoirs agricoles et techniques qu’Ivan Illich (1973)
nommait « conviviaux », de la biodiversité et des ressources,
ainsi qu’une dépendance croissante envers une paysannerie de
plus en plus réduite et des transnationales
agro-industrialoalimentaires chaque fois moins éthiques et guidées par une
logique du pur profit qui règne en maîtresse, suite à l’adoption
d’une série de lois et d’accords internationaux culminant avec la
2création de l’OMC en 1995.
Ce que Karl Polanyi (1983 [1949]) appelait désencastrement
est devenu un arrachement de la finance du principe de réalité
matérielle (économie), des principes de démocratie et de justice

1 Conférence des Nations unies sur les changements climatiques.
2 Organisation mondiale du commerce. 6 Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
(politique), et même de toute idée de survie individuelle et
collective de l’humanité. C’est dans ce cadre que l’on voit se
développer des actions comme l’extraction de gaz de schiste par
la technique extrêmement polluante du fracking, le redémarrage
des centrales nucléaires au Japon, ou le bétonnage forcené des
terres arables sous forme de barrages, aéroports et méga-centres
commerciaux. L’exacerbation des inégalités femmes-hommes,
Sud-Nord et de classe, n’est pas seulement le cadet des soucis
des entreprises transnationales et de leurs actionnaires, mais
précisément la clé de leurs bénéfices.
Enfin, les conflits armés internationaux (en Irak par exemple)
3ou locaux (au Nigeria, au Soudan, en RDC par exemple)
affectent tout particulièrement les femmes, surtout rurales ou
racialisées ou des Suds. En effet, presque toujours désarmées et
souvent les dernières à rester dans les villages en cette époque
de forte migration, elles sont les principales cibles des violences
sexuelles et militaires visant à obliger la population à
abandonner les zones convoitées. Ce sont elles ensuite qui deviennent la
majorité des réfugié·e·s parqué·e·s à vie dans des camps, ou dans
le meilleur des cas, des migrant·e·s criminalisé·e·s qui cherchent
à survivre dans des villes globalement hostiles dans les
professions les plus mal rémunérées et socialement dépréciées.
Aux sources de l’écoféminisme
C’est au Sud et dans les luttes anticoloniales qu’a été le plus
clairement formulée, à partir des années 1960, l’idée que le
pillage de terres présentées comme ‘vides’ (la colonisation du
continent latino-américain, puis le reste du monde) et l’enclosure des
communaux (en dépouillant le ‘petit peuple’), constituaient des
mécanismes centraux du développement du capitalisme. Une
partie des écologistes, puis des partisan·e·s de la décroissance,
ont approfondi cette analyse, notamment à partir des années
1990, quand l’échec du socialisme réel est venu tempérer
l’enthousiasme développementiste d’une croissance infinie
permise par le ‘progrès technique’, jusqu’alors partagé par les deux

3 République démocratique du Congo. Genre et inégalités environnementales… (Introduction) 7
grand projets ‘modernes’ issus des Lumières occidentales :
capitalisme et socialisme.
C’est dans ce contexte qu’intervient la critique écoféministe,
telle qu’elle est articulée depuis un double point de vue du Sud
et du Nord, par Maria Mies et Vandana Shiva dans leur
publica4tion commune Écoféminisme (1998 [1993]) . Grâce à leur double
ancrage dans des mouvements sociaux de base et radicaux
(Chipko, un mouvement de femmes en Inde pour la sauvegarde
de la forêt concernant Shiva, et un mouvement féministe
antiimpérialiste, antimilitariste et antinucléaire allemand concernant
Mies), elles opposent le ‘développement’
capitaliste-occidentalpatriarcal à l’éthique de la nécessité, de la connectivité et des
besoins fondamentaux, liée à ce qu’elles présentent comme la
sagesse millénaire des femmes et des peuples des Suds.
Certes, comme le souligne Bina Agarwal (2002, p. 159), la
classe et la caste sont absentes des analyses de Mies et Shiva au
profit d’une image des femmes rurales du Sud quelque peu
héroïsée et rendue homogène. Il s’ensuit, et ce n’est pas la moindre
ironie, que les agences internationales de développement, ONU
en tête, prêtent désormais toutes les vertus à la figure de ‘la
femme du Sud’ (après l’avoir présentée comme analphabète,
dépendante et misérable), sur qui pèse désormais la
responsabilité de préserver leur environnement, en plus de celle de produire,
d’éduquer et de nourrir les générations futures.
L’écoféminisme est un mouvement déjà ancien : la
dénonciation des pesticides par Rachel Carson remonte à 1962 (Carson
2011 [1962]), l’invention du terme d’écoféminisme par Françoise
d’Eaubonne à 1972. Au Nord mais aussi et peut-être surtout
dans le Sud global, dans le Tiers Monde qui vient de redevenir

4 En France, c’est la même association, Femmes et changements, qui traduit
d’abord le manifeste des féministes du Sud réunies à la rencontre ONUsienne
de Nairobi de DAWN (Development Alternatives with Women for a New Era),
(1992), puis publie les deux premières traductions en français de Vandana
Shiva : dans un premier temps, sa critique au vitriol de l’OMC et des OGM
(organismes génétiquement modifiés) (1996), puis Ecofeminism (Mies, Shiva
1998 [1993]). Enfin, Femmes et changements publie le bilan « Écologie,
quand les femmes comptent » (Falquet 2002), à l’occasion de la conférence de
Johannesburg sur l’environnement en 2002. 8 Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
5indépendant, des catastrophes industrielles motivent les
premières actions écoféministes, en parallèle des luttes contre le
nucléaire civil et militaire, et des luttes anti-impérialistes et
antimilitaristes, notamment contre les bases militaires
étatsuniennes et la pollution qu’elles engendrent, comme le rappelle
l’introduction d’Écoféminisme (Mies, Shiva 1998 [1993]).
Le pillage des communs :
des OGM à l’extractivisme minier transnational
C’est dans ce sillage très radical de la critique des nouvelles
technologies reproductives et de la recherche en
biologieembryologie-génétique, qu’apparaît, du Sud au Nord et retour,
une ligne de critique centrale qui relie les OGM à l’extractivisme
en passant par le corps des femmes et les semences.
En effet, dans son ouvrage de 1996, Shiva montrait la collusion
de longue date entre certaines agences philanthropiques
étatsuniennes, les institutions internationales et le monde du
développement (à travers les politiques de contrôle de population) et
une partie du monde de la recherche. C’est ainsi que des
transnationales en arrivent à breveter des semences, ce que Shiva
appelle la Vie même : des graines qui sont en fait le fruit d’un
processus millénaire de sélection, d’adaptation, de préservation
et d’apprentissage réalisé par les populations rurales (souvent
autochtones) et bien souvent, concrètement, par les femmes de
ces populations. Shiva dénonce cette piraterie légalisée des savoirs
des paysan·ne·s des Suds comme étant au cœur de la création de
l’OMC et une dernière étape d’extension des logiques du capital.
Vingt ans plus tard, alors que les OGM sont déjà largement
disséminés dans les champs et dans les assiettes, ce sont les
communaux des sous-sols, l’eau et bientôt l’air qui font l’objet
des affrontements les plus brutaux ; à nouveau, les femmes
rurales sont en première ligne : le plus souvent, ce sont elles qui
sont violentées pour obliger les communautés entières à quitter
les régions accordées en concession par des gouvernements
corrompus aux entreprises extractivistes transnationales, et ce

5 Seveso en 1976, Three Mile Island en 1979, une filiale de l’entreprise Union
Carbide à Bhopal en 1984. Genre et inégalités environnementales… (Introduction) 9
pour une bouchée de pain. Ainsi, un quart de la surface de
l’Amérique centrale fait désormais l’objet de concessions
minières. Là encore, il s’agit de communaux, qui devraient
profiter au plus grand nombre, et laisser aux populations locales
des bénéfices.
Éthique du care et environnement
Pour les communautés rurales, autochtones, la dégradation de
l’environnement est une question de vie ou de mort bien connue
depuis la colonisation. La nouveauté, aujourd’hui, est surtout
que les populations urbaines et du Nord sont en train de prendre
conscience qu’elles aussi vont être touchées. L’externalisation
du problème n’est plus possible, la ‘frontière’ est atteinte,
l’endehors (hors économie, hors civilisation, la Nature) n’existe
plus dans l’économie entièrement mondialisée et marchandisée.
C’est cela qu’il faut désormais penser, et c’est dans ce sens que
s’est développée, au Nord en particulier, une profonde réflexion
sur le care environnemental — qui concerne en premier lieu les
femmes, mais pas seulement.
Ces questions sont à présent au premier plan des réflexions
féministes. En témoignent la multiplication des analyses à
propos d’une vision globale de la justice (Tronto 2013), de « ce à
quoi nous tenons », pour reprendre l’expression d’Émilie Hache
— ou de ce dont nous nous soucions et nous occupons (Hache
2011) —, du caractère réellement soutenable d’un
développement dit durable, qui bénéficie à une partie des humain·e·s aux
dépens des autres et de leur environnement, revenant à vouloir
rendre durable un système profondément inégalitaire (Falquet
2003). Mais elle permet aussi une mise en cause, certainement
dérangeante, d’un féminisme occidental majoritaire, qui a négligé
les situations d’oppression et d’exploitation des femmes dites
du Sud, ou du Reste (du monde), comme leur contribution à
l’élaboration du féminisme global d’aujourd’hui.
Pour les écoféministes du Sud :
La lutte pour la survie qui s’intensifie dans le monde en
développement met en évidence la base matérielle du lien entre genre et
environnement (Agarwal 2007, p. 31).10 Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
Dans ce numéro, nous avons fait le choix de mettre en valeur
de nouvelles formes de l’écoféminisme émergent, réorientées sur
le rôle concret des femmes ; autant de manières de réarticuler de
façon créatrice le genre et l’environnement.
Aujourd’hui, le développement des éthiques féministes du
care a changé les relations entre féminisme et environnement
(Laugier 2012), en mettant au centre des rapports de genre la
vulnérabilité, avant les questions d’égalité et de pouvoir par
exemple, et sans pour autant renoncer à la politisation. La
vulnérabilité ne renvoie plus aux femmes ou à une catégorie de
‘vulnérables’ — celles et ceux à qui une attention spécifique
serait due, et qu’on néglige habituellement. La vulnérabilité est
commune à tous les humains et au monde animal ; également
propre à ce qui dans notre environnement non humain est fragile,
à protéger — la biodiversité, la qualité de l’eau, de l’air. La
découverte de la centralité de la vulnérabilité est celle de
l’interdépendance de l’humain et de l’environnement. Toute
reconnaissance de nos dépendances relève du care, dont la pensée veut
d’abord faire tomber l’autonomie du piédestal où l’avait placée
une philosophie morale par trop restreinte, mais bien adaptée au
soutien du capitalisme avancé.
Contre l’idée libérale de développement durable,
essentiellement articulée à l’indispensabilité du maintien du niveau de vie
des sociétés développées, les approches éthiques par le care et
les capabilités fournissent une toute autre conception de
l’indispensabilité, qui prend en compte l’ensemble des dépendances
et permet de passer de l’approche classique de la protection de
la nature à la question écologique pertinente, celle des inégalités
du bien-être.
La notion d’attention, au sens actif, propre au care, de ‘prendre
soin de’, s’occuper… peut s’appliquer à des attitudes et aux
pratiques de prise en compte de l’environnement très diverses :
comportements individuels ou collectifs ‘respectueux’ de
l’environnement (tri des déchets, calcul et limitation de son
empreinte carbone, consommation d’énergie, d’eau, de matériaux,
de biens de consommation…). Comme le care se comprend
d’abord négativement sous la forme de l’indifférence ou de la
négligence, du I don’t care, ces pratiques ont leur négatif sous Genre et inégalités environnementales… (Introduction) 11
la forme des attitudes critiquées comme maltraitant
l’environnement et dont le sens éthique est désormais visible.
L’insouciance par rapport aux conséquences de nos actions
quotidiennes sur l’environnement proche est vue, aujourd’hui,
en termes de carelessness et donc de négligence. Bref, l’éthique
du care a permis de rassembler et de thématiser des approches
éthiques contemporaines qui prennent en compte — et plus
concrètement — les comportements d’indifférence, ou de déni,
qu’il s’agit prioritairement d’analyser quand il est question
d’environnement.
Le care environnemental
et la centralité du travail des femmes
L’observation précise et attentive des phénomènes,
l’attention portée aux arrangements des cultures dans l’espace et dans
le temps, l’aménagement écologique de l’espace (urbanisme,
architecture, paysagisme…) relèvent d’une forme de care,
suggérant dans le care environnemental une attention différenciée à
l’espace proche — le jardin (voir ici Catherine Larrère) —
comme lointain — le macrocosme planétaire. Une politique du
proche et du care est certainement plus appropriée à la pensée
écologique d’un monde global que des grands principes abstraits
et le particularisme est plus universel et actif que le général
(voir ici notamment Val Plumwood et Layla Raïd).
Si l’oubli du care dans la théorie morale condamne une société
à méconnaître la source de sa propre perpétuation comme
société morale (voir ici les analyses de Layla Raïd et de Sandra
Laugier), alors une éthique de l’environnement est nécessaire au
développement d’une éthique de l’être humain, crucialement
dépendant de son environnement. Mais une éthique de
l’environnement qui ignore que cette dépendance est en réalité une
exploitation conjuguée des femmes et des ressources de la terre et
de la nature, est aussi une éthique incomplète. La nécessité de
prendre en compte les conditions historiques et géographiques du
travail, qu’il soit domestique ou paysan, contraint à des analyses
qui, sans nécessairement tomber dans une mystique
d’identification de la Femme à la Terre, nous ramènent à la réalité ordi-12 Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
naire du travail de maintien de la vie, majoritairement réservé
aux femmes et donc soumis à une exploitation spécifique.
Sont ainsi invisibles, négligées, dans notre vie ordinaire, un
ensemble d’activités diverses, qui rendent cette dernière possible :
6le travail et l’agriculture domestiques , ou l’élevage des enfants
par des nourrices, le ramassage et le traitement des déchets, la
7transformation d’animaux vivants en nourriture , l’exploitation
des ressources de pays lointains, la production d’énergie... C’est
dans l’approche descriptive du care et des pratiques du care
qu’apparaît la dimension subversive de ce dernier.
Pensons à la définition du care par Berenice Fisher et Joan
Tronto (1990), que nous sommes plusieurs à citer dans ce dossier,
comme « activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut
tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de
réparer notre ‘monde’ de telle sorte que nous puissions y vivre
aussi bien que possible » (Tronto 2009 [1993]). La définition
souligne l’importance du travail de réparation et de maintenance
qui est précisément un travail de protection déjà existant, dévolu
aux femmes — et pour cela même invisibilisé y compris dans
el’émergence au XX siècle de l’environnementalisme écocentré,
comme l’a montré Catherine Larrère (2012).
Le risque, un paradigme viriliste à dépasser
La question environnementale, rappelle Tronto, est celle de
notre dépendance réciproque. Ce qu’on appelle changement
global est la codépendance de l’humain et de son
environnement (cf. la notion de « système écologique et social » d’Elinor
Ostrom 2009). Le changement climatique qui est au cœur des
discussions aujourd’hui résulte de l’augmentation d’origine
anthropique de la concentration de gaz à effet de serre — on se
souvient que le ‘trou dans la couche d’ozone’ avait déjà suscité
une inquiétude massive à l’échelle planétaire, dont s’était fait

6 Quoique depuis les années 1970, de nombreuses femmes paysannes du Nord
comme du Sud aient mené d’importantes luttes pour la reconnaissance de leur
qualité de travailleuses et d’agricultrices à part entière. Pour la France, voir
par exemple : Alice Barthez (1982) et Michèle Salmona (2003).
7 On pourra voir sur ce sujet le travail précurseur de Carol Adams (1990). Genre et inégalités environnementales… (Introduction) 13
l’écho la conférence de Rio organisée par l’ONU en 1992, et la
conférence internationale des femmes l’année précédente,
également organisée par l’ONU. La remarquable organisation de
la « tente de femmes » pendant la conférence de Rio avait
d’ailleurs fait l’objet d’appréciations louangeuses autour de l’idée
fort rassurante qu’en dernier recours, les femmes (du Sud) se
chargeaient de protéger l’environnement (Falquet 2008). Diverses
catastrophes des dernières décennies ont également mis en
évidence la vulnérabilité des sociétés humaines aux dégradations
de l’environnement. Les grands désastres collectifs récents et en
cours (catastrophes dites naturelles, environnementales et
technicoindustrielles, qui surviennent parfois de façon dramatique, mais
se révèlent aussi au long cours comme les pollutions de site ou
les désastres décrits dans les contributions au dossier) semblent
signifier que nos outils conceptuels habituels sont insuffisants
devant la perte totale de la forme de vie tissée par le care
quotidien.
La notion de risque, développée dans les dernières décennies
de façon incontrôlée (Tronto 2012) — ou idéologiquement
orientée au profit d’un déni des dangers technico-industriels —,
n’est plus appropriée à des situations où le risque n’est ni
calculable, ni maîtrisable et où l’idée de prévention ou de
protection est au sens propre dépassée, puisque la réalité est déjà
catastrophique (comme Fukushima est venu le rappeler). Depuis
l’ouvrage d’Ulrich Beck, La société du risque (2001 [1986]), la
notion de risque, intégrée à l’ensemble des politiques publiques
contemporaines, a révélé ses limites : euphémisation de dommages
déjà subis ou de menaces bien réelles, moyen commode de gérer
les externalités du progrès et de ne pas prendre la mesure des
défis environnementaux, sanitaires, économiques et humains,
réduction de la vulnérabilité humaine au calcul, à la
modéli8sation et au management . Le souci de l’environnement montre
la force du paradigme du care contre celui du risque ; mais aussi le
sens nouveau que doit prendre le care lorsqu’il faut affronter
une perte totale de la protection de la vie humaine : quand
apparaissent l’inutilité et la vacuité de mots d’ordre généraux, et

8 Ce qui rejoint le travail de Pascale Molinier sur les conduites virilistes des
techniciens et ingénieurs de process en France (2004). 14 Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
l’intérêt d’autres ressources pour penser et prendre en compte
les besoins des humains en tant que victimes et vulnérables.
Ainsi, la situation de Fukushima depuis 2011 allie durablement
désastre ‘naturel’ (tsunami et séisme) à une catastrophe
industrielle (accident de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi)
et environnementale (contamination des terres environnantes),
sanitaire (exposition des populations locales à des radiations
à un taux inacceptable pour d’autres catégories), alimentaire
(contamination des cultures et animaux). Ce cas emblématique
des inégalités environnementales qui structurent la planète a son
origine comme ses effets dans le peu de cas fait de cette région
et de ses habitants, en particulier les femmes et les enfants.
Cette catastrophe a apporté un bouleversement de certains des
principes soutenus par les féministes japonaises conduisant Ida
Kumiko, une spécialiste des études de genre, à parler d’un
« féminisme pour la génération suivante » (voir ici Anne Gonon).
Du global au local : une spatialisation des inégalités
Les interdépendances entre humains et environnement se
jouent à toutes les échelles, du global au local, suscitant une
spatialisation des inégalités qui est une donnée première de la
réflexion sur le genre. On évoque régulièrement aujourd’hui, à
propos du changement climatique, un ‘nous’ (notre planète,
notre avenir futur). Or, le ‘nous’ qui transforme ou dégrade
l’environnement n’est pas le même que le ‘nous’ qui en subit les
conséquences. Combien d’humain·e·s sont victimes de
conditions environnementales créées par d’autres ? L’affichage d’un
‘nous’ abstrait et collectif relève, encore une fois, par un
dispositif que les études de genre féministes et les éthiques du care
ont classiquement mis en évidence, de la protection d’humains
spécifiques. Les débats de la COP 21 qui s’annoncent se présentent
comme particulièrement peu réjouissants à cet égard : la
préservation d’un ‘avenir commun’ ou des ‘générations futures’ étant
l’argumentation mise en place, sous le nom de ‘développement
durable’ pour la préservation des intérêts de ‘nos’ sociétés libérales.
Le mouvement pour la justice environnementale se
préoccupe de l’inégale répartition des risques environnementaux et Genre et inégalités environnementales… (Introduction) 15
de l’inégalité des qualités de vie, mais aussi de l’insuffisante
participation des populations intéressées aux décisions
concernant ces risques. Comme le montre la contribution de Lorena
Cabnal, la question écologique est une question de justice
sociale et de lutte contre les conséquences toujours actuelles de
plus de 500 ans de colonisation et contre les actuels processus
de recolonisation liés à l’extractivisme néolibéral. C’est ce qui
en fait une affaire féministe, au sens fondamental — reprendre
la parole qui a été confisquée et surtout, ne pas se laisser faire
quand on est attaquées (violées, assassinées, déplacées de force)
pour que soient installés des barrages, des mines à ciel ouvert ou
des décharges, tout comme des routes ou des zones touristiques
près des ‘réserves de la biosphère’ (cas de Tipnis en Bolivie, cas
des zapatistes au Mexique, etc.). Toutefois, comme le souligne
ici Maria Ovidia Palechor, la ‘participation politique’ des femmes
appartenant aux groupes minoritaires, en l’occurrence les peuples
amérindiens, ne peut leur être dictée dans ses formes par les
autres et dépend d’un agenda politique où leurs intérêts sont
interdépendants de la (re)conquête de l’autonomie de tout un
peuple. Ceci passe par un processus de ‘réaffirmation’ culturelle
d’un ‘nous’ indigène, impliquant des allers et retours entre
traditions recréées et innovations. Le déploiement d’une Garde
indigène pacifiste — femmes, enfants et hommes armés d’un
bâton rituel —, sur un territoire en guerre, le Cauca colombien,
est un exemple de la vitalité de ces formes locales de luttes
décoloniales.
Un environnementalisme féministe
Ainsi la confrontation du genre et de l’environnement permet
de faire apparaître deux types d’environnementalisme, qui ne
résument pas toute la question mais nécessitent une
clarification : un environnementalisme ‘mainstream’, celui de la
protection des espaces naturels et de la biodiversité, ou du
risque technologique et industriel — caractéristique des élites
occidentales blanches et des recherches académiques sur
l’environnement en France. Et un environnementalisme des
exploité·e·s, des minorisé·e·s en résistance, qui se préoccupe
notamment du racisme environnemental, qui inclut la pollution 16 Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
des territoires où vivent les peuples autochtones et où sont
repoussées les populations appauvries, racialisées, et donc une
majorité de femmes. À ce clivage social, culturel et genré
correspondent deux idées de nature : une nature extérieure à
l’humain, idéalisée et purifiée, qui doit être protégée comme
telle, mise à l’abri des interventions humaines et surtout, qui est
appropriable aux dépens de tou·te·s les autres, humain·e·s,
animaux ou autres (parcs nationaux) ; et une nature ordinaire dont
nous faisons partie mais qui est aussi un bien commun (un des
seuls biens accessibles dans de nombreux cas), avec laquelle
nous avons des relations d’interdépendance et de responsabilité,
ainsi que bien souvent, une relation spirituelle (voir ici Catherine
Larrère). Ce bien commun peut être une montagne, comme dans
le cas de Val Plumwood ou Lorena Cabnal, ou un jardin dans le
cas de Catherine Larrère ou Maria Ovidia Palechor.
Les mouvements de femmes rurales, longtemps peu entendus
par les syndicats agricoles, ont dénoncé les rapports de patriarcat
au sein des familles, revendiqué une reconnaissance de la
diversité de leurs tâches, de leurs compétences et de la valeur de leurs
productions, y compris dans l’articulation au marché
(GuétatBernard 2014). Ils revendiquent, dans une vision globale et
systémique, de réinsérer les pratiques agricoles dans leurs liens
au monde vivant, au paysage, au territoire et dans un rapport
aux ressources dites naturelles (terre, eau, plantes mais aussi
minéraux…) où elles ne sont pas des biens comme les autres
mais des communs. En insistant sur le ‘commun’, ces
mouveements renouent ainsi avec les luttes contre l’enclosure au XVII
siècle, ou expropriation des terres (friches, forêts…) auparavant
couvertes par les droits d’usages communaux ; clôture qui a
privé de ressources les femmes pauvres, avant leur persécution
comme sorcières, en même temps qu’aux Amériques, les peuples
natifs luttaient contre leur extermination et leur remplacement
par des populations amenées en esclavage (Federici 2014 [2004]).
Pour les écoféministes du Sud :
La lutte pour la survie qui s’intensifie dans le monde en
développement met en évidence la base matérielle du lien entre genre et
environnement (Agarwal 2007, p. 31).
Ce qui existe aujourd’hui est un héritage complexe
d’interactions coloniales et précoloniales qui a fait naître des contraintes Genre et inégalités environnementales… (Introduction) 17
et déterminé des paramètres dont il faut tenir compte dans la
façon de penser aujourd’hui le développement, l’utilisation des
ressources, le changement social et la façon de mener les actions
(Agarwal 2002, p. 160).
C’est cette base matérielle qui définit aujourd’hui le sens des
luttes environnementalistes, et l’inscrit dans la réalité des
inégalités globales, entre hommes et femmes, entre hommes et
entre femmes. Agarwal, au lieu d’écoféminisme, propose le
concept d’« environnementalisme féministe » pour appréhender
« la relation des femmes et des hommes avec la nature comme
une relation ancrée dans leur réalité matérielle et dans leurs
formes spécifiques d’interaction avec l’environnement », pour
repenser selon des modes non hiérarchiques, leur façon de se
conceptualiser eux-mêmes, leurs relations et la relation avec le
monde non humain (Agarwal 2007, p. 39).
Tel est bien le défi d’un féminisme environnemental / d’un
environnementalisme féministe aujourd’hui. Désacraliser le
rapport des femmes à la ‘vie’, à la ‘nature’, à la ‘terre’… nécessite
aussi la reconnaissance du lien à la demeure, à la maison-jardin,
au chez soi. Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, alignait
les conditions matérielles qui limitent l’accès des femmes à
l’écriture. Bina Agarwal, en choisissant le titre Un champ à soi
(A Field of One’s Own, 2012 [1994]) exprimait clairement l’enjeu
des nouvelles mobilisations environnementales : la critique des
conditions matérielles qui limitent aujourd’hui les capacités des
femmes, la possibilité pour elles de la réappropriation d’un
‘terrain à soi’ ; d’un accès à la terre comme sol et bien commun
dont il reste à prendre soin.
* *
*
Dans la rubrique des articles « hors-champ », Cédric Calvignac
observe par le petit bout de la lorgnette les usages toulousains
du sac à main et les injonctions genrées qu’à leur sac défendant,
pour reprendre le titre de l’article, les hommes et les femmes
laissent entrevoir. Cet article interroge aussi sur les usages
méthodologiques de la sociologie visuelle. Passants, passantes,
tenez-vous bien, un sociologue est peut-être à l’affût de vos
comportements ! Plus classique dans la forme, mais non moins 18 Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
original quant à la population étudiée, l’article de Sabrina
Sinigaglia-Amadio et Jérémy Sinigaglia interroge la division du
travail, entre travail artistique et travail domestique, chez les
artistes des deux sexes, dans des couples plutôt hétérosexuels où
l’on constate que les artistes sont des femmes comme les autres,
au moins dès que l’enfant paraît.
Sandra Laugier, Jules Falquet et Pascale Molinier
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Pascale Molinier). Paris, Payot. Cahiers du Genre, n° 59/2015
La nature, le moi et le genre :
féminisme, philosophie environnementale
1et critique du rationalisme
2Val Plumwood
Résumé
L’auteure répond aux critiques adressées par les philosophes féministes
à la philosophie environnementale. Le problème viendrait du fait que
celleci ait repris des hypothèses issues d’analyses, rationalistes et ethnocentrées,
biaisées par un préjugé de genre, concevant la raison comme radicalement
distincte du corps et des émotions et appelée à exercer un contrôle sur
celles-ci, les femmes, le corps et la nature. Au contraire de la thèse
identifiée comme celle du moi divisé, l’auteure développe l’idée que ce qui
nous est proche ou personnel (nos arbres, nos rivières) joue un rôle central
dans l’acquisition d’une vie morale et d’une sensibilité à l’environnement,
en consonance avec les approches féministes d’un moi-en-relation.
Rejetant la deep ecology qui poserait le problème d’une métaphysique de
l’indifférenciation, l’auteure propose une conceptualisation des relations
intrinsèques à l’humain, invitant à dépasser la théorie de la ‘séparation’
masculine et les théories traditionnellement féminines de la ‘fusion’.
PHILOSOPHIE ENVIRONNEMENTALE — ÉCOFÉMINISME — DEEP ECOLOGY —
THÉORIE DU MOI

1 Ce texte est une version raccourcie de l’article de Val Plumwood (1991).
“Nature, Self, and Gender: Feminism, Environmental Philosophy and the
Critique of Rationalism . Hypatia, vol. 6, n° 1, p. 3-27. Les coupes sont
indiquées par […].
2 Sur sa biographie, voir l’article de Layla Raïd, note 2, p. 51.
?22 Val Plumwood
La philosophie environnementale a récemment été critiquée
sur de nombreux points par les philosophes féministes. Je
développerai ici quelques-unes de ces critiques et suggérerai que le
problème rencontré vient dans une large mesure de l’incapacité
de la philosophie environnementale à engager un débat sérieux
avec la tradition rationaliste hostile à la fois aux femmes et à la
nature. Le fait que le projet d’élaboration d’une nouvelle
philosophie environnementale ait repris à son compte quelques-unes
des hypothèses dommageables issues de cette tradition explique
pourquoi les récents philosophes de l’environnement se sont
référés à des modèles d’analyse philosophique rationaliste, leur
donnant par là même un prolongement — modèles d’analyse
dont je m’efforcerai de montrer que la perspective d’ensemble
est non seulement biaisée par un préjugé de genre, mais encore
responsable de la façon funeste dont les hommes se rapportent à
la nature. …
Le rationalisme et l’approche éthique
La nouvelle approche éthique apparue ces dernières années
propose une nouvelle façon de se représenter la nature en éthique,
tout particulièrement à universaliser l’éthique ou à étendre
l’éthique humaine. Cette approche a été critiquée par un certain
nombre d’auteures féministes (notamment Cheney 1987, 1989).
Je suis en accord et en désaccord avec ces critiques parce que
j’estime que le privilège qui a été conféré à l’éthique … est
abusif : même si l’éthique (avec primauté de l’de la valeur
non instrumentale) a un rôle à jouer, les approches éthiques
particulières qui ont été adoptées sont elles-mêmes
problématiques et inadéquates. J’illustrerai ce point par la discussion de
deux livres récents : celui de Paul Taylor, Respect for Nature (Le
respect de la nature) (1986), et celui de Tom Regan, The Case for
Animal Rights (Plaidoyer pour les droits des animaux) (1983). …
Le livre de Paul Taylor élabore par le menu une doctrine
éthique qui disqualifie le traitement standard, très largement
répandu en Occident, réservé à la nature, qui instrumentalise
cette dernière aux seules fins des intérêts des hommes. Il
propose une autre attitude qui considère que les êtres vivants, compris
>@>>@@La nature, le moi et le genre… 23
comme des centres téléologiques de vie, sont en eux-mêmes
dignes de respect. Taylor défend une théorie éthique
biocentrique (centrée sur la vie) pour laquelle le moi proprement
humain d’une personne inclut la reconnaissance de sa nature
biologique (Taylor 1986, p. 44). Il s’efforce de conformer cette
théorie au modèle de l’éthique kantienne qui mobilise
massivement la dichotomie entre raison et émotion.
À terme, il apparaît que le fondement moral du respect de la
nature n’est autre que sa capacité à être universalisée et son
caractère désintéressé … .
Les traits constitutifs de la morale ayant été définis par la mise
à distance de toute émotion et « affection particulière », la morale
est considérée comme déterminant un domaine de rationalité — sa
pierre de touche est alors la croyance. Après avoir
soigneusement distingué « les dimensions d’évaluation, les dimensions
conatives, pratiques et affectives de l’attitude de respect de la
nature », Taylor démontre que l’aspect essentiellement cognitif
de l’« évaluation » est au fondement de tous les autres :
C’est parce que les agents moraux considèrent les animaux et les
plantes de cette manière qu’ils sont disposés à poursuivre les
fins qui viennent d’être mentionnées (id., p. 82).
Ils sont donc disposés à éprouver les émotions
correspondantes et à adopter les attitudes affectives adéquates. Mais ces
dernières doivent être tenues à distance respectable, sans jamais
être autorisées à prendre le dessus. Pour lui, les actions ne
témoignent d’une attitude de respect moral que si des principes
moraux commandent leur accomplissement comme moralement
obligatoires et désintéressées :
Si quelqu’un poursuit cette fin peu ou prou par inclination, alors
ce dont témoigne cette attitude, ce n’est pas de respect moral,
mais d’une affection toute personnelle ou d’un amour … . Ce
n’est pas que l’attitude de respect de la nature inhibe les
sentiments qui nous portent à nous soucier des êtres vivants. Il
se peut que l’on ne veuille pas, par simple gentillesse, leur faire
subir de préjudice. Mais le fait que quelqu’un nourrisse de tels
sentiments n’est pas le signe de la présence d’une attitude
morale de respect. … (id., p. 85-86)
@@>@>>24 Val Plumwood
Il y a un bon sens à critiquer l’attitude de qui se mêle de
protection des animaux pour donner satisfaction aux sentiments
qui le portent à se soucier de leur sort, au nom d’une sorte de
‘gentillesse’ narcissique fort éloignée du respect moral. Le
respect des autres implique de les traiter comme dignes de
considération en eux-mêmes, et non comme instruments pour la
satisfaction de qui se soucie d’eux.
Mais Taylor va bien au-delà — il considère le souci, compris
comme ‘inclination’ ou ‘désir’, comme dénué de toute
pertinence morale. Le respect de la nature devient une affaire
essentiellement cognitive (l’affaire d’une personne convaincue qu’une
chose possède une ‘valeur inhérente’, et qui agit par suite en
réglant son action sur l’intelligence qu’elle a des principes
éthiques capables d’être universalisés).
Cette théorie repose sur la représentation familière qui sépare
et oppose fermement la raison et l’émotion ; qui fait du ‘désir’,
du souci et des sentiments d’amour une affaire ‘personnelle’ et
‘singulière’, par opposition à l’universalité et à l’impartialité de
l’intelligence ; qui tient les émotions ‘féminines’ pour
essentiellement peu fiables, indignes de confiance et dénuées de toute
pertinence morale — un domaine inférieur qui doit être dominé
et surplombé par une raison supérieure désintéressée (bien
entendu masculine). Cette théorie typiquement rationaliste des
émotions en morale a fait l’objet d’une ample critique bien
méritée, en raison à la fois d’un préjugé de genre implicite et de
son caractère philosophiquement inadéquat — dualiste,
concevant la raison publique comme radicalement distincte des
émotions privées et appelée à exercer un contrôle sur celles-ci (Blum
1980 ; Gilligan 1982, 1987 ; Lloyd 1983a, 1983b ; Benhabib 1987).
Un autre problème majeur apparaît lorsque l’on considère
l’incohérence de recourir, pour édifier une théorie éthique
prétendument biocentrique, à un modèle qui a lui-même joué un
rôle décisif dans la création d’une conception dualiste de ce qu’est
authentiquement le moi, qui sépare un moi essentiellement
rationnel et un moi purement émotionnel tout entier du côté du
corps, des composantes purement animales. Car si les émotions,
et la sphère privée à laquelle elles sont associées, sont si
rigoureusement différenciées et tenues pour inférieures, c’est aussi La nature, le moi et le genre… 25
bien parce qu’elles sont renvoyées à la sphère de la nature, et
non de la raison. … .
Thomas d’Aquin résume l’idée clé de cette position
problématique :
La nature intellectuelle est dans l’univers la seule chose qui soit
requise pour son propre compte, alors que tout le reste existe
par rapport à elle (Thomas Aquinas, Summa Contra Gentiles.
Livre 3, partie 2, chapitre 62, cité dans Regan, Singer 1976, p. 56).
C’est précisément la raison ainsi comprise qui est
généralement supposée pouvoir caractériser l’être humain authentique,
et pouvoir introduire une séparation tranchée, un clivage ou une
discontinuité entre les êtres humains et le monde non humain,
ainsi qu’un clivage analogue au sein du moi humain. La
suprématie accordée à une raison comprise de cette façon
oppositionnelle est la clé de l’anthropocentrisme occidental. …
L’universalisation et l’abstraction éthiques sont toutes deux
étroitement liées à des conceptions du moi en termes d’égoïsme
rationnel. L’universalisation est explicitement considérée, dans
le modèle kantien comme dans le modèle rawlsien, comme le
seul procédé permettant de brider l’égoïsme naturel ; elle est à
ce titre le complément moral de la conception du moi qui fait de
tout homme un sujet « désincarné et désinséré » — le moi
autonome de la théorie libérale, l’égoïste rationnel de la théorie
du marché, le moi faussement différencié de la théorie des
relations objectales (Poole 1984, 1985 ; Benhabib 1987).
C’est en ce sens que des philosophes environnementaux
influents (Leopold 1949, p. 201-202) ont pu considérer
l’élargissement de la problématique morale et l’attribution de droits au
monde naturel comme l’étape finale d’un processus croissant
d’abstraction et de généralisation morales, lui-même lié à un
certain discrédit jeté sur ce qui est purement particulier — mon
moi, ma famille, ma tribu —, ou purement personnel et, par
implication, sur ce qui est purement égoïste. Cette évolution est
tenue pour un progrès moral, dont la valeur culturelle s’élève au
fur et à mesure que l’on s’écarte de l’égoïsme primitif. La
nature est le dernier domaine qui attende d’être associé à cette
marche en avant, qui laisse loin derrière elle l’égoïsme naturel
@>@>26 Val Plumwood
débridé privilégiant le particulier, ainsi que son allié fidèle,
l’émotionnel. …
Cette conception de la morale comme fondée sur un concept
de raison où le rationnel s’oppose au personnel, au particulier et
à l’émotionnel, a été reprise par un certain nombre d’éthiciens
de l’environnement. Toutefois, comme l’ont souligné de
nombreuses critiques féministes du modèle masculin de la vie
morale et de l’abstraction morale (Blum 1980 ; Nicholson 1983),
cette abstraction croissante ne constitue pas nécessairement une
amélioration. …
Ainsi que Blum (1980, p. 78-83) le souligne, les relations
spécifiques sont, dans une large mesure, au fondement de notre
vie morale, et il peut difficilement en être autrement. La
capacité à se soucier de la nature, comme des autres êtres humains, à
éprouver de la sympathie, manifester de la compréhension, être
sensible à la situation et au sort des autres en particulier, et
assumer des responsabilités en leur nom, constituent un index
de notre vie morale. Les relations spécifiques, à base de souci et
d’empathie, que nous soutenons avec des aspects particuliers de
la nature en tant qu’ils font l’objet d’une expérience, et non
d’une représentation abstraite, sont les seules essentiellement
capables de conférer une profondeur à la vie morale qui en
serait dépourvue sinon. Le souci et le sentiment de responsabilité
à l’endroit des animaux, des arbres et des rivières, de tous ces
êtres non humains qui nous sont bien connus, que nous aimons,
et qui sont liés de façon appropriée au moi, jouent un rôle
décisif dans l’acquisition d’une vie morale plus ample et douée
d’un plus haut degré de généralité. …
Le rationalisme, les droits et l’éthique
Élargir les concepts standard de la morale pour leur donner
une application dans le domaine de la nature — tel est
également l’objectif du livre de Tom Regan, The Case for Animal
Rights (1983). Cet ouvrage, de loin le plus impressionnant et le
mieux argumenté dans le domaine de l’éthique animalière,
comprend quelques chapitres excellents, notamment sur
l’intentionnalité animale. Le concept clé est celui de droits, dont la
>@>@@>

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