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Genre et professionnalisation de la politique municipale

De
304 pages
La proportion des femmes en politique municipale, bien qu’elle se soit accrue sensiblement au fil des dernières années, est encore faible. En effet, il n’y avait que 17 % de mairesses et 32 % de conseillères municipales au Québec en 2013. Qui sont les élues et les élus municipaux ? Leurs pratiques et leurs perceptions varient-elles selon le genre ?
À partir d’une enquête menée auprès de plus de 500 élues et élus municipaux dans une quarantaine de villes moyennes et grandes du Québec, les auteures proposent une analyse du personnel politique sous l’angle de la professionnalisation, dans une perspective sensible au genre. Elles étudient ainsi la professionnalisation de manière comparative pour les femmes et les hommes, mais aussi les dispositifs sociaux qui encadrent et modèlent la professionnalisation des unes et des autres. Proposant plusieurs extraits d’entretiens avec des mairesses, des maires, des conseillères et des conseillers municipaux, l’ouvrage expose les caractéristiques nécessaires à l’accès au mandat, les conditions d’exercice des mandats municipaux et la conception du rôle politique municipal. Il suscitera l’intérêt des chercheures et des chercheurs des domaines de la politique, de la sociologie ou des études de genre, des élues et des élus et des fonctionnaires municipaux ainsi que de toute personne qui s’intéresse à la politique municipale.
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Presses de l’Université du Québec
Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Québec (Québec) G1V 2M2

Téléphone : 418 657-4399

Télécopieur : 418 657-2096

Courriel : puq@puq.ca

Internet : www.puq.ca

 

 

Révision
Gislaine Barrette

Correction d’épreuves
Marie-Noëlle Germain

Conception graphique
Julie Rivard

Mise en pages et adaptation numérique
Studio C1C4

Image de couverture
iStock

 

ISBN 978-2-7605-4466-6

ISBN PDF 978-2-7605-4467-3

ISBN EPUB 978-2-7605-4468-0

 

Dépôt légal : 3e trimestre 2016
  Bibliothèque et Archives nationales du Québec
 Bibliothèque et Archives Canada
 
© 
2016 – Presses de l’Université du Québec
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés

 

Préface

 

Genre et professionnalisation de la politique municipale : un portrait des élues et élus du Québec est d’un intérêt capital parce que, tout en analysant une riche collecte de données sur les élues et élus municipaux, il soulève des questions fondamentales en ce qui concerne la démocratie locale et la démocratie en général. À cet égard, le sujet du livre, soit la professionnalisation politique au palier municipal dans une perspective sensible aux différences liées au genre, soulève des questions sur la représentation et les qualifications qui peuvent être exigées d’une élue ou d’un élu. Ce livre devrait également faire l’objet d’une lecture obligatoire pour celles et ceux qui songent à se lancer en politique municipale. Les élues et élus en bénéficieront aussi, car il s’y trouve une abondance d’informations sur la manière dont elles et ils perçoivent leur rôle, informations recueillies à partir d’un échantillon de 274 conseillères et conseillers et de 27 mairesses et maires provenant de municipalités québécoises dont la population se trouve entre 20 000 et 500 000 personnes.

Depuis l’arrivée des Français au Québec, les fonctions et pouvoirs des municipalités (ou les gouvernements locaux) ont été plus ou moins variés et étendus, que ce soit en lien avec les relations avec les autres paliers de gouvernement ou avec d’autres aspects de la vie urbaine tels les infrastructures, le développement économique, le patrimoine, la fiscalité, la participation citoyenne ou les charges sociales (voir, par exemple, Robichaud, Bérubé et Fyson, 2014 ; Linteau et al., 1989). Depuis les fusions et défusions municipales des années 2000, le questionnement sur ce qu’est une municipalité est redevenu d’actualité. Montréal veut un statut spécial comme métropole, Québec la reconnaissance de son rôle de capitale et, en général, les associations de municipalités québécoises réclament plus d’indépendance par l’obtention d’une charte des municipalités. Avec les responsabilités qu’elles assument, elles ne veulent plus être de simples sous-ordres du gouvernement du Québec. Dans le reste du Canada, ce sont les mêmes réclamations qui sont entendues.

Par contre, les auteures nous rappellent que le taux de participation aux élections municipales oscille autour de seulement 45 % et que la moitié des mairesses et maires sont élus sans opposition. En ce qui concerne le genre, en 2013, seulement 11 % des mairies étaient occupées par des femmes tandis que seulement 32 % des conseillers étaient des conseillères. De plus, il y a encore des gestions municipales où on ne trouve aucune femme. Il est donc d’actualité de se questionner sur la structure du pouvoir des municipalités, notamment du point de vue de la démocratie représentative. Ainsi, il n’est pas surprenant de constater qu’une nouvelle génération de chercheures et chercheurs, dont font partie Anne Mévellec et Manon Tremblay, s’intéresse à la scène politique municipale.

Puisque la recherche concerne les villes grandes et moyennes avec des populations entre 20 000 et 500 000 habitants, il est possible d’analyser des fonctionnements publics relativement puissants et aux prises avec des enjeux assez variés, tout en évitant de s’adresser aux deux villes dotées de statuts particuliers, c’est-à-dire Montréal et Québec. De plus, l’échantillon est assez vaste pour être étudié à l’aide de méthodes autant quantitatives que qualitatives (les extraits d’entrevues, entre autres, illustrent fort bien les différents vécus).

Les auteures s’interrogent sur la professionnalisation des élues et élus municipaux dans une perspective de régime de genre. Inspiré de Guérin et Kerrouche (2008) et de Steyvers et Verhelst (2012), le concept de professionnalisation est considéré comme un processus ou une série de transformations qui s’étendent du profil amateur (ou profane) au profil professionnel, mais avec une diversité de formes selon le contexte national, le statut social, le genre, etc. Le profil amateur fait référence à « une faible spécialisation de la fonction politique, celle-ci étant plutôt conçue et pratiquée comme un engagement peu différencié des autres engagements sociaux ou communautaires », tandis que le profil professionnel renvoie à « une vision de leur pratique politique fortement ancrée dans la figure du policy maker et d’une politisation qui passe parfois par la partisanerie ».

Constatant la faible proportion de femmes élues, Mévellec et Tremblay raffinent leur analyse de la professionnalisation en intégrant le concept de régime de genre. Dignes héritières des recherches de Caroline Andrew et d’autres chercheures et chercheurs, incluant, au premier chef, Évelyne Tardy, elles enrichissent le cadre conceptuel pour inclure les idéologies et les institutions dans la société québécoise en ce qui concerne le genre. À ce sujet, les temps ont changé depuis les riches recherches de Tardy, et cela autant dans les fonctions des municipalités que dans la perception du rôle des femmes et des hommes en politique. La prise de conscience de l’absence des femmes en politique a conduit à des formations données par l’Union des municipalités du Québec (UMQ), mais aussi par des organismes comme le Groupe Femmes, Politique et Démocratie. La question de la conciliation famille-travail, qui concerne autant les femmes que les hommes élus, est maintenant un sujet de discussion à la fois à l’échelle du Québec qu’à celle des différentes municipalités. Selon les entrevues avec les élues et les élus, les partis politiques commencent à rechercher des femmes candidates.

Pour guider leur recherche, Mévellec et Tremblay posent trois séries de questions 1) sur les caractéristiques nécessaires à l’accès au mandat, 2) sur les conditions d’exercice des mandats municipaux et 3) sur la conception du rôle politique municipal. Contrairement aux attentes des chercheures, les conseillères, encore plus que les conseillers, adoptent le profil professionnel. Cependant, pour les deux sexes, la rémunération relativement faible peut faire obstacle et forcer à garder un autre emploi rémunéré, ce qui empêcherait, jusqu’à un certain point, la professionnalisation. J’ajouterais que ce facteur ne joue pas uniquement pour la période où la personne est élue, puisque cette dernière doit également penser à l’« après-mandat ». Est-ce que la personne élue peut se permettre de laisser sa carrière de côté ? Nous avons vu qu’aux paliers provincial et fédéral, plusieurs élues et élus trouvent leurs nouveaux emplois dans les entreprises privées avec lesquelles elles et ils ont eu des relations pendant leur mandat – avec les dangers que cela apporte. D’autres ont le privilège de retourner auprès des gouvernements ou des organismes paragouvernementaux, qui sont tenus de leur garder une place. Pourtant, d’autres éprouvent de la difficulté à réintégrer le marché du travail. Un exemple est celui d’une ancienne syndicaliste inspirée par la volonté de défendre les intérêts des personnes démunies – motivation qui l’a fait entrer en politique – qui a dû prendre des positions, au cours de son mandat, qui ne satisfaisaient pas toujours les souhaits des syndicats et qui, pour cette raison, risque d’avoir de la difficulté à retourner à son ancien poste, poste qu’elle a peut-être occupé depuis des années. D’où la pertinence de se demander « Comment faire pour élargir le spectre des candidatures et éviter que les postes électifs ne deviennent accessibles qu’à certaines catégories de métiers ou de professions ? ».

Dans le même ordre d’idées, posons-nous également les questions suivantes : « Quelles expertises demandons-nous aux élues et élus ? » « À quoi servent les fonctionnaires ? » Beaucoup de recherches se font sur la participation citoyenne et l’advocacy planning où des experts s’allient avec les groupes citoyens pour défendre différentes causes. « Mais quelles sont les interactions entre les élues et élus, ces groupes et les fonctionnaires ? » « Quelles sont les interactions entre le cabinet politique, l’éventuel réseau d’appui de la personne élue et l’ombudsman, qui est maintenant présent dans quelques villes ? » D’après mes observations, l’élue ou l’élu sert souvent d’intégrateur entre les différents services, ce qui permet d’éviter le travail en silo des fonctionnaires. De toute évidence, d’autres recherches sont nécessaires pour en savoir davantage sur ces rôles respectifs.

Comme les auteures le suggèrent, il y a une réflexion plus poussée à faire sur l’influence des partis politiques. Je suis convaincue que la quantité d’objections à la présence de partis politiques diminuerait si les règles des partis – la ligne de parti, par exemple – s’assouplissaient, ce qui est, comme le démontre l’expérience vécue à cet égard par le Rassemblement populaire à Québec, tout à fait faisable. Je suis également certaine que les partis peuvent contribuer de façon importante à l’établissement d’un véritable programme qui couvre tous les aspects de la vie municipale, ce qu’une personne sans allégeance politique ne pourrait faire. Il serait également intéressant de vérifier jusqu’à quel point le parti peut servir comme contrepoids à la centralisation du pouvoir chez la mairesse ou le maire. Le chapitre sur les mairesses et maires constitue d’ailleurs un excellent départ pour mieux comprendre comment le leadership est perçu. Une des forces du présent ouvrage est effectivement sa démonstration des différences de perception des mairesses et maires et des conseillères et conseillers quant à leurs rôles. Tandis que les conseillères et conseillers n’optent pas toutes et tous pour le profil professionnel, les mairesses et maires, eux, se considèrent comme des professionnels de la politique.

Les chercheures observent certaines ressemblances d’attitudes et d’actions entre les femmes et les hommes élus. Cependant, selon les auteures, il semble que ce sont surtout les conseillers qui cherchent à évacuer les caractéristiques propres au politique, comme s’ils étaient soucieux de préserver « une conception du local apolitique et gestionnaire » que les auteures voient comme « une forme de vision populiste de la politique municipale ». Leur recherche indique toutefois, il me semble, l’émergence dans le domaine de femmes et d’hommes qui, consciemment, mettent en question la culture politique dominante ainsi que le régime du genre actuel en politique. À côté de leur mise en question des politiques, ces femmes et ces hommes semblent se rendre compte qu’ils ont des intérêts à défendre dans les secteurs qui traditionnellement étaient considérés comme « féminins » ou « masculins ». Cela n’exclut évidemment pas qu’il y a encore des femmes qui veulent s’intégrer dans un monde politique plus traditionnel.

Bref, ce livre est une contribution importante à la recherche et un point de départ extraordinaire pour des recherches passionnantes à venir !

 

Winnie Frohn
Professeure associée au Département d’études urbaines et touristiques
Université du Québec à Montréal
Conseillère municipale à Québec de 1985 à 1995
Vice-présidente du comité exécutif de la Ville de Québec 1989-1995

 

Remerciements

 

Un livre est une expérience collective. Genre et professionnalisation de la politique municipale : un portrait des élues et élus du Québec n’échappe pas à cette règle. En effet, plusieurs personnes et organismes ont rendu possible sa réalisation.

Nos remerciements vont d’abord aux femmes et aux hommes politiques qui ont participé à notre enquête, que ce soit en remplissant le questionnaire que nous leur avons envoyé en mai 2010 ou en nous accordant une entrevue au cours de l’été 2011. Sans leurs réponses au questionnaire et leurs témoignages, sans leur temps et leur confiance, ce livre n’aurait tout simplement pas été possible.

Dominic Villeneuve a été la cheville ouvrière de cette recherche ; il a préparé et administré les questionnaires sur formats papier et informatique, et organisé la logistique inhérente aux 66 entrevues menées. En outre, il a produit les analyses statistiques et participé à l’analyse qualitative des données d’entrevues. Son aisance avec l’informatique nous a – plus d’une fois – été d’un grand secours et sa curiosité nous a démontré qu’une relève universitaire était là, en gestation.

Notre gratitude va aussi à Guy Chiasson (Université du Québec en Outaouais) et à Winnie Frohn (Université du Québec à Montréal), qui ont lu et commenté une version préliminaire du manuscrit. Leurs commentaires ont indéniablement contribué à améliorer notre ouvrage.

L’argent mène le monde (y compris celui de la recherche), et notre projet n’aurait pu voir le jour sans le financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSHC). Pour cela, nous sommes grandement reconnaissantes à l’organisme fédéral. Nos remerciements vont aussi à la Faculté des sciences sociales de l’Université d’Ottawa qui a contribué, par le truchement de son concours d’aide à la publication et à l’édition, à la réalisation de cet ouvrage.

Nous exprimons également notre gratitude aux Presses de l’Université du Québec qui ont accepté, avec enthousiasme, de publier notre ouvrage. Nous remercions madame Martine Des Rochers, directrice générale, et son équipe. Leur professionnalisme ainsi que leur flexibilité ont fait de la production de cet ouvrage une expérience fort agréable.

Nous terminons avec une pensée chaleureuse pour Évelyne Tardy, dont les travaux pionniers sur les femmes en politique municipale au Québec ont, à moult égards, inspiré notre recherche. Nous souhaitons surtout que Genre et professionnalisation de la politique municipale fasse le pont entre les travaux d’Évelyne Tardy et les réflexions à venir sur le genre et la politique municipale au Québec.

 

Liste des sigles et acronymes

ADGMQ

Association des directeurs généraux des municipalités du Québec

ADMQ

Association des directeurs municipaux du Québec

AFEAS

Association féminine d’éducation et d’action sociale

CLD

Centre local de développement

CRÉ

Conférence régionale des élus

DGEQ

Directeur général des élections du Québec

ENAP

École nationale d’administration publique

FADOQ

Fédération de l’Âge d’Or du Québec

FQM

Fédération québécoise des municipalités

GFPD

Groupe Femmes, Politique et Démocratie

GRIM

Groupe de recherche sur les innovations municipales

LERM

Loi sur les élections et les référendums dans les municipalités

LGBT

Lesbiennes, gais, bisexuels et trans*

MAMOT

Ministère des Affaires municipales et de l’Occupation du territoire

MAMROT

Ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire

MRC

Municipalité régionale de comté

UMQ

Union des municipalités du Québec

VUT

Vote unique transférable

 

Introduction

 

Le monde municipal québécois a connu d’importantes transformations institutionnelles depuis la politique de réorganisation territoriale municipale des années 2000, aussi appelée « réforme Harel ». La réduction du nombre de municipalités, mais surtout la consolidation des principaux pôles urbains du Québec, a changé le découpage et le portrait municipal de la province. À titre d’exemple, il existe désormais dix municipalités de plus de 100 000 personnes. Dans la foulée de la création de ce nouveau contexte institutionnel, la simultanéité des scrutins municipaux a été progressivement instaurée afin de susciter un grand rendez-vous démocratique (Breux et Bherer, 2011, p. 10). Ce rendez-vous semble avoir été manqué, tout au moins du point de vue de l’électorat qui ne se déplace guère plus lors des échéances électorales. Le taux de participation continue d’osciller autour de 45 %1, montant jusqu’à 47,2 % en 2013, alors que la moitié des mairesses et des maires est élue sans opposition2. Autre changement : la proportion des femmes en politique municipale s’est accrue depuis le début des années 2000, passant de 11 % de mairesses en 2001 à 17 % à la suite des élections de 2013, les proportions du côté des conseillères étant respectivement de 24 % et 32 %. Outre que cette progression n’a pas fait l’objet d’études approfondies, l’examen de la réorganisation territoriale municipale des années 2000 à la lumière du genre reste à faire.

Dans ce contexte de renouvellement institutionnel, les enjeux municipaux ont pris une nouvelle importance dans l’actualité québécoise récente. Si les élections de 2009 ont été marquées par des allégations de corruption, la commission Charbonneau a depuis mis au jour un certain nombre de dérives dans la gestion de plusieurs municipalités. Dans ce contexte, un nouvel éclairage a été porté sur le personnel politique municipal3, principalement les mairesses et maires, sur qui pèsent des soupçons de malversations. Les « chutes » de Gilles Vaillancourt, ancien maire de Laval, de Robert Poirier et de Sylvie St-Jean, autrefois maire et mairesse de Boisbriand, de Richard Marcotte, ex-maire de Mascouche, ou encore de Gilles Pépin, ex-maire de Saint-Constant, ont toutes fait la une de l’actualité. A contrario, la catastrophe de juillet 2013 a été l’occasion de mettre en valeur le leadership de Colette Roy Laroche, mairesse de Lac-Mégantic, incarnant la résilience de sa communauté. Au-delà de ces trajectoires individuelles, les municipalités québécoises dans la foulée de leurs consœurs albertaines et ontariennes, réclament une nouvelle reconnaissance de la part du gouvernement provincial. Le livre blanc déposé par l’Union des municipalités du Québec (UMQ) en 2012 articule ainsi la revendication d’une reconnaissance de l’autonomie du gouvernement municipal par la proposition de Charte des municipalités du Québec, ainsi que la négociation d’une entente fiscale et financière permettant à des municipalités plus autonomes d’assumer leurs responsabilités. Ces revendications et leur éventuelle reconnaissance par les gouvernements québécois successifs offrent l’occasion de se pencher sur celles et ceux qui sont à la tête de ces municipalités.

Dans cet ouvrage, nous proposons une analyse, en termes de sociologie politique, du personnel politique des villes moyennes et grandes du Québec, et ce, sous la lorgnette privilégiée de la notion de genre. Notre questionnement est relativement simple, mais important, puisqu’il s’agit de comprendre qui sont les élues et élus et comment elles et ils pratiquent leur mandat municipal. L’angle retenu est celui de leur professionnalisation, et ce, dans une perspective sensible au genre. La professionnalisation est entendue ici non seulement comme la mise à disposition des ressources matérielles suffisantes pour exercer les fonctions politiques, mais aussi comme la reconnaissance d’un certain nombre de savoirs et savoir-faire liés à l’exercice des mandats (Gaxie, 2001). Une approche sensible au genre implique d’analyser la professionnalisation de manière distincte et comparative pour les femmes et pour les hommes, mais aussi d’interroger les dispositifs sociaux qui encadrent et modèlent la professionnalisation des unes et des autres : le régime du genre, c’est-à-dire les processus de création de la féminité et de la masculinité, les représentations et les pratiques, les privilèges et les contingences qu’elles entraînent. Par exemple, un nombre important d’études sur les femmes en politique a montré qu’elles font le saut dans l’arène électorale plus tardivement que les hommes, notamment en raison de leurs responsabilités familiales (du moins, pour celles qui en ont). Or cette entrée tardive en politique n’est pas sans affecter leur carrière politique – comme les rôles qu’elles assument, les influences qu’elles exercent, les gains qu’elles décrochent (comme le montre la récente étude de Navarre dont il est question plus bas). Dans l’une des premières études réalisées sur les femmes en politique aux États-Unis, Diamond (1977, p. 13) a noté que les législatures des États (state legislatures) les plus féminisées étaient aussi les moins professionnalisées, c’est-à-dire celles où le calendrier annuel de travail était le plus bref et où les émoluments des parlementaires étaient les plus modestes. Un dernier exemple suffira à illustrer ce que peut révéler le genre dans le cadre d’une analyse de la professionnalisation. Les rôles de genre impliquent un partage des compétences entre les femmes et les hommes : à elles le culturel, le social et l’humain, à eux l’économique et le travail physique. Or, dans un contexte où le municipal reste encore largement perçu comme un espace de gestion des infrastructures, il est possible que ces perceptions n’incitent pas les femmes à se lancer en politique municipale, et si elles s’y font élire, ce ne sera que pour hériter des dossiers les moins influents, ceux à connotation socioculturelle, notamment en raison de leurs présumées incompétences en matière de finances et d’infrastructure (qui sont des positions de grande influence en politique municipale) et de leurs compétences « naturelles » dans tout ce qui est relié à la « gestion de l’humain ». Maud Navarre (2015) a fait paraître Devenir élue. Genre et carrière politique, un ouvrage dans lequel « le genre interroge les concepts de rôle et de carrière [politiques] » (p. 10). Son étude4 a porté sur la Bourgogne, « un terrain représentatif de la situation nationale [française] » (p. 16) au regard de la participation des femmes à la vie politique. De manière plus précise, Navarre (2015) s’est intéressée aux Bourguignonnes et aux Bourguignons qui assumaient un mandat représentatif aux échelons national, régional et municipal (pour les communes de 3 500 personnes et plus) entre 2009 et 2011. Sans étonnement, le palier municipal regroupe le plus grand nombre de mandats enquêtés, soit 1 879 sur 2 133. Pour cette raison, les constats de cette étude seront particulièrement éclairants pour notre réflexion sur le Québec. Navarre (2015) montre ainsi que le genre façonne indéniablement les carrières politiques municipales (voir aussi Dulong et Matonti, 2007). De manière plus précise, elle démontre que la politique a été conçue par et pour les hommes, selon leur socialisation, leurs expériences et leurs réseaux (de copains), les ressources matérielles et symboliques dont ils jouissent, leurs valeurs (de performance et de compétition), leurs rôles familiaux qu’ils peuvent gérer à distance, leurs ambitions et leurs conceptions du succès… Rien d’étonnant alors que les femmes assument non sans difficulté une carrière en politique municipale.

Notre travail participe à une certaine « banalisation » de l’objet municipal dans les sciences politiques canadiennes, en cela qu’à l’instar de Desage et Guéranger (2011) nous prétendons qu’il faut en faire un objet banal, usuel de la discipline, sur lequel doivent s’appliquer les questions et les outils des sciences politiques. L’examen de la littérature scientifique canadienne permet d’affirmer que ce n’est pas encore le cas (Eidelman et Taylor, 2010 ; Graham, Phillips et Maslove, 1998). Si plusieurs études traitent de la sociologie du personnel politique fédéral et provincial (Docherty, 1997, 2005 ; Franks, 1987 ; Pelletier, 1984), parfois sous l’angle particulier du genre (Tremblay et Trimble, 2004 ; Trimble, Arscott et Tremblay, 2013), elles sont plus rares à l’échelle des municipalités. Nous devons néanmoins souligner un certain nombre de travaux, comme les enquêtes sur les femmes dans des conseils municipaux québécois réalisées sous la direction d’Évelyne Tardy à partir du début des années 1980 (Tardy, 2002 ; Tardy et al., 1982 ; Tardy, Tremblay et Legault, 1997), ou encore celle de Siegel, Kushner et Stanwick (2001) s’intéressant aux mairesses et maires des grandes villes ontariennes. Des travaux plus récents ont porté sur les minorités visibles dans les grandes villes du Canada (Andrew, Biles et Siemiatycki, 2008), sur les femmes en politique municipale rurale (Carbet, 2011), ou encore sur la présentation journalistique des candidates aux élections municipales en Alberta (Wagner, 2010).

Menée de 2009 à 2012, notre recherche, financée par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, avait pour but de compléter les connaissances sur la sociologie du personnel politique municipal au Québec. Troisième scrutin municipal après la mise en œuvre de la réforme de réorganisation territoriale municipale, les élections de 2009 ont constitué un moment propice pour étudier les conseils municipaux dans ces nouveaux contextes institutionnels. En effet, Dahlerup (2004) et Farrell (2001) ont fait valoir qu’il faut au moins trois élections pour que se fassent pleinement sentir les conséquences de l’établissement de nouvelles règles du jeu électoral. Le travail proposé ici s’inscrit dans une démarche de sociologie politique et des études sur le genre. Dans les prochaines pages, nous allons préciser le contenu et les apports de ces deux créneaux, en débutant par le genre.