GENRE ET TECHNIQUES DOMESTIQUES

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Au sommaire de ce numéro : Introduction (Danielle Chabaud-Rychter), Les techniques domestiques ou Cendrillon et les ingénieurs (Cynthia Cockburn), Genre et pratiques discursives dans la création d'un nouveau mode culinaire (Susan Ormrod), L'industriel et le domestique dans la conception d'appareil électroménagers (Danille Chabaud-Rychter), Peur, amour, technique : ambiguités et ambivalences des femmes (Anne-Jorunn Berg), A propos des technologies domestiques : quand les mères parlent de liberté et les filles d'indépendance (Jacqueline Coutras, Jean-Louis Lascade).
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296358584
Nombre de pages : 168
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Cahiers
2-0

du Gedisst

Groupe d'Études sur la Division Sociale et Sexuelle du Travail



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1997

Genre et techniques domestiques
Coordonné par Danielle Chabaud-Rychter

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

Directrice de publication Jacqueline Heinen Secrétaire de rédaction Ghislaine Vergnaud Comité de rédaction Madeleine Akrich, Béatrice Appay, Danielle Chabaud-Rychter, Pierre Cours-Salies, Dominique Fougeyrollas-Schwebel, Françoise Laborie, Bruno Lautier, Hélène Le Doaré, Christian Léomant, Pascale Molinier, Catherine Quiminal, Catherine Teiger, Annie Thébaud-Mony, Pierre Tripier, Philippe Zarifian, Marie-Hélène Zylberberg-Hocquard. Comité de parrainage Christian Baudelot, Alain Bihr, Pierre Bourdieu, Françoise Collin, Christophe Dejours, Annie Fouquet, Geneviève Fraisse, Maurice Godelier, Monique Haicault, Françoise Héritier, Jean-Claude Kaufmann, Christiane Klapisch-Zuber, Nicole-Claude Mathieu, Michelle Perrot, Eleni Varikas, Serge Volkoff. Correspondants à l'étranger Carme Alemany (Espagne), Boel Berner (Suède), Zaza Bouziani (Algérie), Paola Cappellin-Giuliani (Brésil), Cynthia Cockburn (Grande-Bretagne), Alisa DeI Re (Italie), Virginia Ferreira (Portugal), Ute Gerhard (Allemagne), Jane Jenson (Canada), Sara Lara (Mexique), Bérengère Marques-Pereira (Belgique), Andjelka Milic (Serbie), Machiko Osawa (Japon), Renata Siemienska (Pologne), Birte SÏim (Danemark), Angelo Soares (Canada), Diane Tremblay (Canada), Louise Vandelac (Canada), Katia Vladimirova (Bulgarie). Assistante de publication Louisa Bétouche Abonnements et vente Tarifs pour 3 numéros: France 260 F - Étranger 300 F Les demandes d'abonnement sont à adresser à L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique Vente au numéro à la librairie L'Harmattan et dans les librairies spécialisées

@L'Harmattan. 1997 ISBN: 2-7384-6346-0

SOMMAIRE

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Danielle Chabaud-Rychter - Introduction Cynthia Cockburn - Les techniques domestiques ou Cendrillon et les ingénieurs Susan Ormrod - Genre et pratiques discursives dans la création d'un nouveau mode culinaire Danielle Chabaud-Rychter - L'industriel et le domestique dans la conception d'appareils électroménagers Anne-Jorunn Berg - Peur, amour et technique: ambigurtés et ambivalences des femmes Jacqueline Coutras, Jean-Louis Lacascade - À propos des technologies domestiques: quand les mères parlent de liberté et les filles d'indépendance Comptes rendus: Knibiehler Yvonne - La révolution maternelle depuis 1945. Femmes, maternité, citoyenneté (Arlette Gautier). Nancy Folbre - De la différence des sexes en économie politique (Anne Bustreel). Nira Yuval-DavisGender & Nation (Hélène Le Doaré). Catherine Bidou Zachariasen - Proust Sociologue (Alain Suied). Evelyne Tardy, Manon Tremblay, Ginette Legault - Maires et mairesses. Les femmes et la politique municipale. (Angelo Soares). Colloque Abstracts Auteurs

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Ce numéro a été réalisé avec le concours du service des Droits des Femmes

Introduction

Danielle Chabaud-Rychter
Les textes présentés dans ce numéro s'inscrivent dans une conception des relations entre les techniques et le genre qui ne considère ni l'un ni l'autre terme comme donnés, mais comme se construisant conjointement au cours des processus d'innovation, de production, de distribution et d'usage des techniques. Les techniques sont sexuées, de diverses manières, au masculin et au féminin, dans les différents lieux où elles circulent et où les acteurs, hommes et femmes, les construisent, les transforment et leur donnent sens. Pas plus que les techniques, le genre et les rapports de genre ne sont fixés, ils sont constamment redéfinis et reconstruits au cours des activités humaines, et les techniques, les activités techniques, les rapports qu'établissent les hommes et les femmes avec les techniques jouent un rôle important dans les constructions et les redéfinitions du genre. Y compris lorsque celles-ci relèvent davantage d'une reproduction que d'une transformation, comme le montrent Susan Ormrod et Anne-Jorunn Berg. Le choix de ne traiter ici que de techniques domestiques est lié au fait que les femmes y ont une place en tant qu'actrices sociales. Quel que soit le segment de la trajectoire des objets techniques auquel on s'intéresse, on a des chances de rencontrer des femmes. Dans le processus d'innovation, elles sont quelquefois présentes comme actrices directes (Cockburn, Ormrod) ou, plus souvent, comme usagères mises en scène dans les tests des appareils ou encore représentées dans les enquêtes du marketing (Cockburn, Ormrod, ChabaudRychter). Dans la production des objets, elles sont là comme ouvrières, dans la distribution, comme vendeuses ou

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démonstratrices (Ormrod). Enfin, dans l'espace domestique, les femmes sont présentes comme usagères des objets techniques (Coutras et Lacascade), ou comme non-usagères déclarées mais néanmoins confrontées aux objets (Berg). Par ailleurs, traiter de techniques domestiques permet également de s'interroger sur les relations entre l'industriel et le domestique, ou entre le privé et le public. Danielle ChabaudRychter analyse la bi-appartenance des objets au monde où ils sont produits et à celui où ils sont utilisés et les conditions de leur déplacement de l'un à l'autre. Cynthia Cockburn fait apparaître la dévalorisation relative de la sphère privée, à laquelle les femmes sont prioritairement assignées, par rapport à la sphère publique, lieu privilégié des activités masculines et notamment de la production des techniques. Jacqueline Coutras et Jean-Louis Lacascade montrent comment deux générations de femmes utilisent, chacune à leur manière, le système des objets techniques domestiques pour élargir leur accès à la sphère publique. Dans la construction mutuelle des techniques et du genre, « les deux processus sont difficiles à distinguer, car ils se déroulent simultanément: il s'agit en fait du même processus lu de différentes façons» (Cockburn, Fürst-Dilic 1994). Les articles de ce numéro mettent en œuvre plusieurs lectures de ce processus et en font ainsi apparaître la complexité. Cynthia Cockburn et Susan Ormrod décrivent un processus de reconfiguration d'un appareil domestique - le four à microondes - par les concepteurs et les distributeurs, qui est en fait un changement de son identité sexuée. Considéré dans un premier temps comme un objet relevant d'une technologie de pointe, il était vendu dans les magasins commercialisant notamment le matériel audiovisuel et autres objets à la technique sophistiquée, s'adressant aux hommes. Son utilité pratique se limitait alors à réchauffer des plats tout prêts, surgelés ou non, ou à faire cuire des aliments sans préparation, le tout avec une grande rapidité. Ce four faisait en quelque sorte disparaître l'activité culinaire, ce qui paraissait convenir à des utilisateurs pressés et masculins. Lorsque, dans un second temps, le producteur a cherché à ouvrir un nouveau marché, celui des femmes cuisinant pour leur famille, il a réintroduit des fonctions culinaires existant dans les fours classiques, tels que des grils, et minimisé la fonction micro-ondes. Quant à la

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distribution, elle a fait passer ces nouveaux fours dans les rayons des appareils ménagers. Danielle Chabaud-Rychter, à propos d'autres appareils électroménagers - des robots de cuisine et des cafetières - se demande si le mode de conception de ces machines, consistant à enfermer les dispositifs de fonctionnement à l'intérieur de boîtiers, hors de portée des usagers et à travailler la surface accessible de façon à la rendre la moins technique possible, est une forme de sexuation des appareils au féminin. L'observation du travail des innovateurs montre que si certains aspects de ce travail ont bien pour objet leur configuration pour des usagères, en revanche, le principe même de la dichotomisation des machines et de l'interdiction de leur maîtrise technique par les usagers apparaît plutôt comme la mise en œuvre d'une théorie cognitive générale concernant la nature de l'usage instrumental, associée au développement des normes, des garanties et des services après-vente qui maintient sous contrôle industrielle fonctionnement des machines domestiques de toutes sortes. La sexuation des objets techniques est donc ici partielle. D'autre part, la sexuation des machines domestique par les innovateurs n'est pas seulement déterminée par la prise en compte de leurs destinataires. Le processus de sexuation est également lié au personnel qui produit les objets, à la manière dont il travaille, à ses intérêts propres. Ainsi, selon Cynthia Cockburn, on peut lire dans les objets du travail domestique et leur fréquente inadéquation aux besoins des femmes, le peu d'intérêt accordé au domestique par les concepteurs, et même son incompréhension. De même, l'inscription dans ces objets de prescriptions d'usage et d'interdictions de manipulations dangereuses traduit-elle un manque de confiance dans les capacités des usagères dont il faut contrôler les actions. Il s'agit là de caractéristiques interprétées comme éléments de la sexuation masculine des objets. A contrario, dans le cas du micro-ondes, le producteur a ajouté au personnel de conception masculin des postes de spécialistes en économie domestique attribués à des femmes, pour assurer la reconfiguration au féminin de l'appareil. En même temps que les innovateurs conçoivent des objets domestiques, ils construisent leurs usagers( ères). Ils en construisent des représentations, informées par les enquêtes du

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marketing et par leur propre expérience pratique, plus ou moins précises, détaillées et adéquates selon les entreprises semble-t-il, puisque Cynthia Cockburn et Susan Orrnrod jugent que le travail fait pour connaître les usagères des microondes est insuffisant, tandis que Danielle Chabaud-Rychter a au contraire pu décrire à partir de son enquête dans une entreprise de petit électroménager, une grande variété de méthodes déployées pour connaître et représenter les usagères (Chabaud-Rychter 1994). Par ailleurs, en configurant les objets techniques, les innovateurs configurent également les usagers(ères). En effet, chaque objet (surtout lorsqu'il s'agit de machines) opère une distribution des activités et des compétences entre lui-même et la personne qui l'utilise. Les « scénarios» d'usage inscrits dans les objets (Akrich 1993) définissent les caractéristiques des usagers. Ces deux modes de construction des usagers sont, ou peuvent être, des voies par lesquelles le genre des usagers est redéfini. Les nouveaux fours à micro-ondes décrits par Susan Ormrod (re)mettent en avant les compétences culinaires des femmes: elles ont à choisir le mode de cuisson combiné pour chaque plat, elles sont censées surveiller la cuisson, mélanger la préparation de temps en temps, etc. Elles sont ainsi redéfinies comme responsables de la nourriture de leur famille. Quelle est la part des usagers dans la construction des techniques et du genre? Les travaux récents des sociologues sur l'usage des techniques (Akrich 1993; Dodier 1995; Pinch, Bijker 1989; Thévenot 1994; Kaufmann 1992, etc.) tendent à leur conférer une capacité importante à interpréter les techniques, infléchir le sens culturel et symbolique qu'ont voulu donner les designers aux objets, substituer leurs propres repères cognitifs et sensoriels à ceux qu'ont inscrit les innovateurs dans les objets. Les objets domestiques sont, selon les auteurs, intégrés dans les modes de vie, domestiqués, utilisés pour construire l'identité de la personne ou comme signe de cette identité. Les rapports possibles aux objets sont multiples et ont des effets symboliques et matériels sur ce que sont les objets. Dans les textes présentés ici, il y a des divergences sur le champ d'action des usagers. Pour Susan Ormrod et Anne-Jorunn Berg les objets techniques sortis de la production et même de la distribution ne sont pas achevés. Les usagers sont partie prenante du processus de construction des

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objets. Pour Cynthia Cockburn, le champ d'action des usagers est extrêmement limité par rapport à celui des innovateurs et des distributeurs. Les usagers, et particulièrement les usagères de techniques domestiques n'ont pas l'initiative et sont « agis» par des techniques définies largement en dehors d'eux plutôt qu'acteurs de leur construction. Deux articles portent spécifiquement sur l'usage d'objets techniques dome:stiques par des femmes: celui d'Anne-Jorunn Berg, et celui de Jacqueline Coutras et Jean-Louis Lacascade. Le premier analyse les rapports complexes et ambigus qu'entretient une femme, Inga, avec les objets techniques de son foyer et fait apparaître la manière dont elle confère une appartenance de genre aux objets et dont elle se sert d'eux pour construire sa propre identité féminine. Elle définit le Minitel comme domaine de son compagnon. Elle refuse de s'en servir en se déclarant techniquement incompétente, tout en culpabilisant de ne pas s'y intéresser alors qu'il passionne son conjoint et qu'elle ne peut lui servir d'interlocutrice. Incidemment, elle laisse entendre qu'il lui est arrivé de se servir du Minitel lorsqu'elle en a eu besoin: elle n'est donc pas si incompétente qu'elle le proclame. Les machines du travail domestique sont bien à elle, en revanche. Elle les connaît bien et a beaucoup de plaisir à s'en servir. Mais ces machineslà ne relèvent pas du domaine de la technique. La féminité n'a rien à faire avec la technique. Pour pouvoir s'identifier comme femme, Inga doit laisser les machines techniques aux hommes et dénier la technicité de celles qu'elle-même utilise. On peut lire dans cette étude de cas àla fois la force des normes et des stéréotypes de genre, et les ambiguïtés et les contradictions qu'ils font naître. Dans le texte de Jacqueline Coutras et Jean-Louis Lacascade c'est le sens qu'ont donné deux générations de femmes bourgeoises et citadines à l'acquisition et à l'usage des objets techniques domestiques qui est étudié. Les mères, jeunes mariées dans les années cinquante et les filles, dans les années quatre-vingt, ont utilisé ces objets (dont la voiture) comme instruments d'émancipation dans le cadre de modes de vie différenciés historiquement. Pour les mères cette émancipation a signifié l'accès à la modernité et une plus grande liberté de circulation et de disposition de leur temps, dans le cadre même de leur rôle de mère-épouse, non remis en

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question. Pour les filles, les techniques domestiques sont un instrument d'indépendance, condition de possibilité du travail professionnel et d'une sociabilité autonome. Le caméscope, utilisé avec maîtrise par les filles, fait le lien entre les deux générations, en tant qu'instrument de la mémoire et de la cohésion familiales. Les techniques domestiques contribuent ici à la construction d'identités de genre à la fois proches et différenciées dans le cadre de contextes socio-historiques donnés. Et le sens donné par les deux générations de femmes à ces techniques est par là même différencié. Il existe des convergences et des divergences entre les recherches féministes sur les techniques qui mettent en œuvre la notion de construction mutuelle, ou conjointe, des techniques et du genre et les théories dites constructivistes de la sociologie des sciences et des techniques, en particulier la théorie de l'acteur-réseau, développée par Michel Callon et Bruno Latour, et le programme SCOT (Social Construction of Technology), proposé par Wiebe Bijker et Trevor Pinch. Des débats entre les représentants de ces sociologies et les sociologues féministes ont eu lieu à plusieurs reprises, notamment au cours de rencontres organisées en 1993, 1994 et 1995 par Ie Centre for Research into Innovation, Culture and Technology (CRICT) de l'université de BruneI en Grande Bretagne, dont sont issues au moins deux publications (Grint, Gill 1995 et Woolgar 1995). « Il devient clair que de nombreux auteurs féministes considèrent qu'elles travaillent en même temps avec et contre ce qu'elles caractérisent comme 'le courant dominant' du constructivisme social. voyant de nombreuses convergences d'intérêts. mais se battant en même temps pour donner une place centrale aux relations de genre dans le programme de recherche de la sociologie des techniques» (Gill, Grint 1995). Trois des auteurs de ce numéro, Cynthia Cockburn, Susan Orrnrod et Anne-Jorunn Berg, se réfèrent explicitement à ces théories et, en quelque sorte, poursuivent le débat. Une critique de fond de la théorie de l'acteur-réseau est partagée par les chercheuses féministes (et d'autres sociologues travaillant sur les techniques) selon laquelle c'est moins une sociologie des techniques qu'une sociologie de l'innovation qui est à l'œuvre dans cette théorie. Ses auteurs travaillent sur la construction de réseaux socio-techniques par

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les innovateurs, acteurs qui ont la capacité de mobiliser des laboratoires, de mettre en œuvre des stratégies « d'intéressement» des êtres, humains et non humains, visant à les «aligner» et à constituer «des chaînes d'associations qui permettent de faire tenir un fait scientifique ou de faire exister un objet technique» (Dodier 1995, p. 29). Cette sociologie de l'innovation ne dit rien sur les usagers, ni sur les acteurs secondaires de l'innovation, ni sur ceux qui sont exclus par les réseaux, ou tout au moins ne dit rien du point de vue de ces acteurs, le point de vue adopté étant celui des innovateurs (Star 1991, Dodier 1995). Cynthia Cockburn reprend cette critique et en ajoute une autre portant sur le parti-pris « performatif» de la théorie de l'acteur réseau: ses auteurs rejettent l'idée d'un structure sociale et de rapports sociaux préexistants à la construction des réseaux, pour montrer comment les acteurs eux-mêmes définissent la structure sociale et quelles stratégies ils déploient pour convaincre d'autres acteurs de la « vérité» de ces définitions. Or, dit Cynthia Cockburn, l'existence de rapports de classe et de genre, c'est-à-dire de rapports de pouvoir historiquement construits et très généralisés, constituent le fondement de l'analyse féministe. Pour Susan Ormrod, la définition performative du social est au contraire en phase avec l'approche féministe de la construction mutuelle des techniques et du genre. « Bien que le genre ne soit pas mis en lumière dans la plupart des études menées dans le cadre de l'approche en termes d'acteur-réseau, celle-ci permet néanmoins de démontrer que la construction des rapports de genre est un élément crucial dans la construction de nouvelles technologies. (Cette approche) nous permet d'étudier comment les rapports de genre sont enrôlées dans les rapports techniques et vice versa: de spécifier la technique et le genre comme des processus sociaux dont les frontières et le contenu sont négociés plutôt que préexistants.» (Ormrod 1995). Son article met en œuvre cette proposition. Anne-Jorunn Berg retient des approches constructivistes une conception non déterministe des techniques. On comprend bien ce qu'elle veut dire par là, si l'on se réfère à l'une des notions centrales développées par Pinch et Bijker: celle de flexibilité interprétative. Elle désigne à la fois la

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flexibilité dans la conception des artefacts (il y a toujours plusieurs conceptions techniques possibles des propriétés que l'on veut conférer à un objet technique), et le fait que « des groupes sociaux différents ont des interprétations radicalement différentes d'un même objet technique» (pinch, Bijker 1989, p. 41). À cette conception est associée une démarche méthodologique privilégiant l'observation de type ethnographique pour saisir les relations des personnes et des machines dans leur contexte local et dans leur variabilité. Le débat entre constructivisme et féminisme, dans lequel les chercheuses française ont relativement peu pris part, gagnerait, pensons-nous, à être développé et à intégrer les approches d'auteurs français moins discutés dans le monde anglo-américain, tels que Thévenot, Dodier, Bessy et Chateauraynaud (1995), et d'autres, dont les recherches sont importantes pour la sociologie des techniques, et donc pour la problématique des relations entre genre et techniques.
Références Akrich Madeleine (1993). « Les objets techniques et leurs utilisateurs ». ln Les objets dans l'action. Raisons pratiques, n° 4 Bessy Christian, Chateauraynaud Francis (1995). Experts et faussaires: Pour une sociologie de la perception. Paris. Métailié. Chabaud-Rychter Danielle (1994). « Women users in the design process of a food robot: Innovation in a French domestic appliance company». In Cockburn Cynthia and Fürst-Dilic Ruza (eds), Bringing Technology Home. Gender and Technology in a Changing Europe. Buckingham, Philadelphia. Open University Press. Cockburn Cynthia and FÜfst-Dilic Ruza (eds) (1994). Introduction to Bringing Technology Home. Gender and Technology in a Changing Europe. Buckingham, Philadelphia. Open University Press. Dodier Nicolas (1995). Les hommes et les machines. Paris. Métailié. Grint Keith, Gill Rosalind (eds) (1995). The Gender-Technology Relation. Contemporary Theory and Research. London. Taylor and Francis. Kaufinann Jean-Claude (1992). La trame conjugale. Analyse du couple par son linge. Paris. Nathan. Onnrod Susan (1995). « Feminist sociology and methodology: Leaky black boxes in gender/technology relations». In Grint Keith, Gill Rosalind (eds).

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Pinch Trevor, Bijker Wiebe (1989). « The social construction of facts and artifacts: Or how the sociology of science and the sociology cf technology might benefit each other ». In Bijker W.E., Hughes T. P., Pinch T. (eds), The Social Construction of Technological Systems. Cambridge, MA, London. MIT Press Star Susan Leigh (1991). « Power, technologies and the phenomenology of conventions: on being allergic to onions. In Law John (ed), A Sociology of Monsters. Essays on Power, Technology and Domination. London, New-York. Routledge. Thévenot Laurent (1994). « Le régime de familiarité. Des choses en personne ». Genèses n° 17. Woolgar Steve (ed) (1995). Numéro spécial « Feminist and Construcivist Perspectives on New Technology». Science, Technology and Human Values Vo120, n° 3.

Les techniques Cendrillon et

domestiques ou les ingénieurs

Cynthia Résumé

Cockburn

réelle, - et ce « on » désigne aussi bien l'ingénieur que le sociologue

On reconnaît rarement aux techniques

domestiques leur importance

-

en partie parce que ce qui est féminin, ce qui relève de la sphère privée est sous-évalué. À partir de travaux féministes récents, cet article analyse l'échec des concepteurs et des fabricants à comprendre et à répondre aux besoins des usagers. Il montre comment, ni en Europe de l'Est, ni en Europe de l'Ouest, on n'a su concevoir des équipements domestiques, dans le cadre de systèmes technologiques appropriés, comme interfaces sensibles entre la maison, la société civile et l'environnement. La sociologie des techniques, nous le montrerons, a aussi négligé les techniques de la vie quotidienne sans voir qu'eUes étaient le point de départ logique d'une politique technologique.

Cet article, qui porte sur les techniques domestiques, nous place d'emblée à l'intérieur d'une série de dichotomies: - public/privé, masculin/féminin, production/reproduction, technique /non technique, dans lesquelles (et je ne serai pas la première à le souligner) les premiers termes sont, pour le sens commun, plus valorisés que ceux qui leur sont opposés... Ils ont entre eux une sorte d'affinité et le statut des uns rehausse celui des autres. Le foyer domestique, solidement ancré dans la sphère privée, est, par excellence, le domaine des femmes, de la féminité, et des sentiments. Cette identification féminine contribue à lui donner un statut subalterne; et celui-ci, à son

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Cynthia Cockburn

tour, fait apparaître la maison comme un lieu relativement non technique et les équipements qu'elle contient sans intérêt sur le plan de la technologie. Le foyer est une unité socio-matérielle composée d'au moins quatre éléments. D'abord, un bâtiment, généralement un appartement ou une maison. En second lieu: des gens, membres d'une maisonnée, liés de diverses manières - par le sang, le mariage, un emploi, etc.En troisième lieu: des activités, incluant par définition la nourriture et le repos, mais aussi bien d'autres choses, depuis la mise au monde des enfants jusqu'à la toilette des morts. Enfin, des équipements: textiles, ustensiles de cuisine, chaînes stéréo, chauffage central. Bien qu'une maison soit avant tout un «chez soi », elle peut aussi abriter des activités génératrices de revenus, y compris des emplois salariés. Ces quatre éléments sont, ou peuvent être, techniques au sens strict du terme: ils ont à voir avec le faire, le fabriquer et le produire. C'est le cas, même si l'instrument utilisé n'est pas très sophistiqué comme une cuillère en bois ou une savonnette. Les techniques domestiques, semblables en cela à toutes les autres, comprennent des savoirs et des savoir-faire populaires; ce sont des artefacts qui prennent la forme d'outils, de machines et de matériaux et supposent un processus ou une activité (MacKenzie, Wajcman 1985). Toutes ces caractéristiques se retrouvent dans les techniques qui jouent un rôle important dans la sphère domestique, pour préparer et cuisiner les aliments, pour le lavage et le nettoyage; mais aussi les techniques d'entretien de la santé physique et mentale de soi et des autres ou les techniques du repos et du sommeil; les techniques de réparation et d'entretien matériels; celles du jardinage et de la culture; les techniques de la communication et celles du divertissement, du sport et du loisir. Entre 1988 et 1992, nous avons élaboré à plusieurs un projet de recherche portant sur huit pays européens. Il s'agissait d'analyser les relations entre les transformations des techniques domestiques et celles des rapports de genre (Cockburn, Fürst-Dilic 1994). Cette recherche a dévoilé un processus de configuration mutuelle. Le rapport d'inégalité existant entre les femmes et les hommes, le féminin et le masculin, a des effets sur la forme que prennent les

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