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Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale

De
434 pages
Les discours de genre, de race et de classe organisent la nouvelle division internationale du travail, où le travail reproductif aussi se globalise. Ce numéro s'intéresse à ces processus, d'un point de vue théorique, mais aussi à partir d'analyses sur les transformations dans les vies des personnes migrantes, sur leurs points de vue, leurs souffrances et leurs luttes, leurs capacités d'action et leur créativité. Il s'attache à montrer les liens entre les foyers et le ou la travailleuse migrante, et montre comment s'articulent les foyers transnationaux au système capitaliste global.
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CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_COUV_NEW_couvCGD5 09/09/13 21:51 Page1
Les études féministes ont souligné l’importance d’étudier le travail aupara- Genre, vant invisible des femmes, productif et reproductif, et la nouvelle division du
travail productif et reproductif dans la mondialisation du capitalisme.
L’analyse du capitalisme mondialisé dans une perspective décoloniale per- migrations et globalisationmet de comprendre qu’il n’est pas seulement un système économique ni
uniquement un système culturel mais un réseau global de pouvoir intégré
par des processus économiques, politiques et culturels qui constituent un de la reproduction sociale
ensemble. Partout on observe un système, social, économique, culturel,
moral d’organisation de la reproduction sociale, y compris le care, entendu
comme échange économico-affectif, qui implique des biens et des services
liés à l’économie capitaliste. Dans le nouvel ordre économique global, que
l’on pourrait toujours qualifier de colonial, caractérisé par la nouvelle divi-
sion internationale du travail, l’articulation entre rapports sociaux dans
l’économie domestique et capitaliste prend de nouvelles formes. Mais le sys-
tème repose toujours sur l’organisation de l’ensemble des activités et des
rapports indispensables à la reproduction sociale, par-delà les frontières,
dans des réseaux et foyers transnationaux, en s’appuyant sur des discours de
genre et de race, voire de classe. Dans ce système, les femmes migrantes sont
particulièrement présentes. Elles constituent un maillon essentiel du sys-
tème de protection sociale aux Nords, y contribuent à la production de
richesses, tout en assurant l’organisation de la reproduction sociale aux
Suds, dans les foyers de leurs pays d’origine.
Les Cahiers genre et développement constituent une collection d’ou-
vrages portant chacun sur une problématique spécifique. Ils sont un recueil
de documents de référence et d’articles sur le concept de genre et l’analyse
des problèmes de développement qu’il permet. Ils visent à mieux faire
connaître l’outil d’analyse qu’est le genre, à croiser les théories féministes,
dans toute leur diversité, avec les théories du développement. Ils ne consti-
tuent pas un manuel mais proposent un choix de documents, accessibles et
en langue française, dans le champ des études genre et développement.
Dirigé par
Direction scientifique Christine Verschuur et Christine Catarino Christine Verschuur
Christine Verschuur est anthropologue, chargée d’enseignement et de et Christine Catarino
recherche à l’Institut de hautes études internationales et de développe-
ment. Elle est responsable du Pôle genre et développement de l’IHEID, sou-
tenu par la coopération suisse. Elle dirige la collection les Cahiers genre et
développement, qui paraissent depuis 2000 chez L’Harmattan, avec l’assis-
tance d’Emmanuelle Chauvet.
Christine Catarino est sociologue, chercheure contractuelle et membre asso-
ciée à l’Institut des Sciences sociales du Politique (ISP – Université Paris Ouest
Nanterre La Défense). Ses champs de recherche incluent les questions de
genre, l’intersectionnalité des rapports sociaux ainsi que les migrations
internationales.
Cahiers
genre et développement
on 9 2013
ISBN : 978-2-343-01430-2
40 €
Dirigé par
Genre, migrations et globalisation
Christine Verschuur
de la reproduction sociale
et Christine CatarinoCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page1
Titre article
1
Genre, migrations et globalisation
de la reproduction socialeCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page2
oTitre Cahier Genre et développement n 6
Cahiers
genre et développement
2CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page3
Titre article
3
Genre, migrations et globalisation
de la reproduction sociale
Dirigé par Christine Verschuur
et Christine Catarino
Cahiers genre et développement
on 9 • 2013
Editions L’HarmattanCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page4
oTitre Cahier Genre et développement n 6
Cahiers
genre et développement
Responsable de la publication
Christine Verschuur, Institut de hautes études internationales et du développement
Assistante de coordination
Emmanuelle Chauvet, Institut de hautes études internationales et du développement
Traductions et relecture
Aurélie Cailleaud • Christine Catarino • Emmanuelle Chauvet •
Laetitia Houlmann • Saskia Velásquez
Mise en pages
Atelier Françoise Ujhazi, Genève
4
Couverture
Tapisserie en sisal, artisanat populaire du Nicaragua
Financement
• Direction du développement et de la coopération suisse (DDC)
• Institut de hautes études internationales et du développement
Collaboration
• Espace Femmes International (EFI) : 2 rue de la Tannerie, 1227 Carouge (Suisse)
Contact

20, rue Rothschild; Case postale 136
1211 Genève 21 (Suisse)
http://graduateinstitute.ch
http://graduateinstitute.ch/genre
© L’Harmattan, 2013
ISBN
($1CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page5
Titre article
Sommaire
Présentation et introduction
5
Présentation des Cahiers genre et développement
Christine Verschuur 11
Genre et migrations : la globalisation de la reproduction sociale et les foyers
transnationaux
Christine Verschuur et Christine Catarino 15
1. Reproduction sociale et travail de care dans les espaces
transnationaux: rapports de genre, classe, race
Reproduction sociale et care comme échange économico-affectif.
L’articulation des rapports sociaux dans l’économie domestique
et globalisée
Christine Verschuur 23
Karl Marx : en quoi peut-il contribuer à comprendre le genre ?
La grande absence des questions de reproduction
Nancy Holmstrom 39
Sans feux ni lieux… Femmes, greniers et capitaux
Claude Meillassoux 53
« Race » et colonialité du pouvoir
Aníbal Quijano 67
Altérités épistémiques et redéfinition du capitalisme global
Ramón Grosfoguel 75
Qu’est-ce que le social care? Une revue de questions
Claude Martin 85CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page6
Genre, mouvements populaires urbains et environnement
Défamilialisation et politiques de care dans les États sociaux européens
Laura Merla et Florence Degavre 105
Précarisation du travail, crise de la reproduction sociale et migration
féminine : les Équatoriennes en Espagne et aux États-Unis
Gioconda Herrera 117
Familles et foyers transnationaux, une perspective de genre
Herminia Gonzálvez Torralba 131
6
2. Migration et développement,
envois de fonds et foyers transnationaux
Envois de fonds et développement : les mérites d’une approche pluraliste
Alessandro Monsutti 151
Envois de fonds des migrant-es, développement et genre
Ninna Nyberg Sørensen 163
Bien-être économique des familles transnationales salvadoriennes :
l’influence du genre sur les pratiques d’envois de fonds
Leisy Abrego 177
Argent et/ou amour : envois de fonds, accumulation d’actifs
et mobilité sociale des familles de migrant-es équatorien-nes
Laura Oso Casas 195
Stratégies familiales, projets migratoires et mobilité sociale : les envois
de fonds comme vecteurs de reproduction sociale et d’autonomisation
Isabel Yépez del Castillo et Laura Merla 205
3. Colonialité du pouvoir et stratégies
des personnes migrantes
Made in China : dagongmei, les ouvrières migrantes chinoises
Pun Ngai 217
Cent ans de sollicitude en France.
Domesticité, reproduction sociale, migration et histoire coloniale
Nasima Moujoud et Jules Falquet 229CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page7
Titre article
Travail des femmes, travail des filles à Abidjan. Nouvelles figures
de travailleuses migrantes au cœur de la globalisation
Mélanie Jacquemin 247
Des hommes et des moustaches… Le combat pour la masculinité :
travailleurs domestiques masculins, genre et migration en Italie
ede la fin du XIX siècle à nos jours
Raffaella Sarti 259
L’Italie n’est pas un bon endroit pour les hommes : réseaux transnationaux,
mariage et masculinité chez les migrants malayali 7
Ester Gallo 267
Migrations et changement culturel : argent, « caste »,
genre et statut social chez les tresseuses sénégalaises aux États-Unis
Cheikh Anta Babou 283
4. Arrangements économico-sexuels,
dons ou marchandisation de la reproduction
La sexualité comme ressource migratoire. Les Chinoises du Nord à Paris
Florence Lévy et Marylène Lieber 303
Les mariages avec des étrangères en Asie de l’Est :
trafic de femmes ou migration choisie ?
Danièle Bélanger 319
Devenir une First World Woman:
stratégies migratoires et migrations par le mariage
Gwenola Ricordeau 327
La face cachée des adoptions internationales et les droits des mères
au Vietnam
Pien Bos et Fenneke Reysoo 333
La gestation pour autrui transnationale à des fins commerciales en Inde :
des dons pour la solidarité mondiale entre les femmes ?
Amrita Pande 349CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page8
5. Luttes et politiques
« Dix-neuf ans de lutte pour la loi, onze au Parlement » :
les revendications des travailleuses domestiques salariées
en Bolivie pendant la période néolibérale
Marta Cabezas Fernández 369
Syndicalisation et activisme transnational des travailleuses domestiques
en Afrique du Sud, Trinidad, Malaisie et Singapour
8 Naila Kabeer 383
Mobilisation des travailleuses domestiques migrantes :
de la cuisine à l’Organisation internationale du travail
Helen Schwenken 401
Les enjeux féminins de la migration masculine.
Le Collectif des femmes pour la lutte contre l’immigration
clandestine de Thiaroye-sur-Mer
Emmanuelle Bouilly 409
Travail domestique, du care, du sexe et migrations dans le contexte
de la restructuration néo-libérale : de la politisation du travail reproductif
Camille Barbagallo et Silvia Federici 421
Liste des encadrés
Le processus migratoire favorise d’importants transferts de ressources
économiques au titre de la formation scolaire et de la reproduction sociale
de la force de travail
Raúl Delgado Wise, Humberto Márquez Covarrubias,
Héctor Rodríguez Ramírez 33
Les migrant-es contribuent au financement des systèmes fiscaux et de sécurité
sociale de leur pays d’accueil, malgré leur exclusion sociale
et une citoyenneté précaire
Raúl Delgado Wise, Humberto Márquez Covarrubias,
Héctor Rodríguez Ramírez 37
La contribution des femmes à l’économie et à la protection sociale
dans le cadre du travail non rémunéré. Visibilité et comptabilisation
dans les comptes nationaux
Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes 49CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page9
Le travailleur migrant mozambicain dans les mines d’Afrique du Sud
Ruth First 63
La haine de la gratuité
Alain Caillé et Philippe Chanial 89
Celle qui donne tout ?
Jacques T. Godbout 103
En Allemagne, on délocalise aussi les vieux
Laurent Mouloud 109
9
Les transferts monétaires des migrants comparés aux autres flux
de ressources
Banque mondiale 161
Envois de fonds, diasporas et entreprenariat
Carlota Ramí ́rez, Mar García Domí ́nguez et
Julia Míguez Morais 172
Philanthropie de la diaspora en Italie
Charito Basa 175
De l’usage productif ou improductif des envois de fonds
Carlota Ramí ́rez, Mar García Domí ́nguez et
Julia Míguez Morais 204
Cris, rêves et transgressions dans le lieu de travail
Pun Ngai 227
Les femmes indigènes et noires surreprésentées parmi
les travailleuses domestiques en Amérique latine
Commission économique pour l’Amérique latine
et les Caraïbes 235
Les migrations régionales de femmes en Amérique:
une majorité dans le travail domestique
et les Caraïbes 238
Les commerçantes maliennes du chemin de fer Dakar-Bamako
Agnès Lambert 298
Les travailleurs migrants en Asie de l’Est:
une main-d’œuvre temporaire étrangère avec peu de droits
Danièle Bélanger 325CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page10
Femmes péruviennes travaillant dans les foyers chiliens:
un défi en matière de droit du travail et de répartition des tâches
Commission économique pour l’Amérique latine
et les Caraïbes 374
Estimations mondiales et régionales concernant les travailleuses
et travailleurs domestiques
Organisation Internationale du Travail 394
Estimations mondiales et régionales du nombre de travailleurs domestiques
en 2010, par sexe
Orravail 39810
Le réseau international des travailleuses domestiques
Réseau international des travailleuses domestiques 408
Des façons de «donner en retour» parmi les migrantes au Royaume-Uni
Cigdem Esin et Aygen Kurt 419CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page11
Présentation des Cahiers
genre et développement
11*Christine Verschuur
ous publions ici le neuvième volume de la collection
Cahiers genre et développement, lancée depuis l’annéeN
2000. Chacun de ces volumes est constitué de recueils de
documents de référence et d’articles originaux relatifs au concept de genre et
à l’analyse des problèmes de développement qu’il permet, sur une théma-
tique particulière. La collection ne constitue pas un «manuel» mais propose,
de manière accessible et en langue française, un choix de documents concer-
nant les inégalités de genre dans le développement: articles théoriques,
analyses sectorielles, études de cas, avec de nombreuses références biblio-
graphiques, à la fin de chaque document. Ce matériel se compose de contri-
butions inédites d’auteur-es du Sud et du Nord, de traductions, d’extraits
d’ouvrages ou d’articles. Ils sont destinés à des chercheur-es ou étudiant-es,
des institutions de recherche et de développement, à des responsables ou
à des chargé-es de programmes dans des ONG ou des organismes de coopé-
ration.
Les Cahiers genre et développement contribuent ainsi à mieux faire connaî-
tre la diversité des approches, idées et pratiques féministes en lien avec la
problématique du développement. Un riche champ d’étude en genre et déve-
loppement s’est constitué depuis une cinquantaine d’années, qui contribue
de manière incontestable aux analyses critiques du développement, tant au
niveau des théories que des pratiques.
Le premier numéro des Cahiers genre et développement fournit des éléments
pour mieux comprendre le concept de genre en tant qu’outil d’analyse. Les
numéros 2 et 3 portent sur l’économie, constituant un ensemble. Le numéro 2
présente un premier éclairage des rapports sociaux entre hommes et femmes,
de leurs transformations, et de l’ensemble des situations dans lesquelles lesCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page12
Cahiers
genre et développement
femmes sont insérées économiquement. Il expose également les principales
notions qui informent structurellement ces situations, comme celle de la divi-
sion sexuelle du travail, de l’articulation entre les rapports de production de
type domestique et les rapports de production de type capitaliste. Le numéro
3 poursuit cette analyse économique, en se penchant particulièrement sur
l’accélération du mouvement de mondialisation économique néolibérale,
l’accroissement des inégalités et des écarts entre la pauvreté pour les un-es et
la prospérité pour les autres. Le numéro 4 présente les réflexions sur les
pouvoirs, les processus d’empowerment, les transformations des rapports et
des identités de genre, les processus d’organisation autour de la prise de
conscience et la défense des droits. Il aborde les mouvements et organisations12
de base et féministes qui cherchent à promouvoir des changements vers une
plus grande justice sociale et des rapports plus équitables entre hommes et
femmes. Dans le numéro 5, ces questions sont abordées dans le contexte de
la division internationale du travail et des migrations. La perspective de genre
permet non seulement de rendre les femmes visibles parmi les migrants, mais
aussi de comprendre comment elles s’inscrivent dans la nouvelle division
internationale du travail, de souligner les discriminations particulières qui les
affectent ainsi que leurs capacités d’action. Le numéro 6 s’intéresse à com-
prendre comment les femmes, selon leurs appartenances de classe et de race,
interviennent dans les associations et mouvements populaires, environnemen-
taux et urbains. Le numéro 7 s’attache à souligner la diversité et la richesse
edes mouvements de femmes de par le monde, depuis la fin du XIX siècle,
qui se sont organisés et mobilisés autour d’enjeux variés. L’ouvrage montre
aussi comment les apports des féministes et des mouvements de femmes de
tous pays ont contribué à la construction de la pensée féministe. Il indique
comment la réflexion abordée depuis des années par les études de genre sur
l’intersectionnalité des catégories de genre, classe, race, caste, a nourri et,
d’une certaine manière, précédé le champ des études postcoloniales. Le
numéro 8 porte sur le développement rural et les changements agraires. Les
études critiques du développement agricole et rural ont certes analysé les pro-
cessus d’appauvrissement des paysannes et des paysans et les politiques
ayant mené aux dépendances alimentaires, mais sans prendre en compte les
rapports sociaux de genre. Cet ouvrage aborde plusieurs champs de
réflexion: les silences dans l’économie politique des changements agraires en
raison de l’absence de prise en compte du genre, entendu comme outil d’ana-
lyse; la libéralisation agricole et l’articulation du travail reproductif et pro-
ductif au sein des divers systèmes de production agricoles; les logiques
d’action des paysannes et les rapports de pouvoir entre hommes et femmes
dans les systèmes de production vivrière, ainsi que les transformations du tra-
vail en milieu rural; le champ de recherche autour de la question de l’accès
des femmes à la terre; les luttes des paysannes et les enjeux liés au droit à
l’alimentation. CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page13
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
Le numéro 9 que nous publions ici porte sur la globalisation de la reproduc-
tion sociale. Les discours de genre, de race et de classe organisent la nouvelle
division internationale du travail, où le travail reproductif aussi se globalise.
Ce numéro s’intéresse à ces processus, d’un point de vue théorique, mais
aussi à partir d’analyses sur les transformations dans les vies des personnes
migrantes, sur leurs points de vue, leurs souffrances et leurs luttes, leurs
capacités d’action et leur créativité. Il s’attache à montrer les liens entre les
foyers et le ou la travailleuse migrante, et montre comment s’articulent les
foyers transnationaux au système capitaliste global. Il souligne l’importance
de considérer le travail de reproduction sociale et les rapports sociaux dans le
cadre desquels il est réalisé, dans des réseaux transnationaux, pour compren- 13
dre le développement et la prospérité du capitalisme global.
Les Cahiers genre et développement constituent un espace pour mieux faire
connaître l’outil d’analyse qu’est le genre, où se croisent les théories fémi-
nistes, dans toute leur diversité, avec les études du développement. Un
espace où s’expriment et sont rapportés les expériences concrètes des fem-
mes, de différentes appartenances et origines culturelles, et les savoirs qui
sont élaborés par et avec elles. Nous poursuivons dans chacun des Cahiers
nos efforts afin de mieux rendre compte des multiples apports des cher-
cheur-es, mouvements féministes et organisations de femmes, en particulier
des Suds, dont les théories féministes sont redevables.
Les Cahiers genre et développement ont pour objectif de contribuer à ce que
la perspective de genre soit incorporée dans les recherches, formations, pro-
grammes et projets. Ils favorisent les échanges sur les expériences et la
circulation des résultats des recherches, de plus en plus nombreuses, entre-
prises avec cet outil d’analyse. Cela devrait permettre aux personnes de
mondes académiques, professionnels et culturels variés de contribuer à la
conceptualisation et aux débats critiques sur cette problématique, et de pen-
ser aux liens entre engagements féministes et contre les inégalités sociales
d’une part, et engagements professionnels, définition et mise en œuvre de
politiques et programmes, d’autre part.
Pour accompagner ces efforts, un Pôle genre et développement s’est mis en
place depuis 2003 au sein de l’IHEID (Institut de hautes études internatio-
nales et du développement), à Genève, avec le soutien de la Direction du
développement et de la coopération suisse (DDC). Le Pôle genre et déve-
loppement a pour objectif de renforcer, de promouvoir et d’intégrer des
initiatives de réflexion, de recherche, de formation et d’échanges dans le
domaine du genre au sein des études du développement. Il cherche à encou-
rager la prise en compte de cette perspective dans les politiques et program-
mes de développement. Reconnaissant la pertinence de ce champ de savoirCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page14
Cahiers
genre et développement
interdisciplinaire en genre, un Programme genre, globalisation et change-
ments a été créé au sein de l’IHEID en 2011, qui prolonge et étend les acti-
vités du Pôle genre et développement. Sur le site Internet http://
graduateinstitute.ch/genre peuvent être trouvées des informations sur les
activités de l’équipe d’enseignantes et chercheures de ce programme, qui
comprennent des projets de recherche, des colloques internationaux, des
publications, des formations par e-learning, une école doctorale en études
genre, l’accueil de chercheur-es associé-es. Les enseignements en genre ont
été renforcés, un important fonds documentaire au sein de la bibliothèque
de l’IHEID a été constitué et des réseaux ont été tissés avec des institutions
en Suisse, en Europe, et dans des pays du Sud. 14
Inclure une perspective de genre donne des outils pour infléchir l’orientation
des paradigmes de développement actuels, en particulier dans le contexte de
la mondialisation, en y incluant les critiques et les revendications de plu-
sieurs décennies de luttes et d’études féministes, aux Suds comme aux
Nords. Les transformations des rapports de genre impliquent de profonds
changements, pour aller vers une société plus juste et équitable.
Christine Verschuur
Genève, 2013CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page15
Genre et migrations:
la globalisation de la reproduction
sociale et les foyers transnationaux
15
* **Christine Verschuur et Christine Catarino
et ouvrage se penche sur la globalisation du travail de reproduc-
tion sociale et des rapports sociaux dans le cadre desquels il seC
réalise. Il montre comment le système capitaliste globalisé orga-
nise l’extorsion de ce travail à l’échelle transnationale. Le développement du
système capitaliste nécessite que la reproduction sociale soit organisée de la
manière la plus «économique» possible. Les études féministes avaient déjà
souligné l’importance d’analyser le travail auparavant invisible des femmes,
productif et reproductif, gratuit ou à bas coût, ainsi que la nouvelle division
internationale de ce travail pour saisir l’expansion capitaliste (Benería 1982;
Federici 2002). Dans le nouvel ordre économique global, que l’on pourrait
qualifier de colonial (Federici 2002; Quijano 2007), caractérisé par la nou-
velle division internationale du travail, l’articulation entre économie domes-
tique et capitaliste prend de nouvelles formes. Mais cet ordre repose
toujours sur l’organisation de l’ensemble des activités et des rapports
indispensables à la reproduction sociale, par-delà les frontières, dans des
réseaux et foyers transnationaux. L’analyse du capitalisme globalisé dans
une perspective décoloniale considère que celui-ci s’appuie sur des discours
et des exploitations de genre, de classe et de race qui organisent la nouvelle
division internationale du travail (Castro-Gómez et Grosfoguel 2007). La
perspective décoloniale est importante pour comprendre que le capitalisme
* Anthropologue, Institut de hautes études internationales et du développement, Genève, Suisse
** Sociologue, membre associée à l’Institut des Sciences sociales du Politique - Université Paris Ouest
Nanterre la Défense
Verschuur, C. et C. Catarino. 2013. Genre et migrations : la globalisation de la reproduction sociale et les
foyers transnationaux. In Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale. Cahiers genre et
développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 15-19. Paris: L’Harmattan.CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page16
Cahiers
genre et développement
n’est pas seulement un système économique ni un système culturel mais un
réseau global de pouvoir intégré par des processus économiques, politiques
et culturels qui constituent un ensemble (Verschuur et Destremau 2012).
C’est dans cette perspective que l’ouvrage s’est saisi des questions de repro-
duction qui englobent ici à la fois la reproduction de la force de travail,
l’économie de l’entretien et des soins aux personnes ainsi que l’organisation
sociale de la reproduction même des êtres humains et de la filiation (procréa-
tion, adoption…). Partout on observe un système, social, économique, cultu-
rel, moral d’organisation de la reproduction sociale, y compris le care,
entendu comme échange économico-affectif, qui implique des biens et des16
services liés à l’économie capitaliste. Dans ce système, les femmes migran-
tes sont particulièrement présentes. Elles constituent notamment un maillon
essentiel du système de protection sociale aux Nords, y contribuent à la pro-
duction de richesses, tout en assurant l’organisation de la reproduction
sociale aux Suds, dans les foyers de leurs pays d’origine.
Le numéro propose une sélection de textes, des articles théoriques et des
études de cas, des données concrètes et des analyses, éclairant ces réalités
dans des contextes différents. Ces textes permettent de transmettre des
points de vue de femmes et d’hommes en migration, dans leur dynamique
transnationale. Des changements dans leurs vies, dans la constitution des
masculinités et des féminités, dans les rapports de pouvoir entre hommes et
femmes, peuvent être observés. La créativité et les ruses, le déploiement
d’énergie et la combativité, les marges de manœuvre et les opportunités,
mais aussi le renforcement de la subordination des femmes, les souffrances
et les transgressions des normes, apparaissent dans les textes présentés.
Les crises de reproduction sociale aux Nords comme aux Suds entraînent
des pratiques migratoires d’hommes et de femmes qui témoignent d’une
grande diversité d’initiatives. Si, malgré leurs qualifications, nombre de per-
sonnes migrantes sont poussées à s’insérer dans les niches de travail dévalo-
risées constituées par le travail domestique ou de care, d’autres s’engagent
dans des activités entrepreneuriales novatrices, ou encore occupent des
emplois dans des secteurs non conformes aux normes dans leur société
d’origine. Dans tous les cas, on observe des stratégies d’adaptation et de
résistance à de nouvelles conditions de travail et de vie dans les pays ou
régions d’accueil, des transgressions de normes pour affronter les change-
ments, ou des pratiques de re-signification et de (re)valorisation. Ainsi en
est-il de l’affirmation de respectabilité face à des masculinités mises à mal
dans le cadre des emplois de service domestique et de care. Les contextes
critiques de réorganisation globale de la reproduction sociale peuvent don-
ner lieu à des alternatives communautaires face à la déficience des États etCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page17
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
du capitalisme (l’économie sociale et solidaire, des projets de solidarité
mutuelle). Ils peuvent également susciter des résistances incarnées par des
luttes aux formes et finalités nouvelles, que l’on pourrait définir comme des
formes de réinvention culturelle du politique (Verschuur 2009), ou enfin
donner lieu à des formes plus conventionnelles ou hybrides de mobilisation
collective pour réclamer des droits, comme par exemple autour des législa-
tions nationales et de la convention de l’Organisation internationale du tra-
vail (OIT) sur les droits des travailleurs domestiques adoptée en 2010.
Par ailleurs, il est crucial de rendre compte de l’importance que prennent les
nouvelles formes d’échange transnationales qui se constituent afin de conti- 17
nuer à assurer la reproduction à distance des foyers dans les pays d’origine.
Les réflexions autour de la constitution des foyers transnationaux illustrent
de manière saisissante la question de la globalisation de la reproduction
sociale. Les femmes migrantes sont instrumentalisées comme garantes de la
reproduction et de l’entretien des foyers transnationaux, à travers les envois
de fonds. Ceux-ci représentent des sommes considérables qui, contrairement
à nombre d’idées reçues, contribuent surtout aux frais de reproduction
sociale des familles dans le pays d’origine (frais de santé, d’éducation, d’ali-
mentation, de logement, électroménager,…). Contrairement à ce que suppo-
sent parfois des institutions de coopération internationale, ils ne sont que
très marginalement investis dans des activités dites «productives» entrepri-
ses par les familles recevant ces transferts, mais rentrent plutôt dans la
sphère de circulation du capitalisme global, notamment par l’importation
des biens consommés localement. Cela illustre l’articulation entre la repro-
duction sociale dans les foyers transnationaux et la production dans le sys-
tème global.
Le terme d’envois de fonds (remesas en espagnol, remittances en anglais)
ou parfois celui de remises a été retenu dans les textes originaux et les tra-
ductions de cet ouvrage pour désigner les transferts effectués entre les per-
sonnes migrantes et les membres des familles restées au pays. Ce terme se
rapporte aux transferts monétaires entre pays d’accueil et pays d’origine
mais, dans certains contextes, il englobe aussi les biens et services qui cir-
culent entre les membres de la famille, par-delà les frontières, dans les deux
sens. Pour certain-es auteur-es, il peut également comprendre la circulation
des normes et idées. Compte tenu de l’attention particulière donnée par
les institutions internationales ou bancaires aux montants considérables
d’argent concernés, nous avons retenu ce terme plus restrictif des envois de
fonds tout en lui conférant une acception pus large : la circulation de l’ar-
gent mais également de biens et services sociaux et symboliques par-delà
les frontières.CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page18
Cahiers
genre et développement
L’imbrication des dimensions économiques et affectives s’inscrit dans la
réorganisation globale de la reproduction sociale. L’absence des mères
migrantes, considérée par la société et parfois intériorisée par elles-mêmes
comme une défaillance face aux normes sexuées, peut se traduire par une
marchandisation des affects et de l’amour sous la forme de cadeaux envoyés
aux enfants restés au pays d’origine. Le recours à la sexualité comme res-
source migratoire, la gestation pour autrui, ou les pratiques d’adoption inter-
nationale, qui permettent de déléguer à autrui la reproduction biologique,
sont assimilées par certaines personnes à une marchandisation des corps tan-
dis que d’autres y voient des expressions de la capacité d’action des person-
nes dans un contexte de crise.18
Qu’ils parlent des activités de tressage des migrantes sénégalaises aux États-
Unis ou de la gestation d’enfant pour autrui en Inde, des mariages des
Philippines comme stratégie migratoire ou du travail domestique des
migrantes en France, des envois de fonds des Salvadoriennes ou des condi-
tions de travail des ouvrières migrantes dagongmei en Chine, tous les textes
illustrent combien la reproduction sociale est un élément central du système
capitaliste. Ils montrent comment ces activités s’insèrent dans le système
global, comment les rapports sociaux domestiques s’articulent aux rapports
sociaux capitalistes (Meillassoux 1975) et comment s’interpénètrent les
dimensions économiques et affectives.
La question centrale pour comprendre la persistance des inégalités sociales
reste celle de l’articulation des rapports sociaux de type domestique et capi-
taliste, aux Nords et aux Suds, dans le contexte de la nouvelle division inter-
nationale du travail, qui prend de nouvelles dimensions avec la constitution
de foyers transnationaux. Les discours et rapports inégaux de genre, de
classe et de race, permettent de maintenir ce lien organique inégal. Ce
système d’organisation de la reproduction sociale constitue la base de la
prospérité du capitalisme global.
Références bibliographiques
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societies. New York: Praeger.
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sidad epistémica más allá del capitalismo global. Bogotá: Iesco-Pensar-Siglo del Hom-
bre Editores.
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Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
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Histoire et récits des mouvements de femmes et des féminismes aux Suds. Revue Tiers
Monde. n° 209: 7-18.
19 CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page21
1
Reproduction sociale et travail de care
dans les espaces transnationaux :
rapports de genre, classe, race CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page23
Titre article
Reproduction sociale et care comme
échange économico-affectif.
L’articulation des rapports sociaux
23dans l’économie domestique
et globalisée
*1Christine Verschuur
our comprendre la mondialisation du capitalisme, les études
féministes ont souligné l’importance d’analyser le travail aupa-P
ravant invisible des femmes, productif et reproductif, et la nou-
velle division du travail (Benería 1982; Federici 2002). L’analyse du
capitalisme globalisé dans une perspective décoloniale considère que celui-
ci s’appuie sur des discours de genre et de race qui organisent la nouvelle
division internationale du travail (Castro-Gomez et Grosfoguel 2007). Cette
perspective décoloniale est importante pour comprendre que le capitalisme
n’est pas seulement un système économique ni culturel mais un réseau glo-
bal de pouvoir intégré par des processus économiques, politiques et culturels
qui constituent un ensemble (Castro-Gomez et Grosfoguel 2007).
C’est dans cette perspective que je me pencherai sur la globalisation du tra-
vail de reproduction sociale. L’ensemble des activités et des rapports
indispensables à la reproduction sociale ont été conceptualisés dans les étu-
* Anthropologue, Institut de hautes études internationales et du développement, Genève, Suisse
1 Cet article reprend certains éléments de Verschuur (2013).
Verschuur, C. 2013. Reproduction sociale et care comme échange économico-affectif. L’articulation des
rapports sociaux dans l’économie domestique et globalisée. In Genre, migrations et globalisation de la
reproduction sociale. Cahiers genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 23-36.
Paris: L’Harmattan.CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page24
Cahiers
genre et développement
des féministes qui ont également relevé la place des migrantes racisées dans
la nouvelle économie globalisée et la constitution de foyers transnationaux.
J’aborderai dans ce contexte les débats théoriques sur la reproduction
sociale et le care, que je définirai comme un échange économico-affectif,
par analogie avec le concept d’échange économico-sexuel de Paola Tabet
(1987; 2004).
Il ne s’agira pas seulement de se pencher sur les activités de reproduction
sociale – qui incluent les activités de care mais ne se limitent pas à cela –,
mais surtout d’éclairer les rapports sociaux dans le cadre desquels elles se
réalisent. Je voudrais montrer comment le système s’efforce de préserver24
plutôt que détruire les rapports sociaux de type domestique en les articulant
avec les rapports sociaux capitalistes. Cette articulation a pris de nouvelles
dimensions avec la mondialisation et la constitution de foyers transnatio-
naux. Les inégalités – de genre, de race, de classe – sont au cœur de cette
articulation, elles sont centrales pour l’analyse critique du discours sur le
«développement», traversent les inégalités Nord/Sud et sont constitutives
de la colonialité du pouvoir du système capitaliste global.
Pour certains, les activités et relations nécessaires à la reproduction sociale
réalisées dans la sphère domestique ne sont qu’un résidu de la société tradi-
tionnelle; pour d’autres elles représentent un idéal romantique selon lequel
certaines activités et relations supposées «gratuites» devraient rester en
dehors de la sphère marchande. Le concept de care, en faisant ressortir la
dimension affective de certaines des activités de reproduction sociale, illus-
tre la complexité de l’échange qu’il recouvre, et le brouillage des frontières
entre l’économique et l’affectif.
Les économistes féministes ont depuis longtemps critiqué les postulats des
disciplines économiques ou qui ne reconnaissent pas la valeur économique
du travail domestique (Benería 1982; Folbre 1998), tout comme l’ont fait
les sociologues, anthropologues, historiennes ou les mouvements féministes.
Considérer que les activités menées au sein de l’unité domestique étaient ou
sont «gratuites» signifie naturaliser la division sexuelle du travail et oublier
que cette catégorie d’analyse traduit une relation de pouvoir. Pourtant, la
dimension immatérielle des activités et relations de reproduction sociale
mérite d’être relevée comme faisant partie du système culturel constitutif de
l’ensemble.
Dans cet article, j’évoquerai d’abord les rapports sociaux dans le cadre des-
quels est organisée la reproduction de la force de travail, dans le contexte
des migrations. Ensuite, j’évoquerai la crise de la reproduction sociale, tant
aux Nords qu’aux Suds, et la féminisation des migrations qui y est liée. CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page25
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
J’aborderai ensuite les débats théoriques sur la reproduction sociale et le
care. Pour conclure, j’indiquerai comment, dans le processus de globalisa-
tion de la reproduction sociale et de constitution de foyers transnationaux,
les migrantes racisées deviennent un maillon essentiel du système de protec-
tion sociale et contribuent à la prospérité du capitalisme.
Le travail, une denrée d’exportation produite dans le cadre
de l’économie domestique
Pour contribuer à expliquer les causes du sous-développement, des anthropo- 25
logues économiques ont analysé l’articulation entre la sphère du travail
reproductif – où dominent des rapports sociaux de production de type domes-
tique – et la sphère du travail productif – où dominent des rapports sociaux
de production capitalistes. Cette articulation est la «cause essentielle du sous-
développement en même temps que de la prospérité du secteur capitaliste»
(Meillassoux 1975, 149). D’autres auteur-es (Delphy 1998; Rey et al. 1976)
ont également montré l’importance du maintien des rapports sociaux de type
domestique pour le développement de l’économie capitaliste.
Meillassoux considère que l’économie domestique appartient à la sphère de
circulation du capitalisme qu’elle approvisionne en force de travail et en
denrées, mais reste en dehors de la sphère de production capitaliste. C’est en
maintenant ces liens organiques entre économies capitaliste et domestique
que la première assure sa croissance et sa prospérité. L’économie domes-
tique permet de produire et reproduire la force de travail à moindre coût
pour l’économie capitaliste. Afin de maintenir cette articulation, il faut pré-
server l’une pour continuer à lui soustraire sa substance, sans la détruire,
pour alimenter l’autre. Cela implique de conserver la sphère domestique en
dehors de la sphère de production capitaliste, tout en maintenant les liens
organiques entre les deux sphères.
C’est dans cette perspective que l’on peut situer les migrations de travail
temporaires et tournantes. «La préservation et l’exploitation de l’économie
agricole domestique» (Meillassoux 1975, 165) dans les pays du Sud et, plus
largement, de l’économie domestique dans toutes ses activités, assurent non
seulement la production mais aussi la reproduction et l’entretien de cette
force de travail migrante.
La restructuration économique globale s’accompagne de transformations des
rapports sociaux de sexe liées à la nouvelle division internationale de travail.
Les études sur la nouvelle division internationale du travail ont cependant
mis l’accent sur la production de marchandises et services plutôt que sur laCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page26
Cahiers
genre et développement
reproduction de la force de travail. Pourtant, Silvia Federici (2002) rappelle
de manière imagée l’importance de «cet immense “cadeau” de travail
domestique des femmes du Sud aux pays riches» (Federici 2002, 55) pour
répondre à la demande en «travailleurs venant au monde tout faits» (Marx,
cité par Meillassoux 1975, 161), émigration qui permet de contribuer gratui-
tement à la reproduction de la force de travail. Pour Federici, le travail est la
denrée la plus importante exportée par le Sud vers le Nord.
Crise de la reproduction sociale et féminisation des migrations
26
La restructuration économique de ces quatre dernières décennies a créé,
selon les termes de Silvia Federici (2002), un nouvel ordre colonial. L’ac-
croissement de la pauvreté et des inégalités, le recul de l’engagement des
États à investir dans la reproduction des travailleurs, les baisses de salaires
et des rémunérations du travail ont créé une crise de la reproduction sociale
dans le Sud. De nombreuses femmes cherchent ailleurs les revenus pour
assurer les frais d’entretien et de reproduction des membres de leur famille,
même si les choix de partir reposent aussi sur l’envie de construire des pro-
jets personnels ou des relations sociales différentes, de poursuivre des rêves.
Dans les Nords (Global North), une crise de reproduction sociale se mani-
feste également. L’insertion plus importante des femmes sur le marché du
travail salarié sans grande modification dans la division sexuelle des tâches
entre hommes et femmes au niveau domestique, le vieillissement de la
population, l’insuffisance des systèmes publics de protection sociale, ont
créé une demande croissante en personnes pouvant répondre à ces besoins.
Depuis 1975, le nombre de personnes migrantes a plus que doublé (OIM
2010). En 2010, le nombre de femmes migrantes était estimé à 105 millions
et celui des hommes à 109 millions. Si les femmes ont toujours migré, elle
n’apparaissaient guère dans les études des migrations, la figure du migrant
ayant pendant longtemps été dominée par celle d’un mâle, l’homme repré-
senté comme le gagne-pain, la femme étant confinée à son identité de mère.
Par le terme de féminisation des migrations, l’on reconnaît non seulement
que les femmes aussi migrent, que le nombre de migrantes s’est accru, mais
surtout qu’elles migrent souvent seules maintenant, en pionnières, consti-
tuant des foyers transnationaux. Beaucoup partent en laissant dans leur pays
d’origine leur compagnon ou mari et leurs enfants dont elles s’occupent à
distance, grâce aux nouvelles technologies de communication, tout en fai-
sant parfois venir auprès d’elles des personnes de leur famille. Elles contri-
buent à la reproduction sociale dans leur pays d’origine (par les fonds
qu’elles envoient régulièrement), et dans leur pays d’accueil (à travers les
activités qu’elles déploient).CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page27
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
Les secteurs employant les migrantes sont ceux des services, y compris le
travail domestique, le care, le ménage, ainsi que les services dans les hôtels
et restaurants et le commerce de détail (Moreno Fontes-Chammartin 2002).
Ces niches de travail sont préférentiellement occupées par des femmes, sou-
vent migrantes et souvent qualifiées, à domicile ou dans des institutions pri-
vées, publiques ou associatives. En Espagne, par exemple, 63% des
employées domestiques péruviennes ont un diplôme d’études supérieures
(Oso Casas 2002). Elles sont de ce fait particulièrement prisées pour s’occu-
per des enfants ou des personnes âgées, outre qu’elles réunissent les qualités
dites féminines appréciées pour ce type de travail (affectueuses, patientes, 27
pieuses, de «bonne réputation»).
Le travail domestique et de soins est une niche importante de travail pour les
femmes – et certains hommes – migrants (OIT 2013). Cependant, la fémini-
sation des migrations ne concerne pas uniquement le travail domestique et
de soins. Dans la nouvelle division internationale du travail, les industries
emploient un nombre élevé de femmes, en provenance d’autres régions ou
pays. Les travailleuses migrantes ont parfois été représentées uniquement
comme victimes et exploitées. L’image de la femme victime, sans capacité
d’action, est loin de convenir cependant. Le parcours migratoire exige de la
pugnacité, des capacités. Ce sont sans doute des femmes hardies, et/ou cel-
les qui ont des atouts (diplômes, moyens), qui partent. Quelles que soient les
conditions d’exploitation, elles construisent des projets de vie, se constituent
en sujets qui interviennent par-delà les frontières, ici et là-bas, dans des
réseaux transnationaux. Elles participent à la transformation subtile des rap-
ports de genre, s’organisent pour revendiquer des droits dans le pays d’ac-
cueil, y tissent des liens avec des organisations et ravivent les débats sur la
division sexuelle inégale du travail dans la sphère domestique et sur la défi-
nition des politiques sociales.
Reproduction sociale, travail domestique et care
comme échange économico-affectif
Les débats théoriques des féministes autour du travail ont signalé le biais
masculin rattaché à ce concept. Non seulement le travail salarié était pensé
au masculin mais, surtout, l’économie classique a longtemps omis de consi-
dérer comme travail ce qui n’était pas rémunéré ou ce qui était réalisé dans
le cadre de la sphère domestique, en dehors du marché. Depuis les années
1960, les mouvements féministes ont permis que l’on prenne conscience du
travail gratuit réalisé par les femmes, invisible, réalisé non pas pour soi mais
pour d’autres, «au nom de la nature, de l’amour ou du devoir maternel»CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page28
Cahiers
genre et développement
(Kergoat 2000). Des chercheures féministes ont théorisé sur le «travail
domestique», et des débats intenses ont porté sur le «mode de production» (Delphy 1998).
Le travail domestique concerne l’ensemble des tâches liées aux soins des per-
sonnes, accompli dans le cadre de la famille, et est plus large que le travail de
care. Il peut être réalisé de manière gratuite ou par des personnes salariées. Il
a été défini comme «la mise au travail spécifique des femmes dans la sphère
privée comme lieu principal de prise en charge des personnes» (Fougeyrollas-
Schwebel 2000, 237). Les études ont analysé le lien particulier qui se consti-
tue entre personnes dans le travail domestique, et mis en lumière «la28
disponibilité permanente du temps des femmes au service de la famille»
(Fougeyrollas-Schwebel 2000, 237), tout en analysant les liens de ce travail
avec les autres institutions de la reproduction sociale que la famille. La ques-
tion de savoir si le travail domestique devait être analysé comme une activité
de production ou une reproduction était centrale dans les débats féministes.
La discussion sur l’opposition souvent avancée entre productions marchande
et non marchande (souvent associées respectivement au masculin et au fémi-
nin) montre que ce n’est pas la nature de la production qui fait la différence
mais le problème de l’appropriation du travail – rémunéré ou non – des per-
sonnes. Lorsque des biens sont produits en dehors de la famille, le travail
nécessaire à leur production est rémunéré. Lorsque des biens sont produits
dans le cadre de rapports de type domestique et qu’ils sont échangés sur le
marché, ce travail n’est généralement pas rémunéré, ou pas à sa juste valeur.
Le travail non rémunéré inclut donc le travail non rémunéré dans le cadre
domestique mais aussi dans une entreprise familiale; des tâches comme la
collecte d’eau, de fourrage, de bois de chauffage pour l’autoconsommation;
les soins non rémunérés des proches. Depuis quelques années (1993, juste
avant la conférence de Beijing sur les femmes), certains éléments de ce tra-
vail sont inclus dans des systèmes comptables nationaux (le travail dans les
entreprises familiales; la collecte d’eau par exemple), mais une grande par-
tie ne l’est pas, comme la préparation des repas, les courses, les soins aux
proches. Les travaux des économistes féministes, qui ont depuis de longues
années critiqué l’absence de prise en compte du travail non rémunéré dans
l’économie, ont contribué à ce qu’une partie de celui-ci soit maintenant
reconnu et inclus dans les comptes nationaux. L’OCDE (2011) indique ainsi
que «la valeur du travail non rémunéré est considérable – environ un tiers
du PIB dans les pays de l’OCDE […], constituant une contribution impor-
tante au bien-être des sociétés de l’OCDE.»
Le travail de care concerne des activités comme les soins physiques, l’atten-
tion et l’affection personnelles, auprès de proches, enfants, personnes âgéesCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page29
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
dépendantes, mais aussi de personnes non dépendantes, ce qui n’est pas tou-
jours pris en compte dans les études sur le care. Le care comprend des
tâches non rémunérées comme la préparation des repas, le ménage, le linge,
les courses ou, dans certains pays non pourvus en infrastrucures, la collecte
d’eau, de bois, etc., qui font partie des activités de reproduction sociale. Ce
travail peut être rémunéré ou non, il peut être réalisé dans le cadre de la
famille, mais aussi dans des institutions publiques, privées ou associatives
bénévoles. Le travail de care et le travail domestique sont difficiles à sépa-
rer. La limite entre les soins «immatériels» et exigeant une plus grande inti-
mité (laver une personne, lui parler, la câliner) et les soins «matériels»
(préparer un repas, laver ses vêtements, …) est ténue. Ainsi, les travailleuses 29
domestiques qui réalisent des tâches ménagères tout en effectuant des tâches
de soins (veiller sur un enfant) ne sont pas considérées comme des person-
nes payées pour réaliser des soins. Le travail de care non rémunéré est
réalisé en majeure partie dans le cadre de la famille, mais également dans le
cadre de liens élargis de famille, dans la communauté, au niveau des quar-
tiers, dans le cadre associatif.
Le concept de chaînes mondiales du care (Hochschild 2002) illustre les
liens transnationaux, croisés selon des axes de classe et de race, entre les dif-
férents foyers fournissant et demandant du care, depuis les campagnes vers
les grandes villes dans les pays pauvres, jusqu’aux métropoles des pays plus
riches. Mais la plupart des analyses sur les chaînes mondiales du care se
limitent à l’étude du care dans la sphère domestique et privée. Or le recours
au marché mondial de la domesticité et du care est un phénomène croissant,
non seulement chez des particuliers mais aussi dans des institutions. Ce tra-
vail particulièrement féminisé est socialement peu reconnu, peu protégé et
mal rémunéré. Une grande proportion des migrantes, notamment celles qui
travaillent chez des particuliers, sont triplement invisibles: inexistantes
comme travailleuses, employées dans un espace privé, et réalisant un travail
mal ou pas comptabilisé dans l’économie nationale. Force est de reconnaître
pourtant que les services rémunérés de care sont devenus un secteur crois-
sant de l’économie.
Le concept de reproduction sociale fournit un cadre théorique utile, dans
lequel le travail non rémunéré des femmes est un élément central. La repro-
duction sociale inclut à la fois «le renouvellement démographique et écono-
mique des effectifs et la reconstitution des relations et des institutions
sociales qui organisent les individus selon des caractéristiques propres au
système considéré» (Meillassoux 1991, 15). On peut distinguer la reproduc-
tion biologique, la reproduction de la force de travail et la reproduction
sociale, définie aussi comme «l’ensemble des activités et des relations
visant à maintenir les individus dans de bonnes conditions tant au quotidienCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page30
Cahiers
genre et développement
que d’une génération à l’autre» (Nakano Glenn 1992; 2010).
La reproduction sociale ne se réalise pas uniquement dans l’espace privé;
une partie importante se réalise ailleurs, dans d’autres institutions,
publiques, associatives ou privées. La reproduction inclut aussi du travail de
production, comme l’agriculture familiale dont une partie est destinée à
l’alimentation des proches, et la petite production marchande qui permet
également d’assurer les besoins quotidiens.
Si ces activités ne sont généralement pas incluses dans le concept de care,
les dimensions subjectives, de l’ordre de l’émotion, de l’intime, que le
concept de care a permis de mettre en lumière, ne sont pas non plus prises30
en compte dans le concept de reproduction sociale. La dimension immaté-
rielle ou affective rattachée au care, l’entrelacement entre le rémunéré et le
non rémunéré, le brouillage des frontières entre le «gratuit» et l’écono-
mique, m’incite ainsi à le définir comme un échange économico-affectif.
Le care, qu’il soit conceptualisé en tant qu’éthique du care, perçu surtout
comme une activité relationnelle, ou dans le cadre des recherches sur les
politiques sociales, est associé aux réflexions sur les migrations puisqu’une
part croissante du travail de care est marchandisée et réalisée par des fem-
mes migrantes, de classes ou de races diverses.
Le concept de care ne se confond pas avec la reproduction sociale et a ses
limites. La première tient au fait que les études sur le care sont souvent plu-
tôt centrées sur les activités de soins auprès des personnes dépendantes
(enfants, personnes âgées, malades, en situation de handicap, etc.), autre-
ment dit sur une partie des personnes constituant la force de travail, et ne
s’intéressent généralement pas aux activités liées à la reproduction de l’en-
semble de la force de travail. Or les personnes bien portantes et en capacité
de travailler – qui à certaines périodes de leur vie ont été ou seront en situa-
tion de dépendance – font également l’objet de care.
Une autre limite tient au fait que les approches du care ne se penchent pas
sur la manière dont ces activités se sont déplacées d’une logique non rému-
nérée, dans la sphère domestique, vers une logique marchande, partiellement
ou totalement (Kofman 2008). Elles ne s’intéressent pas aux articulations et
interactions entre ces deux logiques. Par ailleurs, les analyses du care ne
conceptualisent pas toujours l’extension du travail reproductif dans le voisi-
nage (les services de proximité, les activités de l’économie sociale et soli-
daire) comme faisant partie du care. Elles n’expliquent pas toujours les
différentes inégalités – de genre, classe, race, nation dans l’organisation des
régimes de care. Elles ne donnent pas d’explications satisfaisantes pour
comprendre la forte féminisation du travail du care et ignorent le fait queCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page31
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
des hommes aussi réalisent ce travail.
Le concept des chaînes mondiales de care permet de montrer la nature trans-
nationale du travail de care, qui se marchandise et devient un secteur impor-
tant de l’économie. La limite de ce concept, comme je l’ai déjà évoqué, est
qu’il se restreint généralement à l’étude du care dans la sphère domestique.
Il n’aborde pas la question de la contribution des différents maillons de la
chaîne à la production des richesses nationales. En effet, l’emploi de tra-
vailleuses migrantes internes dans des familles de classes sociales privilé-
giées, puis dans certaines classes sociales au Nord pour réaliser le travail
domestique, libère du temps de travail des personnes employeuses, qui peut
être occupé dans des secteurs plus valorisés et comptabilisés dans le calcul 31
de la production de richesse nationale. Le temps de travail consacré à des
tâches réalisées auparavant gratuitement dans la sphère domestique n’était,
lui, pas pris en compte dans le calcul de la production des richesses.
La globalisation de la reproduction sociale et la contribution
des migrantes à la production des richesses et au système
de protection sociale au Nord: un échange inégal
Dans le contexte de «développement» et des transformations dans la division
internationale du travail, l’organisation de la reproduction sociale se globa-
lise. Des personnes, hommes et femmes, généralement jeunes, partent en
migrations temporaires dans d’autres pays ou régions, en réaction à la crise
de la reproduction sociale dans les pays ou régions de départ et d’accueil. Les
économies domestiques sont articulées avec l’économie globalisée.
Les personnes migrantes, et en particulier les femmes migrantes racisées,
sont devenues un maillon fondamental dans le fonctionnement des systèmes
de reproduction sociale dans les pays riches, sollicitées tant dans la sphère
privée que dans des institutions publiques, associatives ou privées de la
reproduction sociale. Elles sont présentes dans le fonctionnement de l’en-
semble du système de protection sociale des pays plus riches.
Les systèmes de protection sociale reposent de manière importante sur cette
force de travail migrante. D’une part, le fait qu’une partie importante du tra-
vail domestique et de care soit effectué par une main-d’œuvre migrante dans
des espaces privés permet en effet aux États de réduire l’offre institution-
nelle de ces services alors que la demande est croissante dans un contexte
d’intégration des femmes au monde du travail salarié, de non redistribution
sexuelle des tâches dans le foyer et de vieillissement de la population. À cela
s’ajoute le fait que les personnes migrantes réalisant ce travail ont été élevées
et formées dans leur pays d’origine, le coût de leur reproduction socialeCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page32
Cahiers
genre et développement
n’ayant pas été assuré par les État importateurs. Enfin, ces personnes n’ont
pas accès de manière égale aux bénéfices des systèmes de protection sociale
dans leur pays d’accueil, comme l’ont par exemple montré les travaux sur les
inégalités dans l’accès aux bénéfices des systèmes de retraite, en particulier
des femmes migrantes (Razavi 2011). Ces éléments constituent des sources
importantes d’économie de charges sociales pour les États importateurs.
Contrairement aux idées reçues, les systèmes de protection sociale des États
importateurs bénéficient ainsi économiquement de manière considérable des
contributions des personnes migrantes (Delgado Wise et al. 2009).
Certains se demandent si les personnes migrantes pourront répondre à la32
demande croissante de care dans les pays riches. D’autres se sont posé la
question de savoir comment le care, extrait des pays du Sud pour couvrir les
besoins ailleurs, et notamment au Nord et dans les pays plus riches du Sud,
est pris en charge dans les pays dont sont originaires les personnes migrantes
(Razavi 2007). Au Sud aussi, avec le vieillissement de la population, l’affai-
blissement des systèmes publics de prise en charge des soins, les crises
majeures de santé, la demande de personnes pour fournir du care s’accroît.
Le transfert du travail du care a été décrit comme un processus de care
drain, par analogie avec le brain drain (Hochschild 2002). Le care drain a
des conséquences sur les systèmes de protection sociale des pays de départ,
qui sont fragilisés. La crise de la reproduction sociale dans les pays d’où
sont originaires les migrantes s’amplifie avec leur départ.
Certes, les fonds envoyés par les personnes migrantes dans leurs pays d’ori-
gine, constituant des montants importants (Banque mondiale 2010) contri-
buent aux frais de reproduction sociale. Des études montrent en effet que
l’argent envoyé dans leurs familles d’origine par ces travailleuses migrantes,
2qui représente des sommes considérables , sert principalement à couvrir des
besoins en reproduction sociale dans les pays d’origine. Une étude menée en
Amérique latine a par exemple montré que 88% des envois étaient destinés
à permettre la reproduction sociale (nourriture, vêtements, éducation, santé,
logement), 10% à des projets communautaires, et seulement 2% à des pro-
jets économiques (Marin 2007). D’autres études ponctuelles dans d’autres
régions montrent les mêmes tendances. Contrairement aux idées reçues
(Monsutti 2008), l’argent n’est ainsi pas significativement investi dans des
2 Selon la Banque mondiale, l’argent envoyé sous forme de mandats par les travailleurs et travailleuses
immigrées, représentait en 2008 un montant de 444 milliards de dollars (101 milliards de dollars en
1995), dont 338 milliards de dollars vers les PVD. Les fonds transmis par des voies informelles pour-
raient accroître l’estimation officielle d’au moins 50%. Cela représente environ le double de l’aide
publique au développement, et une source majeure du financement extérieur. Les femmes enverraient
des montants plus importants proportionnellement à leurs revenus que les hommes.CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page33
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
Le processus migratoire favorise d’importants transferts de ressources économiques au titre
de la formation scolaire et de la reproduction sociale de la force de travail
Raúl Delgado Wise, Humberto Márquez Covarrubias, Héctor Rodríguez Ramírez
En additionnant les transferts de ressources au titre de l’investissement sco-
laire et du coût de reproduction sociale sur la période de référence [1994-2008],
le Mexique a contribué à hauteur de 340 milliards de dollars à la dynamique
socio-économique étasunienne. Ce chiffre équivaut à 1,8 fois le montant des
transferts accumulés par le Mexique. De cette estimation sont exclus les prélève-
ments liés à l’emploi, à la production, à la consommation et impôts (voir gra-
phique). Dans cette perspective, il apparaît clairement que la société mexicaine
subventionne l’économie étasunienne par le biais de la migration de travail.
33
Comparaison des dépenses de reproduction sociale de la force de travail
migrante mexicaine et du volume des transferts migratoires reçus (en
milliards de dollars)
Investissement éducatif et coût de la Volume des transferts migratoires
reproduction sociale de la main-d’œuvre familiaux accumulés par le Mexique
migrante mexicaine, 1994-2008 entre 1994 et 2008
Source: Nos propres calculs à partir de données de la Secretaría de Educación Pública
de México (2008), du Current Population Survey (enquête emploi américaine) (1994-
2008), du Consejo Nacional de Evaluación de la Política de Desarrollo Social de México
(2008).
Delgado Wise, R., H. Márquez Covarrubias, H. Rodríguez Ramírez. 2009.
Seis tesis para desmitificar el nexo entre migración y desarrollo.
oMigración y Desarrollo. N 12: 44-45.
Traduit de l’espagnol par Christine CatarinoCAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page34
Cahiers
genre et développement
activités productives entreprises par les personnes recevant l’argent, ni
même souvent par des entreprises locales: des gadgets ou vêtements ache-
tés, des appareils ménagers, ou même des produits de consommation ali-
mentaire, sont souvent des produits d’importation. Certes, une partie de
l’argent reçu entre dans les circuits locaux (habitation, santé, éducation, …),
qui alimentent l’économie, mais cet argent est loin de constituer un apport
de fonds de l’étranger qui seraient investis de manière substantielle dans des
entreprises. Le travail de reproduction sociale réalisé «chez les autres»,
rémunéré, apporte des revenus utilisés dans des achats qui correspondent
aux besoins de reproduction sociale «chez soi», achats souvent en prove-
nance de pays ou régions plus industrialisées. Cette économie s’inscrit ainsi34
surtout dans la sphère de circulation du capitalisme (elle sert à alimenter la
demande de biens produits ailleurs), mais l’argent envoyé reste en grande
partie en dehors de la sphère de production (Meillassoux 1975). Cette utili-
sation des fonds envoyés par les personnes migrantes illustre bien l’articula-
tion entre la reproduction sociale dans les foyers transnationaux et la
production dans le système capitaliste.
On observe ainsi un système, social, économique, culturel, moral d’organi-
sation de la reproduction sociale, y compris le care, entendu comme
échange économico-affectif, qui implique des biens et des services liés à
l’économie capitaliste. Dans le nouvel ordre économique global, que cer-
tains qualifient de colonial (Federici 2002; Quijano 2007), caractérisé par la
nouvelle division internationale du travail, l’articulation entre économies
domestique et capitaliste prend ainsi de nouvelles formes. Mais cet ordre
repose toujours sur l’organisation de l’ensemble des activités et des rapports
indispensables à la reproduction sociale, par-delà les frontières, dans des
réseaux et foyers transnationaux. Dans ce système, les femmes, et notam-
ment les femmes migrantes, selon diverses appartenances de classe et de
race, sont majoritairement présentes. L’organisation de ce système constitue
la base de la prospérité du système capitaliste.
La question centrale pour comprendre la persistance des inégalités sociales
reste celle de l’articulation des rapports sociaux de types domestique et capi-
taliste, aux Nords et aux Suds, dans le contexte de la nouvelle division inter-
nationale du travail, qui prend de nouvelles dimensions avec la constitution
de foyers transnationaux. Les rapports inégaux de genre, croisés avec les
inégalités de classe et de race, permettent de maintenir ce lien organique
inégal.CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page35
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
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Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
Les migrant-es contribuent au financement des systèmes fiscaux et de sécurité sociale
de leur pays d’accueil, malgré leur exclusion sociale et une citoyenneté précaire
Raúl Delgado Wise, Humberto Márquez Covarrubias, Héctor Rodríguez Ramírez
Il est usuel d’entendre, dans le discours dominant portant sur les migra-
tions et le développement, que les migrant-es constituent une charge fiscale
et sociale pour les nations hôtes. Cet argument n’est toutefois pas étayé
quand on considère l’apport de ce groupe de population au Trésor public et
au système de sécurité sociale de leur pays d’accueil et si l’on prend en
compte les processus d’exclusion sociale auxquels se voient fréquemment
soumis ces secteurs de la population du fait de leur condition d’immigrés en
situation irrégulière. Dans le cas des migrant-es mexicain-es résident-es aux
37États-Unis, les éléments empiriques contredisent ces arguments de manière
indiscutable et montrent, à l’inverse, que la contribution de ce groupe de
population […] au titre de l’impôt direct sur les revenus et des impôts indi-
1rects sur la consommation en 2008 […] représente un peu plus du double
du montant total des envois de fonds par les migrant-es au Mexique. Le para-
doxe de cette contribution significative est qu’elle se réalise dans un contexte
de grande vulnérabilité économique et sociale pour des migrant-es mexicain-
es qui, dans leur majorité, se trouvent en situation irrégulière et exclu-es de
l’accès à un large éventail de services publics et sociaux accessibles au reste
de la population. Selon les estimations de Passel (2006), en 1990, 46,5% des
immigré-es mexicain-es se trouvaient sans papiers; en 2000, 52,2%, et en
2005, 56,4 %.
Les migrant-es mexicain-es qui travaillent sont privé-es d’une large gamme
de services sociaux: la grande majorité se trouvent dépourvus d’accès au sys-
tème de sécurité sociale ainsi qu’aux programmes d’assistance publique. La
plupart des migrant-es mexicain-es salarié-es occupent l’échelon le plus bas
en matière de salaires et présentent les plus forts indices de pauvreté. Selon
la CPS (2008), 2,9 millions de migrant-es mexicain-es résident-es aux États-
Unis, soit 1 sur 4, sont pauvres. L’accès aux services de santé est limité:
3 migrant-es mexicain-es travaillant sur 4 n’ont pas accès à une assurance de
santé. S’opère également une sélectivité croissante au cours du processus
migratoire, les niveaux d’instruction des Mexicain-es continuant à apparaître
relativement bas en comparaison de ceux des migrant-es d’autres origines
nationales ainsi que de la même population d’origine mexicaine née aux
États-Unis : 6 sur 10 ont un parcours scolaire de moins de 12 ans.
1 Les données émanent de l’enquête emploi américaine (Current Population Survey)
et du système d’impôts appliqués par le droit fiscal américain des années 1992 à 2008.CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page38
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genre et développement
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Migración y Desarrollo.
oN 12: 41-42.
Traduit de l’espagnol par Christine Catarino
38CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page39
Karl Marx : en quoi peut-il contribuer
à comprendre le genre ?
La grande absence des questions
de reproduction 39
*Nancy Holmstrom
«Je ne suis pas marxiste» répondait Karl Marx face aux interprétations rigides
et stéréotypées de son œuvre par les «marxistes» de son époque, un problème
considérablement exacerbé par la montée du stalinisme en Union soviétique et
la défaite des mouvements marxistes démocratiques révolutionnaires ailleurs.
Le marxisme fut transformé en formules doctrinaires statiques acceptées par la
majeure partie du monde comme incarnant le marxisme. Cependant, comme
le montre son démenti chargé de frustration, nous devrions comprendre la
théorie de Marx d’une manière toute différente, c’est-à-dire comme une
méthode ou un programme de recherche ouvert et créatif visant à appréhender
le changement historique et les sociétés particulières, principalement le capita-
lisme. C’est dans cet esprit que je propose d’examiner les ressources que peut
offrir le marxisme pour appréhender correctement la question du genre, mais
aussi de déterminer quel développement ou quelle révision il faudrait lui
apporter afin qu’il remplisse cet objectif.
L’apport du marxisme à la compréhension du genre
Je voudrais […], dans un premier temps, exposer ma propre compréhension
du concept de genre. Les féministes en sont venues à utiliser ce mot dans les
* Philosophe, Rutgers University, États-Unis
Holmstrom, N. 2013. Karl Marx: en quoi peut-il contribuer à comprendre le genre? La grande absence
des questions de reproduction. In Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale. Cahiers
genre et développement. N° 9. (Dir.) C. Verschuur et C. Catarino. 39-48. Paris: L’Harmattan.CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page40
Cahiers
genre et développement
années 1960 et 1970 afin d’étudier comment, pour reprendre les magni-
fiques termes de Simone de Beauvoir, «on ne naît pas femme, on le
devient». On peut être à la naissance de sexe féminin ou masculin, mais les
féministes rejettent l’idée traditionnelle selon laquelle notre sexe détermine
nécessairement (biologiquement ou par la volonté de Dieu) nos traits
psychologiques, impliquant ainsi que nous allons et devons accomplir cer-
taines formes de travail et jouer certains rôles sociaux.
Au contraire, la division sexuelle du travail et les rôles sociaux sont mainte-
nus par les rapports sociaux de pouvoir, tels que les lois, l’économie ou
encore le pouvoir de l’homme dans la sphère familiale. Les traits psycholo-40
giques déterminés par la différence sexuelle – s’ils existent – sont la consé-
quence, plutôt que la cause, de ces rapports sociaux. Le genre est donc
constitué par ces divers aspects du processus par lequel on devient et on est
en même temps une femme dans une société donnée: les normes, les institu-
tions économiques et sociales, et les traits psychologiques déterminés par la
différence sexuelle.
Bien que Marx ait très peu écrit sur ces sujets que nous subsumons aujourd’hui
sous le terme de «genre», son œuvre renferme néanmoins de nombreux élé-
ments qui sont essentiels pour comprendre le genre et d’autres que les fémi-
nistes ont adaptés dans ce but. Les éléments fondamentaux de la théorie de
Marx qui suivent sont très précieux: sa méthodologie, sa conception de
l’histoire comme une succession de modes de production définis du point de
vue de leurs rapports de classe, la déconstruction des hiérarchies prétendu-
ment naturelles, sa théorie de l’idéologie et son attachement à l’auto-éman-
cipation. Après avoir analysé ces éléments positifs, nous nous pencherons
sur les critiques et adaptations féministes du marxisme.
La méthodologie de Marx est bien plus appropriée pour comprendre le genre
dans ses diverses dimensions que ne l’est le libéralisme. Contrairement à la
méthodologie individualiste du libéralisme, la méthodologie de Marx est
sociale, relationnelle et holistique. Selon le libéralisme, la société est essen-
tiellement composée d’individus indépendants qui entretiennent diverses
relations entre eux – des relations qui ne sont pas essentielles aux individus
mais accidentelles. Marx affirme qu’il s’agit là d’une illusion. […]
En réalité, les individus sont toujours et à jamais pris dans des rapports
sociaux complexes, et chaque société n’est que la somme de ses rapports
particuliers. Les êtres humains sont intrinsèquement interdépendants – non
sans ironie, ils ne l’ont jamais autant été que dans le capitalisme – et la pro-
duction et la reproduction humaines sont toujours à la fois biologiques et
sociales (Marx et Engels 1976, 28).CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page41
Genre, migrations et globalisation de la reproduction sociale
Cette façon de comprendre la société aide à appréhender le genre bien
mieux que le libéralisme, dans la mesure où le genre est un concept intrinsè-
quement relationnel; il s’agit ainsi de déterminer quel est le «rôle de la
femme», mais par contraste avec le rôle des hommes qui est considéré
comme la norme. Ces rôles sont loin d’être «accidentels» pour les indivi-
dus, et ils ne peuvent être compris qu’à l’aune des rapports sociaux de pou-
voir. Si les choix des hommes et des femmes font partie du processus de
maintien de la structure de genre, il faut comprendre ces choix dans le cadre
de ces rapports de pouvoir. Parfois, dit Marx, les choix que font les gens
sont «contraints socialement» (Marx 1982, 263).
41
Le travail de soin (care taking) accompli par les femmes dans toutes les
sociétés montre d’une manière particulièrement frappante l’absurdité de
l’idée d’une société composée essentiellement d’individus indépendants.
L’interdépendance humaine n’est pas seulement de nature matérielle et pra-
tique; Marx considère en effet que les relations hommes-femmes ne sont
véritablement humaines que quand «l’autre être humain en temps que tel est
devenu un besoin pour l’être humain», puisque «l’être humain dans son
existence la plus individuelle est en même temps un être social» (Marx
1996, 143). Finalement, la théorie holistique des modes de production que
l’on trouve chez Marx nous aide à comprendre la persistance du genre.
Marx concevait l’histoire comme une série de modes de production, tel le
capitalisme, chacun étant défini par certains rapports de classes et caracté-
risé par des lois distinctes. Les rapports de classe qui définissent un mode de
production sont ces rapports qui, dans chaque cas, permettent à ceux qui
contrôlent les moyens de production d’extraire un surplus des producteurs
directs selon une manière propre à ce mode de production. Nous devons,
pour saisir le fonctionnement d’un mode de production, comprendre ces rap-
ports de pouvoir et les lois du mouvement qu’ils impliquent (Marx 1986).
[…]
Bien que ces rapports de classe ne soient pas les seuls rapports sociaux
importants (le genre est un exemple parmi d’autres de ces divers rapports),
ils ont, pour cette raison, une primauté explicative aux yeux de Marx, dans
la mesure où ils offrent le cadre dans lequel les autres causes opèrent. Cette
perspective théorique générale présente un intérêt pour le genre à plusieurs
égards. Le point le plus important est qu’elle montre que les hiérarchies pré-
tendument naturelles ne le sont pas, mais qu’elles sont plutôt socialement et
politiquement construites et conservées par le pouvoir. Les hiérarchies parti-
culières apparaissent au cours de certaines phases de l’histoire dans des
conditions sociales et matérielles spécifiques, et disparaissent dans des
conditions différentes. Cela vaut pour le genre aussi bien que pour les CAHIERS_GENRE_DEVELOPP_GF_N9_new_maqCGD 09/09/13 20:56 Page42
Cahiers
genre et développement
rapports de classe, puisque Marx évoque l’«esclavage latent» qui prenait
forme dans la famille reposant sur la mainmise des hommes sur le travail de
leurs femmes et de leurs enfants (Marx et Engels 1976, 17).
Une autre implication importante de la théorie marxienne pour le genre
réside dans le fait qu’elle contrecarre la tendance consistant à parler des
femmes en général, que ces généralisations soient d’ordre biologique, cultu-
rel-essentialiste, ou qu’elles relèvent de simples négligences. Nous devons
plutôt poser constamment la question: «Quelles femmes?» Les différences
de classe affectent presque toutes les dimensions de l’existence des femmes,
du travail à la famille, de la santé à la vulnérabilité et à la violence. Puisque42
les rapports de genre varient selon les femmes, il est difficile de parler des
intérêts des femmes en tant que telles.
Tout d’abord, les femmes partagent de nombreux intérêts avec les hommes
de leur classe. Et lorsque les intérêts sont différenciés par le sexe, ceux des
femmes peuvent prendre diverses formes. La distinction introduite par
Maxine Molyneux (1979) entre ce qu’elle appelle les «intérêts stratégiques
de genre» et les «intérêts pratiques de genre» est bien plus utile. Les pre-
miers correspondent à ces objectifs qui sont en fait nécessaires à la libéra-
tion de toutes les femmes, comme l’égalité juridique, la liberté de
reproduction, la suppression de la division sexuelle du travail – des objectifs
généralement identifiés comme féministes. Mais les femmes ont d’autres
intérêts fondés sur leurs besoins immédiats qui, loin d’aller à l’encontre de
l’ordre genré existant, en découlent plutôt. Ce sont ces besoins que Molyneux
appelle les «intérêts pratiques de genre». Par exemple, puisque les femmes
partout dans le monde ont la responsabilité première de s’occuper des
enfants et du foyer, les femmes ont un intérêt particulier à protéger ces
derniers. C’est avec ces intérêts que les femmes sont plus susceptibles de
s’identifier, c’est pour eux qu’elles peuvent s’organiser, comme, par exem-
ple, dans les émeutes de la faim auxquelles elles se sont livrées à travers
l’histoire, et ce sont eux qu’elles privilégieront par rapport aux intérêts stra-
tégiques de genre s’il y a conflit entre les deux.
Les «intérêts pratiques de genre» ne sont pas partagés par toutes les fem-
mes, mais ils coïncident partiellement avec les intérêts de classe – Marie-
Antoinette n’avait pas besoin de manifester pour le pain. Aujourd’hui, dans
le monde capitaliste développé, les femmes ont gagné l’égalité juridique
avec les hommes, mais pour la majorité d’entre elles, cela n’a pas eu toutes
les conséquences espérées. L’inégalité de genre persiste et est différenciée
par les inégalités de classe. Les femmes exécutent toujours la majeure partie
du travail de soin dans le monde entier, mais certaines achètent le travail
d’autres femmes pour accomplir cette tâche, en particulier dans les pays