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Genre, pouvoirs et justice sociale

De
288 pages
Travailler avec le concept de genre est porteur de critique sociale. De nombreuses organisations féministes du Sud revendiquent et encouragent la voie de l'empowerment des femmes. Cette approche peut être définie comme le développement des capacités de négociation pour un partage équitable et un exercice différent du pouvoir ; elle cherche à promouvoir, non seulement le partage du pouvoir, mais des changements allant dans le sens de leur vision d'une société, avec un plus grande justice sociale et des rapports plus équitables entre hommes et femmes.
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Genre, pouvoirs
et justice sociale Cahiers genre et développement
Recherche documentaire
Anne Piraux, iuéd
Traductions
Emmanuelle Chauvet — Yves Le Scieller — Amadou Sow
Relectures
Brigitte Boucheron — Aurélie Cailleaud —
Emmanuelle Chauvet — Suzanne Lerch —
Mercedes Neal — Laure Oberson
Mise en pages, saisie
Catherine Fragnière Haro, iuéd
Couverture
Tapisserie en sisal, oeuvre de Luis de Massaya (Nicaragua)
Concept initial de la maquette
Text'23, Paris
Financements
— Direction du développement et de la coopération suisse
(DDC)
— Institut universitaire d'études du développement (iuéd)
Collaborations diverses
Espace Femmes International (EFI), Genève
Institut universitaire d'études du développement (iuéd),
Genève
Institut d'études du développement (IED),
Université de Louvain-la-Neuve
Le Monde selon les Femmes, Bruxelles
— IEPALA (Instituto de estudios para Africa y América
latina), Madrid
ffi Assistante de coordination
Emmanuelle Chauvet
Responsables de la publication
Christine Verschuur (iuéd) — Fenneke Reysoo (iuéd)
Contacts
— EFI: 2, rue de la Tannerie, 1227 Carouge (Suisse)
<efi.geneve@worldcom.ch>
iuéd : 20, rue Rothschild, 1211 Genève 21 (Suisse)
<www.iued.unige.ch>
<www.genre-dev.org>
0 L'Harmattan, 2003
ISBN: 2-7475-5727-8 Cahiers
genre et développement
n° 4 - 2003
Genre, pouvoirs
et justice sociale
Dirigé par Christine Verschuur
et Fenneke Reysoo
Editions L'Harmattan Cahiers
genre et développement
eefteee**eeeee** e**eeeeeeeee**
Présentation et introduction
Christine Verschuur et Fenneke Reysoo 9
1. Pouvoirs, justice et gotnernance: les termes du débat
Pouvoir(s)
17 Michèle Riot-Sarcey
Citoyenneté
23 Bérengère Marques-Pereira
Le renforcement du pouvoir des femmes
et l'importance du rapport entre genre et propriété
29 Magdalena LM/1
Intérêts de genre ou justice dans le débat femmes et développement
37 Jeanine Anderson
Les résistances au changement
Martela Lagarde 49
Gouvernance : alternative incertaine pour la coopération multilatérale
Germdn Solinfs 55
La gouvernance avec une perspective de genre: implications pour la
Division Gouvernance de la coopération suisse
Caren Lévy 65
Les trois dimensions de l'analyse de genre
75 Tine Davids et Francien van Driel
Cahiers genre et développement
2. Les barrières a l'accès des femmes aux instances de pouvoir
L'élitisme politique n'est pas mort
Mariette Sineau 81
Les outils pour que les femmes de l'Europe du Sud-Est
soient plus présentes en politique
Interview de Sonja Lokar par Janice Duddy 85
Limites et potentiel de la participation des femmes
dans les gouvernements locaux en Inde
Sandra Walter 91
Femmes au Timor-Oriental :
de la lutte pour la libération nationale à la lutte pour l'égalité
Sofi Ospina 95
Sexisme ordinaire au travail
Martine Bulard 107
Société civile, mouvements de femmes
et pouvoir d'influence
ONG, gouvernance et développement dans le monde arabe
Sarah Ben Néfissa 119
Groupements féminins au Sénégal
Isabelle Guérin 133
Les femmes prises en étau par l'OMC
Brita Neuhold 139
Comment les mouvements internationaux de femmes peuvent-ils
avoir une influence sur les principaux centres de décision ?
Joanna Kerr 151
Quelques réflexions sur la Marche mondiale des femmes, le Forum social
mondial et la place des femmes dans le mouvement altermondialiste
Marina Decarro 159
Les dimensions politiques du mouvement international des femmes
Cisela Diitting 165
Cahiers
genre et développement
4. Les luttes pour la prise en compte des droits des femmes
La politique des droits des femmes
et la diversité culturelle en Ouganda
Aili Mari Tripp 179
Identités féminines, culture et développement :
étude comparative dans le milieu rural péruvien
Patricia Ruiz Bravo L6pez 193
Une introduction aux budgets avec une perspective de genre
Verémica Zebachia Yéuiez 209
Contrôle des services de santé au Bangladesh par la population,
et notamment les femmes
Rina Sen Gupta 221
Créer des espaces de changement des relations
de genre dans les communautés rurales patriarcales en Orissa
Jayapadma RV et Liby T Johnson 227
L'« empowerment», des approches contrastées ;
études de cas en Amérique latine
Christine Verschuur 235
5. Droits des femmes et négociation des po voirs :
accompagner les processus
Réflexions sur la mesure de l'« empowerment » des femmes
Naila Kabeer 253
Droits des femmes, culture et justice
Maxine Molyneux et Shahra Razavi 275
cahiers
genre et développement
*****ee*ate***
La collection Cahiers genre et développement est constituée de recueils de
documents de référence et d'articles originaux sur le concept de genre et
l'analyse des problèmes de développement qu'il permet. Elle ne constitue
pas un « manuel», mais propose de manière accessible, en langue française,
un choix de documents sur la thématique genre et développement : articles
théoriques, analyses sectorielles, outils de planification selon le genre, don-
nées de base, bibliographies, adresses utiles. Ce matériel est notamment
constitué par des traductions, des synthèses ou des extraits de documents,
mais aussi par des contributions originales.
Les Cahiers genre et développement, publiés depuis l'année 2000, sont
destinés à des responsables ou des chargé-e-s de projets, dans des ONG de
développement, des institutions de développement et des organismes de
coopération, et à des chercheuses-eurs ou étudiant-e-s effectuant ou pré-
voyant d'effectuer une recherche sur ce thème, ou souhaitant intégrer cette
approche dans leur futur travail. Ils souhaitent contribuer à ce que la pers-
pective de genre soit incorporée dans les recherches, formations, program-
mes et projets. Ils devraient encourager l'intégration de cette perspective
dans les pratiques de développement et les échanges sur ces expériences. Ils
favorisent la circulation des résultats des recherches, maintenant plus nom-
breuses, entreprises avec cette perspective. Cela devrait permettre aux per-
sonnes de mondes professionnels, académiques, ou géographiques plus
variés, de contribuer à la conceptualisation et au débat critique sur cette pro-
blématique. Jusqu'à présent, ce débat était en grande partie réservé à un
panel de spécialistes, majoritairement du monde anglophone et/ou nordique,
suggérant une absence de réflexion sur ce thème dans d'autres cercles ou
régions, ce qui n'est que partiellement vrai. Nos efforts pour mettre en
lumière ces autres contributions se poursuivent afin de mieux rendre compte
des apports dont les théories féministes sont redevables aux chercheuses ou
chercheurs du Sud. Les outils théoriques et les analyses d'expériences diver-
ses que cette publication met à leur disposition devraient contribuer, gra-
duellement, à élargir le cercle des chercheuses et chercheurs, ainsi que de
responsables de programmes, de projets et d'ONG, à participer à cette
réflexion. Des échanges avec les cercles anglophones sont ainsi encouragés,
contribuant à fertiliser le débat et à multiplier, dans la pratique, les nouvelles
approches que nous défendons. Cahiers genre et développement
Pour accompagner ces efforts, un «pôle de renforcement des compéten-
ces en genre» se met en place au sein de l'iuéd, ayant pour objectif de renfor-
cer, de promouvoir et d'intégrer des initiatives de réflexion, de recherche, de
formation et d'échanges dans le domaine de la perspective du genre au sein
des études du développement. Le programme de renforcement des activités en
genre et développement à l'iuéd, qui a débuté en 2003, a pour objectif de
contribuer à remédier au manque de possibilités de formation, de recherche,
de débat et de théorisation sur les questions «genre et développement» en
Suisse et dans le monde francophone. Il cherche à encourager la prise en
compte de cette perspective dans les politiques et programmes de développe-
ment, où elle n'est pas encore soutenue de manière conséquente. En plus de la
publication des Cahiers genre et développement, ce programme poursuit la
réalisation de colloques annuels sur le genre et la publication des Actes du col-
loque, constitue un large fonds documentaire sur genre et développement au
sein de sa bibliothèque, anime un site web sur le genre (www.genre-dev.org ),
et proposera divers types de formations en sus des séminaires de recherche qui
ont déjà été introduits depuis quelques années.
Nous considérons qu'il faut lancer un défi à l'orientation des paradig-
mes de développement actuels, en particulier dans le contexte de la mondia-
lisation, en y incluant les critiques et les revendications de trois décennies de
luttes et d'études féministes. Si les relations de genre ne sont pas prises en
considération dans les politiques et pratiques de développement, elles persis-
tent à être inégales, les inégalités s'approfondissent souvent, les femmes
continuent d'être subordonnées, exploitées, surchargées, non valorisées,
écartées de l'accès aux décisions. Les prendre en considération permet aussi
de reconnaître, afin de les soutenir, les capacité 'action ei de Mobilisation
des femmes, car elles sont souvent-le- lance dans les mouvements de
contestation des processus d'exclusion, et peuvent faire preuve d'une force
remarquable. Un exemple, cité dans cet ouvrage, en Orissa (Inde), en témoi-
gne: dans une société rurale où les femmes devraient rester soumises, les
femmes d'un village se sont organisées pour aller briser toutes les bouteilles
et chasser le commerçant d'alcool dont la consommation produisait des
ravages parmi les hommes et empêchait de mettre en oeuvre un programme
d'assainissement.
Une transformation des relations de genre implique de profonds chan-
gements, vers une société plus juste et équitable. Cependant, il faut renver-
ser les termes, non pas seulement chercher à promouvoir un développement
aux relations de genre plus équitables, mais promouvoir des relations de
genre plus équitables qui favoriseraient un développement économique,
social, politique et culturel différent. Cahiers
genre et développement
u) t le 4e ti I
Le premier numéro des Cahiers genre et développement fournissait des élé-
ments pour mieux comprendre le concept de genre trop peu maîtrisé dans le
milieu francophone. Les numéros deux et trois portaient sur l'économie,
constituant un ensemble. Le numéro deux présentait un premier éclairage
des rapports sociaux entre hommes et femmes, de leurs transformations, et
de l'ensemble des situations dans lesquelles les femmes sont insérées écono-
miquement. Il exposait également les principales notions qui informent
structurellement ces situations, comme celle de la division sexuelle du tra-
vail, de l'articulation entre les rapports de production de type domestique et
les rapports de production de type capitaliste. Le numéro trois poursuivait
cette analyse économique, en se penchant particulièrement sur l'accélération
du mouvement de mondialisation/libéralisation économique et l'accroisse-
ment des inégalités et des écarts entre la pauvreté pour les uns et la prospé-
rité pour les autres.
L'analyse des processus économiques avec la perspective du genre
révèle que le concept de genre est un outil analytique essentiel pour com-
prendre l'organisation sociale et la hiérarchisation entre femmes et hommes.
Il permet de comprendre l'articulation et la perpétuation des inégalités
sociales. L'analyse de la construction symbolique des féminités et des mas-
culinités et des représentations sociales de la Femme et de l'Homme nous
donne une clé de lecture pour comprendre les biais de genre dans les institu-
tions (mariage, ménages, division du travail, législation, systèmes de santé
ou d'éducation, organisations, etc.). Cela nous rend également attentifs aux
potentialités individuelles qui cherchent à investir les niches interstitielles du
système en place.
Travailler avec le concept de genre est porteur de critique sociale. Les
chercheuses et chercheurs, les responsables de projets et les organisations de
base travaillant avec cette perspective de genre, en collaboration, s'inscri-
vent dans un projet de transformation sociale. OEuvrer pour une plus grande
justice sociale, qui prenne en compte les besoins, les intérêts, les priorités,
les valeurs, les droits de chacune et de chacun, dans la diversité, est l'objec-
tif d'une renégociation des pouvoirs.
Cahiers genre et développement
Avec la mondialisation néolibérale, on observe le renforcement du pou-
voir monopolistique des grandes entreprises multinationales et la levée des
barrières commerciales entre les pays, l'affaiblissement des prérogatives des
Etats et la privatisation des biens publics, la montée en puissance d'organis-
mes supranationaux de contrôle, sinon de direction, de la gestion des affaires
nationales. Cela s'accompagne d'une inégalité croissante pour participer aux
choix, influer sur les décisions, contrôler leur application. Décentralisation,
«bonne gouvernance», implication de la société civile, fora mondiaux, les
mots fleurissent, à l'apparente connotation positive. Ils cachent une perte de
«pouvoir sur» par certains,`au profit de gains de «pouvoir sur» par d'autres,
et aux dépens d'un plus grand «pouvoir de» pour tous.
De nombreuses organisations féministes du Sud revendiquent et encou-
ragent la voie de l'empowerment des femmes. Cette approche, détournée
parfois de son sens originel par certaines agences de développement qui
l'ont instrumentalisée, peut être définie comme le développement des capa-
cités de négociation pour un partage équitable et un exercice différent du
pouvoir. Les mouvements et organisations féministes cherchent à promou-
voir, non seulement le partage du pouvoir, mais des changements allant dans
le sens de leur vision d'une société, avec une plus grande justice sociale et
des rapports plus équitables entre hommes et femmes.
L'approche empowerment favorise la prise de conscience critique des
inégalités arbitraires, développe les capacités et la force de revendiquer et de
lutter pour des droits. Les mouvements féministes du Sud (comme DAWN)
mettent l'accent sur sa dimension collective, tout en reconnaissant que les
dimensions individuelles et collectives ne peuvent être dissociées. L'idée
défendue est que des organisations, et non pas des indivudus, obtiennent du
pouvoir (« empower »), pour faire autre chose.
Ainsi définie, cette approche s'inscrit dans une remise en question des
paradigmes actuels de développement. Nourrie de l'expérience des mouve-
de base et de la réflexion des chercheurs et activistes, elle peut se ments
réclamer de cet ancrage pour avancer avec une certaine légitimité dans les
propositions alternatives sur le développement. Elle inspire les pratiques de
nombreuses femmes, ainsi que d'hommes, dans des organisations du Sud,
mais aussi au Nord et dans des pays de l'Est.
Les questions concernant l'empowerment — les transformations des
rapports de pouvoir et des identités de genre, le renforcement des capaci-
tés, les processus d'accès au pouvoir, d'organisation, de participation aux
choix de société selon le genre, les luttes pour la prise de conscience et la
défense des droits —, font l'objet des Cahiers genre et développement n° 4
que nous présentons ici. Elles ont aussi été abordées lors du colloque Colliers
genre et développement
genre qui s'est tenu en janvier 2003 à Genève à l'iuéd'. Cet ouvrage ne
constitue pas une réflexion aboutie mais offre une palette d'analyses, de
regards, de pratiques ou d'expériences différents sur ces questions dans le
contexte de la mondialisation.
Cette manière de voir les pratiques de construction et de négociation du
pouvoir, allant dans le sens d'une autre vision du monde, montre le renou-
vellement de la réflexion sur le développement ouvert par la perspective
genre et son importance pour un développement plus juste et équitable.
Christine Verschuur
Fenneke Reysoo
Institut universitaire d'études du développement
Genève, 2003
' Lire aussi les actes du colloque genre où sont publiées, dans leur langue originale, les présentations
intégrales des intervenant-e-s au colloque, dont certains extraits sont ici publiés en français. « On
m'appelle é régner. Mondialisation, pouvoirs et rapports de genre», textes réunis par Fenneke Reysoo
et Christine Verschuur, UNESCO/DDC/iuéd: Genève 2003. Cahiers
genre et développement Cahiers
genre et développement
I ou
4 4 *ea et 4 geteikiettiiieit* e * * Michèle Riot-Sarcey*
hi H. Hirata ci al., 2000, L)ïct,onnaire critique Pur pp. 1 51- 156
..'
iar lassiquement, le pouvoir se pense en termes d'exercice de
gouvernement ou de commandement. Distinct de la puis-
sance — vertu de l'homme, manifestation de son intelli-CIMIg
gence, que Spinoza définit par le seul effort de «persévérer dans son
être» —, le pouvoir de l'un peut alors se déployer jusqu'aux limites du droit
naturel de l'autre.
Du pouvoir cainnic lu pinssanec, mines s;onl exclues par le
principe (..le sujélion qui les a[laclie leur mail. La liberté, l'indépendance,
privilèges masculins, conditions d'accès au pouvoir, sont autant d'obstacles
pour interdire aux femmes le droit de jouir naturellement des vertus essen-
tielles de l'homme. Comme la puissance suppose la possession, les femmes,
« au pouvoir de leur mari», ne peuvent jouir «naturellement d'un droit égal
à celui des hommes » (Spinoza, L'Ethique, in Duroux, 1992, 105).
Avec l'avènement de l'ère des révolutions, il est difficile de maintenir
les femmes dans un état de dépendance sans chercher à construire une symé-
trie compatible avec les principes des déclarations de droits. Au xixe siècle
en particulier, les femmes sont dotées d'une puissance dont la signification
diffère du sens précédent : il ne s'agit pas d'une puissance étroitement liée à
l'intelligence, mais d'une puissance plus mystérieuse, plus obscure, voire
plus pernicieuse. «Les femmes, quelle puissance ! », écrivait Michelet. Selon
Balzac, « dans les classes inférieures, la femme est non seulement supérieure
à l'homme, mais encore elle gouverne toujours » (Perrot, in Duby et Perrot,
1992, t.4, 214).
Professeure d'histoire contemporaine à l'Université de Paris VIII.
Cnhiers genre et développement
La modernité, sans bouleverser la hiérarchie, oblige à repenser le pou-
voir. Il ne s'agit plus seulement d'analyser son exercice du point de vue du
Prince, ou de celui de l'Etat, mais d'en comprendre le système à travers les
relations entre partenaires individuels et collectifs — de Hegel à Foucault.
Défini comme un « mode d'action », le pouvoir devient un élément constitu-
tif des sociétés, qui ne peut se concevoir sans la résistance qu'il engendre.
Cependant, l'interaction entre pouvoir et résistance n'est pas toujours per-
ceptible car l'ordre dominant se reconstitue en effaçant les traces de sa
contestation.
«Ce qui définit une relation de pouvoir, c'est un mode d'action qui n'a-
git pas directement et immédiatement sur les autres, mais qui agit sur leur
action propre. Une action sur l'action, sur des actions éventuelles ou actuel-
les, futures ou présentes » (Foucault, 1984, 312-313).
Un pouvoir politique exclusif
Depuis toujours démultipliés,
dans ce sens, la modernité n'a pas fait exception (Riot-Sarcey,
1993, 9). Engagées dans un même enjeu, les sociétés démocratiques ont
renouvelé les règles du système de représentation de la souveraineté. Les
femmes, légalement assimilées à des mineures par le Code civil, sont écar-
tées des lieux de décision ; elles furent, de fait, infériorisées dans la distribu-
tion des rôles sociaux. Ainsi, les autorités successives ont réservé l'exclusi-
vité de l'exercice du pouvoir politique au sexe masculin.
n
Les pouvoirs libéraux, républicains, ou socialistes ont élaboré, à tour
de rôle, un dispositif d'exclusion, rendu compatible avec les droits indivi-
*„„, duels par la construction d'une différence dite naturelle. Pendant la
Révolution, la Convention s'est prononcée très explicitement contre l'éga-
lité des sexes : « 1) Les femmes peuvent-elles exercer les droits politiques,
et prendre une part active aux affaires du gouvernement ? 2) Peuvent-elles
délibérer réunies en associations politiques ou sociétés populaires ? Sur ces
deux questions, le comité s'est décidé pour la négative Chaque sexe
est appelé à un genre d'occupation qui lui est propre; son action est cir-
conscrite dans ce cercle qu'il ne peut franchir, car la nature, qui a posé ses
limites à l'homme, commande impérieusement et ne reçoit aucune loi»
(rapport Amar, 30 octobre 1793).
n
D'un même mouvement, en 1849, Pierre Joseph Proudhon, longtemps
considéré comme l'un des pères fondateurs du socialisme contemporain,
écarta la candidature de Jeanne Deroin aux élections législatives, au nom, Cahiers
genre et développement
précisément, des intérêts du socialisme. «L'Egalité politique des deux sexes,
c'est-à-dire l'assimilation de la femme à l'homme dans les fonctions
publiques, est un des sophismes que repousse non point seulement la
logique mais encore la conscience et la nature des choses » (Le Peuple,
12 avril 1849). C'est en vain que, pendant plus d'un siècle et demi, des fem-
mes argumentèrent en faveur de l'égalité réelle et de l'universalité vraie : de
Mary Wollstonecraft en 1790 à Jeanne Deroin en 1848-1849 ; d'Hubertine
Auclert en 1879 à Alexandra Kollontaï dans les années 1920. De ce point de
vue, il n'y a aucune exception française.
Les obstacles au pouvoir de faire
!)ni Hire,
i o n ii , (IL:HU ue (H, Cette
question essentielle s'est posée pour les femmes, lorsque celles-ci finirent
par obtenir le droit de cité. Le suffrage, réellement universel depuis avril
1944, en France, par exemple, n'a pas permis aux femmes d'accéder, en
nombre, au statut de représentantes. Parce qu'historiquement la dépendance
des unes a été construite au profit de l'indépendance des autres, les leininc ,,,
i_onipt -ke ,, (lun une collecti !l'ont janidi', nikes ,';_ipacité
d'agir en tant que ,,ujet ,i, politiques. Leur « assignation au foyer» fut la
condition de la liberté du peuple et le moyen par lequel le citoyen put accé-
der au droit commun. Cette dissymétrie entre le pouvoir des uns et la restric-
tion de l'individualité des autres fut légitimée par la substitution de l'univer-
salité de droit à l'universalité de nature, propre au genre féminin qui fut
rendu ainsi inapte aux fonctions publiques. Les règles de la démocratie
représentative, en vigueur jusqu'à nos jours, ont été fondées sur cette parti-
tion exclusive. L'entrée des femmes en politique n'a rien changé quant aux
mécanismes de la représentation, réservée aux professionnels du pouvoir qui
se sont adjoint, ponctuellement, quelques représentantes.
L'impossible pouvoir de dire
De Rousseau à Kant, de Kant à Hegel, les femmes restent étrangères à l'éla-
boration philosophique de la pensée moderne qui préside à l'organisation
sociale et politique des sociétés. Au coeur de ce dispositif théorique, le statut
de sujet leur échappe : «Aucun des piliers de la théorie n'est donc en elles.
Et elles sont cependant le pilier (en tant que cause de l'ensemble) de tout le
mouvement des pensées et des actes, au sens où l'analyse elle-même ne s'est
pas fomentée autrement» (Granoff, 1976, 187). De ce fait,
Cahiers genre et développement
Aussi, chacune de leurs paroles, l'essentiel de leurs discours, passés au
crible des règles du droit à l'expression publique, sont médiés par le sexe
qui les commande. En confondant «le féminin avec le maternel, on prive les
femmes du droit et de la possibilité d'intervenir dans le champ du symbo-
lique et l'on baptise féminin tout ce qui, chez les hommes, touche à l'ar-
chaïsme, au corps, à la passivité, au non-sens » (Marini, 1992, 295). Les
mots des femmes sont le plus souvent pris en étau entre le discours dont
elles sont l'objet et le besoin des individues de se dire différentes mais sem-
blables en capacités à leurs homologues masculins.
Le pouvoir de la langue s'exprime par l'enjeu de signification que revê-
tent les mots et les concepts dans les textes formateurs de tout un peuple. La
doxa ne devient opinion commune qu'à l'issue d'un processus d'appropria-
tion des mots au profit d'une cause jamais commune, mais toujours au ser-
vice d'intérêts particuliers : telle fut la destinée du mot « liberté» «ce mot
baladeur qui a fait tous les métiers », selon la sentence de Paul Valéry.
Le pouvoir de dire je
La catégorie femme, pensée dans le non-identique par rapport à
l'universel — masculin —, enserre le mode d'être individuel de chaque
femme ; ainsi le singulier est-il subsumé dans l'identité collective.
«Cette forme de pouvoir s'exerce sur la vie quotidienne immédiate, qui
classe les individus en catégories, les désigne par leur individualité propre,
les attache à leur identité, leur impose une loi de vérité qu'il leur faut
connaître et que les autres doivent reconnaître en eux» (Foucault, 1984,
302). L'individue ne peut alors accéder à l'autonomie qu'en transgressant
les normes du groupe, par définition contraignantes. L'identification de
l'une aux autres passe immanquablement par le modèle dominant et donc
par l'hétéronomie des valeurs. Entre l'individu «qui est dit» et le « sujet
responsable qui se dit» (Ricœur, 1987, 55-56), s'ouvre le chemin de la
liberté qui autorise l'existence du sujet par le pouvoir de dire je. Le passage
du sujet soumis au sujet libre suppose la mise en cause des formes du pou-
voir qui s'exerce sur chaque individu. Le pouvoir de dire je est aussi une
lutte contre les formes d'assujettissement — contre la soumission de la sub-
jectivité — dont les femmes sont particulièrement victimes. ,-\ ccedui .b
2L. , du pow,oir (1c tut de sujet librc partiHpc (ic l'epnnia
.c)i L'Y

justice et gouve rnance: les termes du débat Cahiers
genre et développement
Le pouvoir du féminisme
La «femme libre» fut longtemps assimilée à la femme publique et donc
objet de scandale; Anna Wheeler en Angleterre, Claire Demar en France
dans les années 1830, bien d'autres encore, jusqu'à Simone de Beauvoir en
1949, ont suscité sarcasmes et rejets parce qu'elles osèrent mettre en cause
la hiérarchie de sexe, patiemment énoncée et mise en oeuvre par les autori-
tés. «Philosophes, théologiens, juristes, médecins, moralistes, pédago-
gues »... n'ont cessé, au cours des siècles, «de dire inlassablement» ce que
les femmes devaient être au sein d'un espace circonscrit «par leur place et
leurs devoirs» (Duby et Perrot, 1991, t. 1, 3). C'est pourquoi le féminisme,
qui peut se définir par le combat en faveur de l'égalité, est le moyen pour les
femmes d'accéder au pouvoir de la parole comme au pouvoir de l'action.
Cependant, dans le cadre d'un système hiérarchique à l'oeuvre dans la démo-
cratie représentative, les lieux stratégiques des pouvoirs de décision restent
entre les mains de l'élite masculine.
Bibliographie
Duby Georges, Perrot Michelle (dir.), Histoire des femmes en Occident. De l'Antiquité à nos jours,
5 vol., Paris, Plon, 1990-1992.
Duroux Françoise, «Des passions et de la compétence politique », Les Cahiers du GRTF, 1992, n" 46,
«Provenances de la pensée, Femmes/Philosophie », p. 103-124.
Foucault Michel, «Deux essais sur le sujet et le pouvoir», in Hubert Dreyfus, Paul Rabinow, Michel
Foucault, un parcours philosophique, Paris, Gallimard, 1984, 366 p.
Granoff Wladimir, La pensée et le féminin, Paris, Minuit, 1976, 470 p.
Marini Marcelle, «La place des femmes dans la production culturelle », in Georges Duby, Michelle
Perrot, Histoire des femmes en Occident, 1992, t. 5, p. 275-296.
Riot-Sarcey Michèle (dir.), Femmes/pouvoirs, Paris, Kimé, 1993, 154 p. [Actes du Colloque d'Albi,
19-20 mars 1992, Centre culturel de l'Albigeois].
tY Cahiers
genre et développement
** eae.e. cp0.4iei*. * e Bérengère Marques-Pereira*
In 17 e 000 - -e critique clu féminisme,PUF, pp. 16-21
a Révolution américaine (1776) et la Révolution fran-
çaise (1789) sont des moments charnières de la moder-
nité politique au regard des représentations de la citoyen-
neté. La première traduit une perspective libérale qui accorde toute son
importance à la liberté individuelle et à l'égalité de tous devant la loi. Elle
revendique le droit de vote et la participation au self-government. La
seconde affirme la liberté, l'égalité et la fraternité au nom de l'universalité.
Condorcet fut le premier à réclamer «l'admission des femmes au droit
de cité» lors de la Révolution française. Pour lui, dénier aux femmes les
droits politiques n'est qu'irrationalité, puisque l'individu se caractérise par
son appartenance à l'humanité et par l'usage de la raison. A la même époque,
Olympe de Gouges, dépassant cette optique, juge nécessaire de spécifier le
caractère sexué de l'avancement politique des femmes dans sa Déclaration
des droits de la femme et de la citoyenne (1791). En revanche, Mary
Wollstonecraft se rapproche plutôt de la démarche de Condorcet. Dans sa
Défense des droits de la femme, elle soutient qu'il est tyrannique et illogique
de priver une partie de l'humanité des droits que l'on accorde à l'autre.
Une longue exclusion politique
i\ LU
Professeure de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles.
Cahiers genre et développement
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Si la Finlande (1906) est le premier pays et la Suisse le dernier (1971) à
accorder aux femmes le droit de vote à l'échelle nationale, les Françaises ont
dû attendre 1944 pour accéder à la capacité politique. Un tel retard est à
mettre en rapport avec le Code Napoléon (1804) qui consacre l'incapacité
juridique des femmes mariées. A cet égard, notons que leur capacité civile et
le droit au travail furent souvent acquis avant le droit de vote. Tel fut notam-
ment le cas de la France (1938) et de la Suisse (1912).
La citoyenneté se rattache à deux grandes traditions : la tradition libé-
rale (par exemple, Montesquieu) et la tradition du civisme républicain (par
exemple, Rousseau). La première met l'accent sur les droits civils et poli-
tiques ; ces droits-libertés que l'individu possède face à l'intervention de
l'Etat sont la garantie de son autonomie. La seconde tradition s'attache à la
formation de l'intérêt général rendue possible grâce à la participation de
l'ensemble des citoyens à une communauté d'intérêts politiques ; c'est plutôt
dans leurs rapports réciproques que dans leur autonomie que les citoyens
assurent leurs besoins.
Aujourd'hui, la notion de citoyenneté recouvre habituellement trois
sens : la citoyenneté est un statut (un ensemble de droits et de devoirs) ; elle
est aussi une identité (un sentiment d'appartenance à la communauté poli-
tique définie par la nationalité et un territoire déterminé); elle est enfin une
pratique qui s'exerce à travers la représentation et la participation
politiques : celles-ci traduisent la capacité de l'individu à peser sur l'espace
public en émettant un jugement critique sur les choix de société et en récla-
mant le droit à avoir des droits.
Jusqu'à la fin des années 1980, sociologues et politologues n'envisa-
geaient pas la citoyenneté dans le cadre de la problématique des rapports
sociaux de sexe, pas plus que les études féministes ne faisaient de la
citoyenneté un thème de recherche, même si certaines féministes ont fait des
apports convaincants. La seconde vague du féminisme peut aujourd'hui être
interprétée comme une lutte contre les discriminations auxquelles les fem-
mes sont en butte en matière de droits civils, politiques et sociaux, et en
faveur d'une extension des droits de citoyenneté à la liberté
reproductive — thème déjà présent chez les féministes du xixe siècle. Mais
la question du statut juridique et social des femmes ainsi que les revendica-
tions du droit à la contraception et à l'interruption volontaire de grossesse
étaient, initialement, envisagées sous l'angle de l'oppression et de l'exploi-
tation dans les sphères de la production et de la reproduction, de la démocra-
tisation des rapports sociaux au quotidien, de la justice et de l'autonomie, de
la mise en cause de l'Etat patriarcal.
0.
justice et gouve rnance: les termes du débat ahiers C
genre et développement
Dépasser le dilemme égalité/différence
Deux initiatives marquantes doivent cependant être relevées. Jean Elshtain
et Carole Pateman questionnent la théorie politique, mettent en cause le
caractère neutre de la citoyenneté ainsi que la séparation entre le privé et le
public qui est censée définir le politique. La première développe une thèse
maternaliste qui valorise l'idée de ethics of care. Cette éthique permettrait
de vider la vision participative et républicaine de la citoyenneté de ses
aspects machistes pour la nourrir des valeurs dites maternelles, telles que la
préservation et la protection de la vie humaine et de l'environnement, la
compassion et la non-violence. Cette logique, proprement féminine, s'oppo-
serait à une logique des droits proprement masculine. Une des critiques les
plus systématiques d'une telle optique est celle de Mary Dietz. Elle rappelle
à quel point la citoyenneté ne relève pas des présupposés qui régissent la
relation mère/enfant. Alors que celle-ci fonctionne dans le registre de l'inti-
mité, de l'autorité et de l'exclusion, la relation entre citoyens fait appel à
l'égalité, à la distance et à l'inclusion.
Carole Pateman, de son côté, développe la thèse selon laquelle la
citoyenneté patriarcale est fondée sur une universalité abstraite qui pose en
fait le masculin en norme de référence. Elle montre que derrière le contrat
social se profile un contrat sexué. Le mérite de Carole Pateman est sans
doute d'avoir mis en lumière ce qu'elle nomme le dilemme de
Wollstonecraft. En effet, dans les systèmes androcentriques, les femmes sont
acculées au mieux à une citoyenneté de seconde zone : soit elles sont inté-
grées à la citoyenneté en tant qu'individus et leur égalité les assimile aux
hommes en niant et déniant leurs expériences et leurs vies de femmes ; soit
elles sont incluses à la citoyenneté en tant que femmes, la différence
sexuelle entérinant la séparation entre le privé et le public.
Durant les années 1990, les auteurs qui appréhendent l'idée de citoyen-
neté et de rapports sociaux de sexe et qui se situent dans le registre de la
théorie politique s'attachent à dépasser le dilemme égalité/différence en
valorisant l'idée d'une citoyenneté démocratique qui reconnaisse diversité et
pluralisme (Scott, 1998). Une question demeure cependant ouverte : Faut-il
établir ou non une représentation par groupe ? Celle-ci renvoie à la problé-
matique des quotas qui, notons-le, est différente de celle de la parité. Alors
que Iris Young prône une citoyenneté différenciée et Chantal Mouffe une
citoyenneté pluraliste non sexuée, Anne Philips opte en faveur d'une
citoyenneté pluraliste et différenciée.
ss.
Cette dernière n'est pas favorable à une représentation par groupe,
même si elle admet la pertinence des quotas en tant que «politique de pré-
sence». En effet, les quotas, pour Anne Philips, ne peuvent être l'expression ç.) Cahiers genre et développement
d'un pluralisme alimenté par différents groupes sociaux uniquement concer-
nés par leurs préoccupations propres et leurs intérêts particuliers. Une repré-
sentation par groupes, telle que la propose Iris Young, risquerait de réifier
les différentes identités, car chaque individu est porteur de multiples identi-
tés toujours mouvantes, parfois contradictoires. Pour Iris Young, une repré-
sentation, dans les processus politiques, des perspectives des différents grou-
pes sociaux opprimés suppose le droit de proposer des politiques fondées sur
leurs intérêts propres et même un droit de veto lorsque des politiques géné-
rales risquent d'affecter ces derniers. Anne Philips, tout comme Chantal
Mouffe, regrette une telle position à cause de ses risques de dérives essentia-
listes et considère le compromis et la négociation politiques entre les diffé-
rents groupes comme nécessaires à la construction d'un pluralisme réel.
Cependant, aux yeux de Chantal Mouffe, la reconnaissance des différences
n'est pas le résultat, avant tout, de la démocratie représentative. Car, s'il est
vrai que les identités se construisent à travers les processus politiques, que
les intérêts des groupes ne pourraient exister, et donc être représentés, a
priori, il est également vrai que la politique est, d'abord, affaire de rapports
de force, ce qui implique l'exclusion de certaines différences et certaines
identités au détriment d'autres. Par ailleurs, pour Chantal Mouffe, un sys-
tème de quotas risque toujours d'institutionnaliser les différences entre hom-
mes et femmes au détriment de leur égalité.
Redéfinir la citoyenneté
L'actualité du débat sur la citoyenneté et les rapports sociaux de sexe est
également redevable des études menées par des politologues et des sociolo-
gues sur l'Etat-providence et les politiques sociales. Jane Jenson, Bine Siim,
Alisa Del Re ou Jacqueline Heinen utilisent souvent le célèbre essai de
Thomas Humphrey Marshall, Social Class and Citizenship, comme point de
départ, tout en critiquant ses aspects à la fois linéaires et androcentriques.
Selon T.H. Marshall, la pleine expression de la citoyenneté ne peut se
limiter à ses dimensions civiles et politiques, et nécessite l'existence d'un
Etat-providence démocratique et libéral qui garantit des droits sociaux,
conférant ainsi, à chaque membre de la communauté, un statut qui lui donne
le sentiment d'être un citoyen à part entière, capable de participer à la vie en
société et d'y être intégré. En tant que droits de l'individu dans la commu-
nauté de l'Etat-nation, les droits et devoirs de citoyenneté sont garantis par
l'Etat. D'une part, ils comprennent des devoirs pour toute personne qui en
bénéficie (paiement des cotisations sociales, de l'impôt, etc.). D'autre part,
ils imposent une contrainte à l'Etat : si les droits civils et politiques sont des
droits-libertés dont l'individu jouit face à l'Etat qui voit son autorité souve-
raine limitée, les droits sociaux, eux, sont des droits-créances de l'individu
Pouvoirs, justice et gouvernance : les termes du débat Cahiers
genre et développement
sur l'Etat, des prestations en monnaie ou en nature que l'individu
consomme, dans la mesure où elles sont garanties par la mise en oeuvre de
politiques sociales.
Au-delà de leurs divergences d'approche, les travaux centrés sur les
rapports sociaux de sexe et sur les politiques sociales cherchent les uns et les
autres à dépasser les dilemmes de la citoyenneté posés entre universalisme
et particularisme, égalité et différence. L'enjeu est également d'articuler les
dimensions sociale et politique de la citoyenneté.
Dans cette perspective on peut appréhender la citoyenneté
comme une pratique conflictuelle liée au pouvoir et aux luttes pour la recon-
naissance des acteurs considérés comme protagonistes de revendications
légitimes. Elle est également reliée à une pratique consensuelle de participa-
tion et de représentation, ainsi que de formation des politiques publiques.
Bibliographie
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Philips Anne (ed.), Feminism and Politics, Oxford, Oxford University Press, 1998, 471 p.
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