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Genre, temps sociaux et parentés

333 pages
Il est de plus en plus difficile de concilier les temps dédiés au travail, à la famille, aux loisirs et à la vie civique. Cet ouvrage étudie dans les différents pays européens comment ces questions, longtemps restées en marge des débats, influent sur le temps des individus et en particulier des parents. Le jonglage entre les différents temps sociaux est source d'inquiétude, mais leur maîtrise peut à l'inverse apporter certitude et confiance. (Plusieurs articles sont traduits en anglais).
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Genre, temps sociaux et parentés

Sous la direction de

Pascaline Gaborit

Genre, temps sociaux et parentés

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05331-1 EAN : 9782296053311

A vec les contributions de : Dimitri Mortelmans, Esther Dermott, Paco Abril, Alfons Romero, Laia Monterde, Brigitte Beauzamy, Pascaline Gaborit, Sylvie Célerier

« L'information

contenue

dans cette publication ne reflète pas nécessairement de la Commission européenne »

l'opinion

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Table des matières
Avant propos
F 0 rewo rd

9
................. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..
Il

...

Introducti0n
Partie I Théories

......................... 13
15
... ...

Genre, temps sociaux et parentés (Pascaline Gabarit) Gender, social times and parenthood (Pascaline Gabarit)

49

79
. .. 81 113

Nouvelles paternités et anciennes habitudes (Dimitri Mortelmans) ... New fatherhood and old habits (Dimitri Mortelmans)

Partie II Travail et entreprises Les hommes et la relation à l'emploi: "L'argent n'est pas tout et ne règle pas tout" (Esther Dermott) Fathers' orientations to paid employment: 'Money is not the be
all and end all' (EstherDermott) . . . . .. Entreprises

143 145

. .. .. .. . . . . . . . . .. . .. . . . .. .. .. . .. .. . .. . . ... 169

et temps de travail (Paco Abrilet AlfonsRomero) . .. .. . .. . .. .. 191 Public and private companies with gender and conciliation

policies

for men (PacoAbriletAlfons Romero)

217

Partie III La vie familiale et les loisirs
Les stratégies de conciliation en trois étapes (Laia Monterde) Men and Conciliation strategy in three levels (Laia Monterde)

241
243 ... 267

Partie IV Institutions et stéréotypes de genre 291 Politiques de conciliation entre vie familialeet vie professionnelle en Europe: comment rendre compte des différences entre pays
(Brigitte Beauzamy)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 293

La pratique de genre: La catégorie comme réponse aux problèmes de l'activité professionnelle (Sylvie Célerier) 317

-7-

Avaut propos

Avaut propos

L'époque actuelle s'inquiète sur le temps, les temps, et les rôles sociaux. Mais le réglage du temps est aussi une source de certitude et de confiance La fonction de la montre comme celle de l'argent permet d'introduire des rapports de mesure et de différenciation dans la vie sociale: «la nature calculatrice de l'argent a introduit dans les rapports entre les éléments de la vie, une précision et une sûreté dans la détermination des égalités et des inégalités, une non ambiguïté dans les engagements et les accords, comparable à ce qu'apporte dans le domaine extérieur la généralisation des montres de poches] »... Cette sécurité et cette confiance s'accompagnent aussi de contraintes comme par équation « Mais ce qu'il y a de plus pénible c'est que je me sente contraint perpétuellement de régler mes activités sur la marche des aiguilles d'une montre2... ». Les changements de notre époque liés à la rapidité des transports et la généralisation du

travail féminin sont apparus concomitamment avec une baisse de la
fécondité. Face à ce phénomène les gouvernements en Europe ont proposé des mesures destinées aux familles et en particulier aux mères afin de pouvoir concilier ou articuler le temps dédié au travail, celui à la famille et enfin le temps dédié aux loisirs. La question des pères est cependant très en marge à la fois des politiques et mesures destinées aux familles et dans une moindre mesure en marge de la recherche, à l'exception des études dédiées au genre. Le masculin est resté pendant longtemps un sujet tabou (Christine Castelain Meunier). En tant qu'appartenant à la catégorie universelle, les hommes sont en effet rarement considérés en tant que groupe. C'est pourquoi suite à l'étude publiée dans l'ouvrage précédent « les hommes entre travail et famille », des partenaires européens et
1 Simmel G. La philosophie de l'argent, Paris PUF, 1987 P 567 2 Halbwachs M. Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, éditions Albin Michel, 1994p 130

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des chercheurs en France, Espagne, Suède et en Belgique ont entrepris un approfondissement de la question et des résultats de leurs études précédentes, en se focalisant sur les temps sociaux (comment la question des temps sociaux est- elle abordée dans une perspective de genre) ? Pour cela des entretiens et groupes d'études ont été organisés avec les différents acteurs: des hommes et des femmes, des pères, des mères, des employeurs, des acteurs institutionnels en charge des familles, des associations et des écoles. Cela a permis de mettre en évidence une grande complexité du phénomène et une inadéquation entre discours et pratiques. En effet alors que les hommes et les pères affirment leur frustration de passer trop de temps au travail et pas assez de temps à exercer des loisirs et avec leurs familles, Esther Dermott démontre dans son article que les contraintes professionnelles seules ne peuvent pas expliquer ce qui s'apparente à un surinvestissement dans la sphère professionnelle. Dimitri Mortelmans analyse et démantèle le phénomène des nouveaux pères en en montrant les contradictions, ambivalences et questions. Laia Monterde pour sa part démontre que l'attitude des hommes envers l'articulation vie privée et vie professionnelle évolue entre résistances et changements à travers une étude et des forums réalisés en Espagne. Par la suite Paco Abril et Alfons Romero évoquent le rôle des différents acteurs et notamment des employeurs face à la question de la paternité ou des paternités. Les résultats principaux sur le rôle des acteurs, des hommes, des pères, des mères, des entreprises et des acteurs institutionnels sont présentés dans le premier article « hommes, temps sociaux et parentés» qui synthétise les principaux résultats et réflexions de l'étude. Enfin le dernier article de Sylvie Célerier dédié aux stéréotypes de genre dans le secteur social démontre à quel point la question de genre a une place centrale dans l'analyse de pratiques des acteurs sociaux. Ce dernier article remet les articles précédents en perspective et propose une ouverture pour un prochain ouvrage à paraître sur les stéréotypes liés au genre car « les paradoxes d'aujourd'hui sont les stéréotypes de demain» (Proust). Enfin il faut souligner que cette publication est le résultat d'un projet de recherche co-financé par la Commission européenne. Ont aussi été impliqués dans l'étude et ses résultats les personnes suivantes: Edoardo Guglielmetti pour la coordination, Susana Forjan pour les traductions vers l'anglais, Brigitte Beauzamy pour la méthodologie et les partenaires des collectivités locales impliquées dans le projet pour les études locales. - 10-

Foreword

Foreword Today's era is worried about the weather, time and social roles. But the fixing of time is also a source of certitude and confidence. The function of a watch like that of money permits the introduction of rapports of measure and differentiation in social life: "the calculative nature of money has introduced in the relation between life 's elements, a precision and a surety in the determination of equalities and inequalities, a non-ambiguity in the engagements and the agreements, comparable to that which is brought into the external domain the generalization of pocket watches3" This security and this confidence is joined as much by restrain as by equation (. ..) but that which is more pitiful is that I feel perpetually obliged to finish my activities as the clock hands turn';". Changes due to the rapidity of transports and of the generalization of women in the labour market have appeared simultaneously alongside a decrease in birth rates. Facing these phenomenon, European governments have proposed measures directed at families and in particular towards mothers so that they can conciliate or articulate time destined at work, at family and finally at leisure. The question of fathers is nevertheless put to one side by these policies and measures aimed at families and they are to a lesser degree set aside in research, on the exception of studies dedicated to gender. The masculine has stayed for a long time a taboo subject (Christine Castlemain Meunier). Even though they belong to a universal category, men are rarely seen as a group. This explains why after the study published in the previous book "men between work and life" some European partners and researchers in France, Spain, Sweden and Belgium have undertaken a deep research on this topic and on the results, focusing on social time (how
3 Simmel G. La philosophie de l'argent, Paris PUF, 1987, p. 567. 4 Halbwachs M. Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, éditions Albin Michel, 1994, p. 130.

- Il -

the question of social time is taken into account from the perspective of gender?). For this reason, interviews and study groups were organized with different actors; men and women, fathers, mothers, employers, institutional actors in charge of families, associations and schools. This has permitted us to see the great complexity of the phenomenon and the inadequateness between debate and practice. In fact whilst men and fathers point out their frustration of spending too much time at work and not enough time doing leisure activities or being with their families, Esther Dermott demonstrates in her article that professional restraints alone cannot explain what appears to be an overinvestment in the professional sphere. Dimitri Mortelmans analyzed and dismantled the phenomenon of new fathers by showing the contradictions, ambivalences and questions. Laia Monterde, on her part, shows the attitude of men towards work life balance analyzed between resistance and change through a study and through forums

that have taken place in Spain. Next, Paco Abril and Alfons Romero
refer to the role of different actors and notably of employers on the question of fatherhood or of fatherhoods. The main results of the role of actors, of men, of fathers, of mothers, of companies and institutional actors are present in the first article "men, social time and parenthood" that synthesis the main results and reflections of the study. Finally the last article by Sylvie Célerier dedicated to gender stereotypes in the social sector show to what point the question of gender has a central place in the analysis of social actors' practices. This last article puts the previous articles in perspective and proposes an opening for a next publication on stereotypes linked to gender since "the paradoxes oftoday are the stereotypes oftomorrow" (Proust). To conclude we must point out that this publication is the result of a research project co-financed by the European Commission. There has also been the participation of the following persons in the investigation and results: Edoardo Guglielmetti coordination, Susana Forjan translations towards English, Brigitte Beauzamy methodology and the local authorities partners ofthis project, local studies.

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Introduction

Genre, temps sociaux et parentés
Pascaline Gaborit

A l'heure de la rapidité et du rendement et à une époque où les femmes travaillent de manière généralisée, quels sont les changements liés aux politiques de la famille d'une part; et aux temps sociaux et emplois du temps des individus et en particulier des hommes d'autre part? Comment institutions, associations, employeurs et employés abordent-ils le problème de la conciliation entre vie privée et vie professionnelle? Face à la baisse de la fécondité, de nombreux gouvernements européens de l'Allemagne à l'Espagne se sont récemment engagés à prendre des mesures pour permettre une meilleure articulation entre vie privée et vie professionnellel. Ce regain d'intérêt des politiques ne doit cependant pas masquer une réalité plus complexe, celle de la difficulté éprouvée par les hommes et les femmes à jongler entre temps professionnel, temps familial et temps du loisir. «L'arrivée massive des femmes sur le marché du travail dans les années 1970 a en effet transformé la combinaison du travail, de la famille et des temps libres en un véritable exercice d'équilibriste2 (H.) ». Au-delà des effets d'annonces beaucoup de mesures restent très limitées dans la pratique, et ne peuvent être appréhendées que dans un contexte plus global lié au genre et aux temps sociaux (disponibilité de services sociaux de gardes d'enfant, flexibilité du temps de travail...). Le fait que les politiques mises en place se concentrent sur la fécondité sans prendre en compte les facteurs liés au genre et aux temps sociaux, permet difficilement de résoudre les différents enjeux liés à la difficile équation vie privée/vie professionnelle. Dans ce contexte les hommes sont confrontés à plusieurs modèles et approches et appréhendent la question de cette articulation ainsi que les changements sociaux de manière fataliste mais parfois aussi méfiante. La paternité et les pères sont comme les rôles sociaux avant tout des constructions sociales (Rosh White
L'articulation entre vie privée et vie professionnelle est la traduction du terme anglophone work life balance qui est défini par Grzywacz J.G. et Carlson S. (2007) comme l'accomplissement des attentes liés aux rôles des individus tels qu'ils sont négociés par un individus et les partenaires liés à ces rôles dans les domaines de la sphère professionnelle et de la famille. 2 J. Vandeweyer and 1. Glorieux «Travail ou interruption de carrière: un monde de différence? Modifications dans l'emploi du temps des travailleurs masculins en interruption de carrière», in Institut pour l'égalité des hommes et des femmes, Les hommes et l'égalité, Bruxelles, 2006 p. 63. - 15 1

1994)3. L'image souvent avancée des nouveaux pères (Mortelmans 2007) révèle des changements mais pas forcément un mouvement uniforme de modification de rôle pour l'homme4 en tant que principal pourvoyeur de revenus de la famille ou breadwinner. De nombreuses études montrent en effet que les hommes se définissent encore par rapport à leur activité professionnelle (Rosh White 1994) en même temps qu'ils se détachent de plus en plus d'anciens modèles hérités de leurs parents. La paternité est alors une reconstruction avec le déplacement d'un rôle symbolique et institutionnel à une paternité de lien, où les nouveaux pères assimilent un rôle paradoxal et ambivalent principal reflet des ambiguïtés de l'identité moderne (CastelainMeunier 20075). Enfin l'analyse du temps social est un parti pris. L'analyse des emplois du temps ne révèle qu'une partie de la complexité sociale (Mortelmans 2007), mais le temps est aussi le marqueur du rôle social des individus et des parents, car il renvoie à la fois à la mesure, mais aussi aux contraintes (Simmel), responsabilités et à la subjectivité des acteurs. L'idée d'articulation vie privée-vie professionnelle renvoie en effet à l'idée qu'il existe un temps pour le travail, un temps pour la famille et un temps pour les loisirs. De même l'idée de parenté renvoie à l'idée qu'il existe un temps de parent dans la vie d'un individu (par opposition au temps de l'enfant, de l'adolescent etc.). Cet article abordera, à partir d'analyses, d'entretiens, et de groupes de discussions organisés en Espagne, Belgique, Suède et au RoyaumeUni, les différents thèmes relatifs à la parenté, à la conciliation entre vie privée et vie professionnelle et aux temps sociaux. L'article se divise en 4 parties pour répondre à ces thèmes: les mesures et politiques liées.à la parenté (I), le rôle social du parent dans une perspective genrée (II), les discours des pères sur les temps familiaux, professionnel et des loisirs (III) Temps du travail, inégalités et rôle des employeurs ou institutions publiques (IV).

3 Rosh White N. «About 5

fathers:

masculinity

and the social

construction

of

fatherhood»,in Journal of sociology, 1994,30, pp. 119 - 131. 4 Mortelmans D. New fatherhoods and old habits, 2007.
Castelain-Meunier C. «Genre et Masculinités» travail et Famille, L'Harmattan, 2007. in Gaborit P. Les Hommes entre

- 16 -

Il Politiques publiques:

une tentative de classification

L'Allemagne adoptait en 2006 une législation permettant aux deux parents de prendre un congé parental étendu à quatorze mois et rémunéré 65% du salaire si les deux parents se relaient pour s'occuper de l'enfant6. Le gouvernement espagnol instaurait en 2007 une prime à la naissance de 2500 Euros, mesure reçue auprès de l'opinion comme extrêmement limitative en l'absence de mesures complémentaires liées notamment à la création de nouvelles crèches publiques. Enfin le gouvernement en formation en Belgique «dit gouvernement de l'orange bleue7 » avait avancé des propositions pour les familles (allongement du congé maternité, et extension du congé parental aux enfants de moins de douze ans). Alors comment se repérer dans toutes ces mesures? Gosta Esping Andersen (1999) a souligné l'importance des interactions entre marché du travail et Etat providence selon si l'Etat considère qu'il faut collectiviser par principe et pour tous les responsabilités de l'éducation enfantine et du soin aux aînés dépendants (modèle scandinave) ou au contraire que la famille doit demeurer le centre principal des responsabilités en ce qui concerne les besoins sociaux de ses membres. Dans ce dernier cas, les familles doivent satisfaire leurs besoins sociaux à travers le fonctionnement du marché (pays anglo-saxons) ou par elles-mêmes (Allemagne, Italie, Espagne)8. Cette catégorisation reste toujours d'actualité, mais les différentes mesures et politiques récemment adoptées en Allemagne qui s'inspirent du modèle scandinave montrent que chaque pays ne propose pas forcément une approche qui lui est propre mais plutôt un éventail de mesures destinées à palier les problèmes. Il n'existe donc pas un seul modèle de politique. Jane Lewis en 1992 propose une nouvelle grille d'analyse de l'attitude de l'Etat face au modèle traditionnel de l'homme pourvoyeur de ressources (breadwinner model). D'un côté certains Etats, comme le Royaume-Uni, L'Irlande, l'Espagne et l'Italie privilégieraient le rôle social de l'activité professionnelle réservée aux hommes et auraient des politiques familiales n'encourageant pas l'emploi féminin. Ceci se caractériserait par un faible nombre de crèches, l'absence de congé
6

Versieux N. «L'Allemagne veut des enfants et met les pères en avant: congé parental, crèches. ..le pays s'attaque au déclin démographique», Journal Le Monde, 10 avril 2006, p. 10. 7 Faits relatés en Novembre et Décembre; 2007. 8 Guionnet C., Neveu E. Féminins/Masculins, sociologie du genre, édition Armand Colin, collection U, Paris, 2005, p. 114.

- 17 -

parental bien indemnisé et une faible protection de la maternité. Pour le marché du travail, ceci se traduirait par un taux d'activité féminin peu élevé pour les femmes en âge de procréer et par un travail à temps partiel féminin très développé. De l'autre côté les pays nordiques et plus spécialement la Suède et le Danemark privilégiraient un modèle familial où les deux conjoints contribuent au revenu du foyer, et où le travail des femmes est encouragé par un nombre important de crèches, des congés parentaux développés et une imposition séparée. La France et la Belgique seraient un échelon intermédiaire entre ces deux modèles9.Une récente étude publiée par Patricia Morgan (2006)10 montre cependant que la classification entre pays est moins catégorique si l'on se réfère à d'autres paramètres telles que la ségrégation du marché du travail. Les études de Patricia Morgan montrent en effet que si la Suède à un taux d'activité des femmes très élevé de 72% par rapport à la moyenne européenne de 56%, ces statistiques masqueraient la réalité suédoise. En Suède, et malgré l'instauration d'une politique volontariste d'égalité entre les hommes et les femmes accompagnée de campagnes de sensibilisation et d'une PQlitique rigoureuse d'égalité salariale, la Suède connaîtrait cependant une forte ségrégation de la force de travail par le genre. Les femmes seraient en effet concentrées dans le secteur social généralement peu payé. Beaucoup de femmes seraient aussi employées dans le secteur du soin aux personnes. Les hommes occuperaient en Suède encore la plupart des postes à responsabilité et apporteraient encore l'essentiel des revenus des ménages. Ainsi la différence salariale en Suède serait à peu près comparable à celle présente dans d'autres pays comme la France ou la Belgiquell. Si chaque théorie de classification par pays apporte des éléments nouveaux d'analyse, il est cependant possible de voir qu'il n'est pas possible simplement d'opposer un modèle à un autre. C'est pourquoi il est proposé dans ce chapitre de classifier non pas les mesures par aire géographique mais davantage en fonction de leur objet et leurs impacts.

9 Ibidem. 10 Morgan P. Family poliey, fan1ily changes: Sweden, Italy and Britain compared, Londres, Civitas, 2006, p. 160.
Il

Swift L. «Family policy, Family changes: Sweden, Italy and Britain compared by Patricia Morgan» in Economic affairs 27 (vI), pp. 89-90. - 18 -

A - Les mesures ciblées Les mesures ciblées sont représentées typiquement par les primes à la naissance, ou encore le congé paternité qui sont des mesures ponctuelles, limitées dans le temps, et donc peu coûteuses pour les pouvoirs publics. L'exemple le plus emblématique de mesure ciblée est la prime à la naissance. Récemment le gouvernement en Espagne a adopté une loi dite Loi du chèque bébé12. Cette loi qui avait été présentée comme avancée majeure propose une prime de naissance allant de 2500 à 3500 Euros par enfants13. Or cette mesure a été fortement critiquée par les acteurs sociaux comme étant extrêmement insuffisante par rapport à tous les problèmes posés par l'articulation entre vie privée et vie professionnelle. De plus, à la même époque, alors que le gouvernement espagnol avait décidé de débloquer 100 000 millions d'Euros pour la création d'accueil de structures de la petite enfance (entre zéro et trois ans), le proj et était alors apparu bloqué du fait de l'incapacité pour le gouvernement d'évaluer la demande de places en crèche. Cette situation a ainsi été mal ressentie par l'opinion publique devant l'insuffisance des milieux d'accueil ressentie par les familles 14. B -Les mesures destinées aux mères Ce sont les mesures les plus nombreuses. Elles concernent la possibilité de pouvoir prendre un congé maternité y compris pour les femmes indépendantes, les mesures de congés parentaux et la possibilité donnée aux mères de travailler à mi-temps. En France notamment une éventail de mesures destinées aux parents et plus particulièrement aux mères aurait permis une recrudescence du taux de fécondité qui atteint 1,94 enfants par femmes (et qui est donc supérieur aux taux connus dans d'autres pays européens, et notamment l'Italie avec 1,31 enfants par famille et l'Espagne ou l'Allemagne avec des taux avoisinant 1,34 enfants). Les mesures expérimentées en France concernent principalement:

12Ley del Cheque-bebe 13 Article «Como se gas/an 100 mil/ones de guarderias» in journal El Pais du 8 Octobre 2007, p. 34.
14 Ibidem.

- 19 -

. . . . .

La possibilité de pouvoir prendre un congé parental pouvant aller jusqu'à trois ans par enfant, Une compensation de revenus d'environ 500 Euros pendant la période du congé Hormis les crèches et les garderies, l'aide d'une personne de garde à domicile à faible coûts La possibilité d'allaiter une heure par jour dans l'entreprise Une intervention dans le paiement du loyer dans le cas de situations financières difficiles 15.

Or ces mesures publiques destinées aux mères en priorité et que l'on retrouve en France et en Belgique ont des effets négatifs sur l'emploi des femmes. La première critique concerne l'impact de ces mesures: étant donné le niveau de revenu du congé parental par exemple, celui-ci est utilisé davantage par des femmes à faible revenu et bénéficiant d'un niveau d'éducation peu élevé. Une fois passés les trois ans de ce congé ces femmes éprouvent de nombreuses difficultés à retrouver un emploil6. La seconde critique serait d'ordre plus économique sur la durabilité de mesures qui ont un coût important en terme d'argent public. A l'inverse des dépenses liées par exemple à l'installation de crèches, il n'existe pas de retour sur l'investissement possible pour le secteur public. Enfin et c'est peut être la critique principale: ces mesures adressées aux mères ont pour conséquence de les stigmatiser socialement en leur offrant une facilité financière sans contrepartie pendant trois ans, mais aucun avantage en terme de réinsertion professionnelle, de retraite et auraient tendance à renforcer la dépendance vis-à-vis du conjoint qui reste le breadwinner et l'unique source de revenus de la famille. En termes sociaux, l'exclusion volontaire du marché du travail pendant trois ans a aussi des répercussions sur le rôle social des mères qui est handicapé par la dépendance financière vis-à-vis du conjoint.

15

Ces mesures sont relatées par Gisèle Dercherf de l'association départementale des caisses d'allocations familiales (ADECAF) et sont relatés dans l'article P. Martin « Faut-il faire des enfants à la française?» in Journal Le Soir, supplément temps forts du 19juillet 2007, p 2. 16 P. Martin ({ Faut-il faire des enfants à la française?» in Journal Le Soir, supplément temps forts du 19juillet 2007, p. 2. - 20-

C - Les mesures permettant

la réduction du temps de travail

Ce sont les mesures qui permettent à l'un des parents ou aux deux de réduire leur temps de travail. Ces mesures offrent la possibilité pour les employés de réduire leur temps de travail (travail à mi temps), mais elles concernent aussi les mesures en faveur de la flexibilité du temps de travail comme le crédit temps, la possibilité de travailler à domicile... Ces mesures sont actuellement davantage développées au Royaume-Uni, mais il faut aussi relativiser la portée de ces politiques lorsque l'on considère que le temps hebdomadaire de travail autorisé est de 48 heures au Royaume-Unil7, 38,5 heures en Belgique et enfin 35 heures en France. Les articles développés plus

loin par Esther Dermott, puis par Paco Abril et Alfons Romero
expliquent par ailleurs les contradictions et ambivalences de ces mesures. En effet les politiques de réduction du temps de travail reposent avant tout sur l'hypothèse que les parents et les individus souhaitent passer plus de temps avec leur famille mais qu'ils ne le peuvent pas pour des raisons structurelles liées au marché du travail (Dermott 2007). Cette hypothèse est corroborée par l'augmentation de l'intensité de travail demandée par les entreprises en Europe et en particulier au Royaume-Uni (Guest D.E. 2002)18. Cependant les deux études précédemment citées (Dermott, Abril Romero 2007) montrent que ces contraintes structurelles liées au temps des entreprises ne permettent pas d'expliquer entièrement l'investissement des individus et en particulier des pères dans la sphère professionnelle, investissement et engagement qui dépendraient aussi de facteurs subjectifs tels que l'identification à son travail, l'intérêt, l'idée d'acquérir des compétences etc. D - Les mesures visant à impliquer les pères dans la sphère familiale, les activités domestiques et de soin aux enfants Les mesures visant à impliquer les pères dans la sphère familiale et domestique et en particulier dans le partage des tâches et du soin aux enfants concernent principalement des mesures adoptées en Suède et plus récemment en Espagne. La Suède perpétue une longue tradition d'intervention de l'Etat dans les questions relatives aux familles. Dans
17

http://www.direct.gov.uk 18 Guest D.E. «Perspective on the study of work life balance», in Social science information, 2002, 41, p. 257. - 21 -

ce cadre, différentes organisations dont les collectivités locales ont élaboré différentes initiatives exerçant directement une influence sur les tâches d'éducation et de soin aux enfants. La problématique de la répartition des tâches ménagères entre les hommes et femmes semble un sujet plus difficile à aborder dans les politiques publiques que la question du temps passé au travail par exemple et ceci dans plusieurs pays19. Il est à l'inverse étonnant de constater que ce serait apparemment le contraire en Espagne. Tant au niveau local que dans les campagnes nationales des pouvoirs publics, les autorités espagnoles stimuleraient les hommes à exercer davantage de tâches domestiques (à la fois les tâches ménagères et les soins à prodiguer aux enfants )20. E - Les mesures enfaveur de l'égalité des genres Ce sont les mesures d'ordre plus général qui promeuvent l'égalité entre les hommes et les femmes, comme la législation adoptée en 2005 et 200621 au Royaume-Uni. Cependant les mesures en faveur de l'égalité des genres qui proposent des actions par exemple de discrimination positive comportent aussi des faiblesses: la discrimination positive est en effet souvent invoquée comme mesure visant à favoriser l'égalité entre les hommes et les femmes dans le milieu professionnel. Cette mesure consiste à employer systématiquement une femme à diplômes et qualifications égales. Or ces mesures peuvent aboutir à l'effet inverse escompté en créant un sentiment d'injustice pour les personnes qui en sont exclues. Elles peuvent par ailleurs susciter chez les femmes qui en bénéficient l'impression d'un avantage indu. La discrimination positive, entraînerait en effet d'après certains auteurs au moins deux sortes de menaces, l'une structurelle et l'autre symbolique22. Les menaces structurelles concerneraient les hommes et les femmes qui sont déjà à des postes décisionnaires, et qui sentent leur pouvoir menacé par les
19

20 Ibidem. 21 Employment 2006.
22

H.' Swinnen « Pères au travail, hommes au foyer: à la recherche de leviers pour asexué les tâches au sein du ménage et de la famille », in Institut pour l'égalité des hommes et des femmes, Les hommes et l'égalité, Bruxelles, 2006, p. 55.
Equality (Sex Discrimination) Regulations 2005 and Equalities Act

F. Lorenzi-Cioldi et F. Buschini «Avec nous, mais pas parmi vous: un paradoxe de la discrimination positive», Institut pour l'égalité des hommes et des femmes, Les hommes et l'égalité, Bruxelles, 2006, p. 45. - 22 -

mesures de discrimination positive (chance d'obtenir une promotion ou une augmentation de salaire...). Les menaces symboliques se situeraient sur le plan des systèmes de croyance, notamment la méritocratie. Elles porteraient en particulier sur l'estime identitaire et l'estime de soi des acteurs mais affecteraient différemment ceux qui bénéficient des mesures positives et les non bénéficiaires. Du côté des bénéficiaires, les effets néfastes souvent mentionnés des mesures de discrimination positives portent sur l'ambiguïté des raisons de la réussite professionnelle. Les mérites individuels, compétences, efforts, peuvent être remis en question par le fait qu'une personne a bénéficié de discrimination positive. D'un autre côté, pour les non bénéficiaires, et ici les hommes, la menace se situe dans le sentiment de discrimination, de criti~ue indirecte, et de perte de valeur sociale si la profession se féminise2 ... Il existe donc un panel de mesures à destination des individus en Europe pour leur permettre d'articuler leurs vies privées et leurs vies professionnelles. Cependant, d'après des études proposées par Fouquet et Rack en 1999, de nombreux effets pervers constatés confirment l'idée selon laquelle « la neutralité des politiques entraîne un recul des femmes dans tous les dispositifs »24. Même les actions agissant sur le temps de travail comme la réduction du temps de travail légal à 35 heures par semaine en France ont conduit à perpétrer les inégalités temporelles entre hommes et femmes, les femmes passant plus de temps à s'occuper des différentes tâches familiales25 (Silvera 2002). Les mesures proposées comportent donc toutes des forces et des faiblesses. Si les mesures générales perpétuent les inégalités de genres, à l'inverse plus les dispositions sont ciblées (par exemple en faveur des femmes mères), plus les destinataires de ces mesures (ici les femmes) peuvent faire l'objet de discriminations. Les mesures proposées dans chaque pays cependant ne permettent pas de résoudre pour les individus la difficile équation entre travail, famille et loisirs. Afin de comprendre l'impact de ces mesures il convient de prendre en
23 Ibidem, p. 45. 24 Fouquet A., Rack C, « Les femmes et la politique de l'emploi », in Travail, genre et société, 2, pp. 4-70. 25 Silvera R. « Le genre des politiques du temps du travail: nouveaux enjeux non sans risques », in Lien social et politiques, 47, pp. 97-107. - 23 -

compte l'avis, les opinions et les pratiques des principaux intéressés à savoir les parents, mais aussi les entreprises. II - Parentés, rôle social et gestion du temps Le moment de la parenté marque une étape dans le temps social de l'individu, puisque c'est l'étape au cours de laquelle les parents qui avaient auparavant un rôle social professionnel et/ou de proximité (relation sociale, voisinage), deviennent responsables devant la société du fait d'élever, d'éduquer et même d'aimer une tierce personne à savoir leur enfant. Légalement, ils sont aussi responsables des faits et gestes de leur enfant jusqu'à la majorité de celui-ci. C'est ici que l'on touche à l'un des paradoxes principaux de la parenté: alors que le fait d'avoir un enfant relève de la sphère privée et familiale, la parenté implique un rôle social nouveau pour le parent. L'articulation entre vie privée et vie professionnelle est d'ailleurs la traduction du terme anglophone work life balance qui est défini par Grzywacz J.G. et Carlson S. (2007) comme l'accomplissement des attentes liés aux rôles des individus tels qu'ils sont négociés par un individu et les partenaires liés à ces rôles dans les domaines de la sphère professionnelle et de la famille26. Or le rôle social de parent reste fortement ancré dans des représentations liées au genre: le rôle social attendu pour une mère n'est pas le rôle social qui est attendu pour un père. Arrivée de l'enfant et rôle social du parent L'arrivée d'un enfant marque un tournant dans la vie d'un parent (Mortelmans 2007, Bell, Goulet et alter 2007). C'est aussi l'opinion de la plupart des parents interrogés. C'est tout d'abord une prise de conscience des responsabilités familiales mais aussi sociales qui incombent au parent qui se réalise dans le couple. L'idée qui est ainsi sous jacente est ainsi qu'il faut être prêt à avoir des enfants car il faut les assumer tant financièrement que dans le fait de s'occuper d'eux: « Je pense qu'avant de faire des enfants, ilfaut être prêt. Je pense que l'on ne devrait pas avoir d'enfants si l'on n'est pas prêt à les élever et à prendre en charge toute la famille. Je pense que les gens devraient
26 Grzywaxz J.G. et Carlson D.W. « Conceptualizing Work-Family Balance: implications for Practice and research », in Advances in developing Human resources, 2007,9, p. 458. - 24-

d'abord être informés sur ce à quoi la société ressemble de nos jours: les jeunes, l'enfance et tous les problèmes qu'il y a avec les enfants27 ». Le père et la mère qui viennent d'avoir un enfant réalisent qu'il s'agit aussi d'une contrainte économique (d'où des difficultés si l'un des parents, et surtout le père, perd son emploi). Les parents prennent conscience par ailleurs que pour pouvoir cumuler tous les rôles sociaux qui leur incombent désormais (le rôle de parent, d'employé ou d'indépendant, et leur rôle social), il va falloir soit J.ongler avec le temps, et être très organisé afin de pouvoir rationaliser, optimiser le temps de la journée, ou bien effectuer des choix et abandonner certaines de leurs activités sociales ou professionnelles. « Ma compagne elle est très organisée. Si tu es organisé il n y a pas
de problème28. ».

Or il semble que le rôle social de père qui est associé dans l'inconscient collectif au rôle de Breadwinner29 soit davantage compatible avec un rôle professionnel de carrière que le rôle de mère qui était davantage associé aux activités et aux soins domestiques. Cette vision du rôle des mères, s'est modifiée, et il est couramment admis parmi les personnes interrogées qu'un partage des tâches domestiques est souhaitable. Cependant l'idée selon laquelle les mères doivent être plus « aimantes» et « affectueuses» que les pères n'est pas encore remise en cause. Il est donc attendu socialement, que les mères remplissent un rôle social dans la sphère domestique dans le cadre du soin et de l'attention aux personnes et dans celui de l'éducation. Cette vision a été théorisée comme le rôle de mère maternante (Guionnet Neveu 2005, De Singly 199630). L'idée selon laquelle la parenté attribue aux parents un nouveau rôle social est corroborée par des études qui mettent en avant à l'inverse le désarroi des parents lorsque les enfants partent. Ce désarroi est d'ailleurs comparé à celui qui est parfois ressenti au moment du passage à la retraite lorsque l'individu peut se sentir déchu de son rôle et donc statut professionneI3!. «La paternité c'est en fait
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Forum organisé à Figueres, Espagne le 14/06/2007 avec des pères.

29 Gaborit.P., Les hommes entre travail et famille édition l'Harmattan, 2007 30 Singly de F. Le soi, le couple et lafamille, Paris, Nathan, 1996. 31 Etude réalisée en 1999 par Catherine V illeneuve-Gokalp à l' Institut National des Etudes Démographiques ou INED dont les résultats sont reportés dans l'article

Entretienà Bruxellesle 16/07/2007,numéro7.

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une autre façon d'aimer. C'est un autre genre de relation amoureuse. Du coup quand l'enfant part cela doit être un moment difficile32 (...) » Le temps des tâches ménagères et la production du genre Le partage des tâches ménagères est une question délicate car elle touche à l'identité de genre et au partage du pouvoir. Tant que les femmes sur le marché de l' emploi (en tant que catégorie, ce qui n'exclut pas les différences entre individus) connaîtront des difficultés de valorisation de leur salaire et seront exclues des postes hiérarchiques dans certains secteurs d'activité, elles auront tendance à compenser par leurs rôles de mère et de gardiennes du foyer qui peuvent leur procurer davantage de gratifications. Il en résulte que les femmes elles-mêmes font parfois preuves de réserve, parfois de manière inconsciente, par rapport à l'échange de leur «pouvoirs» de femmes au foyer contre une répartition plus équitable des tâches familiales33. Les femmes se spécialiseraient donc plus en quelque sorte que les hommes dans les tâches ménagères. Les interventions des mères dans le cadre du forum organisé à Bruxelles en Juillet 2007 sont assez révélatrices de ce point de vue: Les expériences des participantes étaient assez diversifiées, mais presque toutes ont abordé le sujet du partage des tâches avec leur mari ou le négocier au sein du couple. Il faut toutefois noter que les résultats du groupe organisé avec les mères sont différents des entretiens organisés avec les pères. Ces derniers affirmaient pour la plupart en effet partager l'essentiel des tâches domestiques et de soins aux enfants. On réalise donc ici qu'il s'agit avant tout de perceptions et qu'il n'existe pas de symétrie entre les subjectivités des deux genres (Walzer-Lang). «Mon ex mari se dégageait tout à fait de tout. Quand je l'ai rencontré il ne travaillait qu'à temps partiel, ensuite il a commencé à travailler dix heures par jours. Moi je travaillais à plein temps, je m'occupais de l'enfant, je faisais tout, donc coté travail je négligeais ,.
M. Laroche «Quand les enfants quittent la maison... » in Journal Le Monde, le premier août 2007, p. 21. 32Entretien avec un père à Bruxelles le 28/06/2007, numéro 6. 33Sayer L.V. (2005) « Gender, time and inequality» in Social forces 84( 1), pp. 285303. - 26-

puis j'ai eu des crises d'asthme avec hospitalisation tous les 15jours, j'ai été obligée de changer de boulot (...) ». Le débat a longuement essayé d'investiguer les causes de la réticence masculine au partage des tâches et les participants ont partagé l'avis du rôle joué par l'éducation reçue. Des exemples différents ont été comparés. Une mère s'est dite très contente de son fils (âgé de 3 ans) qui semble bien assimiler l'éducation du partage des tâches et de la collaboration domestique. D'autres femmes ont raconté comme leurs frères ou maris montraient la même conduite conciliante et collaborative lorsqu'ils étaient enfants et puis il ont changé d'approche. L'identification masculine de la puberté a été évoquée comme tournant significatif, mais certaines femmes n'ont eu expérience d'un changement que lors du mariage. La frustration des femmes au foyer dont le travail domestique n'est pas valorisé par le mari a été également évoquée. «Mon mari est très bien pour l'éducation des enfants, mais avec moi... J'ai perdu mon travail car j'ai dû rester à la maison souvent quand mes enfants étaient malades, et j'ai demandé à mon mari « pourquoi tu ne prends pas de congé (...) ? » A l'inverse de ce qu'affirment les femmes dans les différents forums organisés, la plupart des hommes interrogés dans les quatre pays affirment partager équitablement les tâches ménagères. « Il n y a pas de différences entre moi et ma femme en terme de partage des taches ménagères et pour les enfants34.» Cependant les tâches énumérées par les hommes apparaissent davantage comme des tâches complémentaires ou de soutien des activités qui sont prises en charge par les mères « Quand je peux aider, je fais le dîner ou je donne le bain à ma fille35 » « Je ne dirais pas que les tâches sont partagées, je dirais que je l'aide36. » ou encore «Avant de partir au travail je fais les lits pour qu'elle (ma femme) ne trouve pas tout en désordre lorsqu'elle rentre37 ». En Suède le partage des tâches semble plus courant mais n'est pas encore toujours considéré par les pères comme égal «Je joue avec les enfants environ une heure et demie par jour comme je n'ai pas plus de temps du lundi au vendredi38. » ou « Nous partageons les tâches équitablement mais nous ne sommes pas en
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35 Entretien avec un père à Figueres (Espagne) le 06/06/2007 numéro 5. 36 Ibidem numéro 2. 37 Ibidem numéro 8. 38 Entretien avec un père à Hasselby- Vallingby (Suède) numéro 5.

Entretien avec un père à Hasselby- Vallingby (Suède) numéro 2.

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charge des mêmes choses: je m'occupe plus des courses et mafemme d U nettoyage. 39 » Parfois ces différences sont expliquées par le fait que la femme aurait des attentes plus élevées en terme de propreté et aurait donc tendance à prendre en charge davantage de tâches spontanément. « C'est impossible de partager les tâches de manière égale car lorsque je vois quelque chose à faire et que je ne lefais pas, et qu'elle le vois elle lefait directement car elle ne supporte pas le désordre. Or personne ne devrait être en mesure de m'obliger à ranger. Je le ferai lorsque, j'aurai envie et le temps. Les hommes et les femmes ont des 40 {'£' caracteres difj erents .» 1r.J D'autres hommes invoquent leur propre éducation pour expliquer ces différences: «Les pères peuvent aider, mais ils n'ont pas été élevés pour partager les tâches domestiques. Peut-être qu'ils le feront dans la prochaine génération, mais c'est impossible pour cette génération41. » «Il dit que sa partenaire s'occupe beaucoup de la cuisine, de la lessive et du ménage etc. bien qu'il participe aux tâches. (...) il dit que la manière dont lui et sa partenaire partagent les tâches à la maison est entre autre le résultat du partage des rôles entre ses parents qu'il a connu durant sa propre enfance42. » Enfin le nombre d'enfants et les profils de carrière influencent aussi beaucoup le partage des tâches domestiques: «Avant d'avoir des enfants nous partagions les tâches à 50% avec ma femme, ma femme rentrait plus tard du travail donc je m'occupais beaucoup de la cuisine et du repassage. Après notre premier enfant, ma femme

rentrait aussi plus tard que moi du travail et nous partagions le
ménage, le bain de l'enfant, lefait de le coucher, la cuisine etc. Après notre second enfant, ma femme s'est arrêtée de travailler et reste à la maison à plein temps avec les enfants, et elle fait maintenant l'essentiel des tâches ménagères pendant la semaine. Je fais si nécessaire des courses le week-encf3. »

39 Ibidem, numéro 2. 40 Entretien avec un père à Figueres (Espagne) le 06/06/2007, numéro 3 ; 41 Ibidem, numéro 7. 42 Entretien avec un père à Harlow (Royaume-Uni), le 27/07/2007, numéro 4. 43 Entretien avec un père à Harlow (Royaume-Uni) le 27/07/2007, numéro 4.

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111-Les discours des pères sur les temps familiaux, professionnels et des loisirs Parmi les entretiens et les forums qui ont été organisés dans les quatre pays (Royaume-Uni, Belgique, Suède, Espagne), avec des pères et des mères séparément, on constate que les mères interrogées séparément avaient une approche beaucoup plus pratique et engagée sur le débat de l'équilibre entre les différents temps sociaux. A l'inverse les pères interrogés à part en Suède semblaient davantage surpris et démunis face aux questions auxquelles ils proposaient une analyse plus théorique. Dans ce paragraphe les discours des pères seront analysés dans les différents pays. En plus de l'analyse des discours des pères interrogés, un sous paragraphe sera consacré aux perceptions des mères en proposant l'analyse du forum qui a été organisé avec des mères à Bruxelles le 2 juillet 2007. Les pères: davantage de proximité avec leurs enfants que dans le passé Une grande majorité des pères interrogés estiment que les temps ont changé et qu'ils consacrent beaucoup plus de temps à leurs enfants que dans le passé« les papas s'engagent davantage à déposer leurs enfants à l'école, à aller les récupérer, ils choisissent la voiture en fonction de l'enfant44. » « Je me suis beaucoup plus impliqué déjà que mon propre père45 » Certains pères ont aussi fait le choix de s'arrêter de travailler pour s'occuper de leur enfant et portent sur leur choix une analyse lucide: « Vu ma situation, je m'occupe davantage de mon enfant que la moyenne des autres papas mais c'est un rôle que J.'ai choisi etJ.e le vis avec beaucoup de bonheur. Je me réalise et explore une nouvelle façon de vivre le couple. Les papas de maintenant une tiré les leçons de l'absence de leurs propres pères. Les hommes d'aujourd'hui ont mené une réflexion par rapport à la génération précédente. Ils sont plus décomplexés par rapport au rôle de père. Ils n'ont plus peur que la paternité porte atteinte à leur virilité ou masculinité et d'avouer à leur femme quand ils atteignent les limites46.» Il faut toutefois
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Entretien avec un père à Bruxelles numéro 1, le 29/06/2007.

46 Ibidem, numéro 6.

Entretienavec un père à Bruxellesle 28/06/2007,numéro2.
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reconnaître que dans le cas belge de l'étude les pères qui déclaraient s'investir le plus auprès de leur enfant sont les pères d'un milieu social éduqué et ayant une trentaine d'année. La situation des pères divorcés ou séparés est aussi semblable en particulier lorsqu'ils ont la garde de leurs enfants: «J'ai essayé de m'impliquer dans tout que je travaille ou pas. Si j'étais à la maison, je partageais le travail équitablement avec mon fils... J'ai essayé de m'impliquer autant que possible parce que c'était une chose nouvelle pour moi d'être un père, et je voulais juste être impliqué le plus possible (...)47 »Le fait d'être seul pour l'un des deux parents à élever son enfant constitue un obstacle bien souvent à la vie sociale« Il dit que sa vie sociale s'est détériorée comme il est parfois incapable de trouver une baby-sitter pour sonfils48. » « Les hommes et les femmes doivent s'impliquer dans leur famille de manière égale, bien que l'un d'entre eux doive s'occuper des enfants, et c'est plus facile pour les mères parce qu'elles sont protégées en cas de divorce et séparation et obtiennent la garde des enfants49 ». Les pères perçoivent ainsi leur rôle comme différent de celui de leurs propres pères. «J'ai été impliqué tout au long de la vie de mes enfants50» «J'étais fasciné par tous les changements de mes enfants lorsqu'ils ont grandi, et c'est quelque chose que J.'ai beaucoup apprécié51. » Le maintien d'anciens modèles Alors que tous les pères affirment que les rôles ont changé et sont allés vers davantage de partage des tâches et d'asexuation des rôles, d'autres affirmations renvoient davantage aux rôles traditionnels ou considérés comme traditionnels (chef de foyer, et source de revenus principale ou breadwinner de la famille) : «Les pères sont importants surtout pour discipliner les enfants et pour être le chef du joyer52. »

47Entretien avec un père à Harlow (Royaume-Uni), le 27/02/2007 numéro 2.
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49 Entretien avec un père à Figueres (Espagne) le 06/06/2007 numéro 1. 50 Harlow (Royaume-Uni), le 27/07/2007, numéro 1. 51 Entretien avec un père à Harlow (Royaume-Uni), le 27/07/2007 numéro 5. 52 Ibidem, numéro 3.

Ibidem.

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La question de l'équilibre entre vie privée et vie professionnelle apparaît parfois impossible du fait des revendications des employeurs. «Lorsque mon fils est né je travaillais dans un restaurant, et sans exagérer je travaillais entre dix et 20 heures par J.our. Quand mon fils a eu deux ou trois ans et a commencé à aller à l'école, j'ai pensé ., .. 53 Changer d e carrIere malS Je ne peux pas. » L'idée apparaît aussi que la situation est plus facile pour les femmes: « Les femmes ont beaucoup plus d'avantages. Si les femmes le veulent, elles sont déjà égales54.». « C'est plus facile pour les femmes car elles ont des emplois plus flexibles 55(...) » ou encore: « C'est plus facile pour les femmes. Leurs patrons acceptent plus volontiers si elles doivent quitter leur emploi pour aller chez le docteur56. »
Frustrations et nostalgie du temps passé

Au-delà des affirmations de changement cependant, apparaissent des contradictions et des frustrations lorsque les pères affirment leurs difficultés à exercer un rôle de père impliqué qui n'est pas reconnu par la société, et pour lequel ils manquent de modèles dans les générations passées. Ils expriment alors une certaine frustration par rapport à leur rôle dans la sphère familiale: «Ce n'est pas tout à fait ce que je voulais; dans notre société c'est le travail qui est mis en valeur et le fait d'être père c'est annexe, comme un hobby. Faire du sport ou être père c'est pareil 57 (...)>> ou bien « Le père se sent frustré: il se demande pourquoi J''ai fait des enfants (...) J'ai parfois l'impression que les pères à I 'heure actuelle sont comme des meubles placés dans
un co in58. »

Ce malaise est parfois exprimé dans des phrases apparemment plus anodines « Moi je conseille très fortement à mon fils d'être égoïste et de faire très attention avec les femmes. Il te faut un bon travail et lorsqu'une femme te parle d'enfants, tu t 'habilles et tu pars. Il y a beaucoup d'hommes qui sont manipulés, et les attentes des femmes
53 Forum organisé à Figueres, Espagne le 14/06/2007 avec des pères. 54 Entretien avec un père à Figueres (Espagne) le 06/06/2007 numéro 3. 55Ibidem, numéro 5. 56 Voir note 57. 57 Entretien avec un père à Bruxelles le 28/06/2007, numéro 2. 58 Bruxelles le 26/06/2007, entretien numéro 3. - 31 -

sont parfois très contradictoires: une femme va vous dire qu'elle souhaite avoir un mari qui soit un bon père, mais elle va quand même vouloir que vous fassiez la carrière et que vous rameniez de l'argent, que vous rénoviez la maison, que vous alliez faire les commissions59. » Lors des entretiens effectués avec les pères dans les différents pays étudiés apparaît en filigrane aussi une certaine nostalgie du temps passé. Certains pères ont même avancé l'idée intéressante de balancier dans le cas de la libération des femmes: les choses ont évolué et elles sont allées trop loin. Elles devraient bientôt revenir en arrière. « De nos jours les hommes sont discriminés dans tout... Vous devez faire tellement de choses quand vous rentrez à la maison que la seule chose que tu veuilles est de te déconnecter et de te reposer, tu ne veux pas parler ou faire autre chose6o» «Juste t'asseoir devant la télévision... » « Nous voyons déjà ce qui est en train de se passer: les couples durent le temps d'un clin d'œil et j'imagine que dans le futur . . 61 i S dureront encore mOins Iongtemps .»

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«Les enfants aujourd'hui ne sont pas élevés correctement et les parents sont à blâmer pour ça. Le rôle des pères a changé pour le mieux et celui des mères a changé pour le pire. Elles ne sont plus seulement exclusivement des mères, elles sont maintenant esclaves de leur environnement. Les mères doivent être affectueuses et aimantes, mais elles ont arrêté d'être mères, elles ont pris le rôle des pères et les mères sont bloquées dans un no man 's land entre les deux62.» Les perceptions des mères La question de la perception des mères sur leur rôle et sur le rôle des pères est éminemment genrée. Au souhait d'une égalité souhaitée, s'oppose en effet une réalité qui apparaît plus inégalitaire. C'est ce que révèle aussi le forum organisé à Bruxelles avec des mères le 2 juillet 2007: Toutes les participantes ont convenu que les parents doivent avoir un rôle égal. L'importance d'un partage des tâches mais aussi des valeurs a été également évoqué comme un atout dans
59 Voir note 61. 60 Forum organisé à Figueres, Espagne le 14/06/2007 avec des pères. 61 Ibidem. 62 Entretien avec un père à Figueres (Espagne) le 06/06/2007, numéro 7

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l'éducation des enfants, pour ne pas que le père permette ce que la mère interdit. Beaucoup de femmes ont déploré que, aux yeux de leur enfant, le père représentait encore les loisirs et la mère les devoirs et la maintenance. Comme dans les autres pays étudiés, apparaissent des formes de frustration par rapport à des inégalités de genre perçues. Au autre sujet abordé lors de ce forum a été l'impact de la maternité sur les choix de vie. La plupart des femmes ont déclaré avoir toujours souhaité devenir mères, et plusieurs ont souligné combien l'aide de la famille les a aidées à concilier leurs rôles. Une autre mère a toutefois remarqué que: «Avoir des enfants dans le contexte présent est très difficile, si je devais recommencer je ne le ferais pas. La société n'apporte pas de soutien aux parents. ». Bien qu'en désaccord sur ce propos d'autres femmes ont admis qu'il est fort probable qu'une femme aie ressenti ce genre de regret au moins une fois dans la vie, suite au stress de la condition de femme/mère/travailleuse. La dépendance de la crèche et la qualité de ses services ont été indiqués parmi les facteurs qui conditionnent le plus la vie familiale. La plupart des femmes partageaient l'avis que trouver des places dans les crèches bruxelloises se révèle très difficile, et leurs expériences en ont témoigné. Le thème des congés pour raisons familiales s'est révélé une problématique commune à presque toutes les participantes renforçant la perception que les contraintes structurelles liées au marché du travail jouent un rôle dans les difficultés d'équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Certaines d'entre elles sont invitées par leur mari à demander des congés, en raison du fait que le mari travaille à temps plein. « Les sociétés là où mon mari a travaillé, dans les services à la vente, c'était tous des personnes haut placées, ils refusaient de demander du congé pour des raisons familiales, c'était la honte. J'ai du me battre tout un week-end pour qu'il prenne un jour pour sa fille. ». Une seule femme a déclaré n'avoir jamais eu de problèmes à négocier des congés avec l'employeur: elle a un statut d'indépendante, des horaires flexibles et son cabinet accepte le téléworking ; en plus son entourage professionnel se trouve dans des conditions familiales similaires et cela crée un environnement homogène, partageant les mêmes besoins et revendications. Deux autres ont témoigné d'une expérience opposée, à cause de laquelle les deux femmes ont perdu leur poste. - 33 -