Genres de vie et intimités

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Renouant avec la tradition "durkheimaussienne" de regroupement de mémoires originaux, ce livre est constitué de véritables mémoires de sociologie descriptive, dont l'objectif est de donner à voir la "société française autrement". Il propose un regard "décalé" sur la diversité de la vie quotidienne en quelque sorte, qui est ici structuré en quatre tableaux : les conditions de vie liées au travail, au cadre de vie et à la position sociale ; les seuils et les changements existentiels ; les sociabilités familiales, et enfin, les intimités en actes.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782336271729
Nombre de pages : 312
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GENRES DE VIE ET INTIMITÉS
Chroniques d'une autre France

2005 ISBN: 2-7475-8063-6 E~:9782747580632

@ L'Harmattan,

Sous la direction de

Didier LE GALL

GENRES DE VIE ET INTIMITÉS
Chroniques d'une autre France

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALlE

Collection Sociologies et environnement dirigée par Salvador mAN

Le « progrès» est aussi progrès d'une menace de plus en plus exportée vers les pays les plus dépendants. Trop peu de travaux sociologiques émergent pour rendre intelligibles les tendances profondes d'une société à la fois plus inhumaine, plus dangereuse pour les équilibres du milieu et plus riche. La collection Sociologies et environnement est née de ce constat. Certes, selon le mot du poète Hôlderlin, avec la menace croît ce qui sauve, mais seule une conscience informée des risques et de ce qui provoque la dégradation tant de la qualité que des conditions de vie est susceptible de se concrétiser en réformes humainement supportables et socialement admissibles... Dans une perspective socio-anthropologique et critique tant des questions d'environnement global que d'écologie urbaine et de vie quotidienne, en articulant les interprétations théoriques et les résultats empiriques, la collection Sociologies et environnement entend participer à l'émergence de cette conscience sociale. Elle présente aussi les alternatives portées par les mouvements sociaux et les pratiques de résistance contestant le productivisme ou la domination des appareils technocratiques.

Ouvrages parus dans la collection:

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La société inhumaine (Salvador mAN), 2001 La vie contaminée (Frédérick LEMARCHAND), 2002 L'écologie au quotidien (Michèle DOBRE), 2002

Conditions et genres de vie (dirs. Salvador mAN et Didier LE GALL), 2002 La vie associative à Saint-Lô (Stéphane CORBIN), 2003
CPNT entre écologisme et poujadisme (Céline VNENT), 2005

SOMMAIRE
INTRODUCTION, par Didier Le Gall
PREMIERE CONDITIONS PARTIE ET POSITIONS SOCIALES

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DE LA VIE : METIERS

Les nouveaux gendarmes parlent d'eux-mêmes, par Jean-Yves Fontaine Ouvriers en mobilité ou à la dérive?, par Jean Ferrette L'alpinisme: de la pratique à risque au style de vie, par Viviane Seigneur Devenir compagnon d'Emmaüs. De l'indigence dés affiliée à la marginalité intégrée, par Fabrice Liégard Le handicap comme gêne et comme ressource, par Dominique Beynier
DEUXIEME SEUILS ET CHANGEMENTS: PARTIE STATUTS EN DEVENIR

p. 9 p. 23 p. 37

p. 49 p. 77

Identités sexuelles et rapport à la culture chez des lycéens des cités populaires, par Julie Deville La non cohabitation: moment ou condition de la vie conjugale? , par Gilda Charrier et Marie-Laure Déroff... La sociabilité comme expression de l'identité. Etude omparative de jeunes de Stockholm et de Paris, par Magdalena Jarvin Le suivi médical de la grossesse: les pères en devenir face à leur implication, par Sylvie Bigot, Benoît Céroux et Guido de Ridder Ethnographie des groupements d'anciens buveurs. « Mourir ou encore vivre », par Véronique Poutrain

p. 89

p. 101

p. 121

p. 135

p. 153

TROISIEME SOCIABILITES FAMILIALES:

PARTIE LES PLACES ET LES MOTS

L'ordinateur et les relations père/fils, par Laurence Le Douarin Le jouet dans la construction du lien familial, par Sandrine Vincent. Au fil des discours familianx. Maman, pourquoi m'appelles-tu toujours à la même heure?, par Emmanuelle Pierre-Marie Les mots de la parenté, par Anne Cadoret
QUATRIEME INTIMITES PARTIE EN ACTES

p. 167 p. 181

p. 191 p. 209

« Comment la parure vient aux jeunes filles» : socialisation corporelle et lingerie, par Aurélia Mardon La consultation gynécologique: parole pour les femmes?, par Laurence Guyard un espace de liberté de

p. 221

p. 237

La violence conjugale, une relation qui ne peut se comprendre que « de l'intérieur », par Nadège Séverac Représentations féminines de quelques pratiques sexuelles, par Didier Le Gall et Sylvie Bigot La Souris-Chaude, un nom prédestiné? se laisse voir, par Gilles Huguet Présentation des auteurs Sommaire de Conditions et genres de vie 1.. La sexualité qui

p. 251 p. 267

p. 285 p. 299 p. 303

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INTRODUCTION

Genres de vie et intimités. Chroniques d'une autre France II, s'inscrit dans la droite ligne de l'ouvrage Conditions et genres de vie\ dans lequel, avec Salvador Juan, nous faisions le constat suivant: il existe actuellement en France un certain déficit éditorial en matière de description empirique du monde contemporain. Rares en effet sont les ouvrages de sociologie descriptive fondés sur des enquêtes qualitatives ad hoc (recherches sur le terrain à base d'observation ou d'entretiens, monographies thématiques ou locales par exemple). Ces chroniques ont pour ambition première de combler cette lacune, et se présentent en quelque sorte comme une alternative, mais aussi un utile complément, à des ouvrages tel Données sociales, qui occupent une position originale dans le champ éditorial et dont la pertinence n'est pas contestable; ils n'éclairent cependant qu'à leur manière, du fait de leur orientation, la réalité sociale. Renouant avec la tradition « durkheimaussienne » de regroupement de mémoires originaux, ici non sous la forme d'une revue mais d'ouvrages, Genres de vie et intimités est constitué de véritables mémoires de sociologie descriptive, à la fois conceptuellement et empiriquement étayés, dont l'objectif est de donner à voir « la société française autrement ». Il ne s'agit cependant pas de présenter une théorie même si elle est désignée ou sous-jacente, à la base des interprétations -, mais bien de décrire des conditions et des « modes» (genre, style, forme) de vie effectifs. Ainsi, au regard des productions sociographiques ou ethnographiques purement empiriques «( empiricistes »), l'originalité de ces Chroniques réside dans le fait d'interpréter conceptuellement les informations et résultats empiriques livrés au lecteur. Autre spécificité: c'est moins le fonctionnement organisationnel ou les logiques institutionnelles qui nous intéressent ici que les perceptions qu'en ont les personnes. Nous privilégions en effet le point de vue des « acteurs », de leurs pratiques ou conduites, de leurs conditions concrètes de vie: leur « vécu ». Il est dès lors question d'appréhender la réalité sociale à « hauteur d'homme », ce qui ne relève pas pour autant d'une micro socio(anthropo)logie ou encore de la socialité « primaire» puisque toute la société est potentiellement inscrite dans chaque action personnelle ou dans toute interaction -, mais d'une perspective particulière. Ces Chroniques sont une invite à passer de l'autre côté du miroir de la société française contemporaine, à regarder l'envers du décor ou « l'autre rive» des structures sociales et des institutions. Elles ont pour objet de donner à voir comment

1 Cf. S. Juan, D. Le Gall (éds.), Conditions et genres de vie. Chroniques d'une autre France, Paris, L'Harmattan, ColI. « Sociologies et environnement », 2002. Le sommaire de cette
livraison

- inaugurale

d'un certain point de vue inaugurale

- est rappelé

à la fin de ce volume.

(sur)vivent concrètement les êtres humains avec leurs ressources, au milieu des aménités et des nuisances, comment ils portent ou supportent la société, en un mot comment se passe ou se rompt le temps de la vie. Comme Conditions et genres de vie, Genres de vie et intimités se présente en quatre tableaux: I. « Conditions de la vie: métiers et positions sociales»; II. « Seuils et changements: statuts en devenir» ; III. « Sociabilités familiales: les places et les mots» et IV. « Intimités en actes ». Le titre de l'ouvrage a toutefois été modifié afin de « coller» au plus près du contenu des contributions, dont l'orientation n'est pas sans lien avec la « sensibilité» de celui qui a dirigé cette livraison. Didier Le Gall

Première partie

CONDITIONS DE LA VIE: METIERS ET POSITIONS SOCIALES

LES NOUVEAUX GENDARMES D'EUX-MÊMES
Jean-Yves FONTAINE2

PARLENT

« L'action de la Police et de la Gendarmerie est une affaire profondément humaine. On ne dirige pas des numéros, des ombres, des catégories de fonctionnaires. On dirige des femmes et des hommes qui ont leurs aspirations, leurs soucis, leurs espérances. » Ainsi s'exprimait le ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales le 2 septembre 2003 au cours d'une réunion avec les policiers et les gendarmes de la zone de défense Nord à Lille. Cependant, malgré la volonté des pouvoirs publics de rétablir un lien de confiance avec la force publique et malgré les efforts actuels de re-motivation de la Gendarmerie Nationale de l'après 2001 autour de la nouvelle politique de sécurité3 initiée par le gouvernement qui accorde aux gendarmes (et aux policiers) de nouveaux outils judiciaires comme les contrôles renforcés, les fouilles, les garde-àvue et les perquisitions, un premier constat s'impose; les recherches sur les aspirations, les soucis et les espérances des femmes, des hommes et des familles qui travaillent et vivent en gendarmerie restent encore trop peu nombreuses. En revanche, nombreux sont les gendarmes de tous grades qui commentent le climat social régnant actuellement en gendarmerie, l'un d'entre eux notamment, le Lieutenant-colonel Jean-Pierre Baradel, officier de gendarmerie en activité, commandant la Section de Recherche de Versailles: « Il est nécessaire d'instaurer au sein de la gendarmerie des rapports humains pacifiés. Chaque militaire, considéré comme une personne à part entière, doit réellement être placé au centre de toutes les préoccupations >/ Comment comprendre la nécessité de replacer les nouveaux gendarmes de décembre 2001 au centre des préoccupations de la gendarmerie en particulier et de la politique publique de sécurité en général, comment comprendre le malaise récurrent ressenti par les personnels de la gendarmerie et comment encore interpréter le récent mouvement social, sinon en analysant leurs aspirations, leurs soucis et leurs espérances au travers des discours qu'ils tiennent?

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L'auteur remercie les gendarmes (officiers et sous-officiers, en 2èmesection, en activité et en retraite), leurs conjoints et les membres du LASAR (Laboratoire d'Analyse SocioAnthropologique du Risque) qui ont bien voulu lire et commenter cet article pour lui apporter toutes les modifications utiles. 3 La L.O.P.S.l. (Loi d'Orientation sur la Politique de Sécurité Intérieure). 4 Page 35 du numéro 93 de décembre 2002 de la revue Le Trèfle, revue des élèves et anciens élèves de l'Ecole des Officiers de la Gendarmerie Nationale (E.O.G.N.).

L'expression libre mais clandestine d'un malaise général. Les entretiens réalisés depuis octobre 20015, les confessions spontanées, souvent rendues publiques, les interviews accordées aux journaux locaux, les articles dans des revues corporatives comme l'Essor de la Gendarmerie6 ou le Progrès de la Gendarmerie7, mais aussi les centaines de « mails» postés sur les forums et chats de discussion des sites spécialement ouverts par et pour les gendarmes permettent une approche "profondément humaine" du mal-être et du mal-vivre des gendarmes et autorisent une première analyse du malaise et de la crise de 2001. L'obligation de réserve à laquelle ils sont soumis de par leur statut n'empêche pas les militaires de la gendarmerie de s'exprimer ouvertement et de communiquer librement, notamment par Internet 8. Le 2 juillet 2003, ajoutant un commentaire à notre questionnaire, un gendarme donne le ton: « L'irritation du personnel en général est à son comble, je parle pour ceux qui sont tous les jours dans les brigades territoriales, nous devons répondre à toutes les demandes qui nous parviennent, réagir à la minute, ne pas se tromper sinon nous sommes mis au banc, punis! Aucune formation ne nous permet de faire face à certains événements: violences quotidiennes, physiques ou verbales, provocation, jet de pierres, incivilités..., lorsque nous sommes sur le terrain nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Dans la gendarmerie, qui est un métier prenant pour peu que l'on se prenne au jeu, il y a deux choses de sûr: la première, c'est qu'à la fin de la journée le travail accompli est soit satisfaisant soit perturbant et la seconde chose, c'est que malgré tout à lafin de cette journée j'aurai fait plus de choses pour mes concitoyens que la plupart de ceux qui continuent à nous critiquer ou nous commander! (...J La Gendarmerie est une institution vieille de plusieurs siècles qui

Il s'agit de 25 conversations (non formalisées et sans esprit de méthode) enregistrées tout au long de l'automne 2001 ainsi que d'entretiens semi-directifs «classiques» administrés directement auprès de gendarmes sous-officiers (10) et officiers en activité (9) et en retraite (5), de femmes de gendarmes (3), de magistrats (2), de policiers (2), de maires (2) et de médecins (2) et de sapeurs-pompiers (1). Des entretiens semi-directifs par Internet ont été aussi réalisés auprès de volontaires contactés par annonce dans les forums et les «chats» de discussion Internet des sites consultés par les gendarmes (20 réponses exploitables). Par ailleurs, des messages sur des forums de discussion Internet, celui de l'Essor de la gendarmerie et celui des Gendarmes en colère ont été enregistrés pour les périodes allant de novembre 2000 à janvier 2002. Tout ce corpus, auquel il faut ajouter plusieurs articles d'acteurs gendarmes publiés dans des revues internes, a fait l'objet d'une analyse de discours. 6 L'Essor de la Gendarmerie Nationale, publication mensuelle appartenant à M. Jacques Révise, est l'organe de presse officielle de l'U.N.P.R.G. (Union des Personnels Retraités de la Gendarmerie). 7 Le Progrès de la Gendarmerie Nationale est l'organe de presse de la F.N.R.G. (Fédération Nationale des Retraités de la Gendarmerie). 8 La fascination pour cet outil informatique et son utilisation massive par la majorité des personnels et des familles ont d'ailleurs été comprises récemment par la hiérarchie qui a mis en fonctionnement le lor septembre 2003 son «extranet» (en complément de l'intranet), ouvert à tout militaire de la gendarmerie disposant d'un accès Internet quelle que soit son affectation.

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a essayé malgré son personnel de s'adapter au modernisme, mais qui par manque de projection sur l'avenir est incapable de le gérer, en conséquence ilfaut peut-être qu'elle disparaisse ou qu'elle fasse comme le phénix! ». A la question: pourquoi parle-t-on du malaise des gendarmes, Max (un interlocuteur qui utilise un pseudonyme) nous répond le 15 septembre 2003 : «Justement parce qu'il concerne les gendarmes. Des individus qui ont été de tout temps habitués à supporter et à se taire, dont l'obéissance aveugle aux ordres reçus, la discipline bornée et leur côté « vieille France» a alimenté tant d'images d'Epinai. Le décalage entre cet état de fait et l'ampleur du mouvement a été tel que le malaise a attiré l'attention des médias et de la population ». Au cœur du mouvement social, des épouses de gendarmes, regroupées au sein de l'Association Nationale des Familles de Gendarmes9, parlent aussi. Le 22 septembre 2003, l'une d'entre elles déclare: « Les gendarmes et leurs familles sont des citoyens comme les autres qui n'aspirent qu'à une chose, vivre normalement leur vie de famille. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais honnêtement on vit en banlieue de grosses villes, c'est ce que ressentent les femmes de gendarmes. (...) Un exemple tout simple: à Nanterre, lesfamilles font tout pour scolariser leurs enfants au collège et au lycée, soit dans le privé, soit hors de Nanterre. De plus, il est vrai qu'être épouse de gendarme, dans ces coins-là, ce n'est pas facile. Dans Paris intra-muros, on est encore bien, mais est-ce que cela va durer? En effet, un collègue de mon mari a été victime d'un individu lorsqu'il montait une caisse à l'Assemblée Nationale. n a dû finir par le ceinturer. Mon époux qui était en groupe en uniforme avec des collègues, s'est fait huer et insulter par des banlieusards. (...) Je ne vous cache pas que je sens comme un malaise et que j'ai mal aux tripes ce soir car j'en ai marre de voir cela. Moi, j'ai vécu avec la hantise pour mon fils, j'ai vu ce qui s'est passé à Asnières lorsqu'on vivait dans la cité, logés par la gendarmerie ». Un an plus tôt, en octobre 2002, sur le forum du site des «gendarmes-encolère »10,un des acteurs du mouvement de protestation de décembre 2001 aux côtés de la F.P.I.P. (Fédération Professionnelle Indépendante de la Police), un gendarme au bord du gouffre, selon son expression, gradé et père de deux enfants, s'était confié publiquement sur douze pages: « Mon histoire n'a pas pour but de cracher dans la soupe, car je me refuse de mettre tout le monde dans le même panier, et à mon sens, la gendarmerie conserve, et en majorité, des gens de valeur, de par leur professionnalisme, leur intégrité, leur disponibilité et leur croyance en ce qu'ils font. Malheureusement, alors qu'il y a trente ans, une société comme Dassault, par exemple, pensait déjà tout mettre en œuvre pour améliorer l'environnement social de ses collaborateurs et de tous grades confondus, la gendarmerie est restée bloquée sur la ligne de départ.

L'A.N.F.G. (Association Nationale des Familles de Gendannes) est née le 14 février 2001 d'une scission avec le M.F.G. (Mouvement des Femmes de Gendannes) à l'origine, au printemps 2000, des revendications des épouses de gendannes qui prenaient la parole au nom de leurs maris contraints au silence que leur impose le statut des militaires.
10 httr>://www.forum-en-colere.fr.st.

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Personne n'a compris que l'institution allait décliner et, désormais, nombreux sont ceux, comme moi qui, fatigués, ne peuvent que partir et tenter de tout oublier» . Cette « confession », comme son auteur l'avait intitulée lui-même, toute empreinte d'émotion et de désespoir, après de longs développements de plusieurs pages où se mêlent une succession d'anecdotes et les réflexions intimes d'un homme usé au sortir d'une carrière difficile, se termine ainsi: « Voilà, je vis reclus chez moi, je cherche du travail, je cherche un avocat et parfois j'ai envie de mourir. Il faut que je tienne pour mes enfants, même si je sais que notre avenir s'annonce morose financièrement. Je vais bientôt rejoindre ma famille à B... chez mes beaux parents. Nous serons quatre à dormir dans 16 mètres carrés. Je totalise 21 ans et demi de service, je pense devoir toucher en retraite 880 euros. Je vais maintenant engager des poursuites administratives.(...) Je désire également déposer une plainte judiciaire pour harcèlement moral ». Des épreuves personnelles de milieu et des enjeux collectifs de structure sociale. La violence au travail et l'exploitation morale et psychologique des salariés des secteurs privé et public confrontés à la vie professionnelle se traduisent depuis quelques années par le malaise, le mal vivre collectif et le mal être individuel, qui s'expriment parfois sous des formes pathologiques (Hirigoyen, 1998). Quelle que soit l'institution en question, mais plus particulièrement quand il s'agit d'une institution aussi prégnante que la gendarmerie, les acteurs sociaux sont prédisposés à exprimer leurs difficultés professionnelles en terme de perversion morale et de trouble psychologique plutôt que de les affronter comme des rapports de force et de véritables conflits inhérents aux groupes humains. A l'instar de Jean-Pierre Le Goff, qui n'avait de cesse de souligner la psychologisation et la « victimisation » actuelles des rapports sociaux 11, l'analyse sociologique du malaise qui est à l'origine du mouvement social de décembre 2001 doit faire le tri entre le grand déballage émotif qui caractérise les forums, les chats des sites Internet des gendarmes ainsi que les commentaires recueillis au cours des entretiens en face à face et le mal-être en gendarmerie qui est une réalité. De plus, le rapport entre les épreuves personnelles de milieu et les enjeux collectifs de structure sociale (Wright Mills, 1977 : 10) permet peut-être de mieux saisir le défi social actuel au sein de la gendarmerie. Les épreuves personnelles de milieu sont logiquement éprouvantes dans la vie d'un individu (d'un gendarme) en le transformant et en forgeant son caractère et son individualité pour le faire devenir tel qu'il sera dans ses rapports avec les autres. L'épreuve n'est jamais neutre. Elle touche l'individu profondément, elle l'affecte et constamment celui-ci, nous précise Charles Wright Mills, « sent peser une menace sur les valeurs qui lui tiennent à cœur» (Ibid.) sans pouvoir vraiment l'expliquer. Quant aux enjeux collectifs de structure sociale, ils transcendent « le champ de la vie intérieure de l'individu» (Ibid.), comme par exemple l'insécurité, le statut militaire ou la modernisation technologique de la gendarmerie. Les enjeux collectifs, qui suscitent parfois de violents désenchantements et qui sont semés de contradictions, touchent et affectent
Interview recueillie par Jacqueline Rémy dans l'hebdomadaire L'Express du 13 mars 2003 sous le titre: «Le harcèlement moral: le piège ». 11

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également les collectivités humaines «qui sentent qu'une menace pèse sur une valeur qui leur est chère» (Ibid.). Les nouveaux gendarmes ont établi ce lien entre leurs épreuves personnelles et les enjeux de structures sociales de la gendarmerie. Les propos de ce gendarme qui prend la parole sur le site Internet de l'Essor en octobre 2000 en est un exemple: «Encore une fois, et comme d'habitude, nous faisons du sur place. Je suis persuadé que rien ne changera de manière significative tant que nous resterons enfermés dans notre carcan de bons militaires bien disciplinés... Car, en fait, que nous apporte ce statut de militaire, mis à part le droit d'obéir? Le logement de fonction? Plus d'actualité. La grande majorité des gendarmes préfèreraient accéder à la propriété étant jeunes. D'autant que pas mal de casernements laisse encore à désirer. La sécurité de l'emploi? Un fonctionnaire a les mêmes avantages. Alors quoi d'autre? Je ne vois pas. Après 26 ans de maison, je m'aperçois que rien ne change vraiment surtout au niveau des mentalités. Tous ces nouveaux matériels, téléphones, rubis, véhicules, informatique, etc. On nous annonce cela comme
quelque chose d'extraordinaire alors qu'il n y vraiment pas de quoi jubiler. Sommes-

nous en l'an 2000, oui ou non? Alors, pour moi, rien d'exceptionnel à cela. Avec ces quelques matériels on nous endort encore et ce n'est que de la poudre au yeux, rien de plus... Enfin, en ce qui me concerne, j'espère pouvoir décrocher de cette profession prochainement, la coupe est pleine, je vais aller voir ailleurs ce qui sy passe. Tout cela sera bénéfique à moi-même ainsi qu'à ma famille qui, elle aussi, a souffert de cette immobilisme chronique ». La conscience collectivelZ des gendarmes, perceptible lors des manifestations de décembre 2001 (25.000 manifestants actifs sur un effectif total de 100.000 gendarmes), a construit depuis longtemps son discours en s'appuyant sur des centaines de lettres anonymes et des milliers de « mails », anonymes également, qui reposent sur les révélations et les confidences anecdotiques relatives aux conditions de vie quotidienne des personnels et de leurs épouses, aux erreurs de l'encadrement et aux maladresses des supérieurs hiérarchiques. De par la particularité de sa forme, cette expression sociale est intrinsèquement liée à l'institution. Alors qu'elle reste le symbole de la stabilité sociale et de la permanence, la gendarmerie génère une contestation sociale originale, conséquence d'une structure fonctionnelle et organisationnelle faite d'une multitude d'unités de terrain minuscules, isolées, éparpillées et de nature différente (maintien de l'ordre, police judiciaire, représentation, police route, etc.), mais aussi sur un corps social fragilisé du fait de l'hétérogénéité de son recrutement aussi bien professionnel que social. De plus, et malgré l'existence de L'Essor et de l'U.N.P.R.G., l'absence de « centrale syndicale» (interdite dans toutes les institutions militaires) a toujours empêché la rationalisation des revendications qui sont restées exclusivement d'ordre corporatiste et ce, malgré l'institutionnalisation depuis 1989 du Conseil de la Fonction Militaire/Gendarmerie13. Alors que la gendarmerie fait partie,
IZ Au sens durkheimien du terme, comme l'ensemble des croyances et des sentiments partagés par les membres d'une même collectivité. 13Le C.F.M/G. (Conseil de la Fonction Militaire/Gendarmerie), organisme de concertation, fait partie intégrante du CS.F.M. (Conseil Supérieur de la Fonction Militaire) qui regroupe l'ensemble des forces armées et qui est compétent, depuis sa création en 1969, pour donner un avis sur les projets de décrets relatifs au statut des militaires et à leurs conditions de vie.

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historiquement et affectivement, de la «famille» militaire, l'expression de la contestation sociale dans les armées de Terre, de l'Air et de la Marine Nationale revêt d'autres formes qui ne sont pas exposées avec la même radicalité. Un civil, non gendarme, en est d'ailleurs surpris et réagit dans un forum de discussion en ces termes:
« Je suis étonné
(00.)

que l'on puisse livrer à tout le monde des états d'âme qui ne

devraient regarder que vous, étonné enfin, des contradictions et des dissensions qui règnent dans votre corporation. Apparemment, peu de civils lisent vos lignes et c'est heureux pour vous. Etaler ainsi votre rancoeur ne présage rien de bon. (...) Quant à celui qui vous ouvre son site, il n'a sans doute pas mesuré, ou c'est un provocateur, le mal qu'il pouvait faire à laisser ainsi s'exprimer en public des gens que je respectais jusqu'alors mais qui sont en train de se dévaloriser à mes yeux de civil lambda... ». Les caractéristiques de l'expression sociale en gendarmerie, dont on a ici un aperçu, empruntent des formes qu'elles n'ont pas dans d'autres institutions et qui ne sont pas sans ressemblance avec l'esprit «vaurien »14 dénoncé par Napoléon. Cette expression singulière, fédérée par le réseau Internet, un des vecteurs (amplificateur) du mouvement social de 2001, a posé les bases d'une contestation qui prend désormais l'aspect d'une véritable «question sociale» qui s'impose à l'appareil hiérarchique militaire (dans le sens de tensions et de conflits qui échappent à la chaîne de commandement, de rivalités et de clivages non maîtrisables). Face à cette radicalité, les principes du Maréchal Lyauteyl5, comme le «moral des personnels », les actions caritatives, le secours mutuel et le paternalisme ou, ceux plus sophistiqués, du management participatif16 ne peuvent a contrario que consolider la question sociale en gendarmerie. La question sociale et les clivages sociaux en gendarmerie. Comme l'écrivait Robert Castel: «La question sociale est une aporie fondamentale sur laquelle une société expérimente l'énigme de sa cohésion et tente
14 L'esprit «vaurien », ainsi nommé par Bonaparte, a sévi au sein des brigades de gendannerie tout au long de la Révolution (de 1790 à 1799). La Maréchaussée, qui échappa à la disparition pour simplement changer de nom et s'appeler Gendarmerie Nationale, était peuplée d'anciens soldats de ligne en constante opposition avec l'autorité de leurs officiers. François Dieu (1993) en donne la définition suivante: tentation du sous-officier qui consiste à accuser systématiquement la hiérarchie des pires maux et à faire peser sur les officiers une charge constante de culpabilité. 15 Lyautey: « Le rôle social de l'officier» a été la « bible» des jeunes officiers sortis de Saint-Cyr pendant longtemps.
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Le management participatif, appliqué en gendannerie dans les années 1990, a tendu à

utiliser un langage civil et d'entreprise dans une institution militaire. Les officiers ont été fonnés à écouter leurs subordonnés et à les associer aux décisions prises à tous les niveaux hiérarchiques. L'ancienne Direction des Personnels de la D.G.G.N. (Direction Générale de la Gendannerie Nationale) deviendra une D.R.H. Le management, cantonné à la logistique, a été étendu au domaine opérationnel avec le concept de commandement par objectifs. JeanHugues Matelly concluait ainsi un article paru dans Les Cahiers de la Sécurité Intérieure (LH.E.S.L): « face aux réticences des gendarmes, l'imposition d'une telle obligation (obligation chiffiée de résultat) (...) risque de se traduire par des tensions accrues entre officiers et sous officiers.» (2002 : 206).

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de conjurer le risque de sa fracture. Elle est un défi qui interroge, remet en question la capacité d'une société (...) à exister comme un ensemble lié par des relations d'interdépendance. »(1995 : 25). Aborder la question sociale en gendarmerie revient donc dans un premier temps à s'interroger sur la place des gendarmes dans la société française. A ce sujet, Max indique: « Je vois en fait le militaire comme un citoyen «bémol », qui évolue dans un monde hermétique, en marge de la société. Le gendarme est encore à part, car non seulement il est militaire mais il est en outre soumis à des restrictions propres à sa fonction ». Elle pose ensuite, dans un deuxième temps, la problématique récente de la place des gendarmes au sein de la gendarmerie. Evoquer la question sociale amène donc à réfléchir à la cohésion interne de cette institution qui fait corps avec la culture populaire des français et qui participe pleinement au maintien de l'imaginaire « sécuritaire» de la population. La crise de décembre 2001 a, en effet, révélé l'existence de quatre clivages fondamentaux. Officiers et sous-officiers Le premier clivage distingue les officiers et les sous-officiers, avec les sous clivages officiers supérieurs/officiers subalternes et gradés/sous-officiers. Ce clivage qui structure le discours des gendarmes est d'ordre statutaire. A ce titre, un gendarme déclare en novembre 2000 : « Les modes de communication changent mais la manière de faire reste. En 1989, j'envoyais des lettres anonymes à J.-c. Bourret, aujourd'hui ce sont des mails à l'Essor derrière un pseudo. J'ai vraiment l'impression que rien n'a changé. Un nouveau Commandant de Compagnie vient d'arriver il nous semble que nous venons de faire un grand bond de 30 ans... en arrière. Cejeune capitaine aurait-t-il peur d'aborder le 3ème millénaire? Aurait-il la nostalgie du siècle dernier? Il semble bien que oui. Une chose l'intéresse, le Règlement de Discipline Générale,' chaussures cirées, cheveux courts, plis sur le pantalon. Je ne préviendrai pas, dit-il ! Je punirai! Il n'interdit pas les repas de cohésion avec les familles, il déconseille. Il ne s'adresse qu'aux Commandants de Brigade, même les adjoints sont ignorés. Arrivé en novembre, il notera le personnel considérant peut-être que son adjoint présent depuis plus longtemps à la Compagnie est inapte à le faire. Ah, bonne nouvelle tout de même, dans sa grande bonté il autorise le personnel à rencontrer l'assistante sociale sans passer par son intermédiaire. Que croyez-vous qui va se passer? Un grand nombre de gradés vont baliser etfaire plaisir au roi soleil. Et qui va déguster? Gagné! (...) Les Sous-Officiers que vous commandez sont prêts à vous suivre, n'ayez pas peur de prendre le train en marche. Si par malheur la Gendarmerie venait à disparaître, les plus malheureux ne seraient pas les SousOfficiers, qui seraient reversés dans la Police, mais certainement les Officiers qui eux rejoindraient les corps de troupes (l'armée de terre). Adieu réceptions et petits fours, pensez-y! ». Bien qu'elle soit souvent contournée par les officiers et parce qu'elle charpente la pensée sociale des personnels, cette stratification officiers/sous-officiers représente une réalité sociale tout en masquant une autre stratification plus complexe. En effet, cette structure traditionnelle des grades n'est peut-être plus en phase avec la stratification sociale, culturelle et technique des nouveaux gendarmes,

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et cela quel que soit leur grade, qui occupent tous les échelons de la pyramide hiérarchique. Un colonel, ancien commandant de groupement, questionné à ce sujet ajoute: « Par ailleurs, depuis de nombreuses années (en gros depuis 1995), la Direction Générale de la Gendarmerie Nationale (DGGN) n'a pas considéré avec suffisamment d'intérêt la symbolique des attributions entre officiers et sous-officiers. Il s'agit en particulier du fait d'avoir attribué le titre de « commandant de brigade» à des officiers, titre ressenti très profondément par le corps des sous-officiers comme consubstantiel de leur état. Cette situation s'est encore aggravée par la dévolution à des lieutenants du commandement de communautés de brigades, ce qui accentue encore le décalage du positionnement du corps des majors qui, en Gendarmerie Mobile, se sont vus retirer le commandement de pelotons de marche. Donc l'évolution en Gendarmerie Départementale est diamétralement opposée à celle en Gendarmerie Mobile. Notre DGGN mesure-t-elle l'impact psychologique de telles dispositions qui heurtent très profondément et inutilement les sousofficiers? ». Militaire et civil Le second clivage oppose les tenants du « militaire» à ceux du « civil ». C'est le clivage récurrent de la « gendarmologie »17 actuelle. Qui dit principe militaire, évoquera les servitudes auxquelles le gendarme doit se plier par nécessité avec application stricte du principe hiérarchique. On se référera à Grandeurs et Servitudes Militaires d'Alfred de Vigny, à l'abnégation, au dévouement et au courage du gendarme. Qui dit principe civil, abordera le syndicalisme et les revendications sociales ainsi qu'une remise en cause de l'institution. C'est faire référence à la dualité du système policier français: une gendarmerie militaire et une police civile. La tendance actuelle est à la « civilianisation »18 des personnels pour qui le statut militaire n'est plus seulement qu'un cadre juridique protecteur. Etre militaire n'est plus représentatif d'un état et les valeurs militaires et leurs représentations sociales et morales sont perçues comme un poids, une gêne, un handicap et, parfois, une dégradation. C'est encore Max qui nous déclare en juin 2003 : « Le statut militaire des gendarmes les ampute d'une bonne partie de leurs droits citoyens. Notamment celui de pouvoir exprimer leur mécontentement quant à leurs

conditions de travail. Je pense que personne parmi nous n'a agi à la légère. Le
malaise était dans tous les esprits. Nous n'avons pas, si je puis dire, la culture de la contestation et aucun syndicat pour fédérer nos revendications. Tout s'est passé si

17 On doit ce néologisme à François Dieu, Maître de conférences en Sciences Politiques à l'lEP de Toulouse, chercheur associé au Centre d'Etudes et de Recherches sur la Police (CERP) et directeur du DESS « Sécurité, Police et Société» de l'lEP de Toulouse. Il assure aussi la direction du cycle de formation supérieure « Direction de la Sécurité en Entreprise» à Paris en liaison avec l'lERSE (Institut d'Etudes et de Recherches pour la Sécurité des Entreprises). Responsable de la chronique « Gendarmerie» dans la revue Défense Nationale, il est l'auteur de Gendarmerie et Modernité (1993), de Sécurité et Ruralité (1997), Sécurité et proximité (2002), La gendarmerie, secrets d'un corps (2002) et de nombreuses publications sur la Gendarmerie dans Les Cahiers de la Sécurité Intérieure. 18Cet anglicisme (de « civilian », civil en anglais) permet de mieux cerner la problématique de la perte de l'identité militaire et il n'a pas d'équivalent en français.

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spontanément, aucun « chef» à la tête du mouvement (le comble pour des militaires non ?), nous étions plus que surpris par ce qui arrivait. Le gouvernement de l'époque et notre haute hiérarchie n'ont pas manqué de jouer les mijaurées en se retranchant, une fois de plus, derrière le statut militaire et le devoir de réserve. Si les pouvoirs en place ces trente dernières années avaient pris leur responsabilité et cessé de considérer les militaires comme des sous citoyens, bons à tout faire, taillables et corvéables à merci Oe sais, l'expression est galvaudée), nous n'en serions pas arrivé à cette extrémité ». Certains officiers en ont conscience et comprennent le phénomène. Ainsi, notre colonel de Gendarmerie, ancien Commandant de Groupement, se confie pour mieux cerner la civilianisation de la Gendarmerie: «La force de la gendarmerie a longtemps reposé sur la qualité de commandement des gradés qui se fondait sur leur compétence technique et leurs qualités de meneurs d'hommes. L'accroissement de leurs charges administratives, alourdies par la tenue à jour des dossiers informatiques (excellents outils d'aide au commandementau demeurant),en a fait des gestionnaires. Puis, la généralisation des COG (Centres Opérationnels Gendarmerie), qui les a déchargés la nuit de la réaction opérationnelle immédiate au niveau même de leur brigade et par l'effet induit de la modification du fonctionnement du planton, les a également conduits progressivement à assumer eux-mêmes les fonctions de planton. De patron de leur unité, les commandants de brigade, et a fortiori les gradés intermédiaires, sont donc devenus plus des gestionnaires ou/et exécutants et moins des chefs militaires: ils ont perdu leur identité d'encadrement de contact. La création récente de formations au commandement des gradés peut améliorer l'aspect technique de l'exercice de leurs fonctions. Elle ne peut toutefois pas compenser le fait qu'ils soient passés de chefs militaires d'unités opérationnelles (aussi petites eussent-elles pu être) à des fonctions qui s'apparentent à présent bien plus à celle des directeurs d'écoles primaires. (...) L'attrait est donc des plus minces, d'où souvent le refus des meilleurs gendarmes de concourir à l'avancement (donnant priorité au travail de l'épouse et au maintien dans la résidence, l'avancement étant synonyme de mutation) et des gendarmes restés à leur grade mécontents de la médiocrité relative de certains de leurs gradés ». Tradition et modernité Le troisième clivage divise les «modernes» et les « anciens» ou oppose la « modernité» à la « tradition ». Un jeune officier nous déclare: « La Gendarmerie doit s'adapter résolument à la société dans laquelle elle est plongée. Elle doit se débarrasser de son fatras « tradi ». Elle doit tout faire pour coller au plus près de la réalité sociale des banlieues, des familles décomposées et recomposées et de la criminalité moderne ». La tradition répondra que c'est en maintenant ses principes de fonctionnement multiséculaires que la Gendarmerie assurera la meilleure protection. Un Général de gendarmerie nous affirme; « L'informatique, la vidéo, la statistique, la sectorisation, les objectifs à atteindre... tout ça, ça nous éloigne bien de la vraie gendarmerie, celle du contact, et oui... celle de la perte de temps. Le gendarme à cheval, le gendarme à bicyclette,

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ou celui des estafettes... (ça vous fait rire ?), mais, à y regarder de près, c'était peutêtre ça, la vraie gendarmerie. Les gens s'estimaient plus en sécurité que maintenant, qu'avec des COG (les Centres Opérationnels de la Gendarmerie) aseptisés qui répondent dans un grésillement inaudible ». Enfin, notre colonel saura faire la synthèse entre tradition et modernité pour dire: « Au lieu d'être légitimement fier que son institution ait été la première à disposer d'un accès direct aux bases de données centrales en temps réel depuis les années 80 (SAPHIR), puis du premier réseau numérique spécifiquement adapté aux missions de police (RUBIS), (on n'y) trouve rien d'exceptionnel. Cela n'a qu'un nom: la « c...rie» qui disqualifie logiquement (ceux qui tiennent) un tel discours infondé. Mais dans notre société dite « de l'information », ce sont ceux-là qui prennent la parole, qui sont écoutés... et cités comme « exprimant la parole des gendarmes» . Mais cela montre aussi que les gendarmes ont évolué avec leur temps et que ces évolutions très complexes ont en fait été bien acceptées malgré les réticences que la nouveauté entraîne naturellement chez beaucoup ». Vitesse et lenteur Le dernier clivage, transversal aux trois premiers, est d'ordre « dromotique » 19 : le mouvement contre la stabilité, la vitesse contre la lenteur. C'est un clivage aussi bien géographique (affectation au sud puis au nord et à l'est, mais aussi en Corse, au Liban et au Kosovo ou en Afghanistan), que structurel (mutation en gendarmerie départementale, en gendarmerie mobile, puis en état-major), professionnel (sousofficiers subalternes, puis adjudant, concours major, concours officiers) et stratégique (relatif à la doctrine d'emploi: permanence et proximité contre intervention immédiate projetée du lointain sur l'événement à traiter). Il a été au cœur, aux côtés des trois premiers clivages, des revendications des années 2000 et 200 I visant à la suppression de la mobilité systématique des personnels sousofficiers (les officiers restent soumis à une périodicité systématique de mutation géographique tous les 2 et 4 ans en moyenne). Un gendarme s'exprime durement le 4 mars 2003 : « En ce qui concerne la mobilité, je pense que c'était une bonne chose. Il faut bouger si on ne veut pas s'encroûter. Oui, la famille et les enfants en prennent un coup, mais en fin de compte, ça les fortifie et ça les prépare à la vraie vie professionnelle. Moi, j'en suis à ma 9èmemutation, dont 8 en tant que gendarme. Si les mécontents se plaignent, il faut qu'ils changent de métier. Il faut qu'ils aient l 'honnêteté de reconnaître que lorsqu'ils sont rentrés chez nous, ils connaissaient les inconvénients et les avantages de la profession. (...) Je crois que la gendarmerie est en train de faire des fonctionnaires et qu'elle y perd son âme. n faut être moderne. C'est pas en restant 15 ans, voire 20 dans la même brigade qu'on va faire de bons gendarmes. Au contraire. Les habitudes, les relations, ça finit par être une véritable gêne. Voir du pays et même de l'outre-mer, pourquoi pas, ça, c'est mieux et c'est la vraie gendarmerie. Je laisse l'ennui des unités où personne n'est muté aux anciens et aux pépères qui n'ont plus rien à voir avec les gendarmes ».

19De dramas, la vitesse en grec.

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Le clivage mouvement / stabilité se retrouve plus prosaïquement dans la différence entre les gendarmes-adjoints à statut précaire et les gendarmes à statut permanent. De manière plus générale, ce clivage oppose la permanence à l'éphémère, l'individualisme au social, mais aussi la terre à la vitesse. Paul Virilio fondait la notion de dromotique (Virilio, 1977) sur la modernité qui réduisait le monde à l'instantanéité et à l'ubiquité. En effet, la stabilité contrainte de la majorité des personnels gendarmes affectés en brigade territoriale apparaît pour les modernes comme « le signe d'une existence diminuée, être tenu sur place est synonyme de dénuement social, d'un amoindrissement mal supportable» (Balandier, 2001 : 68). Expression démocratique d'un malaise social? L'analyse de la crise sociale de décembre 2001 permet de prendre la mesure de la nouvelle situation de la gendarmerie: la présence de plus en plus significative de ces nouveaux gendarmes (et de leur famille), en état de dévalorisation sociale, qui considèrent que devenir et rester gendarme n'est pas une réussite socialéo du fait du délitement de l'autorité et du prestige attachés à leurs fonctions, pire, en voie de désocialisation parce qu'ils s'estiment tenus à l'écart et exclus de la société. Les nouveaux gendarmes se « démilitarisent », les valeurs militaires ne donnant plus de sens à leur action. En quête de reconnaissance sociale, ils se sentent déconsidérés par les pouvoirs publics et par leur hiérarchie. Ils se plaignent d'avoir perdu toute autonomie face aux contrôles qui s'immiscent dans la quotidienneté de leur service, de leur action et de leur famille. Ces nouveaux gendarmes s'installent dans une situation de conflit permanent en remettant ouvertement, violemment et systématiquement leur institution en cause. Tout en n'étant pas en réelle situation de désobéissance (les manifestations de décembre ont peut-être montré le contraire), ils se murent dans un axe du refus qu'ils expriment librement par la voie d'un « veto électronique ». Ces nouveaux gendarmes, avec lesquels la hiérarchie doit désormais compter, qui peuplent les brigades, les escadrons, les compagnies, les sections, les pelotons et les régiments, ne semblent plus trouver leur place, soit parce que la gendarmerie n'est plus ce qu'elle a été, soit parce que la «ressource humaine» a évolué. Le 21 octobre 2003, un gendarme concluait sur le site des gendarmes-encolère: « Effectivement, il y a beaucoup de gendarmes en colère qui brûlent sûrement de bouger ou de réagir, mais vu que nous sortons de ramasser une claque, alors que nous avons cru jusqu'au bout que nous aurions enfin satisfaction, il manque à tous un vrai moyen de communication, sans censure, voilà pourquoi je parle de votre site autour de moi, un jour, ça va marcher! D'autant, qu'à chaque fois que je suis sur votre forum, j'ai des alertes sur mon firewall qui viennent de partout, à croire que vous traînez des gamelles. N'ayez crainte, la liberté d'expression vaut bien un disque dur!!!! Courage, je suis attentif et, autour de moi, même si personne ne bouge, il y a des langues qui se délient. Conclusion: communiquer sera toujours le point faible de notre arme, même entre nous! ».
20Les gendannes issus de l'immigration maghrébine sembleraient être les seuls à dire qu'ils se sont engagés dans l'année et dans la gendannerie pour y trouver une possibilité d'intégration et d'ascension sociale. A ce sujet, voir le film de Yamina Benguigui «AIcha, Mohamed, Chaïb... engagés pour la France», diffusé le mardi 30 septembre 2003 sur France 3.

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« Faire» la sociologie des nouveaux gendarmes, et pour qu'ils soient doués d'imagination sociologique (Wright Mills, 1977: 13), consiste à situer leur vécu dans le contexte d'enjeux propres à leur institution. Parce qu'ils ont acquis une liberté d'expression rarement vue dans le monde militaire, parce que ce sont eux, les gendarmes, qui, quotidiennement, parlent, façonnent et « fabriquent» de la gendarmerie, et parce qu'ils sont certainement devenus en décembre 2001 des acteurs et des sujets, la démocratisation de la gendarmerie, au sens où l'entend Alain Touraine (1994 : 24), c'est-à-dire comme « la lutte de sujets, dans leur culture et dans leur liberté, contre la logique dominatrice des systèmes»21, semble inéluctable.

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21 Plus loin, Alain Touraine ajoute: «La démocratie est au service ni de la société, ni des individus, mais des êtres humains comme Sujets, c'est-à-dire créateurs d'eux-mêmes, de leur vie individuelle et de leur vie collective» (Ibid. : 36).

20

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21

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Revues et périodiques: Bulletin d'information de l'Association Nationale des Familles de Gendarmes (ANFG). L'écho du képi, bulletin du Mouvement des Femmes de Gendarmes (MFG). Rapport d'activité du MFG de 2002. L'Essor de la Gendarmerie Nationale, publication mensuelle de l'Union Nationale des Personnels Retraités de la Gendarmerie. Le Progrès de la Gendarmerie, publication mensuelle de la Fédération Nationale des Retraités de la Gendarmerie.
La Revue de la Défense Nationale. La Revue de la Gendarmerie Nationale.

Gend'Info, revue interne de la Gendarmerie Nationale. Le Trèfle, revue des élèves et des anciens élèves de l'Ecole des Officiers de la Gendarmerie Nationale. Les Cahiers de la Sécurité Intérieure. (Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure) .

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OUVRIERS EN MOBILITE OU A LA DERIVE ? Le cas de la SMN
Jean FERRETTE

Funèbre anniversaire. Les dix ans de fenneture de l'usine sidérurgique nonnande ont remis à j our une question très partagée localement: que sont devenus les anciens salariés de la SMN licenciés en 1993 ? En novembre et décembre 2003, un quotidien régional, un hebdomadaire, une chaîne de télévision régionale ainsi qu'un cinéma caennais lui ont consacré reportages et soirée. Notre propos poursuit deux objectifs. Un objectif factuel: reconstituer les parcours des anciens salariés de la SMN et en établir une typologie. Un objectif conceptuel: mettre à l'épreuve certains concepts relatifs à l'action de l'acteur, soit qu'ils le réduisent à l'état d'agent subissant la détermination par les structures, soit qu'ils exaltent le « sujet libre» maître de son reclassement. De l'erreur en sociologie: sociologie de l'erreur et sociologie erronée De l'erreur de fait.... En 2002, dans un article consacré au problème du reclassement des salariés de la SMN, Ronald Minot (2002) a repris essentiellement les résultats d'un mémoire de maîtrise de géographie réalisé en 1999 par Erik Brossot. Celui-ci était tributaire des infonnations fournies par l'organisme de reclassement, la SODIE22. Compte tenu des départs en pré-retraite et des « dispensés d'activité », un millier de salariés était à reclasser. Or, malentendus ou négligence dans le tri des chiffies, ceux-ci sont inexacts. Le grand nombre de reclassements au sein de quelques entreprises (Philips, Promodès, Moulinex, Transports Malherbe) est invraisemblable à deux titres. Tout d'abord sur le plan économique, on ne voit pas comment, même accompagnées d'aides financières, ces embauches auraient pu correspondre à un accroissement de la production de ces entreprises, à moins de considérer qu'elles se substituaient dans certains cas à des emplois déjà existants (ce qui fut vrai dans certains cas, à Moulinex en particulier). Ensuite, il est difficile d'imaginer qu'une telle quantité d'embauches soit compatible avec les politiques sociales des directions des ressources humaines qui ont pour principe de ne pas intégrer au même moment beaucoup de salariés d'une même culture (notamment syndicale) pour ne pas déséquilibrer la culture de l'entreprise d'accueiI23.

22 Société de développement industriel, filiale créée par Usinor Sacilor. 23 Entretien en 2003 avec Madame Cokiniakis, ancienne directrice de l'agence nationale pour l'emploi de Caen Rive droite.

Selon la SaDIE, les reclassements en 1999 se ventilaient comme indiqué cidessous (effectifs SaDIE) ; cependant ces effectifs ne correspondent pas à ceux que nous avons enregistrés (effectifs réels) après vérification24. Entreprises et secteurs d'emploi Philips composant Promodès Emplois sociaux Moulinex Transports Malherbe Mairies du District Création d'entreprise Total Effectifs SaDIE 337 300 160 150 125 55 26 1153 Effectifs réels 12 0 1602~ 65 12 55 26 330

L'écart est de 823 reclassés, soit... 81 % de l'effectif total à reclasser. En réalité, la plupart des salariés ont été distribués en très petits effectifs entre de nombreuses PME26, dont beaucoup ont disparu. La liste complète semble difficile à établir: la SaDIE a, entre-temps, déménagé et détruit ses archives, seule une partie ayant été déposée aux Archives du Calvados, dans le fond USINOR. Quelques listings, épars dans les archives de la CFDT métallurgie du Calvados, ou de la SaDIE, indiquent une cinquantaine de noms d'entreprises. Mais nombre de celles-ci n'ont pas embauché de salariés SMN qui n'étaient présents qu'en «détachement », et qui ont été par la suite repris en charge par la SaDIE. ...au statut de l'erreur en sociologie Ces erreurs ne sont pas anodines et ne sauraient relever du peu de fiabilité d'un mémoire de maîtrise, qui a eu recours à un nombre particulièrement élevé d'entretiens. Elles révèlent l'ignorance dans laquelle est tenu le corps social du devenir de salariés en défense desquels toute la société - élus de droite ou de gauche, associations, autres corps professionnels d'indépendants et de salariés s'était levée. Elles révèlent l'inefficacité des procédures de contrôle institutionnelles à corriger et rectifier des erreurs qui, pour peu que l'on soit informé du sujet, apparaissent patentes par leur invraisemblance, sans pour autant que les mêmes soient en mesure d'apporter des chifftes plus proches de la réalité. Sans prétendre ici abolir toute erreur - c'est, entre autres objectifs, l'objet d'une thèse en cours que de construire et vérifier les données - nous ferons le point à partir de ce que nous

Cette vérification a été effectuée en interrogeant soit les Directions d'entreprise (philips, Promodès, Transports Malherbe), soit le Comité d'entreprise (Moulinex). Les chiffres concernant les emplois publics ou les créations d'entreprise, également publiés dans la presse locale, ne font habituellement l'objet d'aucune contestation. 25 Chiffre difficilement vérifiable compte tenu de la dispersion et de la diversité de ce type d'emplois: hôpitaux, CAT, etc.
26 «Au 1
er

24

mars 1993, sur 400 personnes,

200 avaient retrouvé un emploi dans 7 moyennes

et

grandes entreprises, 200 autres dans 110 PMI et PME locales.» Industries et Emploi, Bimestriel d'information de la Sodie région ouest, n° l,janvier-février 1993.

24

savons d'un listing de 1 296 noms d'une vingtaine d'entretiens.

- sur les 1312 salariés restant à la fermeture - et

Le travail de la sociologie ne se limite cependant pas à la vérification et à la correction des énoncés sur les faits. L'établissement de « tous les faits» est une condition nécessaire27, mais non suffisante: la sociologie est tout autant une mise à l'épreuve des concepts. Or pour saisir les problèmes liés à la reconversion des salariés, grande est la tentation de recourir au concept d'habitus pour y voir une spécificité de 1'« homme d'acier ». Ce concept est certainement le concept central de l' œuvre de Pierre Bourdieu, celui pour lequel les index de ses ouvrages révèlent le plus d'occurrences. Bourdieu le défmit de multiples façons, de manière parfois contradictoire, et notamment comme « spontanéité génératrice qui s'affirme dans la confrontation improvisée avec des situations sans cesse renouvelées» (1987: 96). Mais celui-ci est équivoque: saisi dans sa plus grande généralité et sa plus grande abstraction, il risque de ne pas avoir plus de valeur explicative que la « vertu dormitive de l'opium ». Pourquoi les salariés résistent-ils tant à leur reclassement? Parce que leur habitus « en situation d'hysteresis » ne serait pas adapté à d'autres situations qu'à celles de sa constitution. À l'inverse, mis en œuvre dans une étude de cas concrète, le concept d'habitus risque fort de se rabattre vers d'autres concepts plus « pratiques », plus adaptés à des questionnements empiriques, issus des écoles américaines fonctionnalistes ou interactionnistes: personnalité de base, socialisation, rôle, statut. Il peut aussi se réduire à des notions se rapprochant davantage du sens commun: intégration ou exclusion, « employabilité ». Il serait facile d'énoncer alors que les difficultés de reclassement sont dues à un habitus en décalage, en situation d' « hysteresis ». Ce dernier concept, lié au précédent, fait l'objet d'un nombre d'occurrences moins élevé dans l'œuvre de Bourdieu. Est-ce à dire que l'habitus est nécessairement le produit d'une adaptation? La situation d'hysteresis est rapprochée de celle vécue par Don Quichotte, personnage fantasque et grotesque. Et l'on mesure, à cet exemple, le risque de stigmatisation (involontaire et à l'encontre de tous les engagements déclarés de leur auteur) que coure toute analyse s'emparant sans plus de précaution de ce dernier concept, qui pourrait donner l'illusion d'un « donquichottisme» collectif des salariés en lutte pour le maintien de leurs emplois après que la fermeture de l'entreprise ait été annoncée. En réalité, Bourdieu a, dans un ouvrage récent (1997), critiqué toute approche du concept d'habitus qui ne donnerait à voir des comportements humains que des réactions à des stimuli, dont la métaphore des joueurs -joueurs de basket ou joueurs de cartes - offrirait une illustration commode. Dès ses premières études sur les Kabyles, il voit 1'habitus comme étant toujours « en décalage» (1997: 229). Et, nous précise-t-il, « L'ajustement anticipé de l'habitus aux conditions objectives est un cas particulier.. .» (Ibid.).

En 1904, un «Durkheimien », Henri Hubert, écrit en introduction au Manuel d'histoire des religions de D. Chantepie de la Saussaye que « la véritable analyse sociologique est lente et malaisée; elle demande des enquêtes minutieuses et exactes; elle ne peut être opérée avec ftuit que sur des faits très bien connus... », cité par Marcel Fournier (1994: 246).

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Quelles sont ces conditions objectives de constitution, d'ajustement ou de décalage? C'est ici qu'intervient le concept de champ, qui donne tout son sens à celui d'habitus. Un champ n'est pas seulement un espace social au sein duquel évolueraient des acteurs ou des groupes sociaux. C'est, de manière analogue à la physique, un lieu subissant une tension entre deux pôles. C'est donc un lieu de luttes, de rivalités. Toute société est constituée d'autant de champs qu'il existe de lieux au sein desquels les acteurs sociaux subissent ou mettent en œuvre des stratégies visant à améliorer ou à éviter la dégradation de leur place dans cet espace. Mais là encore, ce concept n'apporterait sans doute pas grand-chose à ceux de culture et de sous-culture spécifique à un groupe social au sein duquel s'observeraient des luttes pour le pouvoir, s'il ne s'articulait avec le précédent pour former un système et, au-delà peut-être, une vision du monde. Cette manière « structurale» de concevoir les sociétés humaines privilégiant ce que l'on nommait aux origines de la sociologie la morphologie aux dépens de la physiologie28 a été à l'origine de bien des critiques. Celles-ci dénonçaient la primauté de la structure au détriment des processus, la reproduction sociale d'un ordre rigide contre le changement social, la fluidité et le progrès et, en définitive le fatalisme contre l'espoir donné à chacun de pouvoir agir sur sa propre vie. C'est contre cette réception rigidifiante de son œuvre que Bourdieu a écrit le texte cité. Les processus sociaux en cours ne lui avaient pas échappé, qui l'amènent à préciser: «... la multiplicité des déplacements intra- et intergénérationnels d'ascension ou de déclin font que les habitus peuvent se trouver affrontés, en nombre de cas, à des conditions d'actualisation différentes de celles dans lesquelles ils ont été produits... » (Bourdieu, 1997: 231). Reste à mettre en œuvre cette déclaration face à une situation empirique pour tester sa valeur heuristique. C'est l'objet de cet article. Nous poursuivrons en examinant successivement les conditions sociales à l'origine de l'habitus usinier, puis les formes et les degrés d'hysteresis à partir de l'annonce de la fermeture de l'usine et, enfin, les adaptations et réajustements à partir d'un nouvel emploi. La démarche se situera au confluent de l'histoire, déterminante des habitus et des parcours sociaux, et des systèmes d'action à l'œuvre à un moment donné. C'est pourquoi nous examinerons les conditions d'émergence d'un habitus exceptionnellement homogène aux structures. Les faits ayant été abondamment rapportés et commentés par ailleurs (Leménorel, 1991), il s'agit ici de les «sociologiser », c'est-à-dire de les conceptualiser. Construction de l'habitus, constitution des identités, apprentissage des normes 1912 -1974 : la construction de la communauté usinière Pour constituer la communauté ouvrière originelle, la Direction de la SMN a dû « l'inventer ». D'emblée fut donc écartée l'éventualité d'un recrutement

Ce reproche était déjà adressé à Marcel Mauss par son ancien professeur, Alfred Espinas, qui lui écrit en 1906 : « ... vous avez très bien procédé en [fondant] votre travail sur une étude morphologique, mais là où vous introduisez la considération du rythme, je me demande si vous n'auriez pas dû admettre que vous passiez de la morphologie à la physiologie. » cité par Marcel Fournier (1994, note de bas de page: 305).

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majoritairement locae9. Elle a fait appel à des populations hétérogènes, au gré des événements démographiques, économiques et politiques, en les combinant, en dosant chacune des composantes, dans la perspective d'un tissu humain équilibré, efficient et non conflictuel. La main d'œuvre déjà qualifiée fut recherchée en Lorraine, au Creusot et en Belgique; ailleurs fut trouvée une population ouvrière déracinée, loin de ses origines (pologne, Russie, Italie, Chine...) pour des motifs stratégiques: «pouvoir plus facilement accepter toutes les règles et tous les enjeux du monde industriel. » (Pottier, 1999 : 32). L'usine auto-recrutait son personnel majoritairement au sein des lignées ouvrières, faisant rarement appel à une main d'œuvre extérieure, sauf durant la période de reconstruction de l'usine après la Seconde Guerre mondiale qui vit la fondation d'une seconde série de lignées. Les conditions étaient donc réunies pour que se constitue à travers les générations un ensemble de dispositions homogènes, originales et durables: «l'habitus de l'homme d'acier» (Valognes, 2002). L'accent est mis sur la reproduction sociale, comme si l'usine devait être éternelle. Le changement dans les lignées - la mobilité sociale - est lent et progressif: il suit l'élévation des qualifications et l'évolution des techniques. Rien ne les prépare à une rupture. Héritiers, les salariés de la SMN constituaient une main d'œuvre captive, prisonnière de l'univers usinier. Le monde usinier dont il s'agit peut être caractérisé comme un «méta-champ », c'est-à-dire un champ, lieu de luttes symboliques et réelles dont les règles sont communément partagées par les acteurs du champ, qui contient d'autres champs qui lui sont intégrés et avec lesquels il entretient des rapports d'homologie structurale. Ces champs, ce sont d'abord, de manière visuelle, celui de l'usine et de la cité30qui lui fait face. Appartenant à un projet commun de production et de conservation de la communauté usinière, parfaitement intégrés -l'usine produit de l'acier, la cité, des sidérurgistes -, la cité reproduit dans l'espace des rues, des jardins et des maisons la hiérarchie existant dans l'usine31. Véritable carte de la morphologie sociale usinière, la cité est aussi un isolat, un espace auto-suffisant, qui contient ses écoles (longtemps distinctes de l'éducation nationale), ses commerces (appartenant à 1'usine), son médecin attaché à l'usine, son club sportif, ses lieux de vacances, ses retes. Situés sur trois communes - Giberville, Mondeville et Colombelles - les habitants s'identifient au « Plateau» (nom de la cité usinière) et ont peu de liens avec leurs municipalités respectives. Les « Grands bureaux» de la direction se substituent aux mairies pour les démarches administratives. La socialisation et l'éducation s'appuient sur des modèles de genre éprouvés. Les classes sont non mixtes jusqu'à la fm des années 60, les instituteurs, payés par
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La rareté de la main d'œuvre locale avait quatre origines: la faiblesse de la natalité, la surmortalité infantile et post-infantile due aux maladies et à l'alcoolisme, l'exode rural vers les grandes villes et la « grève des ventres », « forme de résistance collective à la prolétarisation et au déracinement» (Pottier, 1999 : 17). 30 Sur le « patemalofilialisme » de la SMN, lire Alain Lemenorel (1991 a et b). 31 Voir la photo I à la fin de ce texte.

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l'usine propriétaire des écoles primaires, conduisent les filles vers l'école ménagère, les garçons vers l'école professionnelle, toutes situées sur le Plateau. Le destin le plus communément proposé aux garçons est l'usine. L'école technique est réputée pour son taux de réussite au CAP ; elle est présentée comme la « meilleure de la région ». Surtout, l'emploi à l'issue de celle-ci est garanti, croit-on alors, à vie. Pour les meilleurs d'entre-eux, la possibilité de continuer à un niveau plus élevé et, peutêtre, de « passer ingénieur» est agitée comme une promesse de promotion sociale. Pour les autres, la garantie de travailler en priorité « à l'entretien », voire « à la fabrication», constitue l'assurance d'une carrière linéaire et sans problème. Pour les filles, les perspectives de carrière sont plus courtes: il n'y a pas de promotion après l'école ménagère, si ce n'est par le mariage. Car l'usine embauche peu de femmes: quelques dizaines tout au plus, contre plusieurs milliers d'hommes! Si tous les salariés de la SMN n'habitaient pas le Plateau, la plupart se répartissaient sur l'axe Caen-Falaise, répartition révélatrice de la continuité entre le monde minier et le monde usinier dont le « train minier» constituait le fil conducteur, transportant du minerai mais aussi des hommes. À l'intérieur de l'usine et à l'intérieur de la cité, d'autres champs existaient: champ syndical, avec principalement la rivalité CGT/CFDT, champ associatif, sportif et artistique, champ culturel selon les diverses origines (on pense à « l'équipe polonaise» de football, mais aussi aux nombreuses manifestations folkloriques des communautés immigrées, des spécificités religieuses à celles-ci). « L'homme d'acier », ou son habitus, était caractérisé comme un homme fier d'un métier noble et éprouvant, fortement intégré à sa communauté, doté d'une sociabilité amicale et chaleureuse. 1974-1993: la dissolution de la communauté usinière À partir de 1974, les effectifs commencent à décroître. Dès 1977, l'usine ne garantit plus l'embauche des enfants du personnel formés par l'école technique. Malgré les nombreux investissements consentis, en particulier dans la construction d'un nouveau haut-fourneau qui laisse penser que l'avenir de l'usine est assuré, de plus en plus d'ouvriers se détachent de l'usine, en particulier pour leurs enfants. Ils sont de moins en moins nombreux à habiter sur le Plateau: en 1977, seulement 14,5 % des ouvriers habitent sur le plateau, contre 29,5 % en 1954. L'hysteresis de l'habitus durant la période de pré-reclassement Un licenciement, c'est le moment où les habitudes, l'habitus, se vivent violemment dans l'écart à leurs conditions d'engendrement. Il atteint toutes les dimensions de l'acteur social: ses identités individuelles et collectives, son statut social - sa position dans l'espace social - son rôle, ses normes. La particularité de cette rupture biographique est d'atteindre à la fois toutes les caractéristiques sociales d'un acteur: elle peut affecter la forme de la famille, l'image de soi, les fréquentations amicales et de voisinage. Elle modifie en conséquence les ressources en capitaux mobilisables: scolaire (devenus obsolètes), sociaux (qui se détachent), culturels (les références au bon ton et au bon goût de son milieu sont inopérantes hors de celui-ci) et, naturellement, économiques.

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Faire le deuil En septembre 1991, un article de l' « Usine nouvelle» annonce la suppression de 6 000 emplois au sein d'Unimétal. Cette information est confirmée au cours du Conseil d'administration du 17 octobre 1991. Les salariés entrent alors dans un «cycle de luttes». Celles-ci sont ambiguës: ont-elles pour objet de «sauver l'usine» ou de garantir la meilleure protection sociale possible? C'est cette ambiguïté qui sera à la source du différend entre la CGT et la CFDT, la première réclamant un « referendum régional» pour sauver l'emploi. Ce cycle s'achèvera le 5 novembre 1993. Le drame de la fin d'une usine, qui est aussi celle de lignées usinières, est de ne pouvoir en « faire le deuil» par une mise en scène cérémoniale, d'introduire du rite. C'est ce qu'ont fait des sidérurgistes, contre les autorités établies: au cours d'une soirée d'émeutes, une poche d'acier est déposée devant le Conseil régional, au centre de la place, sur l'emplacement d'un parterre fleuri32.Cinq jours plus tard, des militants CGT de la santé viennent déposer quelques fleurs, sur ce qui, selon eux, «doit rester comme une pierre tombale. » Quelques jours plus tard, la CGT-SMN et l'UD-CGT apposent sur celle-ci une plaque portant l'inscription: «place des sidérurgistes ». Cette plaque est découverte par des enfants de sidérurgistes (Valognes, 2002: 84). Un nouveau partenariat La structure des relations sociales s'était transformée. Aux ouvriers, placés collectivement face à une propriété abstraite incarnée physiquement par une Direction locale, succédaient des salariés atomisés, seuls face à une entreprise chargée de «produire des reclassés»: la SODIE33 (Photo 3). Pour permettre une meilleure prise en compte de la personnalité des sidérurgistes, elle avait recruté certains d'entre eux. Mais cela ne suffIt pas à faire taire toute méfiance réciproque. Du côté des sidérurgistes, le souvenir des plans sociaux de 1987 à 1990 était encore présent. Ceux-ci étaient réputés avoir concerné surtout les éléments les moins effIcaces de l'entreprise, ceux qui présentaient le plus de problèmes de santé ou sociaux. Il reste que le bilan n'était pas bon: selon un mémoire de DESS (Leloutre, 1991), le taux de reclassement était de 52,18 % des 1 078 salariés, soit un nombre comparable à celui des salariés restant à reclasser à la fermeture; parmi ceux-ci, à peine plus de la moitié (57,37 %) avait été reclassée en CD!. S'agissant des mesures de départ volontaires, un délégué CFDT confirme les propos de Cécile Leloutre : ce succès a été «une catastrophe, car la direction se contentait de faire un chèque et beaucoup ont tout bouffé en six mois et pointent aujourd'hui au RMI» 34. Entre al/odoxia et hysteresis Pour les salariés, c'était la fin de «l'effet d'allodoxia» : la croyance en la valeur de diplômes devenus obsolètes. La fierté d'avoir passé des diplômes dans la «meilleure école de la région» allait laisser place à l'inquiétude quant à la

32 Voir photo 2 à la fin de ce texte. 33 Voir photo 3, Ibid. 34 Entretien avec François Aussant, août 1992 {Valognes, 2002: 79).

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