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Gens de mer, gens de rivière en Gironde au XXe siècle

195 pages
Cet ouvrage nous conte des vies tout entières vouées au fleuve Garonne devenant Gironde. Il nous parle de ce qu'il a partagé avec ces femmes, ces hommes qui l'ont côtoyé quotidiennement s'en servant pour commercer, se nourrir, s'amuser, découvrir tout en le servant lorsqu'ils structuraient ses berges, draguaient son lit. Capitaines, femmes de marin, gardiens de phares, pêcheurs et bien d'autres encore, tous ont aimé le fleuve, tous l'ont fréquenté si souvent.
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Gens de mer, gens de rivière
en Gironde au XXe siècle

Illustration de couverture Le port de Bordeaux - Jacky LOIZEAU 2002

~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-5533-X

Propos et documents recueillis et présentés par Patrice CLARAC

Gens de mer gens de rivière en Gironde au XXe siècle
I

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 PARIS - FRANCE

OAREIL Université Victor Segalen Bx 2 3ter Place de la Victoire 33076 BORDEAUX - FRANCE

Publications de mémoire collective *

w
w ru

CLARAC P. (2000). Vivre et travailler à Pessac 1900-1960. Bordeaux: Oareil, 236 p. ** AMYOT J-J. (1997). Dr Hugues DESTREM, témoin et acteur de la naissance de la gérontologie. Talence: Oareil, 285 p. CLARAC P., CHOUSSA T H. (1996). Itinéraire d'un médecin humaniste au XXe siècle. Talence: Oareil, 120 p. CLARAC P., BOUE L. (1993). Histoire de l'aéronautique Bordeaux. Talence: Oareil, 166 p. ** à

m w w
w ru ru

CLARAC P., DELTREIL A. (1992). Pratiques viticoles et vinicoles dans le Bergeracois, 1900 -1950. Talence: Oareil, 397 p. ** CLARAC P. (1992). Alimentation et sociabilité dans le canton de Geaune, 1900 -1950. Talence: Oareil, 161 p. (épuisé). ** CLARAC P., DELTREIL A. (1988). Saint-Médard-en-Jalles. Talence: MSHA, Oareil, 607 p. (publication de la MSHA, 117). ** CHABAULT D., DELAGE B. (1982). Bidart, Monflanquin, Oloron-Sainte-Marie, Salies-de-Béarn, Sévignacq-Thèze. Talence: MSHA, Oareil, 352 p. (publication de la MSHA, 55). ** PEAUCELLE D. (1980). Mérignac. Talence: MSHA, Oareil, 121 p (publication de la MSHA, 44). **

* Disponibles à l'OAREIL (Office Aquitain de Recherche, d'Études, d'Information et de Liaison sur les problèmes des personnes âgées) Université Victor Segalen Bordeaux 2, 3 ter place de la Victoire, 33076 Bordeaux cedex.
** Collection
«

La Parole des Anciens ».

SOMMAIRE
REMERCIEMENTS
PRÉFACE
- - - - - - - - - -- - - - - - - - -- --- - - - --- -- -- -- - -- -- - - - - - - --- - - - - - - - - - - - - --

7

-------------------------------------------------------------------------------------. - -- - - - - - - - - - - - - - - -- - - - - - - - -- - - - - -- - -. -- - - - - -- - - - - - - -- -- - - - - - - - - --

INTRODUCTION

9 Il

PREMIÈRE PARTIE . - - - - - - - - - - - - -- -- - - - - - - - - - - - - - - - - - -- - - - - - - - - - -- - --- - - --- --- -- 21 Présentation de l'action de mémoire collective ---------------...------- 21 1 / Histoire de vie et histoire orale -- - - - -- - - - - - -- - - -.- 21 - -- - - - - - - - - - - -2/ Recherche ethno-historique

et action gérontologique

_ _. _ _ __ _ ___ _ _ _ _._ _ _. _ _ _ _ _ ___ _ _ _ _ _000_ _ _ _ _ __ _ _ __ _ _ _ _ _ _ .25

3 / Choix du thème de recherche --------.-.-----------.---------.--.---...--3.1 Statut de la parole._.mu_._m_u__m._m

28 30
31

m_m_m__m..28
mm

3.2 Organisation des thèmes de recherche
3.3 Choix des informateurs

._-.----.----------------------------------_.

DEUXIÈME PARTIE . - -. - - -.. - -- - - - - - - -.. - - - - - - -. - - - -- - - - -. - -. -. - - - -.. - - -. - - - - -. - --- 35 1/ Le texte oral - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -- - - - - - - - - - - - - - - - - - --- - - -- - - - - - - - - - - - - - -. -. -"- 35 2 / Les ethnotextes ----------------------------.----.-----------...-----.------------37 2.1 / Compagnies de navigation__mm_m_m 37 Cie Sud Atlantique. .. Chargeurs Réunis... Transatlantique... Delmas Vieljeux.. 37

2.2/ Servicesportuaires

__000__000

000__000

85
85 .17
132
.13

2.2.1 Le remorquage public et privé 2.2.2 Le dragage et le remblaiement__m
2.2.3 Le sondage 000__000000
2.2.4 Le pilotage.__ ___0. ___0._000

2.2.5 Le service exploitation de l'outillage .11 2.2.6 Le service du lamanage .11 2.2.7 Les dockers --------.------.---.-----.-----.---------------. 167 2.3 / Le service des « Phares et Balises» .. -- -- - -- - - -- -- -- --. 176 2.4 / Batellerie et mariniers .---------------------.--------.---------. 199 2.5/ La pêche en estuaire, en fleuve, en rivière m222
_000000 000

TROISIÈME PARTIE

Enquêtede terrainet sourcesoralesmm
2/ L'orientationbiographique
3/ Technique d'enquête

m_.m__m

m251

1 / Histoire et mémoire ...........----------...............--.---------......-..000__000000000

251

253
254 257 259 264
265
m

4/ Guide d'entretien .-....----------.-------------......-.-----...----.---.----..... 5/ Acquisition et expression des souvenirs 6/ Relations avec l'informateur
m.__mm

7 / L 'enregistrement

000

8/ Critique de l'information orale
8.1 Vérification des données

000000

265 267
268
-.--

m.m__m.266
m

8.2 Validité de l 'information
9/ De l'oral à l'écrit .----.----.---.----------------------------..-----.-...-------.

10/ Construction du récit .. Il/Entretien final
m

-----

-.. -.
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--.

269 269 270

12/ L'illustration biographique du document...

QUATRIÈME PARTIE Fonctiondu récitde vie -.. -.. --1 / Construction du lien social 2 / La transmission .. -. -- ----. -. -. ---3/ 4/ 5/ 6/.

-.

-.. -

--

----........

271
--. 272

-. -. -. ---------. -------. ---- -. --. --. --

----.. ----.-

275 278 280 282 284

La reviviscence ... -. ----- --. ---....-La réflexivité Le récit de vie comme modèle fondateurm La réhabilitation de l'identité culturelle ....--.-----..-----.-....
m m.

CONCLUSION

.....................................................................

288

Nous tenons à remercier: L'Union Sociale Maritime (U.S.M.), tant au plan national qu'au niveau départemental, sans qui cette opération de mémoire collective n'aurait pas vu le jour. Le Ministère de l'Équipement, des Transports et du Logement:

-

la Direction des affaires maritimes et gens de mer;

- la Direction de l'Etablissement National des Invalides de la Marine (E.N.LM.) ; - le Conseil général des ponts et chaussées (Comité d'histoire) ; - le Service Maritime et de Navigation de la Gironde. L'Association de Développement des Oeuvres Sociales du Port Autonome de Bordeaux (A.D.O.S.P.A.B.) et son service de documentation. La Fondation Caisse d'Épargne. Le Conseil Général de Gironde. Les Voies Navigables de France (V.N.F.). Le groupe CRI - IONIS.

Ainsi que toutes les personnes qui ont bien voulu apporter leurs témoignages et nous confier documents et photographies: Madame ARAMENDIA Raymonde (Cie Sud Atlantique) Monsieur BAZIARD R.Michel (Lamanage) Monsieur BERNARD Jean (Pêche à pied) Monsieur CANO Guy (Phares et Balises) Monsieur CAZEAUFRANC René (Dragage) Monsieur COL Y Robert (Phares et Balises)

f

Madame DE COURCELLES Louri (Nautisme) Monsieur DELIGNETTE Georges (Service du remblaiement) Monsieur DARRIET Robert (Transport fluvial et par canaux) Monsieur DUFRAIX André (Cuisinier) Monsieur DUVIN Jean (Cuisinier) Madame ÉDOUARD Odette (Phare de Richard) Monsieur ELlES Georges (Service de manutention) Monsieur ESCADE Robert (Ostréiculture) Monsieur GADRAT Simon (Pêche fluviale) Monsieur GAVaUT Michel (Compagnie des Chargeurs Réunis) Monsieur GROSSETIE Raymond (Remorquage privé) Monsieur LABADIE Dominique (Pêche fluviale) Madame LABADIE (Pêche fluviale) Monsieur et Madame LAFILLE Bernard (Lamanage) Monsieur LE GUYADER René (Pilotage) Monsieur LOIZEAU Jacky (Compagnie Transatlantique) Monsieur MORANDIERE Pierre (Transport fluvial) Monsieur PAVARD Michel (Service du remblaiement) Monsieur PETIT André (Remorquage) Madame PIRABEAU Marcelle (Témoignages familiaux) Madame RABIC Jacqueline (Pêche fluviale) Monsieur RAYNAUD Jacques (Exploitation de l'outillage) Monsieur SANCHEZ Charles (Pêche en estuaire) Monsieur SAUVAGE Maurice (Sondage) Monsieur SEGUILLON Max (Remorquage) Monsieur et Madame TARIS André (Phare de Cordouan)

-8-

,

PREFACE
Je suis heureux que le régime de sécurité sociale des marins soit associé à cet ouvrage de collecte de la parole de ses pensionnés.

Directeur de l'ENIM2 Danièle GUIDON Assistante sociale USM Bordeaux Mon bilan de travail social individuel effectué dans le cadre de l'Union Sociale Maritime pour le département de la Gironde, hors Bassin d'Arcachon, faisait apparaître de la part des ressortissants âgés de l'ENIM un fort besoin de transmission des savoirs et des savoir-faire anciens, révélateur d'une identité maritime en voie de disparition, en raison de l'évolution des cadres sociaux, familiaux, professionnels et associatifs. Ainsi, par exemple, les familles qui voyaient à chaque génération se perpétuer la vocation maritime, ont peu à peu disparu. Dans la pratique de l'entretien en service social, nous utilisons la parole, la relation avec la personne comme moyen d'intervenir efficacement pour son mieux-être. Nous savons qu'en stimulant ses capacités sensorielles et émotionnelles et plus particulièrement sa parole, la personne nous donne accès à des pans entiers de sa vie, stimule le langage et la mémoire, participant ainsi à une de nos missions essentielles liée à la prévention de la perte d'autonomie. Ces éléments furent à l'origine de mon projet de mémoire collective avec un objectif principal de développement du lien social. l'envisageais alors une opération permettant de recueillir des récits de pensionnés pour répondre à un besoin de transmission auprès des nouvelles générations. J'ai alors contacté l'Oareil qui avait déjà un savoir-faire considérable dans ce domaine. Nous avons arrêté les grands principes de cette opération et notamment:
2

Établissement National des Invalides de la Marine.

le recueil de témoignages oraux et écrits des ressortissants de l'ENIM ; la construction de cette mémoire sous une forme éditoriale, afin d'en assurer la valorisation; la traduction de la structure des données recueillies en exposition itinérante. L'Union Sociale Maritime, créée en 1939, est à l'origine le service social spécialisé du personnel du commerce maritime. Avec son réseau de quatorze postes d'assistantes sociales, situé tout le long du littoral français, et son accord de réciprocité passé avec le service social des pêches maritimes, elle exerce sa compétence dans tous les domaines liés à la profession. Cet exercice du travail social comporte bien des difficultés auxquelles il faut faire face quotidiennement: caractère spécifique du métier de marin, culture professionnelle, conditions spécifiques de vie en mer et à terre, particularités des législations sociales et du travail, originalité des réalités économiques et sociales du monde maritime. L'Union Sociale Maritime, conseille, informe, vient en aide aux marins, aux sédentaires, aux pensionnés, aux ressortissants des administrations et des organismes maritimes, ainsi qu'aux familles et à leurs ayants droit, pour qu'ils puissent faire face aux difficultés qu'ils peuvent rencontrer tout au long de leur vie. Elle apporte également son concours aux entreprises d'armement, aux écoles maritimes, et à tous les organismes ou œuvres destinées à soutenir cette population. Les relations professionnelles que j'entretiens avec nombre d'organismes du secteur maritime, la nature de mon travail social auprès des ressortissants de l'ENIM m'ont permis de participer très activement à cette opération de mémoire collective, tant dans le repérage d'informateurs susceptibles de témoigner que dans la recherche de partenariats. Je remercie vivement les organisations du secteur maritime qui, en soutenant cette action, ont cru au projet et ont permis son développement. Cet ouvrage est le fruit d'un long travail et d'un plaisir partagé avec tous les acteurs. C'est aussi le premier pas d'une démarche poursuivie par une exposition itinérante permettant des rencontres entre les générations.

- 10-

INTRODUCTION
Jean-Jacques AMYOT Directeur de l' Oareil

L'eau est la source de la vie, le médiateur des purifications et l'espace de régénérescence. Elle symbolise le renouveau: guérir, ravager, engloutir, elle est toujours la force vitale fécondante par qui advient la renaissance. Elle est donc mère de bien des aventures. «Moi de tout temps, j'ai toujours eu envie de voyager. Faut vous dire que quand j'avais treize ans, j'ai navigué sur les gondoles ». Les hommes ont très vite compris que fleuves, rivières, mers et océans seraient des compagnons de route exceptionnels pour l'humanité. « Sur le Kerguelen, on reliait Casablanca, Dakar, Rio de Janeiro, Rio de la Plata et on descendait jusqu'à Buenos Aires ». Bien des établissements dont on retrouve la trace dans les méandres de l'histoire de notre espèce flirtent avec les rives. Pêcher et surprendre les proies qui viennent se désaltérer, étancher sa soif, voyager sans autre source d'énergie que celles que met à notre disposition la nature, autant de raisons de côtoyer les rives, de

fraterniser avec l'eau. « Le dimanche, en été, du monde venait se baigner,
pique-niquer, pêcher des crabes,. on était nombreux, c'était gai. On allait faire des tours de bateau sur la rivière. On dansait au son du phonographe à manivelle. Certains arrivaient à bicyclette, d'autres en

attelage. Ceux qui venaient pique-niquer nous disaient: « Pour dimanche prochain, vous nous gardez la place! »». Les hommes ont ainsi trouvé
des lieux privilégiés pour survivre, vivre, communiquer et découvrir. Au fil des millénaires, l'eau et l'homme se sont ainsi apprivoisés... Cette relation relève plus du charme que de la domestication. « On pourrait presque dire que l'eau est folle, à cause de cet hystérique besoin de n'obéir qu'à sa pesanteur, qui la possède comme une idée fixe (. ..). L'eau m'échappe". me file entre les doigts. Et encore! (...). Elle m'échappe et cependant me marque, sans que j'y puisse grand-chose ».3 Autant dire que cette société moderne dont nous nous enorgueillissons a construit ses contreforts le long des berges. C'est parce que la rivière coupe la terre et nous rend curieux à l'autre rive que nous avons voulu la franchir. «Je suis né le 16 avril 1927 rue de la Devise à
3

PONGE F. (1979). De l'eau. ln : Le parti pris des choses. Paris: Gallimard.

Bordeaux et très tôt, j'ai été touché par le virus de la marine ». N'est-ce pas devant cette eau toujours en mouvement qui reporte incessamment l'horizon qu'une force intérieure nous a conduit à sillonner la terre, ouvrant de nouveaux possibles? «Le symbolisme du fleuve, de l'écoulement des eaux, est à la fois celui de la possibilité universelle et celui de l'écoulement des formes, celui de la fertilité, de la mort et du
renouvellement
»4.

Rapportés au fleuve, au port, à l'estuaire, ces propos sont aisément traduisibles. Notre région a vécu avec son cours d'eau, grâce à son cours d'eau et pour son cours d'eau. « Chaque bateau avait sa spécialité selon son port d'origine. Les ports de Saint Seurin d'Uzet et de Mortagne sur Gironde, chargeaient de la farine des minoteries locales, ainsi que de la paille. Le port Maubert et les Callonges apportaient à Bordeaux du jonc pour les fabricants de futailles, des pommes de terre pour les marchés et également de la paille ». Elle s'est forgé une identité, s'est incarnée autour de cette colonne vertébrale. L'estuaire de la Gironde est un élément fondamental du patrimoine en Aquitaine. Porteur d'une mémoire profonde et encore vivante dans la conscience de ceux qui l'entretiennent, il est temps de reconsidérer ses principaux attraits. Délaissé par le transport routier et ferroviaire, l'Estuaire de la Gironde ne génère plus

d'activités socio-économiques et culturelles importantes. « Mon mari a navigué sur le paquebot « Massilia » de la Compagnie Sud-Atlantique.
C'était un véritable palace flottant avec à son bord des magasins de vente, des salons de coiffure, un service de manucure, un photographe, des salons, des ponts-promenades. Toutes les commodités qu'il pouvait y avoir à ce moment-là sur ces paquebots». Il devenait urgent de mettre en place un cadre méthodologique de collecte de récits de vie afin de sauvegarder sa mémoire et revaloriser ce site culturel, occulté par les nouvelles générations. Notre Région Aquitaine, et en particulier le département de la Gironde, souffre de cet oubli. Ceci est d'autant plus surprenant si nous regardons l'histoire de Bordeaux directement liée au fleuve la Garonne et à l'Estuaire de la Gironde depuis le XVIIIe siècle. Plus proche de nous, la population maritime la plus âgée a vécu les grands moments de l'activité maritime à travers le transport au long cours, fret et passagers, la navigation portuaire, ainsi que l'exploitation ostréicole du
4

CHEVALIER J., GHEERBRANT A. (1982). Dictionnaire des symboles. Paris. : éd. Robert LAFFONT/JUPITER. Call Bouquin.

- 12 -

littoral et des ressources naturelles de l'estuaire...

«

On avait trois pêches

importantes dans le cycle annuel. La crevette, l'anguille, la lamproie et le carrelet,. la pêche au créac ,. la pêche à l'alose au printemps. L'alose, on la pêchait au filet dérivant, le courant nous portait. En principe, les pêcheurs partaient chacun leur tour avec la valeur d'un à deux filets de distance entre eux, c'est-à-dire avec cent soixante, à deux cent cinquante mètres d'écart. On partait avant la marée descendante. Les lamproies se pêchaient avec les mêmes filets que la crevette ». Le fleuve constitue un espace de savoir-faire et de savoir-vivre qui n'a encore jamais été abordé dans des travaux de mémoire collective. Entendons-nous bien: les rapports, les collections, les sommes et les mémoires ne manquent pas. Faisait défaut un travail anthropologique donnant la parole aux acteurs eux-mêmes. « Les marins quijaisaient le quart de minuit à quatre heures du matin allaient, de temps à autre, se chercher un bout de viande au boucher du bord, et ils préparaient le pot-au-feu. Ils le mangeaient à quatre heures avec ceux qui les relevaient et ils invitaient le mousse et le novice. Parmi le personnel machine travaillaient beaucoup de noirs, de braves gens très vaillants... Pour le mousse et le novice, le boulanger mettait toujours quelque chose de côté par sympathie ». Nous disions à l'occasion de la publication qui rendait compte d'une précédente opération que la mémoire collective raconte des histoires individuelles qui excèdent la valeur de l'anecdote. Derrière ces narrations, derrière ce qui apparaît au premier abord à l'interlocuteur, au lecteur, à bien les entendre, se tapissent des modes de vie, des philosophies de vie. « On n'avait pas d'heures. On commençait à huit heures et on finissait à dix-neuf heures. À certains moments, on travaillait quinze heures par jour. Quand on a remblayé à Braud-Saint-Louis, les terrains pour la Centrale Nucléaire, on débauchait à deux heures du matin, mais nos heures supplémentaires étaient payées, on n'avait pas à se plaindre. À ce moment-là, on ne regardait pas les «trente-cinq heures» ! Entre nous c'était la bonne ambiance, on se chahutait sans mal pour se marrer ». L'instant vécu que l'on se plait à raconter, prend tour à tour les deux sens de l'extrait: il s'agit bien d'une extraction d'un segment sur un parcours, un long parcours, mais ce fragment n'est pas choisi à l'aveuglette; il est le résultat d'une opération psychique, complexe et permanente, qui présente à soi et aux autres, un concentré, un extrait de vie. Ce parfum de vie qui coule goutte-à-goutte de l'alchimie de l'entretien, contient les essences mêlées de toute une vie, quelle qu'en soit - 13 -

la durée; il a une représentativité, une valeur représentative: il est paradigmatique. La mémoire collective n'est pas un agrégat de récits de vie réunis pour les besoins de la cause, elle est un témoignage sur la vie

sociale. « Après nos études, papa nous avait offert un bateau. Il trouvait,
avec maman, que c'était sage de pratiquer un sport de plein air. C'était une époque assez stricte. Pour traverser la rue, il fallait mettre un chapeau et des gants. Papa trouvait qu'il fallait qu'on soit heureux chez soi, pour ne pas avoir envie de s'en aller, alors il nous avait offert un bateau à moteur. C'était le rêve de mes frères. Et puis, notre mère était rassurée, elle n'aimait pas que l'on navigue uniquement à la voile ». C'est d'ailleurs ce qui la rend utile. Elle est un des outils les plus adaptés pour saisir de manière vivante, avec ces acteurs-témoins, les profondes mutations auxquelles notre société a eu à faire face au cours de

ce siècle. « Dans les années cinquante, on a découvert le nylon par les
Américains. Avec cette nouvelle matière, au lieu de pêcher un poisson, on en pêchait sept. Par la suite, dans les années soixante soixante-dix, on a eu les filets en « gut» : des monofils, en crin transparent, qui venaient du Japon. En l'espace de vingt ans, on est passé du filet en lin au filet en crin, avec un rapport de un à vingt ». J. Poirier, S. Clapier-Valladon, et P. Raybaut parlent de la naissance de l'ère « quinternaire » au sortir de la deuxième guerre mondiale:
«

La sommation des trois novations technologiques - énergie nucléaire ;

informatique et télématique; contrôle génétique - a abouti selon nous à la naissance d'une société et d'une culture incommensurable par rapport à celles qui les avaient précédées (...) il yale passage d'un univers de type traditionnel à un univers radicalement nouveau de type rationnel ». Mais il suffit simplement de penser que certains de nos contemporains ont vécu au quotidien le passage de la lampe à pétrole à l'électricité, la naissance et l'évolution de l'automobile, de la TSF, de la télévision et du téléphone qui, à présent, sont indissolublement intégrés à notre existence journalière.

Si la culture est bien « un ensemble lié de manières de penser, de
sentir et d'agir partagé par une pluralité de personnes» (G. Rocher), il s'agit effectivement d'un patrimoine culturel dont la sauvegarde tient tout autant au besoin des générations descendantes à se retourner sur le passé vivant, leurs racines culturelles, qu'à notre capacité de restituer aux personnes âgées leur rôle de dépositaires et de transmetteurs d'éléments culturels. « Certains marins quand j'ai embauché, me faisaient lire leurs - 14-

lettres qu'ils recevaient de leurs parents. Ils ne savaient pas lire. D'autres prenaient le journal à l'envers, ils étaient pudiques et n'osaient pas nous le dire. Certains bretons qui avaient commencé à travailler vers

l'âge de dix ans nous disaient:

«

On est chez nous sur les dragues» ».

D'ailleurs certains éléments culturels repérés socialement comme traditionnels sont aujourd'hui l'objet d'un phénomène de mode. Les publicités qui mettent en évidence le rôle des personnes âgées dans le cadre de l'alimentation ou de l'électroménager laissent à penser que cette tradition a, sur toutes les catégories d'âge, une force d'attrait consciente et inconsciente comme principe ou modèle de la qualité de la vie. Au-delà de l'attrait culturel voire exotique, le goût du passé et la réhabilitation de la tradition correspondent aussi, plus profondément, à un besoin de réassurance devant les mutations brutales, à la crainte d'être privé de tout repère pour se situer face aux changements accélérés qui emportent notre temps. «J'ai été embauché le 28 janvier 1948, au 152 quai de Bacalan au service des dragages et remblaiements. J'y ai fait le mousse, le novice, le matelot léger, le matelot spécialisé, le maître d'équipage et j'ai fini ma carrière assistant officier. J'ai tout appris sur le tas et j'ai passé ma vie sur les dragues à godets ». La reconnaissance sociale se situe dans la droite ligne de ce lien entre générations. En privilégiant l'aspect éducatif de la remémoration du passé, dans un contexte valorisé et garant d'une certaine crédibilité, les représentations de la vieillesse véhiculées par la société, l'entourage mais aussi la personne deviennent plus positifs. La transmission d'un savoir, le nouvel investissement, dans ce rôle éducatif, permettent de lutter contre le sentiment d'inutilité sociale. La mémoire collective participe à une véritable revalorisation narcissique. Une opération de mémoire collective implique toujours, quelle qu'en soit l'importance, du projet d'établissement à l'action d'envergure régionale, une dynamique sociale locale qui participe à une resocialisation de ces témoins qui nous parlent. La mémoire collective mobilise les retraités, les personnes âgées et très âgées. Sortir, rencontrer, affermir son réseau de relations, confronter sa mémoire à d'autres mémoires, sont autant de possibilités d'investir ou de réinvestir l'extérieur et les autres.

- 15 -

Un contrat social fondé en partie sur la transmission de ce qui nous rassemble, la culture, va réduire le fossé des générations et revaloriser toute une classe d'âge par la dimension éducative, sociétale de son projet:

comprendre le lien et les ruptures entre les générations. « Mon père a
travaillé sur le fleuve, mes grands-pères aussi. Mon père était patron de remorqueur, patron au bornage ». Là où de nombreuses expériences artificielles de rapprochement des générations ont échoué, la mémoire collective est capable de réussir. En effet, une meilleure connaissance des conditions de vie durant la première moitié du XXe siècle permettrait aux populations plus jeunes de mieux comprendre les évolutions auxquelles les plus âgés d'entre nous ont eu à faire face. Pourquoi ne pas tisser de nouveaux liens entre générations en facilitant au cours d'une opération de mémoire collective la rencontre des jeunes scolarisés avec les anciens qui racontent. Ce peut être l'occasion d'introduire dans un projet d'action éducatif quelques heures d'histoire locale. Revaloriser le passé n'est nullement prêcher la nostalgie d'une époque révolue mais comprendre les évolutions et les éternels recommencements, leurs témoins vivants. Écouter, c'est déjà tolérer la différence. Les plus âgés de ces informateurs furent invités à une troisième rencontre pendant laquelle ils parlèrent longuement du sujet et de l'ensemble des traditions locales, étonnés et émus que la jeunesse fasse appel à leur compétence et manifeste un intérêt évident pour ce qu'ils considéraient comme un passé enfoui et

irrémédiablement révolu (Bouvier J.e. et coll.). « Mon grand-père
maternel était lamaneur, puis mon père a pris le relais quand il marié, et il a passé le flambeau à mon mari en 1967. Le lamanage un métier familial qui se transmettait automatiquement à un fils, gendre ou à un neveu. La solidarité était forte, ils se connaissaient e' est un métier où les femmes ont toujours été éloignées». s'est était à un tous.

Que l'on se situe sous l'angle de l'action sociale, de la santé ou du patrimoine, la mémoire collective a des atouts, voire des vertus intelligibles par tous. Ces qualités n'en font, malheureusement pas, une méthode de travail et d'approche des publics très répandue par des acteurs de ces trois domaines. Mais justement, pourquoi la mémoire collective a-t-elle cette place essentielle dans le projet et l'action de l' Oareil ?

- 16-

Lorsque l'Oareil est créé dans le cadre de l'université de Victor Segalen Bordeaux 2 en 1976, deux courants le portent sur les fonts baptismaux. D'un côté, à la suite du rapport Laroque et de la mise en œuvre de politiques publiques en direction des personnes âgées, un immense besoin de culture gérontologique se fait sentir. Formation continue et universitaire, études, recherches, diagnostics et évaluations, tout un pan de l'activité de l'Oareil participera à cet effort de construction d'un

secteur professionnel identifié comme tel, avec ses connaissances, son
organisation, ses logiques, ses experts et son terrain. Les cibles de ce mouvement d'accompagnement de l'action gérontologique sont ceux qui s'occupent et prennent en charge le troisième et le quatrième âge, comme on dit à l'époque. De l'autre côté, des événements sociaux et législatifs ont conduit à reconsidérer l'accès à la formation, à l'éducation et à la culture. La crise sociale de 1968 portée par le mouvement ouvrier et le monde universitaire a fait voler en éclats, notamment, certains cadres sociaux et éducatifs. Il est amusant de penser que cette « révolution» de la jeunesse qui couvre certains murs de « Les vieux il faudrait les tuer à la naissance », voit naître Notre Temps, participera à mieux partager l'accès à la culture aux différents âges de la vie et donne naissance à la génération 68 qui est aujourd'hui une génération seniors bien vivante. Trois ans après, à l'initiative de Jacques Delors alors conseiller social auprès de Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre, est impulsée une réflexion qui se concrétisera par la loi de juillet 1971 sur la formation professionnelle continue et l'éducation permanente. Deux ans plus tard, en février 1973, un homme a l'audace d'accoler deux termes qui, jusqu'ici, semblaient voués à des destins parallèles: la première université du troisième âge dans le monde voit le jour à Toulouse à l'initiative de Pierre Vellas, alors professeur de droit international. En si peu d'années, grâce à une révolution des mentalités conjuguée à des initiatives privées et publiques, l'éducation et la formation ne sont plus seulement un privilège de la jeunesse. Elles se détendent pour prendre la dimension d'une vie humaine. L'Oareil a donc créé son université du troisième âge, devenue université du temps libre, qui aura dès son ouverture un retentissant succès qui ne se démentira pas. - 17 -

Très vite, deux constats se sont imposés. Il fallait donner de la cohérence à l'activité de l'Oareil, entre recherche et diffusion culturelle; il était nécessaire de prendre en compte que l'université du temps libre était un lieu d'enrichissement culturel et de création, mais laissant en jachère l'incroyable champ d'expériences culturelles et sociales incarné par ces personnes qui apprennent beaucoup, mais transmettent peu. Pour tenter d'initier un autre mode d'approche culturelle dans le cadre de notre organisme, nous avons donc mis en place un programme de mémoire collective. Ainsi, depuis la fin des années 70, l'Oareil élabore en Aquitaine des opérations de mémoire collective avec la participation indispensable de personnes âgées. Les premiers travaux ont porté sur la vie quotidienne et les événements marquants ou cyclique d'une commune. Mérignac, Oloron-Sainte-Marie, Bidart, Sévignacq-Thèze, Monflanquin, Salies-deBéarn, Saint-Médard-en-Jalles ont été autant de territoires explorés. Néanmoins, l'expérience croissante nous a conduits à élaborer de plus en plus finement ces travaux et, conséquemment, à collecter des matériaux d'une telle ampleur qu'ils ne pouvaient plus être exploités dans les meilleures conditions. Nous avons donc décidé de restreindre l'étendue de l'investigation. Il fallait s'arrêter sur des thématiques en lien avec un territoire. Dès 1992 ces nouvelles orientations ont pris corps. L'Oareil a réalisé des travaux sur l'évolution des techniques viticoles et vinicoles dans le Bergeracois, l'histoire de l'aéronautique bordelaise, l'alimentation et sa sociabilité en pays landais, vivre et travailler à Pessac. À chaque nouvelle action, un nouveau monde a émergé de l'univers des hommes. Pas une carte postale d'une autre époque, pas une vision d'un Jurassique parc ressuscité, mais un territoire un peu défriché, une culture mise en valeur. Durant les années 90, l'Oareil a participé à d'autres recueils qui n'ont pas donné lieu à publications. Nous pouvons citer l'histoire de la verrerie et des verriers d'Arlac, l'histoire et la vie quotidienne des quartiers de Talence ou de celui de Saige sur la commune de Pessac. Les commanditaires ont exploité les matériaux recueillis sous la forme d'expositions ou d'une pièce de théâtre comme nous l'avions fait auparavant sur l'aéronautique. Il y a effectivement mille manières de valoriser l'investissement culturel des personnes âgées dans la cité.

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Dans cette recherche que nous conduisons depuis plus de 25 ans en Aquitaine, les quatre éléments auront été successivement abordés. L'eau qui est au cœur de Gens de mer, gens de rivière en Gironde au XX siècle, la terre avec la viticulture en Bergeracois, l'air avec l'histoire de l'aéronautique et le feu dans sa relation particulière avec la nourriture quand nous avons étudié l'alimentation dans le canton de Geaune. Les relations que l'homme entretient avec son milieu sont ainsi peu à peu dévoilées dans ces fragments de culture extraits comme un minerai de la mémoire des hommes.

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