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Géographes en brousse

De
379 pages
Cet ouvrage vise à éclaircir la mise en place progressive d'une connaissance géographique de l'Afrique subsaharienne francophone de la part des géographes français. Après une première phase, celle de la géographie coloniale, on assiste, à partir des années 1930, à la naissance d'une géographie africaniste : une géographie originale et unique dans le panorama français.
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Géographes en brousse
Un métissage spatial entre discours et pratiques

www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9008-9 EAN : 9782747590082

Cristina

D'ALESSANDRO-SCARPARI

Géographes en brousse
Un métissage spatial entre discours et pratiques

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Hormattan Kinsbasa

KÔDyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Facudes

Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN Xl de Kinshasa - ROC

L'Harmattan Italia ViaDegli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

Université

Recherche réalisée sous l'égide de l'Equipe « Ville Société Territoire» UMR CITERES 6173 (Université François Rabelais de Tours)

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TOURS

A mes parents A Edward Aux Africains

Cristina D' Alessandro-Scarpari

- Géographes en brousse

Remerciements

Plusieurs personnes ont contribué, selon des modalités différentes, à l'accomplissement de mon travail. Il est peut-être banal et inutile de leur dire merci, mais je tiens à le faire, surtout par rapport à ceux qui ne se rendent sûrement pas compte de l'apport précieux qu'ils m'ont offert. Tout d'abord, j'adresse une pensée spéciale à mes parents: sans leur encouragement, leur amour et leur soutien économique, cette recherche aurait été simplement impossible. Edward Scarpari a été mon soutien, surtout lors de l'écriture, dans la période des doutes et des angoisses: sa patience et sa présence me sont très chères. J'adresse un remerciement particulier à Abby et René Franchitti pour avoir été toujours à mes côtés pendant les moments de découragement. Mille fois merci à Michel Lussault, grâce à qui ce projet a pu se construire, évoluer et arriver à sa fm, du moins provisoire. Je lui suis reconnaissante pour le suivi constant et attentif de mon travaiL qui ne m'a cependant pas privée de la liberté de lui donner des orientations imprévues au départ. Une pensée particulière va ensuite aux géographes africanistes, avec qui j'ai passé des moments inoubliables. Je suis consciente du privilège unique dont j'ai pu bénéficier: le Prof. Paul Pélissier a été un point de référence constant, mais Edmond Bernus, Gabriel Rougerie, Jean SuretCanale, Georges Savonnet, Charles Toupet et Pierre Vennetier ont bien voulu accepter de dialoguer longuement avec moi, de retracer leurs itinéraires, de raconter des épisodes passés, de témoigner pour leurs collègues et amis disparus. Mon questionnement a eu des évolutions inattendues grâce à ma participation aux séminaires du groupe Sociologie et Géographie des controverses et des risques (SOGECER). Une pensée amicale va surtout à Elisabeth Rémy et Valérie November pour les réflexions communes, à cheval entre sociologie des sciences et géographie. Un petit mot aussi pour Olivier Soubeyran, pour le temps, l'écoute et l'intérêt qu'il a toujours porté à mon travail. Nos rencontres à Pau et à Grenoble ont été pour moi précieuses. Marc Dumont et Guillaume Cingal, quant à eux, ont eu la patience de relire et de corriger mon manuscrit: sans ce travail méticuleux, ce texte n'aurait sans doute pas la forme actuelJe, mais toute imperfection résiduelle n'est due qu'à ma seule responsabilité. Je ne les remercierai jamais assez. Pour terminer, je ne peux pas oublier la Guinée et le Sénégal: en souvenir des moments passés ensemble, j'adresse un remerciement sincère 7

Cristina D' Alessandro-Scarpari

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au Prof Paul N'Diaye. De la brousse de Koundara aux découvertes de Dakar, par son intermédiaire, je tiens à remercier les nombreux Africains avec qui j'ai partagé cette expérience qui a changé ma vie.

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Cristina D'Alessandro-Scarpari

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Préface Après la dénonciation de l'orientalisme par Edward Saïd, une posture désormais commune voudrait que toute étude européenne portant sur l'Autre soit suspecte d'impérialisme culturel, de négation, au moins d'une condescendance pour l'exotique qui marque la supériorité de la « civilisation ». Elle ne masquerait rien moins que l'entreprise politique de domination par la capture de l'identité reconstruite en représentations. Une lecture savante de ces détournements occupe la scène depuis près d'un siècle, le post-modernisme des études post-coloniales ayant relayé la posture politique anti-impérialiste et, avant même, l'horreur morale. Il ne faudrait cependant pas oublier d'autres retournements, à la Montaigne ou à la Montesquieu par exemple, qui, quoi qu'on en pense, laissent voir que l'intérêt pour l'Autre est réversible et peut travailler comme un miroir. Il est à noter au passage que ces renversements, ces interrogations proviennent, pour la publicité qui leur a été donnée, du même universalisme inquiet de son histoire: l'histoire européenne du monde. L'africanisme est-il un orientalisme? Ce pourrait être la question justifiant l'investigation menée par Cristina D'Alessandro. Si le débat y est présenté, là n'est pourtant pas l'essentiel du travail. C'est qu'il faut d'abord cerner le courant qui porte ce nom pour autant qu'il existe réellement, alors qu'une convergence conviendrait mieux pour identifier une mouvance. Autrement dit l'africanisme en géographie, puisque c'est à cette discipline que l'enquête s'est limitée, ne constitue pas une école. Les ouvrages désormais nombreux touchant à son épistémologie n'en font d'ailleurs pas mention. Il est étonnant qu'une mouvance donc soit à la fois si ignorée et si dénoncée. Cristina D'Alessandro nous explique ce paradoxe, et ce n'est pas du côté de l'épistémologie que la réponse se construit mais par une étude qui tient plus de la sociologie des sciences. Un signe devrait nous retenir qui viendrait compléter l'enquête de l'auteur: le même courant de pensée appliqué à l'histoire est jugé tout autrement; il est à l'origine d'une révision radicale du corpus et de l'interprétation des faits historiques, a fait « école» et a même dominé l'historiographie pendant un bon demi-siècle. Fernand Braudel et avant lui Lucien Febvre admiraient beaucoup Pierre Gourou qui est l'un des inspirateurs des « africanistes» s'il ne l'a pas été lui-même. Qu'est-ce donc que cette géographie africaniste? L'inverse de ce que l'on croit pouvoir en dire a priori en l'ayant noyée dans un vaste ensemble désigné comme géographie tropicaliste lui-même fort caricaturé en modernisation culturaliste de la géographie coloniale. Par la lecture attentive des textes produits des années 30 à la fm de la décennie 70, 9

Cristina D' Alessandro-Scarpari

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Cristina D'Alessandro découvre que ce n'est pas si simple. La géographie africaniste s'y montre comme une géographie attentive aux pratiques et singulièrement à ce que nous appellerions aujourd'hui l'habiter. Elle est engagée dans un discours à peu près permanent d'alerte face aux œuvres coloniales. Enfin, elle est conceptualisante en partant d'une posture scientifique peu banale mais essentielle en Afrique: le recours à l'oralité et à la réalité « vécue» en commun par le chercheur isolé et la société locale qui l'accueille et l'initie, parce que la clé est là, en brousse. Bien que d'usage courant, le mot n'est pas réellement traduisible tant il prend de sens selon les circonstances rendues. Il n'en désigne pas moins l'objet privilégié lorsque près de 80 % de la population y résident encore et lorsque la totalité de la société, y compris sa part urbaine, l'a comme référence. L'initiation appartient au parcours scientifique comme elle appartient au parcours social et culturel ou mieux parce qu'elle en est la pierre de touche. Aussi les prolégomènes de l'écriture savante prennent-ils beaucoup d'importance en faisant parler. L'examen des moyens rhétoriques et la prise en compte des destinataires des textes permettent de comprendre pourquoi la discipline dans son entier a ignoré l'africanisme: il est trop situé dans ses sources, ses modes d'expression et ses fmalités. Aussi est-ce sans écho direct qu'une attention forte à l'espace vécu et aux pratiques a pu surgir, qu'un grand soin a été apporté à l'examen des formes de la distance. La restitution des idéologies marquant aussi bien la relation au milieu que la conception de l'espace oriente cette rénovation invisible. La géographie africaniste n'était donc pas seulement de son temps et impliquée; elle était aussi en avance sans le savoir en traitant par nécessité des problèmes qui font aujourd'hui et ici l'actualité. Le mérite de l'enquête entreprise par Cristina D'Alessandro tient, je pense, à sa lecture approfondie des textes dans leur contexte aux multiples faces. Rapportée aux productions actuelles, aux héritages et à la continuité, elle peut porter l'idée que la géographie africaniste est aussi une géographie africaine.

Denis Retaillé Professeur de Géographie Université de Rouen

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Ctistina D' Alessandro-Scarpari

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Introduction
« Il fallait Ull Sage des bords de la mer Egée pour penser que l'homme est la mesure de toutes choses. Devant la Nature de la brousse presqu'autant que celle de la sylve, l'homme noir sait qu'il n'est la mesure de rien. Et c'est aussi un Sage»

(Jacques

Richard-Molard1)

Toute recherche en sciences humaines et sociales, et celle-ci ne fait donc pas exception, nous semble être le résultat d'une série de facteurs subjectifs, que le chercheur ne peut expliciter qu'en partie. Le parcours antérieur, des événements fortuits, des occasions, des lectures marquantes, un attachement à une thématique ou à un sujet, des issues pratiques de débouchés professionnels sont autant de motivations qui se croisent de façon complexe et parfois contradictoire jusqu'à trouver une issue dans un projet concret, grâce à une institution, servant en quelque sorte de « garant» à la recherche. Notre travail entre dans ce schéma général. En restant fidèle à cette manière pratique et concrète de concevoir la recherche scientifique, qui nous a été inspirée par la sociologie des sciences et des techniques, nous sommes de l'avis que cette introduction ne doit pas seulement se limiter à présenter la recherche et ses attentes, mais doit aussi rendre compte de tous les facteurs personnels et extérieurs, qu'ils soient d'ordre pragmatique ou plus proprement scientifique, ayant rendu possible son aboutissement. Ce choix implique la difficile mise en sourdine de notre timidité à publiciser, c'est-à-dire rendre publics, des faits personnels. Nous sommes de l'avis que les scientifiques, et pas seulement ceux qui relèvent des sciences humaines et sociales, ont trop souvent tendance à escamoter tout ce qui rend possible et explique la recherche, comme s'il s'agissait de facteurs indignes, rabaissant la scientificité de leur travail. La lecture des ouvrages de sociologie des sciences et des techniques nous a appris à prendre le travail des scientifiques « moins au sérieux », ce qui veut dire le redescendre du piédestal sur lequel il a été placé par des siècles d'histoire. En outre, l'explicitation des facteurs explicatifs et des présupposés ayant soutenu la recherche permet au lecteur de comprendre des choix qui pourraient sembler inexplicables, ou d'élucider le développement même de la recherche. Pour nous plonger dans le récit personnel, nous avons donc pris Je parti de parler à la première personne du singulier. L'usage du «je », en
I

1. Richard-Molard,
(cil. p. 38).

« TelTes de démesure », Présence africaine, 8-9, n1+1ll.spécial 1950,

pp. 31-38

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Cristina D' Alessandro-Scarpari

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contraposition avec le « nous », qui s'impose partout ailleurs dans le texte, va créer une espèce de césure, un aparté dont le lecteur pressé peut faire l'économie, en sautant directement au début de la première partie. 1. Un parcours, des itinéraires

Tout commence le Il novembre 1996: j'arrive à l'aéroport L.S. Senghor de Dakar en pleine nuit. C'est ma première venue en Afrique: c'est donc une expérience personnelle inoubliable, mais aussi un moment important pour ma vie professionnelle. En effet, Dakar n'a été qu'un lieu de passage pour moi: j'étais intégrée, en tant que stagiaire en géographie humaine, au staff de chercheurs du Parc Transfrontalier du Niokolo-Badiar, à cheval sur le Sénégal et la Guinée. J'ai donc passé plus de sept mois à Koundara, en Guinée-Conakry, dans le cadre d'un contrat fInalisé à étudier l'agriculturedes nombreux groupes ethniques vivant les uns avec les autres dans le cadre du territoire de cette préfecture de l'extrêmeNord guinéen. Le but de l'étude était de déceler les problèmes survenus après la création du Parc et, éventuellement, de proposer quelques remèdes2. L'expérience prolongée du terrain a non seulement revigoré en moi une passion irrationnelle et une curiosité incessante pour l'Afrique noire, mais elle a éveillé des doutes et des interrogations, qui se sont précisés un peu plus a posteriori, après le retour en Europe. Faire du terrain: que signifIe vraiment cette expression si simple et si récurrente dans la bouche des géographes? Quels outils théoriques et méthodologiques un chercheur européen peut-il appliquer à des espaces et à des sociétés africaines? Les difficultés que j'éprouvais étaient-elles dues seulement à mon manque d'expérience? Y a-t-il des limites d'intelligibilité indépassables pour un chercheur qui veut étudier une société et une géographie autres que la sienne? Au retour de Guinée, je savais seulement que je voulais continuer à étudier les réalités africaines, surtout celles de la brousse, dont les parfums, les couleurs et l'humanité des villageois m'avaient séduite. Mais une autre expérience allait faire surgir en moi d'autres types de questionnements, disjoints des précédents seulement en apparence. Dans le cadre d'un échange Socrates, l'Università degli Studi di L'Aquila (Italie) me donne la possibilité de passer une année (entre octobre 1997 et fm septembre 1998) à l'Université François Rabelais de Tours. Pendant cette période, je me
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Cette étude, réalisée en collaboration avec Lina Maria Calandra, a donné lieu à un rapport

de stage pour la Communauté Economique Européenne (CEE) en 1997. 12

Cristina D' Alessandro-Scarpari

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consacre à une recherche pour l'obtention d'un DEA de philosophie. Ceci me permet de découvrir l'épistémologie de la géographie: je cherche à élucider, en effet, les rapports entre l'Ecole française de géographie et la sociologie durkheimienne. Cet événement me fait découvrir la géographie française et son histoire faite d'une longue hégémonie (celle de l'Ecole française de géographie), de personnages «amnésiés» (comme Elisée Reclus, redécouvert assez récemment, ou Pierre Gourou encore aujourd'hui souvent ignoré), de tentatives multiples et variées de rénovation (de la géographie urbaine des années 1960-1970 à la nouvelle géographie ou à la géographie quantitative). Néanmoins, cette expérience m'induit à me poser toute une série de questions sur l'épistémologie, ses apports et ses limites dans le cadre de l'histoire de la géographie française. A partir de cette période, un dialogue continu avec Michel Lussault me laisse espérer de pouvoir faire confluer mes questionnements dans le cadre d'une thèse. Même si mes intérêts et mes lectures, à cette époque, étaient fragmentés, je prenais de plus en plus conscience que je voulais recommencer à travailler sur la

géographie de l'Afrique, mais sans savoir comment concilier cela avec ma
curiosité pour l'histoire de la géographie française. De plus, les nécessaires recherches documentaires que j'ai commencé à mener à cette époque contribuaient à me décourager, puisque je me sentais impuissante et noyée au milieu d'une masse disproportionnée de documents hétérogènes, qui dépassaient largement ma capacité d'analyse. Mon «terrain» (c'est-à-dire les bibliothèques et les centres documentaires que je fréquentais assidûment) ne pouvait pas me donner les réponses que je pensais y trouver. Mes lectures d'appui, faites en suivant les conseils avisés de plusieurs personnes, m'ont permis de restreindre et de recentrer mon étude sur une partie bien plus limitée et bien plus identiftable de cette masse décourageante de documents.

2. Les pistes de lecture(s) Ayant achevé de jeter un regard rétrospectif sur quelques momentsclé qui ont marqué notre itinéraire de recherche, nous abandonnons le «je» narratif pour revenir, désormais de manière déftnitive, à un langage plus formel. Les lectures qui nous ont permis de nous orienter parmi nos documents constituent une partie importante de notre cheminement de recherche, qui permet de comprendre comment nous avons conçu notre travail et pourquoi. Contrairement aux itinéraires personnels, les lectures
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sont plus communément explicitées tout au long des textes scientifiques, selon des techniques implicites ou explicites de citations bien connues. Mais les expériences personnelles, les lectures, les rencontres et les échanges, une certaine prédisposition ou une sensibilité plus marquée pour certains thèmes, tout cela s'imbrique et prend une forme concrète dans la recherche et ses résultats, sous forme textuelle. C'est pour cette raison que la brousse, utilisée dans le titre en tant que métaphore du terrain africain, nous semble particulièrement adaptée pour décrire le chercheur en train de mener ses recherches: comme un marcheur il peut croiser d'autres personnes sur son chemin, il peut changer de route si certaines conditions se présentent à lui ou encore le hasard peut le mener loin du lieu qu'il avait prévu d'atteindre au départ. En ce qui concerne plus spécifiquement notre travail, une de nos premières lectures ayant contribué à orienter les suivantes a été celle du texte de Francis Affergan Exotisme et altéritë. Cet ouvrage nous a initiée aux rapports complexes entre les sciences sociales, la colonisation et l'étude de l'altérité. Affergan y affirme que la force discursive et pragmatique de certains récits de voyages et de découvertes montre indéniablement que la colonisation a pu engendrer une connaissance de l'Autre, plus riche et plus détaillée que celle qui nous est proposée par l'anthropologie institutionnelle. Au-delà de la provocation visant, nous semble-t-iL à mettre en exergue les faiblesses de sa propre discipline face à l'altérité, Affergan attire notre attention sur un thème, par rapport auquel Edward Saïd sera notre guide privilégié: le rôle joué par les sciences sociales des Etats coloniaux pendant cette période historique. Même si l'anthropologie et les autres disciplines ayant pour objet le social semblent avoir manifesté (et manifestent encore aujourd'hui) une inadéquation des outils censés rendre compte des spécificités de l'Ailleurs, et de l'Afrique plus spécifiquement, nous ne croyons pas pouvoir souscrire à une quelconque scientificité des récits de voyage, du moins en ce qui concerne la géographie humaine. En effet, nous verrons par la suite que les géographes ne font référence à ce type de source que rarement et en s'y reportant toujours comme à une référence savante, dont on souligne cependant à chaque occurrence le manque de rigueur et la faible fiabilité. Pour Affergan, voir, dénommer et connaître sont les trois actes fondamentaux, sous-jacents à toute découverte et à toute entreprise de colonisation. «L'homme est un être dont la nature première est de
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F. Affergan, Esotismo e alterità. Saggio sui fondamenti
1991.

di una critica dell'antropologia,

MUl"Sia, Milano,

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s'approprier ce qui lui est extérieur. Le désir d'altérité s'enracine sur un terrain presque épistémologique, la fuite, le voyage, la découverte et la conquête» 4. Tous ces mobiles, exception faite pour le désir de conquête, sont des facteurs dont le poids réciproque varie au cas par cas, mais ils ont tous un rôle dans la prise de décision des géographes de vouloir aller faire du terrain en Afrique. A ce sujet, le regard qu'Affergan porte sur les pratiques de l'anthropologie a attiré pour la première fois notre attention sur le concept de terrain. Celui-ci permet de valider les protocoles expérimentaux d'observation: en anthropologie, en effet, l'approche par la vue cédera progressivement la place à une appréhension de l'altérité par le biais du langage. La langue sert de lien entre le signe, l'objet dont on parle, l'énonciateur et le destinataire. Dans la géographie qui nous concerne, par contre, nous verrons que la vue conserve une place centrale dans la connaissance de l'ailleurs afhcain, un rôle de validation outre une fonction « pédagogique» vis-à-vis du lecteur, la réalité afticaine étant inimaginable pour tout genre de public métropolitain. L'anthropologue ftançais en arrive à affirmer que l'anthropologie poursuit des finalités pragmatiques, qui sont celles de l'histoire: en ce sens, connaître les autres doit bien servir à quelque chose. «Dès la fm de la période coloniale, on a pu croire pendant quelque temps que l'anthropologie n'aurait plus recouvert une fonction justificatrice et idéologique. Rien n'est moins sûr» 5. Cette ouverture finale d'Affergan nous a menée à un domaine de préoccupations, celui de l'orientalisme et de son discours, dans lequel nous avons trouvé quelques réponses et des éléments de réflexion à propos de l'Afrique. C'est par l'intermédiaire d'un article de Michel Lussault sur les villes du Maghreb que nous y sommes arrivée6. L'incipit de ce texte, là où l'auteur explicite sa posture, a beaucoup influencé notre travail. «La manière selon laquelle les villes des autres deviennent des lieux (au sens général et banal du terme, c'est-à-dire un lieu où) de l'ailleurs, un ensemble de dispositifs spatiaux qui emblématisent l'ailleurs, jusqu'à en faire une icône, est sans doute un instrument efficace pour saisir la manière dont un groupe humain perçoit l'altérité. [...] Mon objectif est, tout d'abord, d'appréhender les différentes modalités selon lesquelles les dispositifs spatiaux cités sont mis en scène par le biais des images - considérées ici
4

Ibidem, p. 36 (nous traduisons de l'italien). Ibidem, p. 251 (nous traduisons de l'italien). 6 M. Lussault, « Città degli altri/luoghi dell 'altrove 5

: qualche rappresentazione

di città

dell'Afi-ica del Nord nell'immaginario francese », in : E. Casti, A. Turco (dir.), Culture dell 'alterità. II te/ritorio africano e Ie sue rappresentazioni, Unicopli, Milano, 1998, pp. 61-81. 15

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sous l'acception la plus vaste d'énoncés de représentation discursifs, textuels ou iconographiques formalisés et médiatisés, s'inscrivant sous un registre narratif ou descriptif -; deuxièmement, je voudrais saisir les caractères spécifiques des visions de l'ailleurs exhibées dans ces mises en scène; je souhaiterais, enfm, réfléchir aux rapports complexes qui relient ces schèmes idéels utiles, aux yeux de ceux qui les mettent en place et les utilisent pour une connaissance instrumentale du monde de l'expérience, finalisée à l'action spatiale, surtout à la praxis des professionnels de l'urbain et des acteurs politiques» 7. A partir de ce passage, nous comprenons que des représentations textuelles et/ou iconographiques permettent de saisir l'émergence de dispositifs spatiaux, constituant eux-mêmes les emblèmes des espaces de l'Ailleurs. Que sont ces dispositifs spatiaux? Il s'agit, selon nous, de configurations spatiales, d'agencements non réels, mais imaginaires, constituant la manière selon laquelle une société donnée se représente un Ailleurs et lui attribue des valeurs et des significations en fonction de sa propre rationalité sociale, c'est-à-dire de sa manière de voir et d'évaluer le monde. Donc l'Ailleurs, entendu comme la vision globale extrapolée des représentations locales, n'est pas une réalité en soi: il n'existe que par le discours et que de façon relative, par rapport à deux sociétés données, interagissant entre elles dans un contexte historique donné. En outre, cette citation nous a aussi permis de porter notre attention sur le rôle actif de ces dispositifs spatiaux: ces configurations complexes de l'Ailleurs, le construisant et le véhiculant par le discours, fournissent une connaissance de l'espace orientée vers une action spatiale que l'on envisage. L'étude de Michel Lussault dont il est question ici porte plus précisément sur trois groupes de représentations, permettant de saisir les traits que la société tfançaise actuelle attribue aux villes d' Mrique du Nord. Pour mettre en lumière les schèmes généraux, l'auteur prend le parti de suspendre l'examen du contexte historique et social en précisant que, dans le cadre des finalités qui sont les siennes, on peut le considérer comme uniforme et donc admettre, par généralisation, que les traits locaux ont un poids négligeable. Pouvions-nous faire de même? Jusqu'à quel point étions-nous à même de prendre en compte les différents facteurs? Une analyse contextuelle poussée était hors de notre portée, compte tenu de l'extension spatiale de notre domaine d'étude et de la longueur de la période temporelle de référence, mais quelques éléments ponctuels peuvent entrer

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Ibidem, p. 161 (nous traduisons de l'italien).

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en ligne de compte, lorsqu'il nous est donné de les connaître ou lorsque leur poids est vraiment décisif Les trois représentations dont il est question dans l'article donnent lieu à trois mythologies liées entre elles: celle des architectes urbanistes, qui débouche sur des interventions, celle de la ville islamique des sciences sociales et celle du savoir ordinaire, saisi par le biais de la presse périodique française. La première des trois nous a semblé être la plus révélatrice, mais seulement parce qu'elle poussait notre raisonnement dans des directions qui seront pour nous particulièrement fécondes. Le discours des architectes urbanistes, même lorsqu'il manifeste une logique d'ouverture vers l'Ailleurs de type muséographique, pour sa volonté conservatrice de la médina, témoignage d'un passé urbain encore vivant que l'on veut conserver, a une finalité pratique: il véhicule un message sur ses énonciateurs (en dénonçant, par exemple, l'incurie des siècles précédents) et il s'adresse à un destinataire identifiable, c'est-à-dire les autorités compétentes. Dans notre cas spécifique, les géographes auront un comportement similaire, en explicitant les failles de la pratique coloniale française en Mique noire et en montrant quel rôle la géographie peut avoir pour y remédier: en substance, elle peut au moins fournir des éléments de connaissance des sociétés africaines et des espaces qu'elles construisent. Les architectes urbanistes, liés au pouvoir politique, contribuent à consolider et à rendre visible la distance incommensurable entre l'altérité arabe et l'identité française. Mais cela n'a pas toujours été le cas: les géographes que nous étudions, n'ayant pas ce souci orientaliste, cherchent à montrer par l'exemple qu'on peut s'intéresser à l'Ailleurs et tenter d'en saisir les mécanismes, sans avoir pour finalité sous-jacente le maintien de la domination politique. La vision de l'Ailleurs africain, qui se dégage des textes des géographes que nous avons analysés, a bien peu de choses en commun avec l'orientalisme qui imprègne fortement le discours des architectes urbanistes français travaillant au Maghreb; néanmoins cet article nous permet entre autres de découvrir l'étude fondatrice d'Edward Saïd sur l' orientalisme8. Cet ouvrage nous a appris que l'orientalisme est un style de pensée, fondé sur la distinction ontologique et épistémologique entre l'Orient et l'Occident, mais il est aussi un mode de domination autoritaire de l'Europe sur l'Orient par le biais du colonialisme. Ces deux catégories, l'Orient et l'Occident, n'existent donc pas comme des données de fait: elles ont été fabriquées par l'Europe avec une [malité politique et la culture a fortement
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E.W. Saïd, L'orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, Editions du Seuil, Paris, 1997.
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contribué à cette création. «Le trait essentiel de la culture européenne est précisément ce qui l'a rendue hégémonique en Europe et hors d'Europe: l'idée d'une identité européenne supérieure à tous les peuples et à toutes les cultures qui ne sont pas européens »9. Ceci est d'autant plus vrai pour l'Afrique, depuis toujours et encore aujourd'hui considérée par certains comme le continent des civilisations attardées, et nous verrons quelles difficultés les géographes rencontreront pour faire passer le message que les savoirs africains traditionnels sur l'espace peuvent enseigner comment éviter aux interventions européennes de retomber inlassablement dans les mêmes erreurs, si seulement l'Occident se donne la peine de les écouter et de leur faire confiance. L'œuvre de Saïd est, selon nous, non seulement une étape incontournable et fondamentale d'un point de vue historique pour les conséquences qu'elle a eues sur l'étude de toutes les altérités de l'Occident, mais elle mérite également d'être lue avec attention pour la méthodologie adoptée par l'auteur. En effet, l'orientalisme est étudié dans cet ouvrage comme un échange dynamique entre les acteurs individuels et les

entreprises politiques des puissances coloniales. C'est seulement avec le
temps que ces actions individuelles se stratifient et donnent lieu à un discours. L'orientalisme est ainsi devenu un type d'écriture et d'étude bien identifiable, normé par des impératifs pragmatiques et des partis pris idéologiques. «Chaque époque et chaque société recréent leurs propres 'autres'. Loin d'être un concept statique, notre identité ou celle de 'l'autre' résultent d'un processus historique, social, intellectuel et politique très élaboré qui se présente comme un conflit impliquant les individus et les institutions dans toutes les sociétés» 10. Néanmoins, Saïd fait toujours référence à l'Européen en situation, comme à un observateur extérieur, jamais impliqué dans le contexte autre dans lequel il se trouve, capable de se détacher de cette réalité et de la regarder de haut. Cela nous a poussée à nous pencher sur la rencontre entre un individu et une réalité autre qu'il étudie: c'est la voie qui porte au scientifique et à son « terrain ». Nous avons donc commencé à nous intéresser à ce concept, souvent flou dans son acception commune, mais dont nous avons apprécié au fur et à mesure le rôle fondamental pour les géographes dont il est question ici. Confrontée à la difficulté de trouver des sources fécondes sur ce sujet, nous avons découvert un ouvrage, qui a été sans aucun doute un de ceux qui nous
9

10 Ibidem,

Ibidem, p. 6 I.
p. 358.

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ont le plus marquée parmi tous ceux que nous avons croisés tout au long de notre itinéraire. Il s'agit du «carnet de route» de Paul Rabinow, écrit pendant sa période d'étude sur le terrain au Maroc, fmalisée à la rédaction de sa thèse de doctorat11. Outre le plaisir que ce texte nous a apporté lors de sa lecture, nous sommes de l'avis qu'en 1977 (la date de sa première parution) il constituait une véritable révolution dans la manière de concevoir les sciences et leur production. Il nous semble que cet ouvrage n'a pas eu, du moins en France, l'attention qu'il aurait méritée et qui aurait pu bouleverser les pratiques des chercheurs en sciences sociales. Comme le texte fondateur de Thomas Kuhn12 a entraîné, par les critiques qui lui ont été adressées et par les controverses ayant poussé l'auteur à une révision partielle de ses positions dans une postface postérieure, une réflexion sur les sciences dures, celui de Rabinow aurait pu engendrer un processus analogue, mais il est passé presque inaperçu. La préface de Pierre Bourdieu à l'édition fi-ançaise fait remarquer que cet ouvrage se démarque d'une représentation positiviste du travail scientifique, qui réduit le savant à un enregistreur. En portant l'attention sur les conditions pratiques et concrètes de l'élaboration du savoir scientifique, Rabinow contribue à remettre en cause l'autorité des méthodes appartenant à la tradition disciplinaire, mais il devrait aussi faire réfléchir chaque chercheur sur son parcours personnel et ce qu'il appelle sa « vocation scientifique ». Paul Rabinow parie en ethnologue, mais les propos qu'il tient sont valables pour toute science sociale. Il remarque au préalable la contradiction entre la nécessité de l'expérience directe du terrain, exprimée par le discours, et le fait que la restitution par les textes des données récoltées sur le terrain en est, par contre, complètement purgée. En géographie aussi le terrain est généralement escamoté sous quelque référence rapide, mais la géographie qui nous concerne ici fait de celui-ci le pivot du savoir qu'elle veut produire. Nombreuses sont les questions que le chercheur peut se poser une fois sur le terrain et le jeune Rabinow se les pose ainsi qu'au lecteur. Quand fait-on du terrain? Lorsque l'on joue à l'observateur participant avec le carnet à la main ? Le travail de terrain est un processus dialectique entre la réflexion (informée par les catégories scientifiques) et l'appréhension
Il

P. Rabinow, Un ethnologue au A/aroc. RéflexIOns sur une enquête de ten'aill, Hachette,

Paris. 1988. 12La"première parution de l'ouvrage en anglais date de 1962 alors que la deuxième édition, incluant la postface, est de 1970. 1.5. Kuhn, La struttura delle rivoluzioni scientifiche. Come mutano le idee della scienza, Giulio Einaudi Editore, Torino, 1978. 19

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immédiate, mais sur le terrain la perception des expériences et leur normalisation subissent une accélération, par cette immersion constante et prolongée dans la réalité étudiée. Cela veut dire, pour nous, que le géographe occidental parti faire du terrain dans une contrée africaine ne fait pas seulement du terrain lorsqu'il séjourne dans les villages, mais aussi pendant les moments où il a la possibilité de parler de ses recherches avec d'autres chercheurs appartenant à la même institution que lui ou croisés au hasard. De la même manière, la lecture est une partie intégrante du terrain. Mais Rabinow remarque qu'il y a là une différence fondamentale: contrairement à la recherche en bibliothèque, les matériaux recueillis lors d'une enquête sur le terrain sont fixés une fois pour toutes dès l'instant où le chercheur quitte la région. L'ethnologue démonte aussi le mythe de l'observation participante. « Quand bien même on tend vers la participation, on ne cesse d'être tout à la fois un étranger et un observateur »13. Les matériaux recueillis sont, en effet, doublement médiatisés: d'abord par la présence même du chercheur (il est situé historiquement et il a une certaine manière de comprendre le monde) puis par le travail de constitution d'une image de soi exigée par les éventuels informateurs. «A ceux qui soutiendront que leur propre expérience de terrain n'a pas comporté une forme quelconque de violence symbolique, je réponds simplement que je ne le crois pas. [Oo.]Non point que tout ethnologue en soit conscient, car les sensibilités diffèrent. Sans doute cette violence varie-t-elle considérablement de forme et d'intensité, mais ce ne sont là que des variations sur un thème commun »14. Les géographes travaillant en Mrique montrent eux aussi qu'ils sont particulièrement sensibles au fait que leur présence prolongée sur un même terrain altère forcément la quotidienneté du milieu social où ils se trouvent. Une autre difficulté que ces géographes ressentent fortement, et que Rabinow souligne, c'est l'inadéquation face à l'Ailleurs afTicain des concepts conçus pour étudier les espaces européens et leurs dynamiques: ceux qui semblent ici être les plus performants se révèlent souvent être les plus indigents à rendre compte d'une réalité autre. C'est pour cela que nos géographes en arriveront progressivement à mettre en place une série de concepts spécifiquement forgés pour la spatialité africaine. Dans le contexte colonial dans lequel ils sé trouvent immergés, il est, en outre, difficile d'accomplir le passage entre une proposition à caractère général de laquelle on est convaincu et les situations locales particulières (de la même manière
13 Ibidem, 1~ Ibidem,

p. 77. p. 117. 20

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que Rabinow ressent l'influence néfaste du néocolonialisme sur la pauvreté rurale marocaine): entre une déclaration de prise de distance de l'entreprise coloniale de la France et l'étude des problématiques spécifiques à chaque contexte où cette politique s'applique, la différence n'est pas des moindres. Il y a donc une sorte de dyscrasie entre l'Ici et l'Ailleurs, une inadéquation des outils et des méthode lors de leur application à l'étude de l'autre. Est-ce simplement une impression ou une réalité incontournable, dont on s'aperçoit au fur et à mesure que l'on appréhende l'Ailleurs? La découverte de la réponse que donne Bruno Latour dans Nous n'avons jamais été modernes15 est un autre moment fort de notre cheminement personnel de recherche: c'est, en effet, par cette porte que nous nous sommes approchée de la sociologie des sciences et des techniques. Cet ouvrage et la fTéquentation constante du groupe de Sociologie et Géographie des Controverses et des Risques (SOGECER), dont Bruno Latour est l'inspirateur et l'animateur, sont deux épisodes reliés, sans la prise en compte desquels le tournant pris par cette recherche peut paraître incompréhensible ou difficilement explicable. L'ouvrage accuse l'Occident d'avoir institué un Grand Partage entre les Occidentaux et tous les autres. Il impose, en effet, la distinction factice entre la science, vouée à rendre compte de la nature, et la politique, censée représenter le social. Cette posture implique un comportement asymétrique de l'anthropologie, qui étudie donc les autres cultures, considérées comme traditionnelles, mais pas l'Occident lui-même, puisqu'il n'est pas une culture parmi les autres, car il possède les clés scientifiques d'explication de la nature. Le Grand Partage intérieur entre le domaine de la science et celui de la politique implique donc un Grand Partage extérieur, c'est-à-dire la différence de traitement entre l'étude des cultures autres, considérées comme des manières subjectives de se représenter le monde (dont l'étude relève de l'anthropologie), et l'Occident lui-même qui mobilise la nature, non seulement sous forme de représentation symbolique, mais telle qu'elle est, en tant qu'objet de science. «Le fardeau de l'homme blanc, ils le portent tantôt comme une tâche exaltante, tantôt comme une tragédie, mais toujours comme un destin »16. L'ouvrage nous a fait découvrir un univers disciplinaire qui nous était, jusque-là, inconnu: celui de la sociologie des sciences et des techniques. Nous nous demandions désormais si l'Ailleurs existe et, dans le cas d'une réponse positive, quel serait son statut et s'il fallait l'appréhender avec des outils spécifiques ou plutôt avoir recours aux
B. Latour, Nous n'avons jamais Découverte, Paris, 1994. 16Ibidem, p. 132.
15

été modemes.

Essai d'anthropologie

symétrique,

La

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instruments occidental.

communément

utilisés pour faire la géographie

du monde

3. Notre projet Le projet que nous développons tout au long de ce texte constitue un ensemble minuscule et fmi, à l'intérieur du vaste domaine des connaissances développées par l'Occident, et plus spécifiquement par la France, au sujet de l'Ailleurs africain. Nous nous occupons, en effet, de la géographie humaine portant sur l'ex-Empire français d' Mique noire et produite par des géographes professionnels français. Pour tenter de reconstituer ce savoir géographique, il nous a fallu partir du début, c'est-à-dire de la géographie coloniale, ou mieux des ouvrages pouvant être regroupés sous cette expression, dont nous verrons les limites. Nous allons, ensuite, en arriver à la naissance et au développement d'une géographie de terrain sur l'Afrique subsaharienne francophone. Notre analyse inclura donc quelques textes du début du XXe siècle, mais la plupart des ouvrages se concentrent dans la période de temps qui va des années 1930 à la fm des années '70, avec des restrictions que nous expliciterons plus tard. Pourquoi un début si tardif pour l'Afrique subsaharienne francophone, par rapport aux études sur le Maghreb ou à l'autre domaine tropical français, c'est-à-dire l'Indochine? Peut-on invoquer seulement des justifications politiques ou des difficultés d'ordre logistique? La posture que nous adoptons pour notre recherche est double, puisqu'elle répond à une double exigence. Pour une part, notre travail a démarré avec la constitution, la restriction et l'analyse d'un corpus. Cet ensemble d'énoncés discursifs sous forme textuelle, mais incluant une iconographie numériquement importante et différenciée, a été envisagé comme un discours que nous appelons géo-africaniste. L'analyse de ce discours, selon une méthode qui nous a été inspirée par l'archéologie du savoir développée par Michel Foucault et par la conception de l'écriture que l'on peut trouver chez Roland Barthes, s'est construite pratiquement selon nos propres exigences, en fonction de ce que nous voulions « faire dire» au corpus. C'est ainsi que nous avons privilégié la recherche des quasipersonnages qui se dégagent de nos énoncés, c'est-à-dire les oQjets spatiaux, qui arrivent à devenir des sujets actifs du discours. Nous avons aussi porté une attention particulière à l'iconographie, à ses spécificités par rapport à l'usage qu'en fait la géographie contemporaine et à son évolution dans le temps. Nous avons aussi identifié les acteurs (ou actants)

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destinataires de chaque énoncé, qu'ils soient métropolitains ou présents sur le terrain. Cependant, au fur et à mesure que notre analyse du discours avançait, cette posture, que nous avions crue suffIsante pour dégager les lignes principales du discours, semblait avoir besoin d'un complément. L'importance du terrain et de la rhétorique qu'il engendre s'est progressivement imposée, grâce aussi au recours à la sociologie des sciences et des techniques pour en rendre compte. Nous sommes, en effet, de l'avis que l'étude de la « géographie telle qu'elle se fait» peut non seulement porter un regard nouveau sur le passé de la discipline, dans la continuation des études d'histoire et d'épistémologie déjà menées, mais qu'elle permet aussi d'étudier différemment les pratiques disciplinaires actuelles. Elle trace un lien entre le passé de la géographie et son état présent, sans creuser un fossé profond entre les études historiques et celles «de terrain », comme si l'analyse documentaire et le terrain étaient des opposés inconciliables. Nous avons donc étudié la rhétorique du terrain que les géographes afTicanistes mettent en place et nous tenons à en souligner l'originalité, que ce soit par rapport à leurs contemporains ou en comparaison avec la géographie de l'Mique qui se fait actuellement en France. Le corpus nous a donc permis de dégager une sorte d'« historique» du terrain, sous-jacente à la vision qu'ils donnent de cette pratique, qu'ils disent et ressentent comme un caractère fondateur de leur géographie. Notre recherche n'est pas un travail d'épistémologie ou d'histoire de la géographie, même si nous utilisons les études produites par les historiens de la géographie. Néanmoins, il ne s'agit que de données instrumentales: notre fmalité ultime est de mettre l'accent sur le fait que les géographes afTicanistes, après avoir longtemps dénoncé les défauts et les motivations des insuccès des projets de développement que l'Europe prétendait appliquer aux espaces afTicains, voudraient avoir un rôle actif dans ces opérations. Y arriveront-ils localement? Quel sera leur rôle sur le terrain? Il est, en outre, intéressant de voir que cette géographie africaniste rurale fTançaise semble progressivement cesser d'exister, en laissant au fur et à mesure la place à une géographie urbaine portant sur l'Afrique et à un groupe émergeant et toujours plus vaste de géographes afTicains. Qu'en estil de la géographie fTançaise concernant le continent noir? Nous ne pouvons qu'émettre le souhait que des recherches successives s'attachent à éclaircir ce genre de questionnements.

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Première partie Une géographie africaniste

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1.1. Pour une géographie de l'Ailleurs africain: et géographes de terrain

géographes de cabinet

« Quant à l'Occident colonisateur, il n'a pu faire table rase du passé impérial. [...] Le rapport colonial a laissé des inscriptions complexes et contradictoires, discrètes ou ravivées au gré des circonstances et du surgissement ùes passions, dans la conscience occiùentale. Les cultures autres l'ont occupée, et n'en ont pas été délogées. Elles habitent l'Occident, elles métissent sa propre culture en la chargeant des apports multiples que sa modernité n'a pu ou su produire. [... ] Elles le confrontent à ce qui n'est pas lui et qu'il n'a plus la commodité de déprécier ou de tenir pour négligeable»

(Georges Balandier17) Il.1. L'Afrique vue de France

La curiosité intellectuelle, l'intéressement ou l'intérêt tout court de la France pour le continent afticain sont aussi vieux que les premières visées mercantilistes, et ensuite coloniales, de celle qui allait devenir la métropole d'un domaine africain de plus en plus démesuré. Cette attention, ne serait-ce qu'une simple fascination pour un paradis lointain et imaginaire, envers le continent noir, extrêmement variable dans le temps et selon les situations, a toujours intégré des tentatives d'en décrire, rêver, imaginer ou essayer d'en comprendre sa géographie, selon l'acception la plus générale et la plus générique du terme. Géographies de l'esprit certes, pour utiliser l'expression de Marc Crépon18, tentatives philosophiques de répondre aux questionnements sur la diversité humaine, géographies d'un imaginaire inconnu puis, bien plus tard, au XIXème siècle, géographie d'amateurs, voyageurs, militaires, médecins, et encore plus tard administrateurs, tous ceux qui étaient inscrits aux nombreuses sociétés de géographie19. C'est seulement après l'afftrmation d'une géographie institutionnelle française, dont la date de naissance symbolique peut être ftxée en 1891, l'année de la première parution des Annales de Géographie, que la géographie de l'Afrique devient progressivement un métier réservé à des professionnels. Les amateurs ne sont pas pour autant exclus de cette géographie qui se veut scientifique: les collectifs se recomposent et les géographes auront toujours besoin de faire appel aux informateurs, aux collaborateurs, aux enquêteurs, ainsi qu'à des techniciens ou à des
17

G. Balandier,Le Grand Système, Fayard, Paris, 2001, pp. 233-234. 18 M. Crépon, Les géographies de l'esprit, Payot, Paris, 1996. 19 Pour un aperçu efficace de l'univers des sociétés de géographie 1Tançaises, il est possible

de se reporter à: D. Lejeune, Les sociétés de géographie en France et l'expansion coloniale au XLYe siècle, Albin Michel, Paris, 1993. 27

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administrateurs et à une quantité d'autres acteurs qui rendent possible le travail des géographes, mais leur statut change. Parmi les amateurs, les administrateurs coloniaux font figure de précurseurs. Grâce à la curiosité intellectuelle dont quelques-uns ont fait preuve, les chercheurs en sciences sociales ont pu plus tard investir le continent par le Maghreb, dans un premier temps, pour arriver en Mrique noire bien plus tard. Les administrateurs méritent un rappel, puisque certains d'entre eux ont produit des ouvrages de référence (que l'on pense à Maurice Delafosse, par exemple, et aux innombrables citations chez les géographes de son Haut-Sénégal-Nige/~, que d'autres ont abouti à une connaissance approfondie du terrain suite à une fréquentation prolongée de celui-ci (il suffit de penser à Gilbert Vieillard et à ses recherches sur les Peuls du Fouta Djallon guinéen21), et que d'autres encore ont développé des analyses clairvoyantes (c'est le cas de Robert Delavignette22 et d'Henri Labouret23). Malgré tout cela, même si les ouvrages se sont accumulés au fil du temps, certains énoncés de la vieille géographie de l'Afrique imaginaire, qui a comme exemple célèbre la théorie des climats de Montesquieu, sont encore d'actualité dans les années 193024. Le continent n'est plus le lieu des aventures, comme à l'époque de Mungo Park ou de René Caillié, mais il fait encore figure de monde arriéré et sauvage, cette image servant bien à l'Europe pour justifier toute politique d'intervention à son égard. Par rapport à l'Amérique, où les Européens pouvaient aussi trouver de vastes espaces, l'Afrique continuait à paraître comme l'Ailleurs au sens propre du terme, puisque les traits physiques autant que les sociétés n'avaient rien en commun avec l'Europe tandis que, de l'autre côté de l'Atlantique, la transplantation était possible. Il y a, en effet, un contraste entre cette vision unifiée et naïve du continent africain et l'image fragmentaire de l' Mrique, qui émerge des

M. Delafosse, Haut-Sénégal-Niger (Soudan français), Larose, Paris, 1912, 3 tomes. 21 Sa seule publication est: G. Vieillard, « Notes sur les Peuls du Fouta-Djallon (Guinée française) », Bulletin de l'IFAN, II, 1940, pp. 85-210. 22 Parmi les ouvrages de cet auteur, nous choisissons celui qui dresse le bilan désenchanté des raisons qui ont mené les colonies françaises à l'indépendance et qui analyse leur situation au début des années 1960 : R. Delavignette, L :4frique Noire française N son destin, Gallimard, Paris, 1962.
23

20

L'ouvrage de cet auteur très souvent cité par les géographes est Paysans d'Afrique occidentale, Gallimard, Paris, 1941 [1931]. 24 Que l'on songe à l'Exposition coloniale parisiel1l1e,aux zoos humains, mais aussi aux films de propagande et à l'image de l'Afrique véhiculée par certaines revues de vulgarisation. 28

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sciences sociales françaises25. Pendant la période coloniale, la grande césure physique et symbolique est le Sahara: la distinction entre une «Afrique blanche» et une « Mrique noire» semble une donnée objective et acquise. En effet, jusqu'à la fm du XIXème siècle, on a une meilleure connaissance de la partie septentrionale et littorale de l'Afrique; on se rend compte progressivement de la diversité interne du continent, mais il n'est pas encore possible de proposer des divisions cohérentes. Le Sahara est perçu comme une barrière réelle; la partie méditerranéenne de l' Mrique semble se raccrocher du vieux continent et le désert vient séparer deux univers de civilisations bien distincts. La partie située au sud du Sahara, par opposition aux peuples plus civilisés du nord, devient avec le temps « l' Mrique noire », cette expression étant une spécificité française, qui s'insère dans la représentation et l'organisation de l'Empire colonial. L'administration territoriale d'un domaine si vaste a imposé aussi une nécessaire fragmentation et le morcellement administratif servira aussi de toile de fond aux ouvrages relatifs jusqu'aux indépendances. Les sciences sociales ont donc toujours montré une résistance vis-àvis des terrains africains. La géographie, quant à elle, a manifesté, dès le début, une série de difficultés s'opposant à la formation d'une géographie institutionnelle explicitement vouée à l'étude de ce continent. Cela veut dire que l'Ailleurs africain présente des spécificités pour le géographe métropolitain s'attachant à y travailler. 1.1.2. Le questionnement sur l'Ailleurs

Nous faisons l'hypothèse de départ que l'Ailleurs est une réalité discursive d~fférentielle en rapport d'opposition avec l'Ici de l'individu, auquel cette catégorie se rapporte. Nous pouvons ainsi affirmer que l'Ailleurs existe et, par conséquent, tenter de déceler les modalités de fonctionnement d'un discours spécifique portant sur un Ailleurs dûment identifié. Angelo Turco introduit la distinction entre une géographie de l'Ailleurs différentialiste et ce qu'il appelle une géographie de l'Ailleurs holistique26.La première s'opposerait à une « géographie du même », sans laquelle elle n'aurait pas de possibilité d'existence. Par contre, la seconde ne
25

Il ef>1 possible de se reporter à la courte et efficace contribution d'O. Georg, « L'Afiique vue de France: un continent éclaté, une construction dédoublée », in: COLLECTIF, Les espaces de l 'historien, Presses Universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 2000, pp. 65-89. 26 A. Turco, « Delacroix in Marocco Unicopli, Milano, 1995, pp. 315-353.
.

indagine sulI'altrove », Tetra d'Ajrica 1995, 29

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se fonderait plus sur le principe de la différence, mais plutôt sur celui de la diversité. Nous sommes de l'avis que l'Ailleurs holistique présuppose lui aussi une géographie du même puisque, sans celle-ci, il serait dépourvu de sens; toutefois, une vision différentialiste de l'Ailleurs ne véhicule pas la même vision de l'Ici. «Pour saisir l'ailleurs, il ne suffit pas d'avoir conscience que l'on a affaire à des éléments et à des moments distincts de la diversité géographique; il faut aussi prendre des précautions par rapport à chacun de ces éléments, se préparer à une révision épistémologique décisive et s'équiper de façon adéquate tant du point de vue théorique que

hdl 0 oglque» 0 . Denis Retaillé fait remarquer que la différenciation de l'espace géographique entre l'Ici et l'Ailleurs apparaît très tôt dans l'histoire de l'humanité, puisque les sociétés prennent immédiatement conscience de cette diversité, en termes de différences et de limites. L'Europe invente et raconte donc l'histoire du monde selon un gradient de proximité/éloignement par rapport à son propre territoire. « A la familiarité s'ajoute, en opposition, l'altérité construite en correspondance, terme à terme. Le paysage, la langue, la forme du contrôle social... tout peut participer à la reconnaissance de la différence qui distancie les lieux ou mieux les territoires. J'appelle géographicité cette expérience de la différence par la distance »28. Cette posture vient nous conforter dans la conception de l'Ailleurs que nous avons choisi d'adopter; selon celle-ci, il n'existe qu'en relation et par opposition à un Ici, en fonction duquel il se construit, et Retaillé nous permet d'aller plus loin, par une confIrmation du fait que l'on peut faire une expérience géographique de l'Ailleurs, à partir du moment où l'on prend conscience et où l'on forge ce sentiment de la différence. Dans ce sens, nous interprétons ici la distance non seulement d'un point de vue physique, mais aussi et surtout comme une distance symbolique, une perception de la spécificité. C'est par ce biais que nous avons saisi dans les textes des géographes que nous avons pris en considération une africanité, qui serait donc la géographicité spécifiquement africaine, dont on va chercher à mettre en lumière la consistance et les spécificités. La découverte et la connaissance géographiques d'un Ailleurs africain passe donc par une prise de conscience progressive des manières spécifiques selon lesquelles une société locale fait face aux contraintes sociales et physiques de son espace. L'Ailleurs que le géographe prend en
met'

.

27

27 Ibidem, pp. 328-329 (nous traduisons de l'italien). 28 D. Retaillé, Le monde du géographe, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, Paris, 1997, p. 248.

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considération est donc un objet de connaissance, mais il peut se faire sujet du discours, lorsqu'il agit pour coaguler une identité opposée à une autre préexistante. Cette réalité discursive qu'est l'Ailleurs n'est donc pas seulement passive, elle est aussi un ensemble dynamique de schèmes. Elle peut agir matériellement, mais elle peut aussi avoir une action symbolique, en servant de facteur coagulant d'une identité sociale, ayant besoin de mobiliser l'espace pour se former.

J.1.3. Les géographesfrançais et l'Afrique subsaharienne Il n'est donc pas question ici de l'A:fTique,du continent en tant que tel, mais d'un Ailleurs africain, c'est-à-dire d'un regard porté sur l' Mrique à partir d'un « point de vue extérieur» par des géographes ftançais. Loin de vouloir réactualiser le « grand partage» entre l'Occident et les Ailleurs qu'il a réifiés tout au long de son histoire exclusivement par rapport à lui-même, nous adoptons ici une posture symétrique, selon laquelle toute tentative de connaissance géographique qui se veut et se dit scientifique est un savoir situé: dans notre cas il s'agit de l'A:fTiquevue de France. Aucun savoir situé sur un Ailleurs ne possède une quelconque suprématie sur les autres, mais toute géographie portant sur un Ailleurs est une géographie située, à étudier avec une posture symétrique, surtout si, comme dans notre cas, l'Ailleurs en question est l' Mrique. Il nous faut, maintenant, restreindre ce champ si démesuré pour préciser que nous portons notre attention sur la géographie française de terrain en A:fTique:un sous-ensemble dont l'intérêt est, pour ainsi dire, un regard extérieur et intérieur en même temps. Sa spécificité est que des géographes français, partant de France avec leur propre bagage disciplinaire et social, font l'indispensable voyage pour aller faire du terrain en Aftique et apporter ainsi leur contribution personnelle à la connaissance géographique du continent noir. Puisqu'il s'agit de géographes français dont le terrain se situe en Aftique Noire française, pendant la période coloniale, adopter le principe de symétrie veut dire pour nous ne pas croire aux idées préconçues sur l'asservissement a priori de ces scientifiques au pouvoir colonial: les alliances entre les différents types de pouvoirs (économiques, politiques, techniques, etc.) sont en réalité complexes et mouvantes selon les contextes et les situations. Mais pour saisir les spécificités de cette géographie française de terrain en Aftique, il nous faut revenir en arrière et remonter au moment de la toute première constitution de l'Ailleurs africain des géographes ftançais, c'est-à-dire aux sources de l'intérêt géographique à l'égard de ce continent. C'est vers la géographie dite coloniale qu'il faut se tourner pour chercher les 31

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premières tentatives d'étude géographique de l'Ailleurs africain. afin de montrer que les chevauchements entre cette géographie de cabinet et la géographie de terrain sur le continent noir sont nombreux29. Il nous faut aussi mettre en exergue les limites de cette expression, tous les facteurs qui nous mèneront à privilégier une distinction typologique s'appuyant sur le rapport des géographes au terrain, plutôt que de parler de géographie coloniale. 1.1.4. Pour une vision réaliste de la géographie coloniale française Le fait que la plupart des textes qui tentent de retracer l'histoire de la géographie française, même les plus récents30, «oublient» ou mettent en arrière-plan la géographie coloniale, n'est sans doute pas un hasard. Pourtant l'hétérogénéité des rapports que l'on peut inclure sous la même locution de «géographie coloniale» constitue une étape intéressante et originale dans les rapports progressifs que la géographie a établis avec l'Ailleurs. Cet oubli est probablement lié au fait qu'il ne s'agit pas d'une «branche» de la géographie ou d'une école de pensée unifiée et soudée autour d'un maître: en effet, un nombre non négligeable parmi ceux qui ont apporté une contribution originale à cette géographie n'étaient pas des géographes universitaires, mais plutôt des intellectuels (administrateurs. militaires, médecins, etc.) soucieux de faire progresser l' œuvre colonisatrice de la France dans ses colonies. Dans les années 1980, Vincent Berdoulay et Olivier Soubeyran ont attiré l'attention sur ce savoir et mis en place une exploration épistémologique de la géographie coloniale institutionnelle31. Grâce à ces deux auteurs, il a été possible de découvrir les relations complexes et contradictoires de l'Ecole française de géographie avec le monde politique et économique. Ce monde, c'est celui de la IIIème République qu~ après la défaite de 1870. va se tourner vers l'expansion coloniale afin de redonner une grandeur à la France. On peut ainsi s'apercevoir dans le numéro inaugural des Annales de Géographie de 1891 de l'importance de la place consacrée au mouvement colonial mais. malgré cela, la même revue est le
29

C. D'Alessandro, « Un regard sur la géographie coloniale française», Annales de Géographie, 631,2003, pp. 306-315. 30 Un exemple récent est celui de P. Claval, Histoire de la géographie française de 1870 à
nos jours, Nathan, Paris, 1998. Ce texte ne consacre que deux pages (pp. 79-80) à l 'œuvre de Marcel Dubois, chef de file de la géographie coloniale institutionnelle.
31

Nous faisons référence ici principalement aux deux ouwages de V. Berdoulay, La

fonnation de l'Ecole française de Géographie, Editions du C.T.H.S., Paris, 1995, et O. Soubeyran, Imaginaire. science et discipline, L 'Harmattan, Paris, 1997. 32

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lieu où se déploie la «bataille des Annales », au cours de laquelle la géographie coloniale de Marcel Dubois s'oppose à 1'« orthodoxie» de la géographie vidalienne de Lucien Gallois. Cette sorte de «lutte pour l'hégémonie» se termine en 1894: Gallois remplace Dubois à la codirection des Annales et la géographie coloniale perd sa plus grande opportunité d'obtenir la reconnaissance de sa légitimité dans le panorama institutionnel. Si nous considérons comme acquis l'apport épistémologique et documentaire des travaux de Berdoulay, de Soubeyran et de tous ceux qui ont apporté leur contribution à l'étude de la géographie vidalienne et postvidalienne, nous pouvons alors porter un autre regard sur la géographie coloniale. Pour ce faire, nous nous appuyons sur la sociologie des sciences et des techniques, en nous appropriant et en utilisant selon notre finalité une modalité d'étude de la recherche scientifique contemporaine, particulièrement conçue pour les sciences « dures». En nous inspirant de la méthode préconisée par Bruno Latour dans L'espoir de Pandore32, nous pouvons reconstruire le passé de la géographie de façon plus réaliste, en dépassant les limites purement épistémologiques du savoir produit et des présupposés heuristiques nécessaires à sa mise en place, pour nous occuper plus particulièrement des recherches menées par les géographes, de l'importance prise dans celles-ci par le terrain, ainsi que des répercussions de leurs différentes pratiques sur les recherches réalisées. C'est donc selon cette acception latourienne que nous parlons de réalisme de la recherche scientifique, et plus spécifiquement géographique. Ce terme ne fait pas allusion au réalisme de la tradition philosophique, selon lequel la connaissance instaure un rapport objectif avec la réalité, ce que Bruno Latour appelle « l'objectivité incolore et anémique de la science »33, mais au réalisme de la « science telle qu'elle se fait». «Voilà cinq types d'activité que l'anthropologie des sciences doit dans un premier temps décrire si elle

veut commencer à comprendre d'une manière réaliste

-

dans tous les sens

du mot - ce dont une disciplinescientifiquedonnéeest capable,ce qu'elle a
dans le ventre: les instruments, les collègues, les alliés, le public et, enfm, ce que j'appellerai les liens et les nœuds afin d'échapper à tout ce que charrie la notion de 'contenu cognitif »34.

B. Latour, L'espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l'activité scientifique, La Découverte, Paris, 2001, pp. 102-116.
33 Ibidem, 34 Ibidem, p. 9. p. 103.

32

33

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1.1.5. La géographie coloniale:

une géographie de cabinet

La géographie coloniale est produite par des hommes de cabinet, dans le sens que ce type de réflexion théorique voire d'étude de cas singuliers ne ressent pas la nécessité d'une expérience prolongée sur un terrain spécifique. Les premières thèses sur les colonies se présentent ainsi comme le résultat de recherches documentaires et, suite à des difficultés logistiques, elles ne bénéficient d'aucun contact in situ: la première thèse de géographie coloniale, celle d'Henry Schirmer sur le Sahara en 1893 ainsi que celle d'Augustin Bernard en 1895 sur la Nouvelle-Calédonie ont été complétées sans jamais explorer les domaines qu'elles avaient pris pour objet. Henry Schirmer arrive jusqu'à déplorer la pratique de terrain, si elle n'est pas soutenue par une connaissance préalable de la géographie et de ses méthodes, car le terrain peut se révéler déroutanes. Dans un premier temps donc, les textes produits utilisent les archives ou des données récoltées sur le terrain par des voyageurs ou explorateurs et, même lorsque ces géographes36 vont sur place, leur production n'est pas le fruit d'une expérience directe, prolongée et problématique avec le terrain, comme ce sera le cas plus tard pour les géographes tropicaux. Augustin Bernard est un exemple typique de cette géographie de cabinet. Après avoir enseigné la géographie à l'Ecole supérieure des Lettres d'Alger, il occupe la chaire de géographie et de colonisation de l' Mique du Nord, créée pour lui à la Sorbonne en 1902. A partir de ce moment, il n'a pas d'autre champ d'étude que l' Mique du Nord. « De Paris il continua à suivre attentivement tout ce qui se passait de l'autre côté de la Méditerranée. Il accomplit en Algérie et au Maroc de nombreuses missions au cours desquelles ses . ~ enquetes etaIent mIses a JOur» 37 . " "

Si, parmi ces géographes, certains ont occupé des charges administratives locales dans les colonies, pourtant, même chez eux, le terrain conserve une place marginale. Ainsi, Hubert Deschamps a été administrateur à Madagascar de 1926 à 1936, Georges Hardy, recteur de l'Académie d'Alger, Robert Delavignette, gouverneur général des colonies, mais leurs ouvrages sont davantage le résultat de leurs réflexions que d'un travail de terrain. Le savoir géographique ainsi produit ne prend pas comme fondement de ses pratiques la rencontre de l'autre, l'observation ou la
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H. Schirmer, « La géographie de l'Mique Géographie, 1,1891, pp. 57-67 et pp. 185-196.
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en 1880 et en 1890 », Annalcs de

Le géographe est ici celui qui apporte une contribution à la connaissance géographique, Sffi1S appartenir forcément à la communauté disciplinaire des géographes.

M. Lamaude, « Emile-Félix Gautier et Augustin Bernard », in: COLLECTIF, Les géographes français, Editions du C.I.H.S., Paris, 1975, pp. 107-118 (cil. p. 109). 34

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pratique de l'altérité: ce qui manque à ces géographes c'est précisément la conscience que la présence sur le terrain peut faire la différence. Ainsi cette géographie, même si elle bénéficie de l'expérience du terrain, reste une géographie de cabinet: elle se fait sans le terrain. Les auteurs peuvent physiquement aller outre-mer, mais les colonies sont absentes des ouvrages, même si elles en font l'objet. Pour la plupart des géographes, en réalité, la durée des séjours sur place est limitée à des périodes brèves. La thèse de Charles Robequain, rédigée après un séjour prolongé en Indochine, reste une exception pour la durée du séjour38, car même les articles successifs de cet auteur sur l'Afrique noire seront écrits à la suite de missions de courte durée. 1.1.6. Les géographes coloniaux face aux collègues

Afin d'exister comme pratique, la géographie coloniale doit asseoir sa légitimité vis-à-vis des autres géographes, pour montrer que sa [malité appliquée ne diminue pas son caractère scientifique. Cette légitimité face aux « collègues» passe par la tentative d'insister sur l'apport fondamental des connaissances de la géographie physique, gage de scientificité. Comme la géographie vidalienne fondait l'étude des régions sur la connaissance du milieu physique, la géographie coloniale vise en première instance à la compréhension des traits physiques utiles à évaluer une contrée et ensuite à l'exploiter. «Tout se tient dans la série des phénomènes physiques, tout s'enchaîne, tout se déduit, et l'on ne peut exploiter les richesses naturelles qu'après avoir compris dans leur ordre rigoureux les faits de géologie, de relief, de climat, d'hydrographie, de végétation, de faune. [. .. ] La connaissance des qualités nutritives du sol, du relief montagneux, du climat surtout, puisque la plupart de nos colonies sont situées sous les tropiques, nous dictera une saine adaptation des cultures, nous préservera des expériences inutiles et coûteuses! »39. Même ceux qui ne sont pas géographes de formation se plient à cette règle pour que leurs ouvrages soient considérés comme des textes scientifiques par les utilisateurs: par exemple, la monographie qu'Hubert Deschamps consacre à Madagascar suit

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C. Robequain, Le Tan Hoa. Etude géographique d'une province annamite, Les Editions
coloniale », Annales de

G. Van Oest, Paris et Bruxelles, 1929. 39 M. Dubois, « Leçon d'ouverture du cours de géographie Géographie,4, 1894, pp. 121-137 (cil. p. 134). 35

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à la lettre l'ordre dicté par Dubois pour enregistrer les phénomènes . 40 PhYSlques . Plus généralement, on peut dire que l'on assiste progressivement à la constitution d'un plan typique de la monographie régionale en pays de colonisation. Après une esquisse générale (position et peuplement), viennent les éléments constituants de la géographie physique (parmi lesquels le climat, le relief et l'hydrographie sont les traits prioritaires), puis les mises en valeur (agriculture, mines, institutions, voies de communication et commerce). I.i.7. Les alliés des géographes coloniaux

La mise en place de toute pratique de recherche scientifique nécessite aussi des «alliances» sociales, qui lui fournissent les moyens matériels et symboliques indispensables à son existence. Les meilleurs alliés des géographes coloniaux ont été les politiciens favorables à la colonisation, les administrateurs et tous les acteurs économiques ayant des intérêts outremer (surtout les chambres de commerce), sans compter l'apport remarquable des sociétés savantes (telles que la Société de Géographie de Paris, active depuis 1821). Les hommes politiques favorables à une politique impérialiste et coloniale de la France n'étaient pas groupés dans un seul parti, mais ils étaient plus nombreux à gauche et au centre. Ces hommes ont opéré activement pour que ce savoir géographique tourné vers les colonies soit officiellement reconnu par les institutions, pour que leurs idées politiques reçoivent à leur tour une confirmation de cette nouvelle discipline. Le monde économique a eu un rôle idéologique puisque ces géographes, replacés dans leur contexte historique, affirmaient leur confiance envers l'impérialisme de l'Occident et la place des pays capitalistes dans l'histoire du monde. Néanmoins, la présence d'acteurs collectifs et individuels implantés dans les colonies et ayant décidé d'établir outre-mer leurs investissements offre aux géographes des possibilités de réaliser des alliances supplémentaires. Il faut souligner le lien étroit entre les sociétés de géographie et les chambres de commerce: ces dernières étaient intéressées à ce que l'activité des premières ne fasse pas abstraction des problèmes coloniaux. La Société de Géographie de Paris arriva jusqu'à la création d'une commission « qui avait pour tâche d'examiner avec les représentants des chambres syndicales

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H. Deschamps, Madagascar,

Editions Berger-Levrault,

Paris, 1947.

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parisiennes les divers moyens de répondre à ces besoins» 41. Ce processus se poursuit jusqu'à la création de plus en plus fféquente pendant les années 1870 de sociétés de géographie, ayant en même temps des ftnalités scientiftques et commerciales. Les intérêts politiques et commerciaux donnent à la géographie coloniale une impulsion rapide, et l'outre-mer acquiert une importance dont il ne bénéftciait pas lorsque sa connaissance était désintéressée. Il est signiftcatif d'ailleurs que les premiers remerciements que Marcel Dubois adresse lors de la leçon inaugurale de sa chaire de Géographie coloniale aillent à des personnages engagés politiquement, ayant apporté leur appui à la chaire naissante. Le premier hommage va à la mémoire d'Emile Jamais, député et sous-secrétaire d'Etat aux Colonies, qui « vint étudier de près nos idées, nos méthodes de travaiL nos projets d'études» 42. Le nouveau professeur remercie par la suite M. Chautemps, rapporteur du budget des Colonies au gouvernement et aux Chambres et le député Delcassé, soussecrétaire d'Etat aux Colonies. C'est seulement après avoir mentionné les autorités que Dubois reconnaît sa dette envers ses maîtres Ernest Lavisse et Paul Vidal de La Blache. 1.1.8. La métropole ignore les géographes coloniaux

Néanmoins, la tâche de faire comprendre au pouvoir politique l'importance de la géographie coloniale pour la mise en place d'un empire vaste et stable n'est pas la plus pénible. La plus grande difficulté vient du fait que les différents moyens d'information sont en majorité hostiles ou, dans la meilleure des hypothèses, indifférents vis-à-vis de la colonisation. Le scepticisme pouvait avoir des raisons économiques, c'est-à-dire une évaluation du rapport des coûts et des bénéftces (non seulement d'un point de vue strictement monétaire, mais aussi en termes de vies humaines perdues au nom de ce projet). Il existait, par ailleurs, un certain nombre d'anticolonialistes, s'indignant face à la barbarie de la colonisation et revendiquant l'égalité de tous les peuples et leur droit identique à la libre souveraineté. Contre ces attaques risquant d'effacer la géographie coloniale, celleci cherche à rallier les organes de représentation publique à ce grand projet patriotique qu'est l'empire, en insistant sur le fait que sa valeur est matérielle, mais surtout morale. En effet, comme le fait remarquer Pierre Foncin, la France a le devoir moral d'améliorer la situation des peuples qui
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42 M. Dubois,« Leçon d'ouverture".

V. Berdoulay, op. cil., p. 52.

op. cil. », p. 121. 37