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Géographie culturelle vue de l'Italie

De
144 pages
L'Europe est un défi permanent pour conjuguer l'unité avec les diversités, qu'elles soient culturelles, nationales, politiques et linguistiques. C'est dans cet esprit que la revue Géographie et cultures ouvre ses pages à sept géographes italiens qui font état des thèmes et tendances de la géographie culturelle dans leur pays.
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Géographie et cultures n° 64, hiver 2007
SOMMAIRE

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Lu de France Louis Dupont

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L'approche culturelle: vue d'Italie Giuliana Andreotti La géographie culturelle italienne. Orientations de recherche Giuliana Andreotti Le tourisme culturel: de nouveaux produits pour de nouveaux territoires Girolamo Cusimano et Maurizio Giannone Aspects culturels de la problématique urbaine dans le Mezzogiorno italien Ernesto Mazzetti Simone de Beauvoir et Sigmund Freud: regard de géographes Giacomo Corna Pellegrini Le paysage valdotain: regard culturel et artistique Mario Fumagalli Villas de maître et espaces littéraires dans l'Italie des biens culturels Peris Persi Mère Méditerranée: un mythe à revisiter Jean-Robert Pitte Lecture
Une 'tire de contact culturel dans les Alpes

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Table des articles parus en 2007.

Géographie et cultures, n° 64, 2007
La revue Géographie et cultures est publiée quatre fois par an par l'Association

Géographieet cultures et les Éditions L'Harmattan, avec le concours du CNRS. Elle est
indexée dans les banques de données Pascal-Francis, GeoAbstract et Sociological Abstract. Fondateur: Paul Claval Directeur de la publication: Louis Dupont Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), G. Andreotti (Trente), L. Bureau (Québec), Z. Cai (Pékin), G. Coma-Pellegrini (Milan), D. Cosgrove (Los Angeles), A.-M. Frérot (Tours), J.-C. Gay (Montpellier), 1.-C. Hansen (Bergen), C. Huetz de Lemps (Paris IV), 1.-R. Pitte (Paris IV), R. Pourtier (Paris I), 1.-B. Racine (Lausanne), O. Sevin (Paris IV) et B. Werlen (Jena). Correspondants: A. Albet (Espagne), A. Gilbert (Canada), D. Gilbert (GrandeBretagne), M. Houssay-Holzschuch (ENS-Lettres et Sc. humaines, Lyon), J. Lamarre (Québec), B. Lévy (Suisse), J. Lossau (Allemagne), R. Lobato Corrêa (Brésil), Z. Rosendhal (Brésil). Comité de rédaction: I-P. Amat (Paris IV), J.-P. Augustin (Bordeaux III), F. Barthe (Amiens), A. Berque (EHESS), P. Claval (Paris IV), B. Collignon (Paris 1), V. Dorofeeva-Lichtman (EHESS), V. Gelézeau (EHESS), 1. Géneau de Lamarlière (Paris I), C. Ghorra-Gobin (CNRS), S. Guichard-Anguis (CNRS), C. Hancock (Paris XII), J.-F. Staszak (Genève), F. Taglioni (Artois-IRD). J.-L. Tissier (Paris I) et J.-R. Trochet (Paris IV). Secrétariat de rédaction: Myriam Gautron Relectures: Madeleine Rouvillois et Laurent Vermeersch. Laboratoire Espaces, nature et cultures (université de Paris IV - CNRS) Institut de géographie, 191, rue Saint-Jacques 75005 Paris France Tél. : 33 1 44 32 1452, fax: 33 14432 1438 Couniel : myriam.gautron@paris4.sorbonne.fr Abonnement et achat au numéro: Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris France. Chèques à l'ordre de L'Harmattan.
Abonnement 2008 Prix au numéro

France 55 Euros 18 Euros

Étranger 59 Euros 18 Euros

Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au laboratoire Espaces, nature et culture et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et cultures publie en français. Les articles (30-35 000 signes) doivent parvenir à la rédaction sur papier et par informatique. Ils comprendront les références de l'auteur, des résumés en français, en anglais et éventuellement. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies dans des fichiers séparés en format pdf ou Adobe Illustrator et n'excéderont pas Il x 19cm. ISSN : 1165-0354, ISBN: 978-2-296-06028-9

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Géographie et cultures, n° 64, 2007

Lu de France
L'Europe, chacun le sait, est un défi permanent pour conjuguer l'unité avec ses diversités, qu'elles soient culturelles, nationales, politiques et, bien sûr, linguistiques. Les langues parlées en Europe ont un tel ancrage territorial et historique que l'abolition des frontières a pu être réalisée sans que les dynamiques nationales et régionales ne soient affectées outre mesure. Le défi de l'unité ne consiste pas à nier ces différences, mais à établir un dialogue à partir du fait avéré des cultures, des nations et des langues. C'est du moins dans cette perspective que se situe l'entreprise de traduire en français les textes de nos collègues italiens qui composent ce numéro spécial "Vu d'Italie". Les pressions sont de plus en plus grandes sur les chercheurs et les revues de sciences humaines et sociales pour qu'elles publient en anglais, la lingua franca de la science. Les sciences dures y sont rompues depuis longtemps. Dans ces sciences, là où les recherches peuvent avoir un impact direct sur le développement de la science et des technologies, là où les industries profitent des résultats des recherches, la publication en anglais a l'avantage d'éviter les pillages. Car on peut toujours croire que publier en anglais permet d'être reconnu internationalement, ce qui peut être vrai, il n'empêche que publier en anglais permet surtout de s'assurer que la paternité des résultats d'une recherche revient effectivement à ceux et celles qui l'ont effectuée. En sciences humaines et sociales, à l'instar ce qui se fait en sciences, certains chercheurs adoptent une posture positiviste: chiffres, modèles, théories et formules mathématiques permettent de rendre compte de l'espace et des territoires. Leurs travaux peuvent avantageusement être publiés en anglais, d'autant que les modèles et formules utilisés sont généralement le fruit des travaux des chercheurs anglophones. L'imitation n'est pas en soi condamnable, la science exige qu'une hypothèse ou un modèle soit partout testé, suivant la même méthode afin de donner une portée générale aux découvertes. Tester ces modèles dans d'autres contextes, c'est aussi un moyen de participer au débat intellectuel et à l'échange d'idées, une activité qui n'échappe pas à la mondialisation. Le problème se pose quand il s'agit d'interpréter les résultats d'une analyse par rapport à la singularité du contexte, lorsqu'il s'agit de présenter une idée, d'avancer une hypothèse dont l'existence dépend autant des recherches effectuées que de l'insertion du chercheur dans un espace culturel, géographique et linguistique. Géographie et Cultures publie exclusivement en français et ne publiera jamais un texte dans une autre langue que le français. Nous ne

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refusons pas pour autant d'ouvrir nos pages aux idées et aux travaux écrits dans d'autres langues, et pour cela nous relevons le défi de la traduction, en interne, sans l'aide d'aucune instance mais en misant sur nos propres moyens. C'est le cas de ce numéro "Vu d'Italie", comme ce fut le cas lors de la publication du numéro "Vu d'Allemagne" (n° 49), du numéro "Postmodernisme: visions anglophones et francophones" (n° 31), ou parfois avec un texte à l'intérieur des différents numéros thématiques. Ce faisant, Géographie et Cultures relève aussi le défi de la diversité linguistique et nationale européenne. Pour le présent numéro, comme c'est du reste le cas à chaque fois que nous nous "embarquons" dans une telle entreprise, nous n'avons pas demandé à nos collègues italiens de nous parler de l'Italie, même si les textes de ce numéro portent sur l'Italie, mais de nous proposer un échantillon de textes pouvant montrer les grandes tendances et orientations de l'analyse culturelle en Italie. Giuliana Andreotti de l'université de Trente s'est acquittée de cette tâche délicate et nous lui en sommes reconnaissant. Sept textes suffisent-ils? Cet échantillon est-il représentatif? Nous ne pouvons l'affirmer, car, à l'instar de la géographie française, la géographie italienne n'est pas exempte de débats idéologiques et épistémologiques qui peuvent ne pas se trouver dans ou entre les textes de ce numéro. C'est un risque qu'il nous faut assumer. Les textes de ce numéro ont été soumis au même processus d'évaluation que tous les textes que nous recevons. Les évaluateurs ont dû cependant tenir compte de la différence de forme et parfois d'un différentiel épistémologique. Ne s'agit-il pas au demeurant d'une différence culturelle à laquelle l'analyse culturelle en géographie doit être sensible? Entre les différentes versions d'un texte, un dialogue pas toujours facile, prend place, un dialogue qui révèle les limites de la traduction et oblige, au-delà des mots à traduire, à transposer le mieux possible les mots et le sens qu'ils ont d'un contexte "national" à l'autre, d'un contexte scientifique à l'autre. Certains textes de ce numéro ont été écrits en français pas nos collègues italiens; ils ont dû faire l'objet d'un exercice de réécriture. D'autres ont été traduits, soit par Madame Andreotti, soit par Géographie et Cultures et plus particulièrement par Paul Claval. Louis Dupont et Benoît Frelon ont aussi contribué à la traduction. Soulignons également le travail important de lecture et de relecture de notre secrétaire de rédaction, Myriam Gautron, ainsi que de nos deux correcteurs, Laurent Vermeesch et Madeleine RouviIlois. Je laisse à Giuliana Andreotti le soin de présenter les auteurs et leur texte.
Louis DUPONT

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L'approche culturelle:

vue d'Italie

Depuis le XIXe siècle, le concept de culture a alimenté beaucoup de discussions aussi bien en philosophie qu'en littérature. Deux écoles de pensée sont souvent apparues qui opposent culture à civilisation, comme c'est le cas dans le monde germanique où l'on distingue Kultur et Zivilisation. Le premier terme désigne l'ensemble des valeurs authentiques de l'individu, le second les activités objectives, techniques et matérielles qui font avancer la société. L'ambiguïté qui s'est créée à propos de ce concept reflète le fait que pour beaucoup d'auteurs, l'aspect humaniste de la culture prévaut, tandis que pour d'autres, c'est l'aspect anthropologique qui l'emporte. La géographie italienne a participé à ce débat séculaire en adoptant tantôt le point de vue humaniste, tantôt l'anthropologique. À partir du début du XXe siècle et à la suite surtout de l'influence exercée par Friedrich Ratzel, la géographie s'est surtout orientée vers l'aspect anthropologique. À partir de 1950, cet approfondissement a conduit, d'une manière aberrante patfois, à transformer les comportements humains en une série de chiffres et de modèles: selon les cas, on s'est mis à parler d'analyse spatiale, de géographie quantitative ou théorique, de fonctionnalisme et/ou de structuralisme. À la fin des années 1980, cette orientation s'efface pour laisser place à une renaissance du désir d'humanisme. On a compris que face au grave problème démographique et aux questions qui s'y attachent telle que l'alimentation, il fallait donner plus de place à l'esprit qui caractérise l'humanité; il convenait surtout, je le crois du moins, d'affirmer les racines les plus profondes de l'esprit pour que cette humanité cesse d'apparaître déconcertée dans sa progression. En France, dans les pays anglophones, en Allemagne comme aussi en Italie, un véritable renouvellement de la géographie culturelle a débuté dans les années 1980 et s'est s'imposé dans les années 1990. On a vécu, au cours de ces années, une période d'innovations politiques, sociales et idéologiques extrêmement rapides qui ont modifié le climat matérialiste qui s'était diffusé dans l'Europe de l'après-guerre sous l'influence du pragmatisme américain. La chute du mur de Berlin en 1989 et la dissolution de l'URSS en 1991 ont marqué la fin de la domination des idéologies socialo-collectivistes, c'est-à-dire des visions du monde qui assignaient une centralité absolue à la dimension collective sans prendre en considération l'individu. Les XIXe et XXe siècles ont été marqués par l'intérêt manifesté pour les grands ensembles supra-individuels - la nation, la classe, les masses, les industries, les métropoles - au détriment de l'attention accordée à chaque homme, unique dans son individualité.

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Le changement de phase historique a remis au centre de la scène l'individu avec ses idées, ses pulsions, ses goûts et ses besoins. En réalité, une tradition humaniste qui remonte au XIXe siècle avait continué à s'exprimer en géographie, à côté de celle du positivisme et du structuralisme, mais elle était réduite à la portion congrue, dominée qu'elle était par la suprématie des perspectives que nous venons de mentionner. Avec le tournant de la fin des années 1980, les styles de vie, les systèmes d'information, de communication et d'organisation ont changé et les intenses processus socioculturels de la modernisation se sont affirmés. La naissance de nouvelles philosophies de vie, la conscience accrue des limites de l'œuvre humaine et le retour vers certaines valeurs naturelles ont fait comprendre qu'un nouvel humanisme se développait: véritable renaissance - qui ne remet pas en cause le progrès, inévitable -, l'homme serait à nouveau, selon les mots de Protagoras, la mesure de toutes les choses. On a redécouvert Nietzsche et sa conviction que chaque existence, à chaque instant, a tout son sens en soi. On a mieux pris en considération Popper qui réduit les idées collectives (nation, peuple, société) à des sténogrammes pour les individus, à des concepts auxiliaires, étant donné que ce qui existe vraiment ce sont les hommes. Les mots de Ludwig von Mises résonnent: seul l'individu pense, seul l'individu raisonne, seul l'individu agit. La pensée antilibérale, celle qui nie le libéralisme et condamne l'individualisme comme stigmate essentiel du libéralisme, a donc été mise en accusation. Pendant que les régimes autoritaires et totalitaires s'acheminaient vers leur dissolution, l'histoire européenne a donné un nouveau contenu à l'idée de "personne". Dans le même temps, les nouvelles opportunités de développement, les processus rapides et impétueux de la globalisation et de l'interdépendance, et la résurgence des identités fortifiaient le besoin de valeurs, d'enracinement et d'autoreconnaissance (identité). Ces changements se sont répercutés dans la géographie qui a proposé de nouveaux thèmes jusqu'alors négligés pour des raisons idéologiques. En d'autres termes, elle a récupéré cette veine de subjectivisme et de spiritualisme, présente tout au long de l'histoire de la géographie culturelle traditionnelle, mais qui n'avait pas trouvé de force pour s'opposer à l'école positiviste. Et puisque, pour parler de lui-même et de son histoire avec des images, l'homme a inventé le paysage, celui-ci devient l'objet privilégié des études. Les articles réunis ici se situent dans cette perspective. Giuliana ANDREOTTI

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LA GÉOGRAPHIE

CULTURELLE

ITALIENNE.

Orientations de recherche
Gi uliana ANDREOTTI
Université de Trente1

Résumé: La géographie culturelle italienne est longtemps restée une discipline implicite car, jusqu'aux années 1980, les géographes italiens ne se préoccupaient guère de souligner l'aspect culturel de la géographie: leur approche de la discipline était spontanément culturelle. À la fin des années 1980 en revanche, ils soulignent explicitement le caractère original de cette approche. On commence à parler expressément de géographie culturelle. Dans la phase implicite comme dans la phase explicite de l'approche culturelle, les travaux se développent selon deux directions: l'une est anthropologique et l'autre humaniste. La première concerne les aspects physiques et anthropiques du paysage et les biens culturels. La seconde, tout en privilégiant les études de paysage, met en évidence les éléments éthiques et esthétiques. Elle s'occupe aussi des caractères immatériels des cultures. L'exigence actuelle insiste sur la dimension spirituelle de l'humanité, valorise l'approche humaniste, spiritualiste et symbolique.

Mots-clés:
culturels,

Culture / civilisation, biens culturels, identité,

géographie culturelle, cultures locales, valeurs religieuses et symboliques.

paysages

Sommario: La geografia culturale italiana è stata a lungo una disciplina implicita. I geografi italiani sino agli anni Ottanta dei Novecento non si sono curati di sottolineare /'aspetto culturale della geografia perché illoro approccio alla disciplina era di per se stesso culturale. Dagli anni Ottanta, invece, ne rivendicano esplicitamente il carattere autonomo. Si comincia a parlare espressamente di geografia culturale. Sia nella fase implicita che in quella esplicita, la materia si sviluppa secondo due direttrici : una antropologica e una umanistica. La prima riguarda soprattutto gli aspetti fisici e antropici del paesaggio e i beni culturali. La seconda, che pure privilegia gli studi sul paesaggio, ne mette in evidenza gli elementi etici ed estetici. Essa si occupa anche dei caratteri immateriali delle culture. Nel momento attuale, l'esigenza di dare respiro al/'umanità intesa come spirito valorizza l'indirizzo umanistico, spiritualista e simbolico. Parole Chiave: Culture / civilità, geografia culturale, culture localt",paesaggio culturale, beni culturali,identità, valorireligiosi, e simboliche.
Abstract: Italian cultural geography was for long time an implicit discipline. Italian geographers until the 80s did not care emphasizing the cultural aspect of geography as their approach to this discipline was in itself cultural Starting from the 'BOs, on the

1. CouITieI : giuliana.andreotti

@lett.unitn.it

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Géographie et cultures, n° 64, 2007 contrary, they have been explicitly claiming its autonomous feature. Cultural geography is being explicitly mentioned. 80th in the implicit and explicit stages, the subject is based on two directions: an anthropologie one and a humanist one. The first one concerns the physical and anthropic aspects of the landscape as well as culturalgoods. The second one, still privileging the study of landscape, emphasizes the ethnic and aesthetic elements. It concerns also the immaterial features of culture. At present, the need for emphasize the spiritual dimension of humanity brings out the humanist, spiritualist and symbolic approach.
Keywords: Culture / cilisation, cultural geography, local culture, culturallandscapes, cultural goods, identity, religious and symbolic values

Dans leur célèbre manuel de 1962, Philip L. Wagner et Marvin M. Mikesell (p. VII) affirment que la géographie culturelle n'est pas un sujet nouveau. Cette idée n'est vraie que si le terme "sujet" est utilisé pour caractériser une discipline scientifique, ou s'il s'agit simplement de donner un point de vue1.

La géographie culturelle en tant que point de vue

Avant de devenir une discipline scientifiquement reconnue, la géographie culturelle est longtemps restée un simple point de vue. Des exemples le montrent dès l'Antiquité classique: elle est déjà présente dans les digressions géographiques et ethnographiques chez les auteurs grecs, Hérodote, Thucydide, Strabon et plus tard chez les Latins - César et Tacite: ils ne se bornent pas à décrire les territoires et les peuples connus; ils cherchent aussi à préciser les motivations culturelles qui sont liées à leurs choix sociaux et religieux. Au Ve siècle avant notre ère, Hérodote, "père" incontesté de l'histoire selon la définition célèbre de Cicéron, interrompt souvent la narration des grands exploits de ses Histoires pour parler des peuples avec lesquels il a pu entrer en contact. Au Ve siècle toujours, un autre historien, Thucydide, dans les Histoires, connues aussi sous le nom La guerre du Péloponnèse, propose une analyse profonde des causes culturelles qui déterminent les aspects des anciennes civilisations. Le début de son œuvre est en fait une analyse de géographie culturelle dans laquelle il décrit le
1. "Cultural geography is not a new subject. This generalization holds true whether we define 'subject' to mean a recognized scholarly discipline or simply a point of view." (Wagner et Mikesell, 1962, p. VII).

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Géographie

et cultures, n° 64, 2007

territoire de l'Attique et d'Athènes et explique les raisons de la construction de ce paysage. La géographie se fait culture parce que les événements lui donnent un sens et une raison d'être. Ainsi, les migrations ont leur logique, les peuples s'établissent dans un lieu de façon durable pour des raisons liées à l'histoire de l'homme. Giambattista Vico peut-il être aussi considéré comme un précurseur de la géographie culturelle? N'a-t-il pas souligné, dans la Nouvelle science, en 1725, que les actions de l'homme avaient un sens, non pas mécanique, mais lié à leur dimension la plus intime. En faisant de l'homme le créateur de l'histoire et du monde culturel, il en fait aussi l'interprète privilégié de ce que l'histoire et le monde expriment, même lorsque ces expressions doivent être sorties de la réalité géographique. Au 1ersiècle avant notre ère, dans la Géographie, Strabon décrit systématiquement les régions du monde connues de son temps. Il dépasse souvent la pure description pour considérer le devenir des différentes cultures en relation avec les phénomènes géo-anthropiques. En ce qui concerne le monde latin, le César dans le De Bello Gallico (La guerre des Gaules) introduit des passages de géographie culturelle entre le récit des manœuvres et celui des batailles: il y traite par exemple des usages et des coutumes des Germains et de leur manière de vivre le territoire. César ne se contente pas de décrire, mais il reconnaît les signes d'une culture, complètement originale, qu'il considère comme barbare. Tacite, historien de l'empire romain, fera de même dans De Germania ("De l'Allemagne"). Il présente la région et, tribu par tribu, les habitants de cette terre considérée comme une redoutable menace pour Rome, après la défaite infligée par Arminius aux légions romaines dans la forêt de Teutoburg (en 9 après J.-C.). Citer en exemple tous ceux qui traitèrent, même incidemment, de géographie en soulignant les aspects culturels, nous conduirait à refaire l'histoire de l'homme, parce que ces cas sont innombrables, non seulement au cours de l'Antiquité classique où les traditions chorographique et logographique se sont imposées, mais aussi pendant toute l'époque qui va du Moyen Âge aux Temps les plus modernes.

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Les origines de la géographie moderne

En tant que discipline scientifique, la géographie culturelle a connu, en Italie, une première phase de développement entre le XIXe siècle et les années 1960. Il ne s'agissait pas d'un courant institutionnalisé, comme pour l'école de Carl Sauer à Berkeley, mais d'une articulation implicite au plus vaste domaine de la géographie humaine. Du XIXe siècle jusqu'à nos jours, deux conceptions se sont opposées dans la philosophie européenne: l'une est positiviste et l'autre idéaliste. Les deux courants influencent le cours de la géographie culturelle. Les sources les plus authentiquement classiques de la géographie moderne se situent entre le XVIIIe et le XIXe siècle. La spécialisation géographique manque encore; ce sont des hommes qui viennent de formations très variées philosophes, historiens, ethnographes, économistes - qui élaborent et répandent alors la pensée et la méthode géographiques. Melchiorre Gioia, Gian Domenico Romagnosi et Carlo Cattaneo anticipent, même si c'est sous une forme encore vague, bien des idées directrices de Friedrich Ratzel. C'est la raison pour laquelle un auteur éminent du siècle dernier, Roberto Almagià (1962, p. 288), voit plutôt en Friedrich Ratzel celui qui a organisé systématiquement la géographie humaine que celui qui l'a instituée. Les trois auteurs que nous venons de citer s'occupent de sujets géographiques: les interrelations entre l'homme et les phénomènes de la surface terrestre. Ils s'engagent politiquement pour "améliorer les conditions sociales du pays et de rattraper les retards culturels et économiques dus au long fractionnement politique" (Luzzana Caraci, 1987, p. 52-53). Ils traitent des problèmes sociaux de leur temps et des thèmes de la civilisation et du progrès en donnant une place considérable aux faits de culture. Cette civilisation est considérée comme un produit du milieu, des conditions historiques et des connaissances humaines. Comme ils n'ont pas mûri dans la discipline, comme Ratzel - qui descend dans la réalité du monde et donne forme à la discipline - ils ne mettent pas l'accent, comme lui, sur les influences du milieu sur les comportements humains. Melchiorre Gioia (1767-1829), économiste et historiographe originaire de Piacienza, est le fondateur reconnu de la statistique italienne. Il l'utilise pour recueillir et classer des faits. Se situant dans une tradition utilitaire des Lumières, il effectue des enquêtes systématiques sur les

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départements de l'Italie napoléonienne. Il dipartimento dell'Agogna (Le département de l'Agogna, 1987) offre un choix encyclopédique d'informations sur les caractéristiques humaines et naturelles du Novarese. Rien n'y est négligé, tout y est étudié: le milieu naturel y est décrit dans ses aspects géomorphologiques, hydrographiques et climatiques. L'auteur s'occupe des rues, des rizières, du commerce et des activités minières, mais il est aussi attentif aux caractères et aux habitudes des habitants, à leur religion et à leur instruction, aux mouvements de migrations et à l'économie d'une façon générale. Les faits humains sont expliqués par des causes d'origines naturelle, mais aussi historique et sociale. Gioia attribue par exemple l'absence d'usines à Novara, à des causes géographiques, telles que la proximité de villes commerciales actives (Turin, Milan, Verceil, Pavie), mais aussi à des causes civiles, financières et religieuses. Il souligne, parmi celles-ci, la charge excessive des taxes et le nombre élevé d'institutions religieuses qui dispensent l'aumône et offrent une occupation dans les services (1987, p. 83-84). Giandomenico Romagnosi (1761-1835) est un penseur. Au-delà des enquêtes et des expériences qu'il mène sur les phénomènes naturels, il se consacre aux études philosophiques, juridiques, politiques et sociales. II subit, comme Gioia, l'influence de la culture philosophique française, alors dominante en Italie: il puise en particulier aux principes du "sensualisme", ce qui le rapproche de la pensée de Condillac. En s'inspirant de celui-ci, il attribue chaque connaissance à un sens; celui-ci ne donne d'ailleurs pas accès à la connaissance des choses, mais à ce qu'on perçoit des choses, aux phénomènes. Ces phénomènes ne sont pas la copie du réel, mais des signes naturels. L'étude de la vie sociale envisagée selon toutes ses composantes le porte à considérer l'homme en relation avec son contexte social et historique. Étudier l'histoire de l'homme, c'est étudier le progrès de la civilisation qu'il crée. Dans le Risorgimento dell'incivilimento italiano (Le risorgimento de la civilisation italienne, 1832) Romagnosi traite d'une série de problèmes relatifs à la population, au territoire, au gouvernement, à l'agriculture et au commerce. Il distingue culture et civilisation, en remarquant comment en Italie, la première - les commerces, les arts, la littérature - a précédé la seconde. Ce dualisme n'a pas nécessairement de correspondance dans la réalité, il existe comme "un principe caché de vitalité sociale qui se pose comme civilisation".

Il

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Le fait que Romagnosi s'occupe du sujet culture / civilisation, déjà présent chez Kant et dans l'histoire de la pensée allemande des XIXe et XXe siècles (Andreotti, 1994, p. 22-34 ; 2002, p. 10-30), souligne le rapprochement entre l'Italie et le monde culturel allemand dans le courant du XIXe siècle, mais aussi l'intérêt que Romagnosi manifeste pour des sujets propres à la géographie culturelle. Ses thèses sont accueillies et développées par ses élèves, en particulier par Carlo Cattaneo (1801-1869). Personnalité géniale et moderne, Cattaneo est l'auteur d'une œuvre étendue; il est le fondateur du magazine Le polytechnique, (1839-1844), célèbre "répertoire mensuel d'études appliquées à la prospérité et à la culture sociale", après avoir été le compilateur des Annales de statistique déjà dirigées par Gioia et Romagnosi. Dans son essai sur les Interdictions israéliennes (1836), il se concentre sur le développement de la culture matérielle dans le processus de civilisation. De vastes problématiques territoriales sont abordées dans les Notizie naturali e civili su la Lombardia (Nouvelles naturelles et civiles sur la Lombardie). Cet ouvrage, qui opère une coupe dans l'histoire de l'Italie, est publié en 1844 pour le VIe Congrès des savants italiens à Milan. Proche de la pensée de Vico, il traite l'histoire de l'Italie à partir de son déroulement organique. L'introduction est un modèle d'analyse géographique, ethnique et historique régionale. Son attention se porte aussi vers des lieux et des pays lointains dont il recherche les caractères culturels. Son essai de 1845 Sull'imperio indo-britannico (Sur l'empire indobritannique) en fournit un exemple. Il est republié en 1957 (p. 783-826) avec le titre Dell'India antica e moderna (De l'Inde ancienne et moderne). De la même veine sont ses ouvrages sur La Cina (La Chine, 1846-1860) et sur Gli antichi Messicani (Les anciens Mexicains, 1860). Cattaneo s'intéresse aussi aux problèmes de linguistique comparée. Il étudie la propagation des langues qu'il n'identifie pas aux nationalités. Il note la formation d'affinités qui ne sont pas corrélées aux migrations des peuples, mais à des origines communes.

Une géographie culturelle qui devient implicite

Ce n'est qu'au début des années 1980, après la parenthèse qu'a constituée durant vingt ans la géographie quantitative, qu'une géographie culturelle reconnue par tous commence à s'affirmer en Italie. Jusque-là, il était rare que les géographes italiens se concentrent sur cet aspect de la

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discipline, à l'image d'autres écoles (anglo-saxonnes ou allemandes). Cette apparente négligence résulte du fait que pour eux, le substrat culturel qu'ils faisaient intervenir dans toutes leurs explications paraissait naturellement donné. Ils ne se souciaient donc pas de souligner explicitement l'aspect culturel de la géographie, étant donné que leur approche était en elle-même culturelle. Cette spécificité est en train de s'affirmer; elle suscite de nombreuses discussions. Que ce genre de débat n'ait pas eu lieu plus tôt est normal: face aux prétentions hégémoniques que la culture occidentale affichait au moins jusqu'au second conflit mondial, il n'était pas possible de voir émerger ce genre d'antithèse. Il ne semblait pas exister d'alternative à la culture européenne et occidentale parce que presque tout - idées, modèles, perspectives - était d'origine européenne. Jusqu'après de la Seconde Guerre mondiale, la culture donnait l'impression d'être une: européenne et occidentale. L'existence d'antithèses s'impose par contre aujourd'hui dans la dialectique culturelle. Avec l'affranchissement de l'Mrique et de l'Asie, avec l'émergence du "protagoniste" chinois et celle des autres nations asiatiques, et avec les revendications contre les ÉtatsUnis en Amérique centrale et méridionale, d'autres aspects culturels qui diffèrent de l'occidental sont apparus, puis ont été acceptés. Aujourd'hui, la culture européenne est socialement et politiquement sensibilisée. Elle reconnaît de plus en plus souvent l'existence de cultures émergentes ou de cultures délaissées, mais aussi celle de cultures en ruines: l'attribut culturel s'anime et s'impose de lui-même. Alors qu'il demeurait généralement implicite dans beaucoup de sujets, il est aujourd'hui revendiqué et souligné avec une vigueur parfois même polémique. Il restait implicite parce que chaque réflexion, chaque notation, même si elles n'apparaissaient pas comme proprement culturelles, avaient précisément leurs causes, leurs impulsions et leurs motivations dans une forte exclusivité culturelle. Le géographe italien avait l'impression de se trouver "comme un poisson dans l'eau" quand il présentait ses arguments et les discutait. Quand il s'adressait à des interlocuteurs culturellement compétents, il n'avait pas besoin de faire mention de l'arrière-plan culturel sur lequel son jugement s'appuyait. Pour un géographe idéal, la dominance, durant une génération, de nouvelles tendances très variées qui convergeaient presque toutes vers le matérialisme ou vers la dialectique marxiste, n'aurait pas dû interrompre la ligne directrice du discours géographique. Elle avait détourné, en fait, la plus grande partie de cette génération des sources originaires, les plus authentiquement classiques, de la géographie. L'accord implicite s'était par

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Géographie et cultures, n°'64, 2007

conséquent évanoui: tout l'intérêt visait à forger des mots d'ordre dans un style abstrait, nomothétique et déductif; ils n'avaient de. sens qu'en se plaçant dans la perspective d'analyses localisées; l'obscurité des formules mathématiques, des modèles géométriques abstraits et des résultats dialectiques qu'ils mobilisaient les rendaient difficilement compréhensibles. Pendant bien des années, on a développé une géographie "théorique" qui s'appuyait sur des "modèles", qui, comme le dit Paul Claval, "ne prétendent pas nécessairement correspondre à la réalité profonde [...]" (1989, p. 197). "La réalité profonde": c'est là que je m'arrête. C'est au moment où le géographe devient philosophe, qu'il se fait chercheur attentif, timide même. "La réalité profonde" pourrait être un titre magnifique pour la géographie culturelle. Une théorie est comme un cerfvolant qui joue avec les vents du moment, et quand les vents cessent, il tombe. Par contre, les colonnes éternelles qui ont soutenu l'humanité sont plantées dans la réalité profonde. Ces colonnes ne sont faites ni en marbre ni en granit, mais en expérience, tradition et donc culture. Claval ne visait sans doute pas cette conclusion, mais j'ai perçu dans cette réalité profonde une conscience de la complexité à laquelle le géographe doit faire face dans sa démarche. Dans les années 1970 et 1980 au cours desquelles dominaient la géographie quantitative et l'analyse spatiale, auxquelles Jean-Robert Pitte attribue "l'arrogance" génératrice d'un "petit âge glaciaire" (2001, p. 44-45), un grand géographe italien, Lucio Gambi (1973), avait souligné l'interdépendance entre géographie et histoire. Celui qui voulait donc se consacrer à une étude de la géographie plus orientée vers l'histoire trouvait déjà la porte ouverte. C'était une voie vers la géographie culturelle: celle-ci ne recherche-t-elle pas une explication historique des faits humains, une explication dans laquelle s'insère l'idée de durée? (Claval, 1964 ; 1989, p. 136). On retrouve la même idée dans l'ouvrage Où en est la géographie historique? de Philippe Boulanger et Jean-René Trochet (2005).

Le courant perceptif et humaniste

Les circonstances auxquelles j'ai fait allusion et le refus de "l'analyse spatiale" me semblent les causes les plus évidentes de l'intérêt nouveau pour la perception qui conduit à la prise en considération de l'attribut culturel, et au fait que d'implicite qu'elle était, la culture devient

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