Géographie de l'Espagne

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Depuis une dizaine d'années, la géographie économique en Espagne a multiplié ses recherches. Les études sur les effets structurels de la mondialisation, la révolution technologique et la dérégulation sur les différentes activités et les marchés du travail coexistent avec celles liées aux théories de l'acteur, qui analysent les nouvelles stratégies compétitives et spatiales des entreprises et des acteurs locaux, ainsi que l'importance du milieu socio-institutionnel, les ressources culturelles et les dynamiques de proximité pour déclencher l'innovation et la construction de réseaux.
Publié le : samedi 1 avril 2006
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EAN13 : 9782296414310
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GÉOGRAPHIE

DE L'ESPAGNE

(jJ]ÊCOJ{IrlFtAJPlHITIJES EN sous la direction de

LIBER Georges

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GEOGRAPHIES EN UBERTE est une collection internationale publiant des recherches et des réflexions dans le domaine de la géographie humaine, conçue dans un sens très large, intégrant l'ensemble des sciences sociales et humaines. Bâtie sur l'héritage des théories classiques de l'espace, la collection présentera aussi la restructuration de cette tradition par une nouvelle génération de théoriciens. Les auteurs des volumes sont des universitaires et des chercheurs, engagés dans des réflexions approfondies sur l'évolution théorique de la discipline ou sur les méthodes susceptibles d'orienter les recherches et les pratiques. Les études empiriques, très documentées, illustrent la pertinence d'un cadre théorique original, ou démontrent la possibilité d'une mise en oeuvre politique. Les débats et les articulations entre les différentes branches des sciences sociales doivent être favorisés. Les ouvrages de cette collection témoignent de la diversité méthodologique et philosophique des sciences sociales. Leur cohérence est basée sur l'originalité et la qualité que la géographie humaine théorique peut offrir aujourd'hui en mettant en relation l'espace et la société. Déj à parus:

21. Québec, forme d'établissenlent. Étude de géographie régionale structurale
G. RITCHOT, M. VANIER, V. BERDOULA G. DESMARAIS M. ROCHEFORT, 1999 ed., 1999 Y et O. SOUBEYRAN, et G. RITCHOT,
2000 2000

22. Urbanisation et e/nploi. Suburbains au travail autour de Lyon 23. Milieu, colonisation et développe/nent durable
eds., 2000

24. La géographie structurale 25. Le défi urbain dans les pays du Sud 26. Villes et régions au Brésil
L. C. DIAS et C. RAUD, eds., 2000

27. Lugares, d'un continent l'autre...
S. OSTROWETSKY, ed., 2001

28. La territorialisation de l'enseigne111ent supérieur et de la recherche. France, Espagne et Portugal
M. GROSSETTI P. CLAVAL, P. CLAVAL, C. V ALLAT, L. LASLAZ, et Ph. LOSEGO, eds., 2003

29. La géographie du XXIe siècle
2003 2003 ed., 2004
2004

30. Causalité et géographie 3 I. Autres vues d'Italie. Lectures géographiques d'un territoire 32. Vanoise, 40 ans de Parc national. Bilan et perspectives 33. Le conunerce équitable. Quelles théories pour quelles pratiques?
P. CARY, 2004

34. Innovation socioterritoriale et reconversion écono/nique : le cas de Montréal
J.-M. FONTAN, J.-L. KLEIN, D.-G. TREMBLAY, 2005

35. Globalisation, systè/ne productifs et dynan1iques au Québec et dans le Sus-Ouset français. R. GUILLAUME, ed., 2005

territoriales.

Regards croisés

36. Industrie, culture, territoire
S. DA VIET, 2005

37. Chroniques de géographie écono/nique
P. CLAVAL, V. FRIGANT, R. MENDEZ, 2005 M. KECHIDI, ed., 2006 D. TALBOT, 2006

38. Les clusters de l'aéronautique. EADS, entre mondialisation et ancrage territorial 39. Géographie de l'Espagne

GÉOGRAPHIE

DE L'ESPAGNE

Sous la direction de

Ricardo Méndez

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan ltalia L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC

Via Deg1i Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

<9Couverture: Equilibri, 1993 (bronze, 63x47x6) ; de Manel Marzo-Mart

2006 Paris, France. Tous droits réservés pour tous pays. Toute reproduction, même partielle, par quelque procédé que ce soit, est interdite. Dépôt légal mai 2006

<9 L'Harmattan,

ISBN:

2-7475-9270-7

ISSN: 1158-410X

SOMMAIRE

INTRODUCTION Ricardo M éndez CHAPITRE I A LA RECHERCHE DE L'ARC JURASSIEN: Y-A-T'IL DES MILIEUX INNOVATEURS EN ESPAGNE? Jose Luis Sânchez CHAPITRE2 LES TERRITOIRES QUI GAGNENT EN ANDALOUSIE J. Caravaca, G. Gonzalez, R. Silva CHAPITRE 3 DU CINÉMA À UN SEUL ÉCRAN AU MÉGAPLEX: TRANSFORMA TIONS RÉCENTES DANS L'INDUSTRIE DE PROJECTION CINÉMATOGRAPHIQUE EN ESPAGNE Augustin Gâmir Orueta CHAPITRE 4 UNE ÉVALUATION SOCIALE ET ÉCONOMIQUE ESPACES QUI GAGNENT: LE CAS DE LA COMMUNAUTÉ V ALENCIENNE (ESPAGNE) Julia Salom, Juan M. Albertos

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DES

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CHAPITRE5 LA MUTATION DES MARCHÉS MÉTROPOLITAINS DU TRAVAIL: RÉALITÉS ET MYTHES DANS LA RÉGION DE MADRID Ricardo M éndez CHAPITRE6 DÉPENDANCE ET CONCENTRATION ENTREPRISE EN ESPAGNE Juan-EugeniSânchez

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INTRODUCTION

Transformations économiques et régionalisation territoriale: la nouvelle géographie économique en Espagne

Ricardo MÉNDEZ Institut d'Économie et Géographie, CSIC, Madrid

Depuis les années 80, la géographie économique en Espagne subit un processus de rénovation interne et voit l'apparition de nouvelles lignes de recherches qui sont le reflet de profonds changements: aussi bien de la réalité observée que des nouvelles manières de voir cette réalité apparues dans la bibliographie récente (Albertos, 1999). Il Y a déjà un quart de siècle, le début inexerser, d'un processus de crise ou de rupture avec les formes d'organisations identifiées par les théoriciens du modèle d'accumulation fordiste, a déchaîné de la part des entreprises, des institutions publiques et d'autres acteurs sociaux, tout un éventail de réponses interconnectées qui ont donné lieu à un nouvel ordre économique et spatial. Malgré le nombre réduit de spécialistes par rapport à d'autres pays, malgré la forte inertie des sujets traditionnels telle celle qui se rapporte à la localisation des activités et à leurs facteurs et aussi malgré les faibles connexions entre les travaux réalisés par les géographes et les économistes; la géographie économique en Espagne s'est dirigée récemment vers l'étude de ces mutations du système productif qui transforment l'aménagement du territoire à toutes les échelles (Sanchez Moral, 1997). Les publications de la dernière décennie peuvent être groupées de façons très diverses, mais nous adopterons ici quatre perspectives complémentaires qui attirent l'attention sur les contributions de la géographie, alors que la recherche sur l'économie régionale a une publication récente qui identifie ces sujets prioritaires (Surifiach et al., 2002). Un premier ensemble de recherches est orienté vers l'analyse des processus structuraux et de leur impact sur la logique spatiale des entreprises et des activités. L'ouverture et la mondialisation des marchés, la révolution des nouvelles technologies de l'information, de

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la communication et du monde des réseaux, la segmentation fonctionnelle et spatiale des chaînes de valeur dans les entreprises - introduite par le modèle décentralisé de production flexible -, ou la dérégulation croissante due à une moindre présence de l'État dans le fonctionnement de l'économie, inaugurent une nouvelle logique spatiale pour le capitalisme global (Méndez, 1997) qui devient de plus en plus présente dans la bibliographie publiée en Espagne. L'évolution de l'investissement extérieur dans les régions espagnoles (Martin Roda, 1997) ; les effets de la nouvelle division spatiale du travail sur la relocalisation d'activités (Caravaca et Méndez, 1995 ; Méndez et Mecha, 1999), le développement inégal des territoires (Garrido, 2002) et l'identification des espaces émergents (Caravaca, 1998); les stratégies spatiales des grandes entreprises-réseaux nationales et trans-nationales (Albertos, 1997; Pallarés, 1997; Sanchez, 1999); le rôle des nouveaux moyens de transport et de télécommunications dans la délocalisation d' activités et la nouvelle géométrie de l'espace des réseaux (Gutiérrez Puebla, 1998) : voilà quelques-uns des sujets abordés. Mais, au-delà des visions structuralistes qui imposent la prépondérance des sujets collectifs dans l'explication de la réalité observable, le développement récent des théories de l'acteur ou actionnistes (Jambes, 2001), souvent proches du structurationnisme de Giddens, a été aussi reflété ici. L'importance accordée aux réponses locales à la mondialisation a situé en première ligne le rôle joué par les acteurs publics et privés, les systèmes de gouvernance ou les relations de coopération dans la dynamisation de certains territoires par rapport à d'autres. Si l'idée des districts industriels et des systèmes productifs locaux s'est largement diffusée entre les géographes espagnols qui consacrent leurs études à l'industrie (Climent, 1997; Sanchez Hernandez, 1999), d'autres regards théoriques plus récents tels les milieux innovateurs, les dynamiques de proximité ou les learning region,s et le néo-institutionnalisme ont été appliqués, aussi bien dans les espaces métropolitains que dans les petites villes et les aires rurales des régions de l'intérieur (Rogriguez Pose, 1999; Alonso et Méndez, 2000; Caravaca et al., 2002). L'influence du cultural turn et de la nouvelle géographie socioécoflomique (Benko et Lipietz, 2000) commence à être notoire, il semble pourtant que le risque d'overdose culturaliste (Rodriguez Pose, 2001) soit encore loin. Un troisième ensemble de contributions est constitué par les travaux qui portent l'attention sur la consommation en tant que

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fonction essentielle dans l'organisation individuelle et collective des sociétés et ayant une capacité croissante à générer des transformations dans les comportements spatiaux de la population et dans son utilisation du territoire. La consolidation de grands groupes de distribution et de réseaux de franchises ayant des comportements spécifiques en matière de localisation (Gamir et Méndez, 2000), l'importance des grandes surfaces commerciales et des espaces de loisirs dans la configuration actuelle des périphéries urbaines et métropolitaines, ou encore la signification géographique des nouvelles formes de commerce électronique, ont constitué les thèmes les plus répandus et novateurs de la dernière décennie (Carreras, 1995 ; Gamir, 1997, 2001 ; Garcia Ballesteros, 2000). Dans ce cas aussi, le culturalisme postmoderne stimule la rénovation d'une géographie économique consacrée traditionnellement à la logique spatiale des activités productives et introduit l'étude des nouvelles formes d'inégalité et d'exclusion (Garcia Ballesteros, 1998). Un dernier groupe de publications est centré sur les conséquences de la réorganisation économique sur les phénomènes traditionnels de polarisation spatiale à faveur des grandes agglomérations et métropoles mondiales, ou encore sur la restructuration des marchés régionaux et locaux de l'emploi (Méndez et Caravaca, 1997 ; Méndez, 2001 ; Méndez coord., 2001 ; Ondategui, 2001). Parmi l'ample variété thématique, apparaît un élément récurrent qui semble attirer le plus souvent l'attention des études: il s'agit des processus de diffusion, de discontinuité spatiale et de dualité qui accompagnent la géographie des lnicro-inégalités proposée par Veltz (1996). L'incorporation des études sur les clusters territoriaux et les réseaux d'innovation (Cuadrado et Martinez Sierra, 2000) représente une ligne de recherche émergente qui devra se développer davantage dans les années à venir. Dans ce contexte général qui esquisse quelques-unes des trajectoires les plus prometteuses de la recherche récente en géographie économique en Espagne, les articles recueillis ici prétendent apporter une vision panoramique sur certains de ces sujets, en les abordant à des échelles territoriales diverses. Plutôt que de centrer l'attention sur une ligne de recherche spécifique, l'objectif est d'offrir un échantillon de travaux qui permette de comprendre cette tendance observée à l'expansion, la fragmentation et l'hybridation; phénomènes considérés par Dogan et Pahre (1991) comme étant habituels dans les sciences sociales dynamiques et possédant une plus grande capacité d'innovation.

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Dans le premier des textes ici présentés, Joan-Eugeni Sanchez aborde l'évolution suivie en Espagne par les grandes entreprises, éléments clés du processus de globalisation et moteurs de nombreux changements induits dans l'ensemble du système productif. La comparaison entre les caractéristiques des 1000 plus grandes entreprises en 1973 et en 1997 lui permet de remarquer les intenses processus de fusion/absorption, la pénétration croissante du capital extérieur ou le dynamisme inégal des secteurs d'activité. Mais d'autres conclusions sont encore plus importantes: l'impact des stratégies d'innovation et d'externalisation sur l'emploi; les différences de comportement territorial entre des centres de décision qui se concentrent et des établissements productifs qui se délocalisent au sein d'entreprises-réseaux au fonctionnement systémique. Tout cela montre l'existence de relations spatiales de pouvoir sous-jacentes. L'article de José Luis Sanchez Hernandez synthétise la première partie d'un projet mené par des géographes et des économistes de neuf universités espagnoles depuis 1998, et qui a pour objectif l'identification et la caractérisation des milieux innovateurs, ainsi que la recherche des facteurs qui stimulent ou qui font obstacle à leur développement. Au-delà du cadre théorique élaboré par le GREMI, qui fut le point de départ, les études de cas réalisées dans huit régions permettent d'établir la discussion sur les possibilités d'adaptation aux petites villes et aux espaces ruraux dominés par des systèmes locaux de petites entreprises spécialisées dans des activités traditionnelles et capables de générer des externalités positives élevées. La diversité de trajectoires d'innovation met en relief le rôle des acteurs locaux et des réseaux institutionnels de coopération, là où le dynamisme récent est le plus fort, en même temps qu'elle remet en question l'importance de facteurs tels que la tradition, qui était un facteur prééminent dans les propositions initiales sur les districts industriels marshalliens. La référence aux régions qui gagnent dans la transition vers le nouveau contexte structurel de globalisation, proposée par Benko et Lipietz il y a une décennie, a influencé de nombreuses études parmi les géographes espagnols. Ils se sont consacrés à théoriser sur les caractéristiques et les causes de la dynamisation des nouveaux territoires émergents, ou encore à étudier réorganisation des cartes socio-économiques à différentes échelles. Les articles d'lnmaculada Caravaca, Gema Gonzalez et Rocio Silva sur l'Andalousie et de Julia Salom et Juan Miguel Albertos sur la Comunidad Valenciana sont le reflet de cet intérêt. Dans le premier, l'attention est centrée sur l'explication de la croissance des entreprises et des emplois à partir de

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la mise en valeur des ressources locales génériques, transformées en des actifs spécifiques, ainsi qu'à partir d'une bonne insertion dans l'espace des réseaux, ce qui profite aux principales agglomérations urbaines andalouses et aux axes de développement qui s'étendent sur les principales voies de communication à partir de ces agglomérations. Mais cette croissance est due aussi à certains systèmes productifs locaux qui ont réalisé un effort innovateur considérable, aussi bien sur le plan socio-institutionnel que sur celui des entreprises, et qui montrent une localisation relativement dispersée, au-delà des déterminismes associés a la taille de la population. Dans le cas de Valence, comparé souvent à celui de la Terza Italia par l'existence de districts industriels nettement définis (tissu, chaussure, céramique, jouet), les auteurs ont élaboré une typologie détaillée des territoires gagnants et des clés de leur succès. Mais le trait le plus significatif est peut-être celui de l'incorporation d'une analyse critique sur l'écart souvent observé entre la croissance économique associée à des processus d'innovation et la permanence ou expansion de l'emploi précaire et de basse qualification, ainsi que d'un marché de travail dual qui traduit une distribution inadéquate des excédents, ce qui est aussi reflété par l'inégalité des équipements sociaux. L'évolution récente et la segmentation des marchés du travail constituent aussi le sujet abordé par Ricardo Méndez, qui attire l'attention sur la région métropolitaine de Madrid. La croissance économique des dernières années, associée à la phase expansive du cycle économique et aux avantages compétitifs de la principale agglomération urbaine espagnole, ont profité d'un discours officiel qui met en relief l'évolution favorable de l'emploi et la modération des contrastes hérités: augmentation de la population active, réduction du chômage, taux maximum d'augmentation des occupations intensives en connaissance et diffusion spatiale qui réduit la polarisation dans la ville de Madrid. Mais l'implantation du modèle d'accumulation et de régulation flexible suppose parallèlement la génération d'un emploi atypique représenté par les travailleurs temporaires et par les taux élevés de rotation, à mi-temps ou auto-employés malgré eux, qui sont pour la plupart des femmes et des jeunes. Quant à la dispersion croissante des entreprises, qui est à l'origine de l'archipel intra111étropolitain, elle représente une nouvelle spécialisation et hiérarchisation des territoires, une exploitation des sols trés élevée, une augmentation de la mobilité quotidienne et le recours croissant au transport privé, avec les coûts économiques et environnementaux qui en découlent.

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Enfin, aussi dans le cadre des économies métropolitaines, l'article d'Agustin Garnir analyse les rapides transformations opérées dans des activités qui appartiennent à l'industrie culturelle, très peu étudiées jusqu'à présent, telles la distribution et la projection cinématographiques. La crise du modèle d'organisation précédent, déjà visible dès la fin des années 60, a donné lieu à une évidente récupération dans la dernière décennie, associée à des changements très profonds dans la structure du secteur désormais dominé par les grandes entreprises transnationales à capital américain qui tendent à intégrer les phases de production, de distribution et de projection des films. La réduction des salles de taille moyenne et la multiplication du nombre de salles multiplex-mégaplex s'accompagne d'un changement de localisation qui fait augmenter leur présence dans les espaces suburbains consacrés à la consommation (centres commerciaux, parcs de loisirs), où elles s'intègrent à d'autres activités complémentaires afin d'attirer un plus grand nombre de déplacements, en même temps que leur morphologie et les modes de comportement de la population deviennent de plus en plus standards. Leur présence croissante dans les espaces de l'agglomération les plus valorisés où se localisent des résidents qui ont des revenus élevés fait que ce type d'établissements représente un exemple des nouvelles formes d'inégalités associées à la n1étropole post-industrielle. En conclusion, malgré le nombre restreint de professionnels espagnols qui centrent leurs études sur les inter-relations dialectiques existantes entre l'économie et le territoire, l'évolution récente montre une multiplication des points de vue, des sujets et des méthodologies de recherche à l'instar de la bibliographie internationale. Cependant, l'intérêt porté à l'identification des processus de changement liés à la mondialisation et à ses implications géographiques, ainsi que la diversité des réponses locales à partir de différentes utilisations des ressources de la part des acteurs impliqués, peuvent être considérés comme les lignes prédominantes dans l'effort développé afin d'offrir des réponses à certaines des préoccupations les plus urgentes de notre société.

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Réferences
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Chapitre 1

À la recherche de l'Arc Jurassien: y a-t'il des milieux innovateurs en Espagne ?*

José Luis SANCHEZ Departamento de Geografîa. Universidad de Salamanca

1. Antécédents au programme innovateurs en Espagne

d'innovation

sur les milieux

Le progrès de la géographie économique durant les 20 dernières années est en grande partie dû à sa reconstruction autour des middlerange th,eories (Sayer, 1992: 343) en tant que fondement épistémologique de la discipline. La difficulté d'analyser la restructuration capitaliste complexe postérieure à la crise de 1975 depuis l'individualisme méthodologique de l'économie néoclassique ou le structuralisme de l'économie politique marxiste, explique le rejet que ces macrothéories monolithiques suscitèrent au milieu des années 80. La diffusion de la théorie de la régulation parmi les personnes intéressées par les relations entre l'économie, la société et le territoire, dans le contexte de la révolution technologique et le déclin du fordisme, a consacré ces "mésothéories" ou "théories intermédiaires" comme les axes principaux qui orientent la géographie économique, laquelle jouit aujourd'hui d'une diversité d'outils conceptuels méconnue jusqu'à alors. La théorie de la régulation (Aglietta, Boyer, Lipietz, Benko) a probablement été la plus influente: elle a contribué au debat entre les défenseurs de la spécialisation flexible (Piore, Sabel, Scott) et ceux qui préfèrent parler de l1éofordisme ou Î11tégrationflexible (Amin, Robins, Thrift). Il ne faut pourtant pas oublier les théories des districts Î11dustriels (Beccatini, Brusco), les mondes régionaux de production (Storper), les milieux d'Ù1novation (Aydalot, Maillat), l'économie de la connaissance et les systèmes territoriaux d'innovation (Lundvall,
Traduit par Manuela Fidalgo.
'"

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José Luis Sanchez

Cooke, Morgan, Maskell), Ie développement endogène (Stohr, Garofoli, Sforzi), l'économie des institutiorls (Williamson, Hodgson) ou le capitalisme informationnel et la société-réseau dans le cadre de la globalisation (Castells, Santos, Veltz). Les théories intermédiaires cadrent bien avec la tradition géographique latine, attachée à l'étude minutieuse des phénomènes visibles sur le terrain et habituée à la proximité entre l'observateur et l'observé. Ceci expliquerait l'importante contribution italienne et française à l'enrichissement de la géographie économique grâce aux théories du district industriel et du milieu d'innovation. Avec tout ce qui se rapporte au développement local, préoccupation générale de toute la géographie, ces deux théories ont trouvé en Espagne un écho remarquable depuis que la constitution en 1987 du Groupe de Géographie Industrielle (GGI) à l'intérieur de l'Association de Géographes Espagnols (AGE) a habilité une voie propice à sa diffusion. Apparaissent peu après les premières études géographiques sur les districts industriels (GGI, 1988, 1990 ; Alonso et autres, 1992 ; Gil et autres, 1994 ; Méndez et Gil, 1994) et plus tard, quelques panoramiques d'ensemble (Climent, 1997 ; Sanchez, J.L., 1999) où l'on ébauche leurs principales caractéristiques en Espagne et où l'on signale les points de convergence et de divergence avec les exposés théoriques. Une fois couvert ce premier cycle de recherches, et en même temps que le dixième anniversaire de la constitution du GGI, le Programme de Recherche sur les Milieux ln/novateurs en Espagne est mis en marche par le professeur R. Méndez. Son déroulement a supposé pour le GGI une importante innovation dans l'organisation puisque le travail coordonné à échelle nationale a remplacé le travail dispersé de petites équipes ou de professeurs isolés et a permis de déployer le nouveau cadre théorique, d'appliquer des méthodologies homogènes et d'atteindre des résultats comparables et utiles pour les politiques de développement territorial. La première phase du programme s'est déroulée entre 1998 et 2000, avec une participation totale de 23 géographes et de quatre économistes de neuf universités espagnoles. Deux séminaires ont eu lieu à l'Université de Salamanque (en juin 1998 et en juin 1999), où l'équipe a débattu sur des fondements théoriques, des procédés méthodologiques et des résultats obtenus, publiés ensuite dans des monographies à caractère national (Alonso et Méndez coords. 2000) et régional (Salom et al. 1999 ; Climent, 2000 ; Caravaca et al. 2002 ; Méndez et Alonso eds. 2002), ainsi que dans divers articles cités dans

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la bibliographie. En 2001 a commencé la seconde phase qui se conclura en décembre 2003, bien qu'il soit prévu qu'elle se prolonge pendant trois ans pour étudier les conséquences sociales et territoriales des processus d'innovation économique. Cet article présente les contenus de cette première phase et se compose de quatre parties: la discussion théorique, l'exposition de la méthodologie du travail, la présentation des résultats et la réflexion sur leurs conséquences pour l'action publique.

2. Les bases théoriques et leurs adaptations au conntexte espagnol
Comme il serait répétitif d'exposer de nouveau la théorie du milieu d'Ù1J10vatiol1, cette partie se limite à résumer ses lignes maîtresses et à débattre sur ses possibilités d'application à des districts localisés dans des environnements non métropolitains et spécialisés dans les industries de basse intensité technologique. Ce travail d'adaptation constitue peut-être la principale contribution théorique du programme puisqu'il facilite l'utilisation du concept dans des contextes géographiques divers, en accord avec ce cOl1textualisme (Sunley, 1996) qui défend une géographie economique attentive à la concrétisation locale de la logique du capitalisme global. La bibliographie sur les districts industriels a identifié les mécanismes économiques qui expliquaient leur capacité à augmenter la production et la richesse dans un environnement de concurrence croissante imposé par la globalisation. Dans l'analyse des relations entre industrie, innovation et territoire, on doit intégrer le concept de 111ilieu inl10vateur, proposé par Aydalot en 1986 et développé par le Groupe de Recherche Européen sur les Milieux Innovateurs (GREMI), plus précisément par Maillat et le groupe de chercheurs de l'université de Neuchâtel, à partir de l'étude de l'industrie de la montre dans le Jura suisse (Perrin, 1991 ; Maillat et Perrin eds. 1992 ; Maillat, Quévit et Senn eds. 1993 ; Maillat, Crevoisier et Lecoq, 1991; Maillat, 1995 ; Maillat et al. 1995 ; Ratti, Bramanti et Gordon eds. 1997). Le concept de milieu innovateur a deux dimensions: une de caractère matériel ou structurel et une autre de type relationnel ou j011ctionnel. La première insiste sur les avantages de l'agglomération géographique pour obtenir des économies externes d'échelle et pour générer des innovations de produit, de processus, d'organisation et de marchés. La seconde met l'accent sur les réseaux de liens formels et

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informels qui relient les agents économiques entre eux et avec leur environnement territorial, et met en relation la propension innovatrice de l'industrie avec les caractéristiques du milieu social qui la contient. Le substrat industriel du milieu innovateur est constitué d'un système productif localisé dans un petit territoire et spécialisé dans une production déterminée. Sa complexité peut varier selon la nature technique du secteur (des firmes indépendentes spécialisées ou d'intégration verticale de la production), la présence ou l'absence d'industries auxiliaires et la quantité et la qualité des services offerts aux entreprises. Naturellement, le système local ne peut pas fonctionner en marge de l'environnement extérieur parce que le succès de ses innovations est conditionné par la concurrence avec d'autres entreprises du secteur, par l'évolution des marchés de consommation et par la politique économique des administrations. Selon la typologie de Garofoli (1994), les systèmes productifs locaux et, surtout, les zones-systèmes, sont les espaces industriels les plus propices à la consolidation des milieux innovateurs. À ces districts marshalliel1s, Markusen (1996) ajoute ceux constitués autour des établissements de grandes entreprises qui encouragent la coopération avec des firmes locales qui agissent comme des fournisseurs de composants ou de services spécialisés (<<hub& spoke district» ). Dans la dimension fonctionnelle, une plus grande densité de transactions commerciales dans ces districts les plus agglutinés favorise le développement des relations qui entretiennent l'innovation. Tous les districts industriels ne peuvent pas se transformer en milieux innovateurs parce que la différence entre les uns et les autres réside plus dans l'intangible que dans le matériel. Une fois éliminée la conception linéaire de l'innovation comme résultat direct de la séquence science-technologie-industrie, la nouvelle optique interactive a recours à des comparaisons écologiques pour expliquer l'influence que le territoire exerce sur l'innovation des entreprises, conçues maintenant comme des entités enracinées dans leur environnement, où elles obtiennent les recours matériels et humains que demande le processus innovateur. La connaissance étant la matière première de base de l'innovation, il est logique que la théorie donne de l'importance aux réseaux qui créent et distribuent, aux agents qui les intègrent, aux relations qui s'établissent entre eux, aux objectifs qu'ils poursuivent et au susbtrat social qui les rend possibles. La métaphore du réseau évoque l' interdépendence biologique entre les entreprises et leur environnement géographique et capte bien

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l'essence fonctionnelle du milieu innovateur, du moment qu'elle inclue les interactions sociales indispensables pour la vie économique. Cette optique institutionnaliste précise que les agents économiques opèrent dans une dimension historique où l'apprentissage, fruit des décisions passées, oriente leur travail quotidien. Ceci met l'accent sur le fait que la valeur de la tradition et la confiance conditionnent les processus économiques et plus particulièrement l'innovation, toujours sujette à des risques uniquement partagés par ceux qui se reconnaissent mutuellement comme membres d'une communauté. La simple interaction commerciale n'est donc pas suffisante pour transformer un district industriel en un milieu innovateur: il faut aussi identifier un réseau d'agents centré sur l' aprentissage collectif (Maillat, 1995). C'est pourquoi, surtout dans les districts constitués de petites entreprises avec des recours limités, le réseau d'agents qui apprennent et innovent, inclut des organisations chargées de veiller sur le respect des règles du jeu explicites et implicites (en matière de compétence, qualification, conditions de travail, formation des prix...) et sur l'adaptation continue de l'entreprise aux exigences du marché. Associations d'entreprises, syndicats, centres technologiques sectoriels, centres de formation professionnelle et autorités localesrégionales composent la trame institutionnelle où le public et le privé se coordonnent pour stimuler les processus d'innovation et diffuser ses résultats vers le système productif. On peut dire, donc, que c'est l'ensemble entreprises-environnement socioterritorial qui innove grâce à l'institutionnalisation formelle et informelle d'un système autorégulé de circulation de connaissance. En respectant la libre concurrence dans les marchés et dans l'organisation interne des entreprises, cette gouvernance autocentrée conduit à une écorlomie associative (Cooke et Morgan, 1998) qui tente de conjuguer l'intérêt légitime des individus et l'intérêt de la collectivité. C'est justement dans ce lien innovation-société que réside le fondement théorique d'initiatives comme les agences régionales de développement et les stratégies territoriales d'innovation, qui prétendent reproduire en amont la densité institutionnelle (Amin et Thrift, 1993) qui caractérise les milieux innovateurs spontanés décrits dans la bibliographie internationale. La théorie du milieu innovateur s'est sustentée initialement d'une série limitée de cas qui combine la spécialisation en industries à fort contenu technologique et la localisation dans des pays et des régions avec un développement de haut niveau. L'exemple paradigmatique de

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Silicon Valley en Californie ainsi que celui des agglomérations urbaines de Paris et Londres, l'Arc Jurassien suisse et d'autres régions industrielles comme le Massachussets, la Lombardie, la Bavière ou Baden-Würtemberg, ont fourni une garantie empirique au concept. C'est seulement dans une phase postérieure que l'on a fait des recherches sur les processus d'innovation dans les industries traditionelles et non métropolitaines; c'est le cas du programme GREMI 6 ou du programme espagnol en cours. Cette extension du concept s'appuie sur la versatilité de sa dimension relationnelle pour expliquer la modernisation d'industries et de territoires avec des trajectoires très différentes, comme c'est le cas des régions espagnoles bénéficiaires de l'objectif n° 1 de la politique régionale communautaire ou d'autres de l'Arc Atlantique touchées par le déclin industriel. Le retard manufacturier accumulé depuis le XIXe siècle, la présence internationale précaire de la majorité de leurs entreprises et leur spécialisation dans des secteurs intensifs dans l'usage des ressources naturelles ou d'une main-d'œuvre peu qualifiée, sont des caractéristiques bien connues (Bosque et Méndez coords.- 1995 ; Canto et Casabianca -coords.- 1996) qui s'ajoutent à un processlls séculier de dépeuplement, à une faible urbanisation et par conséquent à des services technologiques et d'entreprises rares. Ce diagnostic inquiétant fait raisonnablement douter de la possibilité de constituer des milieux innovateurs: . Quelles innovations peut-on espérer des territoires spécialisés dans des secteurs traditionnels de basse intensité technologique (industrie de la chaussure, meuble, agro-alimentaire, habillement, dérivés métalliques, etc.) ? . Les conditions nécessaires sont-elles réunies dans des régions peu urbanisées et, à l'intérieur de ces régions, dans des petites villes ou des zones rurales qui n'ont pas les externalités qu'offre une grande métropole? . Quelle peut-être la capacité innovatrice des petites entreprises, étant donné leur capacité financière limitée et les difficultés qu'elles rencontrent pour employer du personnel qualifié ou pour affronter l'incertitude inhérente à toute expérience innovatrice? Bien qu'elles soient importantes, ces questions s'adressent plus à la dimension structurelle qu'à la tendance fonctionnelle de la théorie. On peut mettre en doute la puissance purement industrielle des systèmes productifs locaux des régions assistées, mais on ne peut pas nier a priori leur capacité à prendre le chemin de l'innovation collective. Considérer le composant relationnel comme la pierre angulaire du

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milieu innovateur ouvre les portes aussi à son identification dans les territoires en difficultés, si on accepte une conception relative de l'innovation, qui la conçoit en fonction du point de départ du territoire-secteur-entreprise où elle est appliquée et non depuis l'optique absolue du marché global. Comme le suggère l'évolution récente du GREMI, il existe une graduation des milieux innovateurs selon leur spécialisation productive (niveau d'intensité technologique), selon la nature de leurs innovations (radicales ou croissantes, de produit, de processus ou de gestion) et leur densité institutionnelle. De cette façon, ceux qui se situent dans ces régions en difficulté, ne se trouveront pas (sauf exception) à l'avant-garde du processus innovateur. Les petites entreprises des secteurs mûrs tendront probablement vers l'incorporation de petites innovations technologiques d'origine externe et de type adaptatif, ainsi que vers des améliorations progressi ves de gérance, souvent fruits de l'imitation. La propre production d'innovations à partir d'un effort formalisé de R&D est a priori peu habituelle, comme la collaboration à cette fin avec des centres de recherche. Sur ce dernier point, l'action combinée de l'administration et des organes collectifs de représentation de l'entreprise peut encourager des phénomènes significatifs de transfert technologique. De cette façon, on pourrait inclure dans la catégorie de milieu innovateur les districts industriels capables d'assimiler rapidement les progrès technologiques exogènes et de les adapter avec succès à leurs particularités locales qui, souvent, ont besoin de nombreuses innovations complémentaires pour conserver ou augmenter leur part de marché sans avoir recours à la baisse des coûts comme stratégie compétitive dominante. D'ailleurs, la génération antérieure de recherche sur les systèmes productifs locaux en Espagne a déjà détecté la transcendence des changements constatés dans l'organisation interne des entreprises et dans leur attitude face au changement, dans les stratégies commerciales et de distribution, dans le design et dans la présentation des produits, dans la qualification de la main-d' œuvre et dans la relation entre entreprises et entre ces dernières et les agents publics et privés. Bien que le nombre d'expériences locales de cette nature ayant eu du succès est, sans aucun doute, moins important que dans les régions les plus développées, la recherche dans des espaces périphériques a un intérêt ajouté de grande valeur pour perfectionner la théorie. Il s'agit de la possibilité d'observer quelques milieux à l'état embryonnaire, qlland il est plus facile de détecter les facteurs et les agents qui

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