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Géographie et cultures n°11

144 pages
- Les deux perceptions du paysage culturel de Hong-Kong, P. Forêt
- L'espace villageois dans le Nord-Est de la Thaïlande, B. Formoso
- Stockage des aliments au Liban, A. Kanafani-Zahar
- La cité sans la ville : Tuléar (Madagascar), M. Houssay-Holzschuch
- Aménagement du fleuve Sénégal, R. Schirmer
- Territoires et représentations autochtones au Canada, F. Lasserre
- Dans la Huastèque véracruzaine, A. de Vidas
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Géographie et Cultures, nOll, 1994

Géographie
SOMMAIRE

et cultures nOll, automne1994

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Les deux perceptions du paysage culturel de Hong-Kong . PmlippeFo~t Eléments d'organisation de l'espace villageois et semi urbain dans le nord-est de la Thai1ande Bernard Formoso Stockage des aliments au Liban Aüla Kanafani-Zahar La cité sans la ville: Tuléar, sud-ouest de Madagascar. Myriam Houssaye-Holzschuch Aménagement du fleuve Sénégal, mutations culturelles et inhibitions politiques Raphaël Schirmer Territoires et représentations autochtones au Canada Frédéric Lnsserre Dans la Huastèque véracruzaine, un problème de limites Anath Ariel de Vidas Lectures
Fragments d'Europe à prendre Les villes étatsuniennes : des territoires en crise

43 63 85

99 119 137

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Géographie et Cultures, nOll, 1994
La revue Géographie et cultures est publiée 4 fois par an par l'association GÉOGRAPHIE CULTURES t les éditions L'HARMATtAN, avec le concours du CNRS et de ET e l'ORSTOM. Directeur: Paul Claval

Comité scIentifique: Maurizio de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), Luc Bureau (Québec), Anne Buttimer (Dublin), Michel Chevalier (Paris), Giacomo Corna-Pellegrini (Milan), Denis Cosgrove (Royal Holloway), Pierre Flatrès (Paris), Jans-Christians Hansen (Bergen), Jean-Luc Piveteau (Fribourg), Xavier de Planhol (Paris), Joe Powell (Melbourne), François Sigaut (Paris), Takeuchi Keiichi (Tokyo), Juan Vilà-Valenti (Barcelone), Eric Waddell (Québec), Eugen Wirth (Erlangen). Correspondants: Marc Brosseau (Ottawa), Flora Sheng-hua Cheng (Taipei), Ingo Eberle (Mayence), Anne Gilbert (Ottawa), Josefina Gomez Mendoza (Madrid), Keizo Isobe (Tokyo), Bertrand Lévy (Genève), Virginie Mahmadou (Amsterdam), Ghilla Roditi (Milan), Anngret Simms (Dublin). Comité éditorial: Augustin Berque (EHESS), Joël Bonnemaison (ORSTOM), Guy Chemla (Univ. Paris-N), Paul Claval (Univ. Paris-IV), Jean-Christophe Gay (Espace et Culture), Isabelle Geneau de Lamarlière (Univ. d'Artois), Cynthia Ghorra-Gobin (Espace et Culture), Dominique Guillaud (ORSTOM), Christian Jacob (CNRS), Louis Marrou (Univ. La Rochelle), Jérôme Monnet (Univ. Toulouse), Françoise Péron (Univ. Brest), Jean-Robert Pitte (Univ. Paris-IV), Roland Pourtier (Univ. Paris-I), Georges Prévélakis (Univ. Paris-IV) Jean Rieucau (Univ. Montpellier), Olivier Sevin (Univ. Paris-IV), Singaravelou (CNRS), Jean-François Staszak (Univ. d'Amiens), Christian Taillard (CNRS), Jean-René Trochet (Musée des Arts et Traditions Populaires). Rédaction: G. Chemla, C. Fontanel, M. Gautron, J. Garnier, P. Pigeon. Coordination: G. Chemla, P. Pigeon. Espace et Culture (CNRSlUniversité Paris-IV), Institut de Géographie, 191 rue Saint-Jacques, 75005 Paris. Tel. (1)-44-32-14-32. Fax. (1)-44-32-14-38. Labo. Espace et Culture Couverture: création Yves-Marie Péron Abonnements: Géographie et cultures, Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris, FRANCE.Chèques à l'ordre de L'Harmattan. France Etranger Abonnement 1994 280 FF 300 FF 90 FF 100 FF Prix au nU111éro Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et Cultures publiera en français. Les articles doivent parvenir à la rédaction dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 3.5" (Macintosh ou MSDOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse) et des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième lang>ue.Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, y compris les légendes et commentaires. @ L'Harmattan 1994 ISSN: 1165-035 ISBN: 2-7384-2921-1 Laboratoire

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LES DEUX PERCEPTIONS DU PAYSAGE CULTUREL DE HONG-KONG

Philippe C. FORÊT
Centre de Recherches sur le Japon Contemporain, EHESS

Résumé: Cet article présente une étude empirique de lectures du paysage culturel chinois. Il se base sur les analyses de sites faites par la géomancie [fengshul]. Les exemples de lecture sont fournis par les paysages du canton de Xin'an xian, situé dans la province chinoise du Guandong, par celui de la côte nord de l'ile de HongKong ainsi que par ceux de plusieurs villages des Nouveaux Territoires. Mots-clés: Chine - épistémologie - espace - géomancie - Hong-Kong - paysage.

Abstract: This paper studies empirical examples of readings of the Chinese culturallandscape. It makes use of geomancy [fengshui}. It focuses on Xin'an xian county, in the Chinese province of Guangdong, and more specifically on the northern shore of Hong Kong Island and several villages of the New Territories.
Key-words: China - epistemology - geomancy - Hong Kong - landscape - space.

Le but de cet article est d'aboutir à une meilleure compréhension de l'environnement de Hong-Kong, du concept de géomancie, et de la géographie culturelle à la périphérie de la Chine méridionale. L'analyse des descriptions de l'île de Hong-Kong et du canton de Xin'an xian auquel l'île appartint pendant la dynastie Qing, montre des contrastes qui pennettent d'isoler au moins deux lectures distinctes, chinoise et britannique, du même environnement régional. Afin d'expliquer cet écart entre les lectures de paysage culturel, l'archétype paysager de la géomancie chinoise est comparé aux descriptions, tant chinoises que britanniques, du paysage de Hong-Kong et de Xin'an xian. Pour des raisons méthologiques, on suppose l 'homogénéité des perceptions de l'environnement des communautés chinoises et britanniques. 3

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Figure 1 : La métropole de Hong-Kong

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Le statut de la géomancie, sa définition des qualités d'un lieu, et sa relation avec la société chinoise et l'administration britannique sont étudiés au cours de l'analyse du pouvoir d'explication d'un site géomantique. Le lieu géomantique, l'amélioration et le déclin d'un site, ainsi que la perception des urbanismes traditionnel et moderne pendant ces deux derniers siècles figurent parmi les sujets principaux de cet article. L'interprétation géomantique de Hong-Kong par la communauté chinoise est définie en rappelant les bouleversements de paysage provoqués par le développement économique et démographique de la colonie. La relation qu'entretient l'administration britannique avec la géomancie change au cours du vingtième siècle et est présentée avec des exemples tant positifs que négatifs de lecture de paysage, dans le cadre rural des Nouveaux Territoires, mais aussi dans le cadre urbain de la métropole de Victoria. La colonie britannique de Hong-Kong garde l'entrée. de la Chine du sud depuis un siècle et demi. rlacé à l'est de l'embouchure des fleuves Zhujiang et Xijiang, le port de Hong-Kong est situé à 150 kilomètres seulement de Guangzhou, la capitale de la province du Guangdong. Ce n'est qu'après la cession par l'empire Qing (1644-1911) de Hong-Kong au Royaume-Uni que l'île devient connue pour sa forte population et l'exiguïté de son territoire1.La surface de la colonie de Hong-Kong n'est en effet que de 1 076 km2, qui rassemblent une partie continentale, Kowloon et les Nouveaux Territoires, et une panie insulaire, 235 îles dont les deux plus grandes sont Lantau (142 km2) et HongKong (79 km2). La colonie s'agrandit: les installations portuaires de Hong-Kong et de Kowloon ont gagné 41 km2 sur la mer. Sur l'île de Lantau, le nouvel aéroport de Chek Lap Kok et sa liaison avec Kowloon seront construits sur des terrains artificiels qui ajouteront leur surface à l'étendue de la colonie. La croissance remarquable de Hong-Kong sous l'administration coloniale britannique a commencé dès 1841 et s'est nourrie des désastres politiques qui n'ont cessé d'affliger la Chine depuis la Guerre de l'Opium. Hong-Kong n'est cependant devenue une métropole qu'après la fermeture de la frontière de la colonie à l'immigration chinoise dans les années cinquante, et l'ouverture de la frontière de la République populaire de Chine aux capitaux étrangers dans les années quatre-vingt. La population chinoise, dont les villages ne regroupaient que quatre mille habitants en 1841, a atteint 1,6 million en 1941 et 5,8 millions de personnes en 1991. Elle se concentre dans seulement vingt pour cent du territoire car les parcs naturels et les bassins de rétention d'eau occupent la plus grande partie de la surface de HongKong (figure 1 : La métropole de Hong-Kong). La loi a si bien protégé les bois et maquis des terres de la Couronne, pourtant menacés par la croissance urbaine, que les deux tiers de la colonie sont restés sauvages.
1

Les noms de lieu de la province du Guangdong sont donnés en chinois, mais le
en pinyin des noms chinois. Xin'an se dit San On en cantonais.

cantonais est utilisé pour les noms de lieu de Hong-Kong. Des parenthèses indiquent la
transcription

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A l'exception de la péninsule de Kowloon, le territoire est d'un relief très accidenté et des collines raides et rocailleuses en occupent une étendue considérable. Seuls six pour cent de la surface totale sont cultivables; un pourcentage encore moindre est en fait cultivé puisque les fermiers de Hong-Kong ont abandonné la riziculture. .
Avant 1841, la rive de la future cité de Victoria est perçue comme un lieu néfaste parce que la lecture géomantique du site (orientation, contour du littoral, emplacement des collines) demeure négative. Cette perception de la géomancie de l'île est l'un des facteurs qui expliquent en partie la passivité chinoise quand la marine britannique s'empare de Hong-Kong. Hong-Kong fait en effet partie des sites inhospitaliers que définit la géomancie. Quand il doit céder un terrain pour que celui-ci devienne une concession étrangère, le gouvernement Qing préfère choisir un site que les experts en géomancie ont condamné parce qu'il combine à un Souffle mortel toutes les indications du compas géomantique qui prévoient le désastre de ceux qui s'y établissent1. L'analyse géomantique de Hong-Kong va pourtant se modifier et devenir faste avec les progrès, que les maîtres de géomancie ffengshui xiansheng] veulent bien expliquer, de la croissance urbaine de Victoria. Provoquée par les bouleversements du nouveau paysage culturel, une seconde lecture du site va justifier le développement extraordinaire de la colonie. L'analyse faite aujourd 'hui devrait donc infirmer celle faite il y a cent cinquante ans qui illustrait une description géomantique de la colonie britannique que l'on peut croire négative (figure 2 : Carte géomantique de Hong-Kong). Le même phénomène de lecture et relecture du paysage par la géomancie est observé au-delà de Kowloon, dans les Nouveaux Territoires, dont les villages connaissent eux aussi des changements considérables. Industrialisation, urbanisation, émigration et effacement partiel de l'identité communautaire se combinent pour éliminer la protection des sites géomantiques dans la campagne, devenue banlieue, des Nouveaux Territoires. La réflexion géomantique investit alors l'environnement urbain du Hong-Kong post-moderne ou alors se détourne vers les sites de la Chine intérieure restés à l'écart du développement économique2. Le fait que la géomancie puisse prospérer en l'absence d'un cadre géographique préétabli montre bien que sa force de persuasion réside dans son pouvoir de justification a posteriori de différenciation sociale et ne repose pas sur la seule analyse de la topographie du lieu. Les Chinois qui croient à la géomancie mettent en rapport la prospérité de HongKong et celle de leur clan avec leurs lectures géomantiques du paysage de la colonie. Le site géomantique de Hong-Kong devrait montrer de
1 De Groo~ The religious system of China, vol. 3-1, p. 1053. 2 Le puissant clan Man (Wen) de Hong-Kong et Shenzhen a découvert il y a quelques années seulement l'emplacement de la tombe de son ancêtre Man Tin-Cheung (Wen Tianxiang) (1236-1283), dans le canton de Ji'an,' province du Jiangxi. Le clan a depuis organisé un culte à Man Tin-Cheung avec le soutien de l'administration locale qui cherche à attirer les capitaux du clan Man dans ce bastion maoïste. 7

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nos jours une disposition heureuse (et non plus désastreuse) des veines du Dragon qui parcourraient l'ensemble de l'île, puisque la prospérité de la colonie prouverait son emplacement dans un bon site. Les lectures de paysage du bon site Des considérations pratiques et non géomantiques ont guidé le choix du site de la ville de Victoria sur la rive nord de l'île de HongKong. Fin janvier 1841, les marins, marchands et missionnaires britanniques sont obligés de quitter Macao et ils viennent établir leurs casernes, entrepÔts, et villas dans l'île de Hong-Kong. La première réaction britannique au paysage de Hong-Kong est négative: l'île est décrite comme un rocher dénudé de végétationl. Les observations de l'époque contredisent pourtant l'opinion générale sur l'aspect de.HongKong au moment de son annexion par la marine britannique. L'édition de l'année 1845 du Ch.inese Repository note que les vallées et les collines de Hong-Kong ont un sol profond sur lequel poussent des herbes riches et hautes. Des forêts et des arbres fruitiers apparaissent ici et là. En 1861, le botaniste George Bentham écrit que, sur les versants nord et ouest de l'île, les vallées les plus humides se caractérisent par une flore d'une variété extraordinaire. On peut se demander s'il n'y pas eu confusion entre les lectures de paysage de Hong-Kong et Lantau. L'île de Lantau se trouve à l'ouest de Hong-Kong et est plus peuplée que cette dernière en 1841. Les collines de Lantau ont un aspect stérile qui ressemble au paysage de Kowloon et s'oppose donc à celui de HongKong avec ses vallées boisées. De la terre et des herbes courtes couvrent à peine les rochers de granit de Lantau. Les ravins abritent de riches sous-bois, mais les seuls bouquets d'arbres que l'on peut voir sont ceux qui ont été plantés autour des temples et des villages. La végétation de Lantau comme celle de Kowloon a probablement souffert, bien davantage que la végétation de Hong-Kong, des activités des paysans chinois et de leur coutume de brûler les herbes des collines2. Comme Singapour, Victoria est bâtie dans un site inoccupé, mais le développement de la ville s'opère dans de moins bonnes conditions que celles de l'autre colonie britannique en Extrême-Orient. Un plan directeur qui aurait dirigé la croissance de Victoria se révèle très tôt impossible à mettre en oeuvre pour de nombreuses raisons: conflits entre les autorités civiles et militaires, constante opposition des grands marchands et réticences des riches représentants de la population
l "A barren rock, with hardly a house upon it", d'après Lord Palmerston. 2 Krone note que, de nuit, ces incendies sont d'un effet pittoresque. Krone, "a notice on the San On canton", JHKBRAS, 7, p. 106.

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chinoise1. La conception sous-jacente de l'administration coloniale est de diviser les parties de la ville en quartiers où les communautés européennes, indiennes et chinoises demeurent séparées. Jugé plus salubre, le quartier le plus élevé est réservé aux Européens. Les quartiers chinois sont en contrebas et se déploient sur les deux cotés du quartier européen. Un réseau de rues est improvisé pour desservir tous ces quartiers. Parce qu'il n'existe aucun plan méthodique lors des débuts de la colonie, la première des rues principales de la nouvelle ville, Queen's Road, est construite un peu au hasard le long d'un sentier qui suit la cÔte. En s'établissant à West Point, les autorités militaires procèdent à l'annexion de terrains au centre de la ville et empêchent toute extension des quais qui aurait réuni Central District et Wanchai, plus à l'est. Les dirigeants du gouvernement et des établissements de commerce de Hong-Kong sont des personnes de goût conventionnel dépourvues d'un grand intérêt pour des projets architecturaux qui auraient embelli la ville. A leurs yeux Victoria doit se limiter à sa fonction portuaire: Hong-Kong est le port et le port est Hong-Kong2. En insistant sur leurs droits d'accès à la rive, les marchands les plus prospères, et donc les plus influents, empêchent la réalisation de tout plan qui aurait amélioré l'aspect de la ville et la qualité de ses infrastructures. Placée en retrait de la côte, Happy Valley devait être le centre d'affaires principal de la ville, mais la communauté marchande s'établit progressivement plus à l'ouest, à Central District. La malaria fait des victimes dans toutes les maisons de Happy Valley et un cimetière remplace la communauté européenne qui résidait à Happy Valley. Les marchands chinois rejettent d'autre part ce site parce que sa géomancie est jugée négative. La communauté chinoise est donc terrorisée par la nouvelle de la construction d'une route vers Happy Valley. En coupant l'un des membres du Dragon cette route va causer, pense-t-elle, de graves désordres géomantiques dans le site de l'fie. La communauté chinoise attribue ainsi à une réaction de défense géomantique l'épidémie de malaria qui entraîne de nombreux décès parmi les ouvriers qui construisent la route3. Les collines autour de Central District qui sont exposées au nord, au sud-est et au sud-ouest deviennent des quartiers résidentiels européens parce qu'ils sont moins sujets à la malaria. Dès l'origine de Victoria, la population chinoise de Hong-Kong vient à supposer que les employés britanniques du service du cadastre sont en secret des adeptes de la géomancie. Elle se persuade que les étrangers connaissent tout de la géomancie quand elle observe qu'ils commencent à construire des villas à Pokfulam, le meilleur site de l'île dans le classement géomantique4. La communauté .chinoise remarque en outre l'emplacement des villas européennes dans les parties les plus boisées de
1 Wamer, One hundred years ago, p. 1. 2 Davis, Hong Kong in its geographical setting, p. 116. 3 Eitel, Fengshui, pp. 1-2. 4 Eitel, Id., p.3.

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Géographie et Cultures, nOll, 1994 l'île ainsi que l'absence de villa dans les collines exposées au nord -est, qui est la direction la plus dangereuse de celles qu'indique le compas géomantique. L'urbanisme colonial, qui ne se base que sur des considérations pratiques, racistes et prophylactiques, va donc engendrer sans le savoir une lecture géomantique de son emprise sur le paysage de Hong-'Kong. En s'établissant à Hong-Kong les Britanniques restent tournés vers la mer de Chine et le delta qui conduit à Guangzhou; ils ne s'intéressent guère à l'immédiat hinterland du canton de Xin'an xian1. Les populations du canton, fonnées surtout de fenniers et de pêcheurs, proviennent des provinces de Chine centrale et ont immigré à Xin'an xian par vagues successives pendant les. dynasties Song et Ming. Chacun des quatre groupes ethniques (Punti [Bendi], Hakka [Kejia], Hoklo [Fulao], et Tanka [Danjia]) se tient à l'écart des autres groupes avec lesquels il entretient des relations belliqueuses. Des villages fortifiés protègent les populations des raids des pirates que l'administration gouvernementale est incapable de combattre. La vie des habitants de Xin'an xian est à la fois limitée par la pauvreté et l'ignorance, et structurée par un système de conduite morale qui repose sur le culte des ancêtres du clan. La disposition partout semblable des villages reflète l'unité culturelle des populations du canton: les maisons sont le plus souvent bâties en rangées et entourées d'une enceinte fortifiée [we i] ; l'école, et le temple des ancêtres du clan [citang] sont situés panni les habitations du village; on voit un rideau géomantique d'arbres derrière les habitations (ou au nord) tandis que devant celles-ci (ou au sud) les champs de riz s'étendent (figure 3 : L'archétype géomantique)2. C'est au travers des concepts géomantiques que les villageois lisent le paysage pour évaluer les précautions à prendre pour améliorer la qualité du site. Détourner un cours d'eau, déplacer des rochers, creuser un puits ou planter un rideau d'arbres sont panni les précautions qui peuvent être appliquées. Le rideau géomantique d'arbres est supposé renforcer la protection du village dont l'emplacement détermine le degré de prospérité de la communauté. Appelés "bois géomantiques", ces ceintures protectrices offrent un contraste avec la végétation souvent squelettique qui pousse sur les collines autour du village. De nos jours, la forêt qui recouvrait à l'origine les Nouveaux Territoires n'a été conservée que dans les lambeaux qui ont été incorporés aux rideaux géomantiques d'arbres.
1 Xin'an est à la fois le nom du chef-lieu et celui du canton. Pour distinguer la ville du territoire qu'elle administre, j'utilise Xin' an Xian pour désigner le canton de Xin' an, et Xin' an cheng pour désigner la ville de Xin' an. Cheng signifie ville murée; le xian est la plus petite des unités administratives chinoises. L'euphémisme du nom de Xin'an, "Paix nouvelle", illustre la colonisation tardive et difficile que les paysans chinois ont menée dans cette partie du Guandong. 2 Warner, One hundred years ago, p. 1. 10

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A la différence de Kowloon et de Lantau, Hong-Kong est, avant 1841, une partie.sans importance du canton de Xin'an xian, et l'tIe n'est nonnalement pas relevée dans les cartes de la province ou dans celles des gazettes du cantonl. Les descriptions écrites chinoises de Hong-Kong n'existent pas avant 1841; elles ne deviennent cartographiquement exactes qu'en 18972.Les cartes administratives du canton publiées dans l'édition de 1819 de la gazette du canton de Xin'an xian mettent l'accent sur la centralité de la position géomantique du siège du canton, en relation avec les positions respectives des montagnes dont dépend le canton en termes géomantiques (figure 4 : Carte de 1819 du canton de Xin'an xian). La carte géomantique de Hong-Kong (figure 2) se base sur la partie centrale de la carte préparée par le gouverneur du Guangdong vers 18683. Cette carte, destinée à indiquer les postes de la douane sur la cÔte, se distingue des cartes planimétriques conçues par l'administration chinoise parce qu'elle souligne l'analogie des liens spatiaux qui mettent en rapport collines et formes géomantiques. La carte montre le profil des collines qui se dressent dans des directions différentes et peut permettre une comparaison avec des archétypes topographiques de la géomancie. Cette carte autorise donc une interprétation géomantique du paysage de l'tIe de Hong-Kong et du canton de Xin'an xian, et complète l'intetprétation des cartes, nettement moins détaillées, parues cinquante années auparavant dans la gazette du canton de Xin'an xian4. Xin'an xian compte parmi les cantons les plus pauvres et les plus périphériques de la province du Guangdong. En 1850, Xin'an cheng, le chef-lieu du canton, n'a que huit mille habitants dont les maisons s'alignent le long de vingt-cinq rues. Situé dans la panie nord-ouest du canton, le bourg occupe une position stratégique sur une butte de moins de trente mètres qui est défendue par un grand forts. Une hiérarchie géomantique de fonnes topographiques relie le chef-lieu aux collines les plus importantes qui se trouvent au nord-est du canton de Xin'an xian. La colline principale s'appelle Ng-tung-shan [Wutong shan], à soixante
1 Sous le nom Hongxianglu, qui rappelle que l'île exportait autrefois de l'encens, Hong Kong est représenté comme l'un des nombreux rochers (shan) qui jonchent la mer autour de la péninsule de Kowloon. Les cartes chinoises montrent que l'importance de ce rocher était si minime que Hong Kong était laissé sans la protection d'une batterie de canons qui l'aurait défendu contre les pirates. 2 Carte de Xin'an xian dans Guangdong tongzhi. HaI Empson, Mapping Hong Kong, p.117. 3 Empson, id., p. 32 et p. 116. 4 La figure 2, "carte géomantique de Hong Kong", reprend les côtes et la topographie de la carte "map showing the import levy stations on the China coast", mais ajoute à celle-ci les toponymes actuels, indique les emplacements de Victoria et de la maison du Gouverneur, et entoure d'un trait noir les collines qui sont importantes du point de vue géomanti que. S Ng, New peace county, p. 32.

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1 : Ville de Xiri'an; 2 : Montagne de Wutong shan; 3 : Ville de Kowloon; 4: ne de Hong-Kong.

Figure 4 : Carte de Xin'an et de Hong-Kong (détail).

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Ii à l'est du chef-lieu, et fonne la frontière nord du cantonl. Wutong shan constituerait le Dragon dont dépend le bien-être géomantique du canton. La gazette de Xin' an xian rapporte qu'un bassin sans fond et entouré de nombreux arbres wutong et de plantes rares, le Bassin Céleste, se juche au sommet de Wutong shan, et que la Grotte de l'Eau Rouge se niche au pied de la colline2.La colline Yeong-toi-shan [Yangtai shan] se situe à trente Li au nord de Xin'an cheng. La colline de Yangtai est seconde en importance dans le canton et la géomancie de Xin'an cheng dépend d'elle car la topographie particulière de cette colline exercerait une influence bénéfique sur le chef-lieu. D'après la gazette du canton, Yangtai est une colline majestueuse et verdoyante avec, au sommet, le Bassin du Dragon et, au pied, le Monastère du Jardin Paisible. Située à environ trois Li au nord-est du chef-lieu, la colline Wengang shan vient en troisième place dans l'ordre d'importance géomantique, après les collines Wutai et Yangtai3. Le temple de l'école Wenmiao est construit sur Wengang, à l'extérieur de la porte est de la ville, parce que cette dernière colline exercerait une influence bénéfique sur les résultats aux concours impériaux. Murer une des portes de la ville et déplacer l'école municipale sont deux des précautions adoptées par la politique géomantique des autorités de Xin'an xian. L'école se trouvait d'abord à l'intérieur de l'enceinte du chef-lieu, mais, en 1642, le magistrat du canton, Zhou Xiyao, impute les mauvais résultats des concours d'entrée à la fonction publique à l'emplacement, qu'il juge néfaste, de l'école. Une souscription publique permet la construction d'une nouvelle école à l'extérieur de la porte est de la ville4. Les quatre murs de la muraille de Xin' an cheng ont chacun une porte mais des briques ferment la porte nord, qui est murée pour des raisons géomantiques. La gazette du canton rapporte que le magistrat Wu Daxun, nommé en 1573, a prétendu que la porte nord était située sur la colonne vertébrale du Dragon du canton, qu'une porte ne devait pas s'ouvrir sur la veine du Dragon qui conduit à la colonne vertébrale, et qu'ouvrir la porte nord pouvait couper cette veine du Dragons. La population de la ville raconte d'autre part que vers 1650, à la chute de la dynastie Ming, un groupe de rebelles est entré dans Xin'an cheng par la porte nord et a exécuté le magistrat du canton (était-ce Zhou Xiyao 1). Pour éviter la répétition de cette tragédie la porte nord est restée fermée depuis. La seconde anecdote confinnerait le jugement de Wu Daxun sur le danger que les portes ouvertes font courir
1 Un Ii fait légèrement plus que 560 mètres. Les distances indiquées sont assez imprécises, mais ce qui compte est le rapport que la gazette du canton de Xin' âJÎ xia..ll établit entre distance du chef-lieu (60 Ii, 30 Ii, 3 Ii) et le rayon d'action géomantique de la colline (canton, chef-lieu, école respectivement). Le texte et les cartes placent les trois collines au nord-est (Wutong), au nord (Yangtai) et à l'est (Wengang) du bourg. 2 Ng, New peace county, p. 141. 3 Carte de Xin'an xian en 1819, in Ng, id. 4 Ng, id. p. 251. S Ng, id. p. 241.

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