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Géographie et cultures n°16

144 pages
- Du musée du Trocadéro au Musée des Arts et Traditions populaires, J.R. Trochet
- L'écomusée de la Grande Lande, M. Casteignau, F. Dupuy
- Les territoires de l'Ecomusée d'Alsace, M. Grodwohl
- Le palais du facteur Cheval, G. Pannetier
- Le "Pays d'Arles" au temps de Vichy, J.M. Dreano
- Un cimetière, une communauté, un espace : l'exemple liégeois, S. Schmitz
- Les Aroumains, plus grecs que les Grecs ?, N. Trifon
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Géographie et Cultures, n016, 1995

Géographie et cultures n016, hiver 1995
SOMMAIRE Musées, écomusées et territoires

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Sciences humaines et musées: du Musée d'ethnographie du Trocadéro au Musée national des Arts et Traditions populaires. Jean René Trochet L'Ecomusée de la Grande Lande Marc Casteignau et Francis Dupuy Les territoires de l'Ecomusée d'Alsace Marc Grodwohl Le palais du Facteur Cheval, ou le passe-temps d'un fonctionnaire des postes de la Drôme, sous la Ulème République Gilles Pannetier Pays, arrondissement, commune: une réflexion arlésienne au temps de la révolution nationale de Vichy Jean-Marie Dréano Un cimetière, une communauté, un espace: l'exemple liégeois Serge Schmitz Les Aroumains, plus grecs que les Grecs? Nicolas Trifon

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Humeurs 123 Sur le système monde, la diversité culturelle et autres ritournelles géographiques, V. Gelézeau et C. Hancock 129 Les divergences de forme en matière de paysage, réponse à la note critique de A. Berque, H. Regnauld, P. Lafon et M. Faunières

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Lectures
Géographie de la passion de boire frais Du geste à la cité Ville et environnement Science et politique des forêts espagnoles (1848-1936) L'esprit lyonnais

Géographie et Cultures, n016, 1995
La revue Géographie et cultures est publiée 4 fois par an par l'association

GÉOGRAPHIE CULTURES les éditions L'HIJlMATTAN, avec le concours du CNRS et de ET et l'ORSTOM. Directeur: Paul Claval Comité scientifique: Mauricio de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), Augustin Berque (EHESS), Luc Bureau (Québec), Anne Buttimer (Dublin), Michel Chevalier (Paris), Giacomo Corna-Pellegrini (Milan), Denis Cosgrove (Royal Holloway), Pierre Flatrès (Paris), Jans-Christians Hansen (Bergen), Jean-Luc Piveteau (Fribourg), Xavier de Planhol (Paris), Joe Powell (Melbourne), François Sigaut (Paris), Talœuchi Keiichi (Tokyo), Juan Vilà-Valenti (Barcelone), Eric Waddell (Québec), Eugen Wirth (Erlangen). Correspondants: Marc Brosseau (Ottawa), Flora Sheng-hua Cheng (Taipei), Ingo Eberle (Mayence), Anne Gilbert (Ottawa), Josefina GOmez Mendoza (Madrid), Keizo Isobe (Tokyo), Bertrand Lévy (Genève), Virginie Mahmadou (Amsterdam), Ghilla Roditi (Milan), Anngret Simms (Dublin). Comité éditorial: Joël Bonnemaison (Paris-IVIORSTOM), Luc Cambrézy (ORSTOM), Guy Chemla (Paris-IV), Paul Claval (Paris-IV), Jean-Christophe Gay (Espace et Culture), Isabelle Geneau de Lamarlière (Univ. d'Artois), Cynthia Ghorra-Gobin (Espace et Culture), Dominique Guillaud (ORSTOM), Claire Hancock (ENS), Christian Jacob (CNRS), Anne-Lise Lévy-Pietri (Espace et Culture), Louis Marrou (La Rochelle), Jérôme Monnet (Toulouse), Françoise Péron (Brest), Patrick Pigeon (Univ. de Savoie), JeanRobert Pitte (Paris-IV), Roland Pourtier (Paris-I), Georges Prévélakis (Paris-IV), Yann Richard (Paris-IV), Jean Rieucau (Montpellier), André-Louis Sanguin (Angers), Olivier Sevin (Paris-IV), Jean-François Staszak (Amiens), Christian Taillard (CNRS), Jean-René Trochet (Paris-IV). Rédaction: G. Chemla, M. Gautron. Coordination: G. Chemla, M. Gautron. Laboratoire Espace et Culture (CNRS/Université Paris-IV), Institut de Géographie, 191 rue Saint-Jacques, 75005 Paris. Tel. (1)-44-32-14-32. Fax. (1)-44-32-14-38. Labo. Espace et Culture Couverture: création Yves-Marie PélOn Abonnements: Géographie et cultures, Polytechnique, 75005 Paris, FRANCE.Chèques France 280 FF Abonnement 1995 Prix au numéro 90 FF Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École à l'ordre de L'Harmattan. Etranger 300 FF 100 FF

Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et Cultures publiera en français. Les articles doivent parvenir à la rédaction dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 35" (Macintosh ou MSDOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse) et des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, y compris les légendes et commentaires. @ L'Harmattan 1995 ISSN : 1165-0354 ISBN: 2-7384-3951-9

Géographie et Cultures, n016, 1995

SCIENCES HUMAINES ET MUSÉES: DU MUSÉE D'ETHNOGRAPHIE TRADITIONS DU TROCADÉRO AU MUSÉE NATIONAL DES ARTS ET POPULAIRES
J. R. TROCHET
Université Paris IV
Résumé: l'histoire du Musée d'Ethnographie du Trocadéro et du Musée national des Arts et Traditions populaires, l'un de ses deux successeurs, est aussi en partie celle des disciplines qui, à un moment ou à un autre, se sont intéressées aux musées d'ethnographie. les décisions de la création des deux musées, à plus de cinquante ans d'intervalle, s'appuyaient à chaque fois sur un intérêt et une démarche pluridisciplinaires, où l'ethnologie (ou ce qui en tenait lieu), avait sa place aux côtés de l'histoire et de la géographie. Le fléchissement de cette conjoncture après-guerre, une certaine dérive vers des préoccupations trop exclusivement muséographiques, la pénétration du structuralisme dans le domaine de "ethnographie française à partir des années 1960, et à sa suite l'invasion d'une démarche sociologique décalée par rapport à ses collections, allaient progressivement conduire le second musée sur la pente du déclin. Aujourd'hui, une nouvelle conjoncture voit se rapprocher les intérêts des historiens, des géographes et de certains ethnologues. Elle pourrait offrir une nouvelle chance à ce musée, s'il sait en profiter et si on lui donne les moyens. Mots-clés: Musées, muséographie, ethnologie, géographie, histoire, sociologie.

Abstract :The story of the Trocadéro Ethnographic Museum and of the National Museum of Arts and Popular Traditions, one of its two successors, is partly the story of disciplines, which have been, at times, interested in ethnographic museums. With a fifty years interval, the decisions to create the both museums, were based each time on an interdisciplinary interest and approach where ethnology (or its equivalent) had its place alongside history and geography.

After the war, the weakening of this conjoncture, a certain drift towards preoccupations essentially based on museography and the invasion of a
sociological approach, unconnected with its col/ections, has progressively lead the second museum to decline. Now, a new conjoncture brings the interests of historians, geographers and some ethnologists together. It could give a new chance to the Museum, if it knows how, or is given the means to take advantage of it. Key-words: Museums, museography, ethnology, geography, history, sociology.

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En France, le lien entre la plupart des musées des Beaux-Ans ou des musées de civilisation et telle ou telle branche des sciences humaines n'est généralement pas évoqué: la question semble sans intérêt et il parait même inutile de la poser. Sur ce sujet, les intellectuels partagent dans l'ensemble le même point de vue que les non-intellectuels: les uns et les autres vont surtout voir des peintures ou des objets égyptiens pour se délecter ou pour apprendre, beaucoup moins pour se poser des questions sur le rattachement disciplinaire de ce qu'ils voient. Cette assurance tranquille se fonde en grande partie sur la longue histoire des découpages culturels effectués à partir des derniers siècles de l'époque moderne, et qui survivent encore dans l'enseignement et a fortiori dans le sens commun. En revanche, les musées d'Arts et Traditions populaires ne bénéficient pas de cette double assise historique et sociale qui assure une certaine quiétude thématique et épistémologique à leurs aiDés.On parle à leur sujet, mais en fait depuis assez peu de temps, de musées d'ethnologie, et depuis moins de temps encore, de musées de société. Récemment, certains intellectuels se sont interrogés sur ce que ces musées devraient montrer au public, au nom ou pas de la discipline d'origine de ces derniers. Ce faisant, ils revendiquent une phénoménologie différente de celle du spectateur moyen et, implicitement ou non, supérieure à celle-ci. Le percement d'une discipline derrière le nom d'un musée semble aller de pair avec le caractère encore juvénile de l'une et de l'autre, et peut-être aussi de leur union. Le rapprochement de la notion d'Arts et Traditions populaires avec l'ethnologie va-t-il de soi? Ne traduirait-il pas un arrangement quelque peu forcé à la suite d'une histoire mouvementée et pas forcément achevée? De quelle ethnologie s'agit-il? D'autres sciences humaines n'ont-elles pas rencontré à un moment les musées d'Arts et Traditions populaires? Et enfin, l'attitude de certains intellectuels contemporains à l'égard de ces derniers n'appartiendrait-elle pas aussi à l'histoire des relations entre sciences humaines et musées? Nous nous efforcerons de répondre à ces questions, en cours de route, à panir de l'histoire du Musée national des Arts et Traditions populaires. Le Musée d'Ethnographie du Trocadéro. Les origines du Musée national des Arts et Traditions populaires sont complexes et un ouvrage récent, consacré à son prédécesseur le Musée d'ethnographie du Trocadéro rappelle certaines d'entre elles (Dias, 1991). On sait qu'au sein du Musée du Trocadéro, fondé en 1879, fut ouverte en 1884 une Salle de France qui prenait place elle-même au sein d'une section d'ethnographie européenne. Cette initiative s'inscrivait dans le droit fil d'un courant évolutionniste diffus dont l'une des préoccupations, en cette fin du XIXèmesiècle, était de mesurer l'évolution des sociétés humaines en comparant le passé plus ou moins lointain des civilisations et leur présent, présent indigène ou présent exotique. Il faut

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donc mesurer l'imponance que prenait l'ouvenure du musée dans l'esprit de ses créateurs, et plus généralement dans celui de tout un mouvement intellectuel. Le musée devenait le lieu où s'inscrirait l'évolution des sociétés humaines, immonalisées par ce qui semblait résumer et traduire le mieux l'activité de l'homme: ses productions matérielles. C'est en ce sens qu'on doit comprendre la définition de l'ethnographie donnée par Ernest-Théodore Hamy, fondateur du Musée du Trocadéro, qui la qualifie de science des "manifestations matérielles de l'activité humaine", et la place qu'il lui attribue dans la classification des sciences humaines:
"L'ethnographie, prise en elle-même, est l'une des branches les plus importantes de la science de l'homme."

(Hamy,1890,p.306)

Et puisque l'ethnographie était par définition la science des musées, ceux-ci étaient hissés de facto au rang de vecteur de l'une des principales sciences humaines. Mais l'inspiration évolutionniste n'était pas la seule présente chez les fondateurs du Musée du Trocadéro. Dès les débuts du musée, l'on peut discerner un autre courant qui plonge sa source dans l'intérêt pour les racines du peuple français, et dont l'origine est à chercher dans l'affirmation de l'histoire nationale. Celle-ci avait connu un tour nouveau au début du XVlIIème siècle sous la plume de Boulainvilliers, qui faisait démarrer l'histoire de France à "la conquête de la Gaule par les Francs avec le panage des terres des Gaulois et l'asservissement de ces derniers par les nouveaux maîtres" (Pomian, 1992, p. 67-68). La querelle FrancsGaulois était loin d'être éteinte à l'époque de la Révolution française lorsque, stimulés notamment par la création des sociétés savantes dépanementales, s'affirmèrent le développement des études locales et le mouvement des "statistiques". Les publications locales et les statistiques ne négligèrent pas dans leurs pages l'archéologie et les "mœurs et coutumes" (Perrot, 1977, p. 22-23). Au tout début du XIXèmesiècle, les sociétés savantes assurèrent la diffusion dans les dépanements des questionnaires de l''' Académie Celtique", dont les sociétaires étaient convaincus que les contes et légendes populaires reflétaient plus ou moins les traces d'une civilisation perdue, pré-chrétienne et pré-nationale. Ce fut l'amorce des collectes orales qui s'affirmèrent à l'époque où le Second Empire, sur les pas de l'Empereur lui-même, lança le premier grand chantier de fouilles nationales et inaugura à Saint-Germain-enLaye le musée qui lui correspondait. A l'époque de la création du Musée du Trocadéro, ce courant s'anicule notamment autour de la Société des Traditions populaires dont l'un des principaux animateurs est Paul Sébillot, qui panicipe activement aux travaux du musée. A cÔté de la collecte et de la classification des contes, travaux qui le feront reconnaitre comme l'un des principaux folkloristes de son époque, Sébillot s'intéresse aussi au domaine des productions matérielles. En 1887, il publie dans l'Annuaire des musées

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cantonaux des instructions pour la collecte d'objets ethnographiques, les premières du genre, qui seront complétées dès 1897 avec la collaboration d'Armand Landrin, conservateur au Musée du Trocadéro, pour le premier congrès d'ethnographie traditionnelle (Dias, 1991, p. 89-90). Le titre assez maladroit d'une de ses dernières grandes publications, Le FolkLore. Littérature orale et Ethnographie traditionnelle (Sébillot, 1913) résume d'ailleurs l'ambition de Sébillot d'aller au-delà de la littérature orale pour embrasser l'ensemble de l'ethnographie. Mais il s'agissait là uniquement du domaine français, même si la classification adoptée pour l'Ethnographie traditionnelle n'était pas étrangère à celle qui était en vigueur au Musée du Trocadéro pour l'ethnographie internationale. La forte connotation historique et archéologique de l'œuvre de Sébillot, qui l'inscrivait principalement dans le courant né au temps de l"'Académie Celtique", ne relevait pas exactement de la démarche dominante au Musée du Trocadéro lors de sa fondation. On a peu insisté jusqu'ici sur les différentes inspirations présentes au Musée du Trocadéro, peut-être en fait parce qu'elles sont assez difficilement distinguables chez tel ou tel de ses initiateurs. Hamy luimême considérait que l'une des tâches du Museum ethnographique des missions scientifiques, prédécesseur du Musée du Trocadéro, était de contribuer à répandre "l'amour de la France et de la science" (Dias, 1991, p. 166). Ce souci patriotique est à rapprocher de celui du fondateur du mouvement pour la création des musées cantonaux, Edmond Groult, qui écrit en 1886-1887 dans l'Annuaire des Musées cantonaux: que (le musée cantonal) doit ressembler "à un livre toujours ouvert où chacun vient puiser les renseignements dont il a besoin (oo.);on y rappelle le souvenir de nos provinces momentanément asservies; on y fait, en un mot défiler toutes les gloires du passé, toutes les connaissances utiles du présent et toutes les espérances de l'avenir" (cité par Dias, p. 192). La question des Gaulois et des Francs avait cédé la place à l'une des grandes préoccupations des "statistiques" du début du siècle, la connaissance de la diversité française dans l'espace et dans le temps, préoccupation aiguillonnée par la défaite de 1871 et dans laquelle les musées, chez certains, pouvaient avoir un rôle à jouer. TIest difficile de ne pas évoquer ici l'évolution de Vidal de la Blache, passant de l'histoire vers la géographie après la défaite pour mieux comprendre le continuum territorial dans lequel s'inscrivaient les provinces perdues, retrouvant ainsi l'histoire par le détour de l'espace. C'est sur ce point qu'apparaissait avec le plus de netteté, dans les orientations de cenains collaborateurs du Musée du Trocadéro, la distorsion avec l'inspiration principalement évolutionniste et comparatiste de Hamy. Encouragé par le succès public de la Salle de France, A. Landrin proposa en effet, probablement en 1889, la création d'un Musée des provinces de France dans une optique bien différente de celle du Musée d'ethnographie:

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"Il n'existe actuellement à Paris aucun musée, aucun établissement scientifique où il soit possible de fonner une idée générale de l'aspect de la géographie, des productions, des populations, etc.. du sol français." (cité par Dias, p. 193)

Si Landrin semble donner au mot géographie le sens commun de description des lieux, sa conception du futur musée contient toutefois des éléments que l'on retrouve dans les débats scientifiques de l'époque sur la définition de la science géographique (Berdoulay, 1995). Le musée comprendrait en effet, "groupés par régions, autour de scènes ethnographiques, les reliefs géographiques de chaque province, les plans ou les reliefs des villes ou ports les plus importants; des maquettes, vues ou panoramas des sites, habitations et monuments; des collections des produits naturels exploités ou exploitables (...)" (Dias, ibid.). Remplissant au plan national et parisien le rôle assigné par GrouIt aux musées cantonaux dans les départements, le nouveau musée "donnerait aux enfants des lycées, aux élèves des écoles, une idée plus précise, plus complète, plus exacte, de ce qu'est la France, que ne pourrait le faire aucun traité vide de géographie péniblement appris par coeur, et aussitôt oublié" (ibid.). Le musée des provinces de France n'aurait-il pas été un vivant "Tableau géographique de la France" ? Parmi les nombreuses activités scientifiques qui furent les siennes, Hamy n'avait pas non plus négligé la géographie, même si ses centres d'intérêt en ce domaine ne rejoignaient pas ceux de Landrin. Collaborateur régulier du Bulletin de Géographie historique et descriptive, il réunit dans des Etudes historiques et géographiques les articles qu'il avait publiés dans cette revue. Et c'est en ces termes qu'il les dédia à son maître Auguste Himly, professeur de Géographie à la Sorbonne:
"C'est en écoutant autrefois à la Sorbonne vos brillantes leçons sur la découverte de l'Afrique que j'ai senti se développer en moi le goût particulier pour l'histoire des sciences géographiques qui m'a conduit plus tard à écrire les mémoires réunis dans ce volume (...). Les études ainsi groupées sous votre patronage sont, d'ailleurs, inspirées d'une méthode que vous préconisez depuis de longues années. Elles tendent toutes, en effet, à appliquer aux questions géographiques les méthodes rigoureuses exigées des historiens modernes. "
(Ibid., p. 221-222)

L'Entre-deux-guerres

La progressive décadence du Musée du Trocadéro, dès avant la démission de Hamy, en 1906, mit un terme à cette première grande période de l'histoire du musée. Mais sa réorganisation, à partir de 1928 sous la direction de Rivet et de Rivière, allait inaugurer une autre période de bouillonnement scientifique. Sous une forme nouvelle, les trois 7

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disciplines qui avaient inspiré ses fondateurs moins de cinquante ans auparavant s'y retrouvèrent. Le développement en histoire des études économiques et sociales, et particulièrement celles relatives au monde paysan, conduisirent les plus avisés des historiens de l'époque à s'intéresser aux musées. Ils y voyaient les archives de la diversité des terroirs et de l'histoire des techniques de production, dont le modernisme agricole commençait à menacer les témoins matériels. Marc Bloch et Lucien Febvre créèrent une rubrique "musées" dans les Annales d'histoire économique et sociale, fondées en 1929, où étaient régulièrement consignées les ouvertures de musées nouveaux, principalement ethnographiques, et les expositions. Par ailleurs, le progrès des sciences humaines incita certains chercheurs à poser, avec plus ou moins de bonheur, des limites entre des disciplines voisines. Plus qu'un long exposé, il suffira de citer un extrait de l'intelVention du géographe italien Algranati au Xèmecongrès italien de géographie, en 1927, qui voyait en ces termes les attributions respectives de la géographie et de l'ethnographie:
"Les géographes ne doivent étudier que certaines parties du folklore. Ils doivent laisser de côté les superstitions, mais admettre dans le cercle de leur horizon les habillements et costumes, les fêtes patronales, les usages et traditions strictement localisés dans quelques pays limités ou connus seulement de certains petits groupes, les formes typiques des habitations à caractère folklorique; mais parmi les occupations, il faut éliminer de la géographie: l'agriculture, la chasse, la pêche et la navigation, pour se cantonner dans l'étude des petites industries rurales (artisanat) et des arts mineurs populaires."

(cité par Van Gennep, 1943,p. 17)

L'auteur avait-il en tête les deux tomes de la Géographie humaine de la France de Jean Brunhes et de Pierre Deffontaines, parus en 1920 et en 1926, et qui traitaient de presque tous les aspects inclus ou non par leur collègue italien dans la géographie (Brunhes et Deffontaines, 1920 et 1926) ? Il est vrai que les deux auteurs, dans cet ouvrage, ne respectaient pas toujours à la lettre la différence que Brunhes avait posée auparavant entre les "faits essentiels de la géographie" et les "faits ethnographiques". Mais celle-ci était finalement assez peu claire. Brunhes pensait qu"'en s'écartant des faits essentiels de la géographie humaine, les faits ethnographiques s'éloignent de plus en plus de la géographie proprement dite tout en restant assujettis à de légitimes préoccupations de localisation et de distribution géographiques" (Brunhes, 1956, p.265). Le "de plus en plus" ne ressemblait évidemment en rien à une ferme coupure épistémologique. C'est sans doute cette perméabilité entre les thèmes de la géographie et du folklore, ou de l'ethnographie, qui explique les rencontres des géographes avec les responsables du nouveau musée et leur participation à ses activités. Car si les géographes n'avaient pas posé en termes solides les limites de leur discipline avec l'ethnographie, cette

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dernière manquait tout simplement de thèmes directeurs et de chercheurs dans le domaine des techniques et de la vie matérielle (de Laubrie et Trochet, 1994 p. 8-23). Cette lacune était évidemment gênante pour la collecte d'objets de musée puisque bon nombre d'entre eux relevaient principalement de ces sujets. De ce point de vue, les choses n'avaient finalement guère évolué depuis l'époque du Musée du Trocadéro: le folklore continuait à se fortifier dans le domaine des coutumes et de la tradition orale - Van Gennep publiait le premier volume de son Manuel en 1937 - mais il restait hésitant dans celui de la civilisation matérielle. C'étaient les historiens et les géographes qui lui fournissaient à l'époque les principales pistes dans cette voie. Tenu la même année que la création du Musée national des Arts et Traditions populaires, et dans la lancée de l'exposition internationale de 1937, le Congrès international de Folklore permet de faire le point sur les appuis scientifiques dont dispose à l'époque Georges-Henri Rivière. Bloch et Demangeon sont membres du comité d'organisation du congrès, et au sein de la section de folklore descriptif de celui-ci, le premier est responsable de la sous-section de la civilisation matérielle. C'est dans ce cadre que vont se placer les communications de Deffontaines et de Demangeon, respectivement sur les véhicules ruraux et les maisons rurales, et celle de Febvre sur les fonds de cuisine (Travaux du premier congrès international de Folklore, 1938). Les thèmes développés par les deux géographes n'avaient alors rien de neuf, tant dans leur propre production scientifique que dans l'intérêt manifesté par la géographie pour ces sujets. Demangeon s'était intéressé aux maisons rurales dès 1920 (Demangeon, 1920) et sa classification était déjà largement connue et commentée en 1937; pour sa part, Deffontaines avait publié un article sur les véhicules ruraux dès 1932 (Deffontaines, 1932). Le premier était aussi l'auteur du catalogue de "la maison rurale en France" à l'exposition internationale (Demangeon, 1937), et sa classification se retrouve dans les maquettes de maisons construites pour l'exposition, qui font toujours partie des collections du Musée national des Arts et Traditions populaires. En 1939, il donnait à la revue publiée par Rivière, Folklore paysan, un autre court article sur les maisons rurales françaises et les musées de plein-air (Demangeon, 1939). Mais la participation des historiens et des géographes n'allait pas se limiter à la publication d'articles ou de brochures écrits dans le sillage de la création du nouveau musée. Pour la même raison, l'absence d'une problématique proprement ethnographique dans le domaine de la culture matérielle, leurs travaux allaient inspirer également les grandes enquêtes lancées à la même époque par Rivière ou ses collaborateurs. Le rôle des historiens dans celles-ci a été plus volontiers souligné que celui des géographes (Barthélémy et Weber, 1989), alors que certains questionnaires n'auraient sans doute pas été proposés sans le concours, direct ou indirect, de ces derniers. Demangeon est vice-président de la fameuse Commission des Recherches collectives, dirigée par Lucien Febvre dès 1934, aux côtés de Lantier et de Rivet. Celle-ci, créée en vue

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"de contribuer au progès général des recherches historiques et à la documentation particulière de l'Encyclopédie Française" (Febvre, 1938, p. 123), lance dans les années suivantes quatre questionnaires d'intérêt "folklorique" : les bouquets de moisson, les fonds de cuisine, la forge de village et les modes de transport ruraux. Le premier thème était assez classique, même s'il s'inscrivait dans la problématique des rites de passage initiée par Van Gennep. Il appartenait à la gamme des traditions paysannes qui avaient intéressé les ethnographes depuis le XIXèmesiècle. Quelques années auparavant, une revue régionale avait d'ailleurs précédé le questionnaire de la Commission des Recherches collectives sur le sujet1. Le second était plus neuf - par fonds de cuisine on entendait les graisses alimentaires - et provenait sans doute en partie de l'intérêt de Febvre pour les nouvelles pistes en histoire des civilisations. Quant aux deux derniers, pourtant assez proches l'un de l'autre, ils furent traités dans un esprit assez différent: la forge d'un point de vue principalement économique et social; les modes de transport, dans lesquels les véhicules attelés occupaient une place importante, d'un point de vue principalement descriptif. Des analyses partielles des deux enquêtes furent publiées peu de temps après la fin de celles-ci, mais pas par des ethnographes ou des folkloristes. Febvre lui-même écrivit un article sur la forge de village dans les Annales d'Histoire économique et sociale (Febvre, 1935), et deux ans plus tard, on l'a noté, une courte communication sur les fonds de cuisine au congrès de 1937. C'est le questionnaire sur les moyens de transport, le moins connu, qui eut pourtant la postérité la plus importante. Un chapitre sur les véhicules figure en effet dans deux autres enquêtes lancées en 1937 et en 1942, cette fois à l'initiative complète du Musée national des Arts et Traditions populaires: la première sur l'ancienne agriculture, la seconde pour l'Atlas Folklorique de France initié par Rivière en 1942, et qui ne verra jamais le jour (de Laubrie et Trochet, 1994, p. 8-23). Un indice assez sûr de l'influence de Deffontaines dans la rédaction de ce questionnaire est le principal critère retenu dans ces deux enquêtes pour la définition des véhicules, un critère morphologique et cartographique: le nombre de roues. En revanche, on s'intéresse peu ou pas à des aspects plus ethnographiques, comme l'outillage et les matériaux utilisés, les techniques de fabrication, le temps de travail, le vocabulaire des parties constitutives2.Cette lacune souligne à nouveau les incertitudes d'une démarche proprement ethnographique chez les initiateurs des enquêtes. L'enquête sur l'architecture rurale française, conduite de 1942 à 1946 et qui constitue probablement le fonds documentaire le plus
1 n s'agit du Bulletin du Comité du Folklore champenois (nO2, juillet 1930). 2 La question 33 de l'AFF est ainsi laconiquement libellée: charrettes à deux ou à quatre roues. Pour les transports agricoles, utilisait-on traditionnellement des charrettes à deux roues ou à quatre roues? ou simultanément les unes et les autres? (Archives du Musée national des Arts et Traditions populaires).

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Géographie et Cultures, n016, 1995 important réuni à cette époque par le Musée, reflète incontestablement aussi l'influence des géographes. La seconde préface à l'enquête d'architecture folklorique rurale, rédigée par Rivière en 1943, est sans équivoque sur ce sujet: "Reconnaissons aussi les précieux conseils (...) des professeurs de géographie des Universités de Lille, Paris, Nancy, Caen, Rennes, Poitiers, Bordeaux, Dijon, Lyon, Clermont, Montpellier et Toulouse, dont certains, comme MM. Dion, Marres et Cholley (qui a bien voulu nous aider à mettre ce texte au point) nous ont honoré de leur collaboration." (Rivière, 1943, p. 1-2) Par ailleurs, même s'il faut faire la part d'un certain langage de circonstance propre à l'auteur, la préface se termine par un vibrant hommage à Demangeon, décédé en 1940 :
"A ceux-ci (les architectes enquêteurs), nous nous devions de faire hommage du nouvel instrument que nous plaçons entre leurs mains, non sans joindre aux noms de cette jeune équipe, qu'Albert Demangeon eût tant aimée, celui du grand disparu, notre maître à tous."

Dans le corps de ces volumineuses instructions, remises aux jeunes architectes avant leur départ dans les campagnes, la classification de Demangeon constitue en effet l'ossature de la rubrique morphologie (ibid. p. 6). Un paragraphe genre de vie apparaît aussi dans celle intitulée analyse critique (Ibid., plI).
De l'après-guerre à nos jours: l'enjeu disciplinaire

Cette période de bouillonnement s'atténue aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. L'échec en 1949 de la Revue de géographie humaine et d'ethnologie, qui réunissait autour de Deffontaines et de Leroi-Gourhan plusieurs des collaborateurs du Musée national des Arts et Traditions populaires - Mariel Jean-Brunhes Delamarre, AndréGeorges Haudricourt, Charles Parain - symbolise les difficultés du rapprochement interdisciplinaire souhaité par ces chercheurs. On peut s'interroger sur les causes de cet échec. Dans la présentation du premier numéro, les deux directeurs précisent:
"Une préoccupation nous est (...) commune: essayer toujours de préciser la répartition, dans l'espace, des faits observés et étudiés (.,,). Dans le double domaine de la Géographie Humaine et de l'Ethnologie, la Revue abordera l'étude de l'Homme et de son Milieu, sous ses divers aspects: technologie, économie, sociologie, droit, religions, démographie, habitat, urbanisme, anthropologie, préhistoire, linguistique, arts."

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Cette démarche comparatiste et universaliste reflétait à la fois l'esprit d'ouverture dans lequel Brunhes avait placé la géographie humaine, avec le risque de dilution aux marges qu'elle comportait, et la thématique du musée d'ethnographie telle que l'avait fixée Hamy dès 1879, et qui restait dominante au Musée de l'Homme. Deffontaines et Leroi-Gourhan étaient bien les continuateurs d'un courant dans lequel se mêlaient les héritages évolutionniste et diffusionniste. Mais ces préoccupations extensives et pluridisciplinaires allaient se trouver mises à l'écart par l'arrivée en ethnologie d'un courant de pensée proche de la sociologie. Ce fait est à rapprocher d'un évènement apparemment sans rapport: la coupure officielle entre les deux descendants du Musée du Trocadéro en 1937, le Musée de l'Homme et le Musée national des Arts et Traditions populaires. Pour bien établir ce rapport, il nous faut retourner quelques décennies avant cette période. Le contexte lié à l'apparition de l'école française de sociologie et la fixation des principaux axes épistémologiques de celle-ci, à la fin du XIXème siècle, sont bien connus et il n'est guère besoin d'y revenirl, Rappelons seulement que certaines des conceptions et des idées développées par Durkheim et ses disciples s'opposaient de facto à celles des folkloristes. En premier lieu, la conception utilitaire et "progressiste" de la sociologie durkheimienne voyait avec peu de sympathie l'étude des "survivances" qui passionnaient ces derniers. Parmi elles, les "superstitions", "censées accabler le peuple et entraver l'avancement vers une meilleure société" (Berdoulay, 1995, p. 117) étaient précisément l'un des sujets de prédilection des folkloristes. Le "progressisme" des durkheimiens se retrouvait aussi dans leur conception de l'espace: ils envisageaient avec suspiscion les cadres territoriaux issus de l'ancien régime, les plus fréquemment adoptés au contraire par les folkloristes pour leurs enquêtes, parce qu'ils pouvaient contribuer selon eux à réactiver le passé monarchique. L'attitude des durkheimiens à l'égard de l'espace et leur faible sensibilité à la variation territoriale auront des échos jusqu'à nos jours dans la sociologie contemporaine. L'on a écrit aussi qu'ils reprochèrent aux folkloristes "leur opposition à l'unification républicaine, leur catholicisme militant, le rôle excessif qu'ils attribuaient à l'esthétique et à l'emblématique" (Chiva, 1987, p. 20). Mais les choses paraissent avoir été plus compliquées. On se souvient en effet que l'un des courants présents au Musée du Trocadéro était d'inspiration nationaliste modérée. Par ailleurs, le plus illustre des folkloristes, qui fut aussi l'une des principales victimes du courant de l'Année sociologique, Arnold Van Gennep, n'entrait guère dans ce schéma: il était de tendance anarchisante. Dénier un arrière-plan idéologique à la démarche des durkheimiens serait d'autant plus inexact qu'ils se considéraient euxmêmes comme des républicains de gauche. Le folklore et les musées
1 L'ouvrage de Vincent Berdoulay (1955) envisage notamment sociologie et la géographie en France à la rm du XIXème siècle. les relations entre la

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d'ethnographie française commencèrent ainsi à se ranger le long d'un axe particulier/passé/négatif, opposé à un axe universeVprésent/positifqui était évidemment celui de la sociologie durkheimienne. L'institutionnalisation rapide de celle-ci allait par ailleurs fortement contribuer à exclure le folklore du cercle des disciplines officiellement reconnues et enseignées. Comme l'écrit Van Gennep lui-même, en effet, les durkheimiens se lancèrent à l'assaut de l'Université française et "en vingt années à peu près s'en rendirent maîtres" (cité par Belmont, 1974, p. 6). Un enseignement d'ethnologie proprement dite n'existant pas en France à cette époque, il devint nécessaire de passer par la sociologie, et donc par les durkheimiens, pour se former à cette discipline. La vague d'intérêt pour le monde rural dans les années trente, nous l'avons vu, était plus née de l'histoire et de la géographie que d'un courant folkloriste ou ethnographique dispersé, peu influent et hésitant quant à ses problématiques et à ses méthodes. Ce sont au contraire ces disciplines qui avaient contribué à le porter et à lui conférer une certaine crédibilité dans les milieux universitaires. En revanche, et ce n'est pas un hasard, la sociologie avait été absente de ce mouvement. En créant le Musée national des Arts et Traditions populaires, Rivière avait accompli le vieux rêve du "musée de synthèse" rêvé par Landrin quarante ans plus tÔt, et dans un contexte finalement assez proche: le "musée de synthèse" était un musée français, tandis que le Musée de l'Homme était un musée d'ethnographie mondiale, moins la France. Le nom adopté par Rivière et entériné par les pouvoirs publics après des hésitations significatives - Rivière avait pensé un temps à un "Musée des pays de France" - plaçait de facto son œuvre dans la mouvance du courant folkloriste. C'était déjà un élément de conflit potentiel avec le courant de l'Année sociologique, au cas où le Musée national des Arts et Traditions populaires serait amené un jour à le croiser. Mais les deux notions contenues dans l'intitulé du musée étaient aussi la source potentielle de deux problèmes intrinsèques. L'introduction du mot Arts lançait la balle dans un camp qui n'avait pas été sollicité auparavant par le Musée du Trocadéro et qui n'était pas vraiment celui des folkloristes. De ce cÔté, l'innovation était à peu près totale. L'art populaire trouvait une certaine faveur auprès de l'élite littéraire et artistique de l'époque, notamment surréaliste, chez laquelle Rivière avait de nombreux amis. Pour celle-ci, qui suivait finalement un courant élitaire déjà présent dès la seconde moitié du XIXème siècle, l'art populaire rejoignait l'art exotique dans le désir de voguer et de divaguer au-delà des horizons "bourgeois" et occidentaux. De fait, la place de l'art populaire restait complètement à conquérir dans le monde des musées comme dans l'enseignement classique de l'histoire de l'Art, que vilipendaient certains Surréalistes. L'audace de Rivière, peutêtre injustement sous-estimée sur ce plan aujourd'hui, véhiculait donc un premier - et double - risque: la mode d'avant-garde passée, l'art

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populaire ne serait pas forcément plus inscrit dans les créneaux de l'enseignement universitaire que dans ceux d'une certaine culture "bourgeoise", également raillée par les Surréalistes. Mais par ailleurs, contrairement aux arts exotiques, cet art populaire était un art paysan, national et en voie d'extincûon. Ces trois caractéristiques allaient un jour le rendre suspect auprès du même courant élitaire qui l'avait un temps encensé. Dans le domaine des traditions populaires, les problèmes se posaient à peu près dans les mêmes termes puisque celles-ci étaient surtout des tradiûons rurales. A vrai dire, en s'intéressant principalement à ces dernières, les folkloristes ne faisaient que suivre le courant né au début du XIXème siècle et qui était à l'origine de leur discipline: la découverte des racines et du passé du peuple français. n y avait donc une certaine logique à vouloir limiter le champ des études folkloriques aux milieux paysans. Mais des dissensions étaient apparues: Van Gennep déniait une existence propre au "folklore urbain" (Van Gennep, 1943, p. 55-56), tout en étudiant le folklore paysan contemporain, tandis que Saintyves avait défendu l'idée contraire, sans pour autant faire de ce folklore urbain son sujet d'étude (Saintyves, 1936, p. 33-35). Au fil du temps, lorsque le Manuel de Van Gennep sera considéré comme le recueil du défunt folklore paysan, ce curieux chassé-croisé perdra quelque peu de son actualité. Mais à l'époque, l'envergure et les travaux de Van Gennep ayant laissé dans l'ombre ses opposants, le débat s'était réglé a silentio en sa faveur. Au sein des études de folklore, la rupture avait donc été consommée entre le rural et l'urbain, et dans une certaine mesure aussi entre le passé et le présent puisque le folklore paysan, Varagnac le soulignera avec force (Varagnac, 1948), était en voie de disparition. Et c'est dans le camp de l'ancien et du rural que s'était rangé de facto Rivière, même si l'opportunité muséographique, en 1937 et après, l'avait emporté dans ce choix scientifique sur d'autres considérations. Le chassé-croisé Van Gennep-Saintyves n'aura vraiment d'effets que lorsqu'un courant de l'ethnologie proche de la sociologie aura investi le terrain français. Il viendra alors conforter aux yeux de ce dernier la réputation de passéisme et de non-scientificité des folkloristes et des musées d'arts et traditions populaires. La nomination de Marcel Griaule à la Sorbonne, en 1943, consacra la reconnaissance de l'ethnologie comme discipline universitaire à part entière. A l'époque, la tradition française de l'ethnologie possédait depuis longtemps deux principaux ancrages scientifiques: une tendance issue de l'évolutionnisme et du diffusionnisme, et une tendance issue de la sociologie durkheimienne. La première, on l'a vu, était présente au Musée du Trocadéro puis au Musée de l'Homme, la seconde bien implantée à l'Université. L'arrivée conquérante du structuralisme fit pencher la balance de la discipline en faveur de cette dernière, tout en poussant l'ethnologie sur la scène des sciences humaines influentes. L'année même où La revue de Géographie humaine et d'Ethnologie s'arrêtait, le maître de l'ethnologie française contemporaine définissait sa

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