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Géographie et cultures n°19

144 pages
Au sommaire de ce numéro :
Le chant du Kava en Nouvelle-Calédonie (Annabel Chanteraud), Encadrement pastoral et comportement religieux : le diocèse de Luçon en Vendée (Dorothée Elineau), Les populations urbaines du delta de la Rivière des Perles - province du Guangdong, Chine (Thierry Sanjuan), La poétique spatiale des représentations de la banlieue de Paris (Jacques Van Waerbeke), Droits territoriaux et espaces socio-culturels au Brésil : le cas du Carajàs (Michelinel Ladouceur), Nature et culture : des origines du "déterminisme géographique" (Jean-François Staszak).
Humeurs : A propos du devoir de différence (Jean-Robert Pitte), De la mondialisation et des manières d’aborder le problème (Jérôme Monnet)
Lectures : Les raisons du paysage, Re-reading cultural geography, Géographie et empire, L’ethnopolitique, Repenser le réseau postal, Une histoire du climat, La métrologie historique, Mœurs et coutumes balnéaires, Charlemagne était-il français ?
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Géographie
SOMMAIRE

et cultures n019, automne 1996

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Le chant du Kava en Nouvelle-Calédonie Annabel Chanteraud Encadrement pastoral et comportements religieux: le diocèse de Luçon en Vendée Dorothée Elineau Les populations urbaines du delta de la Rivière des Perles (province du Guangdong, Chine) Thierry Sanjuan La poétique spatiale des représentations de la banlieue de Paris Jacques Van Waerbeke Droits territoriaux et espaces socio-culturels au Brésil: le cas du Carajas Micheline Ladouceur Nature et culture: des origines du "détenninisme géographique" Jean-François Staszak Humeurs

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A propos du devoir de différence, Jean-Robert Pitte De la mondialisation et des manières d'aborder le problème Jérôme Monnet Lectures
Les raisons du paysage Re-reading cultural geography Géographie et empire L'ethnopolitique Repenser le réseau postal Une histoire du clinlat La métrologie historique Mœurs et coutumes balnéaires Charlemagne était-il français?

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Géographie et Cultures, n° 19, 1996
La revue Géographie et Cultures est publiée 4 fois par an par l'association

GEOGRAPIllE ET CULTURESet les éditions L'HARMATTAN, avec le concours du CNRS. Elle est indexée dans la banque de données "PASCAL-FRANCIS"(Vandœuvre-Ies-Nancy, France).

Directeur

: Paul Claval

Comité scientifique: Mauricio de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), Augustin Berque (EI-/ESS), Luc Bureau (Québec), Anne BultÎfner (Dublin), Michel Chevalier (Paris), Giacomo CornaPellegrini (Milan), Denis Cosgrove (Royal Holloway), Pierre Flatrès (Paris), Jans-Christians Hansen (Bergen), Jean-Luc Piveteau (Fribourg), Xavier de Planhol (Paris), Joe Powell (Melbourne), François Sigqul (Paris), Takeuchi Keiichi (Tokyo), Juan Vilà-Valenti (Barcelone), Eric Waddell (Québec), Eugen Wirth (Erlangen). Correspondants: Marc Brosseau (Ottawa), Flora Sheng-hua Cheng (Taipei), Ingo Eberle (Mayence), Anne Gilbert (Ottawa), Keizo Isobe (Tokyo), Virginie Mahmadou (Amsterdam), Ghilla Rodili (Milan), Anngret Simms (Dublin).
Comité éditorial: Giuliana Andreotti, (Trente), Joël Bonnemaison (Paris-IV), Luc Cambrézy (ORSTOM), Guy Chemla (Paris-IV), Paul Claval (Paris-IV), Jean-Christophe Gay (La Réunion), Isabelle Geneau de Lamarlière (Univ. d'Artois), Cynthia Ghorra-Gobin (Espace et Culture), Josefina Gomez Mendoza (Madrid), Dominique Guillaud (ORSTOM), Claire Hancock (Paris IV), Christian Jacob (CNRS), Bertrand Lévy (Genève), Anne-Lise Uvy-Pietri (CNRS), Louis Marrou (La Rochelle), Jérôme Monnet (Toulouse), Françoise Péron (Brest), Patrick Pigeon (Univ. de Savoie), Jean-Robert Pille (Paris-IV), Roland Pourlier (Paris-I), Georges Prévélakis (Paris-IV), Yann Richard (Paris-IV), Jean Rieucau (Montpellier), André-Louis Sanguin (Angers), Olivier Sevin (Paris-IV), Jean-François Staszak (Amiens), Christian Taillard (CNRS), Jean-René Trochet (Paris-IV).

Secrétariat Coordination

de Rédaction: technique:

M. Gautron. G. Chemla.

Laboratoire Espace et Culture (CNRS/Université Paris-IV), Institut de Géographie, 191 rue Saint-Jacques, 75005 Paris. Tcl. (1)-44-32-14-32. Fax. (1)-44-32-14-38. Laboratoire Espace et Culture. Abonnements et achats au numéro: Editions L'flarmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris, FRANCE. Chèques à l'ordre de L'Harmattan. France Etranger 300 FF 340 FF Abonnements 1996 et 1997 90 FF 100 FF Prix au numéro Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue sont à envoyer au Laboratoire Espace et Culture et seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et Cultures publiera en français. Les articles doivent parvenir à la rédaction dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 3,5" (Macintosh ou MS-DOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse) et des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N &B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, y compris les légendes et commentaires. @ L'Harmattan 1996 ISSN : 1165-0354 ISBN: 2-7384-4734-1

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Géographie

et Cu.ltures, n° 19, 1996

LE CHANT DU KA VAl EN NOUVELLE-CALEDONIE Annabel CHANTERAUD
Université française du Pacifique

Résumé: Après avoir souffert de nombreuses condamnations notamment de la part des missionnaires presbytériens, le kava connait aujourd'hui un regain de popularité dans l'ensemble du bassin Pacifique. Le mode de consommation pratiqué au Vanuatu a fait son apparition depuis une dizaine d'années en Nouvelle-Calédonie où le kava n'était pas consommé traditionnellement. De plus en plus, des Nouméens, toutes ethnies confondues et de tous milieux sociaux, aiment se retrouver ensemble, le soir, dans les nakamals de la ville. Leur enthousiasme tient autant des effets du breuvage que de la rencontre ou de leur relation avec l'espace de consommation. A Nouméa, dans un contexte calédonien historique et social difficile, le kava a su redonner, semble-t-il, un sens à cette pratique océanienne, en ravivant le symbolisme de paix et de respect qui lui était jadis attribué.
Mots-clés:
Vanuatu.

Kava, Nouvelle-Calédonie,

sociabilité,

substance

psychotrope,

Abstract:

When they arrived in Oceania in the nineteenth century, the Presbyterian missionaries prohibited kava; but today the oceanic beverage is rehabilitated in the whole Pacific area. In New-Caledonia, the consumption of kava wasn't a traditional practice; nevertheless, for about ten years, it has been drunk, as for instance in Port Vila. At sunset, more and more residents of Noumea, from any social class, and any ethnic group, enjoy going to the nakamals of the city, feeling the effect of the beverage and meeting each other in a special place. Actually, in the difficult Caledonian social context, the kava seems to be an element of peace and respect as it was in the old days in New-Hebrides.

Key-words: Kava, New-Caledonia,

psychotropic

substance,

sociability,

Vanuatu.

1. A Tanna, les vieux Vanuatais se réunissent chaque soir dans la maison des hommes pour discuter et boire du kava. Environ une heure après qu'ils aient tous avalé le breuvage, le silence s'installe car après l'ingestion de doses concentrées, ils perçoivent un sifflement qui les isole des bruits alentours. C'est ce qu'ils appellent: le chant du kava. Il leur permet de se recueillir et de méditer, "d'écouter" l'enseignement du breuvage...

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Géographie et Cultures, n° 19, 1996

Depuis que les Européens naviguent dans le Pacifique insulaire, un mystérieux breuvage a retenu leur attention. Du golfe de Huon aux îles de la Société, de Ponape à Nuku'alofa, les populations océaniennes s'adonnent plus ou moins régulièrement à d'étranges rituels caractérisés par la consommation du kava. Cette boisson aux vertus magiques, est un élément régulateur des relations entre les individus. Cependant, parmi ces îles du Pacifique, deux traditionnellement, ne cultivaient pas de Piper methysticuml : les îles Salomon et la Nouvelle-Calédonie. C'est cette discontinuité géographique qui est à l'origine de notre réflexion. A travers une approche spatiale et culturelle de la consommation du kava dans la capitale de ce Territoire Français d'Outre-mer, nous poserons la question de l'adoption d'une pratique unique et singulière par une quantité grandissante de Nouméens : le cérémonial du kava est celui du Vanuatu, dont les ressortissants représentent environ 1,5% de la population calédonienne, et non pas celle des Wallisiens et des Futuniens, qui sont plus de 8,5%. Nous nous demanderons aussi, pourquoi cette nouvelle habitude est apparue dans ce contexte historique difficile en montrant comment le symbolisme traditionnel du breuvage est réactualisé dans la société calédonienne contemporaine.
A la découverte d'une boisson et d'une coutume Le Piper methysticum serait né de la domestication du Piper Wichmannii appelé aussi kava sauvage. Découverte en Mélanésie, cette espèce de poivrier aurait ensuite été transportée, comme d'autres plantes, par les hommes à travers toute l'Océanie. C'est en Nouvelle-Calédonie qu'il m'a été donné de boire du kava pour la première fois. Je n'étais pas vraiment à l'aise, ce soir de novembre 1993, en débarquant dans cet univers visiblement réservé aux seuls initiés... Il était environ 18h30, il faisait sombre, je montais tous phares allumés ce chemin caillouteux et labouré par les eaux du dernier cyclone. Déjà, une trentaine de véhicules, de la vieille Ford rouillée à la Safrane flambant neuve étaient stationnés sur le vaste plateau qui surplombe le quartier du Quatrième kilomètre. A ma descente de voiture, un malaise intense m'envahit... Tous ces regards qui se tournaient vers moi venaient du fait que les man-kava2 n'apprécient pas la lumière: je ne savais pas qu'il fallait se mettre en veilleuse en franchissant le dernier virage menant au nakamal3... Je m'approchais d'un pas timide dans cette obscurité tout juste atténuée par le chatoiement de
1. Le nom scientifique du kava est le Piper methysticum Forster. 2. Les man-kava (le pluriel n'existe pas en bichlamar) sont des buveurs de kava. Cette expression est utilisée en référence à des appellations courantes au Vanuatu pour désigner l'origine des personnes comme par exemple: les man-Tanna, les man-Vanuatu... 3. Le nakamal est traditionnellement la maison des hommes, dans les îles du centre et du nord du Vanuatu. Par extension, il est devenu le lieu où l'on boit le kava.

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Géographie et Cultures, n° 19, 1996 deux foyers. Dans ce silence troublant, l'expectoration bruyante d'une personne retentit à mes oreilles. A ma droite, un homme se leva, trébucha et manqua de tomber dans le feu crépitant. Il se dirigea vers l'intérieur de la cabane de bois, recouverte de tôles ondulées et de bâches; je décidais de le suivre. Trois ou quatre personnes attendaient leur tour au comptoir. Le serveur qui ne m'avait jamais vue, m'offrit le premier shelll en le plongeant dans une poubelle de trente litres, remplie au tiers de kava. Une habituée m'invita ensuite à sortir pour boire mon kava et me conseilla de ravaler d'un trait avant de cracher trois fois2, ce qui en fait, ne fut pas très difficile compte tenu de la couleur boueuse de la mixture, de son goût terreux (pour certains anisé) et des quelques fibres de coco de la coupe mal grattée restées sur mes lèvres. Nous avons ramené notre shell au bar et sommes allées nous asseoir près des autres consommateurs se délassant autour du feu. Je revois encore Nick, le fils d'un tenancier du nakamal, assis face à sa poubelle, pressant manuellement et avec vigueur son broyât de kava à travers les mailles d'un tissu lui servant de tamis. Le concentré recueilli sera plus ou moins dilué tandis que le reste - le macas - sera jeté. Aujourd'hui, face à l'engouement que connaît le kava en ville, la machine s'est fort logiquement substituée au broyage à l'ivoire d'antan3, même si le filtrage demeure manue1... Après une bonne vingtaine de minutes, mes lèvres ont commencé à me picoter, ma langue à devenir gênante à tel point que je la mordillais pour comprendre ce qui se passait. Aucune douleur, aucune sensibilité ne se manifestait. Ma glotte, à son tour semblait grossir et m'empêchait d'avaler convenablement ma salive. Autour de moi, on parlait à voix basse, on fumait, on fixait les flammes la tête entre deux mains, alors que la confusion s'emparait de moi. Cependant, l'inquiétude de ces premiers instants fut rapidement balayée par la suite des sensations. Mes compères m'interrogèrent sur les raisons de ma présence et mes mots s'enchaînaient harmonieusement; je pense même pouvoir dire qu'ils m'échappaient jusqu'à ce que la cadence de mes réponses ne parvienne plus à suivre le rythme de mes pensées. Désormais, je bredouillais, je bafouillais, et au même moment, une délicate sensation se propageait le long de mes jambes qui devenaient cotonneuses et s'allongeaient sans que je ne puisse ni ne veuille les retenir. Je perdais mes
1. Les demi-coupes de noix de coco dans lesquelles on boit le kava sont appelées shells (tenne anglais) ou sel en bichlamar. 2. Beaucoup de Vanuatais de Nouméa sont originaires de Tanna. Ce sont eux, très souvent, qui ont initié les Calédoniens et les Métropolitains à leur rite consommatoire. Le tamafa qui consiste à cracher trois fois après avoir bu le breuvage en fait partie. Il a pour but de laver le buveur de ses mauvaises actions et mauvaises pensées, pour favoriser une bonne "écoute" de son kava et la réalisation de ses vœux. 3. Comme jadis dans certaines îles, les indigènes mâchaient le kava avec leurs dents. Cette expression a été employée par R. Rossille dans son livre, Le kava à Wallis et Futuna, 1986, p. 58. Aujourd'hui, en Nouvelle-Calédonie, on utilise des racines de kava sec, elles sont trempées plusieurs heures dans l'eau, passées dans un broyeur, filtrées et enfin diluées à souhait.

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mes forces, mon corps s'affaiblissait, je m'adossais à la planche qui était derrière moi. Et puis soudain, comme par enchantement, je planais, je survolais mes problèmes... Je ne pouvais plus que me laisser bercer par cette insouciance, plus proche d'une prise de conscience de la relativité des choses que d'une véritable fuite. Un breuvage divin
C'est sans doute là, dans cette propriété du kava de donner du recul, et aussi parfois de sublimer les vues de l'esprit, qu'il faut chercher l'origine du comportement pondéré, posé et réfléchi de ces buveurs. Personne ne vous imposera son opinion ou ne haussera la voix au cours d'une conversation, pas plus qu'on ne vous dérangera dans vos méditations. Le véritable don du kava est sans doute de vous transmettre le respect des choses, de vous transporter dans votre for intérieur qui semble désormais en connivence avec votre environnement naturel et humain. Les fidèles croient aux pouvoirs de la plante; mais comme tout totem, elle est soumise à des interdits et à des obligations. On ne doit pas associer le kava à l'alcool, ni manger avant d'aller le boire; il faut l'avaler d'un trait, se retirer dans le calme pour l'apprécier et en parler humblement. Quand les étapes du rite sont respectées, le man-kava entre dans un état de relativisation, de disponibilité èt de réceptivité qui dépasse la simple et apparente convivialité. Petit à petit, son regard, qui parfois se dédoublel, s'évade et ses pensées se libèrent. En fait, le mana2 du kava vous transporte vers "une ivresse discrète, un total bien-être, une liberté de corps et d'esprit", selon la dose ingérée. Lors de ces veillées, essentiellement citadines, en NouvelleCalédonie, le Kanak retrouve l'ambiance des soirées en tribu; le Calédonien puise des éléments de son identité océanienne naissante; tandis que le Métropolitain, sur le chemin qui va de la tradition à la modernité, opère un retour en arrière, oublie l'espace de quelques instants son monde individualiste et laisse voguer sa sensibilité. Ce sont donc des valeurs communes, des valeurs refuges, que l'on croyait dépassées, en relation avec la terre, la cellule familiale et la discipline, qui sont ici partagées. Bien entendu quelques-uns viennent pour soigner des maux que la médecine traditionnelle dit guérir depuis longtemps avec le kava3,
1. La diplopie post-kava et l'assèchement de la peau sont des effets secondaires fréquents chez les gros consommateurs de kava. 2. Le mana est un terme polynésien qui désigne une force sumature]]e, pouvoir ou qualité magique d'un être, d'une chose. 3. On peut citer par exemple: les problèmes respiratoires (Titcomb, 1948 &Walter: corn. personne]]e), la nervosité (Titcomb, 1948), les excès de graisse (Titcomb, 1948), les rhumatismes (Handy, 1940 & Cowling, 1988), certaines inflammations ou infections d'ordre génito-urinaires (Mc Cuddin, 1934; Steinmetz, 1960 & Handy, 1940) ou encore les céphalées (Handy, 1934; Titcomb, 1948, Zepemick, 1972; & Walter)... La médecine

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Géographie et Cultures, n° 19, 1996 mais tous, quels qu'ils soient, choisissent leur nakamal pour deux raisons essentielles: l'atmosphère du lieu et le cÔté relationnel de la pratique; ils cherchent à passer en toute simplicité, agréablement la soirée. C'est presque une apologie de l'oisiveté, une oisiveté nécessaire pour se libérer des états d'âme, des tensions physiques ou des angoisses de la journée. fi n 'y a ni extravagance, ni théâtralisation dans ces lieux. Les discussions n'ont pas de réelle finalité, elles ne sont que prétexte à communiquer. Les paroles prononcées sont un élément du partage tout comme le boire et le manger1, "le contenu certes, n'est pas négligeable ... Mais c'est parce qu'il conforte le sentiment de participer à un groupe plus vaste, de sortir de soi, qu'il vaut pour le plus grand nombre" (Maffesoli au sujet des nouvelles tribus, 1988, p. 47). Le message n'est plus concret, mais émotionnel. Il règne en ces lieux, une ambiance sans néon ni trompette où prédominent "la quiétude, la sagesse et le respect" propre au "recueillement" dont nous parlent les consommateurs. Plus on avance dans la soirée, plus les paroles s'affaiblissent, s'envolent, plus on passe de la communication à la communion. Si au Vanuatu, le rituel traditionnel rend visible la cohésion de la communauté, à Nouméa, au regard de l'hétérogénéité de la population rassemblée2, on peut parler d'ethnie au sens où Joël Bonnemaison l'entend: d'une ethnie de man-kava, qui outre les motivations personnelles de chacun "existe d'abord par la conscience qu'elle a d'elle-même, par la culture qu'elle produit et qu'elle exprime à travers un territoire" singulier: le nakamal. Le génie du lieu Le relatif désintérêt des auteurs vis-à-vis de l'espace de consommation du breuvage, tranche ~ingulièrement avec le quasi-culte que les consommateurs Nouméens vouent à leur nakamal, parfois plus qu'au breuvage. Plus de 87% des personnes interrogées ne changent jamais de nakamal et il n'est pas rare de voir certains s'y rendre sans consommer, uniquement pour accompagner un ami ou rencontrer des copains. C'est ce lieu, un espace typiquement mélanésien qui nous a
moderne quant à elle, reconnaît aux kavalactones (éléments actifs de la racine de Piper melhyslicum) des propriétés anxiolytiques, antifongiques, analgésiques, anesthésiques {localement), anticonvulsivantes et myorelaxantes. 1. Il n'est pas rare de voir des barbecues organisés par les consommateurs en fin de semaine ou certains jours fériés. 2. Notre enquête réalisée de novembre 1993 à mai 1994 dans douze nakamals de la capitale calédonienne, ne nous a pas permis de dégager un profil type du consommateur à partir des catégories socio-professionnelles. Nous avons: 13,7% de personnes en formation; 13,7% de chômeurs et sans emplois; 19,2 % d'ouvriers et autant d'employés; 4% de commerçants et artisans; 13,7% de professions intermédiaires; Il % de cadres et professions libérales, 6,8% de patrons et chefs d'entreprise et enfin 1,40/0 de sans réponses (A. Chanteraud, 1994).

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Géographie et Cultures, n° 19, 1996 interpellée sur l'originalité de la pratique consommatoire se développant dans la capitale calédonienne. Traditionnellement, le nakamal est "le lieu social de réunion réservé aux hommes d'un groupe local" (J. Bonnemaison, 1986), mais il est aussi la place, parfois la case, où les coutumiers vanuatais, le soir, après avoir passé la journée aux champs, se rassemblent, pour discuter, préparer et boire le kava dans une ambiance calme et sereine. Même en ville, le nakamal n'a rien à voir avec un bar, souvent réputé pour être souvent frivole, bruyant, voire désordonné. Si le climat général: le vide spatial, l'obscurité et le code du silence singularisent définitivement cet espace de consommation et de rencontre, il existe au-delà de ces caractéristiques, des variantes, des "micro-climats" particuliers à chaque nakamal, qui peuvent nous aider à comprendre les causes de l'attachement de chacun à un lieu plutôt qu'à un autre. Le feu, élément protecteur et purificateur chez les Mélanésiens, est différemment apprécié par les Métropolitains, mais il reste le plus souvent un élément important du décor et de l'atmosphère. Depuis deux ans, on constate une transformation dans le confort des nakamals. Des chaises par endroits se substituent aux pierres ou aux planches brutes, qu'on préfèrera polir, vernir ou recouvrir de skaï. Ailleurs, on trouvera des tables en bois ou de camping, soit métalliques, soit en plastique. Il y a maintenant des toilettes et même des douches, le nakamal est devenu un lieu public... A MotorPool (un quartier résidentiel de Nouméa), il y a des appliques fixées au m ur et, par terre du carrelage remplace la traditionnelle terre battue. Il arrive aussi, dans des endroits plus isolés, comme sur la plage de Nouville, que le son d'une guitare berce les consommateurs qui regardent le soleil se coucher. C'est à travers ces particularismes et au-delà du climat pacifique recherché et généré par les consommateurs, que l'on peut avoir une lecture culturelle de ces espaces investis, que l'on peut lire la complicité géo-affective qui existe entre l'individu et son territoire. Ainsi, au-delà de l'ethnie constituée par l'ensemble des man-kava, il existe des clans révélés par la diversité et la singularité de ces espaces élus, permettant à chacun de construire et de vivre sa propre utopie au présent. A travers la multiplication de ces lieux et leur adoption, il nous semble que cette nouvelle "race" de citadins, veut créer un espace d'appartenance, de reconnaissance et de plaisir, plus que de possession ou de dépendance. Le nakamal moderne est neutre, il ne tolère aucune ségrégation qu'elle soit: ethnique, sociale, sexuelle ou de classe d'âge. Il est ouvert à tous en arrivant en ville. Il est un sanctuaire où le temps passe agréablement~ où l'on se détend, où l'on redécouvre l'autre grâce à la proxémie1.

1. Selon M.Maffesoli, la proxémie est non seulement spatiale (proximité, promiscuité) mais aussi sociale et symbolique, car elle prend en considération non seulement la composante relationnelle de la vie sociale, mais aussi les valeurs qui lient l'individu à un territoire, à une cité, à un environnement naturel qu'il partage avec d'autres.

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Le kava comme marqueur de l'identité océanienne
Tandis qu'au Vanuatu, le kava se boit le soir au quotidien; il est généralement préparé à l'occasion de cérémonies coutumières ou de fêtes religieuses à Wallis et à Futuna; et on l'apprécie à toute heure de la journée aux Fidji, archipel frontière entre les deux grandes aires géographiques du Pacifique Sud. Le phénomène, tel qu'il se développe depuis un peu plus de dix ans à Nouméa, est en relation directe avec l'histoire de la jeune République voisine du Vanuatu, qui semble avoir, depuis son indépendance en 1980, retrouvé une partie de ses racines ancestrales avec la réhabilitation du kava,breuvage coutumier banni pendant plus d'un siècle par les missionnaires presbytériens. Le kava serait apparu en Nouvelle-Calédonie avec l'arrivée de travailleurs vanuatais volontaires, attirés par l'explosion de l'activité minière à la fin des années 1960. Que ce soit pour des raisons politiques, sociales ou économiques, le retour au pays des néo-Hébridais était compromis, et nombre d'entre eux se sont définitivement établis sur "le Caillou"l. Vingt ans plus tard, l'éloignement plus ou moins forcé de la terre natale et le mal du pays, ont réveillé en eux la question de l'identité. L'illusion du retour leur sera alors donnée par la magie du kava. On situe fort logiquement les balbutiements de ce commerce vers le milieu des années quatre-vingts. Les premiers à avoir eu l'idée d'ouvrir un nakamal à Nouméa furent deux frères originaires d'Ambrym, sur l'initiative de leur père resté à Port Vila. Les premiers adeptes, connaisseurs, et imprégnés de "l'esprit du kava", ont insidieusement, par le bouche à oreille, magnifié les vertus du breuvage. L'indépendance des Nouvelles-Hébrides avec l'arrivée massive de ressortissants vanuatais à Nouméa et les Evénements qui ont ensanglanté le Territoire calédonien à partir de 1981, ont sans doute été, à travers la volonté de certains autochtones d'affirmer leur solidarité avec leurs frères océaniens, à l'origine de l'adoption du breuvage par les Kanaks expatriés en ville. Un, puis deux débits de kava sont nés à Nouméa en 1986 et 1988. Cependant, ce n'est qu'en 1991 que la ville a connu le "boum du kava". Les nakamals ont fleuri aux portes de la ville. En mai 1994, on comptait 21 nakamals dans le Grand Nouméa et 28 sur l'ensemble du Territoire. Si les Mélanésiens ont logiquement investi ces lieux, le prodige du breuvage est sans doute d'avoir su séduire et envoûter les Européens émigrés récemment ou depuis plusieurs générations. Aujourd'hui à Nouméa, 32% des buveurs sont des Français de métropole, environ 35% des Mélanésiens, 20% des Calédoniens et le reste de la population se répartit entre des métis, des Anglo-saxons, des Asiatiques, de rares Tahitiens et bien entendu des Vanuatais2. Nous n'avons pas rencontré de Wallisiens dans les nakamals pendant nos cinq mois de terrain, encore que la présence de quelques-uns nous ait été signalée a posteriori. En fait, la
1. Le Caillou est le nom que les Calédoniens donnent affectueusement à la Grande Terre. 2. Enquête précédemment citée en note.

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Géographie et Cultures, n° 19, 1996 communauté wallisienne et futunienne de Nouméa refuse de se joindre à une pratique étrangère à la leur. Selon eux, la consommation du kava au quotidien et par tout le monde, mettrait purement et simplement leur coutume en danger. Les Wallisiens immigrés en Nouvelle-Calédonie, continuent de boire le breuvage, mais essentiellement à l'occasion de la venue d'une personnalité, d'une fête du calendrier liturgique ou familial. L'importance de la symbolique d'antan

Aujourd'hui, en Nouvelle-Calédonie, certains voudraient opposer l'alcool et le kava. Il est vrai que l'on a : d'un côté le breuvage océanien dans lequel les Kanaks retrouvent leurs racines mélanésiennes et de l'autre l'alcool des "Blancs" qui, en plus des dégâts sur l'organisme, conduit à des scènes de violence et déstructure la société calédonienne. A partir de là, certains ont souhaité remplacer la boisson des étrangers par le kava. Cependant, dans les années 1980, on a pu constater l'inefficacité de cette politique de substitution chez les Aborigènes australiens1. Par conséquent, ce discours ne nous semble pas constructif, et risquerait même de mettre en avant les méfaits du kava liés à son mauvais usage, ce qui conduirait les décideurs à interdire ou à réglementer sévèrement sa consommation, comme ils le font déjà, et sans résultat, pour l'alcooI2. Interdire n'a jamais été efficace en matière de consommation et de modération. Pourtant, c'est très certainement cette association du kava à l'alcool, et/ou son assimilation à une drogue dans l'esprit du profane, qui lui vaut sa mauvaise réputation. Mais, le kava ne fermente pas et, s'il est vrai qu'il est une substance psychotrope, il n'a jamais été prouvé qu'il entraînait des hallucinations ou une quelconque dépendance organique. En fait, les représentations symboliques du kava sont d'une efficacité remarquable, si on considère l'état d'esprit dans lequel l'individu se trouve après avoir absorbé le breuvage. Sur ce Territoire Français qui, aujourd'hui encore, fait l'objet de perceptions contradictoires de la part des différents protagonistes de son développement, ce n'est pas un hasard si le modèle de consommation importé est celui du Vanuatu où le kava revêt depuis toujours une symbolique de paix. En effet, si la loi référendaire de 1988 dite des" Accords de Matignon-Oudinot" a ramené le calme, des attitudes protectionnistes, des exacerbations et des ruptures
1. En Australie, dans les années 1980, des missionnaires fidjiens ont suggéré au Territoire du Nord d'importer du kava pour le substituer à l'alcool afin d'enrayer les problèmes sociaux et médicaux liés à ce fléau. Certains auteurs ont observé des répercutions sur le foie et les reins des buveurs. Une contre-enquête ultérieure montrera que ces complications ne sont pas dues au kava lui-même, mais à l'association abusive des deux boissons et au mauvais état général préalable des Aborigènes (Mathews & al., 1988 ). 2. A l'époque de notre étude, la vente de l'alcool est interdite le week-end en NouvelleCalédonie. Cette prohibition partielle a cessé à la fin de l'année 1995.

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Géographie et Cultures, n° 19, 1996 resurgissent périodiquement. Alors, face à cette "discrimination active" due à la présence rapprochée de différentes communautés sur un même territoire - imposée par l'Histoire et l'insularité, les hommes ont dû trouver des solutions (J. Benoist, 1987). Le phénomène du kava urbain entre dans ce processus d'élaboration "d'un genre de vie adapté à ce milieu exigu et instable" (J.F. Doumenge, 1982). Essayez de trouver un espace dans la Nouméa de la dernière décennie où tous ces gens, du docker au chirurgien, du Kanak au Métropolitain, choisissent de se réunir régulièrement! Le nakamal semble remplir cet office. Une partie de la communauté calédonienne déchirée retrouve subitement, en un lieu circonscrit, grâce à la symbolique et aux propriétés du breuvage, la magie de l'îléité. Dans Le temps des tribus, Michel Maffesoli a écrit une phrase qui s'intègre fort bien à notre étude: "Et cette communautéde destin se fonde sur la responsabilitécommune,futelle symbolique, d'un territoire. On peut émettre l'hypothèse que la dépendance et la servilité peuvent être tout à fait secondaires, dès lors qu'elles sont relativisées, partagées dans le cadre d'une liaison affectuelle... Pour peu que l'on apprécie d'une manière sereine et désillusionnéenombre
de structurations sociales, on se rend compte qu'au-delà des prétentions à une

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autonomie abstraite, elles comportent toutes une forte charge d'hétéronomie avec laquelle il faut négocier.Cette négociationpeut aboutir à l'affrontement politique (dominante historique), elle peut parfois s'investir dans l'élaboration de refuges collectifs(dominantespatiale)"(1988,p. 201-202). Cette seconde attitude ne sera efficace que si elle peut s'appuyer sur unc zone de sécurité, une zone tampon comme par exemple: le nakamal, d'où pourra émerger, au-delà des différences, un fait culturel métis. Le kava apporte le souffle de l'apaisement et les autorités qui l'ont bien compris, tardent à mettre en place une réglementation concernant la vente et la consommation de cette boisson. Même si en apparence l'Etat calédonien a mieux su appréhender le kava que l'alcool et n'a pas cru bon de l'interdire, n'est-ce pas une manière pour lui de louvoyer habilement entre l'aspect chaudement identitaire du breuvage pour les Kanaks, et la nécessité de ne pas envenimer les relations entre la Nouvelle-Calédonie et le Vanuatu... entre la France et ses voisins du Pacifique Sud? Le Vanuatu après l'abandon de la Grande-Bretagne et le retrait de la France a beaucoup souffert économiquement. Désormais, le kava rapporte de l'argent aux vendeurs vanuatais établis en NouvelleCalédonie, et en République du Vanuatu; du petit producteur au consommateur, tout le monde veut croire à cette ressource. Dans ces conditions, on voit mal comment le gouvernement calédonien, représentant de "la France colonialiste", aux yeux des peuples de la région, pourrait s'opposer à la vente du kava sans être accusée une nouvelle fois, d'hégémonie culturelle.

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