Géographie et cultures n°21

Publié par

- Métropolisation et changement culturel en Lorraine, B.Moriset
- Géographie culturelle, géographie humaniste et littérature, B. Lévy
- La chanson québécoise contemporaine, A. Lechaume
- Le mythe du Nord, F. Lasserre
- Les fêtes de Husayn et de Zaynab au Caire, A. Modoeuf
- Le paradis et l'enfer au Serto, S.W. Hoefle
- Le territoire-monde du surf, J.P. Augustin et C. Malaurie
Publié le : samedi 1 mars 1997
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EAN13 : 9782296336667
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Géographie et cultures n° 21,
SOMMAIRE 3 Métropolisation et changement culturel l'exemple de la région Lorraine Bruno Moriset

printemps

1997

27

Géographie culturelle, géographie humaniste et littérature Position épistémologique et méthodologique Bertrand Lévy Chanter le pays contemporaine Aline Lechaume sur les chemins de la chanson québécoise

45

59 71

Le mythe du Nord Frédéric Lasserre Quand le temps révèle l'espace, les fêtes de Husayn et de Zaynab au Caire Anna Madœuf Le paradis et l'enfer. la dimension oubliée de la perception de l'espace l'exemple du Sertao Scott William Hoefle Le territoire-monde du surf Diffusion, médias et énonciation Jean-Pierre Augustin, Christian Malaurie Lectures
Une histoire de la géographie Une géographie de la première reconstruction L'atlas mondial des drogues Compte-rendu du colloque; "Centre, marges, réseaux" Un point sur des publications anglo-saxonnes en matière de paysage Sport, géographie et aménagement Extrême-orient. Nouvelle géopolitique de l'Asie orientale Atlas de la généralité de Paris au XVIIIèmesiècle

93

119 131

Géographie
La revue Géographie

et Cultures, na 21, 1997
est publiée 4 fois par an par l'association

et Cultures

GEOGRAPHIE ET CULTURESet les éditions L'HARMATTAN, avec le concours du CNRS. Elle est

indexée dans la banque de données "PASCAL-FRANCIS" (Vandœuvre-les-Nancy, France). Directeur: Fondateur: Jean-Robert Pitte Paul Claval

Comité scientifique: M. de Almeida Abreu (Rio de Janeiro), L. Bureau (Québec), A. Buttimer (Dublin), M. Chevalier (Paris), P. Flatrès (Paris), J.-c. Hansen (Bergen), X. de Planhol (Paris), J. Powell (Melbourne), F. Sigaut (Paris), K. Takeuchi (Tokyo), J. VilàValenti (Barcelone), E. Waddell (Québec), E. Wirth (Erlangen).

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2-7384-5218-3

.

ISBN:

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METROPOLISA TI ON ET CHANGEMENT CULTUREL L'exemple la région Lorraine
Bruno MORISET
Université Jean Moulin Lyon 3

"Il n'y a pas de mutation géographique sans mutation culturelle et sociale." P. Claval, in Bailly A.S., 1995, p. 83

Résumé: En Lorraine s'accomplit un phénomène de métropolisation, à partir des agglomérations de Nancy et Metz. Un matériau discursif très varié permet d'analyser les représentations spatiales qui sous-tendent ce phénomène. Cet article s'intéresse plus particulièrement au changement culturel qu'exige la mutation métropolitaine, dans une région où l'industrie lourde et l'histoire guerrière ont fortement imprégné les mentalités. La métropolisation dépasse la notion de simple développement urbain pour constituer un changement global d'échelle d'action et de réflexion. Ceci pose un problème d'identité territoriale. Or, le discours officiel ne constitue un projet territorial crédible qu'auprès d'un nouveau "patriciat" métropolitain capable de maîtriser les nouvelles échelles et les nouvelles temporalités.
Mots clés: Nancy, Metz, Lorraine, métropolisation, culture, territoire, identité.

Abstract: In Lorraine,

a metropolization process is initiated by the cities of Nancy and Metz. Spatial representations of this process are analysed by using a large corpus of discourses. This paper focus on the cultural changes required by the metropolitan mutation in a region where mentalities have been formed by heavy industry and military history. Metropolization is not restricted to urban development: new scales for action and thinking are required. This leaves an issue of territorial identity unsolved. However, the official discourse is a territorial project only for a new kind of "patrician" who is able to master new scales and new temporalities. Keywords:
Nancy, Metz, Lorraine, metropolization, culture, territory, identity.

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Géographie et Cultures, n° 21,1997 Le thème de la métropolisation suscite un abondant discours depuis le milieu des années quatre-vingt. En dehors de Paris, les grandes villes dites "métropoles régionales" concentrent la plupart des formes de dynamisme. Ce phénomène est à relier à l'évolution politique et économique du monde contemporain, où les hommes, les capitaux et la production peuvent jouer de plus en plus librement avec l'espace. La métropole Nancy-Metz et sa région constituent un bon "laboratoire" pour l'analyse de ce changement. Du fait de l'effondrement des activités industrielles traditionnelles, la mutation y est plus lisible qu'ailleurs. Enfin, la proximité des frontières accroît la vigueur du changement, en renforçant les effets de l'internationalisation. On peut écrire, comme H. Gumuchian à propos de la région Nord-Pas-de-Calais!, qu'il s'agit de la production d'un espace nouveau. L'analyse du discours sur la métropole lorraine et des représentations qu'il véhicule permet de saisir plus particulièrement la dimension culturelle de ce changement. On montrera que les concepts et les politiques requis par la mutation métropolitaine sont très éloignés des habitudes et des mentalités héritées de l'histoire militaire et industrielle. Ce contraste explique en partie la vigueur du discours local, dont on s'efforcera d'analyser les valeurs et des idéologies sous-jacentes. La métropolisation et les discours

"Des facteurs majeurs de mutation sont déjà à l'œuvre qui modifient la répartition dans l'espace des hommes et des activités: transports à grande vitesse, transmission en temps réel des sons, des images, des données, mais aussi Marché unique et ouverture de l'Europe à l'Est (...) l'histoire s'accélère et nous vivons une des rares périodes où les transformations, dans le temps et dans l'espace, se renforcent mutuellement." (DATAR, Débat national pour l'aménagement du territoire, 1993, p. 15) La métropolisation apparaît comme la transcription spatiale de ce faisceau d'évolutions techniques, économiques, politiques. Dès 1989, on pouvait lire dans un rapport du Plan urbain, intitulé Métropolisation et aires métropolitaines. Internationalisation et enieux urbains: "On observe une polarisation spatiale des emplois les plus qualitïés et des fonctions économiques les plus stratégiques [...]. Tout un faisceau de ces facteurs converge au moins en apparence vers une métropolisation du territoire. "2

1. 1991, p. 66. 2. DATAR, 1989, p. 19.

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Géographie et Cultures, n° 21, 1997 On assiste au renforcement ou à l'émergence d'un réseau de villes, moyennes et surtout grandesl, capables de capter à leur profit les flux engendrés par ces dynamiques, tout en produisant leur part d'innovation et de plus value. Mais, comme l'écrit F. Ascher, la métropole est plus qu'une ville, plus même qu'un territoire, elle est aussi "modes de vie et modes de production" (1995, p. 33). Dans notre thèse sur la métropole Nancy Metz, nous avons étudié l'édifice des représentations construites par les individus et la société pour appréhender et tenter de maîtriser - au moins intellectuellement ce phénomène de la métropolisation. C'est par l'intermédiaire des représentations spatiales, des mythes et des valeurs attachés à l'espace métropolitain que la métropolisation devient un phénomène culturel. Les discours des techniciens,' géographes ou spécialistes de l'aménagement du territoire, se sont fondus dans un corps de doctrine officielle, et, relayés par les médias, ont prospéré sur le terrain des métropoles régionales, notamment grâce à la décentralisation. Cette inflation de discours constitue à elle seule un fait culturel. On peut y rattacher l'engouement médiatique pour les "nouveaux managers" que sont les maires des grandes villes, la mode des classements et palmarès urbains, etc. "Je crois que la DATAR a été un extraordinaireréservoirde mots.Sansjuger de son efficacité,on peut dire que l'un des principauxproduitsde la DATAR est d'ordre linguistique [...]. Aujourd'hui, ce vocabulaire technocratiqueest assimilé par les élus de base: paradoxalement,ils estiment qu'en l'utilisant, ils seront mieux entendus en haut."
(G. Soman, 1983)2 Ce concept de "métropolisation des discours sur la ville" a été mis en évidence notamment par J. Ion et al. (CRESAL, Université de SaintEtienne)3. Ces auteurs évoquent également le hiatus à peu près complet qui s'étend entre la fin des années soixante-dix et le milieu des années quatre-vingt. Le concept de métropole d'équilibre disparaît complètement de la scène nationale et régionale. Pendant une dizaine d'années, effectivement, on ne parle plus du tout de la métropole NancyMetz. Il devient dès lors intéressant de tenter une comparaison lexicale entre les deux discours, pour montrer les différences conceptuelles importantes entre la métropole d'équilibre des années soixante et la métropolisation actuelle.

1. On se gardera bien de fixer des seuils! Mais le recensement de 1990 a montré effectivement une reprise de la croissance des grandes agglomérations. 2. "Le local dans tous ses états", Autrement, na 47, p. 217. 3. 1989, p. 29.

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Géographie et Cultures, n° 21, 1997
De la métropole d'équilibe significative du discours à la métropolisation actuelle: une évolution

Nous avons esssayé de rassembler l'essentiel de la littérature produite - publiée ou non - des années soixante à 1994, sur NancyMetz et sur le concept de métropole. De ces ouvrages, rapports, notes internes, articles de presse, plaquettes publicitaires, textes officiels... des extraits pertinents du point de vue sémantique ont été groupés en deux blocs de volumes égaux, l'un portant sur la période 1963-1973, l'autre sur la période 1983-1994. Les fréquences brutes des mots lemmatisl montrent des évolutions particulièrement significatives. Le discours actuel évacue presque complètement tout ce qui se rapporte à l'urbain et à ses habitants (tableau 1). Le nouveau discours métropolitain fait la part belle aux réseaux techniques et aux nouveaux "acteurs" (0-7)2. Les notions concrètes d'industrie, de "services" et "d'équipement" sont aujourd'hui presque complètement évacuées.
1963/ 1983/ 1963/ 1983/ 1973 1994 1973 1994 Urbain 27 Habitants 22 49 10 Agglomération 44 28 Population 18 9 Centres (urbains) 11 26 o Peuplement 2 Equipement Industrie 17 49 38 8 Services 46 8 Fonction 24 9
Tableau l : Le déclin des concepts urbains traditionnels.

L'analyse du vocabulaire émergent est révélatrice, non seulement de la réalité du phénomène métropolitain actuel, mais aussi des valeurs sous-jacentes qu'il véhicule. Le discours moderne marque bien la rupture avec le passé récent, qui est un passé de crise. Mais, surtout, ce sont les incertitudes quand au futur qui s'expriment. L'importance de l'enjeu l'exige; il faut construire (re-construire), et surtout définir un projet, terme aujourd'hui omniprésent (tableau 2). L'Europe apparaît comme un des projets majeurs, susceptible de servir de "grand dessein" et de remplir le vide idéologique qui s'est creusé depuis le milieu des années quatre-vingt. L'usage s'en est répandu à un tel point qu'on peut dire aujourd'hui, le concept d'Europe est un produit culturel. C'est l'un des paradigmes fondamentaux du discours métropolitain, de loin le vocable le plus émergent - de 7 à 65 références.

1. C'est-à-dire réduits à leur racine sémantique: métropole, etc. 2. 1963/73 : non cités; 1983/94 : 7 fois cités.

"métropol"

pour métropolitain,

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Géographie et Cultures, n° 21, 1997

Projet Plan Aujourd'hui Enjeu

1963/ 1983/ 1973 1994 35 Construire 6 4 14 Ambition 20 Crise 6 1 13 Mutation

1963/ 1983/ 1973 1994 5 13 1 5 0 5 0 4

Tableau 2 : La quête d'un projet, les incertitudes du futur.

L'ampleur du changement culturel de la métropolisation est indiquée par l'émergence des mots liés au concept d'intelligence et de complexité. La liste est longue: analyse (1-7), réflexion (2-9), stratégie, optimisation, solution, image, symbole, concept, notion, etc. Un réseau de mots presque synonymes montre bien le vaste champ de potentialités que représentent les métropoles actuelles, par les possibilités de connexion qu'elles offrent, qu'il s'agisse de contacts humains, de transports ou de télécommunications (tableau 3). La communication, au sens large, semble être une des clés de la

métropolisation moderne, avec l'émergence d'un vocabulaire "branché"
- au propre comme au figuré. Le vocabulaire actuel reflète donc bien l'analyse de C. Arbaret Schulzl, qui écrit que le propre des métropoles est de se comporter comme un "réservoir de variété", d'offrir des capacités contre-aléatoires dans un environnement mouvant et complexe. Nous verrons que c'est précisément là que se situe le défi culturel et même intellectuel de la métropolisation.
1963/ 1973 2 3 2 13 1 0 0 1983/ 1994 11 14 8 34 Il 8 3 1963/ 1973 1 1 4 0 1 2 1983/ 1994 6 8 13 5 5 7

Atout Potentialité Chance Axe Réseau Connexion Interrelation

Jouer la carte Valoriser Dynamique Synergie Complexité Structurant

Tableau 3 : La métropole, champ de potentialités et réseau.

I. 1992, p. 143.

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Géographie et Cultures, n° 21, 1997 La métropolisation en Lorraine: un fait culturel?

Le rôle joué par les images, les mythes, les représentations, dans la production de l'espace est aujourd'hui reconnu. Pour que la région ne soit pas seulement un champ de forces économiques, parcouru par des flux plus ou moins éphémères, dans lequel les individus ne seraient que des "l'électrons libres", il faut qu'elle reste un territoire - ou un ensemble de territoires - de sens. Pour cela, il faut qu'une transition culturelle s'effectue. Le mythe lorrain traditionnel L'histoire et l'industrie lourde, associées à un climat de mauvaise réputation, ont forgé en Lorraine un imaginaire d'une prégnance particulièrement forte. Aussi le mythe régional s'est-il constitué autour de la trilogie guerre froid, pour fabriquer dans la croyance collective une espèce de "Sibérie", exil temporaire pour les ingénieurs, les enseignants, les soldats. Les guerres franco-allemandes ont joué un rôle décisif dans la contruction du mythe, par un mélange complexe de souvenirs glorieux et sombres: défaite de 1870, annexion, "enfer" de Verdun, Libération, Croix de Lorraine, etc. Il subsiste un sentiment ambigu à l'égard du puissant voisin, qui fut l'envahisseur d'autrefois, avec pour conséquence les soupçons attachés à la germanité du nord-est de la région. L'extrait suivant est à lire au deuxième degré, mais reste très révélateur.
"Elle suspectait "nos provinces perdues" de s'être complues [...] dans les bras du vainqueur et d'en avoir gardé de la nostalgie. De sorte que l'AlsaceLorraine resterait à jamais contaminée par son annexion et que Metz était une manière de Tchernobyl qui irradiait et irradierait toujours les miasmes de sa germanité."

(Autrement, septembre 1990,p. 13-15) A propos de la gare de Metz (construite pendant l'annexion, aujourd'hui classée), l'auteur est plus clair encore sur les mythes et le paradoxe attraction-répulsion.
"Hors la gare, point de salut. Elle est le cliché un tant soit peu méprisant ou carrément horrifié que tout "non messin" vous assène au seul nom de la ville. Un héritage compliqué à goût de racine et de mythe, de répulsion et de fascination. " (Ibid., p. 51.)

Une menace à l'Est en remplaça bientôt une autre, et les casernes lorraines devinrent la destination naturelle pour des milliers de jeunes appelés. C'est alors que la région a acquis sa réputation de "Sibérie". Le

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Géographie et Cultures, n° 21, 1997 mot véhicule des images qui dépassent de loin les statistiques climatiques. Pourtant, paradoxalement, la Lorraine était considérée à la fin des années cinquante comme le "Texas de la France" (l'expression est apparue dans Paris-Match, le 26 juin 1961). Depuis la crise est passée par là. Le dynamitage des hautsfourneaux, le déchaînement médiatisé des passions (radio Lorraine cœur d'acier, le nom est révélateur), ont créé des images chocs qui sont venues s'emboîter parfaitement à l'édifice évoqué ci-dessus. Ceci constitue autant d'éléments de réponse à la question posée par Le Monde: "D'où vient, alors, que la Lorraine se vive si mal, intérieurement,et qu'elle
soit regardée par tout l'Hexagone, depuis des années, comme le lieu de toutes les douleurs industrielles ?" (Le Monde, 29 décembre 1991)

La région a vécu les années soixante-dix comme un drame, dont les séquelles ne sont pas encore tout à fait effacées. La perte d'identité régionale a été très forte. Comme le disait un responsable, il y a encore des gens qui ont encore "des hauts-fourneaux dans la tête". "Les piliers de l'industrie lorraine d'hier ont fortement marqué le système
éducatif. Trois piliers redoutables: l'acier, le charbon, le textile

[...]

Primauté de la mécanique générale pour les garçons, de la formation ménagère pour les filles. Le travail posté pour les garçons, la mère au foyer pour les filles." (Plaquettedu rectoratde l'Académiede Nancy-Metz,1990,p. Il) Ce trait d'humour illustre parfaitement le mythe régional et ses paradoxes. Il essaie de concilier les images noires, souterraines même, avec les mythes récents de la métropolisation. Par une espèce de raccourci naturaliste, voire déterministe, sous-jacent derrière la métaphore, l'auteur voudrait même faire croire que le handicap d'hier pourrait se transformer en atout. Tentative maladroite et même vouée à l'échec, car les mythes historiques lorrains véhiculent un imaginaire d'obscurité, d'enfouissement, de force brutale, de fer et de feu, qui va à l'opposé de l'imaginaire dominant du modernisme actuel. Nous verrons que la politique de communication de Nancy et Metz développe un tout autre argumentaire, qui place entre parenthèses la guerre, la mine et la forge. Fin d'une époque, fin d'un mythe, mort d'un territoire... toutes les expressions et tous les clichés ont été employés à propos de la crise industrielle des années soixante-dix et quatre-vingt. Il s'agit de voir maintenant comment les discours, devançant la réalité, essaient d'établir les bases identitaires d'une région nouvelle, qui trouve ses racines, non pas dans la Lorraine d'hier, mais dans celle d'avant-hier.

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Géographie Développer une nouvelle

et Cultures, n° 21, 1997

culture métropolitaine

"Une métropole d'équilibre, c'est un aéroport international, des boîtes de nuit, un ou plusieurs grands quotidiens d'information et un émetteur de télévision. " (O. Guichard, DATAR, 9 décembre 1968, A.F.P.)

Sous la forme d'une boutade, et dans un tout autre contexte, O. Guichard faisait preuve d'une remarquable clairvoyance quand à l'avenir du concept de métropole!. En donnant la priorité à l'information et aux communications, sans oublier l'animation nocturne chère à E. Juillard, il définissait très bien ce fameux produit sui generis que nous appelons culture métropolitaine: "Un organisme vraiment vivant, dont l'animation nocturne aussi bien que diurne secrète ce produit sui generis de la grande ville qu'est l'innovationet
le rayonnement." (E. Juillard, 1977, p. 219)

Ce produit sui generis correspond à un effet de bouillon de culture, issu du "réservoir de variété" que constituent les métropoles (Arbaret Schulz, op. cit.), susceptibles de présenter des choix, des possibles, devant les incertitudes de la conjoncture. Cette richesse des possibilités communicationnelles et informationnelles constitue, selon de nombreux auteurs, l'essence même des métropoles: le lieu par excellence où se multiplient les contacts formels ou informels, et par là, les opportunités, les initiatives. On conçoit aisément l'importance de la rupture que cela représente avec la culture industrielle ancienne de la Lorraine.
La récession de 1993 n'a pu effacer l'impression dominante, qui est celle d'un redressement de la région après la période noire de 1975 1985. De nombreux indices montrent que la région sort de l'ornière. "Les choses bougent, je les sens bouger. On peut sourire des discours un peu mégalo sur l'avenir de la Lorraine dans la future Lotharingie européenne, mais de tels propos montrent au moins qu'on est sorti de la longue période de révolteZ, puis d'apathie que la région vient de traverser." (J. Chérèque, Le Monde, 28 octobre 1988)

1. Metz et Nancy possèdent toutes deux leur quotidien régional, leur télevision (FR3 Lorraine à Nancy, RTL TV à Metz). Elles ont su faire taire leur rivalité en ce qui concerne l'aéroport, implanté entre les deux villes. 2. Allusion aux troubles qui ont accompagné les grandes restructurations de la sidérurgie, notamment en 1977-1978 et 1984 (Lorraine Cœur d'acier, etc.).

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Géographie et Cultures, n° 21, 1997 La relance du concept de métropole lorraine reçoit la consécration officielle lors de la signature du deuxième contrat de Plan Etat-Région (17 avril 1989). Le texte contient un programme d'aménagement concerté du territoire (PACT) spécifique à la métropole, et marque ainsi clairement une volonté de voir la métropole lorraine jouer un rôle décisif dans le renouveau économique de la région. Les fonctions assignées à cette métropole sont très vastes, à la mesure de l'ampleur du phénomène de métropolisation décrit précédemment. "L'aire métropolitaine Metz Nancy constitue un espace de concentrationde l'activité économique lorraine, d'institutions politiques [...] administratives [...] financières [...] ainsi que des fonctions éducatives, sanitaires, sociales,
culturelles et de regroupement de pôles de recherches et de technopôles. Elle

constitue par là même un axe de commandement,de développement,et donc
de référence essentielle." (Conseil économique et social de Lorraine, 1993, vol. 4, p. 8)

Le mot "référence" apparaît ici comme fondamental: c'est à partir de l'axe Nancy-Metz que la région doit effectuer ce que nous qualifions de "révolution culturelle", eu égard à la force du mythe lorrain traditionnel. L'importance du ''projet''
- laissé quelque

Pour combler le vide - économique et psychologique par l'effondrement des activités industrielles, il faut proposer solution de rechange.

"Prise de conscience essentielle, l'importante responsabilité qu'ont les villes dans la conception d'un projet global, de long terme, vis-à-vis des acteurs économiques. Les chefs d'entreprise ont besoin d'un projet clair, dynamique, à l'échelle d'un territoire, plutôt que de l'expression de constantes rivalités qui complexifie nt l'avenir." (TETRA, 1989, op.cit., p. 50)1

C'est tout particulièrement dans ce domaine du projet que l'on peut parler de "culture métropolitaine", aussi bien que l'on parle de "culture d'entreprise". A cet égard, l'idée européenne constitue en Lorraine un axe
directif majeur. Les responsables locaux ont récupéré

-

avec

un

enthousiasme parfois exagéré - le discours des experts. La fameuse "Banane bleue" a remporté dans la région un succès considérable, puisqu'elle montre la proximité entre la région et un "axe vital européen". Dès lors, le grand projet régional est tout trouvé, et la

1. Rapport sur la métropole lorraine.

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Géographie et Cultures, n° 21, 1997
"Banane bleue" figure en bonne place dans les documents Conseil régional de Lorraine. officiels du

"Le développement de l'Europe se fait sur le sillon rhénan. La Lorraine a la chance d'être sur les bords de la "Banane bleue."

(J. Chérèque,L'Est Républicain,25 septembre 1990) L'omniprésence du concept s'explique aisément. Les métropoles modernes prétendent de plus en plus exercer des fonctions internationales, d'où la floraison des "Euro-cités", "Europoles", "Eurocenters", "W orld- Trade-Center" etc. Il faut faire la part du phénomène de mode: la construction européenne est un important sujet d'actualité (Traité de Maastricht, élargissement de l'Union, monnaie unique, etc.). Par ailleurs, face aux défis et aux mythes de la "mondialisation", l'Europe apparaît comme un recours, une arme contre le déclin ou la marginalisation. La "vocation" internationale de la région se greffe donc sans difficulté sur les discours nationaux. "Le bipôle Nancy-Metz, de par sa situation géographique, de par son histoire, ou encore de par son potentiel économique et culturel, peut légitimement prétendre bâtir un projet européen. Ce projet [...] doit
permettre de développer à leur niveau des fonctions internationales." (AGURAM-AUAM, 1988, op.cit., p. 34)

Le déterminisme est ici véhiculé par le mot "légitime". Nous retrouverons plus loin avec les villes de Metz et Nancy cette notion de "vocation" qui confère au projet son sens et ses chances de succès parce que "historique", "géographique", "naturelle" en somme. La vigueur du projet international est naturellement accentuée par la perspective d'une mise en réseau avec les villes voisines de Luxembourg et Sarrebruck, toujours pour mieux se connecter à la "Banane bleue". "Notre ambition est de construire à moyen terme une véritable métropole européenne transfrontalière. Nous devons souder [la Lorraine] à l'axe vital
des eurocités."
(J.M. Rausch, Le Moniteur du Commerce International, n° 974, 27 mai 1991)

La réceptivité: une stratégie globale.

"Accessibilité et réceptivité doivent devenir les caractéristiques majeures de l'ensemble métropolitain." (Conseil économique et social de Lorraine, 1993, vol. 4, p. 9) Le concept de réceptivité s'emboîte très exactement sur celui de "réservoir de variété" : la métropole doit être le lieu des potentialités, des virtualités, et doit offrir des possibilités de réaction rapide aux

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sollicitations de son environnement. Ceci suppose une stratégie qui ne se limite pas aux infrastructures de transport. globale,

"La métropole doit être un concept qui sous-tend toutes les politiques conduites dans son aire géographiques." (Ibid.)

Facilités de transport et de communication, certes, mais aussi qualité de la formation des hommes, potentiel scientifique, cadre de vie agréable, possibilités de loisirs, etc. Une politique de développement métropolitain est aujourd'hui conçue comme un package deal. Cette stratégie globale est une stratégie d'offre, destinée à attirer les investissements, les cadres et techniciens exigeants, dans un contexte où les capitaux et les entreprises sont plus mobiles que jamais. La métropole doit être un terreau dans lequel aucun ingrédient ne manque. Là encore, le saut qualitatif est particulièrement difficile pour une région dotée au départ d'une culture mono-industrielle, dont les structures sociales étaient particulièrement rigides. La mine et l'aciérie garantissaient aux individus une trajectoire simple - suivre le père à l'usine - exempte de mobilités et d'incertitudes. Les décideurs économiques eux-mêmes étaient prisonniers de schémas et de structures qu'ils croyaient pérennes. La métropolisation suppose donc un changement d'état d'esprit aussi bien individuel que collectif, tant au niveau des simples citoyens qu'à celui des "acteurs" économiques et politiques. Mais il ne suffit pas d'avoir amorcé le virage, d'être prêt à affronter un environnement mouvant, un avenir incertain. Encore faut-il le faire savoir. Rude tâche pour une région dont l'image reste encore largement négative. Aussi, toute politique de développement métropolitaine ne peut être dissociée de la construction d'une nouvelle image et de son exploitation. L'analyse de cette stratégie d'image et de communication révèle alors des valeurs et des idéologies sous-jacentes, comme une face cachée de la culture métropolitaine.
Métropole et politique d'image

A un espace de communication économique, les nouvelles métropoles superposent un espace de communication médiatique. Comme le rappellent J. Ion et alii. (op. cit., p. 13), la priorité est aujourd'hui aux projets de développement conçus moins en termes d'équipement qu'en termes d'image. Le travail de M. Lussault sur la ville

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Géographie et Cultures, n° 21, 1997 de Tours' le montre également, et nous avons pu le vérifier à maintes reprises dans le cas de Nancy-Metz. La politique d'image est donc à deux degrés: - lancement d'investissements "vitrine"...
"Metz et Nancy se sont dotées de centres-villes modernisés et d'équipements urbains constituant ainsi un cadre de vie rénové qui contribue à donner à la région une nouvelle image marquée de modernité [...]." (OREAM-Lorraine, 1983, p. 177) - qui donnent internationale. du grain à moudre à une politique de promotion

"Une politique de promotion cohérente de l'agglomération métropolitaine de Metz-Nancy capable de créer une image perceptible et identifiable au niveau mondial favorisant le captage de projets d'investissements significatifs." (Conseil régional de Lorraine, 1987, p. 73)

Les lieux de la notoriété Dans la logique de ce qui précède, une stratégie de communication, si habile soit-elle, doit être en mesure de montrer quelque chose. D'où la nécessité d'inventer des lieux emblématiques, clairement identifiables par des investisseurs potentiels, mais aussi susceptibles de donner un sens accru à une implantation. "Les entreprises [...] globalement satisfaites de leur localisation dans la métropole [...] recherchent égalementdes lieux forts, plus identifiablesdans une agglomération. Ce point paraît conforté par le succès de produits tels
que les technopôles." (Economique Lorraine, avril 1991, n° 99, p. 15)

L'usage du mot "produit" à propos des technopôles est particulièrement révélateur de la conception mercatique inhérente à ce genre d'aménagement. Le technopôle est par excellence le lieu visible et identifiable de la modernité, dont il possède tous les attributs: architecture futuriste, espaces verts, sculptures contemporaines, etc. Il est donc présent dans toutes les publications promotionnelles, municipales ou régionales, documents où les entreprises, grandes écoles, laboratoires, sont mis en scène sur un fond de paysage verdoyant, agrémenté d'espaces de loisirs (golf du technopôle Metz-2000), De 1985 à 1989, le technopôle Metz-2000 est cité une fois sur deux dans l'éditorial mensuel du maire! L'aéroport régional, de l'avis de tous les responsables, est le type même de l'investissement vitrine. C'est pourquoi le secteur de Pont-à1. M. Lussault, 1992, Tours.. Images de la ville et politique urbaine, Thèse de doctorat de l'Université de Tours.

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