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Géographie et cultures n°4

144 pages
- Postmodernisme et géographie, P. Claval
- Les Yanomami, la forêt et les "Blancs", P. Birraux-Ziegler
- Les transformations du système socio-économique en Pologne, B. Jalowiecki
- Attitudes de populations face à l'amménagement de la montagne, E. Sainero
- Les travailleurs journaliers dans la ville japonaise, A. Gonon
- La rue à Séoul, V. Gélézeau
- Croyances et pratiques "religieuses" des Chinois de Thaïlande, J. Baffie
- Espaces de morts, espaces de cultures, J.R. Pitte
- Evolution de l'espace de la mort au siècle des Lumières, M. Gravari
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Géographie et cultures, N°4, 1992

Géographie et cultures
3 25 35 Postmodernisme et géographie Paul Claval

n04, hiver 1992
SOMMAIRE

Les Yanomami, la forêt et les "Blancs" Pierrette Birraux-Ziegler Les conditions de la transformation du système socio-économique en Pologne Bohdan lalowiecki Les attitudes des populations locales face à l'aménagement de la montagne: l'exemple du Haut-Couserans Eric Sainero
ASIE

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Les travailleurs journaliers dans la ville japonaise: le yoseba Anne Gonon La rue à Séoul: à la recherche . de l'identité du milieu Valérie Gélézeau Croyances et pratiques"religieuses" des Chinois de Thailande lean Baffie
ESPACES MORTUAIRES

75 91

113 121

Espaces des morts, espaces de culture lean-Robert Pitte Déchristianisation et espace: évolution de l'espace de la mort pendant le siècle des Lumières Maria Gravari Lectures
A propos de quelques travaux sur les fondements culturels de l'écologie

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Géographie et cultures, N°4, 1992

La revue Géographie Directeur: Paul Claval

et cultures

est publiée
L'HARMATTAN,

4 fois par an par l'association
avec le concours de l'ORSTOM.

GEOGRAPHIE ET CULTURES et les éditions

Comité scientifique: Maurizio De Almeida Abreu (Rio de Janeiro), Luc Bureau (Québec), Ann Buttimer (Dublin), Michel Chevalier (Paris), Paul-Henry Chombart de Lauwe (Paris), Giacomo Coma-Pellegrini (Milan), Denis Cosgrove (Loughborough), Pierre Flatrès (Paris), Jean-Luc Piveteau (Fribourg), Xavier de Planhol (Paris), Joe Powell (Melbourne), François Sigaut (Paris), Takeuchi Keiichi (Tokyo), Juan Vilà-Valenti (Barcelone), Eric Waddell (Fidji), Eugen Wirth (Erlangen). Correspondants: Marc Brosseau (Vancouver), Ingo Eberle (Mayence), Anne Gibert (Ottawa), Josefina Gomez Mendoza (Madrid), Keiso Isobe (Tokyo), Ghilla Roditi (Milan), Flora Sheng-hua Cheng (Taipei), Anngret Simms (Dublin). Comité éditorial: Augustin Berque (EHESS), Joël Bonnemaison (ORSTOM), Guy Chemla (Univ. Paris-IV), Paul Claval (Univ.Paris-IV), Isabelle Géneau de Lamarlière (Univ. d'Artois), Cynthia Ghorra-Gobin (Espace et Culture), Christian Jacob (CNRS), Louis Marrou (Univ. Paris-IV), Jérôme Monnet (Univ. Toulouse), Françoise Péron (Univ. Brest), Jean-RobertPitte (Univ. Paris-IV), Roland Pourtier (Univ. Paris-I), Georges Prévélakis (Univ. Paris-IV) Jean Rieucau (Univ. Montpellier), Olivier Sevin (Univ. ParisIV), Singaravelou (CNRS), Jean-François Staszak (Univ. Paris-IV), Christian Taillard (CNRS), Jean-René Trochet (Musée des Arts et Traditions Populaires). Rédaction: G. Chemla, C. Fontanel, L. Marrou, o. Sevin, J.F. Staszak. Coordination: G. Chemla, J.F. Staszak, Laboratoire Espace et Culture (CNRS/Université Paris-IV), Institut de Géographie, 191 rue Saint-Jacques, 75005 Paris. Tel. (/)-43-29-01-47 poste 46 Fax. (/)-40-46-25-88 Labo Espace et Culture Couverture: création Yves-Marie Péron Abonnements: Géographie et cultures, Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris, FRANCE.Chèques à l'ordre de L'Ilarmattan. France Etranger Abonnement 1992 280 FF 300 FF Prix au numéro 90 FF 100 FF Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et Cultures publiera en français. Les articles doivent parvenir à la rédaétion dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 3.5" (Macintosh ou MSDOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse) et des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les notes seront regroupées en fin de d'article. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, co ris les lé endes et commentaires. @ L'Harmattan 1992 ISSN: 1165-0354 ISBN: 2-7384-1801-5 2

Géographie et cultures, N°4, 1992

POSTMODERNISME

ET GEOGRAPHIE Paul CLAVAL
Université de Paris-Sorbonne

Résumé: Une réaction,

qualifiée

de postmoderne,

se dessine

au début

des

années 1970 contre les excès de l'architecture moderne. Par analogie, on en vient à désigner par ce terme certaines des remises en cause qui affectent alors l'idée de science, et les nouveaux styles de rapport au réel des sociétés. Les géographes sont fascinés par le parallélisme entre les progrès de la mondialisation, les restructurations régionales et urbaines et les nouvelles formes de sensibilité. Après avoir souligné les spécificités du postmoderne, les marxistes ont tendance à réduire leur portée en affirmant que le matérialisme dialectique est capable d'en rendre compte. L'apport essentiel de la réflexion sur la postmodernité est ailleurs, dans une nouvelle manière d'analyser les rapports de l'espace et de la culture.

Mots clefs: postmoderne.

architecture,

culture,

discours,

épistémologie,

langage,

modernité,

Abstract: A postmodern labelled reaction against the excesses of modern architecture developed during the seventies. By analogy, this term got to be used in order to designate some callings into question which then concerned the idea of science, and the new types of relations of societies to reality. Geographers became fascinated by the parallelism between the progress of globalizati()n, urban and regional restructuring and the new forms of sensitivity. Marxists who first stressed the specificities of the postmodern World now tend to reduce its significance by asserting that historical materialism is able to explain them. The major outcome of the reflexion on postmodernity lies elsewhere, in a new way for analyzing the relations between space and culture.

L'évolution

de l'architecture

et la naissance

du postmoderne

Les tennes de postmoderne et de postmodernité ont des origines ancîennes et font "un retour en force dans la critique littéraire américaine des années 1960" (Le Rider, 1992, 1), mais son succès contemporain vient de l'architecture. A partir du début du XXe siècle, un art de bâtir qui rompt avec la tradition académique s'affirme puis triomphe: il condamne l'ornement au profit d'une conception puritaine de l'art. La beauté ne peut trouver sa source que dans une adéquation des fonnes à la fonction. Finis les ordres, les colonnades, les frontons! Le mur n'est animé que par les ouvertures 3

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nécessaires à l'éclairage des pièces. Les bandeaux et les corniches disparaissent. Par une ascèse de plus en plus poussée, les constructions se dépouillent de ce qui leur est inutile. L'acier et le béton armé rendent superflus les voûtes et les arcs. L'architecte ne connaît plus que la ligne droite, les plans verticaux ou horizontaux et l'angle droit. Il édifie des cubes ou des parallélépipèdes qui apparaissent d'autant plus parfaits qu'ils sont plus purs, plus simples et réduits à une épure plus schématique. Les immeubles que Mies van der Rohe édifie sur Lakeshore Drive à Chicago offrent l'exemple le plus accompli et le plus harmonieux de ce style moderne qui après des essais multiples et dispersés avant la Première Guerre Mondiale, s'est élaboré grâce au Bauhaus et à l'action d'architectes comme Le Corbusier. Les Congrès Internationaux d'Architecture Moderne (les ClAM) ont conduit à la veille de la Seconde Guerre Mondiale à la rédaction de la Charte d'Athènes. Celle-ci dote le mouvement d'une doctrine simple et lui assure un rayonnement universel que renforce l'arrivée du nazisme: les membres du Bauhaus chassés d'Allemagne voient l'espace américain s'offrir à leurs initiatives. L'architecture moderne devient en quelques années si largement diffusée qu'on parle, à son sujet, du style international. Rarement mouvement architectural a connu un tel succès. Les moyens dont usent ceux qui s'en réclament, le terrorisme intellectuel qu'ils pratiquent volontiers par exemple, expliquent pour partie leur audience. Mais c'est pour d'autres raisons que leurs principes sont souvent si bien acceptés. La croissance urbaine est rapide; en Europe, la guerre a multiplié les ruines et rendu plus aiguë la crise du logement. La Charte d'Athènes convient à merveille à ceux qui cherchent à industrialiser la production pour abaisser les prix et limiter les tensions sociales que la pénurie crée. Le langage des blocs et des grands ensembles se répand d'autant mieux, à l'Est comme à l'Ouest, qu'il va dans le sens d'une simplification des modes de construction et hâte leur standardisation. La géométrie des quartiers ou des villes qui surgissent alors provoque vite des réactions de rejet. Celles-ci s'expliquent d'autant mieux que la qualité du dessin et des réalisations baisse lorsqu'on commence à les appliquer à une échelle industrielle. Dans les constructions dont ils sont euxmêmes responsables, les initiateurs du style moderne prennent parfois du champ avec les principes qu'ils ont posés. Le Corbusier produit des œuvres de plus en plus baroques: à la chapelle de Ronchamp ou au couvent de la Tourette, les surfaces gauches et les courbes rompent avec le graphisme purement géométrique jusque-là pratiqué. Certains des architectes de l'école remettent ainsi en cause par leurs pratiques les doctrines sur lesquelles s'était appuyé le fonctionnalisme. Depuis le milieu du XIXe siècle, depuis Baudelaire (Compagnon, .1990), la modernité s'était progressivement imposée comme le seul critère recevable pour juger une œuvre d'art, un poème ou un roman. On ne croyait plus, comme à l'époque classique, que le goût ait les mêmes fondements que l'entendement. En s'affranchissant de la raison, l'esthétique avait au XVIIIe siècle renoncé à l'idée que les canons de la beauté sont immuables et étemels. Les expériences romantiques, qui la fondent sur une intuition directe et une 4

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expérience de caractère quasi-mystique, ne résistent guère plus d'une génération à la critique. L'esthétique qui s'impose dans la seconde moitié du XIXe siècle donne à la littérature et aux arts la mission de saisir ce qui fait la singularité de sociétés emportées par une évolution .sans retour. Elle oblige les artistes à devenir les interprètes et les chantres du changement et les condamne à la course sans fin des avant-gardes. La modernité qui caractérise ainsi la peinture Oula littérature paraît semblable, dans son principe, à celle dont se réclament les architectes du mouvement moderne: de 1920 à 1960, les uns et les autres communient dans l'idée qu'il n'est de salut que dans le renouveau qui pousse sans cesse à dépasser ses prédécesseurs. Les architectes qui rompent avec l'académisme ne se réclameraient pas avec autant d'insistance de la modernité s'ils n'y étaient poussés par le contexte et par les modes auxquelles succombent alors les artistes et les écrivains: Le Corbusier, par exemple, a participé avec Ozenfant à l'expérience cubiste avant de devenir le prophète du mouvement moderniste en architecture. On rend donc volontiers compte dans les. mêmes termes du mouvement de l'architecture et de l'ensemble des courants artistiques qui occupent le devant de la scène à Paris, à Vienne, à Berlin ou à New York depuis le début du siècle. Les différences sont cependant aussi importantes que les analogies. Le souci du moderne débute à la fois plus tôt et plus tard en architecture que dans d'autres domaines: il s'affirme en un sens dès la fin du XVIIe siècle, lorsque Perrault rom pt avec certains des préceptes de l'architecture renaissante et cherche à trouver de nouveaux fondements à l'harmonie des proportions; il est en un autre sens en retard sur ce qui se voit dans la peinture ou en poésie, car les prodromes du géométrisme fonctionnaliste ne se dessinent guère avant le tournant du siècle. Il y a bien, dans les recherches menées depuis le milieu du XIXe siècle, dans le goût pour la couleur et l'éclat des formes de l'opéra de Garnier et dans la prolifération du décor des architectures fin de siècle, une inquiétude qui n'est pas sans évoquer celle des impressionnistes ou des symbolistes, mais elle s'exprime à travers la grammaire classique des formes, emprunte à des styles hétéroclites, ou cherche à insuffler à ce que l'on construit un dynamisme qui évoque la vie - que l'on songe à Gaudi, ou à certains aspects du "Modem Style", qui sont aux antipodes de l'architecture moderne des années 1920. Les promoteurs de la Charte d'Athènes entretiennent des relations étroites avec la peinture et les autres arts, mais leur doctrine diffère radicalement de ce qui se fait ailleurs: au lieu de se résigner à la ronde infinie des avant-gardes, elle prétend offrir une solution définitive, parce que "scientifique"et rationnelle, au problème de la forme bâtie. Une contradiction se trouve ainsi inscrite, dès le départ, dans le programme des Congrès Internationaux d'Architecture Moderne. On ne peut à la fois se réclamer de la modernité, c'est-à-dire. de la remise en cause perpétuelle qui' naît de la contestation de tout ce qui se fait, et prétendre être déjà sorti de l'histoire en proposant des solutions universelles: il y a quelque inconscience à prétendre échapper à l'obsolescence des formes sous le prétexte que l'analyse fonctionnelle ne doit rien aux modes. 5

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On comprend donc que le mouvement international soit vite apparu comme un carcan - mais comme un carcan dont il était difficile de se libérer puisque le style international prétendait clore l'évolution en substituant aux attraits factices du décor des compositions à l'épreuve du temps. Dans un tel contexte, une remise en cause n'est possible qu'au prix d'une rupture profonde: elle implique la condamnation de la règle qui fonde le courant moderne. Elle naît de la pédagogie de Louis Kahn (Jencks, 1977, 1987; Portoghesi, 1981; Le Dantec, 1992), à la fin des années 1950, aux EtatsUnis, et s'enrichit de la réflexion de Vincent Venturi (1966) sur l'ambiguïté en architecture. L'architecture redevient jeu: les formes n'y répondent plus nécessairement à des impératifs fonctionnels. On redécouvre l'ornement, la . colonne, le fronton, les ordres, mais on les mobilise dans des créations qui n'ont aucune révérence pour les règles académiques: ce sont des clins d'œil à des formes connues. Le plaisir qu'on prend à contempler ces nouvelles constructions tient à la multitude de références éclatées qu'elles mobilisent; elles interdisent de classer les nouveaux bâtiments dans un cadre stylistique précis: le postmoderne est né. Il s'enrichit de la réhabilitation de certaines formes de l'architecture vernaculaire moderne, toujours très libre dans le choix de ses thèmes et de ses orientations (Venturi et alia, 1978) - et rejoint sur ce point la lecture que John Brinckerhoff Jackson (1971) fait alors des paysages américains de tous les jours. Le succès est vif en Italie, puis s'étend à l'ensemble de l'Europe occidentale. La mode postmoderne en architecture est aujourd'hui remise en cause: la ronde des avant-gardes a repris. Aux postmodernes s'opposent les tenants d'une inspiration renouvelée par les possibilités offertes par l'évolution technique: au moderne des années 1920, qui était celui de l'acier et du béton armé, succède ainsi un hyper-moderne qui tire parti des câbles et de la multiplication des matériaux performants pour renouer avec un certain fonctionnalisme (Le Dantec, 1992). Pour d'autres, la recherche fait preuve de la liberté que le postmoderne a réintroduite, mais se développe dans le sens d'un néo-baroquisme. L'histoire du mouvement postmoderne en architecture serait restée anecdotique si le terme et les idées un peu floues qui lui sont liées n'avaient pas trouvé un tel écho dans les sciences sociales et dans la société toute entière. Postmodernisme et transformations de la société

Les sociétés se transforment rapidement dans les années 1960 et 1970: les bons auteurs soulignent partout combien les structures et les comportements se modifient alors en quelques arinées. Le thème retient en France l'attention d'un groupe de sociologues animé par H. Mendras (1980). Celui-ci précise son analyse quelques années plus tard dans un ouvrage au titre plus explicite encore: La Seconde Revolution française (1965-1984) (1988). L'accent y est mis sur l'effondrement des vieux piliers de l'autorité, l'armée, l'Eglise et la famille, sur la dissolution des anciennes oppositions de 6

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statuts et sur la crise des régulations traditionnelles. Mendras parle de l'émiettemenr des classes, de la désacralisation des grandes institutions et souligne la diversité croissante de la société: "Ni les grandes tendances lourdes, chères aux planificateurs, ni la logique du mode de production capitaliste des marxistes ne commandent inéluctablement l'avenir de nos sociétés. Les volontés individuelles et collectives, agrégées par les modes ou organisées par des institutions, deviennent de plus en plus déterminantes. En se massifiant, la société et le système productif sont devenus de plus en plus complexes et contradictoires, ce qui permet aux individus et aux groupes de jouer sur ces contradictions" (Mendras, 1988, 187). Cela conduit à une véritable explosion culturelle. Quelques années plus tôt, Daniel Bell avait abouti à des conclusions analogues dans le cadre plus large des sociétés capitalistes avancées (Bell, 1976). Il remarquait aussi l'affaiblissement des divisions de classes, la montée des consommations culturelles et les nouvelles formes d'articulation de la société qui les accompagnent. Il renouvelait ainsi l'analyse des contradictions au sein des pays développés. Le registre de l'analyse marxiste classique apparaissait impuissant à rendre compte des orientations nouvelles prises par le changement social. Certains marxistes avaient pris conscience du problème. Le succès d'Henri Lefebvre (1970; 1974) ou de Manuel Castells (1972) s'explique par là : les luttes et mouvements sociaux se déplacent du marché du travail à celui du logement. De nouveaux enjeux émergent dans la vie collective. Les premiers travaux de Giddens (1971, 1973) s'inscrivent dans une optique assez voisine de celle des sociologues marxistes français. Au tournant des années 1970 et 1980, on voit s'affiner l'analyse des transformations dans les mentalités et dans les formes de la culture. Le monde post-industriel (c'est encore le terme que l'on emploie le plus volontiers) est difficile à cerner, car il tend à se fragmenter aussi bien du point de vue social que du point de vue culturel. Les modes changent rapidement, et les formes qui se succèdent à un rythme échevelé partagent un goût prononcé pour le réemploi, la réutilisation hors contexte de formes anciennes, et un sens aigu des décors pré-modernes et pré-industriels. Les villes sont bouleversées par l'engouement nouveau pour leurs parties les plus anciennes. Revus et corrigés par les opérations de réhabilitation, les ensembles sauvegardés et remis en état changent d'aspect, perdent leur âme et se transforment en décor pour les classes aisées que cette ambiance amuse. Les engouements et les styles se bousculent sans ordre, et la citation vaut d'autant plus qu'elle multiplie les anachronismes. Cela traduit un changement des mentalités et l'émergence d'attitudes qui font dire que la société devient schizophrène: le monde est vécu de manière dissociée, à des niveaux différents et qui n'interfèrent absolument pas (Jameson, 1984). L'existence quotidienne rejoint la pratique artistique: ce n'est pas seulement en architecture que l'on note une rupture avec l'idée que l'histoire est un flux ordonné. L'expérience que les gens ont du monde ressemble aux collages et aux montages que les nouvelles techniques de reproduction facilitent, et qui deviennent une des caractéristiques de l'esthétique postmoderne dans les 7

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beaux-arts: que l'on songe au succès d'Andy Warhol. Le critique littéraire américain Jameson (1984) est responsable du transfert du qualificatif de postmoderne du domaine de l'architecture à celui des autres arts et à la société toute entière. Ce marxiste très marqué par les idées de Lefebvre leur donne une portée nouvelle dans le contexte d'une évolution qui s'est accentuée. Il est sensible au fait que l'espace tient de plus en plus de place dans la vie des groupes. En France, Michel Le Bris, une des grandes figures de la révolte étudiante de 1968, réagit de la même façon et déclare dans une interview: "On s'est ré approprié la géographie, l'air et l'espace. On a vécu aussi la renaissance de la fiction" (Le Bris, 1985, p. 58) L'habitude se prend donc de dire que la société est devenue postmoderne. Le courant balaie les sciences sociales, mais trouve peut-être plus d'écho dans le domaine politique (Arac, 1986) ou dans celui de la géographie que dans celui de la sociologie. Celle-ci contribue au mouvement par l'attention qu'elle accorde désormais à la vie quotidienne (Berger et Berger, 1972; Berger et Luckman, 1966; Goffman, 1973). L'engouement pour le nouveau terme est surtout l'œuvre de marxistes. Ceux-ci, malgré l'effort de renouvellement si notable en France autour de Henri Lefebvre, et dans sa mouvance aussi dans le monde anglo-saxon, ont le sentiment d'être toujours en retard d'une mutation. S'attachent-ils au rôle croissant de l'Etat dans la vie du monde capitaliste moderne? Voilà que la doctrine de la dérégulation s'impose et que le désengagement des pouvoirs publics devient une réalité dans les pays industriels. Mettent-ils l'accent sur le développement inégal? Voici que la désindustrialisation frappe de plein fouet les vieilles nations développées, cependant que de nouveaux dragons surgissent en Asie du Sud-Est. On peut encore, au début des années 1970, refuser de prendre en compte ces changements. Dix ans plus tard, ils ont une telle ampleur que les fondements de la théorie marxiste sont remis en cause. Comment croire encore à la prééminence des déterminations purement économiques lorsque les sociétés mettent autant d'obstination à s'articuler autour de lignes culturelles? Comment invoquer, pour interpréter l'histoire du monde, le jeu des modes de production lorsque la théorie se révèle toujours en retard sur les faits? Les analyses de Fredric Jameson (1984) jouent ainsi un grand rôle dans l'introduction du thème postmoderne dans l'ensemble de la pensée sociale. Postmodernité, épistémologie et philosophie

La réflexion philosophique ne pouvait rester indifférente aux changements qu'implique la montée du postmodemisme : ne remettent-ils pas en cause l'ensemble de la modernité, et à travers elle, les conceptions que l'on se fait du devenir historique? La critique des philosophies rationalistes qui ont dominé la pensée occidentale depuis la Renaissance, ou depuis Descartes, ne date pas d'hier: elle peut se réclamer de Nietzsche qui, en proclamant la mort de Dieu, mettait en cause ce qui assurait à la pensée métaphysique sa cohérence. L'effort critique est repris par Heidegger. Jusqu'au début des

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années 1950, les doutes et les efforts de rupture demeurent cependant limités. Le poids de Hegel ~et celui de Marx - sontpeut-être tropgrandsdanscertains milieux scientifiques pour que l'on s'interroge sur ce qui fonde vraiment la pensée occidentale. Le seul qui le fasse, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, est un hégélien, Alexandre Kojève : Hegel annonçait la fin de l'histoire pour demain, Kojèvepense qu'elle vient d'advenir, ce qui rend caduques toutes les philosophies qui tirent leursens d'une évolution linéaire, et pour un hégélien, toute métaphysique. Cohérent avec ses convictions, Kojève déserte le champ philosophique et termine sa carrière comme fonctionnaire de l'Europe qui se crée. Ses interrogations et ses doutes ne trouvent guère d'écho à la fin des années 1940. La montée de la philosophie critique se précise à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Elle doit beaucoup à des philosophes comme Michel Foucault et Jacques Derrida, ou des spécialistes du langage, comme Roland Barthes et Jacques Lacan. Ce n'est plus de la mort de Dieu qu'il est désormais question, mais de celle de l'homme et de celle des mots. La philosophie occidentale était fondée sur l'idée que l'homme est le sujet de l'histoire, et que la langue qu'il parle reflète le réel. On découvre à l'œuvre, derrière le prétendu sujet, le rôle de l'inconscient individuel et des déterminations collectives. Le langage est perçu comme un jeu de conventions dans lequel le référent finit par perdre consistance. Durant les années 1960, ces orientations nouvelles sont mises sur le compte du strUcturalisme. Avec le reflux de celui-ci, l'accent se focalise sur la déconsrruction de la philosophie occidentale. Le prestige de Michel Foucault s'accroît: il apprend à lire, derrière les apparences sociales, les effets de pouvoir qui naissent du savoir et des mots. Jacques Derrida, qui s'en prend plus directement encore aux structures du langage, apparaît comme le leader incontesté de ce mouvement déconstructionniste. S'il naît en France, c'est à l'étranger que son unité est la mieux perçue, aux Etats-Unis en particulier où ses thèmes sont développés par des critiques littéraires plus que par des philosophes - ce qui explique l'indulgence dont on fait preuve à l'égard de certaines faiblesses philosophiques des initiateurs. Le mouvement de la philosophie apparaît donc parallèle à celui de l'architecture, des arts et de la société. Le postmodeme fait son entrée en philosophie à la fin des années 1970, avec l'essai que Jean-François Lyotard (1979) consacre à la condition postmodeme. Les rapports que cette nouvelle approche .entretient avec le nihilisme et l'herméneutique sont finement analysés par Vattimo (1987). Une large partie de l'opinion philosophique résiste cependant à cette nouvelle mode: ne jette-t~on pas le bébé avec l'eau du bain en prenant prétexte de la myopie indéniable de certains tenants de la philosophie occidentale pour rejeter tout son héritage? Vit-on réellement dans un monde privé de sens? Pour Habermas, par exemple, il n'est pas question de renoncer à l'acquis des Lumières. Richard Rorty (1985), qui représente bien la philosophie à la mode aujourd'hui. outre-Atlantique, se sent plus proche de Lyotard que d'Habermas. Le mouvement déconstructionniste a des implications épistémologiques évidentes pour les sciences sociales. La mode est à la 9

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remise en cause des conceptions traditionnelles de la recherche: le pamphlet que Feyerabend a écrit contre la méthode (1975) est bien accueilli, mais les doutes dont il trahit l'existence sont surtout sensibles dans des disciplines qui s'intéressent à la vie sociale; elle s'intéressent aux mots qui la fondent et qui la disent et s'expriment dans des discours dont on ne voit pas exactement en quoi ils diffèrent de ceux que tiennent les gens lorsqu'ils parlent de leur condition. Michel Foucault ouvre la voie dans cette exploration: la démarche qui a fait le succès Des mots et des choses (1966) et de L'archéologie du savoir (1969) sert de modèle à un nombre croissant de chercheurs. Dans le monde anglo-saxon, son influence se mêle à celle de Wittgenstein. Dans l'optique postmodeme, le chercheur ne cesse de s'interroger sur ce qui est dit, et sur ce que le discours qu'il emploie charrie comme nondits, comme conventions, comme jeu d'attentes et de propositions enchaînées. La démarche scientifique n'échappe pas aux limitations de toute rhétorique: elle développe des arguments et des stratégies de séduction où se sentent l'influence des modes et le poids des mots. La recherche pure n'est jamais aussi désintéressée que ceux qui la pratiquent veulent bien le dire: à travers l'étude du monde et de la société, ce sont des moyens de les dominer et de les commander que l'on crée - et dont on use. La vague postmoderniste en géographie

Les géographes ne pouvaient rester indifférents à un mouvement parti de l'architecture et de la réflexion sur les formes et qui concerne à ce titre l'aménagement du paysage. Ils étaient confrontés, comme les autres spécialistes des sciences sociales, à la gigantesque restructuration esquissée dans les années 1960 et qui s'accélère avec la mondialisation de plus en plus poussée de l'économie, la crise des vieilles régions industrielles, la montée des pays nouvellement industrialisés, l'étalement suburbain, la rurbanisation et en même temps, la poussée des grandes métropoles. Ces bouleversements se traduisent par le développement rapide d'activités de haute technologie qui font plus rapides les transports et les déplacements, rendent de plus en plus aisées les télécommunications et permettent le traitement de masses croissantes d'information. Les transformations techniques ne sont pas les seules auxquelles les géographes sont sensibles: ils notent; comme les sociologues, l'engouement pour l'histoire, la montée de consommations culturelles qui s'accommodent fort bien du pastiche, et la muséification qui affecte nombre de vieux quartiers ou de zones rurales et prétend les soustraire aux atteintes du temps. L'intérêt pour le postmoderne ne s'affirme pourtant qu'avec un certain retard. Jusqu'en 1984 ou 1985, les géographes notent ces transformations mais ne remarquent pas qu'elles s'inscrivent dans un mouvement plus général et dont la cohérence est certaine. La sociologie de la recherche est très différente dans les pays anglo-saxons de ce qu'elle est en France et dans les pays continentaux: les débats épistémologiques tiennent une grande place dans les préoccupations de jeunes chercheurs qui vivent 10

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agglomérés durant plusieurs années sur le campus des Universités où ils préparent leurs thèses. Cela explique la rapidité avec laquelle les courants s'imposent - et celle aussi avec laquelle ils cèdent à de nouvelles préoccupations. Depuis le début des années 1960, les "paradigmes" se succèdent et se mêlent; on se réclame de la nouvelle géographie, on proclame que les approches phénoménologiques sont les seules valables, ou que sans visée critique, la discipline a tendance à donner une consécration scientifique à des situations d'injustice qui n'ont rien de naturel et sur lesquelles les hommes ont prise. Entre 1970 et 1975, il est de bon ton de s'interroger sur le sens des lieux. Dans un autre registre, la réflexion met l'accent sur les formes géographiques que prend le capitalisme monopoliste avant que, rebaptisé mode d'accumulation fordiste, on ne s'aperçoive qu'il est en train de céder la place à un mode d'accumulation flexible. La percée de la curiosité postmoderniste se situe en 1985-1986 (Dear, 1986), au moment où les réflexions de Fredric Jameson sur la dimension spatiale des sociétés postmodernes interpellent les géographes: elle alimente dès lors les petits conciliabules des campus. L'avancée est rapide: les publications commencent réellement en 1987-1988 (Cook, 1987; Dear, 1988; Graham, 1988; Gregory, 1987). En 1989, aux articles de réflexion (Cook, 1989; Gregory 1989 a et b; Lea, 1989; Lovering, 1989) s'ajoutent deux ouvrages qui explorent la question du postmodernisme dans toutes ses dimensions (Harvey, 1989; Soja, 1989). Le sujet a depuis perdu l'intérêt de la prime nouveauté, mais le thème demeure très présent. il est sous-jacent aux discussions que l'on rencontre dans un certain nombre d'ouvrages collectifs (Agnew et Duncan, 1989; Cosgrove et Daniels, 1988; Wolch et Dear, 1989). La démarche géographique s'en trouve renouvelée: dans le monde anglosaxon, les travaux de Pred montrent bien ce que peut être une géographie de terrain qui ajoute à l'appréhension des faits l'analyse de la manière dont les acteurs locaux les vivent et les disent (Pred, 1986; 1990 a et b); les orientations choisies par Porteous (1991) sont également intéressantes. Dans le domaine épistémologique, la réflexion de Gunnar Olsson (1991) est très originale. Des domaines nouveaux, comme celui de la manière dont les femmes vivent l'espace, sont explorés (Bondi, 1990; Jackson, 1990). En dehors du monde anglo-saxon, le thème du postmodernisme n'est que timidement abordé. Je lui ai consacré un article en 1987; il était centré sur la dimension architecturale du phénomène (Claval, 1987). En Allemagne, les mentions demeurent également rares jusqu'aux dernières années (Becker, 1990). Mais un peu comme en Amérique, c'est dans des ouvrages qui ne se réclament pas explicitement du postmodernisme que l'on voit le mieux le renouvellement qu'il apporte aux approches géographiques (BerdoUlay, 1988; Berque, 1991). Les géographes marxistes ont tenu un rôle de premier plan dans l'exploration du thème. Les transformations de la réalité sociale sont telles depuis le début des années 1970 que les catégories et les modes d'interprétation auxquelles ils faisaient appel perdent prise sur le concret. Le monde paraît leur échapper: pour eux, la question de la condition postmoderne est centrale. Il leur faut à tout prix comprendre ce qui fait que le 11

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monde se dérobe à leurs outils intellectuels. Le problème du déclin de la modernité ne les retient que dans la mesure où il peut éclairer les logiques à l'œuvre aujourd'hui. La plupart d'entre eux se refusent à remettre en cause les fondements épistémologiques de leur démarche; ils cherchent à se constituer un arsenal de concepts opérationnels pour cerner la nouveauté du monde, et pour montrer comment, en dernière instance, l'économique y détermine tout. Certains jeunes marxistes et les non-marxistes sont plus sensibles à la remise en cause des démarches traditionnelles de la discipline qu'aux restructurations postmodernes de l'espace et de la société: ils admettent qu'il n'y a pas de savoir socialement neutre, et pas de discours qui ne s'inscrive dans une logique qu'il faut déconstruire si l'on veut comprendre la discipline. Pred (1986; 1990 a et b) en tire une nouvelle manière d'aborder l'analyse régionale, Berque une réflexion fondamentale sur les rapports du sujet et du monde. Chez Cosgrove (1988) ou chez Porteous (1990), c'est du côté des métaphores et du langage des signes - de l'iconographie - que s'oriente la curiosité. Duncan (1990) aborde l'analyse du paysage urbain comme si celuici était un texte. La démarche de la géographie culturelle s'en trouve profondément affectée. A la limite, elle risque, comme dans l'ouvrage de Jackson (1989), de ne plus s'attacher qu'aux discours, celui sur les femmes, celui sur les homosexuels ou sur celui sur les races, et à prêter aux mots un pouvoir d'enfermement et de détermination qui masque le réel. Chez Berdoulay (1988), c'est la manière d'aborder l'histoire de la discipline qui est renouvelée. Que ces manières de voir présentent un danger, rien ne le montre mieux que la polémique provoquée par la publication par Michael Curry (1991) d'un article sur "le postcmodernisme, le langage et les accents du modernisme". Sa thèse est simple: la plupart des tenants du postmodernisme n'arrivent pas à prendre la vraie mesure de ce que la critique postmoderne de la raison impose comme changement d'attitude dans l'analyse du réel. Rares sont ceux qui ont vraiment compris que le monde et le langage ne sont pas deux niveaux différents du réel mais qu'ils sont intimement imbriqués: ceux qui vont le plus loin dans leur réflexion incorporent à leur démarche des éléments qu'ils ont empruntés à la linguistique ou à Clifford Geertz (1983), un anthropologue depuis longtemps sensible à la difficulté d'interpréter le réel. Selon Curry, Allan Pred appartient aux quelques uns qui ont essayé d'assimiler les apports épistémologiques de la postmodernité, mais même lui n'y est pas tout à fait parvenu. On pourrait sans doute dire la même chose, dans des registres différents, de Duncan aux Etats-Unis, de Porteous au Canada, de Berdoulay ou de Berque en France et d'ülsson en Suède. D'autres, comme Michael Dear ou Edward Soja, dénoncent les tares de l'esprit moderniste, mais restent, au dire de Curry, presque totalement prisonniers de ses habitudes mentales et de ses mentalités: "Ici, le postmodernisme retourne à ses racines fondamentalement modernistes. On peut dire en fait que ce cartésianisme a infecté la structure même du projet postmoderne et a, en conséquence, rendu futiles toutes les tentatives pour repenser les fondements écologiqu~s"l (Curry, 1991,216). 12

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Cet article a suscité deux réactions aussi vives l'une que l'autre. Matthew Hannah et VIf Strohmayer (1992) félicitent Curry d'avoir dénoncé les faiblesses de beaucoup d'approches postmodernes, mais lui reprochent de ne pas être encore allé assez loin. Allan Pred (1992) réagit en un sens différent: lui qui est présenté par Curry comme l'exemple le moins imparfait que l'on puisse trouver d'inspiration postmoderne se défend de ramener l'analyse de toute réalité à celle du langage: "Je ne pense pas que tout se ramène au langage, qu'il n'y a pas de réalité au delà du langage, et je ne peux donc m'associer à beaucoup des discours académiques qui se présentent sous la rubrique du'postmodernisme"'2 (Pred, 1992, 305). Il se déclare hypermoderne: pour comprendre le monde aujourd'hui, il faut selon lui aller audelà de ce que l'on faisait hier, mais le présent est bien plutôt une modernité magnifiée qu'une postmodernité. On assiste ainsi à la même comédie que celle à laquelle la mode structuraliste donna lieu dans le courant des années 1960 : les héros que s'étaient choisis ceux qu'elle avait séduits refusaient tous, à commencer par Claude Lévi-Strauss, d'être considérés comme des structuralistes. Les outrances et les schématisations auxquelles donnait lieu la réflexion théorique en ce domaine étaient telles que ceux qui avaient déclenché le mouvement ne s'y reconnaissaient plus. Le temps est en train de passer où il était bien reçu de développer des approches "postmodernes". Au terme d'hypermoderne qu'emploie Pred fait écho celui de néo-moderne utilisé par les architectes (Le Dantec, 1992). La forme extrême du postmoderne se situe dans le déconstructionnisme, dont Le Dantec souligne les impostures: "Réduite (.u) à la flèche suspendue en l'air, qui n'a que faire du carquois où elle fut puisée (son programme), et de la cible qu'elle a mission d'atteindre (sa réalisation), l'architecture-texte se prête aux jeux les plus arbitraires (u.) "Décomposées selon des procédés s'inspirant de la linguistique, ces architectures-textes délivrées de leurs structures intentionnelles originelles sont ensuite assemblées selon une méthode proche de celle de l'Oulipo: une. règle du jeu est fixée, la plus compliquée possible, at1n que ses effets finissent par échapper à leur auteur, et la partie s'achève lorsque ce but est atteint. Ainsi cette déconstruction finit-elle par accoucherd'effets< spatiaux supposés être de l'architecture non métaphysique, dans la mesure où l'architecture naturelle, 'dernière forteresse de la présence' selon Derrida, aurait été dissoute" (Le Dantec, 1992, 136-137). Le Dantec refuse de "faire de l'architecture un texte", car "il y a (là) un pas impossible à franchir. La vocation première, singulière, merveilleuse de l'architecture est non pas d'énoncer un discours ou un récit, mais d'accueillir des corps" (Le Dantec, 1992, 138). En un sens, le circuit. est bouclé: la critique du modernisme architectural, d'où toute la méditation postmoderne est sortie, aboutit en architecture à une imposture intellectuelle qui conduit à chercher dans le dépassement du moderne, qualit1é d'hypermoderne ou de néo-moderne, une issue à la crise. Le Dantec plaide, pour sa part, pour un retour à un certain "baroquisme" et tente d'échapper à la problématique modernitépostmodernité-hypermodernité dans laquelle la réflexion s'enferme. 13

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L'engouement pour le postmoderne n'aura sans doute duré qu'un temps en architecture, en philosophie, en sciences sociales ou en géographie. La vague est passée, le reflux est sensible. Est-ce à dire qu'il n'en restera rien? Non: la rhétorique du postmoderne a souligné à juste titre l'importance des mutations en cours dans l'organisation de l'espace et de la société et dans les rapports des hommes à la culture. Ces transformations se doublent de remises en cause profondes dans la conception que les sociétés occidentales se font de la vérité, des méthodes disponibles pour l'atteindre, et du statut et des démarches de la science. Il convient de s'attarder un peu sur ces points. La condition postmoderne et ses dimensions spatiales

En glissant de l'architecture et de la philosophie aux sciences sociales et à la géographie, l'analyse du postmoderne s'est enrichie. Dans ses versions initiales, elle dénote, dans l'évolution des conceptions architecturales et philosophiques, une volonté de rupture avec une tradition, celle de la modernité, qui ne valorisait jusqu'alors que le récent, l'actuel, l'émergent, l'inédit. En passant de l'histoire des idées aux aspects nouveaux de la vie sociale, la notion se leste de considérations sur le devenir des groupes humains. Parler de condition postmoderne, c'est admettre que le climat dans lequel se déroule l'existence des individus a changé profondément: les attitudes à l'égard de l'histoire et de la vérité, les conceptions du destin personnel et du devenir collectif, les préférences en matière de loisir et les habitudes d'achat ont subi des bouleversements importants; cela définit des cadres radicalement nouveaux et qui ressemblent, par leurs traits les plus significatifs, à celui que les analyses des tendances nouvelles de l'architecture ou de la philosophie ont décelé. Sous l'impact du progrès technique, les conditions de la vie matérielle continuent à évoluer comme elles n'ont cessé de le faire depuis le début de la révolution industrielle. Au cours des trente dernières années, les avancées les plus significatives se situent dans les transports (devenus moins coûteux), les déplacements (qui se font plus vite), la communication (très souvent instantanée et capable d'acheminer des flux d'information de plus en plus considérables sur de longues distances) et le traitement des données (grâce à la révolution informatique). Dans les autres domaines,les tendances à l'œuvre depuis plus d'un siècle se maintiennent et conduisent à un accroissement général des productivités. Le raccourcissement de la vie active et l'allongement des loisirs en résultent. Y-a-t-il un rapport entre ces évolutions matérielles et la coupure dans la manière dont l'expérience humaine est vécue? Parler de condition postmodeme n'a de sens que si c'est réellement le cas. Dans un premier temps, l'idée de comparer les doutes qui assaillent architectes et philosophes à l'évolution des sensibilités et des attitudes qui imprègnent la société actuelle apparaît très impressionniste aux géographes ~les individus n'ont plus le sentiment d'appartenir à des totalités cohérentes et de s'inscrire dans un destin collectif dont la signification leur soit claire. Le monde leur apparaît comme 14