Géographie et cultures n°7

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- Les paysans martiniquais ou l'histoire d'une identité contestée, C. Chivallon
- Le Moussem au Maroc : tradition et changements, M. Berriane
- Rêve et anthropologie, M. Mancia
- Dossier Asie
- La régionalité culturelle du Tibet, W. Spengen
- Pureté et soi primordial : la nature japonaise, E. Ohnuki-Tierney
- Le delta du Batang Hari (Indonésie), O. Sevin, D. Benoit
- Les Pwo Karen thaïlandais, B. Moizo
Publié le : lundi 1 novembre 1993
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EAN13 : 9782296283978
Nombre de pages : 144
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Géographie et Cultures,

n07, 1993

Géographie et cultures

n07, automne 1993
SOMMAIRE

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Les paysans maniniquais Christine Chivallon Le Moussem au Maroc: tradition et changements Mohamed Berriane DOSSIER ASIE

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Larégionalité culturelle du Tibet Wim van Spengen Nature, pureté et soi primordial: la nature japonaise Emiko Ohnuki-Tierney Techniques d'encadrement et terres-neuves: les enseignements du delta du Batang Hari (Jambi-Indonésie) Olivier Sevin et Daniel Benoit Les Pwo Karen du nord et de l'ouest thai1andais Bernard Moizo Rêve et anthropologie Mauro Manda Lectures
Les jeunes dans la ville

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La revue Géographie et cultures est publiée 4 fois par an par l'association GEOGRAPHIE ETCULTURES les éditions L'HARMATTAN, et avec le concours de l'ORSTOM. Directeur: Paul Claval Comité scientifique: Maurizio De Almeida Abreu (Rio de Janeiro), Luc Bureau (Québec), Anne Buttimer (Dublin), Michel Chevalier (Paris), Paul-Henry Chombart de Lauwe (Paris), Giacomo Corna-Pellegrini (Milan), Denis Cosgrove (Loughborough), Pierre Flatrès (Paris), Jans-Christians Hansen (Bergen), Jean-Luc Piveteau (Fribourg), Xavier de Planhol (Paris), Joe Powell (Melbourne), François Sigaut (Paris), Takeuchi Keiichi (Tolcyo), Juan Vilà-Valenti (Barcelone), Eric Waddell (Fidji), Eugen Wirth (Erlangen). Correspondants: Marc Brosseau (Ottawa), Flora Sheng-hua Cheng (Taipei), Ingo Eberle (Mayence), Anne Gilbert (Ottawa), Josefina Gomez Mendoza (Madrid), Keizo Isobe (Tokyo), Bertrand Lévy (Genève), Virginie Mahmadou (Amsterdam), Ghilla Roditi (Milan), Anngret Simms (Dublin). Comité éditorial: Augustin Berque (EHESS), Joël Bonnemaison (ORSTOM), Guy Chemla (Univ. Paris-W), Paul Claval (Univ. Paris-W), J. C. Gay (Espace et Culture), Isabelle Géneau de Lamarlière (Univ. d'Artois), Cynthia Ghorra-Gobin (Espace et Culture), Dominique Guillaud (ORSTOM), Christian Jacob (CNRS), Louis Marrou (Univ. La Rochelle), Jérôme Monnet (Univ. Toulouse), Françoise Péron (Univ. Brest), JeanRobert Pitte (Univ. Paris-W), Roland Pourtier (Univ. Paris-I), Georges Prévélakis (Univ. Paris-W) Jean Rieucau (Univ. Montpellier), Olivier Sevin (Univ. Paris-W), Singaravelou (CNRS), Jean-François Staszak (Univ. Amiens), Christian Taillard (CNRS), Jean-René Trochet (Musée des Arts et Traditions Populaires). Rédaction: G. Chemla, C. Fontanel, J. Garnier, L. Marrou, O. Sevin, J.F. Staszak. Coordination: G. Chemla, L. Marrou, J.F. Staszak. Laboratoire Espace et Culture (CNRSlUniversité Paris-IV), Institut de Géographie, 191 rue Saint-Jacques, 75005 Paris. Tel. (1)-44-32-14-00. Fax. (1)-40-46-25-88. Labo. Espace et Culture Couverture: création Yves-Marie Péron Abonnements: Géographie et cultures, Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris, FRANCE.Chèques à l'ordre d£ L'Harmattan. France Etranger Abonnement 1992-93 280 FF 300 FF Prix au numéro 90 FF 100 FF Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et Cultures publiera en français. Les articles doivent parvenir à la rédaction dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 35" (Macintosh ou MSDOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse) et des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les notes seront regroupées en fin d'article. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N &B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, v comnris les léPendes et commentaires. @ L'Harmattan 1993 ISSN: 1165-0354 ISBN: 2-7384-2224-1

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LES PAYSANS MARTINIQUAIS OU L'HISTOIRE .D'UN TERRITOIRE ET D'UNE IDENTITE CONTESTES
Christine CHIVALLON
Docteur en géographie

d'une identité collective est tenue pour une caractéristique de la société martiniquaise. Cette affirmation est souvent mise en relation avec l'idée que le peuple martiniquais se serait trouvé dans l'incapacité de prendre réellement possession de son espace, le système coercitif des plantations l'ayant privé d'une telle possibilité. Dans cet article, l'auteur montre que le mouvement de colonisation des terres intérieures développé à la suite de l'abolition de l'esclavage, a bien été l'occasion, pour les paysans martiniquais, de prendre en charge leur propre devenir et de fonder une existence sociale durable. Ce faisant, la démonstration cherche à confirmer l'existence d'une relation structurante entre la société et son espace, et la nécessité du contrôle de l'espace dans les constructions identitaires. Mots-clés: Martinique, paysans, identité collective, territoire.

Résumé: l'absence

Abstr;,ct : The absence of a collective identity is taken as a characteristic of the Martinique society. This statement is often related to the idea that the people of Martinique were incapable of really taking possession of their space, as the coercive system of plantations had deprived them of doing so. In this article, the author tries to demonstrate how the colonization movement of the hinterland, developed following the abolition of slavery, was indeed the opportunity for the Martinique peasants to take charge of their own destiny and to establish a lasting socia.l existence. In doing so, the demonstration attempts to confirm the existence of a structuring relation between society and its space and the need for controlling spate in social constructions. Key words: Martinique, peasants, collective identity, territory.

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Des recherches récentes nous ont pennis d'aborder la question paysanne à la Martinique sur des bases nouvelles, et de considérer, à l'encontre d'un point de vue jusqu'ici très répandu, que le mode de vie développé depuis l'abolition de l'esclavage dans les hauteurs de l'fIe, par les .anciensesclaves et leurs descendants, correspondait bien à un modèle paysan1. Dans le propos qui suit, on souhaite aborder le problème de l'existence d'une paysannerie martiniquaise, à partir de l'étude du rapport homme/espace et montrer que le développement de la collectivité paysanne martiniquaise n'a été possible que sur la base d'un véritable processus d'appropriation de l'espace. A son tenne, celui-ci avait produit d'authentiques territoires paysans, eux-mêmes garants d'une identité collective stable. Si l'on veut bien examiner de plus près les discours relatifs à l'absence d'un paysannat aux Antilles françaises, on retrouve souvent la non-maîtrise du territoire, comme l'une des clés explicatives de l'absence d'une structuration collective stable, basée sur la prise en charge de l'espace, comme c'est généralement le cas dans toute société paysanne. Des matériaux nouveaux sur l'histoire martiniquaise invitent à revoir les interprétations relatives à la relation des Martiniquais à leur espace, et aux implications de celle-ci sur la production d'une identité collective.
A travers le discours sur la "non-possession" de l'espace martiniquais

La référence à un espace martiniquais "non-possédé" ne repose pas seulement sur le constat du véritable arrachement à la terre originelle que la traite des esclaves a produit en détruisant les liens à l'espace ancestral incarné par la lointaine Afrique. La "non-possession" de l'espace dont il est ici question recouvre l'idée que les Martiniquais n'auraient pu véritablement trouver les moyens de s'enraciner dans leur terre nouvelle, de maîtriser l'espace et de poser dans celui-ci les repères nécessaires pour fonder et garantir leur identité collective. Cette proposition s'appuie dans tous les cas sur la reconnaissance d'une relation structurante entre les collectivités humaines et leur espace.

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1 Guilhem-Chivallon (M.C.) Tradition et modernité dans le monde paysans martiniquais. Approche ethno-géographique, 1992. Quelques-uns des matériaux réunis au cours de cette recherche serviront à argumenter le présent article. Ils proviennent d'enquêtes menées en 1988-1989 auprès d'un échantillon de maisonnées rurales réparties dans plusieurs hameaux. Les données historiques ont été obtenues à partir de sources diverses: témoignages, généalogies familiales, Etat-civil, cadastre, registres d'hypothèques, etc. 4

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Le système des plantations comme obstacle à l'émergence d'une identité collective martiniquaise Le problème de la stnlcturation d'une identité collective est un thème majeur au sein de la recherche en sciences sociales sur les Antilles françaises. Le constat de la faiblesse de cette structuration, pour ne pas dire de son inexistence, revient dans la plupart des écrits comme un leitmotiv. "Collectivité éclatée"1? ou "sans ressort"2, "faiblesse de la conscience collective antillaise"3, "pratiques sociales de dispersion"4, "éparpillement collectif"5, "asocialité"6... autant d'expressions qui renvoient à une sorte de vide social où les individus apparaissent comme placés les uns à côtés des autres. Le "poids de l'histoire" est sans cesse invoqué pour expliquer ces défaillances du sens collectif. Derrière cette évocation du passé, il faut comprendre les implications d'une histoire particulièrement douloureuse qui aurait empêché l'émergence de toute collectivité se définissant en tant que corps social structuré durablement par le partage de règles, de valeurs et d'intérêts communs transmis de génération en génération. Dépossédé de son histoire par la traite, le peuple martiniquais n'a pu trouver, à aucun moment, la possibilité de se reconstruire. L'univers servile a été le lieu d'une négation de la vie sociale. La domination n'a pas seulement été physique et matérielle. Sur la table rase du passé, l'entreprise coloniale a visé à persuader le Noir de son infériorité intrinsèque, et à proscrire et dénigrer ce qui peut ressembler à la formation d'une identité culturelle, entraînant ainsi "un lent déplacement culturel qui a miné dès le départ le problème de la reconnaissance de soi Coo),en fait, le problème de l'identité"7. Au sortir de l'esclavage, l'emprise du système des plantations a continué d'être totale, ne laissant guère l'opportunité aux nouveaux libres de s'affranchir réellement de la domination économique et sociale du grand domaine. C'est l'histoire immobile dont nous parle René Acheen où les changements apparents nourrissent en fait une continuité structurelles. Plus qu'elle n'a représenté une rupture ou une mutation radicale, de l'ancien système esclavagiste, la libération des esclaves a plutôt constitué un ajustement nécessaire à l'évolution des modes de production marquant la transition du
1 Affergan (F.), Anthropologie à la Martinique, 1983, p. 46. 2 Elisabeth (H.), "Fondements réciproques de la personnalité et de la dynamique socioculturelle aux Antilles françaises", 1980,p. 308. 3 Grescle (F.), "Ambiguïtés des modèles et spécificités de la société martiniquaise", 1971, p. 548. 4 Glissant (E.), Le discours antillais, 1981, p. 68. 5 Ibid, p. 167. 6 Affergan (F.), 1983 a, p. 46. 7 Affergan (F.), "Je est-il un autre, ou l'identité déplacée", 1983 b, p. 2040. 8 Acheen (R.), "Pour une grammaire de l'histoire antillaise", 1983, pp. 1824-1825. 5

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capitalisme marchand au capitalisme industriel1. Dans ces conditions, la consolidation du complexe culturel antillais n'a pu s'opérer. L'histoire intime du peuple martiniquais révèle alors ce qu'Edouard Glissant a appelé une "non~histoire", renvoyant non seulement à l'idée de dépossession, mais aussi à celle d'une mémoire collective "râturée", privée de sa capacité à jouer son rôle d'accumulateur et à cimenter la conscience collective2. Ces interprétations sur la réalité sociale des Antilles françaises que l'on retrouve formulées d'une manière ou d'une autre dans la plupart des écrits de sciences humaines qui dénoncent l'aliénation du système des plantations, reposent sur l'argument exprimé avec plus ou moins de force selon lequel la structuration durable des collectivités sociales dépend de leur capacité à avoir emprise sur leur propre réalité, principalement par la maîtrise de la fonction économique. On retrouve ici la définition de l'historicité de la société telle que la formule Alain Touraine et qui tient à la capacité de la société "à produire ses orientations sociales et culturelles à partir de son activité et de donner un sens à ses pratiques"3. Francis Affergan développe clairement ce point de vue à propos de la société martiniquaise: l'absence de contrôle de la fonction économique exclut le Martiniquais de son histoire car "seul appartiendrait à l'histoire, le peuple qui produit les effets de ses besoins à travers un processus économico-social complexe"4. Dans le système des plantations, dont le principe lui-même est déjà fondé sur une logique qui ne trouve sa véritable finalité qu'à l'extérieur du système (produire pour la métropole), aucun groupe n'a pu se définir par son rôle dans un procès de production en relation directe avec la satisfaction des besoins matériels de la collectivité.
La maitrise de l'espace comme possible dépassement des logiques du système des plantations C'est ici que la problématique de l'espace intervient et prend toute sa résonnance. Car pour échapper à la logique aliénante du système des plantations, logique privative à l'égard de la vie sociale, il aurait fallu que le peuple martiniquais puisse rompre physiquement et intellectuellement avec le monde des plantations. Cette rupture ne pouvait s'accomplir que par la médiation de l'espace, et ceci pour plusieurs raisons.

La première est une évidence: sortir de l'univers clos des plantations, c'est nécessairement occuper un autre lieu qui marque de façon concrète une existence distincte et séparée. La seconde est liée à
1 Voir sur ce thème: Acheen: 1983 ; Blérald : 1986; Fredj : 1983. 2 Glissant (E.), 1981, op. cil., p. lOI. 3 Touraine (A.), Pour la sociologie, 1974, p. 56. 4 Affergan (F.), 1983 a, op. cil., pp 45-46. 6

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l'argumentation développée plus haut. Si une collectivité sociale s'inscrit dans la durée et dans l'histoire grâce à la possibilité qu'elle a d'avoir emprise sur sa propre réalité économique, l'espace s'impose alors comme le moyen de permettre cette saisie. "L'homme a une histoire parce qu'il transforme la nature" nous dit Maurice Godelier1. Par le contrôle qu'elles exercent sur une portion de l'espace, les sociétés humaines fondent et enracinent leur organisation en.un lieu. N'est-ce pas le propos de Claude Raffestin lorsqu'il nous rappelle que "la formation du territoire, [en tant que portion de l'espace socialisée2] résulte de la capacité qu'ont les hommes de transformer par leur travail à la fois la nature qui les entoure et leurs propres rapports sociaux"3. Cette proposition nous amène à un troisième point, et non des moindres, à savoir que les expressions territoriales, l'appropriation de l'espace et les configurations spatiales qui en découlent, sont aussi des vecteurs identitaires.
Ce dernier point impose d'ouvrir une parenthèse. Si les sociétés humaines nouent avec l'espace un rapport en relation avec la nécessité d'en exploiter les ressources, ce rapport ne met pas seulement en jeu des principes matériels, mais se crée aussi. à partir de l'interprétation que la société se fait de la nature, et de la manière dont elle rend signifiante sa relation avec l'étendue du monde matériel, ce qui revient à admettre, en écho à la proposition de M. Godelier, qu'il "se trouve à l'intérieur même de toute activité matérielle de l'homme sur la nature, un ensemble complexe de réalités idéelles"4. Mais dépassant le cadre des pratiques matérielles qui s'y inscrivent, les configurations spatiales prennent aussi place au cœur du dispositif symbolique des sociétés humaines, pour représenter et rendre intelligibles à la fois les rapports de l'homme à la nature (et par delà à l'immensité du monde englobant) et les rapports sociaux. En d'autres)termes, les inscriptions spatiales ne renvoient pas seulement à la représentation du rapport que l'homme entretient avec l'étendue matérielle; elles sont aussi le moyen, pour les sociétés, de se représenter leur propre réalité, ce qui reviendrait à dire que le rapport à l'espace n'est pas seulement un objet à penser, mais aussi un moyen de rendre présent à l'esprit les interprétations sur la réalité naturelle et sociale. En cela, les inscriptions spatiales deviennent le vecteur d'une identité culturelle. Il est devenu inévitable, plutôt que banal, pour argumenter cette dernière proposition, de fairé référence aux travaux deC. Lévi-Strauss, tant il est vrai que le célèbre ethnologue a démontré, à partir de l'exemple du village des Bororo, que les organisations spatiales ne sont
1 Godelier (M.), L'idéel et le matériel, 1984, p. 10. Z Selon la définition du territoire donnée par P. Bourdeau "Vers une géographie de la territorialité", 1991, p. 29. 3 Raffestin (C.), "Ecogénèse territoriale et territorialité", 1986, p. 177. 4 Godelier (M.), 1984, op. cit., p. 175. 7

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pas seulement des projections de la société sur son espace, mais qu'elles agissent aussi en retour sur la (re)production des systèmes sociaux par la représentation qu'elles offrent à la société d'elle-même et qui lui signifie en même temps qu'elle lui garantit sa propre identité1. Le propos n'est pas ici de s'interroger sur le fondement même de cette relation structurante2. ,question qui nous éloignerait de notre objectif, mais de noter les caractères d'une telle relation. De ce point de vue, la formule d'Ho Isnard résume très bien les implications réciproques du rapport homme/espace: "la société se crée en créant son espace"3. A la notion d' "espace géographique" utilisée par H. Isnard pour distinguer l'espace naturel de l'espace "produit social", on préfère le concept de territoire. Celui-ci permet en effet de rendre compte du faisceau de relations qui se nouent entre l'homme et son espace. Se définissant comme une "réordination de l'espace"4 qui met en jeu des conduites d'appropriationS, le territoire est le lieu où se fonde l'identité des groupes humains. Philippe Bourdeau nous en propose une approche très intéressante lorsqu'il affirme que "les interrelations entre le territoire, la culture et l'identité reposent sur des rapports de structuration réciproques qui, de la culture à l'identité, prennent le territoire comme pivot en lui conférant à la fois le caractère de produit d'une culture et de support matériel et symbolique d'une identité collective"6. Cette parenthèse refermée7, on comprendra mieux la problématique de l'espace à la Martinique, et pourquoi, en corollaire de la négation d'une identité collective martiniquaise, la négation de la maîtrise de l'espace a toujours été affirmée avec force.
1 Lévy-Strauss (C.), Tristes tropiques. 1955, et Anthropologie structurale, 1973. 2 Sur ce point, on renvoie à l'ouvrage remarquable de F. Paul-Lévy et M. Ségaud, Anthropologie de l'espace (1983). dont le premier chapitre tente de rechercher ce en quoi la relation à l'espace fait fondation de l'identité. Selon les auteurs. c'est dans le dispositif de la pensée symbolique tel qu'il "fonctionne", dans l'action pracico-symbolique quui défInit les société humaine, qu'il faut rechercher l'origine et la nature d'une telle relation. 3Isnard (H.), L'espace géographique, 1978, p. 83. 4 Raffestin (C.), 1986, op.cit., p. 177. 5 Voir sur ce point l'ouvrage de M. Godelier (1984), particulièrement la section intitulée"société et territoire", p. 112. 6 Bourdeau (P.), op.cit., p. 42. 7 Cette parenthèse ne nous a cependant pas permis d'apporter des nuances nécessaires, notamment pour distinguer les expressions territoriales des sociétés "modernes" et des sociétés "traditionnelles". L'approche que l'on a privilégiée se rapporte pour beaucoup aux sociétés traditionnelles, où, à la manière des institutions sociales, économiques qui ne sont pas spéciaalisées, les configurations saptiales ne rendent pas compte de territoires différenciés. Dans les sociétés modernes où la fonction économique relève d'une institution séparée, par ailleurs déterminante des rapports sociaux, les espaces sociaux se spécialisent, produisant la "multi-territorialité"complexe dont nous parle Yves Brel (Ce dernier nous invite d'ailleur à considérer que la modernité serait la "lente montée des codes déterritorialisants" (1986, p. 137 et p. 139). 8

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L'impossible mattrise de l'espace martiniquais et ses conséquences sur la construction d'une identité collective Si une rupture avait dO se produire dans la logique du système des plantations, seule l'abolition de l'esclavage était à même de l'engendrer, C'est ell tout cas ce qu'affirme clairement Hector Elisabeth : "rune. des conséquences immédiates [de l'abolition] résidait dans le changement de statut des esclaves, et par conséquent, dans leur possibilité

désormais de produire et affirmer une nouvelle identité

(oo.).

Mais

l'abolition de l'esclavage ne s'étant accompagnée d'aucune modification fondamentale quant à la propriété, elle ne transforma pas vraiment le statut du nouvel affranchi1. Le lien est ici directement postulé entre l'accès à la terre et la production d'une identité collective. Comme nous l'avons mentionné plus haut, la plupart des analyses convergent cependant pour noter que l'impact du système des plantations a continué d'être absolu après l'abolition, ce qui se serait notamment traduit, s'agissant du grand domaine, par le monopole toujours effectif sur les. terres, le "contrôle total de l'espace" dont nous parle René Acheen2. Ainsi Francis Affergan nous invite à considérer que "hormis la déportation, le peuple martiniquais n'a jamais bougé de son lieu, mais n'a jamais trouvé non plus que cet espace lui appartenait en propre"3. Et l'auteur de poursuivre que "l'espace et le temps ne sont jamais investis en des moments ou des lieux définis et circonscrits"4 C..). "Le rapport d'enracinement au pays s'effrite, se perd, et se retrouve toujours en déséquilibre"5. Edouard Glissant nous invite à un constat similaire. "Libéré en 1848, [le peuple] se retrouva en Martinique prisonnier d'un double carcan: l'impossibilité de produire par et pour lui-même, l'impuissance qui en découla d'affirmer en~mble sa nature propre"6.Là encore, l'accès à la terre est au coeur de ce processus: si l'espace "n'est pas l'espace ancestral, ce n'est pas non plus un espace possédé C..). La légitimité de cette possession collective n'est pas même esquissée. Il n'y a ni possession de la terre, ni complicité avec la terre, ni espoir en la terre"7. Dans ce cas, "l'espace n'èst pas vécu globalement comme sécurisant", ce qui est à mettre en rapport avec le fait que "les groupes sociaux ne sont pas ressentis dans leur structuration comme le résultat d'une histoire intrinsèque "8.
1 Elisabeth (H.), 1980, op. cit., p. 308(souligné par nous). 2 Acheen (R.), 1983, op. cit., p. 1817. . 3 Affergan (F.), 1983 a, op. cit., p. 20. ..
.

4 5 6 7 g

/bid, p.79. Ibid, p. 82. Glissant (E.), 19&1, op. cit., p. 18. Ibid, p. 88. Ibid, p. 87. 9

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Les propos d'Edouard Glissant nous ramènent ainsi au coeur de la problématique de l'espace telle que nous l'avons esquissée plus haut. Ils relient trois données essentielles de la réalité sociale dans un rapport de causalités réciproques, à savoir les composantes spatiale, économique et identitaire, pour aboutir à un triple constat négatif: non-possession de la terre; non-maîtrise de la fonction économique; non-élaboration d'une identité collective; et pour cela, traduire en fait l'absence de tout processus de territorialisation propre au peuple martiniquais. Dans un article récent, Christiane Bougerol aborde à son tour la question du territoire à la Martinique. Partant de l'observation du culte des morts aux Antilles françaises, l'ethnologue met en relief non seulement l'imprécision du savoir généalogique des Martiniquais et des Guadeloupéens, mais aussi le processus rapide d'effacement des morts qui rejoignent "le stock des disparus indifférenciés"1. Christiane Bougerol propose de considérer que l'absence de territoire serait à l'origine de cette absence de mémorisation de l'agencement des vivants et des anciens, qui renvoie elle-même à l'instabilité des bases sociales. Car la fixation sur une terre permet de fonder l'origine (sociale, familiale,...) en un lieu. Le territoire, marqueur privilégié du social, rend possible un travail de mémorisation plus achevé. Aux Antilles, l'impossible enracinement en un lieu aurait rendu impossible un travail de symbolisation reliant l'homme, l'ancêtre et la terre2. On le voit, là encore, la question de la non-possession de l'espace vient faire écho à une fragilité qui touche aux expressions les plus essentielles de la vie sociale.
Nous l'avons dit à plusieurs reprises, la formulation de ces interprétations de la réalité martiniquaise repose sur l'idée d'une continuité après l'abolition de l'esclavage. Dans ce cas, la fuite des anciens esclaves, l'occupation des terres intérieures et le développement d'une économie d'autosubsistance deviennent des phénomènes mineurs, parfois même ignorés. Or, l'abolition de l'esclavage a bien créé "les conditions nécessaires à l'existence d'une classe de producteurs" pour reprendre l'expression de Georges Beckford3. L'émergence de cette paysannerie s'inscrivant en marge de la plantation, dans une logique antagoniste à elle, offre bien la preuve que pour sortir du monde clos et aliénant des plantations, l'accès à la terre était essentiel. Du même coup, elle montre la puissance des liens entre territoire et identité.

1 Bougerol (C.), "L'involontaire retour des morts aux Antilles", 1987, p. 251. 2 Ibid, pp 251-252. 3 Beckford (G.L.), "La paysannerie Caraïbe: un mode de production proche de l'agriculture de plantation", 1985, p. 43. 10

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Pour une autre lecture des rapports homme/espace à la Martinique

Dans un article du journal "Libération" récemment consacré à la présentation du dernier roman. de Patrick Chamoiseau, on trouve ces quelques lignes : "Que deviennent les Noirs après l'abolition de l'esclavage et le déclin des plantations? En l'absence de travaux historiques sur cette question, on en est réduit aux conjectures ro man esque s " 1. On ne peut mieux résumer le problème des interprétations sur la réalité sociale et historique du peuple martiniquais. L'époque charnière de l'abolition est en effet restée fort méconnue. Plus gravement, elle a souvent été appréhendée au travers de faits disparates, voire de suppositions erronées admises comme des certitudes. Cette méconnaissance concerne au premier plan la trajectoire des nouveaux libres ainsi que les mouvements de terre qui ont pu s'opérer après l'abolition, et plus généralement l'ensemble des données qui peuvent rendre compte de la possibilité d'un processus d'appropriation de l'espace aux lendemains de l'abolition de l'esclavage. Les faits: l'appropriation des terres à l'abolition de l'esclavage et la fondation des territoires paysans Il revient à l'historienne Annick François-Haugrin d'avoir réuni des matériaux décisifs qui apportent la preuve que la période postesclavagiste a bien été l'occasion d'une recomposition de l'espace martiniquais2. L'histoire de cette recherche vaut en elle-même d'être relatée. Se proposant d'étudier le processus d'endettement des "habitations sucreries"3 de 1845 à 1882, à partir de l'exploitation des registres d'hypothèques, l'auteur fut amenée à modifier son objectif face à la forte proportion de vente de portions de terre, inférieures à 10 hectares "révélée" par la consultation des documents. Parler de "révélation" est le terme qui convient, puisque jusqu'alors, ce phénomène était resté totalement ignoré des travaux sur l'histoire sociale martiniquaise. Ceci explique peut-être que l'auteur ait montré quelques hésitations et se soit limitée à la simple restitution des faits pour CC)nclure sur le constat d'un "phénomène socio-économique important", sans pour
1 Libération, n° du 3 septembre 1992, p. 19. 2 François-Haugrin (A.), L'économie agricole martiniquaise: ses structures et ses problèmes entre 1845 et 1882, 1984. 3 Rappelons que les "habitations sucreries" constituent la pièce maîtresse du système des plantations tel qu'il fonctionne jusqu'à l'abolition. L'habitation se définit comme "une unité autonome de production et de traitement de la canne autour de laquelle s'organise tout au long du XVIIème siecle, l'importation des esclaves et leur intégration dans l'activité économique" (J.Benoist : "Types de plantation et groupes sociaux à la Martinique", 1968, p. 137).

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autant évoquer la remise en cause des connaissances touchant au monde de la petite propriété paysanne.

On peut effectivement considérer que les données réunies par A. François-Haugrin bouleversent la version généralement admise selon laquelle les nouveaux libres ont fui les plantations pour occuper de manière illicite les terres marginales situées dans les hauteurs de l'fie. Cette occupation sans titre serait à l'origine de la fragilité sociale de cette nouvelle population qui, de fait, se trouvait sans assise foncière. Elle aurait, de plus, rendu plus efficaces les pressions exercées, à la suite de l'abolition, par les groupes dominants pour contraindre les anciens esclaves à retourner travailler sur les plantations. A cette version répandue de l'occupation sans titre s'adjoint aussi celle du "jardin de case" concédé par le planteur à la périphérie de son domaine et qui ne relève d'aucun exercice de la propriété s'agissant de ceux qui en sont bénéficiaires. Dans tous les cas, l'installation de la population affranchie dans les régions de momes1, telle qu'elle a pu être abordée jusqu'ici, indique d'une part le caractère précaire du mode d'accession à la terre, et d'autre part, la faiblesse du mouvement de colonisation des terres intérieures (celles-ci étant souvent considérées comme appartenant encore aux anciens maîtres) qui renvoie elle-même à la faiblesse de l'effectif de ceux qui ont pu s'installer de cette façon. On comprend, dans ces conditions, que le phénomène d'occupation des régions hautes de l'fie ait pu être considéré comme mineur. Portant de manière exhaustive sur l'arrondissement de SaintPierre qui représente la moitié du territoire martiniquais (49 % de la superficie totale de l'fie), l'étude d'Annick François-Haugrin fait état d'un volume très significatif de portions de terre de moins de 10 hectares, détachées des traditionnelles habitations et vendues entre 1845 et 18752. Les acquéreurs sont en majorité des cultivateurs formant le groupe socio-agraire le plus démuni3. Ces petites propriétés sont créées dans les régions hautes de l'fie et ne modifient pas le paysage des ~ones basses où la plantation conserv.el'intégralité de son territoire4.
Quantitativement, quelle est l'ampleur de ce phénomène? En comparant la superficie occupée de nos jours par les propriétés de moins de 10 hectares avec celle des portions de terre vendues pendant la période post-esclavagiste, Annick François-Haugrin parvient à la
1 Les mornes désignent les reliefs de l'île. 2 François-Haugrin (A.), 1984, op. cit., p. 101. 3 Ibid, p. 112. 4 Ibid, P. 101. Rappelons qu'avant l'abolition de l'esclavage, les habitations traditionnelles occupaient aussi les régions marginales dans l'intérieur des terres jusqu'à ce que les reliefs et la pluviométrie deviennent des obstacles réels à une colonisation plus étendue. Voir sur ce point notre étude détaillée des communes du Morne-Vert, BassePointe et Rivière-Pilote (Guilhem-Chivallon : 1992). 12

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conclusion que, pour la région étudiée, près de 80 % du domaine de la petite propriété ont été constitués à l'occasion de la série de ventes pratiquées entre 1845 et 18751 (cf: tableau ci-après).
Part de la petite propriété actuelle acquise par achat aux lendemains de 1848 dans la région Nord

_
Nb. de Propriét6s TOTAL REGION NCRD 6609

Petilcs propJié16s achetées 1848 et 1875

Répartition de la proprié1l! ruralc de moins de 10 ha en 1975 Nb. de Pr0priét6s Superf. Correspond. Sup. moy. par prop.

.. de la superfICie des petites propriétés acquises en.... 1848 ctl875

Superf. Correspond.

Sup. may. par prop.

par rapport . ccllc des p"'¥ié1I!s de moins de 10 ha en 1975 0,76 ha

8 202 ha

1,21 ha

19 122

10 767 ha

0,56 ha

Source: D'après les données recueillies par A. François-Haugrin,

1984, pp. 118-122

On peut, sans grand risque d'erreur, considérer que les résultats exhaustifs obtenus par l'historienne pour 49 % de l'espace martiniquais, sont valables pour l'ensemble du territoire insulaire. Partant, il s'agit d'admettre que la grande majorité des petites propriétés actuelles ont été acquises de façon légale par les nouveaux libres au cours des trente années qui ont succédé à l'abolition de l'esclavage. En terme de superficie, cette accession à la propriété concerne près de 30 % de la surface occupée par l'ensemble de la propriété rurale martiniquaise2, soit le double des résultats fournis par le premier recensement des terres de 1935 dont on connaît le peu de fiabilité3, mais qui a pourtant servi de base, jusqu'ici, à la plupart des évaluations. Ramenées à la population rurale de l'époque, ces données permettent d'estimer que plus de la moitié d'entre elle s'installe légitimement sur des lopins de terre au cours de la période post-abolitionniste4.
1 François-Haugrin (A.), 1984, op.cit., p. 119. 2 En élargissant les données obtenues pour la région étudiée par A. François-Haugrin à l'ensemble de la Martinique,. on obtient un total de 24.687 hectares (à savoir. : 80 % de la petite propriété cadastrale recensée en 1973 par J, Desruisseaux). Ces 24687 hectares représentent 28 % de l'ensemble de la propriété rurale estimée à 88.190 hectares en 1973 (Desruisseaux : 1977), 3 Voir sur ce point Eugène Revert, La Martinique, 1948, p. 268, 4 Dans la région Nord, la population rurale est évaluée à environ 41.500 personnes vers 1880. Le bilan foncier fait état à cette époque de la vente de 7,000 propriétés de moins de 10 hectares, et par conséquence de 7.000 acquéreurs qui représentent 17 % de la population rurale de l'époque (A. François-Haugrin : 1984, p. 111). On peut pousser plus loin ces calculs. Si l'on compte 4 personnes en moyenne par famille (donc par acheteur), ce que des études de cas ont mis en valeur (Guilhem-Chivallon : 1992), on peut affirmer que plus de 65 % de la population rurale s'installent sur des petites propriétés. Certes, cette évaluation ne tient pas compte de la possibilité pour un même individu de .serendre 13

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En tout état de cause, ce phénomène de vente de portions de terre concerne bien l'accession à la propriété de milliers de nouveaux libres. Il est à l'origine de cette formidable dualité de l'espace martiniquais qui fige un ordre social par l'opposition parfaite de deux territoires distincts : celui de la grande plantation occupant les zones basses convoitées, celui des petits paysans peuplant les zones hautes délaissées (cf: figure n° 1).
Figure n° 1: L'espace des Mornes: Localisation des zones de petites propriétés à la Martinique

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Source: carte proposée par Guy Lassene. .Petites propriétés et refonnes foncières aux Antilles françaises., in Les problèmes agraires des Amtriques lalitU!s, Colloque international du CNRS, 1965, p. 13.

acquéreur de plusieurs lots, mais la prise en considération de ce cas de figure ne devrait pas trop éloigner d'une proportion équivalente à la moitié de la population rurale. 14

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