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Géographie et cultures n°8

144 pages
- La représentation de la ville en Angleterre, C. Hancock
- La fuite de cerveaux en Pologne, J. Hryniewicz, B. Jalowiecki
- Vitesse et regard, J-C. Gay
- Paysage, peinture et nationalisme au Canada, F. Laserre
- A travers la géographie culturelle contemporaine, L. Mondada, O. Söderstrom
- Les faits culturels comme processus, L. Mondada, O. Söderstrom
- Influence internationale et information : CNN et Euronews, J. Korkikian
- Le rôle des récits fondateurs dans les sciences sociales, P. Claval
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Géographie el Cultures,

n08, 1993

Géographie et cultures

n08, hiver 1993
SOMMAIRE

3 17 33 51 71 83 101 115 133

Etude de la représentation de la ville en Angleterre Claire Hancock La fuite des cerveaux en Pologne Janusz Hryniewicz Bohdan lalowiecki Vitesse et regard Jean-Christophe Gay Paysage, peinture et nationalisme Frédéric Lasserre Parcours à travers la géographie culturelle contemporaine Lorenza Mondada, Ola Soderstrom Les faits culturels comme processus Lorenza Mondada, Ola Soderstrom Influence internationale et information: CNN et Euronews Jean Korkikian Le rôle des récits fondateurs dans les sciences sociales Paul Claval Lectures
Considérations sur une école allemande de géographie orientaliste L'exotisme insulaire Un mythe géographique, les Kerguelen La ville entre Dieu et les hommes Quand la rizière rencontre l'asphalte

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La revue Géographie et cultures est publiée 4 fois par an par l'association
GÉOGRAPHIE EfCULTURES et les éditions L'HARMATTAN, avec le concours de l'ORSTOM.

Directeur: Paul Claval Comité scientifique: Maurizio De Almeida Abreu (Rio de Janeiro), Luc Bureau (Québec), Anne Buttimer (Dublin), Michel Chevalier (Paris), Paul-Henry Chombart de Lauwe (Paris), Giacomo Corna-Pellegrini (Milan), Denis Cosgrove (Loughborough), Pierre Flatrès (Paris), Jans-Christians Hansen (Bergen), Jean-Luc Piveteau (Fribourg), Xavier de Planhol (Paris), Joe Powell (Melbourne), François Sigaut (Paris), Takeuchi Keiichi (Tokyo), Juan Vilà-Valenti (Barcelone), Eric Waddell (Fidji), Eugen Wirth (Erlangen). Correspondants: Marc Brosseau (Ottawa), Flora Sheng-hua Cheng (Taipei), Ingo Eberle (Mayence), Anne Gilbert (Ottawa), Josefina Gomez Mendoza (Madrid), Keizo Isobe (Tokyo), Bertrand Lévy (Genève), Virginie Mahmadou (Amsterdam), Ghilla Roditi (Milan), Anngret Simms (Dublin). Comité éditorial: Augustin Berque (EHESS), Joël Bonnemaison (ORSTOM), Guy Chemla (Univ. Paris-IV), Paul Claval (Univ. Paris-IV), 1. C. Gay (Espace et Culture), Isabelle Géneau de Lamarlière (Univ. d'Artois), Cynthia Ghorra-Gobin (Espace et Culture), Dominique Guillaud (ORSTOM), Christian Jacob (CNRS), Louis Marrou (Univ. La Rochelle), Jérôme Monnet (Univ. Toulouse), Françoise Péron (Univ. Brest), JeanRobert Pitte (Univ. Paris-IV), Roland Pourtier (Univ. Paris-I), Georges Prévélakis (Univ. Paris-IV) Jean Rieucau (Univ. Montpellier), Olivier Sevin (Univ. Paris-IV), Singaravelou (CNRS), Jean-François Staszak (Univ. Amiens), Christian Taillard (CNRS), Jean-René Trochet (Musée des Arts et Traditions Populaires). Rédaction: G. Chemla, C. Fontanel, J. Garnier, L. Marrou, P. Pigeon, J.F. Staszak. Coordination: G. Chemla, L. Marrou, P. Pigeon, J.F. Staszak. Espace et Culture (CNRS/Université Paris-IV), Institut de Géographie. 191 rue Saint-Jacques, 75005 Paris. Tel. (1)-44-32-14-00. Fax. (1)-40-46-25-88. Labo. Espace et Culture Couverture: création Yves-Marie Péron Abonnements: Géographie et cultures, Éditions L'Harmattan, 5-7 rue de l'École Polytechnique, 75005 Paris, FRANCE. Chèques à l'ordre de L'Harmattan. France Etranger Abonnement 1992-93 280 FF 300 FF Prix au numéro 90 FF 100 FF Recommandations aux auteurs: Toutes les propositions d'articles portant sur les thèmes intéressant la revue seront examinées par le comité de rédaction. Géographie et Cultures publiera en français. Les articles doivent parvenir à la rédaction dactylographiés en double interligne et, dans la mesure du possible, sur disquette 3.5" (Macintosh ou MSDOS) portant le nom du logiciel utilisé. Ils comprendront les références de l'auteur (nom, fonction, adresse) et des résumés en français, en anglais et éventuellement dans une troisième langue. Les notes seront regroupées en fin d'article. Les illustrations (cartes, tableaux, photographies N&B) devront être fournies prêtes à clicher et ne pas excéder 19 x 12 cm, y compris les léf(endes et commentaires. @ L'Harmattan 1993 ISSN: 1165-035 ISBN: 2-7384-2291-8 Laboratoire

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L'USAGE DU CONCEPT DE "REPRESENTATION SOCIALE" DANS L'ETUDE DE LA REPRESENTATION DE LA VILLE EN ANGLETERRE

Claire HANCOCK
Ecole Normale Supérieure Institut Universitaire Européen.

Résumé: Cet article présente des ouvrages d'historiens qui permettent de dater et de déterminer les origines des représentations de la ville et de la campagne qui prévalent encore à l'heure actuelle dans la culture britannique; leur analyse en termes de "représentations sociales", si elle n'est pas sans soulever des problèmes, s'avère en tout cas fructueuse. Mots-clés: Représentation sociale
britannique.

- ville et campagne - identité

nationale

- culture

Abstract: This paper reviews works by historians which enable us to date and to determine the origins of representations of city and country still prevailing in British culture while their analysis in terms of "social representations", though it raises some problems, also provides quite interesting insights. Keywords: Social representation

culture.

- city

and country

- national

identity - British

Une interrogation sur les origines des représentations de la ville et de la campagne qui caractérisent la culture britannique amène, au fil des textes qui en traitent, à s'intéresser à la notion de "représentation sociale". Cette notion, définie et appliquée par des auteurs français comme S. Moscovici ou C. Herzlich, dérive de l'idée de "représentation collective" avancée par Durkheim dans Les Règles de la Méthode Sociologique. Il s'agissait pour Durkheim de distinguer la pensée

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collective de la pensée individuelle, simple phénomène psychique!. Utilisée essentiellement par les anthropologues2, la notion n'en vint que beaucoup plus tard à être appliquée à certains aspects de notre société. En réaction à l'école behavioriste, les tenants de la psychologie sociale soutiennent que le sujet a moins affaire à des stimuli bruts qu'à des objets ou des situations socialement construits, et postulent des liens entre champ psychologique et champ social. Ainsi C. Herzlich écrit-elle: "Construction du réel, la représentation se donne pour une perception", alors qu'elle est déterminée par "un réseau de conditions objectives, sociales et économiques3". La représentation contribue à définir la spécificité d'un groupe; dans notre cas, on pourra dire que la représentation du milieu urbain caractérise des groupes nationaux, comme on le verra avec la définition de l' englishness par des historiens anglais. L'élévation de la notion au niveau national ne dispense pas de prendre en compte les différences entre groupes au sein de la nation quant au pouvoir exercé sur l'objet représenté; C. Herzlich insiste ainsi sur la "disparité des positions face à un objet socialement significatif, appréhendé dans un contexte toujours mouvant et marqué par le caractère conflictuel des rapports sociaux.4" Si tous les groupes ont accès à une expérience du milieu urbain, les plus aisés jouissent de plus de liberté de choix dans leurs rapports, les plus puissants ont pouvoir sur son façonnement; ces derniers ont donc une place prioritaire dans la création de la représentation. Comme le note C. Herzlich à propos de l'exemple de la culture "la représentation qu'en auront les autres groupes se formera par rapport à la leur. Elle témoignera de l'impact de l'idéologie dominante ou des possibilités de distanciation à son égard". Outre la transmission vers le bas de l'échelle sociale, la représentation assure la transmission dans le temps, la perpétuation, non seulement de perceptions, mais aussi de comportements. En effet S. Moscovici résume ainsi son rôle: "une représentation parle autant qu'elle montre, communique autant qu'elle exprime. Au bout du compte, elle produit et détermine des comportements,5"

1 Voir "Représentations individuelles et représentations collectives", pp. 13-50 in Sociologie et philosophie, Paris, PUF, 1974. 2 Voir par exemple M. Mauss et E. Durkheim, "Catégories collectives et mentalités. De quelques formes primitives de classification. Contribution à l'étude des représentations collectives", pp. 13-82, in M. Mauss, Œuvres, tome II, Paris, Editions de Minuit, 1969. 3 C. Herzlich, "La représentation sociale", in Introduction à la psychologie sociale, sous la direction de S. Moscovici, Paris, Larousse, tome I, p. 306. 4 Ibid. , p 309. 5 S. Moscovici, La psychanalyse, son image et son public, Paris, PUF, 1961. p. 26. 4

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Une représentation

devenue partie intégrante de l' "anglicité".

A. Howkins donne un exemple intéressant de ce qu'on peut appeler une représentation sociale dans son chapitre intitulé The Discovery of Rural England - qui pourrait aussi bien s'intituler The Construction of Rural England, puisqu'il s'agit de la construction d'une certaine image de l'Angleterre idéale, une Angleterre essentiellement rurale. Howkins illustre lui-même le degré d'intégration de cette représentation dans la pensée des Anglais contemporains: "A series of 'vox pop' interviews carried out for the television programme Country Crisis (Channel 4, 3 January 1984) showed that most people interviewed in London, including two young blacks, identified the country as 'better', and country life as superior to town life.1" Décrivant la construction de cette représentation depuis le dernier quart du XIXème siècle, Hawkins en confirme encore l'universalité en montrant le consensus politique autour des valeurs rurales mises en exergue: "The extent to which nearly all political parties shared these assumptions by the 1900s is remarkable.2" L'adhésion des penseurs socialistes eux-mêmes n'est pas cependant sans apparaître paradoxale: "...by constructing an ideal out of a specific rural England they gave credence to its existing political and social structure even if they were critical of it.3" Il résulta ainsi de l'affirmation d'un puissant discours pro-rural, en réaction aux problèmes urbains, une réécriture de l'histoire: "The cultural histOry of England had to be rewritten and a new Englishness discovered which accorded with changed perceptions of society4". La période dont on choisit de faire l'étalon de l' anglicité fut l'époque des Tudor; l'inspiration gothique en architecture dut céder la place aux architectures vernaculaires, et le cottage connut une mode grandissante dont on peut penser qu'elle influence encore aujourd'hui la préférence anglaise pour la maison individuelle. Parmi les facteurs ayant contribué à diffuser cet idéal rural, Hawkins cite les guides destinés aux promeneurs, les chansons
1 A. Howkins, "The Discovery of Rural England", in R. ColIs and P. Dodd, Englishness. politics and culture, 1880-1920, London, Croom Helm, 1986, p. 62. "Une série d'interviews du type "vox populi" réalisées pour l'émission de télévision Country Crisis a montré que la plupart des gens interrogés à Londres, y compris deux jeunes Noirs, désignaient la campagne comme "meilleure" et la vie rurale comme supérieure à la vie urbaine". 2 Ibid, p. 68. "Le point auquel presque tous les partis politiques partageaient ces présupposés dans les années 1900 est remarquable". 3 Ibid., p. 75. en construisant un idéal à partir d'une Angleterre rurale spécifique, ils donnaient du crédit à la structure politique et sociale en place, même s'ils la critiquaient". 4 Ibid. . p. 69. "L'histoire culturelle de l'Angleterre dut être réécrite, et une nouvelle anglicité découverte, qui s'accordassent avec les nouvelles perceptions de la société". 5

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popularisées à l'époque, et les périodiques comme The Clarion ou Country Life; il insiste également sur l'impact de la Première Guerre Mondiale, occasion typique de construction d'une image nationale par opposition à un pays ennemi: la propagande diffusée auprès des soldats donnait une direction outrageusement ruraliste à leur inévitable nostalgie. Le discours pro-rural, qui dépeignait a contrario Londres et les grandes villes comme d'affreux parasites, extérieurs au véritable "esprit national", gagna alors une influence considérable qu'il n'a jamais perdue depuis. On peut penser que la fusion entre patrie et campagne dans le discours fut facilitée par le fait qu'un seul et même mot, country, sert à les désigner en anglais. Une sensibilité promue par un groupe. Si Howkins analyse à juste titre l'évolution au tournant du XIXème et du XXème siècle comme décisive, le changement des sensibilités ayant permis la popularisation de tels idéaux peut être discerné à une époque bien plus reculée. En effet K. Thomas rend magistralement compte dans son livre, Man and the Natural World. Changing Attitudes in Britain 1500-1800, de la révolution dans les mentalités vis-à-vis de la nature et du monde rural à compter du XVIIIème siècle. L'élément religieux apparaît comme non négligeable dans cette révolution; alors que les textes fondateurs du christianisme étaient interprétés jusqu'alors comme autorisant l 'homme, fleuron de la création, à user et abuser du reste de la création, faune et flore, sans aucun scrupule, une interprétation radicalement opposée s'imposa dans la théologie du XVIIIème siècle: "The intellectual genealogy of the socalled "man of feeling" has been traced back to the Latitudinarian divines of the Restoration period, who, in reaction to Hobbes, taught that man's innate instincts were kindly and that it was unnatural to take pleasure in cruelty,l" Les groupes protestants semblent avoir été à la pointe du changement: The initial impulse had been strongly religious C...) Clerics were often ahead of lay opinion and an essential role was played by Puritans, Dissenters, Quakers and Evangelicals2". Cependant ces nouvelles idées promues par les théologiens ne se développaient pas indépendamment des conditions extérieures, comme Ie reconnaît Thomas: these purely intellectual developments had to
1 K. Thomas, Man and the Natural World. Changing Attitudes in Britain, 1500-1800. London, Allen Lane, 1983, p. 175. "La généalogie intellectuelle de l'homme dit "de sentiment" remonterait aux prêlres latitudinariens de la période de la Restauration, qui, en réaction à Hobbes, enseignaient que les instincts innés de l'homme étaient bons, et qu'il était anormal de prendre plaisir à la cruauté". 2 Ibid., p. 180. la première impulsion avait été fortement religieuse (...) Les membres du clergé étaient souvent en avance sur l'opinion profane et un rôle essentiel fut joué par les Puritains, les Dissenters, les Quakers et les Evangélistes". 6

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be stimulated by external social change. The triumph of the new attitude was closely linked to the growth of towns and the emergence of an industrial order...1" Quant à l'origine sociale des nouvelles sensibilités, il faut distinguer entre leurs objets. En ce qui concerne le mouvement pour moins de cruauté envers les animaux, Thomas nous dit qu'il est à base urbaine, mais également bourgeoise: il découle d'une réaction des classes moyennes aussi bien au goût aristocratique pour la chasse et ses pratiques les plus sanglantes qu'à la prédilection populaire pour des sports non moins sanglants comme les combats de coqs. Cette nouvelle sensibilité n'était pas sans aspects réformistes: "...the concern for animal welfare was pan of a much wider movement which involved the spread of humane feelings towards previously despised human beings, like the criminal, the insane or the enslaved. It thus became associated with a more general demand for reform.2", au point que "it was almost impossible to reflect on animals without being distracted by the conflicting perceptions imposed by social class." On ne saurait mieux définir une représentation sociale, assez puissante pour faire de la chasse un symbole: "...In Victorian times there were many tradesmen who took up hunting as a means of symbolizing their social ascent." En tout cas cette représentation d'origine bourgeoise ne gagne guère plus le bas que le haut de la hiérarchie sociale: "Kindness to animals was a luxury which not

everyone had learned to afford C...) most workers continued to regard
animals in a functionallight, untinged by sentiment)" En revanche, c'est l'aristocratie qui joua le rôle principal dans le développement d'un goût pour la flore, et tout particulièrement pour les arbres, qui eux aussi acquirent valeur de symbole: " The motives for aristocratic planting were a complex mixture of social asseniveness, aesthetic sense, patriotism and long-term profit. (...) Trees indeed were a kind of family monument, a bid for personal immonality, at a time when gravestones and similar memorials were largely confined to the socially privileged." Le symbolisme social est ainsi assez clair: "As social
1/bid., p. 181. "... ces développements purement intellectuels ne pouvaient qu'être stimulés par un changement social extérieur. Le triomphe de la nouvelle attitude était intimement lié à la croissance des villes et à l'émergence d'un ordre industrie!..... 2 Ibid., p. 184. "... le souci du bien-être des animaux faisait partie d'un mouvement beaucoup plus vaste qui impliquait l'extension de sentiments d'humanité vers des êtres humains auparavant méprisés, comme les criminels, les fous ou les esclaves. Il fut donc associé à une demande de réforme plus générale"... "il était impossible de réfléchir à propos des animaux sans être embarrassé des perceptions opposées imposées par la classe sociale". 3 Ibid., pp. 186-187. "... à l'époque victorienne de nombreux commerçants commencèrent à chasser, y voyant un moyen de symboliser leur ascension sociale". "La gentillesse envers les animaux était un luxe que tout le monde n'avait pas appris à se permettre (...) la plupart des ouvriers continuèrent à considérer les animaux d'un point de vue fonctionnel, sans se laisser gagner par le sentiment". 7

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change accelerated, the desire to preserve such visible symbols of continuity grew stronger". Mais l'image devait gagner une valeur nationale où les origines aristocratiques ne sont plus discernées: "Just as men cherished household pets because they were projections of themselves, so they preserved domestic trees, because they represented individuals, families, and in the case of the British oak, the nation itself."! Thomas explique ainsi magnifiquement comment un caractère national se compose aussi bien de la prédilection pour certains paysages que d'une adhésion implicite à certaines valeurs politiques ou sociales, continuité, tradition, stabilité... que ces paysages symbolisent. Thomas décrit ensuite les conséquences de ces nouvelles représentations sur la façon dont la ville était perçue; alors qu'au long du XVIIIèrne siècle, le paysage urbain faisait couramment l'objet d'éloges que nul n'aurait songé à prodiguer à la campagne, "yet, long before 1802, it had become a commonplace to maintain that the countryside was more beautiful than the town.2" Au jugement esthétique se mêlait indissolublement un jugement moral: "in contemporary thought the objection to urban life was less to the physical environment of the city than to the moral behaviour of its inhabitants3", et ceci avec l'aval de la religion: "The countryside was portrayed as a holier place than the town; and much of the devotional literature of the ensuing century exhibited what the poet John Clare would call 'the religion of the fields' 4." Des raisons sociales s'ajoutèrent encore, le milieu rural étant décrit par poètes et artistes comme l'antithèse d'un milieu urbain où les conflits sociaux devenaient patents, une éternelle Arcadie. L'aristocratie n'avait pas besoin de telles incitations, d'après Thomas, pour préférer à

1/bid., pp. 209 et 217-218. "Les motifs des plantations entreprises par les aristocrates consistaient en un mélange complexe d'affirmation sociale, de goût esthétique, de patriotisme et de profit à long terme. (...) En effet les arbres étaient une sorte de monument familial, un appel à l'immortalité personnelle, à une époque où les pierres tombales et les mémoriaux du même type étaient largement réservés aux privilégiés de la société." "Comme le changement social s'accélérait, le désir de préserver des symboles si visibles de continuité se renforça". "De même que les hommes chérissaient leurs animaux domestiques parce qu'ils étaient des projections d'eux-mêmes, ils préservèrent leurs arbres domestiques, parce qu'ils représentaient des individus, des familles, et dans le cas du chêne britannique, la nation elle-même" 2 Ibid., p. 244. cependant, bien avant 1802, c'était devenu un lieu COmmun que d'affirmer que la campagne était plus belle que la ville". 3 Ibid., p. 246. dans la pensée contemporaine l'objection élevée à J'encontre de la ville s'adressait moins à J'environnement matériel qu'à la conduite morale de ses
habitants"

.

4 Ibid., p. 249. "La campagne était décrite comme plus sainte que la ville, et une grande part de la littérature sacrée du siècle suivant relevait de ce que le poète John Clare aurait appelé "la religion des champs"." 8

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Document 2 : F. Barnard pour l'édition originale de A Tale ofTwo Cities, de C. Dickens (1859). Le retour en Angleterre des héros du roman de Dickens qui viennent d'échapper au tumulte de Paris en proie à la Révolution Française, est illustré par ce déjeuner champêtre; le repos de la middle-class se modèle sur celui des aristocrates.

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la ville une campagne où se trouvait le siège de sa richesse et de son prestige. La force de l'exemple aristocratique, aussi bien que des nouvelles perceptions de la ville et de la campagne, induisit les riches Londoniens, dès le XVIIème siècle, à passer leurs week-ends à la campagne. Pour Thomas ce nouveau culte du milieu rural constituait une mystification, résultant du désir de s'évader de la réalité; il souligne le fait que, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, ces représentations n'étaient pas des moyens de s'accommoder de la réalité comme elles le sont souvent, mais étaient au contraire incompatibles avec l'évolution de la société anglaise vers plus d'industrialisation et d'urbanisation. Le problème de la diffusion. Ceci pose le problème de la diffusion de telles représentations sociales: alors que leur origine est souvent, Thomas le montre, à déceler dans l'intérêt bien compris d'un groupe qui les forge pour se légitimer à ses propres yeux ou à ceux des autres (affirmation de la bourgeoisie par la condamnation de la chasse, affirmation aristocratique par valorisation de la nature), les représentations gagnent de proche en proche des groupes qui ne peuvent trouver les mêmes satisfactions matérielles ou morales à les entretenir. C'est seulement si ces représentations sont élevées au niveau "national", si par exemple on assimile "anglicité" et ruralité, en donnant au besoin un tour patriotique à la chose, que ce processus peut se comprendre. Il est vraisemblable qu'il ne résulte pas d'une politique délibérée de la part des autorités ou même des groupes concernés: dans le cas de la diffusion de l'idéal de l'Angleterre rurale, c'est l'aspect de choix sincèrement esthétiques qu'il recouvre, goût du public cultivé pour une architecture, un style musical, des œuvres littéraires conformes à leur nouvelle sensibilité pro-rurale, qu'il essaie ensuite de faire partager à un public plus vaste. De même si la propagande auprès des soldats est empreinte de cet idéal, c'est que les officiers qui la rédigent ne peuvent concevoir de rendre hommage à la patrie autrement. Qu'en est-il en ce cas des possibles "contre-représentations" entretenues par des groupes sociaux moins aisés, ou simplement par des groupes différents? Il est certain que ceux qui entretiendraient une représentation positive de la ville et de la vie urbaine contraire à ce qui est devenu la "norme" nationale manqueraient des moyens pour la diffuser et se heurteraient à des idées profondément ancrées. A I'heure actuelle même, les interviews de gens de "la rue" mentionnées par A. Howkins semblent indiquer une adhésion massive aux représentations et aux échelles de valeur inculquées d'en haut depuis le XIXèrne siècle, milieu rural spontanément désigné comme "meilleur" et lieu d 'habitation préférable. Pour l'époque contemporaine, la possibilité d'une représentation différente n'est évoquée que dans les termes les plus péjoratifs y compris 11

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par d'excellents chercheurs comme A. Sutcliffe par exemple. Celui-ci, parlant du début du XXème siècle écrit: "The continuing shortage of low-rent housing, low earnings and unemployment, the relatively high cost of public transport, the slowness of antiquated and stagnant industries to disperse to the suburbs and the strength of working-class slum culture all combined to maintain a strong demand for cheap, central housing.!" Il s'agit bien sûr ici d'un "choix" entre centre et périphérie de la ville, mais on peut penser que celui-ci reflète à une autre échelle le choix entre ville et campagne, puisque le centre de la ville est bien plus représentatif des valeurs urbaines que le suburb anglais. Ce qui étonne surtout, c'est que dans une liste de raisons matérielles certainement excellentes pour le maintien d'une population dans le centre ville, la possibilité d'un goût des personnes concernées pour l'habitation urbaine n'est évoquée que comme the strength of workingclass slum culture, un goût pervers de la classe ouvrière pour la vie dans des taudis. S'il existe ici, ce qu'on ne peut déterminer, une contrereprésentation de la vie urbaine comme positive, le moins qu'on puisse dire est qu'elle est caricaturée par le compte qui en est rendu, et qu'elle ne risque guère de se diffuser. Il serait intéressant de voir quels changements ont pu être amenés dans le discours universitaire sur cette hypothétique contrereprésentation par le processus de gentrification, ou reconquête par les classes moyennes, des centres villes des agglomérations anglo-saxonnes, Londres notamment. Celle-ci suppose une modification des valeurs jusqu'à présent "dominantes", que les auteurs attribuent à l'entrée dans une ère "post-industrielle", à l'émergence "d'une nouvelle classe moyenne2", entre autres. Pour N. Smith, analysant le même phénomène aux Etats-Unis, la ville est devenue la "nouvelle frontière" de la société américaine3, ce qui suggère un renversement total des références habituelles, et laisse présager d'une nouvelle révolution dans les représentations.

1 A. Sutcliffe, Multi-storey living. The British working-class experience. London, Croom Helm, 1974, p. 16. "Le manque persislanl de logements à loyer modéré, de bas revenus et le chômage, le coût relativement élevé des transports publics, la lenteur avec laquelle des industries stagnantes et vieillies se dispersaient vers les banlieues et la force de la "culture de taudis" des ouvriers s'ajoutèrent tous pour maintenir la demande de logements centraux peu chers." 2 Voir le chapitre introductif de N. Smith et P. Williams (eds), Gentrification of the city. Boston, Allen and Unwin, 1986, pp. 1-12. 3 N. Smith, "Gentrification, the frontier, and the restructuring of urban space", in N. Smith and P. Williams (eds), Gentrification of the city, op. cit., pp. 15-34. 1 2

Docwnent 3 : G. Doré, Wentworth Street, Whitechapel. Gravure pour London, a pilgrimage, de Blanchard Jerrold, 1872. L'image prévalente de la ville à la fin du XIX ème siècle associe laideur physique (ciel plombé, maisons de brique sale) et laideur morale (familles entassées vivant dans la promiscuité, le vice et le crime); la transmission de telles idées est assurée par le roman victorien, et contribue sans nul doute à entretenir un préjugé défavorable à l'encontre du milieu urbain. 13

Géographie et Cultures,

n08, 1993

Le problème de la continuité. On en arrive ainsi au problème de la continuité dans le temps des représentations sociales: une recomposition sociale n'est-elle pas susceptible, à long terme, de renverser les schémas de représentation traditionnels? C'est ce que semble mettre en doute une analyse comme celle de l'historien M. J. Wiener, qui dans son ouvrage English culture and the decline of the industrial spirit 1850-19801, attribue le déclin économique anglais durant le XXème siècle à la prévalence jusqu'à l'époque présente de valeurs anti-industrielles nées au siècle précédent. Ce courant de pensée hostile à l'industrie étant intimement lié au courant anti-urbain, le raisonnement de Wiener est intéressant également pour la représentation de la ville. Selon Wiener, l'un des éléments clefs pour comprendre l'affirmation et la durabilité de tels courants repose dans la douceur de la transition vers la modernité en Angleterre; les structures sociales telles qu'elles existaient surent s'accommoder des changements sans qu'intervienne de rupture majeure. La relative ouverture des classes supérieures permit à la bourgeoisie socialement ascendante de s'assimiler à elles, sans avoir à affirmer très fortement des valeurs ou à accomplir une révolution. Ainsi ni l'industrie, ni la ville, ne devinrent les fers de lance, les signes sociaux revendiqués d'une classe ascendante; au contraire, cette classe pouvait adopter les valeurs des privilégiés en place. En effet l'aristocratie anglaise présentait le caractère original d'être déjà, depuis le XVIIIème siècle et la révolution agricole, entrée dans le capitalisme; la bourgeoisie ascendante n'avait donc pas à entrer en conflit avec une aristocratie de type féodal. Mais le type de capitalisme des propriétaires fonciers était un capitalisme rentier et non un capitalisme entreprenant, et c'est cet esprit qui se transmit aux industriels britanniques d'après Wiener: "The rentier aristocracy succeeded to a large extent in maintaining a cultural hegemony, and consequently in reshaping the industrial bourgeoisie in its own image.2" Cette assimilation réussie reposait dans une large mesure sur une communauté d'intérêts, surtout à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle. C'est également à partir de cette période que la prévalence de valeurs propres à l'aristocratie devint manifeste, par exemple sous la forme d'enfants d'industriels quittant les villes pour une résidence en milieu rural, abandonnant l'entreprise familiale. L'absence d'une tentative d'affirmation d'identité, de création de valeurs propres, était frappante: "At the moment of its triumph, the entrepreneurial class turned its energies to reshaping itself in the image of the class it was
1 M. 1. Wiener, English culture and the decline of the industrial spirit 1850-1980. Cambridge, Cambridge University Press, 1981. 2 M. 1. Wiener, op. cil., p. 8. "L'aristocratie rentière réussit dans une large mesure à maintenir son hégémonie culturelle, et partant, à remodeler la bourgeoisie industrielle à son image". 14