Géographie et éthique

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La géographie a établi au XXe siècle une distinction entre faits et valeurs qu'elle semble prête à revisiter à l'heure où le "tournant éthique" se profile à l'horizon d'un contexte marqué par une série de crises et par la crainte du changement climatique. Quel sens donner à la culture de l'éthique ? Comment l'intégrer au travers des thématiques liées à la mondialisation et à l'environnement ? La géographie est-elle en mesure d'adopter une posture réflexive et de réinterpréter les fondements de la discipline ?
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296458895
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Géographie et cultures nº 74, été 2010
SOMMAIRE
3 Introduction - géographie et éthique : la convergence s'impose-t-elle
een ce début de XXI siècle ?
Cynthia Ghorra-Gobain
11 À quel prix la géographie est-elle soluble dans l’éthique ?
Isabelle Lefort
27 Géographie, éthique et valeurs : invitation à la réflexion et à
l’action
Jean-Bernard Racine
43 Les Espagnols face à la corruption
Nacima Baron-Yelles
59 Communication, éthique et interprétation du risque épidémique :
La campagne de prévention de l’épidémie de la dengue à Nouméa
Marie-Jose Schmidt-Ehrmann
79 Les enseignements de l’ "urbanisme multiculturel" :
vers une reconnaissance spatiale des cultes minoritaires
Frédéric Dejean
97 Éthique, espace, action : un triptyque à activer.
À propos des pratiques gestionnaires des "espaces de nature".
Claire Tollis
111 Watsuji Tetsurô : du milieu à l'éthique du milieu
Pauline Couteau
125 Lectures
Espaces en transaction
L’espace au prisme de la justice et de l’injustice
Les Yanomami du Brésil
131 Ils ont aimé, ils en parlent
Lost in translation : à la recherche de l'urbanité perdueGéographie et cultures, n° 74, été 2010
La revue Géographie et cultures est publiée quatre fois par an par l’Association
Géographie et cultures et les Éditions L’Harmattan, avec le concours du CNRS. Elle est
indexée dans les banques de données Pascal-Francis, GeoAbstract et Sociological Abstract.
Fondateur : Paul Claval
Directrice de la publication : Francine Barthe-Deloizy
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devront être fournies dans des fichiers séparés en format pdf ou Adobe Illustrator et
n’excéderont pas 11 x 19 cm.
ISSN : 1165-0354
ISBN : 978-2-296-
2Géographie et cultures, n° 74, été 2010
Introduction
Géographie et éthique, la convergence s'impose-t-elle
een ce début de XXI siècle ?
1Cynthia GHORRA-GOBAIN
Directeur de recherche CNRS (CREDA, UMR 7227)
En tant que discipline centrée sur l’interface entre l’homme et son
milieu, la géographie étudie et met en évidence les flux et les dynamiques
réticulaires structurant l'espace et le territoire. Bien que générale, cette
définition présente le mérite de souligner combien la géographie a peu
tendance à s’interroger sur la pertinence ou plus précisément l’adéquation
de ces dynamiques spatiales par rapport aux enjeux sociétaux ou encore sur
leurs impacts à l’égard des écosystèmes dit naturels. La géographie
culturelle présente certes l'avantage de prendre en compte les
représentations sociales et culturelles des acteurs et parfois leur
intentionnalité, ce qui lui permet d’éviter de tomber dans le fonctionnalisme
ou le déterminisme. Elle exerce toutefois peu son sens critique et fait
rarement référence aux valeurs. Pour aller vite, on peut dire que la
géographie a certes opéré, à l’instar d’autres disciplines, cette distinction
entre fait et valeur mais qu’en ce début de siècle elle semble prête à relever
le défi du "tournant éthique". Comme l’illustrent les articles réunis dans ce
numéro de Géographie et Cultures, la géographie opte progressivement
pour un positionnement éthique au travers notamment de deux
thématiques : la question environnementale et celle de la diversité
socioculturelle en milieu urbain. Ces deux thématiques en cours
d’élaboration n’épuisent pas pour autant le futur registre de leur
interférence. Mais quel sens faut-il donner au terme éthique ? En quoi
celui-ci se différencie-t-il de la morale ? Dans ce nouveau cheminement, la
géographie a-t-elle intérêt à s’inspirer de la posture du prix Nobel
d’économie, Amartya Sen, prêt à réinterpréter la genèse de sa discipline ?
Que nous disent les auteurs de ce numéro ?
Questionnement éthique et réflexion scientifique
La question éthique a émergé de manière explicite dans le langage
scientifique parallèlement (1) aux avancées fulgurantes des
2biotechnologies et à (2) la prise de conscience du caractère irréversible de

1. Courriel : implementation@orange.fr
2. En dissociant procréation et gestation, la biotechnologie a inventé la "gestation
extracorporelle" en distinguant la mère utérine de la mère ovarienne et a créé la nouvelle
fonction de "mère porteuse". Cette invention a entraîné un débat à l’échelle mondiale (cf.
3Géographie et cultures, n° 74, été 2010
certains dégâts infligés à la nature. Suite à l’argumentation du philosophe
allemand Hans Jonas soucieux de la survie de l’humanité sur la planète
Terre, le principe de précaution (Jonas, 1979) a fait son entrée dans les
débats politiques et scientifiques. Certains pays (comme la France) l’ont
même inscrit dans la Constitution. Des commissions nationales d’éthique
sont désormais nommées par les États parallèlement à l’instauration à
l’échelle mondiale du comité mondial de l’éthique scientifique et
technologique (Comest, World Commission on the Ethics of Scientific
Knowledge and Technology) et du comité international de bioéthique (CIB),
tous deux placés sous l’égide de l’Unesco. Des institutions se dotent
progressivement de normes éthiques ou encore d’un Bureau de Questions
Ethiques, dans le but de promouvoir et de diffuser une culture de l’éthique
et de la transparence et ainsi encadrer de manière optimale la responsabilité
des acteurs. Ce mouvement en faveur d’un questionnement éthique
s’inscrivant dans la réflexion scientifique et dans l’action collective s’est
intensifié avec la crise du capitalisme financier qui apparaît sur le devant de
la scène mondiale en 2008 avec la bulle immobilière au moment où éclatent
1des émeutes de la faim . Des économistes comme Amartya Sen tentent
alors d’insuffler une dose d’éthique à la discipline économique au même
moment où la responsabilité des institutions et des acteurs économiques et
politiques est questionnée comme l’illustre l’article de Nacima Baron-
Yelles. Certains médias et publicistes ont aussitôt évoqué l’intérêt du
"produit éthique" relevant du commerce équitable et autorisant des modes
2de consommation dits plus éthiques .
L’éthique n’est pas vraiment synonyme de morale (Badiou, 2003 ;
Canto-Sperber, 2004 ; Ley, 1994 ; Proctor et Smith, 1999). La morale est
reconnue comme un principe formel et universel, alors que l’éthique répond
aux particularités des individus et aux spécificités des situations. Il n’y a
pas d’éthique générale mais une "éthique de vérités singulières" (Badiou, p.
14). La dimension éthique est relative d’une situation donnée : "il faut tenir
ecompte des relations qui s’y traitent". En ce début de XXI siècle, on parle
ainsi de l’éthique des droits de l’homme, de l’éthique du vivant, de
l’éthique de l’être ensemble, de l’éthique de la communication, de l’éthique
de la reconnaissance ainsi que de l’éthique de l’environnement. Toute
réflexion d’ordre éthique a ainsi son domaine de prédilection et ne peut en

Henri Atlan, L’utérus artificiel, Seuil, 2005, ainsi que le dossier sur la bioéthique du Journal
du CNRS, n° 23, juin 2009).
1. Le Dictionnaire des mondialisations dont la nouvelle version est prévue pour 2011 fait
également état de l’intérêt croissant des acteurs économiques pour intégrer une dimension
éthique dans les processus décisionnels.
2. Voir notamment les travaux menés par le CREDOC (Centre de recherche pour l’étude et
l’observation des conditions de vie) sur ce thème.
4Géographie et cultures, n° 74, été 2010
aucun cas être érigé comme une idéologie, comme l’indique clairement
Claire Tollis en évoquant le triptyque "Éthique-Action-Géographie". Aussi,
si le philosophe Ricœur (1990) choisit de travailler l’éthique de la
reconnaissance de l’Autre ou encore l’éthique de la différence parallèlement
au principe de l’altérité constitutive de toute société, des politologues
comme Bertrand Badie (2002) mettent l’accent sur une éthique des relations
internationales centrée sur le principe des droits de l’homme, quitte à
s’engager dans des débats sur les fondements d’une guerre dite "juste".
Aussi, l’éthique est loin d’être une morale générale pour se
rapprocher d’une réflexion engagée sur les processus en vue d’établir la
vérité et ainsi contribuer à la décision. L’injonction éthique n’est pas
catégorique (Marzano, 2005). Il ne s’agit pas d’appliquer des "théories
morales préétablies à des objets différents" mais de les concevoir comme
une pratique d’élaboration théorique à la lumière du contexte dans lequel
les questions surgissent. Les géographes ont dans un premier temps
privilégié la thématique de l’environnement (Berque, 1996 ; Proctor et
Smith, 1999) avant de travailler sur la visibilité de la différence culturelle
comme principe éthique (Ghorra-Gobin, 1998, 2006) en s’inspirant
notamment des travaux de la philosophe Iris Marion Young (1990). La
dimension éthique peut également être sollicitée pour penser l’articulation
ou le lien entre recherche "fondamentale" et recherche "pratique" et ainsi
conduire, comme l’indique à juste titre Isabelle Lefort, à adopter une
posture réflexive en géographie tout en s’impliquant dans les controverses
scientifiques.
De l’éthique de l’environnement et de sa genèse
L’environnent en tant que questionnement scientifique et
mouvement social émerge dans un premier temps aux Etats-Unis, suite à la
publication de l’ouvrage magistral de Rachel Carson, Silent Spring, qui dès
1962 adressait une critique acerbe au capitalisme industriel, non pour
prendre la défense de la classe ouvrière (un courant des sciences sociales
eremontant à la fin du XIX siècle) mais pour la non prise en considération
de la nature dans les décisions économiques et plus particulièrement dans
1l’agriculture . Au cours de la décennie 1970, Ann L. Strong, professeur à
l’université de Pennsylvanie s’inscrivant dans la perspective ouverte par
Rachel Carson, a également revendiqué le recours à la question éthique
pour aborder l’environnement naturel après avoir souligné les méfaits du
gaspillage foncier et l’étalement urbain suite au rythme effréné de

1. Suite à la publication de son ouvrage, Rachel Carson, une scientifique reconnue
travaillant dans l’administration fédérale (Fish and Wildlife Service) a été aussitôt vilipendée
par la presse qui l’a jugée "hystérique".
5Géographie et cultures, n° 74, été 2010
1l’urbanisation . Elle fut parmi les premiers à estimer que l’éthique ne
devait pas se limiter à aborder les relations entre individus ou encore la
relation entre l’individu et la société et qu’il était temps d’y inclure les
relations entre (1) l’homme et (2) la terre, les animaux et les plantes. Elle
suggéra alors l’extension de l’éthique à l’environnement comme une
possibilité évolutive parce que des avancées scientifiques étaient en mesure
de démontrer l’interdépendance entre l’être humain et les éléments naturels.
Il s’agit pour l’être humain de dépasser le statut de simple "conquérant" de
la Terre pour devenir "citoyen" de la Terre.
Une action collective centrée sur la perspective d’un développement
durable (DD) se veut une réponse à la pression croissante de l’écologie
politique. Mais comme l’indique clairement le géographe américain
Thomas Willbanks, œuvrer dans la direction du DD est loin d’être aisé dans
la mesure où cela exige une véritable révolution. Il ne s’agit pas
uniquement de repositionner la relation société-nature mais d’inventer un
‘nouveau’ cadre délibératif afin de se mettre d’accord sur les modalités
sociopolitiques susceptibles de conduire à des changements dans les modes
de vie (Wilbanks 1994). Opter pour le développement durable signifie
construire un cadre autorisant un débat prenant en compte les atteintes à
l’humanité et à l’environnement naturel de la croissance économique. En
d’autres termes, il nous faut apprendre à construire ensemble des réponses
fabriquées sur mesure à des questions inédites. Le géographe Augustin
Berque préfère, lui, remettre en cause les principes de la modernité ou
encore son parti ontologique, en raison de son choix explicite pour abstraire
l’individu de la chôra (milieu). Il propose de dépasser le topos moderne
pour retrouver et reconstruire le couplage structurel du topos de notre corps
individuel et de la chôra de notre milieu (1996). Seule une remise en cause
de la modernité permettrait d’adopter un comportement éthique envers la
Terre. Un point de vue également défendu par Pauline Couteau.
Le changement climatique, un sujet épineux pour les scientifiques
et les médias, a également intégré un volet éthique explicite depuis que
el’Unesco, dans le cadre de la 35 Conférence générale (octobre 2010)
réunissant tous les États, a décidé d’élaborer une Déclaration universelle sur
les principes éthiques liés au changement climatique afin de modifier les
comportements des individus et des entreprises et ainsi aider les décideurs à
élaborer des politiques nationales efficaces. Cette Déclaration universelle

1. La référence à Ann L. Strong provient d’un débat riche et intense qui s’est déroulé en
1984 au département d’études urbaines de UCLA (où je poursuivais mes études pour un
Ph.D), suite à son intervention très remarquée à l’occasion du Congrès mondial de la
politique foncière en 1983.
6Géographie et cultures, n° 74, été 2010
n’a pas pour objectif de discuter de la production de gaz à effet de serre
(GES), de l’empreinte carbone de l’individu ou encore du réchauffement
global. Il s’agit de réfléchir et de se mettre d’accord sur les principes
éthiques concernant par exemple le déplacement contraint d’une population
de 50 millions de personnes suite à la désertification des sols en Afrique.
La question éthique ne se limite toutefois pas uniquement à nos
préoccupations concernant l’environnement naturel, elle aborde également
celles de la diversité culturelle et sociale dans les villes et les métropoles.
De l’éthique de la diversité culturelle
La thématique de la prise en compte explicite de la diversité
culturelle de nos sociétés, ainsi que l’idée d’une compensation à l’égard des
groupes ayant subi au cours de l’histoire une politique de discrimination se
sont affirmées en Amérique du Nord dès les années 1960/70 suivant des
modalités différentes au Canada et aux États-Unis. La revue Géographie et
cultures a consacré deux numéros (58 et 26) aux questions de
multiculturalisme et de la rencontre interculturelle. Il ne s’agit pas ici de
reprendre l’ensemble des arguments défendus par les chercheurs mais de
rappeler la pertinence de la contribution de la philosophe Iris Marion
Young (1990) qui accorde à la ville des valeurs similaires à celles que lui a
attribuées le géographe Jean-Bernard Racine (1993). Loin de se limiter à
expliquer l’intérêt de la ville en raison de sa puissance économique, de la
concentration spatiale d’activités, d’individus et de rencontres, elle construit
un point de vue normatif en positionnant la ville comme "site" privilégié de
la mise en scène des diversités culturelles. Dans le chapitre 8, intitulé "City
Life and Difference" – qui nous a le plus influencé – elle remet en cause
l’idée de la ville organisée selon le principe de la communauté ethnique,
raciale ou religieuse – où les individus sont repliés sur des identités héritées
et/ou imaginées – ou encore selon le principe de l’individualisme
triomphant par ailleurs largement critiqué par le sociologue Bauman
1(2009) .

1. Dans son dernier ouvrage, le sociologue Bauman explique la crise actuelle en établissant
un lien de causalité entre l’influence de la pensée libérale, ayant entraîné toute une série de
dérégulations, et l’individu plus soucieux de satisfaire ses désirs que de s’intégrer dans la
société. D’où l’association entre "société liquide" et crise financière.
7Géographie et cultures, n° 74, été 2010
Après le principe de précaution (Jonas), celui de la visibilité de la
diversité culturelle et sociale en milieu urbain et dans la sphère publique
(Young) est clairement illustré par l’article de Frédéric Dejean.
L’éthique, une "nouvelle frontière" pour la recherche géographique ?
La dimension éthique s’inscrit ainsi progressivement dans la
réflexion des sciences sociales à l’image des revendications du prix Nobel
d’économie Amartya Sen (2010) se proposant de refonder le lien entre
économie et éthique. Il estime qu’Adam Smith, professeur de philosophie
morale à l’université de Glasgow, n’a jamais cherché à dissocier l’éthique
de l’économie. Il parle d’une dérive de l’économie ou encore d’une
conception mécaniste de l’économie qui, au fil du temps, se désintéressa
des questions du "bien de l’homme". Il plaide en faveur d’une conception
éthique de la motivation et de l’accomplissement social dans l’économie
moderne après avoir démontré le découplage entre famine et ressource
alimentaire. L’opinion publique a désormais compris que les famines ont
peu de rapport avec la quantité de denrées alimentaires disponibles.
L’intérêt du travail et de l’œuvre de Sen repose également sur une
argumentation subtile refusant d’associer valeurs morales et valeurs
occidentales pour revendiquer l’universalité d’un principe éthique issu de la
délibération publique. Au terme de cette brève introduction, on peut retenir
l’idée d’une thématique de l’éthique devenant en quelque sorte la "nouvelle
frontière" scientifique en mesure de revitaliser concepts et théories tout en
privilégiant autant que possible un point de vue global ou plus précisément
un regard transdisciplinaire.
Ce numéro de Géographie et Cultures n’a pas pour vocation de
relire à la lumière du prisme de la question éthique l’ensemble de la
production géographique mais simplement de rendre compte, au travers de
sept articles (dont trois rédigés par des doctorants), d’une préoccupation et
d’un intérêt croissant pour la question éthique en géographie.
La réflexion sur la place de l’éthique dans la démarche
épistémologique de la géographie est menée par deux géographes dont les
points de vue, bien que différents, ne sont pas vraiment opposés et peuvent
être même perçus comme complémentaires. Isabelle Lefort commence par
rappeler les acquis de la modernité et son exigence d’objectivité ayant
entraîné de fait cette distinction entre fait et valeur. Toutefois, elle estime
que la géographie ne prend aucun risque épistémologique en inscrivant
l’éthique dans sa réflexion. Elle propose aux géographes de revoir leur
posture en passant d’une épistémologie structurale à une épistémologie
dialogique autorisant une certaine réflexivité. Jean-Bernard Racine, tout en
8Géographie et cultures, n° 74, été 2010
retraçant de manière précise les différents paradigmes ayant traversé la
ediscipline au cours de la deuxième moitié du XX siècle, réussit à démontrer
combien les tenants de ces différents courants avaient en fait intégré de
manière implicite l’idée des valeurs auxquelles il est très attaché. Son
analyse s’achève sur un riche plaidoyer en faveur d’une "géo-gouvernance"
étroitement associée à l’exercice de la démocratie participative en se basant
sur sa propre expérience.
Les deux articles suivants ont pris pour objet respectif deux
phénomènes d’actualité, la crise immobilière et la campagne de prévention
du risque épidémique de la dengue pour évoquer la question éthique.
L’analyse de ce qu’il est convenu d’appeler la "bulle immobilière" dans le
contexte de l’Espagne (1 million de logements vides) rédigée par Nacima
Baron-Yelles explique dans quelle mesure la crise urbaine se nourrit en fait
de la dégradation éthique dans l’action publique locale. Le chercheur met
l’accent sur la posture de défiance des citoyens à l’égard des pouvoirs
publics, telle qu’elle s’exprime dans des sondages d’opinion. Quant à Marie
José Schmidt-Ehrmann, elle souligne l’enjeu éthique que représentent la
rédaction et la préparation de documents visant à sensibiliser les jeunes
(notamment les jeunes défavorisés) au risque épidémique de la dengue à
Nouméa.
La thématique de l’éthique de la diversité culturelle et religieuse est
explicitement étudiée par Frédéric Dejean qui s’inspire du
multiculturalisme canadien pour mettre en évidence le décalage de la
reconnaissance de la diversité, notamment la diversité religieuse, dans le
contexte français, à partir d’un travail de terrain mené notamment en Seine-
Saint-Denis en région parisienne. L’auteur plaide pour un urbanisme
multiculturel autorisant une mise en scène de la diversité de la population
urbaine.
Les deux derniers articles du numéro mettent en scène l’éthique de
l’environnement en géographie tout en adoptant des approches différentes.
Pauline Couteau part du principe que la géographie ne peut faire l’économie
d’une réflexion éthique et esthétique sur la relation qui unit l’être humain à
la terre. Tout en rappelant l’héritage de la pensée d’Elisée Reclus et d’Eric
Dardel, elle analyse les écrits du philosophe japonais Watsuji Tetsurô qui a
su donner un sens éthique à la notion de médiance, ce rapport entre société
et environnement. Claire Tollis prend pour objet les "espaces de nature" en
ville comme à la campagne pour étudier les modes de gestions différenciés
de ces "espaces" en raison de la multiplicité d’intervenants. L’originalité de
son approche réside dans la mise en évidence de l’éthique dans sa forme
actée en s’inspirant de la théorie de l’acteur-réseau, et en soulignant la
9Géographie et cultures, n° 74, été 2010
dimension spatiale de l’éthique. Son analyse est centrée sur le triptyque
Éthique-Action-Géographie.
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10Géographie et cultures, n° 74, été 2010
À QUEL PRIX LA GÉOGRAPHIE EST-ELLE
SOLUBLE DANS L’ÉTHIQUE ?
1Isabelle LEFORT
Université Lumière, Lyon II
UMR 5600, EVS, Environnement, Ville, Société
"Science sans conscience…."
François Rabelais
"Ce n’est que dans des conditions de crise que nous avons le pouvoir de
penser des choses radicalement nouvelles, parce qu’il devient impossible de
reproduire la naturalisation de notre propre arbitraire" (Bourdieu, 2000, p.168).
Résumé : Son rapprochement avec l’éthique pose de multiples et fortes questions à
la géographie. Si la géographie n’a jamais fait l’économie des "valeurs", elle se
retrouve confrontée à des questions qui engagent à réinterroger non seulement les
concepts de la discipline mais aussi ses fondements théoriques et ses références
épistémologiques. À partir des questions de la durabilité ou de la justice spatiale,
l’article se propose d’identifier quelques-uns des enjeux disciplinaires.
Mots-clés : éthique, géographie, épistémologie.
Abstract: The growing links between ethics and geography lead the latter
questioning itself. If geography has never put aside “values”, it faces today
questions that lead not only to reinvestigate the disciplines concepts but also its
theoretical bases as well as its epistemological references. This paper intends to
identify disciplinary stakes through the issues of sustainability and spatial justice.
Keywords: ethics, geography, epistemology

1. Courriel : Isabelle.Lefort@univ-lyon2.fr
11Géographie et cultures, n° 74, été 2010
Les questions éthiques sont aujourd’hui très largement débattues et
partagées et la géographie n’y échappe pas. On doit aux géographes de
l’anglosphère (Harvey, 1973 ; Buttimer, 1974 ; Harvey, 1992 ; Smith,
1997 ; Sack, 1997 ; Proctor, 1998) d’avoir les premiers pris en charge le
rapprochement entre la "science qui traite des principes régulateurs de
l'action et de la conduite morale" (Le Robert) et leur discipline. Si on saisit
assez facilement, dans leurs grandes lignes, les raisons de cette antériorité
anglo-saxonne (contexte culturalo-postmoderne, prégnance de courants
écologistes et culture individualiste), on peut, pour des motifs inverses,
rendre compte de la situation française où se dessine plus récemment une
convergence d’intérêt (autour de la justice ou de la durabilité) après que
quelques travaux, somme toute réduits en nombre (Reynaud, 1981 ; Berque,
1996 ; Ferrier, 1998 ; Bret, 2008) en ont souligné l’importance.
Cet article, en partant des traditions et configurations géographiques
françaises se propose de réfléchir aux enjeux conceptuels, épistémologiques
et épistémiques pour la discipline de la dimension éthique dont la
"valse "(Etchegoyen, 1991) caractérise la pensée (au moins) occidentale
contemporaine. S’agit-il d’un des derniers prêts-à-penser (façon ethic turn)
ou plus avant s’agit-il de re-solliciter quelques questionnements essentiels
d’une science sociale ? Sa prégnance et sa généralisation laissent augurer
que cette dernière appréciation légitimerait au moins que les géographes de
tradition française s’y intéressent vraiment et en toute légitimité, d’autant
que la catégorie de la valeur perfore aujourd’hui de façon aiguë leurs objets
(interface nature/société), leurs champs (géographie sociale, politique,
culturelle) et leurs modalités (expertise).
Je propose ici simplement de considérer quelques-uns de ces
enjeux, en montrant comment l’horizon éthique fournit une occasion
d’expliciter des impensés théoriques et professionnels. Parce qu’elles
mettent en jeu des critères moraux – égalité, durabilité, vulnérabilité –
certaines problématiques géographiques véhiculent de facto des valeurs
collectives qui modifient en profondeur le périmètre de la géographicité. Le
propos de cet article invite à revenir sur ce qu’il est nécessaire de penser et
de réfléchir pour que nous puissions, en géographes, nous saisir
conjointement de la condition géographique et de la condition éthique des
sociétés. L’article s’appuiera sur l’expérience française en montrant que les
géographes, contrairement à l’affichage de certaines postures, n’ont jamais
fait l’économie de la valeur, puis développera les enjeux réactualisés par la
"chute des murs" et les injonctions globalisantes, pour poser quelques jalons
épistémologiques/épistémiques. On distinguera donc classiquement ici ce
qui relève des discours sur le fonctionnement intellectuel et sociologique
des sciences, globalement ce qu’on nomme "paradigme" dans le champ de
12Géographie et cultures, n° 74, été 2010
l’épistémologie, des "méta-paradigmes" – épistémès – tels que M. Foucault
en particulier les a identifiés dans l’histoire de la pensée occidentale, tout à
la fois moments et horizons d’intelligibilité du monde (épistémè antique,
1médiévale, moderne…) .
La science géographique française et la valeur
Les apories d’un couple exclusif
Les "valeurs" sont épistémiquement antagonistes à la fabrique
scientifique. Parce qu’une des clés de voûte de notre modernité (Foucault,
1966 ; Gauchet, 1985) réside dans la partition objet/sujet, condition même
de possibilité de la connaissance scientifique, la distinction fait/valeur est
constitutive de l’objectivité rationnelle. De la "science sans conscience"
rabelaisienne à l’éthique de la connaissance de J. Monod (1988), en passant
par l’éthique de la conviction (le propre du politique) que Max Weber
(1992, 2002) oppose à l’éthique de la responsabilité (le propre du savant), la
pensée occidentale s’est en effet continûment saisie des enjeux sociétaux de
la connaissance scientifique. La modernité a (im)posé une forme d’interdit
de connivence, originel et essentiel, entre objectivité rationnelle et valeur –
interdit structurant la construction scientifique – alors même, et c’est là un
point essentiel, que cet interdit est déjà en soi un interdit de valeur. C’est
précisément ce présupposé moderne qui est aujourd’hui remis en question.
Faire de la géographie une science implique une posture
simultanément objective, universelle, universelle parce qu’objective. Cette
posture, formalisée et normalisée durant les périodes positivistes et néo-
positivistes, n’a donc eu de cesse d’expurger la fabrication des savoirs
géographiques de toute empreinte de valeur, en particulier politique. C’est
là un des aspects majeurs des doxa disciplinaires successives,
simultanément objectif et preuve de scientificité, et une des clés de lecture
edes oppositions Vidal/Dubois ou Vidal/Reclus à la fin du XIX siècle dans
le contexte français. L’institutionnalisation disciplinaire corsetée par le
projet positiviste vidalien a eu raison des postures interventionnistes et/ou
explicitement idéologiques. Il est cependant assez aisé de montrer qu’il n’en
a jamais été rien. Expulsées par la grande porte du dessein disciplinaire, les
valeurs morales ou esthétiques (bien/mal, beau/laid, juste/injuste) sont
toujours rentrées par les fenêtres et autres interstices, sous la forme de vents
coulis ou d’ombre portée, comme on voudra. La production dite "classique"

1. Bien qu’il soit légitime et nécessaire d’y adjoindre des sphères culturelles non
occidentales, cet article n’abordera pas cette dimension de l’analyse.
13Géographie et cultures, n° 74, été 2010
(bons ou mauvais pays, harmonie territoriale française, "esprit des lieux"…)
a frontalement achoppé sur l’incompatibilité des deux injonctions :
objectivation scientifique et démarche empirique. Les géographes
classiques ne sont ainsi jamais arrivés (et pour cause) à "géographiser"
scientifiquement le paysage.
La "nouvelle géographie" n’a pas plus fait l’économie de valeurs
sous la forme d’un implicite du discours ou plus subtilement d’une
textualité toute de "valeur" (Lefort, 2003). Alors que la géographie néo-
positiviste revendiquait haut et fort une posture scientifique quantifiée,
mathématisée et "poppérisable", (en référence à l’épistémologie de K.
Popper qui fait de la preuve et donc de la réfutabilité le critère discriminant
de la scientificité), elle a intériorisé des jeux de valeur à son projet
épistémique, non plus par les interstices du sensible mais par les objets et
les méthodes mêmes qu’elle promouvait. En passant du mythème
(l’harmonie française par exemple) au mathème (Badiou, 2006), et
précisément parce que ces paradigmes incorporaient des modèles
d’économie politique, ils ont infusé des valeurs au plus profond de leurs
projets. De part et d’autre de la ligne de partage idéologique (économie
libérale/économie marxiste), les géographes ont renégocié notions, concepts
et méthodes en important et greffant de nouveaux substrats théoriques.
Certes, au sein des courants géographiques marxistes, certains sont allés
plus loin en intériorisant une composante idéologique à leurs objets : les
classes pour P. George, le politique pour Y. Lacoste. Plus significatives
encore, parce que plus outillées et théorisées, les analyses de la géographie
sociale sur les inégalités socio-spatiales (Herin, 1990 ; Di Meo et Buléon,
2005) ont clairement positionné les connaissances géographiques comme
explicitation de l’(in)justice sociale. Mais, si au sein de la géographie
française les empreintes marxiennes (Pailhé, 2003) ont identifié de
nouveaux objets géographiques liés aux questions sociales et économiques
– l’espace devenant révélateur et producteur d’inégalités – la question de la
valeur n’a pas modifié en profondeur la posture épistémologique. Elle a en
revanche inspiré le courant de la géographie humaniste qui "souhaite saisir
le sens des valeurs humaines et des pratiques spatiales. (…). (Bailly, A.,
Scariati, R., 1990, p. 10-11). S’appuyant sur des principes théoriques
essentiellement phénoménologiques et transférant des outils
psychosociologiques, cette posture a réellement renouvelé les matériaux
(perceptions, représentations, verbatim du vécu) et, ce faisant, déplacé le
périmètre du géographique. Elle a intériorisé des matériaux appréciatifs
sans toutefois questionner la distinction fait/valeur – "le subjectif peut-être
conceptualisé, tout comme les faits peuvent être dissociés des valeurs"
(idem) – ni réfléchir les valeurs des géographes, partie prenante du monde
qu’ils décodent.
14Géographie et cultures, n° 74, été 2010
Géographie, déontologie, éthique
Si les "valeurs" circulent autant dans les corpus géographiques,
quels qu’en soient les périodes et les paradigmes, c’est que l’espace n’est
que valeurs. L’espace ne se confond ni avec l’étendue (dispositif mental
euclidien) ni avec sa matérialité. Il ne saurait être confondu avec ces seuls
prédicats, et ne saurait être uniquement objectivé par son apparence
topographique, par son fonctionnement topologique, pas plus que par ses
seules matérialités tangibles ou ses représentations. L’espace, parce qu’il est
produit et perçu par des hommes et des sociétés, est tissé de valeurs
(esthétiques, morales, sociales, culturelles, économiques). Certaines s’y
matérialisent dans l’étendue, d’autres y circulent de façon impalpable
(l’esprit des lieux) mais toutes dépassent, excèdent, travaillent de toutes
parts sa simple prise matérielle ou de représentations. Ce sont elles qui lui
octroient sa complexité et sa densité, son épaisseur ; elles encore qui
rendent la tâche si abyssale aux géographes. Parce qu’ils ont fait le choix
d’attraper les sociétés par le spatial (et non par la richesse, le droit, le temps,
les pratiques culturelles...), ils doivent faire face à une complexité
d’agencements qui relèvent tous, sans exception, de valeurs.
Répondre scientifiquement de cette double injonction contradictoire
(fait/valeur) revient à endosser trois postures éthiques. La première, la plus
évidente, celle qui relève génériquement de toute pratique qui se construit
comme scientifique, est déontologique (respect des protocoles et des
procédures, justification des argumentaires…). Des codes en la matière
existent pour d’autres disciplines (médecine, droit) ; rien de tel pour la
communauté académique géographique qui s’est construite comme science
(connaissance pure) et non comme savoir (connaissance opérationnelle),
selon le couple distingué par Foucault. La normalisation déontologique
fonde et préserve la spécificité de la science face à d’autres discours ; pour
le dire autrement, elle empêche la posture relativiste. Mais cette extra-
territorialité générique n’implique nullement que les questionnements et les
démonstrations géographiques doivent méconnaître, dans leur agencement
conceptuel, les valeurs idéologiques et/ou esthétiques, dont sont porteurs
leurs objets eux-mêmes.
15Géographie et cultures, n° 74, été 2010
La deuxième posture partage le savant (réflexion) du politique
(action). L’historiographie géographique en a mis au jour les moments et
les enjeux, en particulier depuis l’institutionnalisation de la discipline. Mais
c’est durant les années 1950-1960 que l’opposition en France a pris le plus
de relief et de signification collective, quand s’est rejouée l’opposition entre
éthique de conviction et éthique de responsabilité. La bipolarisation s’est
structurée réellement dans ces années "aménagementistes" en opposant les
tenants d’une géographie appliquée (Ph. Philipponeau) à ceux d’une
géographie active (P. George). Ces positionnements à base idéologique se
sont ultérieurement pacifiés parce que normalisés : l’amenuisement des
clivages idéologiques (1989-1991 et l’échec du socialisme réel) d’une part,
l’ampleur des commandes d’autre part (gestion des bassins versants,
territoires du risque…), ont amplifié et légitimé une culture experte chez les
géographes (Berdoulay et Ginkel, 1996). L’expertocratie vers laquelle
nombre de géographes ont évolué de façon accrue, montre bien qu’ils ont,
depuis les années 1970, pleinement participé à la scientifisation du politique
(Habermas, 1973), et dessine dans le cas français une instrumentalisation
épistémologique réelle. En effet, le surcroît de visibilité, confortée par une
compétence prédictive – augmentée parce que scientificisée – a re-légitimé
un périmètre disciplinaire physique/humain un temps mis à mal par le
spatialisme. Mais si l’instrumentation technologique comme la
mathématisation des modèles ont servi une objectivité scientifique, elles ont
continué d’occulter ce qui pourtant devenait prégnant : la convergence
objective entre valeur et fait, les géographies étant convoquées pour dire le
souhaitable (quelle bonne restauration des rivières ?).
À l’aval donc, la troisième posture éthique apparaît plus crûment
aujourd’hui parce que la "durabilité" et ses politiques injonctives, si elle
généralise ces pratiques expertes, perfore aussi, frontalement, un périmètre
disciplinaire qui, différemment de la géographie anglo-saxonne, a fait de
l’interface milieu/société un de ses angles d’attaque privilégiés. Si les
géographes français, marxistes ou non, avaient pu trouver dans la notion de
"développement" une concordance "évidente" (et donc non problématique)
entre sphère politique et sphère scientifique, le tournant macro-sociétal de la
durabilité et son cortège induit de valeurs ("patrimoine mondial de
l’humanité", intrication environnement/social/spatial) mettent à jour leur
évidence de "valeurs", et donc celle des termes usités. Les concepts
géographiques ne sauraient en sortir indemnes. La troisième dimension de
l’éthique implique donc une tension réflexive, enjoignant d’assumer les
composites idéologiques, culturels et symboliques qui lestent les termes
employés.
16Géographie et cultures, n° 74, été 2010
La chute des murs : du monde aux mots
La "chute des murs", matérielle et symbolique, la mondialisation
des échanges et le nomadisme des mobilités, la globalisation des risques et
des enjeux environnementaux ont généralisé une infusion idéologique et
promu de nouveaux métadiscours simultanément producteurs et révélateurs
de nouveaux enjeux collectifs. Tout autant que précédemment, mais de
façon plus frontale et plus humainement collective, des valeurs politiques et
culturelles sont mobilisées et orchestrées à toutes les échelles, du territoire,
concept métisse entre fait (étendue) et valeur (sentiment d’appropriation) au
"glocal" (Ghorra-Gobin, 2006). Ce dernier terme exprime ainsi un
composite d’échelles, véritable hybride scalaire que les géographes
apprennent à penser, conjointement à l’emboîtement du même nom qui fit,
du moins pour certains, une de leurs singularités.
Dans la nouvelle partition du monde, plus ou moins près des cœurs
battants de la mondialisation, de nouvelles appellations métagéographiques
sont médiatiquement et académiquement usitées. Ainsi, les Nord et les Sud,
véritables composites d’étendue et de valeurs, dont les localisations, au
regard des géoréférencements sont joliment paradoxales ! Dans la fabrique
des villes durables, dans les mises en réserve de biodiversité, dans les
bonnes pratiques écologiques, se jouent de nouveaux récits qui revitalisent
et rechargent idéologiquement la catégorie de l’étendue et de ses
composantes biophysiques. Enfin, la "durabilité" pérennise en le recyclant
le paradigme moderne et économiste de l’espace des hommes, mais lui
appose une nécessité globale/globalisante à très forte injonction
idéologique, sous la forme d’un storytelling planétaire aux composantes
géopolitiques essentielles. Traiter géographiquement de la durabilité engage
donc les géographes à outiller conceptuellement l’infusion des "valeurs" qui
lestent la notion. On ne saurait alors lui refuser la dignité d’objet
géographique au motif de surcharge politique ou idéologique. Cette
qualification se donnait antérieurement simplement à voir avec davantage
de naturel ou d’évidence gestionnaire : mais l’évidence est toujours
idéologie, c’est même à ça qu’on la reconnaît.
Au-delà de son intérêt heuristique, l’oxymore "développement
durable" peut être interprété soit comme dernière ruse en date de la Raison
–et rester dans une modernité hégeliano-marxiste de progrès – soit comme
levier pour s’en extraire (voir les efforts terminologiques en la matière :
post/sur/hyper/trans-modernité). Mais, quelle que soit sa posture, le
géographe est conduit à se saisir des valeurs qui circulent à pleins flots dans
les catégories convoquées : développement, biodiversité, risque… Cette
dernière notion dont la visibilité politico-médiatique est chronologiquement
17Géographie et cultures, n° 74, été 2010
concomitante à celle de la durabilité, illustre de façon analogue le
composite fait/valeur. En effet, si les probabilités ont permis depuis
longtemps une "métrise" des aléas, la notion "risque" met en jeu un horizon
d’irrationalité, qui renvoie à ces multiples "attachements" sécrétés par la
deuxième modernité (Beck, 2001). Si la première, celle des progrès
technologiques sans état d’âme a été vécue comme un formidable processus
de détachement des hommes de leur nature, la seconde a embrayé sur des
systèmes d’effets complexes dont nos sociétés ne savent s’abstraire, en
particulier parce que les termes pour les exprimer conjuguent mesure des
faits et appréciation des valeurs. D’où le resurgissement d’une vieille
catégorie antique, celle de la phronêsis (principe de prudence… de
précaution), vertu morale dont l’homme est la mesure, l’homme c’est-à-dire
le sujet et ses valeurs. Le principe de précaution renvoie alors le scientifique
à ses propres valeurs.
Les enjeux globaux génèrent des positionnements éthiques
nouveaux, spécifiques à notre temps et bousculant les catégories usitées.
Ainsi du statut de la "Nature" : ce sont les abeilles de l’Opéra Garnier à
Paris qui fabriquent un des miels les plus indemnes d’intrants chimiques de
toute l’Ile de France. Humain/non humain, naturalité urbaine… les
catégories et classifications héritées démontrent leurs faiblesses à rendre
compte géographiquement de nouveaux problèmes spatiaux. Des ours et des
loups, nos ancêtres en connurent sur ces mêmes étendues ; mais ils ne
vivaient pas dans les mêmes espaces. Les co-présences spatiales obligent à
repenser épistémiquement la dichotomie moderne fait/valeur, et donc la
valeur des faits.
Des enjeux épistémologiques aux enjeux épistémiques
Les valeurs, toujours idéologiques au sens plein du terme,
débordent et dilatent donc les périmètres d’une scientificité géographique
moderne, conçue comme pratique normée (déontologie) mais non
normative (morale), telle le droit ou l’éthique. C’est donc moins à
l’interface réflexion/action sur l’espace que se situent les enjeux les plus
problématiques qu’à l’intérieur même du champ disciplinaire dont les
concepts doivent assumer la nature composite fait/valeur des objets
spatiaux.
Les valeurs véhiculées dans les métadiscours contemporains
mobilisent des catégories fondamentales de la modernité, en particulier
celles de l’universel et de l’individu. L’inflation actuelle de la référence à
l’éthique (vs morale, système de valeurs issues d’une culture collective)
18Géographie et cultures, n° 74, été 2010
entérine le succès de la matrice moderne fondée sur le principe de
l’individualité (sujet, acteur), voire de la sur/hyper modernité globalisée
(Lipovetsky, 1992). Or parce que les valeurs sont nécessairement localisées,
elles interpellent les géographes : (re)connaître des différences
singulièrement respectables et les assembler (ou non) à un projet
universaliste. La bifurcation, de nature fondamentalement politique au sens
fort d’un vivre commun – primat de l’universel ou prévalence des
différences – (Habermas, 2008), ne se pose pas dans les mêmes termes
selon les cultures politiques et scientifiques. C’est ainsi que défi
démocratique et défi environnemental ayant partie liée, le géographe de
tradition française retrouve problématiquement certains des objets dont il
est familier mais qu’il n’a pas toujours eu l’habitus disciplinaire d’articuler.
La ville dans ses enjeux conjoints de gouvernance et de durabilité ne saurait
par exemple être considérée sans difficulté comme un "biome", sauf à
réactiver des épistémologies organicistes dont on peut considérer qu’elles
sont au mieux illusoires, au pire politiquement dramatiques ! De même,
"biodiversité" ou "empreinte écologique" accomplissent et formulent
l’absorption des épistémès du sociétal dans celle du biologique. Pérenniser
le recours à ces paradigmes englobants (biologisation, organicisme), connus
depuis longtemps comme écologisation du social, ne résorbe
qu’illusoirement la difficulté (Morin, 2005).
L’échiquier théorique propose aujourd’hui des agencements
réflexifs dont les géographes peuvent se saisir pour penser, de façon
critique, ces objets spatiaux complexes, à condition d’en assumer les
fondements. Ainsi, certains géographes anglo-saxons proposent une
géographie soucieuse d’éthique, sur fond d’individualisme libéral, en
distinguant éthique particulière, contingente et localisée et éthique
collective (morale universelle) (Proctor et Smith, 1999). Si le géographe ne
peut en effet s’abstraire de la contingence terrestre, il ne saurait renier des
valeurs universelles (human sameness) :
“How geographical context is significant to moral practice, and how
ethical deliberation is incomplete without recognition of the
geographical dimension of human existence” (Smith, 2000, préface
viii).
Smith pose comme théoriquement tenable l’articulation de
l’universel humain et du singulier géographique dans la mesure précisément
où les sociétés mobiles et globalisées, incessamment connectées en réseaux,
font participer tous les hommes d’une même communauté.
L’interconnaissance des pratiques localisées fait advenir un universel
humain, en dehors même de toutes procédures contractuelles ; ce sont les
conditions géographiques elles-mêmes qui, dans leurs dissemblances
19Géographie et cultures, n° 74, été 2010
spatiales et leur re-connaissance mutuelle, transcendent les différences dans
l’avènement de l’universel. Cette posture repose sur la dilatation de la
sphère individuelle privée (care) à l’échelle collective (justice) au nom de
"the place of good fortune". L’articulation géographie/éthique, d’ailleurs
tacite sur ce qui constitue la good fortune, est rendue possible par la
polysémie du terme "place", à la fois point de vue et emplacement : le
champ sémantique du mot assure ainsi une fonction logique que le français
"lieu" ne pourrait produire. On trouverait d’autres difficultés à sa greffe
dans la géographie française dans l’analyse détaillée des exemples
développés : ainsi Smith qualifie de moral ce que les géographes de culture
francophone identifient comme représentations. Mais plus
fondamentalement bien sûr, ce passage à la "lutte des places" entérine une
Weltanschauung individualiste du monde qui réalise une équation
individu/universel, mais laisse vacante la saisie d’autres valeurs également
promues par la pensée libérale, comme celle de l’égalité.
Si donc cette proposition partage le fond idéologique de
l’individualisme universaliste de J. Rawls (1971), celui-ci a substitué à
l’impossible égalité spatiale (la surface de la terre est différenciée :
ressources, maillages politiques…) le principe d’équité. Des géographes
l'ont exploitée en rechargeant théoriquement des concepts disciplinaires :
développement, centre/périphérie en particulier (Bret, 2008). La conversion
de l’espace à l’éthique, via les concepts de justice sociospatiale et d’équité,
ne constitue pas en soi une complète innovation. Dans la géographie
française, ceux-ci constituent des objets répertoriés ; l’équité est :
"un partage considéré comme juste… le mot est plus faible qu’égalité,
mais il a une valeur plus pratique et peut-être plus éthique… Il est une
bonne répartition raisonnable des richesses entre les personnes et
éventuellement entre les lieux" (Brunet, 1992).
Mais la différence réside dans l’adossement explicite à une matrice
philosophique, géographiquement outillable pour penser les différenciations
sociospatiales au risque de l’injustice, valeur morale et normative. Non plus
donc "seulement" de la valeur comme horizon de dénonciation, quantifiable
(inégalités sociospatiales) et donc respectant l’autonomie du champ
scientifique, mais comme modus operandi énonciatif géographique (équité
territoriale). En construisant/révélant ces (in)justices spatiales, qui
n’existent géographiquement que pour autant qu’elles sont distinguées,
mesurées et cartographiées, le géographe fabrique avec le principe d’équité
un objet éthico-spatial jaugeable… et jugeable.
On retrouverait le principe d’une posture universaliste sur le versant
des questions environnementales dans la proposition
20Géographie et cultures, n° 74, été 2010
habermassienne (Habermas, 2008). Il s’agit de dépasser les éthiques
particulières qui disent le bon pour soi, à des échelles elles-mêmes
particulières, pour élaborer une éthique substantielle attachée à des
principes universels qui s’appuie sur les produits d’une science dont on ne
saurait récuser le statut propre pour abonder vers de quelconques
relativismes. Après avoir promu une éthique de la discussion, jeu
dialogique des rationalités coexistantes, Habermas avance l’idée que notre
monde, dans sa matérialité comme dans son expérience, doit servir de
substrat à la prise en compte d’un homme générique, au titre de l’espèce,
pour construire une "éthique de l'espèce humaine". Cette défense de l'espèce
humaine comme universel concret constitue, dans le contexte critique
environnemental (dans ses faits comme dans ses discours) et pour lever
l’aporie d’éthiques particulières dont les procédures contractuelles sont
impuissantes à résoudre les questions technologico-sociétales majeures, une
proposition susceptible de dépasser en le conservant le projet épistémique
moderne tout en refusant l’hypothèse d’une relativisation de la "vérité".
C’est en revanche la conséquence des discours alternatifs, revendiquant la
désaliénation des différences opprimées, sur le mode des gender, post-
colonialist ou subaltern studies. Ces grilles d’analyse reposant sur des bases
philosophiques postmodernes, déconstructivistes, elles induisent, on le sait,
une requalification du statut de la science ("la vérité, objet de science, peut-
elle survivre à l’historicisation ?" Bourdieu, 2001). Elles remettent donc en
question non plus seulement les bases épistémologiques du contrat
scientifique mais fondamentalement celles du contrat épistémique de la
modernité.
Quelles que soient les postures envisagées, l’ajustement du fait et
de la valeur dans l’analyse d’un objet géographique pose des questions
épistémologiques (formulation du périmètre des concepts) mais plus
essentiellement aujourd’hui des questions épistémiques (sortir ou non de la
modernité). C’est là que réside la clé de voûte des choix scientifiques. Mais
ces différentes postures reconnaissent toutes le "fait" comme un
"construit" : pour les géographes, cela signifie que les sociétés produisent
des espaces, de même qu’eux-mêmes en produisent par leurs savoirs. Dès
lors, on peut considérer que le point de vue géographique sur le monde est à
même de construire des objets éthico-spatiaux sans rien ôter à l’objectivité
du "fait", toujours socialement in-formé, toujours construit, toujours
collectivement construit. Le seul deuil est celui du réalisme. Ce que les
géographes traversent aujourd’hui correspond donc à un changement de
périmètre du géographique, coproduit par les discours géographiques eux-
mêmes.
21Géographie et cultures, n° 74, été 2010
La géographie, comme les autres sciences, sécrète un
fonctionnement autonome – en interne s’imposent ses propres lois – et
comme les autres sciences, elle est en friction avec l’hétéronomie de
principes et d’exigences venus d’ailleurs. La spécificité contemporaine
réside dans le fait que les enjeux sociétaux globaux convoquent
conjointement l’éthique et la science. Ce nouveau périmètre, en intériorisant
la dimension éthique, ne modifie pas pour autant le principe intellectuel de
l’objectivité. En effet, quelles que soient les postures de part et d’autre du
critère moderne, ce n’est pas tant cette question qui fait problème que celle
du statut de la vérité. La notion de paradigme que Kuhn (1972) identifie à
une norme disciplinaire (objet, concept, institution), incluant ou excluant ce
qui fait science à un moment donné de l’histoire du champ, partage ce qui
est scientifiquement pensable de ce qui ne l’est pas. Cette épistémologie de
type structuralo-fonctionnel demande sans doute d’être élargie à une
épistémologie "dans et par la communication dialectique entre les sujets,
dans et par la négociation, la transaction et aussi l’homologation,
ratification par le consensus explicitement exprimé" (Bourdieu, 2001, p.
143). Il ne s’agit pas nécessairement d’une révolution : on trouve des
analyses analogues chez des épistémologues de la preuve, comme K.
Popper :
"Assez paradoxalement, l’objectivité est étroitement liée au caractère
social de la méthode scientifique, du fait que la science et l’objectivité
scientifique ne résultent pas (et ne peuvent pas résulter) des tentatives
d’un seul savant individuel. (…). L’objectivité scientifique peut être
décrite comme l’intersubjectivité de la méthode scientifique" (Popper,
1945, cité par Bourdieu, p. 162).
C’est donc davantage vers une sociologie des sciences que les
géographes ont intérêt à chercher les bases d’une réflexivité renouvelée sur
leur discipline confrontée au tournant éthique.
Ambition géographique, humilité scientifique : l’impératif réflexif
Au final donc, à quel prix la géographie est-elle soluble dans
l’éthique ? On serait tenté de dire : au simple prix de la réflexivité, en
assumant intellectuellement nos concepts géographiques pour ce qu’ils sont,
c’est-à-dire lestés de valeurs, à l’instar des objets spatiaux qu’ils analysent.
Pour certains termes (territoire, risque) l’affaire est entendue. Pour d’autres
(Nature et sa majuscule, développement), la dimension idéologique peut
sembler moins évidente, par habitus intellectuel, par prégnance des
catégories héritées… Pour d’autres enfin (durabilité, justice), la charge
22Géographie et cultures, n° 74, été 2010
politique semble trop visible à certains pour qu’ils puissent envisager de les
faire leurs. Pourtant,
"la crainte que la rencontre de la philosophie morale et de la
géographie humaine n’aille pas sans risque doit être surmontée par
l’éventualité que la pratique des sciences sociales sans référence
éthique n’aboutisse à des risques plus grands. Cette alternative revient
finalement à constater que parler sur les hommes n’est pas innocent.
Elle rappelle le chercheur à sa responsabilité qui n’est pas seulement
scientifique" (Bret, 2001).
Ce travail réflexif relève de la sphère individuelle, parce qu’elle met
en jeu des postures et des adhésions épistémiques personnelles différentes
(moderne, post/trans/hyper/non-moderne) et donc des visions politiques du
monde qui le sont tout autant. Mais, définitivement, elle relie le savant à
son savoir et l’oblige à historiciser son objet et son objectivité. Il relève
également de la sphère collective, parce que les enjeux cognitifs, et ce,
quelles que soient les postures adoptées, sont politiques. En effet, les
savoirs sur les espaces détiennent des capacités performatives qui
infléchissent les valeurs, elles-mêmes opérateurs spatiaux.
"We have begun to lose sight of key aspects of human collectivity in
our work (...) the ability to think as an actor, and not just think about
action" (Cloke, 2002, p. 603).
Cela suppose une réflexivité accrue sur les conditions de circulation
et de médiation de nos savoirs, pour surmonter les obstacles inhérents à la
diffusion et à l’apprentissage géographiques de chacun. Pour qu’il y ait
socialement et politiquement discussion d’objets spatiaux, il faut que
l’échange de connaissances puisse effectivement avoir lieu. In fine, cet
effort réflexif peut conduire à re-connaître en la géographie plus un savoir
qu’une science, un savoir qui, après avoir beaucoup rangé le monde, le
dérangerait un peu. Bref, non pas cesser de faire de la science parce qu’on
fait dans la valeur, mais faire de la science parce qu’on fait de la valeur, en
même temps.
23Géographie et cultures, n° 74, été 2010
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25Géographie et cultures, n° 74, été 2010
APPEL A CONTRIBUTION
Journée d'étude
"Les déplacements forcés dans les villes du Sud.
Les déguerpissements en question"
À mesure que la croissance urbaine se poursuit dans les villes du Sud, les
bidonvilles se multiplient, posant de multiples enjeux aux autorités urbaines
comme aux organisations humanitaires. Dans la déclaration du Millénaire, l'ONU
a placé l'amélioration des conditions de logement parmi les objectifs prioritaires
du développement pour les décennies à venir, tentant ainsi d'inciter les
municipalités des grandes villes du Sud à se concentrer sur la gestion des quartiers
dits informels, tout en fixant l'attention de l'aide internationale sur ces questions.
La Banque Mondiale cherche à influencer les politiques de résorption de l'habitat
précaire en finançant prioritairement les projets allant dans le sens de
l'amélioration de l'habitat sur site ou du relogement dans des conditions jugées
meilleures. Quelles sont les pratiques en la matière dans les villes du Sud
actuellement ? Malgré les alternatives proposées et les recommandations
formulées par les instances internationales, l'éviction reste une méthode très
souvent employée pour "nettoyer" les villes de citadins considérés "indésirables".
Liée aux aménagements urbains et touchant des populations perçues "illégales",
donc non éligibles aux procédures d'expropriation, cette forme de mobilité sous
contrainte fait l'objet de nombreuses études qu'il serait intéressant de croiser afin
de souligner la transversalité de certaines problématiques. Nous aimerions
recueillir des propositions de communications ayant trait aux questions suivantes,
bien que non exhaustives :
Quelles sont les différentes formes de déguerpissement d'une société à l'autre, d'un
système politique à l'autre? Quelles sont les procédures en vigueur ? Par qui sont-
elles menées ? Quelles formes prennent les nouveaux espaces alloués aux
déplacés ? Comment évoluent-ils dans le temps ? Y a-t-il des expériences
socialement plus durables et justes ? Les pratiques s'améliorent-elles à mesure que
les pays s'enrichissent ? Ce sont les questions que nous nous proposons de
discuter ensemble lors d'une journée d'étude ouverte aux chercheurs confirmés ou
en formation qui s'intéressent aux populations déplacées. Dans une perspective
pluridisciplinaire, plusieurs points pourront être abordés.
Les propositions de communication (sous forme de résumés de 6000 signes
maximum) accompagnées d'une présentation succincte de l'auteur (mentionnant le
statut, l'institution de rattachement, une adresse électronique ainsi que les
publications et/ou communications récentes) devront être envoyées à Amandine
Spire (amandinespire@gmail.com) et Julie Blot (julie.blot@paris-sorbonne.fr),
avant le 31 mars 2011. Les réponses seront envoyées au plus tard le 15 mai 2011
et seront suivies du programme de la journée d’étude, prévue fin octobre 2011.
Grâce à l’appui du laboratoire ENeC, la rencontre se déroulera à l’Institut de
Géographie à Paris. Les communications dureront une demi-heure, suivies d'un
quart d'heure de débat/question.
26Géographie et cultures, n° 74, été 2010
GÉOGRAPHIE, ÉTHIQUE ET VALEURS :
INVITATION À LA RÉFLEXION ET À L’ACTION
1Jean-Bernard RACINE
Professeur honoraire à l’Université de Lausanne
Résumé : À l’examen du développement des représentations que les géographes
se sont donné de leur mission ces cinquante dernières années, les concepts
d’éthique et de valeurs, quoique multivoques, s’énoncent comme corrélativement
liés. Revisitant l’histoire de la géographie humaine telle qu’il l’a personnellement
vécue et pratiquée dans la succession de ses paradigmes, l’auteur montre
qu’indéfinissables de manière absolue, les valeurs, certes souvent implicites,
apparaissant tout à la fois comme médiatrices de la compréhension et de l’action et
comme ingrédients incontournables de toute position éthique en géographie "active"
et en recherche-action. Quoique ne pouvant être "valuées" en contexte de manière
absolue, comme l’"idée de justice" chère à un Amartya Sen en offre la
démonstration, les solutions qu’offre une géo-gouvernance nourrie de démocratie
participative invitent à leur double explicitation et mobilisation, réflexive et critique.
Entre justice (sociale) et justesse (scientifique), entre éthos et éthique, poïesis et
praxis, les géographes ont une belle occasion de contribuer au processus de "co-
construction" du monde que nous habitons et qui nous habite. Ils le font cependant
dans le cadre de référentiels théoriques, moraux ou spirituels, qui peuvent être très
différents, tout en obéissant néanmoins à de communes exigences. Les valeurs
justement.
Mots-clés : Géographie, éthique, éthos, praxis, valeurs, justice, géo-gouvernance,
participation, co-construction.

1. Courriel : Jean-Bernard.Racine@unil.ch
27Géographie et cultures, n° 74, été 2010
Abstract: Taking into account the development of representations made by
geographers past fifty years, and most recent manifestations of his quest for
legitimacy, the concepts of ethics and values, though many, are as correspondingly
linked. Revisiting the history of human geography as he personally lived and
practised in the succession of its paradigms, the author shows that values are
indefinable absolutely. Certainly, they are often implicit, appearing both as mediators
of understanding and action as ingredients essential ethical position in "active"
geography and "action research". Although they cannot be valued in context and to
an absolute, as the "idea of justice" dear to an Amartya Sen that has demonstrated
it, solutions brings by fed geo-governance of participatory democracy, invite their
double elaboration and mobilization, reflexive and critical. Between (social) justice
and (scientific) accuracy, between ethos and ethics, poïesis and praxis,
geographers have an opportunity to contribute to the process of "co-construction" of
the world we live and which lives in us. They do this however in theoretical, moral or
spiritual systems of repositories that can be very different, while still obeying
common requirements: values, precisely.
Keywords: geography, ethics, ethos, praxis, values, justice, geo-governance,
participation, co-construction.
"La géographie peut-elle servir de guide à l'action publique et
privée ? Comment la convergence entre la géographie et l'éthique est-elle en
mesure de s'opérer ? La géographie prend-elle des risques épistémologiques
en inscrivant l'éthique dans sa réflexion ?". Dans un numéro visant à
intéresser tout à la fois géographes, spécialistes des questions
épistémologiques et de l'histoire de la discipline, mais également tout
géographe interpellé par l'action publique, comme ceux notamment œuvrant
sur la thématique du développement durable, impossible de ne pas se sentir
concerné par cet appel à textes. La géographie se voulant science "active"
(George, 1965), c’est-à-dire "dans la vie", et conçue comme étude réflexive
et critique – comme toute entreprise scientifique –, cette réflexivité critique
est invitée ici à déboucher sur un horizon qui peut-être la dépasse.
Vous avez dit "éthique" ? Elle engage inévitablement des valeurs
L’éthique, étymologiquement tout à la fois séjour et manière de
vivre, discipline philosophique pratique (action) et normative (règles) dans
un milieu naturel et humain. Elle se donne pour but d'indiquer comment les
êtres humains doivent se comporter, agir et être, entre eux et envers ce qui
les entoure. Une définition à double composante qui, pratiquement, n’est
guère éloignée de ce que peut exprimer "l'ethos" avec è ou avec é dans le
grec ancien, l’un signifiant le caractère, l’état d’âme, la disposition
psychique, (où "è" est la transcription de la lettre grecque êta), l’autre, éthos
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