GEOGRAPHIE ET LIBERTE

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Nul autre que lui ne s'est autant promené sur tous les sentiers de la géographie, des plus théoriques, aux plus concrets, des confins de la philosophie à ceux des mathématiques et de la poésie. Le géographe malin parvient à glaner partout du grain à moudre, particulièrement dans les encoignures peu visitées.
Publié le : mercredi 1 décembre 1999
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EAN13 : 9782296401761
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GEOGRAPHIE ET LIBERTE

mélanges en hommage à

Paul CLA VAL

GEOGRAPHIE ET LIBERTE

mélanges en hommage à Paul CLA VAL

Sous la direction de Jean-Robert PITrE et André-Louis SANGUIN

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK

Cet ouvrage a pu être réalisé grâce à l'aide de : Philippe Boulanger, Myriam Gautron, Isabelle Géneau de la Marlière, Judith Klein, Yann Richard, Thierry Sanjuan, Laurent Vermeersch

La coordination de la publication et la mise en pages ont été assurées par Colette Fontanel

Photo de couverture: "L'enfant qui astique la lune", sculpture de Yabuuchi Satoshi. @ Yabuuchi Satoshi. Nous remercions l'artiste et la Galerie Mitsukoshi de Paris d'avoir mis gracieusement à notre disposition cette photographie.

@ L' Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-8575-8

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SOMMAIRE
Sommaire Avant-propos: Jean-Robert PITTE, André-Louis SANGUIN Première partie: Histoire l'œuvre de Paul Claval de la géographie et regards sur .5 9

1- AGUIAR DE FREITAS, Inès, La nature d'une géographie nouvelle 2- ANDREOTTI, Giuliana, Sur une confidence de Paul Claval 3- ANTONSICH, Marco, Paul Claval et la géographie du pouvoir 4- GENEAU DE LAMARLIERE, Isabelle, Géographie et économie. Généalogie d'un divorce à travers une lecture de l'itinéraire de Paul Claval 5- GODLEWSKA, Anne, Des géographes dignes de ce nom 6- JOHNSTON, Ron, Turning Full Circle: Geography and the Social Sciences 1950-2000 7- LEVY, Bertrand, La dimension philosophique et littéraire dans l'œuvre de Paul Claval 8- POWELL, Joseph, Darwinism and the Geographical Imagination in Australia, 1860-1945 9- SIVIGNON, Michel, Géographie et politique: deux moments de la pensée de Jacques Ancel.. ... .... ... .... 10- SOLOT AREFF, Marion, "De l'autre côté du miroir". Enquête sur la géographie auprès d'étudiants non spécialistes .. ...

13 23 27

39 61 75 93 99 .. ..109 .117

Deuxième

partie:

Epistémologie

de la géographie ..127 ..135 147 157 .163 173 181 .193

11- BASTIE, Jean, Du hasard en histoire et en géographie 12- BENKO, Georges, La postmodernité et le géographe 13- CORNA-PELLEGRINI, Giacomo, Per una geografia delle culture 14- GAILLABAUD, Lucien, Réflexions sur la temporalité liée à l'étendue 15- HAMELIN, Louis-Edmond, Y a-t-il assez de géographie dans la définition de fleuve? 16- LAPONCE, Jean, From Physical Space to Political Perceptions 17- MONNET, Jérôme, L'individu en géographie: réflexions sur "l'échelle humaine" 18- ROUGERIE, Gabriel, Ecologie du paysage, engouements et contresens

5

Troisième

partie:

Géographie

historique

et cultures

19- ABREU, Mauricio, La France antarctique ou le Brésilfrançais
du XVIe s ièc le . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .201

20- BAKER, Alan, Some English Images of the French Peasantry 1789-1915 ... .. ... ... .... . .213 21- CAl, Zongxia, SANJUAN Thierry, Les influences culturelles entre agriculteurs et pasteurs de la Chine ancienne... ... 225 22- CLOUT, Hugh, The Illusion of Authenticity: the Reconstruction of Alsace after World War II .237 23- GARCIA-RAMON, Maria-Dolores et ALBET, Abel, Discours colonial et usage de la religion dans le protectorat espagnol du Maroc 249 24- ISOBE, Keizo, Idée sur l'aménagement du territoire dans la France des années 30 et 40 ... ... .... . ..259 25- ROSENDAHL, Zeny et CORREA, Roberto Lobato, Hétérogénéité
culture lle : exemples b rés iliens. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .267

26- SOEIRO-DE -BRITO, Raquel, A View of the Last Portuguese
Te rrito ries in India. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .277

27- TROCHET, Jean-René, Sur quelques fondements méconnus de l'Etat-nation en Europe. L'avènement du réseau paroissial et la promotion de la famille conjugale

283

Quatrième

partie:

Mondialisation,

économie

et logiques

urbaines 293

29- ABE, Kazutochi, Le système urbain du Japon en 1990 30- ADAMS, John S., Housing Markets and Social Justice in American

Cities.......

...

.

.

.

305
317 327

31- AUPHAN, Etienne, Liberté ou dépendance? La mobilité partagée entre l'automobile et les transports en commun 32- BAILLY, Antoine, Qualité de vie et développement urbain durable 33- DE ALMEIDA, Maria Geralda, et LUSTOSA COSTA, Maria Clelia, Travail, loisir et tourisme: territoire et culture en mutation. L'exemple de Beira Mar (Fortaleza, Brésil) 34- DEZERT, Bernard, La civilisation métropolitaine: ferment d'une nouvelIe culture? 35- DIAS, Leila Christina, La géographie du système bancaire au Brésil: mutations et tendances 36- GASPAR, Jorge, Urbanisation, globalisation et nouvelles formes d'urbanisme. ..... ... .... .... .... ... . ... ... . ... 37- GHORRA-GOBIN, Cynthia, Ville post-industrielle ou modèle de la conception américaine de la ville? Le débat autour de Los Angeles

.337 347 359 ...367 377

6

38- GRA V ARI-BARBAS, Maria, La ville modelée par l'évènement:
l 11 v
igno

n du fes

ti val.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .387

39- MANZAGOL, Claude, Territoires ludiques: Las Vegas comme figure de l'urbanité américaine 40- MERLIN, Pierre, La liberté des déplacements pour tous passe-t-elle par l'automobile ou par les transports en commun? 41- RICHARD, Yann, La logique des villes biélorussiennes 42- VERMEERSCH, Laurent, Les fronts d'eau en Amérique du Nord ou la préservation de l'imaginaire

.403 .413 423 .435

Cinquième

partie:

Géographie

politique

et géopolitique

43- DUMONT, Gérard-François, Géographie politique et géographie de la population: des branches séparées ou communicantes? .445 44- GILBERT, Anne, L'identité québécoise à l'épreuve du territoire .455 45- HOOSON, David, National Identity and Environmental Outrage with Special Reference to the Post-Soviet Lands .463 46- HOUSSA Y-HOLZSCHUCH, Myriam, Le pouvoir, 1l1frique et la ville: la géographie humaine sud-africaine . .. ... ... ....469 47- KOLOSSOV, Vladimir, Le développement des identités régionales et les perspectives du fédéralisme. L'exemple de la Russie 479 48- LEVY, Jacques, L'espace et le politique enfin réconciliés? .489 49- PARKER, Geoffrey, Metropolis and Region in the New Political Geography of Europe: a Birmingham Perspective 501 50- SANGUIN, André-Louis, Scénarios géopolitiques du Mare Liberum au Mare Clausum: la haute mer et le cas de la Méditerranée 513 51- TAYLOR, Peter, A Geohistorical Interpretation ofFreedoms: Pale and Beyond in World Politics .525 52- TURCO, Angelo, Légitimité et pouvoir: à la recherche de l'espace politique dans 1l1friquemandingue 539 53- WEISS, Thomas Lothar, Géographie des migrations de travail en
Afrique australe. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .547

Sixième

partie:

Géographie

culturelle

et représentations

54- BELANGER, Marcel, La vieille ville de Québec: structure, lectures et nostalgies 55- BERDOULA Y, Vincent, Géographie culturelle et liberté 56- BERQUE, Augustin, ADAM, Francine, Terre nommée, terre humaine 57- BUREAU, Luc, Le Québec par monts et par mots 58- CHEVALIER, Michel. La ville de Genève d'après les écrivains

559 .567 575 581 .593

7

59- DA COSTA GOMES, Paulo Cesar, Culture: identité et exil 60- FREMONT, Armand, Impression, soleil levant. Le Havre, l'art et la
g é 0 g rap hie.

.599

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 611

61- GUICHARD-ANGUIS, Sylvie, Perception de l'environnement naturel
dans la littérature enfantine japonaise. . . . . . . . . .. . . . . . . .. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . .623

62- MORISSONEAU, Christian, Quand l'identité fuit, le paysage la suit. Supplique identitaire et paysage au Québec 63- STASZAK, Jean-François, Zanzibar, Louxor, Detroit, Eaubonne. Au sujet de l'égarement et de ses vertus géographiques 64- PITTE, Jean-Robert, La vision catholique de la nature et de l'environnement et ses conséquences sur l'aménagement de l'espace 65- PIVETEAU, Jean-Luc, La signalisation routière de direction, message et medium de notre relation au territoire 66- POURTIER, Roland, Mots et cartes d'identités: regard sur le Congo

635 645 659 671 681

A propos

de l'itinéraire

scientifique

de Paul Claval 695

Biographie de Paul ClavaL L'œuvre de Paul Claval. Notes bio-bibliographiques par André-Louis Sanguin Liste des publications de Paul ClavaL Thèses dirigées et soutenues sous la direction de Paul ClavaL Tabula gratulatoria

697 70 1 751 757

8

Avant-propos

Géographie et Liberté: aucun autre titre ne pouvait convenir à un volume rassemblant des hommages à Paul Claval. Nul autre que lui ne s'est autant promené sur tous les sentiers de la géographie, des plus théoriques, aux plus concrets, des confins de la philosophie à ceux des mathématiques et de la poésie. Paul Claval n'a jamais dit d'aucun auteur, ni d'aucun texte aspirant à se rattacher à sa discipline: "ce n'est pas de la géographie !" C'est une phrase qui a le don de le mettre hors de lui (même s'il ronge longtemps son frein avant d'exploser) et derrière laquelle il subodore l'ignorance et l'intolérance. Il trouve en effet que le géographe malin parvient à glaner partout du grain à moudre, particulièrement dans les encoignures peu visitées. Comment ne pas le suivre? Il y a un sens de lecture dans l'œuvre de Paul Claval, même si lui pense que tout l'a très tôt intéressé et que, ne pouvant tout mener de front, il a creusé les différents thèmes de son œuvre les uns après les autres, sans d'ailleurs abandonner certains des premiers: géographie rurale, histoire de la géographie, épistémologie, géographie économique, géographie sociale, géographie régionale, géographie urbaine, géographie politique, géographie culturelle. Tous les continents ont reçu sa visite et il a écrit avec bonheur sur nombre des pays où il a séjourné. Eclectique, curieux de tout, il n'a jamais paru souffrir de tant d'efforts pour comprendre le monde. Le grand sculpteur japonais Yabuuchi Satoshi se plait à représenter tout un monde d'enfants dégourdis, admirant l'univers matériel ou onirique et s'y déplaçant avec aisance et malice. Nous avons choisi pour la couverture de cet ouvrage "L'enfant qui astique la lune". Des yeux grands ouverts, une application à faire briller chaque cratère, y compris ceux de la face cachée, une jubilation évidente à mettre en œuvre un projet aussi fou: c'est Paul Claval, bien sûr!
.

L'œuvre, les disciples et les collègues de Paul sont aussi ceux de Françoise. Tous les auteurs de ce livre se souviennent que leur maison de Besançon ou d'Eaubonne a toujours été la maison du bon Dieu: table ouverte et verres levés à l'échange d'idées et à l'amitié. Les présents hommages sont autant destinés à Françoise qu'à Paul, cela va de soi.

J.-R. P. et A.-L. S.

9

Première partie

HISTOIRE DE LA GEOGRAPHIE ET REGARDS SUR L'ŒUVRE DE PAUL CLAVAL

1- AGUIAR DE FREITAS, Inès, La nature d'une géographie nouvelle 2- ANDREOTTI, 3- ANTONSICH, Giuliana, Sur une confidence de Paul Claval Marco, Paul Claval et la géographie du pouvoir

4- GENEAU DE LAMARLIERE, Isabelle, Géographie et économie. Généalogie d'un divorce à travers une lecture de l'itinéraire de Paul Claval
5- GODLEWSKA, Anne, Des géographes dignes de ce nom

6- JOHNSTON, Ron, Turning Full Circle: Geography and the Social Sciences 1950-2000 7- LEVY, Bertrand, La dimension philosophique et littéraire dans I'œuvre d£ Paul Claval 8- POWELL, Joseph, Darwinism and the Geographical Imagination in Australia, 1860-1945 9- SIVIGNON, Michel, Géographie et politique: Jacques Ancel deux moments d£ la pensée de

10- SOLOTAREFF, Marion, "De l'autre côté du miroir". Enquête sur la géographie auprès d'étudiants non spécialistes

Il

LA NATURE D'UNE GEOGRAPHIE

NOUVELLE

Inès AGUIAR DE FREITAS
Université de l'Etat de Rio de Janeiro, Brésil

Le travail que nous présentons ici fait partie de notre thèse de doctorat - Pour une histoire naturelle de la Géographie. Les voyageursnaturalistes français au Brésil au siècle des Lumières - présentée à l'Université de Paris IV-Sorbonne, en 1996, sous la direction du professeur Paul Claval. Notre objectif principal était de prouver que la géographie, et tout particulièrement la géographie dite "humaine", tire ses racines de l'histoire naturelle pratiquée au XVIIIe siècle. Pour le démontrer, nous avons choisi de travailler sur les voyageurs-naturalistes français au Brésil, au siècle des Lumières. Le travail de ces scientifiques, collecteurs et illustrateurs comporte trois éléments qui seront d'une importance décisive dans la formation de la géographie comme science moderne "objective" : un souci des descriptions réalistes; les classifications systématiques des collections et l'utilisation de la méthode comparative dans les interprétations. Les naturalistes ne se satisfaisaient plus de limiter leurs intérêts aux plantes et animaux, et étendaient leur intérêt aux peuples et aux sociétés! Nous croyons que l'extension des méthodes naturalistes à l'étude des sociétés a donné à la géographie, non seulement ses méthodes et ses pratiques, mais aussi son objet. De la description de la nature. De la nature de la description
"- Quant à moi, dit le marin, ...si vous voulez bien, monsieur Smith, nous ferons de cette île une petite Amérique! Nous y bâtirons des villes, nous y établirons des chemins de fer, nous y installerons des télégraphes, et un beau jour, quand elle sera bien transformée, bien aménagée, bien civilisée, nous irons l'offrir au gouvernement de l'Union! Seulement je demande une chose. - Laquelle? répondit le reporter. - C'est de ne plus nous considérer comme des naufragés, mais bien comme des colons qui sont venus ici pour coloniser! Cyrus Smith ne put s'empêcher de sourire et la motion du marin fut adoptée. Mes amis, répondit l'ingénieur, il me paraît bon de donner un nom à cette île, ainsi qu'aux caps, aux promontoires, aux cours d'eau que nous avons sous les yeux...

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- Très bon, dit le reporter. Cela simplifiera à l'avenir les instructions que nous pourrons avoir à donner ou à suivre. - En effet, reprit le marin, c'est déjà quelque chose de pouvoir dire où l'on va et d'où l'on vient. Au moins, on a l'air d'être quelque part. .. La proposition de l'ingénieur fut unanimement admise par ses compagnons. [Et, après être baptisée]... L'île était là sous leurs yeux comme une carte déployée, et il n'y avait qu'un nom à mettre à tous ses angles rentrants ou sortants, comme à tous ses reliefs. Gédéon Spilet les inscrivait à mesure, et la nomenclature géographique de l'île serait définitivement adoptée."
(Jules Verne, L'île mystérieuse, 1874)

Le génie "géographique" de Jules Verne explose dans ce texte qui, outre de nous faire plonger dans l'imaginaire de ces îles "oubliées du monde", nous permet aussi de penser à ce processus de conquête propre au XVIIIe siècle et qui consistait à s'approprier le monde par des mots. Il évoque bien ce sens et cette importance conférés, au temps des grands voyageurs, à l'acte même de dénomination - nommer les choses, les "baptiser" par des mots, prendre l'île et toutes les choses de la nature dans les rets des noms "reconnaissables" par une culture donnée; transformer l'île en "carte déployée" d'une mémoire qui s'écrit; faire d'un territoire une page que l'on peut manipuler, que l'on pourra lire et sur laquelle on pourra se lire: tout cela n'est déjà plus la conquête, mais déjà la colonisation. "Coloniser", c'est transformer un espace quelconque en lieu. Nommer les choses nouvellement découvertes a toujours été le souci des grands voyageurs. Mais, au XVIIIe siècle, une différence s'instaure: la production de l'espace comme langage (sur lequel on peut écrire, que l'on peut mettre en carte, dénommer) a pour sens de fonder une activité riche de potentialités et, plus profondément, une activité scientifique, l'acte de nommer rendant possible des opérations à venir. Ici, la représentation construite à partir de la nomination ne fait pas qu'exprimer les choses; elle permet un travail. Effet d'une appropriation, elle est un geste instaurateur de "progrès", de "civilisation", donnant aux lieux et aux éléments de la nature (animaux, plantes...) la possibilité de cheminer dans le champ d'une histoire humaine. Nommer c'est alors ouvrir à un possible et non une fin en soi. Plus que simple appropriation, l'acte de nommer met en place les conditions d'une existence future. Cette nouvelle façon de nommer connut un réel succès auprès des voyageursnaturalistes. Elle permit de soutenir le but principal des grands voyages scientifiques du XVIIIe siècle: rendre le monde scientifiquement "lisible", ouvrir dans le monde les voies scientifiques, donner accès à tous les lieux et à tous les éléments de la nature, permettant ceux qui arriveront par la suite d'emboîter le pas et ainsi, d'avancer plus facilement dans la connaissance du monde.

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Mais, le langage du XVIIIe siècle, celui des voyageurs-naturalistes, porte en plus quelque chose de nouveau, quelque chose qui cache une nouvelle façon d'appréhender le monde, une nouvelle pensée. En d'autres termes, ce langage doit être analysé dans un système radicalement nouveau de représentation du monde. Aussi devons-nous recourir à des idées développées par Foucault, afin de mieux comprendre les modes de représentation de la nature présents dans les récits de voyage. Selon Foucault (1966), une épistémè est, en lignes générales, une grille conceptuelle qui fournit des concepts d'ordre, de signes et de langage qui, à un moment précis, permettent à une série de pratiques discursives d'être appelée connaissance. Pour Foucault, l'épistémè de la Renaissance était structurée sur la ressemblance, sur une façon de voir le monde où il n'y avait pas la moindre distance, le moindre vide entre les "mots" et les" choses" . Cela permettait de constituer un système de classification, de former des analogies entre les objets les plus divers, en se basant davantage sur les signes, symboles et "mots" que sur la dimension concrète des" choses". De cette façon, classer revenait davantage à "rajouter des objets semblables" qu'à l'idée de chercher et d'établir un rapport entre ces objets. En d'autres termes, il n'y avait pas, en principe grande différence entre les signes posés sur le papier et les signes dans la nature, entre les représentations et les objets représentés. Une telle représentation, un tel arrangement des collections, nous paraissent étranges, parce qu'ils relèvent d'une autre logique, d'une autre grille conceptuelle, enfin, d'une autre épistémè, différente de la nôtre. Parce que, en l'espace d'un siècle environ, un autre ordre du réel va s'installer, rompant de manière extrêmement nette avec la période précédente. L'histoire naturelle est aussi, selon Foucault, née de cette nouvelle épistémè, celle que l'on peut appeler l'épistémè classique. Ce changement de l'épistémè ou, si l'on préfère, ce changement dans la façon de percevoir le réel, émergea au cours du XVIIIe siècle et va avoir avant tout une implication majeure: l'accent sur la vision, sur la visualité. La préoccupation se portera sur les surfaces et les lignes externes d'un monde pleinement "visible" et compréhensible à partir du regard. Ce n'est pas un hasard si l'idée d'une histoire naturelle, au XVIIIe siècle, se rapproche de la signification ancienne, grecque, du mot histoire, dans le sens de voir. (L'historien, dans la pensée grecque, est celui qui voit et qui raconte à partir de son regard.) D'après Foucault, un espace va, au XVIIIe siècle, s'ouvrir entre les mots et les choses, qui, dissociés, vont former entre eux un espace de représentation. C'est dans cet espace de représentation que le discours de l'histoire naturelle va se constituer et va naviguer entre ces deux registres. Il va se donner pour projet de rapprocher les choses des mots. Grâce à cela, les naturalistes (et même les humanistes) vont pouvoir appréhender les objets par leur morphologie. Le meilleur

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exemple de cette nouvelle approche reste le système de classification de la nature de Linné (établi comme on le sait à partir des formes). La réunion pure et simple des images les plus diverses va progressivement laisser place à une recherche de liens à établir entre les formes - ce qui explique ce souci de rendre compte des moindres détails que l'on remarque sur les planches des naturalistes, à partir du XVIIe siècle. L'importance que revêtent ces planches peut s'expliquer par l'absence d'un vocabulaire approprié qui pût rendre compte des éléments nouveaux d'un monde tout aussi nouveau, ou même par l'imprécision des termes, ou enfin, par le hiatus inévitable entre le regard qui perçoit globalement les objets et l'écriture qui ne peut qu'en décliner les caractéristiques, imposant des limites précises à une parfaite description. Par ailleurs, la description, comme le définit bien l'Encyclopédie, devient une opération:
"Par laquelle on tâche de faire connaître une chose par quelques propriétés & circonstances qui lui sont particulières, suffisantes pour en donner une idée & la faire distinguer des autres, mais qui ne développent point sa nature & son essence."

Ainsi, par principe, la description demeure-t-elle à la surface des choses. C'est pourquoi elle se réalise dans l'énumération des attributs des objets. A l'essence, on préfère l'apparence. La description ne doit rendre compte que de la visibilité d'un objet. Il apparaît dès lors manifeste que
les sciences naturelles - comme la botanique et la zoologie, entre autres -

doivent leur transformation structurale à une stratégie de langage et de représentation du monde basée sur la "réalité", sur une supposée "objectivité", issue de l'expérience visuelle. (Rappelons que, à ce momentlà, le champ objectif du savoir devient plus que jamais, placé dans les limites étroites de l'empirisme.) De la même façon, les choses devenaient "réelles" à partir de leur relation avec leur nom, dans cet espace de représentation existant entre elles (les choses) et les mots. L'intérêt des choses, surtout dans les expéditions scientifiques, ne se situe pas dans une projection de l'être humain sur les objets, mais dans les rapports qu'entretiennent les objets entre eux. Décrire c'est représenter les choses comme elles sont. "Décrire" c'est inventorier. Ce qui importe aux voyageurs ce n'est pas de peindre de beaux tableaux qui nourrissent l'esprit, mais de dire le vrai. Or, l'idée d'une telle objectivité ne faisait aucun sens dans le monde d'autrefois, où les choses n'existaient que dans le langage, comme dans l'épistémè de la Renaissance. L'objectivité ne devient possible que lorsque le langage ne joue que le rôle de médiateur entre les mots et les choses, un rôle de représentation. Stoddart (1986) nous rappelle qu'une "science objective" ne doit pas être confondue avec un simple "réalisme"; l'objectivité scientifique est le résultat d'une importance accentuée accordée à la mesure et au

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calibrage des instruments (Claval, 1976, 1980) ainsi qu'au perfectionnement des illustrations qui ont permis de répertorier, à chaque fois plus précisément, les résultats issus de l'observation directe (dans une "façon vraie" de faire l'histoire naturelle, à ce moment-là). A travers les dessins et les représentations artistiques, les artistes-scientifiques voulaient montrer au public les résultats de leurs découvertes. De cette façon, les arts correspondent en quelque sorte aux instruments de mesure utilisés par les physiciens, les mathématiciens et par les géographes du XVIIe siècle dans la mesure où ils ont aussi pour but de faire connaître la figure de la Terre. Livingstone (1992) rappelle que les voyages scientifiques eurent aussi un important impact sur les méthodes de travail et les techniques utilisées par les artistes. Même les artistes ont progressivement soumis leur propre vision de la nature aux exigences et aux besoins de la science. Au temps des voyageurs-naturalistes, tout rapport, toute relation, comporte planches, figures, cartes ou plans, au point que leur absence est une raison suffisante pour que la véracité du récit soit mise en doute. Ainsi, chaque planche, chaque dessin, chaque herbier, doit être vu comme faisant partie d'un récit. Plus encore, ils méritent une attention spéciale, car c'est en eux que réside cette nouvelle façon de voir et de représenter le monde. Ces formes d'expression étaient peut-être la partie la plus "scientifique" d'un récit, car la plus "objective" du travail des voyageurs. Rappelons que les planches, les œuvres artistiques/scientifiques, les collections, faisaient partie de l'acte de décrire. Les voyageurs pratiquent, entre autres, deux opérations complémentaires dans leurs descriptions: d'une part, ils identifient les objets et les éléments de la nature, de l'autre, ils les articulent les uns aux autres, en les hiérarchisant. C'est ainsi qu'on peut expliquer pourquoi le phénomène de dénomination joue un rôle si important dans les descriptions des voyageurs. La taxinomie va permettre la mise en ordre des objets. Par ailleurs, l'ordre dans l'espace est lui aussi important, ce qui se remarque par l'utilisation aussi constante que bien "vue" d'expressions telles que "il y a", "on trouve", pour résumer au mieux la présence des choses, en les présentant selon un ordonnancement spatial qui ressemble toujours à une série. De cette façon, le lieu bien défini, les choses bien décrites, et par la suite, bien définies, tout est dit, comme si l'addition des choses dans ce grand inventaire de la nature constituait le résultat final et suffisant de la description. Mais, une description ne sera jamais complète sans la comparaison. Décrire c'est, avant tout, comparer. De fait, on peut se

demander pourquoi les comparaisons apparaissent avec une telle
constance dans les descriptions des voyageurs. C'est parce que, finalement, la comparaison est la seule façon d'inscrire les choses inconnues dans une structure familière, en réduisant ainsi la spécificité et l'étrangeté de ces choses. Il s'agit, nous voulons y insister, d'annexer les choses à ce qui est déjà connu, conceptualisé. Enfin, il s'agit du processus de création de la "représentation" du monde vécu au XVIIIe siècle, depuis

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l'avènement de cette nouvelle épistémè. Etablir les rapports, les hiérarchiser dans une ordonnance, paraît absolument nécessaire à la compréhension des choses. Les récits des voyageurs prétendent, peut-être, moins décrire que donner l'illusion de comprendre, en intégrant les objets dans le réseau des catégories mentales connues et utilisées par une civilisation toute entière. Ce n'est que de cette manière que la description devient complète, permettant de réduire le monde en signes sur lesquels on peut bâtir la représentation des choses. Alors, comme les naufragés dans l'île de Jules Verne, les voyageurs-naturalistes du XVIIIe siècle vont assumer la tâche de rendre les choses reconnaissables. Dans cette démarche qui vise à "représenter" les choses nouvellement rencontrées (des plantes, des animaux, même des tribus et de nouveaux lieux), il fallait décrire et nommer. Ce nom représentait bien une chose présentée au public et aux autres scientifiques à travers les collections, les dessins, les planches, les herbiers... Parce que la tâche fondamentale assumée par ces voyageurs se situe bien dans le discours de l'âge classique (XVIIIe siècle) : attribuer un nom aux choses, et en ce nom de nommer leur être (Foucault, 1966, p. 168); inventorier tous les éléments de la nature, mais, cette fois, en cherchant un lien entre eux, de façon à construire un enchaînement; raconter une histoire. Ainsi, le travail du naturaliste prend-il une dimension incontournable: celle de, peu à peu, remplir de mots les vides du monde, et utiliser les formes de représentation les plus diverses - planches, croquis, dessins et textes (les récits, les litteraria, etc.) - pour décrire les choses. Il fallait rendre visibles les choses nouvelles, dans ce système nouveau de représentation. Les voyageurs-naturalistes conquéraient le monde et ses éléments, en leur donnant un sens nouveau. Le langage, l'acte de nommer les choses devient instrument de la conquête du monde par l'homme. L'acte premier de ce langage est de décrire, de définir: prétend-on faire comprendre ce qu'est le reptile en montrant qu'il n'est pas un poisson ni même un mammifère? Veut-on mettre en parallèle un insecte et un oiseau? Interpréter une plante grâce à un animal? De proche en proche, veut-on arriver fatalement au terme de toute comparaison? Alors, il faut montrer la chose - à travers un dessin, une collection, une description - pour que son nom devienne possible, pour lui conférer ses "papiers d'identité". La nature d'une géographie nouvelle A ce point de notre parcours, une idée se fait jour dont nous aimerions débattre. Elle touche au rôle pris par la géographie à partir du moment où s'installe, en Occident, cette nouvelle épistémè. En d'autres termes, quels liens y-a-t-il entre cette idée de représenter le monde et la géographie? Car la géographie va, elle aussi, au niveau de ses fondements, connaître d'importants changements. En effet, si nous reconnaissons que cet état d'esprit (on pourrait presque parler de frénésie)

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qui cherche à nommer, décrire, dessiner a bien survécu dans les bateaux des scientifiques du XVIIIe siècle, alors il faut comprendre que c'est là encore que la géographie commence à changer d'axe. Un tel déplacement peut très bien s'expliquer à partir d'un exemple très connu: celui de l'expédition menée par le capitaine Cook, ce contemporain anglais de quelques-uns des voyageurs-naturalistes français. Du côté français, on peut dire qu'il en sera de même, et l'on peut citer, parmi de nombreux autres exemples, Bougainville et Commerson. Au temps de Cook, c'est-à-dire en ce milieu du XVIIIe siècle, lorsqu'on se dispute au sujet de l'espace géographique, le conflit ne se déploie plus au niveau spéculatif de la carte, comme ce fut le cas avec le traité de Tordesillas (bien dans l'esprit de l'épistémè de la Renaissance, où, comme on vient de le voir, le "monde de papier", la carte, se substituait sans grands problèmes au monde concret), mais au niveau de la preuve instrumentale (comme pour la mesure des degrés de la ligne de l'Equateur, dans le voyage de La Condamine). La confection de nouvelles cartes plus précises, la correction de cartes géographiques anciennes à partir de l'expérience empirique du terrain, et les observations astronomiques faisaient partie des objectifs les mieux connus de Cook. Les rôles apparaissent bien distribués: à Cook échoit la responsabilité des données mathématiques et cartographiques ("géographiques") et, au nom de la "science naturelle", suivant en cela l'exemple français (celui du voyage de Louis-Antoine de Bougainville), il reçoit dans son bateau le jeune botaniste Banks, accompagné de deux naturalistes et de deux dessinateurs. Cook jouera le géographe de son époque: celui qui va traiter des mesures astronomiques, qui va faire connaître la figure de la Terre, qui va plus spécialement s'occuper de la cartographie. Banks, responsable de l'histoire naturelle, va être chargé pour sa part de faire connaître le monde naturel. A lui de nommer (tâche majeure du naturaliste) (Foucault, 1966, p. 175), décrire, ordonner, classer, enfin, de représenter tous les éléments d'une naturelle nouvelle, afin de leur trouver une place dans la pensée occidentale. C'est alors que se produit une chose inouïe! Géographe et naturaliste vont voir leur rôle se confondre, ou, encore plus grave: le rôle du naturaliste va avoir tendance à se déplacer vers celui du géographe jusqu'à venir le recouvrir! C'est ce qui va nous permettre de voir comment la géographie va assumer un nouveau rôle, à partir de l'installation, au XVIIIe, de ce nouvel ordre du savoir. En ce qui concerne une analyse de ces rôles, nous voudrions commencer par reprendre quelques idées "classiques" trouvées chez Carter (1987) et reconnaître qu'il existe une différence bien marquée entre le journal de Cook et les travaux de Banks et de son groupe de naturalistes. Cook serait, littéralement, le "géo-graphe", c'est-à-dire celui qui, à partir d'une expérience de l'espace, décrit les terres, en respectant leurs singularités, en les dessinant sur une carte, en corrigeant les anciennes. Par ailleurs, la connaissance du monde, chez Banks, est

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exactement ce qui survit de la transposition d'un spécimen de la nature vers la planche de dessin, sa dénomination en latin et la place qui lui est donnée dans une collection. Dans le cas de la botanique, par exemple, une plante détachée de sa place "historique" ou "géographique" devient un monde en soi. Son existence, dans un endroit précis, dans un espace quelconque est perdue au moment de sa découverte par la science européenne. Ainsi, le vide qui entoure une planche botanique n'existe pas. La plante devient une histoire en soi, point. Par contre, les vides dans les cartes de Cook sont actifs et, entre les lignes, les chiffres, les noms et les traces, on trouve des expériences particulières de Cook, ses souvenirs, et même les marques d'autres cartographes du passé. Comme on peut le voir, Carter décrit à merveille le rôle du géographe traditionnel du XVIIIe siècle. Pour l'auteur, Banks joue bien le rôle du "naturaliste-ramasseur", le "fonctionnaire d'un musée quelconque". Néanmoins, nous voudrions proposer un autre regard, en posant la question suivante: qui était, vraiment, le géographe sur l'Endeavour (le bateau du Capitaine Cook) ? En respectant tout ce que nous venons de dire sur l'acte de nommer, de représenter, de donner une "carte d'identité" et une place précise dans la science européenne à des choses "totalement étranges" nouvellement découvertes, nous voudrions croire que le géographe sur l'Endeavour sera celui qui aura ouvert les voies de la connaissance du monde. Celui qui aura donné leur nom aux choses. Celui qui aura rempli de "représentations" les vides existants entre les mots et les choses. Celui qui aura incarné le colon, et non plus le naufragé, et qui aura transformé le monde en "carte déployée". Enfin, celui qui aura ouvert dans le monde les voies de la science, transformant le monde en espace connaissable pour tous ceux qui viendront après lui. Celui qui va "raconter le monde" à partir des exigences d'une épistémè nouveau. Alors, la réponse devient: Banks. C'est lui le géographe sur l'Endeavour ou, du moins, c'est lui qui va y jouer le rôle du géographe nouveau. Cook et sa cartographie pure et simple va toujours jouer le rôle d'un géographe, certes. Mais du géographe qui, s'il trouve encore bien sa place au XVIIIe siècle, ne représente pas encore le "géographe moderne" qui est en train de naître à ce moment-là, dans les bateaux des voyageursnaturalistes. Si, depuis l'Antiquité, la tâche principale de la géographie a toujours été d'expliquer le monde, de doter le monde de sens, c'est Banks qui va s'en charger. C'est Banks qui incarnera le géographe, parce que c'est lui qui va chercher l'ordre dans la nature, ou même une explication du monde, à travers la construction de corrélations cherchant à fournir des explications à des questions posées par la nouvelle science européenne. Notre objectif ici n'est pas de détruire l'image du géographe "traditionnel" du XVIIIe siècle, en la remplaçant radicalement par celle d'un "géographe-naturaliste". Au contraire, notre proposition demeure de faire reconnaître que le géographe nouveau, moderne, qui apparaissait

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dans les bateaux du XVIIIe siècle, était bien une "conjonction" des deux "géographes" (Cook et Banks), un mélange bien approprié d'une tradition "cartographique" et d'une géographie "sensible" (pratiquée par les naturalistes). Cette géographie nouvelle, qui exigeait du savant un rôle nouveau, nous pensons qu'elle fut davantage incarnée par Banks que par Cook.
Conclusion

Notre travail sert, avant tout, à faire comprendre l'importance et l'attention qu'on doit porter aux différentes formes de représentation de la nature adoptées par les voyageurs dans leurs récits. Si on veut vraiment découvrir avec eux le nouveau monde qui se déployait au XVIIIe siècle et comprendre ce qui se cache derrière toutes les formes de description adoptées, il faut se rappeler: 1) Qu'ils ont voyagé dans un monde nouveau, où la "navigation" se faisait entre les mots et les choses. 2) Qu'il furent Banks, Commerson et autres naturalistes, ils s'attachèrent les premiers à décrire ce nouveau monde, à établir les rapports entre ses éléments, à chercher des corrélations explicatives, et enfin, s'occupèrent de tout ce qui, plus tard, débouchera sur la construction d'une géographie nouvelle, d'une géographie moderne. Les voies de la science étaient ainsi ouvertes. Le monde, d'une "île mystérieuse" s'était mué en une "carte déployée". La science des voyageurs-naturalistes était parvenue à son apogée. Une géographie nouvelle était née.
Bibliographie
CARTER, P., 1987, The Road to Botany Bay: an Essay in Spatial History, London, Jaber. CLAVAL, P., 1976, Essai sur l'évolution de la géographie hun1aine, Paris, Les Belles Lettres. CLAVAL, P., 1980, Les mythes foundateurs des sciences sociales, Paris, Presses Universitaires de France. FOUCAULT, M., 1966, Les mots et les choses. Une archéologie des sciences humaines, Paris, Gallimard. LIVINGSTONE, D., 1992, The Geographical Tradition, Oxford, Blackwell. STODDART, D., 1986, On Geography and its History, Oxford, Blackwell.

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SUR UNE CONFIDENCE

DE PAUL CLAVAL

Giuliana ANDREOTTI Facoltà di Lettere e Filosofia, Università di Trento, Italia

En avril 1997, le Professeur Paul Claval accepta mon invitation à venir à la Faculté des Lettres et Philosophie de l'Université de Trente pour parler de la géographie culturelle. Comme il était de mon devoir, dans une de ces journées je m'efforçai de lui rendre tout à fait accueillantes ma ville et son territoire. Nous marchâmes longtemps dans les rues de Trente et je cherchai à en décrire site, planimétrie, structure, fonctions, mais je fus touchée par les remarques du Professeur Claval qui tout de suite reconnaissait le cardo, le decumanus et le tracé, maintenant modifié, de l'ancien lit du fleuve Adige, comme si un sixième sens géographique le guidait. Il me confia une idée: il avait en tête d'écrire, de décrire et de chercher à interpréter le mythe d'Antée. Antée, personnage de la mythologie hellénique, était invincible tant qu'il réussissait à avoir les pieds sur terre, car Gé, la Terre, était sa mère. Et chaque fois qu'il pouvait la rejoindre, il renouvelait ses forces. Héraclès essaya en vain de l'abattre: seulement, quand il comprit quelles étaient les ressources de son adversaire, il trouva la manière, à la troisième tentative, de le tuer en le broyant entre ses muscles, mais seulement après l'avoir soulevé du sol. * Cette confidence, l'idée d'essayer d'illustrer géographiquement le mythe d'Antée me fit davantage comprendre le géographe Paul Claval: ses mythes, ou mieux, ses convictions étaient étroitement liées à la terre car je suppose que ce personnage mythique le fascinait parce qu'il représentait le travail et l'effort de toute la géographie, mais de la géographie humaine en particulier, effort visant à la description et à l'explication de la terre, de ses phénomènes, des interventions humaines, des conséquences de ces dernières. L'Antée invincible tant qu'il touche la terre de ses pieds est, je crois, pour Paul Clavalle géographe qui, concrètement, étudie et présente ses arguments. Je suis sûre que, pour Paul Claval, Antée est la personnification d'Eratosthène, de Gérard Kremer, d'Amerigo Vespucci, d'Alexander von Humboldt, de Karl Ritter, de Friedrich Ratzel et, enfin, de Paul Vidal de La Blache. Et un peu aussi de lui-même. Au contraire, l'Antée détaché de la terre et mythologiquement représenté entre les bras d'Héraclès - comme on voit, par exemple, dans les dessins du cratère d'Euphronie conservé au Musée du Louvre - est comme le géographe du néant. Et que nous dit Paul Claval de ce géographe du néant?

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Antée entre les bras d'héraclès (Cratère d'Héraclès, Musée du Louvre)

"C'est pour cela que la théorie, devenue en même temps plus modeste et plus exigeante, a pris souvent le nom de modèle: plus modeste, car le modèle ne prétend pas nécessairement correspondre à la réalité profonde, plus exigeante car elle doit rendre compte des faits réellement observés, donc requiert une vérification expérimentale." (Essai sur l'évolution de la géographie humaine, 1964; trade ital., 1987, p. 197)

Cette phrase représente, à mon avis, la somme des réfutations des théories arbitraires des derniers vingt ou trente ans. Antoine de Saint-Exupéry résume poétiquement par ces mots l'idée de Claval:
"La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres." (Terre des hommes, 1939)

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J'ai bien présentes à l'esprit les idées et les théories de Paul Claval, tels qu'il les a exposées dans ses Mythes fondateurs, mais je me demande: Qu'y a-t-il entre celles-ci et le nom d'Antée, presque échappé de sa bouche ce soir-là, à Trente, comme s'il désirait retrouver un symbole, mythique lui-même, qui lierait le géographe à l'objet de son étude, comme un saint patron païen? Les mythes fondateurs: une expression énigmatique car elle échappe, ou paraît échapper aux intentions de Paul Claval. Mythes fondateurs des sentiments humains? Mythes fondateurs de la géographie de l'homme? Mythes fondateurs de la culture gréco-romaine? Mythes fondateurs de la culture occidentale? C'est pour cela que j'ai qualifié d'énigmatique sa proposition. Il ne s'est peut-être pas exprimé plus clairement car les questions à peine proposées sont par elles-mêmes ses dilemmes. Qu'entend-il par mythes fondateurs? En lisant son œuvre avec attention et, certes, pas de la première à la dernière page, mais en glanant entre les périodes, on s'aperçoit qu'il glisse vers quelque chose de primordial, peu clair au début, ni à nous ni à luimême. De ce primordial, il tire une sorte d'inspiration pour expliquer le devenir de l'homo geographicus, savant bien sûr, mais pétri par les événements, tatoué de passé, vaincu enfin par les traditions millénaires qui l'ont ainsi composé tel qu'il se présente aujourd'hui à nous. A mon avis, il perçoit quelque chose de biologique qui mûrit de siècle en siècle, depuis Eratosthène jusqu'à nous. Il perçoit comme un levain des événements, tous conditionnés par une figure essentielle, par une figure fondamentale, celle qu'il définit comme "mythe". C'est la figure du fondateur en géographie, en histoire, en philosophie, en poésie, en mythologie, en tragédie: du grec suprême qui vécut avec tout cela autour de la table, la plus accomplie que l'humanité ait jamais connue. C'est à cette table que l'imagination de Paul Claval semble vouloir puiser sa nourriture intellectuelle. Je ne sais si à la Sorbonne il existe - c'est peut-être un peu tôt - un recueil d'anecdotes sur Paul Claval, mais, s'il existe, j'apporte ma contribution parce que le mythe d'Antée, auquel Claval s'est référé, se retrouve tout à fait dans sa vie de savant, de géographe qui a toujours tiré ses sujets du caractère concret et de l'observation rationnelle. En effet, il est bien conscient que, s'il s'était éloigné de ceux-ci, il n'aurait pas été un géographe, mais une hypothèse de géographe. Il y a des circonstances, des occasions dans la vie qui enseignent bien plus que la lecture ou l'étude des nombreux volumes. Cette conversation avec Paul Claval, son intention d'écrire sur Antée a été pour moi une illumination sur tout le parcours académique de Paul Claval. Au moins, c'est ainsi que je l'ai compris. "L'étonnement a été sa vraie nature" : c'est l'expression de JeanRobert Pitte et André-Louis Sanguin dans leur lettre d'invitation à participer à l'hommage au Professeur Claval. Personne plus que moi n'est convaincu de cette affirmation car l'entendre de mes propres oreilles

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aspirer à traduire en termes géographiques le mythe d'Antée m'a vraiment laissé une impression merveilleuse. Connu par ses œuvres, rigoureuses et savantes, il me semble, au contraire, presque interroger par un chuchotement et avec une sensibilité extraordinaire, les mystères anciens, les mythes, en explorateur de ces derniers, du pourquoi des choses et du sens des métaphores. Cher Paul Claval, je vous demande donc de réaliser au plus tôt votre travail sur Antée, car nous voulons tous connaître le rapport existant entre ce fils de la terre et les fils de la géographie. En ce qui me concerne, je veux penser que l'explication du mythe d'Antée pour le géographe consiste à tirer force et inspiration seulement du réel de notre terre, de l'expérience des hommes qui y sont passés, de ceux qui y ont agi et souffert, laissant les théories, les modèles et les modules être écrasés dans les bras d'Héraclès. Je conclus par l'appel de Friedrich Nietzsche, quand, s'incarnant en Zarathustra, il crie à ses disciples: "Restez fidèles à la Terre, mes frères !" Ces mots ressemblent à un appel aux amoureux de la géographie. Il semble que Nietzsche propose ici les sujets d'Hésiode: certainement par quelque voix, Paul Claval a entendu ces appels dont on trouve les échos, aux nuances différentes, en Rainer M. Rilke, Martin Heidegger, Oswald Spengler, Ernst Jünger, Carl Schmitt. C'est là la condition à laquelle on ne peut renoncer pour que le monde de la nature et les rapports sociaux ne soient pas anéantis par la barbarie massifiante, mais qu'ils respirent dans une dimension humanisée.

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PAUL CLAVAL ET LA GEOGRAPHIE DU POUVOIR
Marco ANTONSICH
Département de Sciences Politiques, Université de Trieste, Italie

"Je ne suis venu qu'assez tard à la géographie politique..." Comme il l'écrit lui-même, Paul Claval n'est venu qu'assez tard à la géographie politique et à la géopolitique (Claval, 1997). Mais il cherchait depuis longtemps déjà à analyser les aspects spatiaux des faits politiques. C'est pendant son service militaire, en 1957-58, qu'il commence à réfléchir sur la guerre révolutionnaire, en lisant Mao Tse Tung et Clausewitz et en découvrant la pensée stratégique telle qu'elle s'épanouit à partir du moment où les Etats-Majors se mettent en place au XVIIIe siècle (Claval, 1997). C'est seulement en 1973, qu'il cherche à systématiser ses idées avec le livre Principes de géographie sociale (Claval, 1973), où, dans le dernier chapitre, il trace une analyse de la géographie du pouvoir. Cinq ans auparavant, Claval avait déjà abordé partiellement le problème du rapport entre pouvoir et organisation des ensembles territoriaux, dans son livre Régions, Nations, Grands espaces (Claval, 1968). Quoiqu'il affirme que "la compréhension des architectures territoriales ne peut-être complète si on ne sort pas du domaine économique" (idem, p. 810), le livre est surtout une tentative d'employer le modèle de la géographie générale des marchés à l'échelle régionale, nationale et du grand espace. Les principes directeurs de l'économie sont utilisés par Claval pour bâtir une" géo graphie générale des unités territoriales" : division du travail, circuit de production, multiplicateur économique, mobilité des facteurs de production, etc. Régions, Nations, Grands espaces est donc une analyse à différentes échelles des mécanismes de la production, de l'échange, de la croissance économique, de l'équilibre interterritorial et de l'intégration des circuits. Les faits économiques occupent une bonne partie de l'analyse des ensembles territoriaux. Les Principes de géographie sociale Avec les Principes de géographie sociale (Claval, 1973), Claval cherche à esquisser une interprétation globale de la géographie humaine. Ici, les aspects sociaux de la réalité tiennent autant de place que les aspects économiques, et ils sont même plus fondamentaux, lorsqu'on se place à un niveau suffisamment élevé de généralisation (idem, p. 10). Selon

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Claval, c'est seulement en rendant compte de l'architecture globale de la société qu'il est possible de comprendre la réalité spatiale, c'est-à-dire le rapport entre les faits de configuration spatiale et ceux d'organisation et de structure des diverses sociétés. La géographie politique entre les deux guerres a été responsable du manque d'intérêt pour la société. C'est une des raisons du recul des études de géographie politique et de géopolitique après la Seconde Guerre mondiale. Le souvenir cuisant laissé par les théoriciens nazis de l'espace vital est moins important. Au premier chef, il y a, selon Claval: "la médiocrité des ouvrages" de géographie politique (idem, p. 283) et ensuite, l'intérêt exclusif pour l'Etat. Les géographes politiques ont été leurrés par l'uniformité apparente créée par l'Etat dans son espace et ils ne se sont pas aperçus des inégalités et des tensions que cette uniformité cachait. C'est pour cette raison, qu'il écrira, en 1974, un essai sur l'étude des frontières, dans lequel il confirmera que les faits qui s'observent sur les franges territoriales ne sont pas les seuls qui témoignent d'une différenciation dans l'espace politique (Claval, 1974). Ce qui pousse Claval à réfléchir sur la société, c'est son besoin de proposer une autre grille d'analyse au regard de la géographie politique classique, enracinée dans les catégories du territoire, de la frontière et de la capitale, qui, selon lui, sont incapables de saisir les faits de pou voir comme des processus (Claval, 1997). Dans cette recherche, il tire inspiration des sciences sociales. Ce sont surtout les études de Max Weber sur les catégories du pouvoir, celles du sociologue américain Amitai Etzioni sur la société active et celles de l'anthropologue belge, Jacques Maquet, sur les schémas de classification des relations sociales (sociétés archaïques, sociétés historiques ou intermédiaires et sociétés industrielles) qui constituent ses références essentielles (Claval, 1997). Ces deux derniers auteurs ont montré que l'on ne peut faire d'étude sociale qui ne soit en même temps politique - car le pouvoir est partout, sous des formes qu'il importe de définir, de comprendre, et dans des combinaisons qui le rendent hétérogène (Claval, 1973, p. 285). Dans le domaine de la géographie politique, les seules contributions significatives sont, selon Claval, celles de Minghi et Kasperson, de Soja et de Cohen et Rosenthal, même si cette dernière demeure incomplète dans la mesure où le système politique est isolé du système social. Une nouvelle géographie politique devrait au contraire s'appuyer sur l'analyse des relations sociétales (les relations sociales institutionnalisées). La géographie politique devient "la géographie de certaines composantes fondamentales du climat social" (idem, p. 287). Elle "se socialise" alors en perdant de vue son traditionnel objectif de recherche, l'Etat. Ainsi, la géographie sociale finit par embrasser tout, y compris la géographie politique, et par s'élever à discipline de synthèse de la géographie humaine. Toutefois, même si "la géographie sociale permet d'arriver à une connaissance générale des faits de répartition humaine", Claval est conscient que cela ne conduit pas à l'établissement d'une théorie objective, puisque "les approches généralisantes se heurtent, dans le domaine des sciences sociales, à un mur" (idem, p. 341).

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Géographie

et domination

Les idées avancées dans les Principes de géographie sociale sont reprises, deux ans plus tard, par un article paru dans L'Espace Géographique (Claval, 1976). Claval remarque une fois de plus les limites de la géographie politique classique qui a longtemps négligé les faits de domination et qui ne s'est pas suffisamment penchée sur les origines des faits de puissance et d'autorité. De toute façon, sous l'influence des recherches sociologiques et économiques des années cinquante-soixante, les faits de domination deviennent quand même l'objet d'une curiosité générale de la part des géographes. Ce sont surtout les études sur l'espace urbain menées par les représentants de l'école de Chicago qui ont porté l'attention sur la relation société-pou voir-espace. Les phénomènes de ségrégation urbaine font comprendre le rôle que l'espace joue dans la dialectique entre pouvoir et société. Grâce à ces études et à l'apport de la cybernétique et de la théorie des systèmes, Claval se montre convaincu qu'il faut se concentrer surtout sur l'analyse de l'éloignement et de la distance, en tant que facteurs-clefs de la relation dialectique entre liberté et domination. Pour Claval, en effet, tous les aspects de la domination impliquent communication entre les individus et au fur et à mesure que la distance entre l'émetteur et le récepteur d'un message s'accroît, l'information transmise s'appauvrit. Les obstacles que la distance met à l'exercice du pouvoir et de ses substituts portent alors à la naissance des asymétries dans les relations sociales, asymétries qui sont fonctionnelles à la transmission de l'information. Contrairement aux marxistes, qui ont quand même ouvert la voie à l'étude des faits de domination - mais ils l'ont aussi fermée en réduisant toute chose à la notion spatiale de classe -, Claval, dans son article, remet l'espace au centre de l'analyse du rapport pouvoir-société. Au contraire, il juge qu'il est indispensable de tenir compte de la dimension spatiale, comme Michel Foucault l'a bien montré dans son livre Surveiller et punir (1975). Quand il essaye de lutter à la fois contre les structures d'autorité, contre les forces de ségrégation et contre les hiérarchies permanentes, l'approche marxiste ne peut donc qu'être "irréalistique". La tâche de la géographie serait plutôt "d'éclairer les conditions à respecter en matière d'aménagement de l'espace, pour que le jeu social ne voit pas se multiplier de tensions inutiles" (Claval, 1976, p. 153). Avec cet article, Claval cherche à jeter les bases pour la construction d'une nouvelle géographie du politique:
"Une géographie des faits de domination qui ne reste pas étroitement politique, mais qui soit vraiment une analyse des tensions, des conflits et des forces qui naissent de l'insertion des hommes dans l'espace, de leur imagination technique et de leur art de construire des systèmes de relations sociales." (idem, p. 155)

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Mais il cherche aussi à stimuler les géographes marxistes à contribuer à cette construction. En effet, son article provoque une large discussion, avec la participation de Bataillon, Brunet, Dalmasso, Foucher, Frémont, Lacoste, Piveteau et d'autres géographes francophones, dont les interventions paraissent dans le numéro 3 de L'Espace Géographique (1976). Tout d'abord Claval ne se dit pas satisfait du débat, mais ensuite il admet que les géographes marxistes ont à la fin commencé a s'interroger eux-mêmes sur le rôle de l'espace dans l'étude des faits de dominations. Espace et Pouvoir A la fin des années soixante-dix, Claval écrit un de ses livres les plus fameux: Espace et pouvoir (Claval, 1978). Le but de ce livre est de "comprendre l'architecture spatiale des sociétés et saisir le jeu des asymétries qui borne à la fois l'exercice de la liberté, et le garantit" (idem, p. 10). A la différence du courant radical anglo-saxon des années soixante-dix, très sensible aux conditions spatiales qui permettent la réalisation de la justice sociale, Claval porte son attention sur les conditions spatiales qui permettent l'exercice de la liberté, qu'elle soit individuelle ou collective. Dans les Principes de géographie sociale, il avait déjà affirmé que la géographie politique avait pour but d'analyser la liberté "objective" (les possibilités de choix qui sont dévolues à chaque individu) et "subjective" (le sentiment de liberté) (Claval, 1973, p. 285). Cette attention à l'échelle individuelle est insolite dans les recherches de géographie, mais pour Claval elle est importante parce que c'est l'individu qui est au centre des études sur la société. Pour garantir la liberté de l'individu et des groupes, il faut limiter, selon Claval, le pouvoir envahissant de l'Etat, ou mieux des bureaucraties publiques et privées, et redonner autonomie et responsabilité aux cellules locales, de façon à préserver l'indépendance de l'individu là où elle est menacée et à garantir quand même le contrôle collectif sans lequel la vie sociale devient anarchie (Claval, 1978, p. 70). Pour Claval, au contraire des géographes marxistes, il faut comprendre qu'il n'y a pas de solution parfaite dans un univers imparfait. Dans ce livre, Claval soutient, une fois de plus, sa conviction que l'espace est un facteur essentiel pour comprendre le rapport entre société et pouvoir. Puisque, comme on l'a déjà vu, il puise beaucoup dans la théorie des systèmes et de la cybernétique, Claval conçoit l'espace comme un obstacle à la circulation de l'information. Pour surmonter la "friction de la distance", c'est-à-dire pour assurer aux moindres frais le communications et l'exécution des décisions dans un univers de grande dimension, la hiérarchie sociale est indispensable. Pour appuyer ses idées, comme il avait déjà fait dans les Principes de géographie sociale, Claval analyse la diversité des systèmes politiques, par rapport à l'évolution des techniques de transport et de communication.

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C'est sur ces bases que, selon Claval, on peut bâtir une nouvelle géographie politique qui, toutefois, pour Yves Lacoste (1981), a comme limite le fait de ne pas considérer tout ce qui relève de l'Etat. Il est étrange, par exemple, que même dans le chapitre dédié aux relations internationales, l'Etat ne fait qu'une brève apparition et plus d'importance est accordée aux sociétés civiles. Le but de Claval est d'offrir, en effet, un autre paradigme de la vie politique, qui ne soit pas celui de la violence et de la force des gouvernements (Claval, 1997). Car, dans le passé, la géographie politique et la géopolitique avaient accordé trop d'importance à l'Etat, celui-ci est comme déchargé par la géographie du pouvoir formulée par Claval. Mais c'est une opération voulue, puisqu'il souhaite proposer une analyse politique des sociétés sans Etat et de celles à Etat, sans réduire, dans ce dernier cas, au jeu de l'appareil d'Etat ou des partis cette même analyse (Claval, 1997). Géographie et liberté Le livre Espace et pouvoir fut publié dans la collection "Espace et liberté" (Put), un nom qui avait été choisi par Claval lui-même (Claval, 1997) et qui soulignait son intérêt pour la notion de liberté plus encore que pour celle de la justice sociale, comme les géographes radicaux le soutenaient alors. Claval ne fut tout de même pas satisfait par la manière dont ses collègues qui publièrent ensuite leur travaux dans cette collection avaient interprété ce qui lui paraissait important, c'est-à-dire la condition de liberté. C'est pour cela qu'il rédigea deux articles, en anglais, dans l'espoir que ses idées trouvent plus d'écho (Claval, 1997) : "Equity and Freedom in Political Geography" (Claval, 1983) et "Urban Space and Freedom" (Claval, 1984). Dans ces deux articles, il examine comment l'organisation spatiale garantit la liberté individuelle et collective. Etre libre signifie, pour Claval, être en mesure d'opérer des choix. Cela implique que l'individu ait la capacité économique pour le faire, mais qu'il existe aussi une offre des choix possibles et que cette offre soit connue par l'individu même (Claval, 1983, p. 39). L'information donc joue un rôle très important. Claval affirme que la plus vaste offre de choix et la meilleure information sont concentrées dans la ville, qui est ainsi le lieu où l'on peut disposer d'une liberté majeure (idem, p. 39). Mais il y a aussi des limites. L'excessive concentration urbaine peut en effet porter à une sécurité mineure puisque le contrôle est plus faible - et donc à une liberté mineure (Claval, 1984, p. 158). On sait que pour Claval, il n'y a pas de liberté sans contrôle et organisation. A la différence des géographes radicaux, Claval considère que l'égalité et la justice sociales ne sont pas synonymes de liberté. Il ne suffit pas, par exemple, de donner à tous les citoyens la même possibilité d'accès aux services sanitaires pour garantir une égale liberté à tous, puisque cette liberté est quand même dépendante des critères de choix individuel. Se concentrer, comme le font les géographes marxistes,

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seulement sur la distribution des biens, sur le rapport centre-périphérie, sur la localisation des services et des biens offerts par le gouvernement local ou national signifie, selon Claval, ne pas aborder le problème de la liberté sous tous ses aspects (Claval, 1983, p. 45). L'uniformité spatiale est sûrement une solution plus conforme au problème de l'égalité sociale, qu'à celui de la liberté (idem, p. 39). Les notions économiques comme "portées des biens", externalités et frais de transport ne sont donc pas suffisants à construire la structure d'une nouvelle géographie politique qui, au contraire, devrait se réaliser sur l'analyse des conditions géographiques qui permettent l'exercice de la liberté (idem, p. 45). Une fois de plus, Claval ne touche pas à l'objet privilégié de la géographie politique classique, l'Etat. Il préfère l'étude de l'individu et de la société, même si les conditions géographiques qui devraient garantir la liberté individuelle et collective ne sont pas tout à fait expliquées. La notion de transparence de l'espace

De la fin des années soixante-dix à la moitié des années quatrevingt, Claval s'occupe principalement d'histoire de la géographie et de géographie urbaine, mais il continue aussi ses études de géographie du pouvoir. En 1980, Jean Gottmann, le géographe politique auquel Claval reconnaît un rôle très important dans la renaissance de la discipline, publie son livre Centre and periphery (1980). Claval y écrit un essai, dans lequel il s'arrête de nouveau sur la distinction entre pouvoir pur et autorité et sur les termes de leur respective relation avec l'espace. En outre, il conteste la validité du modèle "centre-périphérie", d'origine marxiste, pour comprendre les faits spatiaux de la domination, en préférant les approches systémique et cybernétique de David Easton et Karl Deutsch. Dans un autre article, paru en 1985, Claval confirme son hostilité vis-à-vis de l'approche marxiste, pour laquelle l'espace n'est qu'une "dimension accessoire" de l'analyse de la société (Claval 1985, p. 123). Au contraire, il affirme que l'attention vers les effets de la distance sur les mécanismes sociaux a été un des apports les plus féconds de la "nouvelle géographie". La notion de "transparence" de l'espace se fonde justement sur les mécanismes de transmission et circulation de l'information, mécanismes qui ont été découverts par les études systémiques et cybernétiques de la "nouvelle géographie". Cette théorie de la transparence repose sur deux simples propositions: "1) la portée des communications est généralement limitée; 2) l'échange commode d'informations nombreuses implique la création de postes centraux de communication" (idem, p. 124). Ces deux notions sont, selon Claval, au cœur de l'analyse de la polarisation et de la centralité : elles rendent compte de la structure des sociétés globales, réseaux de villes, de voies de communication et systèmes de télécommunication dont elles se dotent. L'analyse de la transparence est donc seule capable, pour Claval, de mettre la géographie "à sa vraie place [...], là où se découvre le point de départ

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de la domination, de l'inégalité ou de la liberté" (idem, p. 127). Toutefois, la transparence de l'espace n'est pas seulement commandée par l'état de techniques de communication, parce qu'elle dépend aussi de la nature des relations et du contexte idéologique dans lequel elles se déroulent, de l'attitude des participants, de leurs valeurs et de leurs intentions. Voilà donc que pour Claval il faut aussi considérer, à côté des schémas quantitatifs de la nouvelle géographie, des aspects qualitatifs, liés toujours à l'information, qui appartiennent à la recherche de la géographie humaniste. En effet, pour Claval, "les deux versants sont nécessaires pour une approche globale des faits de répartition humaine" (idem, p. 129). La pensée géopolitique française Dans les années quatre-vingt, en France, on commence à discuter de nouveau de géopolitique, grâce surtout à la publication de la revue Hérodote, dirigée par Yves Lacoste. De toute façon, la manière dont Lacoste en présente la conception ne satisfait pas Claval (Claval, 1997). La même chose vaut pour l'interprétation de Peter J. Taylor et son analyse des rapports entre économie-monde et systèmes politiques (idem). En effet, Claval, qui connait bien les ouvrages de Fernand Braudel, juge peu originaux les travaux du géographe anglo-saxon. En 1983, Claval participe à la conférence réunie à Oxford par House pour créer une Commission de géographie politique au sein de l'Union géographique internationale (idem). House, très malade, lui demande d'accepter la présidence, mais Claval ne peut le faire, ne disposant pas, à l'époque, d'un soutien suffisant au sein de son université (idem). Il crée alors un groupe de géographie politique au sein du Comité National Français de géographie, en réussissant à l'ouvrir à tous les courants de la géographie politique du moment, celui d'Yves Lacoste en particulier (idem). En 1985, l'ouvrage de Geoffrey Parker sur la pensée géopolitique occidentale lui fait découvrir plusieurs aspects de la géopolitique française qu'il ne connaissait pas. Claval décide alors d'approfondir l'étude de cette pensée géopolitique, en écrivant quelques articles qu'il publiera, plus tard, dans La géographie au temps de la chute des murs (1993). Il découvre que la particularité de la géopolitique française est basée sur l'analyse de la construction des Etats en termes de complémentarités de milieux et des genres de vie, ce qui permet de comprendre les fondements de la personnalité de chaque territoire. Cette géopolitique, qui tire parti de l'œuvre de Vidal de la Blache, n'a rien à voir avec les arguments militaires des états-majors, qui caractérisent la géopolitique allemande. De toute façon, cette géopolitique "vidalienne" n'est pas la seule géopolitique française. Une autre composante de cette géopolitique est représentée par les travaux d'André Siegfried, l'initiateur de la géographie et de la sociologie électorales. Siegfried s'appuie sur une tradition qui naît

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avec Montesquieu et s'épanouit chez Tocqueville et Michelet. Une tradition qui est attentive à la psychologie collective des peuples et à leur rapport avec l'environnement (Claval, 1989). Il s'agit d'une approche qui est plus orientée vers le social et beaucoup moins positiviste, par rapport à celle vidalienne, qui, au contraire, est enracinée dans l'œuvre des naturalistes français et de géographes allemands (idem, p. 134). Claval saisit aussi une troisième variante de la géopolitique française, qui se lie à l"'esprit de Genève" et qui a pour champions Albert Demangeon (Claval, 1994c), Henri Hauser (historien) et Yves-Marie Goblet. Il s'agit d'une géopolitique pacifiste et coopérative, qui a pour but la construction de l'Europe unie. Entre la fin des années quatre-vingt et la première moitié des années quatre-vingt-dix, Claval publie encore deux études de géographie politique: "Les cadres conceptuels de l'analyse des situations de conflit en géographie" (Claval, 1987), dans lequel il essaye de proposer un cadre théorique pour l'étude des relations extérieures des Etats, et "Quelques variations sur le thème: Etat, contrôle, territoire" (Claval, 1991), où il aborde une fois de plus la relation entre pouvoir et société, sans rien dire de nouveau par rapport à ses travaux passés. A partir de 1988, Claval accepte de participer à l'enseignement dans un D.E.A., organisé en commun par les géographes et les historiens' de son université intitulé: "Géopolitique et analyse du monde actuel". Il Y donne un cours annuel d'initiation à la géopolitique et à la géoéconomie, durant 6 ans. Il a ainsi l'occasion de préciser ses idées en ce domaine (Claval, 1997). Géographie politique, Géopolitique et Géostratégie En 1991, il participe à une rencontre organisée à l'École militaire par le Général Poirier et la Fondation pour les Etudes de Défense Nationale. Sa communication est publiée en 1992 par la revue Stratégique. Dans cet article, il aborde pour la première fois les termes de la distinction entre géographie politique, géopolitique et géostratégie. La première distinction qu'on peut faire, au moment où la géopolitique entre en scène, après la première guerre mondiale, est vraiment faible:
"[La géographie politique et la géopolitique] étudient de manière empirique des situations concrètes, et beaucoup d'auteurs ne font guère de distinction entre les deux domaines. On parle cependant plutôt de géopolitique lorsqu'on essaie de dégager, de l'analyse que l'on mène, des conseils pour l'action. C'est tout ce que l'on peut dire." (Claval, 1992, p. 34)

Lorsque la géopolitique renaît, après 1975, grâce surtout à la revue Hérodote, elle retrouve, selon Claval, certains de ses traits antérieurs: 34

"Elle a toujours pour but de saisir la vie politique dans ses dimensions réelles, et ceci, afin d'éclairer les citoyens et les hommes d'Etat sur les enjeux des confrontations qui se développent dans le monde." (idem, p. 35)

Rapportée à la géographie politique, cette nouvelle géopolitique présente une dimension encore plus concrète:
"Elle fuit les perspectives comparatives, qui permettent d'isoler un facteur et de mesurer son impact sur une série de cas par ailleurs dissemblables. Elle est volontiers monographique. Ce qu'elle cherche en effet, c'est à reconstituer l'environnement exact des situations politiques: elle fournit l'ensemble des informations qui éclairent les décisions prises par les acteurs immergés dans l'événement. Elle apprend à celui qui s'insère dans une évolution complexe les intérêts, les ambitions et les représentations en jeu." (idem, p. 35)

Pour Claval, seulement une géopolitique ainsi conçue est "vivante". A propos de la géostratégie, Claval affirme qu'elle prend sa véritable dimension seulement avec la Seconde Guerre mondiale, même si ses racines plongent dans la pensée stratégique militaire - qui est présentée par Claval comme une "initiation à la décision dans un environnement incertain et hostile" (idem, p. 36). Ce que Claval n'explique pas, c'est le passage de la stratégie à la géostratégie et les caractères spécifiques des deux. En conclusion, Claval donne la distinction suivante:
"La géographie politique, devenue adulte, montre quels sont les facteurs qui, à long terme, pèsent sur les équilibres politiques et aboutissent à un certain ordre spatial. La géostratégie se penche sur la prise de décision, et sur les dimensions et les conséquences spatiales de celle-ci dans les situations d'incertitude du monde réel. La géopolitique prend en compte tous les aspects des situations de force et montre comment elles sont vécues par les protagonistes en présence." (idem, p. 39)

Au-delà de cette tentative de définir les champs spécifiques des trois disciplines, pour Claval, au fond, géographie politique, géopolitique et géostratégie ne sont que trois termes qui désignent l'ensemble des aspects spatiaux des faits politiques. Trois termes et une seule problématique. Même dans un autre article (Claval, 1994a), Claval ne réussira pas à donner une définition plus exhaustive de la géopolitique.

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Même si les approches vont de plus en plus s'affiner, ce qui importe, c'est d'étudier le rapport espace-pouvoir-société, sans intérêt pour le nom qu'on donne à la discipline qui va s'intéresser à cette problématique-là. La géographie au temps de la chute des murs En 1993, au lendemain de la chute du Mur, Claval écrit un livre sur les différents aspects de ses recherches géographiques: géographie du pouvoir, nouvelle géographie, histoire de la géographie, géographie culturelle, géographie urbaine, etc. Ce qui nous intéresse, c'est la tentative, propre à Claval, de ramener tous ces différents aspects dans une seule approche géographique. Dans ce livre, par exemple, il reconnaît aux géographes marxistes, qu'il avait plusieurs fois critiqués, le mérite d'avoir fait découvrir que l'espace n'est pas une donnée naturelle, mais un produit de l'activité sociale. Le radicalisme marxiste partage, au fond, avec l'approche humaniste l'idée "qu'il n'y a pas d'homme sans complexité", même si la seconde est plus sensible aux valeurs et le premier à leurs déterminants sociaux et matériels (Claval, 1993, p. 25). Aussi géographie classique (descriptive) et nouvelle géographie (explicative) peuvent dialoguer l'une avec l'autre, parce que, pour Claval, "les nouveaux courants n'éliminent pas les anciens - il leur arrive même de les vivifier et de les approfondir" (idem, p. 30). Au contraire de ce que Thomas Kuhn avait affirmé, Claval est convaincu que les géographes pratiquent un certain nombre de genres qui se développent parallèlement bien plutôt qu'ils ne se remplacent. Géopolitique et Géostratégie En 1994, Claval publie son dernier travail sur la géographie politique et la géopolitique (Claval, 1994.b). Le livre se propose de montrer comment la pensée géopolitique et géostratégique se structure à partir de la fin du XIXe siècle. Il distingue trois grandes phases. La première, comprise entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale, voit le développement d'une géopolitique "universitaire", à côté de la géopolitique des militaires et des diplomates. Ce sont les années de Ratzel, Kjellén, Mahan, Mackinder et Haushofer. Dans cette période, la géostratégie reste confinée dans les couches de la politique étrangère et des Etats-Majors. De 1945 à la moitié des années soixante-dix, c'est-à-dire pendant la Guerre Froide et l'ère nucléaire, la géopolitique s'éclipse, tandis qu'on assiste à l'émergence d'une géostratégie de plus en plus théorique, pratiquée par les universitaires. La troisième phase, la plus récente, est celle que nous vivons à partir de la seconde moitié des années soixantedix et dans laquelle, à la suite d'une situation de décrochage stratégiquenucléaire, on redécouvre l'hétérogénéité de l'espace et, avec elle, la géopolitique et ses "enseignements", éclairés par les plus récents acquis de

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la réflexion géostratégique. Pour Claval, donc, la géopolitique de l'Entredeux-guerres a des "enseignements" à transmettre, même si Claval n'explique pas quels sont ces enseignements. Les définitions qu'il donne de géographie politique, géopolitique et géostratégie sont presque identiques à celles vues dans l'article de 1992. En outre, Claval soutient avec plus de force l'idée d'une géopolitique de la paix et de la coopération, alimentée par le progrès des télécommunications, qui puisse rendre les citoyens capables de comprendre plus aisément le monde dans lequel ils vivent et les crises qui le secouent et plus aptes aussi à résister à la désinformation des médias (idem, p. 183).
Conclusion

Le thème du pouvoir a toujours été présent dans l'œuvre de Paul Claval. Mais ce thème n'a pas été étudié par Claval du point de vue de la géographie politique, puisqu'il a pendant longtemps estimé que cette branche de la géographie n'avait pas su se doter d'un adéquat équipement théorique. Claval a donc puisé dans d'autres sciences sociales: l'économie, la sociologie, l'anthropologie, la science politique, etc. Une connaissance pluridisciplinaire qui l'a beaucoup aidé à aborder le thème du rapport société-pouvoir-espace. Ce thème a été le principal champ de recherche de Claval, qui, dans sa carrière, a poursuivi avec constance le but de réussir à formuler une théorie géographique générale, capable d'interpréter tous les phénomènes qui relèvent du rapport susmentionné. En effet, l'effort de synthèse, d'unification et de systématisation des différentes connaissances a été une caractéristique de l'œuvre de Claval. Ce que l'on peut lui reprocher, c'est peut-être le fait de ne pas avoir reformulé la géographie politique avec les acquis de ses recherches sur la géographie du pouvoir. Quand, à partir des années quatre-vingt-dix, Claval commence à utiliser "normalement" les termes de géographie politique et de géopolitique, il le fait comme si rien ne s'était passé. Ces termes sont pris dans leur signification classique, qui renvoie presque exclusivement à l'Etat et aux rapports de force entre les Etats. Tout le travail sur le rapport société-pouvoir-espace semble n'être pas pertinent, comme s'il s'agissait d'une parenthèse. Au fond, la géographie politique et la géopolitique demeurent celles qui existaient dans la période de l'entredeux-guerres. La référence à la géopolitique "vivante" de Lacoste ne change pas les termes de la question. Le fait est que la géographie du pouvoir de Claval s'est trop penchée sur la société exactement comme la géographie politique classique s'était trop penchée sur l'Etat. Le résultat est que les deux domaines n'ont pas su trouver les termes pour un dialo gue.

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Bibliographie
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GEOGRAPHIE

ET ECONOMIE

Généalogie d'un divorce à travers une lecture de l'itinéraire de Paul Claval Isabelle GENEAU DE LAMARLIERE
Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne et Laboratoire Espace et Culture

Le succès de la géographie économique qui avait été celui des années 1950-70 est retombé. Si celle-ci a pu être présentée un temps comme "la nouvelle géographie" et comme devant constituer presque à elle seule la géographie humaine, les ouvrages qui lui sont consacrés occupent désormais une portion congrue dans les catalogues d'édition, quand ils n'ont pas complètement disparu des rayons des librairies universitaires. En France, le dernier manuel de géographie économique date de 1976. Ce déclin est paradoxal, étant donné l'impact actuel des mécanismes et transformations économiques sur les réorganisations régionales, sur la constitution des paysages, et la place considérable qu'occupe aujourd'hui la dimension économique dans la socialisation des individus, la construction de leurs représentations et le façonnement de leurs rapports au monde. Des travaux de géographie économique sont encore publiés. En France, ils sont consacrés aux marchés internationaux, à la géographie des télécommunications, aux économies régionales... Ils sont généralement plus explicatifs que descriptifs, mais leur facture est pour l'essentiel empirique. L'absence de curiosité des géographes est en fait moins manifeste pour l'étude des transformations économiques mêmes que pour la science économique, qui semble ne plus pouvoir leur offrir de réels apports. Si l'on excepte les continuateurs du courant de l'analyse spatiale, qui constituent aujourd'hui une chapelle, un seul groupe de géographes a conservé un intérêt central pour la science économique avec une dimension théorique, celui des géographes d'inspiration marxiste. Or on a pu assister depuis ces vingt dernières années à un renouvellement de la science économique, moins sans doute sous la forme d'un renversement révolutionnaire de son objet et de ses méthodes, que par la multiplication de pensées parallèles, la diversification des courants et des centres de curiosité. Certains d'entre eux réserveraient sans doute des richesses aux géographes qui s'y intéresseraient. Une étude menée à l'échelle d'une époque serait nécessaire pour comprendre les raisons d'une rupture entre géographie et économie. Le parcours de Paul Claval étant toutefois assez représentatif de ce qu'a pu 39

être l'attitude du géographe par rapport à l'économie au cours de ces quarante dernières années et son étude pouvant désormais s'appuyer sur un matériel autobiographique, ces hommages offraient l'occasion d'une réflexion à travers l'itinéraire d'un géographe pour lequel l'économie a compté. Les rapports de Paul Claval avec l'économie
Les raisons d'un rapprochement

L'attrait pour la science économique qu'a manifesté P. Claval dans un premier temps, celui des années 1950-60, peut sans doute s'expliquer par un penchant pour des démarches normatives ou hypothéticodéductives, lié à sa formation initiale:
"J'avais reçu une formation en mathématiques et avais abordé la géographie en cherchant à la comprendre et à la pratiquer comme les sciences avec lesquelles j'avais d'abord été familiarisé." (Claval, 1988, p. 1)

Plus fondamentalement, il trouve ses racines dans le malaise que peut alors ressentir dans la discipline un jeune géographe attiré par l'action. P. Claval ouvre la Géographie générale des marchés, publiée en 1963, en indiquant que les études préliminaires à l'installation d'une usine à Rotterdam - question qui lui paraît éminemment géographique - ont été confiées à la Société française de mathématique et d'économie appliquée. Par ailleurs, de premières opérations d'aménagement sont entreprises sous Mendès-France, mais les projets sont confiés à des ingénieurs, des économistes ou des urbanistes, plutôt qu'à des géographes dont la discipline ne paraît pas offrir d'accès à la prévision.
"Dans un monde qui se modifie à un rythme croissant, le géographe peut-il se contenter de regarder et d'expliquer après coup ce dont il a été le témoin? Les mondes de la connaissance et de l'action doivent-ils rester indéfiniment étrangers ?" (Claval, 1964, p. 105)

Le sentiment d'une certaine impuissance de la géographie conduit, presque naturellement, à des interrogations d'ordre épistémologique, qu'expose P. Claval en 1964 dans son Essai sur l'évolution de la géographie humaine. Il y rappelle que, depuis l'époque de la géographie classique, la discipline se serait perçue comme une science-domaine et que ses faiblesses se manifestent dans la difficulté à cerner ce domaine. C'est en géographie humaine que le malaise serait le plus profond. P. Claval en identifie les sources dans la marque de l'empreinte naturaliste

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qui a fait d'elle une science de la différenciation régionale, au souci trop exclusivement idiographique. Il souligne qu'il ne peut y avoir de lois pour ce qui est unique, donc de motivations pour en rechercher et pour élaborer des prévisions. Il ne rejette pas la conception classique de la géographie, mais lui assigne un champ plus restreint: les géographies naturelles devraient rester des sciences des lieux, quand la géographie humaine serait appelée à devenir une science de l'espace qui insisterait davantage sur les interactions que sur l'explication des équilibres locaux.
Les approches de l'économie privilégiées

En 1955-56, P. Claval découvre un ouvrage d'économie politique sur les fluctuations cycliques, puis les deux volumes du traité d'économie politique de Barre. "Je compris qu'il était possible de traiter des problèmes de sciences humaines dans une optique rigoureuse, en faisant appel à un corps de théorie déjà fortement charpenté" (1976, p. 1). La date de 1957 est importante, puisqu'il se procure Economie et espace de C. Ponsard, où il trouve exposée une interprétation de l'évolution de la pensée économique spatiale jusque 1955. Il pense dès lors avoir en mains les outils dont il était à la recherche pour renouveler la géographie humaine: "Pour faire de la géographie une discipline applicable à l'aménagement, il me parut indispensable de lui insuffler une bonne dose d'économie spatiale" (1996, p. 27). Il apprend ensuite, à travers des articles de revues américaines, qu'une rénovation de la géographie s'esquisse dans les pays anglo-saxons et que ses acteurs s'inspirent de l'économie. Il découvre également qu'un groupe de chercheurs a fondé une association de science régionale, autour de Walter Isard, dont il se procure en 1960 Location and Space Economy. L'ouvrage le familiarise avec les grands thèmes de la théorie économique spatiale et les travaux de Christaller.
"Les géographes eurent la surprise de voir qu'il existait un corps de doctrines économiques qui était directement utilisable par eux. Ils prirent conscience de l'importance des recherches des économistes spatiaux, de von Thünen à Weber et à Pallander." (Claval, 1964, p. 134)

La vision qu'ont de la science économique P. Claval et les géographes de l'époque correspond on ne peut plus clairement à la conception des économistes néo-classiques, fondée sur l'homo œconomicus. P. Claval écrit que la géographie que Christaller et ses successeurs ont constituée fut qualifiée de géographie économique parce qu'elle avait emprunté sa méthode à l'économie politique, c'est-à-dire qu'''elle abordait l'étude des problèmes de la géographie humaine sous l'angle de leur explication rationnelle, donc, en un sens, économique" (1964, p. 134).

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La géographie économique qui aurait longtemps fait figure de parente pauvre de la géographie humaine devient dès lors pour P. Claval la plus prometteuse. En tant qu'acteurs économiques, les hommes seraient conduits à rechercher une maîtrise de l'étendue et de la distance, et à adopter des stratégies rationnelles de localisation et d'organisation qui expliqueraient la majeure partie des structures territoriales. Est ainsi assignée à la géographie humaine la tâche d'analyser les résultats géographiques des comportements rationnels ou, avec certaines nuances, des comportements qui font preuve de quelque régularité et qui peuvent être définis de manière statistique, de façon à élaborer des lois. L'optique économique est donc celle qui permettra la restructuration de la géographie humaine et son assise sur des bases plus solides.
"Au lieu de voir dans la répartition souvent irrégulière des faits humains à la surface du globe une trame très grossièrement adaptée au monde physique, mais dont l'explication de détail nous échappe, le géographe voit dans la réalité sensible la superposition de deux trames: la première est régulière et rationnelle, c'est celle qui résulte du jeu des seules forces économiques et sociales; ce jeu donne naissance à des répartitions régulières que la théorie permet de reconstruire [.. .] Elle est ensuite de décrire les déformations subies par ces schémas. On voit donc que la première partie aboutit à l'élaboration d'une connaissance générale - c'est-à-dire la nature logique et rationnelle." (Claval, 1964, p. 135)

Cette orientation économique de la géographie humaine est également celle qui autorisera l'établissement tant recherché de liens entre géographie et aménagement. L'action d'aménagement impliquant en effet, pour P. Claval, que l'on élabore d'abord des scénarios montrant ce que deviendraient les répartitions si l'on s'abstenait de toute intervention. La deuxième partie de l'Essai de 1964 s'intitule ainsi : "Vers une géographie prospective".
"Lorsque le géographe possède une théorie satisfaisante pour l'esprit, un modèle ajusté à la réalité, il est capable de prévoir la manière dont les faits vont évoluer dans telles ou telles circonstances. Il dépasse enfin le niveau des interprétations rétrospectives, et sa science devient prospecti ve: la géographie humaine cesse d'être une science de la
contingence. "

(Claval, 1964, p. 136)

La première étape que P. Claval se propose dans son programme de rénovation de la géographie humaine par l'approche économique est l'analyse des équilibres micro-économiques des branches ou marchés. Il

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publie la Géographie générale des marchés en 1963. Il tente d'y exposer en première partie la dimension spatiale de la théorie économique des marchés, en accordant une place importante aux frais de transport et, ce qui est plus original par rapport aux travaux anglo-saxons, aux coûts d'information. Les travaux de l'école de Lund sont ainsi déjà cités. La seconde étape comporte une autre originalité par rapport à la plupart des mêmes travaux, puisque P. Claval s'y intéresse aux rôles des mécanismes macro-économiques dans le façonnement d'ensembles territoriaux, en mobilisant l'optique keynésienne, la réflexion de Boudeville et des théoriciens du développement. Cela aboutit à Régions, nations, grands espaces, édité en 1968. A partir de 1966, P. Claval tient par ailleurs une chronique de géographie économique dans la Revue géographique de l'Est, où il propose diverses mises au point: théorie des lieux centraux, comptabilités territoriales, localisations des activités industrielles, marchés fonciers. ..
Les limites qui conduisent Paul Claval à délaisser l'économie

Dans sa thèse, en cours d'élaboration depuis le début des années 1960, sur la région franc-comtoise, P. Claval se proposait de fournir une explication aussi complète que possible de l'organisation générale de cet espace régional, en utilisant les concepts et méthodes de l'économie. Cet objectif paraît se dérober au fur et à mesure de son avancée, les forces en jeu lui semblant le plus souvent de nature sociale ou culturelle, plus qu'économique. "Je voyais de toute part l'économique investi par le social" (1970, p. 9). Il aboutit ainsi en 1966 à un constat d'échec qui lui fait remettre en cause le principe d'une démarche exclusivement économique, dont il considère désormais qu'elle ne peut offrir à elle seule une trame logique d'ensemble pour la reconstruction de la géographie humaine. Il écrit que le programme qu'il s'était fixé dans le domaine économique tire pour cette raison à sa fin. Il se tournera dès lors vers d'autres sciences sociales pour poursuivre son objectif de rénovation de la géographie humaine. La coupure entre la phase où P. Claval a privilégié l'approche économique et celle où il s'est orienté vers d'autres sciences sociales est certainement moins nette qu'elle ne le paraît dans ses rétrospectives. Il y a presque nécessairement une part de reconstruction lorsque l'on tente de clarifier un parcours qui est rarement pensé et organisé de façon aussi logique et volontaire, et qui procède moins par ruptures brusques que par évolution progressive. L'écrit le plus ancien de P. Claval dans le domaine économique, la Géographie générale des marchés, est ainsi déjà différent de ce que pourrait produire un analyste spatial type, et sans doute même en contradiction avec la position qu'il présente dans l'Essai de 1964 : celle d'une géographie économique centrée sur l'analyse du comportement rationnel spatialisé. La tentative d'explication de marchés réels qu'il

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entreprend le conduit en effet à prendre en compte des comportements individuels diversifiés. L'analyse des organisations, dont l'origine est plutôt sociologique, est déjà développée et le rôle des Etats est pris en compte. Il y écrit par ailleurs lui-même que les sujets économiques ne sont pas des êtres mécaniques au comportement stéréotypé et qu'il faut souligner la variété des comportements humains (1963, p. 338). En revanche, une forme d'individualisme méthodologique et un utilitarisme très économicistes n'ont pas complètement disparu des approches sociales qui ont suivi.
"Lorsque je pris conscience des limitations de la démarche économique, je me tournai vers les autres sciences sociales que j'abordais dans le même état d'esprit. Mon but était toujours de lire le monde social comme une mécanique, avec des acteurs dont les décisions pouvaient être prévues, et des faisceaux de relations qui permettraient de comprendre comment l'espace pesait sur la vie des groupes. J'abordai la pensée sociale à travers des travaux d'anthropologues britanniques, très marqués par Malinowski et par Durkheim: l'accent qu'ils mettaient sur la satisfaction des besoins comme fondement de toute vie sociale s'accordait bien avec le fonctionnalisme que j'avais fait mien." (Claval, 1988, p. 1)

La conception épistémologique dans laquelle s'est insérée l'orientation vers l'économie puis le détour qui a suivi Lorsqu'il écrit son Essai de 1964, P. Claval reprend les réflexions que Hartshorne avait formulées à partir d'une lecture de Hettner et de Kant. La géographie et l'histoire s'opposeraient à presque toutes les autres sciences. Elles ne seraient pas des sciences-objets à l'image de. la botanique (la géographie ne serait ainsi ni la science de l'espace, ni celle des relations homme/milieu) mais des sciences-points de vue, des manières particulières d'aborder le réel, animées par une finalité originale. Cette dernière serait la compréhension de la répartition des hommes sur la terre pour Hartshorne, la reconstruction des aspects spatiaux de la réalité pour P. Claval. Les connaissances particulières des diverses disciplines doivent être utilisées, mais infléchies, subordonnées à l'objectif choisi. La géographie retrouverait par cette démarche tout son sens de science des synthèses.
"Le géographe dans sa démarche est guidé par un but. Il s'oppose en cela à presque tous les autres scientifiques. Il doit rendre compte d'une réalité globale, perçue comme telle - et son intérêt pour tel ou tel domaine particulier n'est justifié que dans la mesure où il trouve là des éléments qui concourrent à éclairer le tout." (Claval, 1964, p. 84)

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La vision de P. Claval pourrait être schématisée de la façon suivante:
Les sciences qui ont une finalité Histoire et géographie La finalité de la géographie est: Les sciences qui ont un objet Sociologie, économie, psychologie, etc.

L'objet de la science économique est l'étude du comportement rationnel, celui de la sociologie du comportement en société, etc.

Le cheminement qui découle d'une vision de ce type ne peut être que le suivant: pour saisir cette dimension spatiale de la réalité, on va se pencher sur la science économique pour analyser les comportements rationnels, ce qui donne la géographie économique. Ce thème épuisé, on peut se tourner vers la sociologie, la psychosociologie qui serviront à l'étude du comportement social dans l'espace, et donc à la construction d'une géographie sociale. Les sciences politiques peuvent être employées ensuite à l'élaboration de la géographie politique, l'ethnologie à celle de l'ethnogéographie, etc. Aux racines du divorce géographie-économie On peut parfois rencontrer une pensée curieuse chez divers géographes: celle que leur discipline serait la seule à connaître une telle difficulté et de telles variations de définition, quand l'objet des autres sciences s'appréhenderait plus aisément. Cette position peut plus facilement s'expliquer chez P. Claval dans les années 1960, lorsque épistémologie et histoire des sciences étaient moins développées, et qu'il pouvait écrire: "Ces recherches [de l'économie] essaient de construire des mécanismes rationnels qui rendent compte de la réalité. C'est là la démarche qui a toujours été celle de l'économie politique." (1963, p. 135). Il est plus surprenant de la voir subsister en 1994 dans l'avantpropos à l'ouvrage de J. Schebling: Qu'est-ce que la géographie? L'auteur y indique que les difficultés de la géographie tiennent à ce que les géographes ne l'ont pas toujours définie de la même façon et sont en désaccord entre eux, quand les réponses seraient immédiates dans d'autres 45

disciplines telles l'histoire, la biologie ou la physique, dont les définitions n'auraient pas varié depuis des siècles. C'est au contraire sur l'hypothèse d'un moment singulier dans l'histoire de la géographie et de l'économie, lorsqu'elles se sont rencontrées, et de la particularité de l'objet que se donnait alors chacune des disciplines, que se fonde notre tentative d'explication de l'éloignement actuel des deux disciplines et une critique de la conception de R. Hartshorne et de P. Claval. L'économie comme gestion ou organisation du développement matériel Il n'y a pas plus en économie qu'en géographie de définition de la discipline dans l'absolu, mais une histoire de cette définition. L'économie n'a pas toujours été la science du comportement économique ou rationnel, ni même la science d'un objet. N'a existé jusqu'au XVIIe siècle qu'une sorte de domaine général, où l'on traitait de valeur, de commerce, d'intérêt; où l'on s'intéressait en quelque sorte à la richesse. Chez Aristote, à l'époque où l'essentiel de la production était réalisé dans le cadre du système du manoir, l'économie - OtKocr/vO}lta - était l'art qui permettait aux hommes de réussir dans la conduite de leur maison. L'acception de fond reste la même quand le champ de l'économie est étendu de la maison à la nation, de l'économie domestique à l'économie politique, que ce soit chez les mercantilistes, puis les physiocrates, ou même les classiques (cf le titre de l'ouvrage de 1776 de A. Smith: Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations). Cette acception disparaît au XIXe siècle, mais se maintient en Allemagne, dans l'école historique, jusqu'à la moitié du XXe siècle. Lorsque cette vision préside, l'économie se définit alors elle aussi par un but, une finalité qui est de gérer, d'organiser le développement matériel sur un plan pratique, ou de le comprendre si l'approche se veut plus scientifique. Dans l'école historique allemande, par exemple, pour expliquer cette plus ou moins grande réussite matérielle, suivant les époques, les Etats ou régions, on s'intéresse à toutes les facettes du comportement humain considérées comme interdépendantes et l'on reste attaché à la dimension géographique. Le géographe, s'il se penche sur les travaux produits par les tenants de cette conception, peut y trouver de nombreux aliments à sa réflexion. Les contraintes liées aux limites du milieu peuvent être prises en compte, comme c'est le cas chez les physiocrates qui défendent l'idée d'un circuit économique régi par des lois naturelles que les sociétés sont tenues de respecter si elles veulent continuer à assurer leur subsistance. On peut traiter des effets de la contrainte du franchissement de la distance. A. Smith voit l'explication de la division du travail, du développement de la spécialisation et donc de l'augmentation de la

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productivité, dans l'extension du marché permise par les progrès des transports. La différenciation, l'hétérogénéité de l'espace en matière de répartition des travailleurs et surtout de leur savoir-faire, sert de base à l'explication des échanges économiques de D. Ricardo. La distribution inégale du facteur travail entre différentes nations est cause de productivités spatialement différenciées et explique l'avantage comparatif, les possibilités de spécialisations régionales et les flux d'échanges entre pays. On peut retrouver la prise en compte de cette hétérogénéité, mais cette fois-ci sur les plans culturels, sociaux et institutionnels, dans l'école historique allemande et chez les auteurs qui en sont proches, tels que M. Weber ou W. Sombart, dans leur tentative d'explication du développement différencié dans l'espace de l'activité économique. L'économie comme science du comportement rationnel Une seconde conception de l'économie a pris racine dans l'Angleterre des XVIIIe-XIXe siècles, lorsque l'évolution des idées a conduit à une remise en cause de l'interdit qui pesait sur la recherche de l'intérêt matériel. C'est celle-ci qui sert de mobile à l'homme dans son activité économique pour A. Smith. Chez J. Bentham, cette propension matérialiste et égoïste doit conduire l'être humain à mettre en balance, à l'aide d'un froid calcul, les avantages et inconvénients matériels résultants de chaque action et à choisir, selon les critères de la raison, la voie la plus profitable, sans se soucier de considérations altruistes. Par ailleurs, l'homme, guidé par la recherche de son intérêt personnel, tiendrait la conduite la plus avantageuse non seulement pour lui mais aussi pour toute la société, ceci grâce à une sorte d'ordre providentiel, une main invisible, qui se manifesterait à travers des mécanismes du marché, dont il faudrait s'abstenir d'entraver le fonctionnement. A partir du milieu du

XIXesiècle, avec le courant néo-classique, cette conception de l'homme et
de la société adopte une tournure plus abstraite. Un modèle de l'homo œconomicus, construit à partir de divers postulats, se met en place dans une science économique qui se définit dès lors moins comme science de la richesse que comme science de l'action rationnelle. On parvient à élaborer sur cette base une représentation du fonctionnement de l'économie dans son ensemble, notamment à travers la réalisation du modèle d'économie pure de Walras, formé d'équations et d'hypothèses posées comme étant celles devant mener à la réalisation d'un équilibre général. La conception la plus consensuelle de la science économique peut être résumée par la définition célèbre qu'en a donnée Robbins: "La science qui étudie le comportement humain comme une relation entre des fins et des moyens rares qui ont des usages alternatifs". L'homme a des besoins; il s'agit au sens économique de tout ce qu'il peut désirer (pain, vacances, stupéfiants...). Ces besoins sont illimités mais les biens qui

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peuvent les satisfaire sont, quant à eux, rares. L'homme doit alors effectuer des choix, qui optimisent sa satisfaction individuelle: que consommer? que produire? La science économique est devenue la science de ces choix. Avec cette vision de la science économique, toute curiosité pour les conséquences des comportements sociaux, religieux, politiques... sur la répartition de l'activité économique, la circulation des richesses, disparaît. C'est au contraire l'économie, à travers à la fois l'individualisme méthodologique et sa focalisation sur le comportement rationnel qui part à la conquête des autres sciences sociales. Pour les plus fervents défenseurs de cette approche, le comportement rationnel est à même d'expliquer tous les actes de la vie sociale, puisque partout et toujours l'homme chercherait à maximiser son intérêt. Gary Becker, prix Nobel d'économie en 1992, produit ainsi une théorie économique du mariage, où le couple est analysé comme une firme et choisit d'établir une liaison parce qu'elle réduit les coûts de transaction (le recours à une femme de ménage par exemple), une théorie économique du crime "une personne commet un délit si l'utilité qu'elle en attend est supérieure à celle qu'elle obtiendrait en utilisant son temps et ses ressources à d'autres activités", une théorie de la démocratie, du religieux (on prie ou on ne prie pas en fonction de l'utilité attendue et du temps pris sur son travail et ses loisirs...). L'idée d'une relation de l'activité économique à l'environnement, de gestion nécessaire du milieu, s'est perdue. La notion de rareté ne s'applique que dans une logique temporelle de court terme, qui est celle de la maximisation du profit dans la vie d'un individu. Les biens libres sont donc exclus, même si une rareté peut s'exprimer dans le long terme et s'avérer irréversible. La dimension biologique d'un milieu dont on devrait essayer de respecter les lois est abandonnée pour le marché dont il convient d'assurer l'équilibre. Les considérations spatiales sont évacuées de l'économie. Les hypothèses et équations du modèle de l'équilibre général ne prennent pas en compte l'espace. Ce modèle est une sorte d'univers parfait où ne se posent jamais de problèmes de distance à franchir ou d'inégale répartition des hommes ou des ressources. L'analyse spatiale Tout un courant de recherche s'est toutefois développé chez les néo-classiques, motivé par l'objectif de prise en compte de l'espace. C'est dans cet effort que prend naissance l'économie spatiale. Des auteurs tels que Predohl, Christaller et surtout Losch, représentent une première tendance, où l'on voue une grande admiration au modèle de Walras, qui représenterait la mise en lumière de l'existence d'une sorte d'ordre naturel . et idéal.

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La tâche que ces auteurs s'assignent est d'essayer d'intégrer l'espace dans le système d'équation initial de Walras. Ils pensent de cette façon pouvoir construire un équilibre spatial idéal. Cet objectif est évidemment d'ordre normatif: "On ne doit pas utiliser le réel pour vérifier si la théorie est "juste" ou non, mais on doit utiliser la théorie pour vérifier si la réalité est oui ou non rationnelle, et pour signaler où et pourquoi elle ne l'est pas" écrit Chisholm en 1971 pour présenter le rôle de la théorie de la localisation chez Losch (Progress in Geography, vol. 3, 1971, p. 130). De nombreuses difficultés se sont opposées à cette tentative. Un principe indispensable à l'équilibre est la concurrence pure et parfaite. La dimension spatiale la rend irréalisable parce qu'elle est, par nature, attachée à celle d'inégalité. Les prix des ressources, de la main-d'œuvre, de vente sur les marchés, varient géographiquement et la distance, les coûts des transports, mettent les agents dans des positIons différentes. L'espace crée des rentes de situation et des monopoles. Chaque tentative d'introduction de l'espace dans le modèle de l'équilibre général a ainsi conduit à la destruction de la cohérence du système d'équations de base et a rendu l'équilibre inconcevable. S'est ainsi développée une seconde tradition, représentée d'abord par Palander qui, dès 1935, prend conscience de l'incompatibilité existant entre théorie de l'équilibre général et dimension spatiale. Il délaisse alors la première et défend l'idée d'une analyse plus réaliste qui s'intéresse aux processus réels de développement économique, à un univers imparfait, aux situations de monopole. Lors de l'immédiat après-guerre, lorsque l'analyse spatiale connaît un second souffle aux Etats-Unis, avec la découverte de l'héritage allemand, c'est la tradition de Palander que reprend Isard. Reconnaissant lui aussi l'incompatibilité entre système walrasien et espace, il préconise le développement d'une théorie générale plus large et englobante, dont la walrasienne ne représenterait qu'un moment: celui où les coûts de transport seraient nuls et les facteurs et produits parfaitement mobiles. Au sein de cette théorie plus large, l'espace est introduit, mais essentiellement par le biais des frictions posées à l'activité économique par le franchissement de la distance. C'est l'aspect qui a été le plus traité par l'économie spatiale, sous la forme de l'analyse des coûts de transport. La notion d'hétérogénéité est évacuée, il n'y a pas de différenciation spatiale des facteurs ou des marchés. On a ainsi débouché plus tard sur cette absurdité qui a été d'affirmer que, le poids des coûts de transport s'allégeant, les localisations devenaient libres ou indifférentes.
La rencontre de la géographie avec l'économie

La faible place qu'occupaient les aspects économiques dans la géographie humaine classique, l'enjeu essentiellement pratique et la volonté descriptive de la géographie économique destinée aux écoles de

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commerce qui s'était développée à la fin du XIXe siècle, n'ont pas conduit, pendant longtemps, les géographes à s'intéresser à la science économique. L'histoire du premier véritable rapprochement, réalisé aux Etats-Unis juste avant la Seconde Guerre mondiale, à la suite d'un séjour de Losch et du rôle de diffuseur joué par E. L. Ullman n'est plus à faire. Il a abouti à ce que P. Claval a qualifié de sorte d'osmose à peu près totale entre géographie économique et économie spatiale, notamment au sein de l'association de science régionale fondée par Isard. On peut trouver un certain paradoxe dans le fait que se soit lors de cette phase de difficile intégration de l'espace dans la théorie économique, où d'intégration appauvrie puisque les dimensions de l'hétérogénéité spatiale et de la finitude du milieu n'étaient pas prises en compte, que des géographes se soient tournés vers l'économie. Ils furent sans doute fascinés, comme dans d'autres sciences sociales, par l'apparente force explicative de l'analyse du comportement rationnel et des possibilités de prédiction et d'action. Cette rencontre réalisée par le biais de l'analyse spatiale a conduit à ce que l'on retrouve en géographie économique une même concentration que chez les économistes spatiaux sur l'influence du' comportement rationnel dans la répartition des activités, une même utilisation des méthodes mathématiques et de la modélisation, une même faveur accordée à la friction créée par la distance, au coût du transport, une même inattention pour le rôle de l'hétérogénéité spatiale et des contraintes écologiques. La géographie économique est devenue elle aussi une discipline de la distance. La seule spécificité des géographes économiques de l'époque par rapport aux économistes spatiaux a peutêtre tenu à un souci moindre de peaufiner la théorie que de comprendre le concret à l'aide de celle-ci. Le déclin de la géographie économique et les difficultés que pose la conception clavalienne du rapport de la géographie aux autres sciences sociales Cette géographie économique, qui avait beaucoup emprunté à l'économie spatiale, a été comme celle-ci mise en porte-à-faux par l'amélioration des moyens de transport qui a fait perdre de son poids à la contrainte du coût de franchissement de la distance. La réaction de nombre d'analystes spatiaux devant cette difficulté a été de se réfugier dans le raffinement théorique. Les géographes, sans doute plus attachés au caractère explicatif d'une démarche, se sont plus simplement détournés de l'économie. Le type de division des champs en géographie, tel qu'il découle de conceptions à la Hartshorne ou à la Claval, a cantonné la géographie économique à l'étude du comportement rationnel. Ceci a conduit, d'une part, à ce que les géographes négligent ce que des économistes non néoclassiques, des anthropologues, pouvaient dire de nos rapports à la

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richesse, au monde matériel et, d'autre part, à ce que des aspects pourtant utiles à la géographie économique soient développés dans des branches autres de la géographie (géographie sociale, culturelle...) avec lesquelles peu de liens étaient entretenus. Ce cloisonnement des champs s'est accompagné, surtout aux Etats-Unis, d'une vision très kuhnienne de la science, à l'origine d'engouements pour les nouveaux champs qui apparaissaient et d'abandons sans état d'âme ni questionnement de ceux qui avaient précédés. La succession de nouvelles façons de concevoir ou de faire de la géographie est plutôt signe de bonne santé de la discipline, mais la liaison généralement faite entre nouvelle approche et champ particulier du réel à laquelle elle est appliquée de façon privilégiée pose quant à elle problème. C'est en raison de cette confusion que l'on a jeté le bébé économie avec l'eau du bain de l'approche rationaliste. Ce qui prouve encore, comme on pouvait déjà le percevoir chez P. Claval, que c'est une approche, une démarche particulière, qui a attiré les géographes vers l'économie, plus qu'une curiosité pour un champ particulier du réel. Les néo-marxistes sont en fait les seuls à avoir conservé en géographie un intérêt pour la science économique. Délaissant la théorie de la DIT, nombre d'entre eux, parmi lesquels on compte un fort contingent d'Anglo-Saxons, se sont en effet tournés au cours de la seconde moitié des années 1980 vers la théorie économique de la régulation, que développaient des économistes français tels que M. Aglietta et R. Boyer, qu'ils utilisent pour analyser les répercussions géographiques des restructurations du tissu productif, liées au passage du régime d'accumulation fordiste à un système de production qualifié de flexible ou de post-fordiste. Un autre rapport possible de la géographie l'économique
Géographie et sciences sociales

aux sciences sociales et à

L'objet d'une discipline n'est souvent que celui que se donnent les scientifiques qui lui appartiennent à un moment donné. Il semble donc difficile aujourd'hui d'assigner à l'une ou l'autre tel ou tel champ du réel ou tel ou tel statut de science-objet ou de science-point de vue dans l'absolu. L'approche foucaldienne, par la réflexion sur les représentations transparaissant dans l'évolution des champs disciplinaires, correspond ainsi certainement davantage à la vision contemporaine des sciences que l'approche kantienne auxquelles s'étaient référés, il y a quelques dizaines d'années, Hartshorne puis Claval. Tout juste peut-on souhaiter que l'ensemble des sciences sociales évoluent vers ce statut de science-point de vue que ces deux auteurs attribuaient aux seules histoire et géographie, et adoptent ces "manières particulières d'aborder le réel, animées par une finalité originale" que revendiquait pour elles P. Claval. La science économique retrouvant son intérêt pour l'explication du développement

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des activités matérielles, de notre rapport à la richesse, aurait alors à nou veau à mobiliser toutes les dimensions politiques, culturelles, sociales, des comportements humains et les échanges avec une géographie étudiant les mêmes aspects pour expliquer la dimension spatiale du réel seraient plus fructueux. Une logique de décloisonnement des disciplines ne se développe, écrit C. Grataloup, que "dans la mesure où les identités disciplinaires se font de moins en moins sur des "terrains", des objets d'étude isolables, mais plutôt par des mises en perspective propres de tous les faits sociaux. Chaque approche propose sa transversalité qui croise alors toutes les autres" (Grataloup, 1996, p. 76).
Les évolutions de la science économique

Le champ de l'économie est vaste; il est difficile de relater tous les changements qui affectent cette discipline et il serait prétentieux de prétendre même les saisir. Pour un observateur extérieur, si la conception néo-classique semble demeurer vivace, de nombreux travaux donnent toutefois l'impression d'une fin de l'idéal de l'équilibre et d'une orientation très nette vers des objectifs plus explicatifs que normatifs. Les réflexions sur la rationalité limitée, l'information, les comportements stratégiques, le recours à la théorie des jeux, ont affiné l'étude des comportements rationnels. On justifie par ailleurs l'intérêt pour ce type de comportement moins par des visées normatives que par ce que les études de psychosociologie économique révèlent. La rationalisation serait le résultat d'une évolution culturelle et historique ayant touché aussi bien les individus que les institutions. La pensée rationnelle étant devenue un modèle dominant dans nos sociétés, elle est encouragée et récompensée dès l'enfance. La non-conformité à ce modèle entraîne au contraire désapprobation ou échec scolaire. Le comportement rationnel serait effectivement souvent recherché par les individus, mais essentiellement parce qu'il leur permet de s'intégrer à la société. L'existence de pays socialistes attirait l'attention des économistes sur les traits qui opposaient économie planifiée et économie de marché de façon générale. Tout se passe comme si le déclin de ces mêmes pays leur avait ouvert les yeux sur l'étonnante diversité des économies de marché. Le développement de l'Asie, les transformations des ex-pays socialistes ont par ailleurs offert la possibilité d'observer de visu des tentatives de mise en place du système de marché. Toutes ces évolutions conduisent à une mise en doute de l'idé~ d'autorégulation et à un déplacement net des curiosités vers le rôle de l'Etat, les formes prises par les rapports sociaux, vers les institutions en général. C'est l'existence de ces dernières qui expliquerait le possible avènement et le développement du système de marché, et la variété institutionnelle qui serait à la source de ses colorations nationales.

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Ces nouveaux intérêts ont entraîné une résurgence de l'école institutionnelle, pour laquelle les institutions médiatisent les rapports entre acteurs et processus économiques globaux, et sont toujours historiques. L'évolution est toutefois beaucoup plus large et touche de nombreux courants qui ne s'inscrivent pas directement dans cette filiation, mais qui développent simplement une vision du marché où les relations sociales, les institutions, les organisations tiennent leur place. En France, "l'école de la régulation", issue du marxisme et du keynésianisme, a ainsi placé au cœur de ses analyses les formes institutionnelles. Ce courant restitue en fait les processus d'accumulation marxistes dans leurs environnements structurels. Les institutions produisent des modes de régulation et des régimes d'accumulation qui sont à l'origine de types de développement économiques particuliers, variables dans le temps et dans l'espace. Ceux-ci, par le biais de petites crises successives ou de crises plus importantes, aboutissent à des transformations des formes institutionnelles qui entraînent à leur tour la mise en place de nouveaux modes de régulations (passage d'un mode concurrentiel à un mode monopoliste ou fordiste, puis post-fordiste, etc.). L'étude des organisations connaît elle aussi un fort dynamisme. Les économistes qui s'y consacrent appartiennent à des tendances diverses, mais sont sans doute tous animés par le même désir d'une recherche de voie intermédiaire entre la représentation d'un marché autorégulateur et celle d'un marché dissimulant des rapports de pouvoir. Il n'existerait, pour eux, pas de main invisible à la Smith, de coordination magique des décisions économiques de multiples agents individuels, mais différents types d'organisation, telles que la firme, auxquelles correspondent des modes de coordination qu'il faut étudier pour comprendre la vie économique. Ces travaux permettent non seulement d'expliquer le fonctionnement des économies de marché mais aussi leur variété géographique, puisque les modes de coordination peuvent obéir à des règles du jeu propres aux différentes sociétés. Ces travaux s'enrichissent d'échanges intenses avec la sociologie des organisations qui a développé elle-même de nouvelles curiosités. Aux approches stratégiques, aux études du pouvoir et des conflits au sein des organisations qui dominaient dans les années 1970 (cf Crozier, en France), a succédé un intérêt pour la façon dont se réalisent compromis et accords. Les analyses de "l'école des conventions" ou de celle "de la traduction" sont mobilisées par les économistes pour comprendre le fonctionnement des entreprises. Elles ont par ailleurs largement débordé le champ de l'organisation pour être appliquées aux processus d'accord dans la vie sociale en général et notamment au champ de l'aménagement. L'un des moyens les plus efficaces pour parvenir à des accords au sein d'organisations telles que l'entreprise est le partage de représentations, de valeurs, de motivations communes. Les travaux sur la dimension culturelle, anciens mais confinés à la branche du marketing, ont connu un essor à travers leur application au management et à la compréhension du fonctionnement des organisations. Ces études s'enrichissent elles aussi

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d'échanges avec des disciplines extérieures, telles que l'ethnologie des organisations qui a apporté une certaine méthode dans l'approche de la culture d'entreprise, à travers ses analyses du rôle des mythes fondateurs, des rites, des éthiques... Beaucoup de ces études abordent le thème des relations entre valeurs d'une société ou d'un pays donnés et cultures internes des organisations lui appartenant. La psychosociologie économique s'est également développée. Ses études sur la construction de nos perceptions, de nos représentations des objets économiques, sur le développement cognitif, l'apprentissage des rôles économiques, sur la socialisation des enfants à travers l'économie aboutissent à des résultats souvent fascinants. Comme pour la culture d'entreprise, on trouve dans le domaine de la psychosociologie économique de vastes enquêtes à finalité comparative, englobant des champs géographiques très larges. Elles révèlent l'impact de modèles culturels persistants, même au sein des pays à économie de marché, et l'impact du bain socio-culturel (les enfants de Hong Kong restent par exemple les plus exceptionnellement précoces de la planète: des notions telles que le profit ou le fonctionnement du système bancaire sont acquises par eux en moyenne presque trois ans plus tôt que dans les autres pays). Elles montrent également une homogénéisation des représentations, visible notamment chez les enfants modelés par les mêmes images du monde économique véhiculées par les séries télévisuelles. Plus marginales, mais elles aussi dynamiques, les recherches menées sur l'histoire de la pensée économique continuent à interroger les fondements de nos catégories économiques. Elles permettent de davantage éclaircir l'origine de l'utilitarisme et montrent avec toujours plus d'évidence l'historicité de nos représentations de l'économie et de nos conceptions du marché, de la concurrence... Ces recherches ne sont jamais très éloignées de celles menées en anthropologie économique qui avaient les premières mis en lumière la non-universalité de nos conceptions de la rareté ou du calcul rationnel. On peut relever certaines nouveautés dans ce dernier champ. Les travaux menés sur le système du don/contre-don se multiplient. Les organismes statistiques nationaux commencent en effet à publier des données sur les dépenses effectuées par les ménages, les entreprises, dans les réceptions, les cadeaux, sur les héritages... Toutes les agrégations effectuées aboutissent au même résultat surprenant: les sommes pour ce type de dépense sont supérieures aux montants des PIB qui correspondent à la circulation de type marchand. Tout un courant tente donc de comprendre pourquoi nos sociétés, dont les richesses circulent principalement sous la forme du don/contre-don, se pensent fondamentalement sur le mode du marché. Leurs travaux s'attachent aussi aux spécificités du don moderne et montrent, par des mises en miroir des différents modes d'échange économique, ce que nous disent chacun d'entre eux de nos représentations, de nos rapports aux

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autres et à la société. En France, les travaux de l'équipe de la revue du Mauss que dirige depuis plusieurs années A. Caillé fournissent des illustrations de ce nouveau champ. L'idée fondamentale que défendait un auteur comme K. Polyani, que l'on retrouvait chez L. Dumont, et qui a inspiré des générations d'anthropologues, était que la dimension économique, inextricablement enchâssée dans le culturel, le social, le politique dans les sociétés traditionnelles, s'était progressivement autonomisée avec la mise en place du marché autorégulateur et était devenue indépendante dans nos sociétés modernes, voire soumettait à elle les autres sphères. On retrouve toujours cette conception de l'enchâssement de l'économique dans la génération actuelle des anthropologues s'intéressant à l'économie, mais d'un enchâssement qui s'appliquerait désormais aussi à nos économies modernes. L'échange marchand, entre autres, s'appuierait également sur des représentations, des constructions de la réalité, des rapports sociaux, qui lui seraient seulement spécifiques. Ces anthropologues revendiquent ainsi le droit d'étudier les salles de Wall Street tout aussi bien que le potlach des indiens Kwakiutl. Ils montrent clairement que ce ne sont pas seulement les scientifiques qui ont intériorisé une vision de la dimension économique extraite des rapports sociaux ou du culturel, mais aussi les acteurs qu'ils observent dans l'échange marchand, qui renvoient aux "lois du marché", à "la concurrence", refoulant les motivations autres qui les animent. Enfin, on peut citer des orientations moins centrales mais qui intéressent directement le géographe. La tentative de réintégration du milieu dans la théorie économique est déjà relativement ancienne, mais n'a cessé de se poursuivre et de se renouveler à travers les réflexions sur le développement durable et la recherche de solutions nouvelles dans la gestion de l'environnement. Enfin, des développements théoriques importants sont réalisés en économie internationale. Cette branche est l'une des rares en économie à n'avoir jamais gommé la dimension spatiale, parce qu'elle s'est construite sur la théorie ricardienne, elle-même fondée sur l'hétérogénéité géographique. Elle a peu intéressé les analystes spatiaux, et par là les géographes économiques qui, paradoxalement, l'ont considérée comme représentant l'a-spatialité par excellence, parce qu'elle avait évacué la distance, constitutive de toute la spatialité à leurs yeux. L'amélioration des moyens de communication conduit aujourd'hui à ce que l'hétérogénéité spatiale prenne une valeur qu'elle n'avait jamais eue auparavant. Cette évolution confère une grande force explicative aux développements qui sont réalisés en économie internationale, qui permettent de comprendre mieux que jamais les formes prises par les flux d'échanges internationaux ou par la localisation des activités.

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Quelle géographie économique? Le manuel de géographie économique publié en 1976 par P. Claval, révèle une évolution nette de conception, mais est caractérisé par une certaine ambiguïté. A. Bailly, auteur d'un compte-rendu élogieux paru dans Espace géographique, a bien perçu le changement d'approche. Il souligne ainsi que l'intérêt de ce manuel par rapport aux enseignements de géographie économique abstraits qui ont été développés au cours des années précédentes est de rappeler que la géographie économique n'est pas uniquement "économie" (il lie toujours économie et étude du comportement rationnel) et d'introduire les dimensions écologique, psychologique, sociologique ou anthropologique. C'est dans l'option adoptée de commencer l'ouvrage par la consommation plutôt que par la production que Bailly voit le signe d'une évolution, dont il identifie d'autre part la source dans la définition de la géographie économique choisie: "la géographie économique étudie les aspects spatiaux de la lutte que les hommes mènent contre la rareté" (1976, p. 9). On n'en est plus chez P. Claval à une géographie économique dont l'objet serait l'étude du comportement rationnel dans l'espace, comme dans les années 1960. Le choix de commencer l'ouvrage par la consommation correspond cependant à une démarche néo-classique type - c'est une de celle qui sert d'ailleurs à la démarquer sans doute possible d'autres courants - et c'est celui qu'avait déjà adopté P. Claval dans les années 1960, en publiant en premier lieu un ouvrage sur les marchés. La définition que cite Bailly est elle aussi purement néo-classique; elle s'inspire directement de celle de Robbins qui introduit la réflexion sur la rationalité et l'analyste marginaliste. C'est de cette définition choisie par P. Claval que découle toute la première partie de l'ouvrage, avec son exclusion des biens libres, son analyse de la rationalité du choix des ménages, des utilités, des coûts marginaux et de l'équilibre des marchés. La vision nouvelle qui se fait jour dans l'ouvrage naît en fait plutôt de deux autres définitions qui apparaissent quelques lignes plus loin, quand P. Claval indique que la géographie économique "cherche à expliquer la distribution des faits de production, de répartition et de consommation" et montre "la multiplicité des configurations que prend le système économique en fonction de la répartition des dotations naturelles, de l'esprit des institutions et du niveau technique des civilisations" (1976, p. 10). Il ne s'agit plus dans ces lignes d'une discipline portant sur l'analyse des effets d'un comportement humain donné, celui de la lutte contre la rareté, mais qui apparaît enfin comme une branche animée par une finalité propre, statut que lui refusait P. Claval dans son Essai de 1964. C'est cette deuxième conception qui permet à l'auteur d'introduire toutes les nouvelles dimensions relevées par Bailly, mais qui confère aussi à l'ensemble un caractère ambigu, comme si le saut qui consisterait à abandonner le statut d'une branche-objet pour adopter définitivement une finalité ne pouvait encore être réalisé.

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Apparaît dans la même introduction une autre mise au point de P. Claval. La géographie économique, indique t-il, "insiste sur l'opposition qui apparaît entre les sociétés où l'économique est mal isolé des autres sphères de l'activité et celles où il est vraiment autonome" (1976, p. 10). Cette conception provient certainement de lectures de travaux d'anthropologie économique que l'on commence à voir cités dans ses bibliographies à la fin des années 1960 et qui s'inspirent de la vision de K. Polyani ou de L. Dumont. Cette remarque, qui peut sembler relativement anodine, et en réalité lourde de conséquences pour l'étendue du champ assignable à la géographie économique. Le passage d'une définition de la géographie économique comme étude d'un comportement à une autre de l'explication des répartitions de nature économique peut permettre une mobilisation de toutes les dimensions sociales, politiques, institutionnelles, qu'effectue en partie P. Claval dans son ouvrage. L'ouverture de la géographie économique au champ du culturel n'est quant à elle possible que si l'économique est pensé comme façonné par nos représentations, y compris dans nos sociétés modernes. Quelle place pour la géographie actuelle? économique dans la géographie

L'orientation présente de P. Claval est celle de la géographie culturelle, dont il montre combien c'est elle qui est à même de rénover aujourd'hui l'ensemble de la géographie (Claval, 1999). On peut découvrir que, comme pour la géographie économique il y a quelques dizaines d'années, c'est en fait dans une démarche qui serait spécifique à la géographie culturelle, plutôt que dans un objet propre, que P. Claval identifie le facteur de renouvellement. Comme avec la géographie économique des années 1960, on voit apparaître autour de la géographie culturelle certaines liaisons. Celle qui unirait géographie culturelle et approche postmoderne est présentée par P. Claval même, avec toute l'interrogation sur les possibilités de généralisation qu'elle induit (Claval, 1999). Un autre couple: géographie culturelle-intérêt pour la diversité est moins explicitement formulé mais ressurgit incessamment; il éclate par exemple dans l'ouverture de la Géographie culturelle de 1995. Les techniques et l'économie conduiraient à une unification du monde; la culture à sa diversification. L'aspiration à la révolution kuhnienne des Anglo-Saxons exige des retournements brutaux et la position relativiste des géographes postmodernes est sans doute aussi excessive que l'ont été les tentatives d'imposition des seules démarches nomothétiques des défenseurs de la nouvelle géographie des années 1960. Quant aux liaisons établies entre: géographie culturelle - intérêt pour la diversité - approche postmoderne, elles peuvent sembler ne pas plus aller de soi et sont autant à questionner que le tiercé: géographie économique - intérêt pour les régularités approche déductive, des années 1960.

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Du fait des transformations des moyens de communication, des nouvelles mobilités mais aussi des possibilités d'expression plus grandes de sa différence, il y a aujourd'hui davantage de confrontations directes d'altérités nettes. La sensibilité à tout ce qui nous distingue de l'autre sur le plan ethnique, religieux, idéologique, du genre... est sans doute ainsi plus forte. On peut donc comprendre que les aspects spatiaux de cette différenciation mobilisent les géographes et qu'ils puissent facilement en venir à adopter des positions relativistes. La culture des individus se construisant pour les géographes culturels à travers des sphères d'intercommunications, il y a toutefois un certain paradoxe à être autant subjugué par le singulier à une époque où certaines de ces sphères englobent plus d'individus que jamais. Ce qui est ainsi le moins développé dans les travaux de géographie culturelle actuelle est ce que l'on ne voit pas, parce qu'il s'agit de ce qui est le plus communément partagé et intériorisé, et il existe certainement sur ce plan un noyau dur qui tourne autour de nos rapports à l'économique, que ce soit à travers les significations données aux objets matériels, au travail, à travers nos représentations des échange~, de la société comme marché. Comment ne pas être sensible à tout ce qui me sépare d'un Keiichi H., du genre masculin, vivant au Japon, amoureux de hard rock, employé dans une entreprise automobile, communiste et homosexuel, comme de l'Ewa S. ou de l'Hermann G. qu'introduit, à la façon très postmoderne, P. Claval dans son article sur l'approche culturelle en géographie. Je n'éprouve toutefois jamais devant de tels portraits le sentiment d'étrangeté, de véritable décentrement qu'a toujours fait naître chez moi la présentation, dans les études d'anthropologie économique, d'hommes de sociétés de la prémodernité. Keiichi H. a employé plusieurs années de sa vie à l'obtention d'une formation qui lui permette d'accéder à un emploi et juge nécessaire de consacrer au travail un nombre d'heures de sa vie considérablement plus élevé que ce que l'on peut trouver dans toute société de la prémodernité. Il se plie naturellement dans ce travail à une discipline horaire, il épargne en prévision de sa retraite et s'entoure d'objets de consommation qu'il se procure auprès d'inconnus par des échanges de type marchand, en jouant un rôle de client qu'il a intégré depuis l'enfance. Il maintient par ailleurs soigneusement à l'écart de la sphère marchande les échanges qu'il réalise avec ses proches, pour lesquels il adopte le mode du don/contre-don. Il a enfin une vision d'une société de plus en plus modelée par un système dit du marché, qu'il combat d'ailleurs comme communiste. Il est difficile de ne pas penser que jamais les représentations d'un Keiichi et d'une Ewa quelconque n'ont été aussi proches l'une de l'autre qu'aujourd'hui, et donc de ne pas s'interroger sur le refus actuel, tellement paradoxal, de prise en compte de ce qui n'est pas expression de la seule diversité. Je ne peux pas m'empêcher non plus d'estimer que ce qui me rapproche d'un Keiichi H., en me séparant des hommes de la prémodernité, n'est pas au moins aussi fondamental et explicatif de la spatialité contemporaine et de ses évolutions que tout ce qui nous

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individualise, depuis notre appartenance nationale jusqu'à notre type de sexualité. Réfléchissant à ce qui nous est commun, aux raisons pour lesquelles cela l'est, comment m'interdire par ailleurs toute généralisation? Il est impossible aujourd'hui, s'intéressant aux conséquences géographiques de représentations partagées - notamment de nature économique - et s'autorisant des généralisations, de s'inscrire dans le courant de la géographie postmoderne. Ces deux orientations ne me semblent au contraire pas contradictoires par essence avec ce que pourrait être une géographie culturelle intelligente. L'économie ne pourrait en fait venir à nouveau enrichir la géographie que si la liaison établie aujourd'hui entre géographie culturelle et approche postmoderne était mise en question, et plus précocement que n'a pu l'être celle unissant la géographie économique à l'approche nomothétique. Bibliographie
BAILLY, Antoine, 1979, "Les éléments de géographie économique de Paul Claval", L'espace géographique, n° 4, p. 227-28. CLAVAL, Paul, 1963, Géographie générale des marchés, Paris, Les Belles-Lettres, 360 p. CLAVAL, Paul, 1964, Essai sur l'évolution de la géographie humaine, Paris, Les BellesLettres, 162 p. CLAVAL, Paul, 1968, Régions, nations, grands espaces. Géographie générale des ensembles territoriaux, Paris, Marie-Thérèse Génin, 838 p. CLA VAL, Paul, 1976, Éléments de géographie économique, Paris, Editions Marie-Thérèse Génin et Litec, 352 p. CLAVAL, Paul, 1984, Géographie humaine et économique contemporaine, Paris, PUF, 442 p. CLA VAL, Paul, 1996, La géographie comme genre de vie. Un itinéraire intellectuel, Paris, L'Harmattan, 144 p. CLAVAL, Paul, 1999, "L'approche culturelle en géographie. Propos d'étape", à paraître dans Géographie et cultures. CLAVAL, Paul, Manuscrits: texte de présentation de la thèse sur travaux (mars 1970), "Essai d'itinéraire intellectuel" (1976), "Géographie, sciences sociales et ontologie spatiale", janvier 1988. GRATALOUP, Christian, 1996, "Où est la géographie? L'espace des échanges entre disciplines", Le débat, Paris, Gallimard, n° 92, p. 68-77.

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DES GEOGRAPHES

DIGNES DE CE NOM
Anne GODLEWSKA

Queen's University, Kingston,

Ontario, Canada

C'est un plaisir et un honneur pour moi que de pouvoir contribuer à ce volume. Bien que je n'aie pas été, stricto sensu, une étudiante de Paul Claval, j'ai tellement appris de lui et profité de ses conseils et de ses conceptions que cela revient au même. J'ai choisi de présenter, pour ce volume, des passages d'un ouvrage portant sur les débuts de la géographie française qui va bientôt être publié par les Presses de l'Université de Chicago. J'ai choisi ces textes principalement pour deux raisons. La première est que j'ai poursuivi des recherches et écrit cet ouvrage avec le soutien et l'amitié chaleureuse de Paul Claval, faisant souvent appel à lui et à ses conseils concernant des références, des influences, les relations entre les géographes et leurs contemporains influents, prenant plaisir à sa compagnie et bénéficiant du remarquable exemple qu'il nous donne, à nous autres géographes. La seconde raison est que, parmi tous les personnages de mon livre, Jean-Antoine Letronne ressemble beaucoup à Claval par son ouverture d'esprit, son énergie, son interdisciplinarité et sa curiosité insatiable. J'ignore et ne pourrai jamais savoir si Letronne était un homme généreux, ni s'il était aussi remarquable dans ses relations personnelles que dans ses écrits. Je sais que la générosité, la fidélité et le respect d'autrui sont des qualités propres à Paul Claval. Je me plais à imaginer qu'elles étaient également celles de Letronne. L'œuvre de Letronne, tombée aujourd'hui dans un oubli presque total, se situait complètement en marge de celle de ses collègues. Bien qu'il fût un géographe érudit, coulé dans le moule de d'Anville et de Barbié du Bocage, Letronne était un savant qui évoluait avec son époque et tout au long de sa recherche, dépassant ainsi rapidement les conceptions traditionnelles de la géographie. Pleinement engagé dans les débats intellectuels de son époque fascinés par les origines antiques de la science occidentale, de la pensée religieuse et philosophique, chacun de ses articles était une aventure. Mu par sa curiosité intellectuelle et le plaisir d'une controverse bien menée, Letronne abandonna les cartes, la géographie au sens étroit, vue comme un ensemble d'informations topologiques et un mode d'écriture descriptif. Comme nombre de ses contemporains commençaient à se poser des questions sur la société et le gouvernement, Letronne orienta sa curiosité vers les Antiquités romaines, grecques et, tout particulièrement, égyptiennes. Tandis que certains de ses contemporains cherchaient à comprendre et à dresser la carte des 61

variations infinitésimales des mouvements des corps célestes, Letronne se demandait ce que les Anciens avaient compris de tout cela. Ne se satisfaisant pas de la simple compréhension et de la reproduction des monuments et des inscriptions, ce à quoi les membres de l'expédition d'Egypte avaient, pour la plupart, cantonné leur activité, Letronne chercha à restituer le contexte de ces vestiges d'une ancienne civilisation et à en extraire tous les renseignements historiques et géographiques qu'ils pouvaient contenir. En tentant de comprendre les sociétés et les écrits très anciens, il développa des techniques d'analyse critique historique et linguistique qui étaient, en tous points, modernes et rigoureuses. Toutefois, tandis que Letronne dépassait largement les limites traditionnelles de la géographie, son intérêt pour cette discipline ne se démentit jamais, et il considérait et décrivait la plupart de ses œuvres comme une contribution à son avancement. Il exprima fréquemment son intérêt pour un objet ou un thème particulier, tout en le replaçant dans un ensemble plus vaste de questions historiques et géographiques. Et, dans la pensée et les écrits de Letronne, histoire et géographie étaient inséparables. Néanmoins, depuis les années 1820 environ, Letronne demeurait en marge de la discipline, était rarement cité, et superficiellement, par la plupart des géographes. Vers la fin de sa carrière, c'est à peine s'il était considéré comme un géographe, comme le démontre le silence total observé à son égard par les historiens de la géographie. C'est précisément en marge, à une certaine distance des contraintes imposées par les structures disciplinaires, que l'innovation pouvait surgir. Un "intellectuel engagé" Nous avons découvert en Letronne un homme qui cherchait à jouer un rôle. Outre le fait qu'il était un chercheur productif, avec plus de 50 publications à son actif, Letronne était un administrateur académique de premier ordre. Il semble avoir obtenu des affectations, ou même des postes administratifs, dans la plupart des grands instituts de hautes études et de recherche sur l'Antiquité. Il est entré à l'Académie des Inscriptions sur nomination du gouvernement, en 1816 (Jules, Barthélémy-SaintHilaire, 1859). En 1819, il est nommé inspecteur des écoles militaires, en vertu, peut-être, de la haute estime dans laquelle on tenait son ouvrage de géographie élémentaire (André de Ferussac, 1822). De 1818 jusqu'à sa mort, il écrivit dans le Journal des savants, l'arbitre officiel des normes de la recherche en France. Nommé conservateur des Médailles et Antiquités à la Bibliothèque Nationale, il devint bientôt Directeur général de la Bibliothèque. Tandis qu'il était à la Bibliothèque Nationale, il créa sa presse d'imprimerie et commença à utiliser des fontes hiéroglyphiques. Il fut l'un des premiers à utiliser ces fontes (Jean-Antoine Letronne, 1843). En 1831, il fut nommé à la chaire d'Histoire et de Morale du Collège de France et l'occupa jusqu'à sa nomination, en 1840 à la chaire d'archéologie, rendue célèbre depuis peu par Champollion et que son

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décès prématuré laissa vacante (Robert, Louis, 1839). Ses cours y furent considérés comme suffisamment importants et réussis pour que lui soit assurée la publication des résumés des deux cours et les notes de cours (Jean-Antoine Letronne, 1842). A partir de 1838, il devint l'un des principaux administrateurs du Collège de France. Vers 1840, il faisait également partie du Comité Directeur des Archives nationales et devint directeur de l'Ecole des Chartes (cf. Discours prononcé à la séance d'inauguration de l'école, le 5 mai 1847). Il donna une nouvelle orientation à cette célèbre école d'archi vistes et de bibliothécaires et fit de cette institution une pépinière de cadres de ces professions - cadres qui ont contribué, depuis lors, à conserver et à traduire le patrimoine national. Même à l'Académie des Inscriptions, ses dons d'administrateur trouvèrent à s'employer puisqu'il proposa, à deux reprises, une réforme radicale de cette institution (Charles-Athanase Walckenaer, 1850). Son œuvre de savant et ses tâches administratives témoignaient du caractère interdisciplinaire de ses centres d'intérêt. Un peu comme Alexandre von Humboldt, Letronne était capable d'étendre sa formation à des domaines imposés par des recherches spécifiques qu'il menait. Ainsi, au cours de sa carrière, il s'en prit à Cuvier au sujet du rythme de progression du delta du Nil (Jean-Antoine Letronne, 1841). Il se forma lui-même à la géologie, suffisamment pour comprendre les formations géologiques du sol égyptien, ainsi que sa méthode d'exploitation et les difficultés propres à l'extraction de matériel de construction (JeanAntoine Letronne, 1842, 1, p. 147). Il étudia suffisamment l'astronomie pour comprendre les systèmes du Zodiaque, leur ancienneté, leur lien avec l'agriculture et leurs structures numériques (Jean-Antoine Letronne, 1823, 1863). En essayant de comprendre d'anciennes monnaies, il ne s'en tint pas aux travaux de chercheurs sur l'Antiquité comme lui-même, mais il lut et assimila nombre d'idées d'économistes éminents de son époque comme Adam Smith et Jean-Baptiste Say (Jean-Antoine Letronne, 1817). Enfin, il observa avec intérêt la discipline naissante qu'était l'archéologie et travailla main dans la main avec des archéologues, des voyageurs et des paysagistes à chaque fois que l'occasion s'en présentait (Jean-Antoine Letronne, 1863). Letronne semble s'être généralement intéressé aux travaux et préoccupations de ses contemporains et s'être soucié de leur rendre ses propres travaux intéressants. Ainsi, et contrairement à la plupart de ses prédécesseurs, Letronne établissait une relation entre ses thèmes de recherche et les préoccupations de son époque, à chaque fois que cela était possible. Des projets de fermeture du canal de Suez lui fournirent l'occasion de s'exprimer sur l'ancien canal, son cours, l'histoire de ses ouvertures et fermetures et les inquiétudes stratégiques qu'il avait soulevées dans le passé. Lorsqu'il écrivait sur le calendrier de l'Egypte ancienne, il spéculait sur ses relations possibles avec le calendrier julien (Jean-Antoine Letronne, 1863). Ainsi, il intégrait, dans une certaine

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mesure, l'Egypte ancienne à la vie quotidienne des Européens soumis au calendrier et à l'horloge. Bien qu'il ait l'envergure d'un guide, capable de montrer la voie, Letronne était également prêt à participer à d'autres projets que les siens propres. Il écrivit bien volontiers pour le Bulletin général et universel des annonces et des nouvelles scientifiques, de de Férussac. Il est significatif qu'une bonne partie de son œuvre ait été écrite en réaction aux œuvres d'autres géographes. La découverte de Walckenaer et la reproduction de De Mensura Orbis terrae (1807) de Dicuil stimulèrent sa propre œuvre sur ce sujet (Jean-Antoine Letronne, 1814). La Description de l'Egypte (1809-1822) et l'Aegyptiaca (1809) de Hamilton augmentèrent son intérêt pour l'Egypte (Jean-Antoine Letronne, 1842, 1, iv-vii). Enfin, les tentatives de déchiffrement de Champollion attisèrent son intérêt croissant pour les inscriptions, depuis les années 1820 jusqu'à sa mort. Il reconnaissait ces influences et considérait clairement son œuvre moins comme une réalisation personnelle que comme une contribution à une aventure intellectuelle plus vaste, partagée par nombre d'hommes de sa génération. Estimé par les spécialistes, Letronne écrivait pour intéresser le profane et, à cette fin, il replaçait ses études dans le contexte de son époque jusqu'à raconter, souvent, l'aventure de la découverte d'une inscription qu'il était en train de reproduire et de traduire. Letronne s'impliquait profondément dans la recherche la plus rigoureuse et la plus minutieuse, l'épigraphie, par

exemple. Pourtant, même s'il s'appesantissait avec minutie sur les mots,
l'orthographe et les lettres de l'alphabet, pour Letronne, "...la science des mots n'a toute sa valeur que lorsqu'on l'emploie à perfectionner la science des choses" (Jean-Antoine Letronne, 1842, 1, xli). Et "les choses" détenaient leur valeur de leur relation avec une civilisation plus évoluée. Letronne était en tous points un "intellectuel engagé", lu par un large public, s'impliquant en profondeur dans une recherche consciencieuse et honnête, et ouvert à un large éventail d'influences intellectuelles. Géographe de formation Le premier projet de carrière de Letronne fut d'être un artiste. Lorsque la mort de son père, dans les armées de Napoléon, mit un terme à ce projet, Jean-Antoine Letronne avait déjà travaillé dans l'atelier de Jacques-Louis David pendant six ans. La seconde carrière de Letronne fut celle de géographe. Après le décès de son père en 1801, il réorienta ses études vers un but plus pratique et plus rémunérateur en entrant à l'Ecole Polytechnique. En chemin, en partie à cause d'un cours de géographie d'Edme Mentelle qu'il suivit à l'Ecole Centrale, Letronne se tourna vers la géographie et en particulier celle du monde antique. L'influence que Mentelle eut sur lui a dû être considérable car, après avoir suivi son cours, Letronne rejoignit son professeur comme collaborateur au Dictionnaire de géographie, en 1806 (Jules Barthélémy Saint-Hilaire, 1859 et Walckenaer, 1850). En 1812, il dédia à Mentelle sa première recherche

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importante, sur la géographie de Syracuse. C'est Mentelle qui lui conseilla de ne pas faire la même erreur que lui. Il l'encouragea à consacrer sa vie à la recherche, qui lui gagnerait l'estime de la communauté scientifique, plutôt qu'à l'éducation et à la publication d'ouvrages de vulgarisation géographique. Letronne suivit les conseils de Mentelle. Il étudia le grec avec Gail au Collège de France et commença à travailler sur des textes originaux grecs et latins. Il est intéressant de noter que le philologue français Ernest Renan, a écrit, quelques décennies plus tard, sur les dangers de subordonner la philologie à l'éducation, dans les termes suivants:
"Supposez que la seule valeur de la philologie découle de sa valeur dans l'éducation. Ceci la priverait de sa dignité. Ceci la réduirait à la pédagogie. Cela serait la pire des humiliations. La valeur du savoir doit être trouvée en lui-même, non dans l'usage qu'on en fait dans l'éducation des enfants... Quel étrange cercle vicieux! Si les choses ne sont bonnes que lorsqu'on peut les enseigner, et si seuls ceux qui les enseignent les étudient, pourquoi donc les enseigner ?" (Jean Seznec, 1979)

Les premières œuvres de Letronne furent considérées par ses contemporains comme celles d'un géographe appartenant au courant traditionnel. Au cours de son adolescence et de sa prime jeunesse, il apporta sa contribution à un grand nombre d'ouvrages de géographie générale et à des dictionnaires géographiques et fut l'auteur de la partie "Antiquit" de la Statistique des départements de Peuchet et Chanlaire (1807) (Walckenaer, Charles-Athanase, 1850, p. 71 sq.). Il n'est pas étonnant, étant donné le penchant pour la cartographie d'une bonne partie des géographes de son époque, que le sujet du premier mémoire de Letronne, sur la colonie de Syracuse, fut la publication d'une carte de Syracuse datant de 414 avant J.-C. En 1814, il publie une édition critique du De Mensura Orbis Terrae (Jean-Antoine Letronne, 1814), de Dicuil, redécouvert depuis peu. La même année, il publie la première édition d'une géographie élémentaire qui fut adoptée comme texte géographique de base dans les écoles militaires. Cet ouvrage connut une grande popularité, atteignant sa sixième édition vers 1820 et 27 éditions vers 1857 (Jean-Antoine Letronne, 1820). C'était une géographie universelle traditionnelle qui avait le grand mérite de la concision et de la clarté. A la même époque, Letronne publia des recueils de traductions de textes géographiques anciens (cf le Journal des savants des années 1820) et tenta même d'analyser des mesures anciennes sur le modèle de Gosselin. Ce mémoire valut à Letronne le prix annuel de l'Académie des Inscriptions, pour l'année 1816. Enfin, de 1815 à 1819, Letronne travailla pour le gouvernement comme traducteur de l'édition française officielle de la Géographie de Strabon (Jean-Antoine Letronne, 1805-1819). A bien des égards alors, la première carrière de Letronne était celle du 65

parfait géographe de cabinet, exclusivement penché sur le monde antique, et il se voyait lui-même appartenir à la lignée de Mentelle, Barbié du Bocage, Walckenaer, Malte-Brun, etc. En 1825, il se considérait comme une sorte d'expert en géographie antique. L'intérêt de Letronne pour les sociétés antiques Pour les besoins de cet article, j'aimerais me concentrer ici sur l'aspect le plus remarquable, peut-être, de l'œuvre de Letronne: son attention se porta moins sur les cartes et la géographie du monde antique que sur les sociétés auxquelles les cartes et les anciens textes se référaient. C'est Letronne qui a découvert que les inscriptions les plus simples, à condition de les traduire correctement et d'en épuiser le contenu historique, pouvaient donner beaucoup d'informations sur la religion, l'administration et les structures sociales en Egypte, au cours des époques de domination grecque et romaine. Letronne travailla sérieusement aux inscriptions grecques et romaines trouvées en Egypte, de 1817 environ jusqu'à sa mort, en 1848. En 1842, il publia le premier de deux volumes de son Recueil d'inscriptions, prévu pour être un ouvrage en quatre volumes. C'était une" collection d'inscriptions grecques et romaines connues, trouvées en Egypte, s'étalant de la conquête d'Alexandre jusqu'à celle des Arabes. Bien que Letronne ne se soit jamais rendu en Egypte ni en Nubie, nombre de ces inscriptions avaient été découvertes sur son instigation. Il racontait que tandis que Hamilton et les ingénieurs et géographes travaillant sur la Description de l'Egypte avaient collecté 80 inscriptions à eux tous, Letronne, lui, en avait présenté et traduit intégralement 700 (Jean-Antoine Letronne, 1842, 1, xxx et concernant l'estime dans laquelle on tient l'œuvre de Letronne aujourd'hui encore, voir J. Pouilloux, 1990). La contribution de Letronne consista moins à reproduire, corriger, publier et traduire ces inscriptions, bien que cela constituât une énorme tâche en soi, qu'à interpréter ces textes, qu'il classa selon leur fonction: textes religieux, administratifs, ou chrétiens. Il mourut avant la publication des deux volumes contenant les inscriptions administratives et chrétiennes. Les inscriptions religieuses qu'il publia portaient en partie sur la construction et la consécration de temples égyptiens, sur des actes sacerdotaux, la consécration d'offrandes religieuses et des actes d'adoration ou des "souvenirs de visite" (graffitis...). Beaucoup d'inscriptions donnaient donc des renseignements sur l'administration des empires grec et romain. Letronne s'intéressa particulièrement aux survivances des cultes égyptiens jusqu'au coeur de la période chrétienne, et au degré de tolérance religieuse et de scepticisme régnant dans l'Egypte grecque et romaine. Fasciné par un temple de Haute-Egypte consacré à Isis, couvert de graffitis par des pèlerins grecs, il déclara qu'Isis s'était gagné beaucoup d'adeptes grecs qui avaient pratiqué leur religion librement et

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ouvertement. D'un petit ensemble de graffitis de pèlerins sur l'Hydreuma de Panium, Letronne apprit qu'un groupe de marchands grecs avait voyagé en compagnie de deux Juifs. Les Grecs s'étaient arrêtés au temple pour faire leurs dévotions au dieu Pan et avaient autorisé les Juifs à y faire leurs dévotions sans mentionner le nom de Pan - ce qui leur permit d'honorer leur propre Dieu dans un temple consacré à Pan. Cette inscription révélait un haut niveau de tolérance, rare à l'époque de Letronne (Jean-Antoine Letronne, 1842, 2, 254-5). Grâce à l'objet de ces inscriptions, et à l'éternelle vanité des hommes, bon nombre de ces prières implorant la protection des dieux, ou des récits de pèlerinage, ont permis d'identifier clairement leurs auteurs et toutes les personnes à protéger. Ainsi, ils procuraient un fond d'information sur des personnes qui autrement seraient restées totalement inconnues et qui parfois - et c'est le plus passionnant - sont mentionnées ailleurs, sur une tombe, un papyrus ou un édit. Le fait que de nombreuses inscriptions sur le temple d'Isis étaient datées approximativement de 60 ans après l'édit de Théodose, suggéra à Letronne que même après le début de la période chrétienne, moins tolérante, un degré plus élevé de tolérance régnait dans les confins du sud de l'Egypte. Une certaine diversité de religions et de croyances semble avoir régné alors dans l'Egypte romaine, antérieurement à la période chrétienne (Jean-Antoine Letronne, 1842, 2, 205-10). Letronne était particulièrement amusé par les inscriptions trouvées sur le colosse de Memnon (datées en totalité entre les règnes de Néron et de Septime Sévère). Cette statue avait développé une cassure en résultat de laquelle lorsque la statue était frappée par le soleil du matin, elle semblait gémir tout haut. Ceci attira des pèlerins profondément religieux, mais aussi quelques sceptiques. Letronne copia, corrigea et traduisit soigneusement toutes les inscriptions, s'arrêtant spécialement sur le texte d'un visiteur qui avait écrit cette prière ironique:
"Moi, Pétronianus, qui tiens de mon père le nom de Duillius, Italien de naissance, je t'honore par ces vers élégiaques, en faisant au dieu, qui me parle, un présent poétique. Mais (en retour), ô roi, accorde-moi une longue vie. Beaucoup viennent (en ce lieu) pour savoir si Memnon conserve une voix dans la partie du corps qui lui reste. Quant à lui, assis (sur son trône), privé de sa tête, il résonne, en soupirant, pour se plaindre à sa mère de l'outrage de Cambyse; et, lorsque le brillant soleil lance ses rayons, il annonce le jour aux mortels ici présents." (Jean-Antoine Letronne, 1842,2, 402)

Letronne s'intéressait également aux inscriptions qui révélaient des détails sur l'administration romaine en Egypte, y compris au calcul et à la collecte des impôts, au règlement des litiges et aussi à la manière dont l'administration fut vécue par les Egyptiens. Une inscription découverte dans la Grande Oasis suggérait clairement qu'au le siècle avant J.-C.,

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l'administration romaine avait trouvé insupportable la quantité de litiges concernant le prix de la terre, après l'inondation annuelle, et avait cherché à le réduire. Cependant, les mesures projetées n'incluaient pas une étude du cadastre du domaine entier, par respect pour les anciennes coutumes concernant la terre, comme le révèle clairement cette partie de l'inscription:
"Quant à ceux qui ont pris l'alarme en entendant parler d'une mesure des terres dans le pays alexandrin, quoique l'ancienne évaluation ait toujours été maintenue et que jamais la chaîne de l'arpenteur n'ait été portée sur les terres, qu'ils ne nous adressent point de suppliques làdessus; elles seroient tout à fait inutiles, puisque personne n'aura la hardiesse ni n'aura la permission de renouveler la mesure territoriale; car vous devez jouir des avantages de celle qui a été faite de toute antiquité. " (cf Deux inscriptionsgrecques gravées sur le pylône d'un temple égyptien de la Grande Oasis,et contenantdes décretsrendus par le Préfet de l'Egypte, sous les règnes de Claudeet de Galba; découvertespar M. Caillaud en juillet 1818; restituées et traduites par M. Letronne)

Cette inscription fournit une information appréciable sur les intentions des Romains de mener une étude cadastrale en Egypte. Elle suggérait également leurs dispositions favorables au respect des arrangements locaux concernant les impôts, là où une coutume était bien implantée. Au-delà de cela, Letronne exploita cette mine d'informations qu'était cette inscription sur l'efficacité de l'administration romaine. En comparant la date de l'inscription et celle de l'ascension de l'empereur romain, il put évaluer la vitesse avec laquelle l'information était transmise de Rome à Alexandrie, au le siècle, avant J.-C. : 27 jours! Letronne s'intéressa particulièrement à la politique religieuse et linguistique de l'Empire romain en Egypte. L'inscription du temple nubien de Thalmis, sous le roi nubien Silco, fournit de précieux renseignements sur ces aspects de l'administration romaine (Jean-Antoine Letronne, 1832, p. 40-55). Ecrite en grec, cette inscription proclamait les victoires du roi Silco sur ses ennemis. En partant d'une annonce relati vement inintéressante sur les victoires insignifiantes d'un roi obscur, Letronne pouvait apprendre énormément. Aidé par le style de la langue (grecque), il put dater l'inscription du règne de Justinien. En raison de la pauvreté et de la maladresse du grec, il conclut que Silco n'était pas un hellénophone né en Grèce. La structure de la phrase le conduisit à la conclusion que Silco avait appris le grec dans les Ecritures et qu'il était donc certainement un Chrétien, et probablement un Chrétien de fraîche date. De plus, Silco était certainement un roi chrétien représentant alors la culture gréco-romaine dans les régions frontalières de l'Empire. Ceci en apprit beaucoup à Letronne sur l'étendue de l'Empire et de son influence linguistique et religieuse à cette époque-là. A en juger par le manque 68

d'informations sur la Nubie et l'Abyssinie dans les ouvrages de Ptolémée et d'autres géographes gréco-romains, peu de Grecs avaient voyagé vers ces contrées. La langue grecque avait presque certainement été importée vers les régions côtières par les marchands grecs, dès les lye et ye siècles avant J.-C. Là où le commerce s'était propagé, la langue grecque avait suivi. Plus tard, sous les Romains, le christianisme trouva un terrain fertile parmi les hellénophones et se propagea relativement vite dans ces régions, continuant à stimuler l'apprentissage du grec. Cette interprétation était ingénieuse et démontrait pleinement la valeur historique extraordinaire d'inscriptions apparemment insignifiantes. Letronne proposait une lecture tout aussi intéressante d'un papyrus gréco-égyptien daté de 146 avant J.-C (Jean-Antoine Letronne, 1833). Ce papyrus annonçait la fuite de deux esclaves d'Alexandrie. Ce document, trouvé au Louvre, était présumé avoir été conservé dans le sarcophage d'une momie. Il fournissait une grande diversité d'informations très précieuses, à la fois sur les structures de la société gréco-égyptienne et sur la valeur de l'argent à cette époque. L'annonce décrivait les esclaves, ce qu'ils portaient, et les conditions dans lesquelles des récompenses spéciales seraient offertes. En partant de ces détails dispersés, Letronne était capable de reconstituer la scène du délit et le profil des esclaves et de leur condition. Le maître des esclaves était un personnage politique bien connu, ce qui permit à Letronne de dater la déclaration en fonction de la période où d'autres sources faisaient savoir qu'il avait été à Alexandrie pour des négociations. Letronne put également établir que l'un des esclaves s'était échappé des bains, emportant les vêtements de son maître pour dissimuler son statut (d'esclave) (peut-être indiqué par un tatouage sur la poitrine, par un collier, des bracelets, ou un manque de vêtement) et que sa bourse contenait dix perles et quelques pièces d'or. L'un des esclaves, bien de sa personne, avait une fossette sur le menton et des tatouages sur les mains. Il était alors d'usage de marquer au fer le visage des esclaves fugitifs rattrapés. Letronne émit l'hypothèse que cet esclave était peut-être l'un des favoris de son maître et avait été marqué aux mains pour atténuer la sévérité de la sanction requise. Cette fois, le fugitif était assisté par un compagnon, un autre esclave qui avait probablement été contremaître. Le favori, de haute taille, était un Syrien et Letronne était presque sûr de savoir au cours de quelle guerre il avait été capturé et réduit en esclavage. La récompense offerte suggérait que les esclaves étaient très appréciés et qu'il existait un risque considérable pour que quiconque découvrant les esclaves ait toutes les raisons d'essayer de les garder. La différence de récompense pour une information conduisant à la découverte des esclaves dans un temple ou à l'extérieur d'un temple suggérait également que les temples égyptiens, comme les temples grecs, servaient d'asile aux esclaves, lesquels ne pouvaient être légalement (ou facilement) appréhendés dans de tels lieux. Les récompenses offertes en échange des esclaves permirent également à Letronne de déterminer, pour la première fois, la valeur

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relative de trois des pièces de monnaie les plus couramment utilisées en Egypte à cette époque. L'intérêt de Letronne pour la valeur relative et la valeur d'usage du système monétaire, pour les problèmes causés par la pénurie de pièces de monnaie et pour ce qu'il appelait "l'économie publique", se démarquait des préoccupations de nombre de ses contemporains, en particulier Pascal-François-Joseph Gosselin et Garnier, qui semblaient croire que le système monétaire avait une valeur absolue et invariable (Jean-Antoine Letronne, 1817, 14). En construisant cette image de l'esclavage en Egypte, Letronne utilisa: un papyrus, une statue d'esclave con~ervée au musée Pie-Clémentin, des pièces de monnaie trouvées en Egypte et conservées au Louvre, et le récit d'événements fictifs similaires dans les écrits de Xénophon, Artemède, Lucain, Pétrone, Moschos et Apulée. Là encore, à partir d'un document assez simple, connu depuis longtemps, mais jamais analysé à fond, Letronne était capable de saisir quelques faits-clés sur la structure sociale de l'Egypte sous les Ptolémée.
Conclusion

On peut soutenir qu'aucun sujet historique n'est en soi plus intéressant qu'un autre. Ce qui lui confère de l'intérêt, c'est son degré de résonance réel ou supposé, avec des préoccupations modernes. Au début du XIXe siècle, dans les premières étapes de la redécouverte des cultures "indigènes", ce sont les anciennes civilisations, considérées comme les ancêtres de la culture européenne, qui furent une source de fascination pour nombre de gens. Les géographes contribuèrent à la connaissance des cultures antiques et médiévales par l'étude d'anciennes cartes et de récits de voyages, par la production d'éditions critiques de géographies

anciennes et avec un souci particulier, au début du XIXe siècle, pour
l'étude et l'analyse d'anciens systèmes de mesure. Cette géographie, bien qu'elle puisse parfois être brillante, était souvent fondée étroitement sur des cartes, elle n'était pas théorique, mais descriptive, et comportait une foule de détails inutiles et érudits. Jouissant de la considération en tant qu'érudits et dignes de la reconnaissance de l'Académie des Inscriptions, l'œuvre de ces géographes eut un écho limité, à la fois dans le vaste monde académique et dans les générations suivantes de géographes. Parmi ces textes peu brillants, l'œuvre et les activités de Jean-Antoine Letronne se distinguent par quelque chose de totalement différent. Formé comme géographe, Letronne commença sa vie académique comme géographe soucieux, précisément, des questions qui préoccupaient les géographes de son époque: la réédition d'anciennes géographies, le récit d'événements importants de l'histoire ancienne, l'évaluation d'anciennes mesures et de systèmes monétaires. Au cours de la première décennie de sa carrière académique, Letronne avait été passionné par la civilisation de l'Egypte ancienne et, en particulier, par les interférences entre les cultures égyptienne, grecque et romaine, le long des rives du Nil. Sa connaissance

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du grec et du latin, ses contacts avec Champollion, son intérêt pour les grands courants et les centres d'intérêt intellectuels de son époque, l'éloignèrent précocement des préoccupations disciplinaires étroites de ses collègues géographes. Au cours d'une vie intellectuelle et administrative active - très en marge du courant traditionnel de la géographie, Letronne se montra un savant innovant et imaginatif. Répondant peut-être à l'intérêt croissant pour les questions sociales, Letronne s'intéressa à la nature des sociétés antiques, aux questions économiques, administratives, religieuses, et même, à certains égards, à la vie quotidienne de ceux qui vivaient dans les empires grec et romain. Utilisant l'épigraphie comme introduction à ces domaines, il explora également l'extension de ces empires, y compris sur ce qui pouvait en être déduit concernant les réseaux du commerce et des transports. Fait important, au cours de sa vie, Letronne a affiné une méthode d'étude du passé très redevable à Nicolas Fréret et à Jean Baptiste Bourguignon d'Anville. Leur approche avait consisté en une comparaison critique de multiples sources. Letronne poussa plus loin cette méthode et, allant au-delà des sources d'information traditionnelles, il interrogea les pièces de monnaie, les inscriptions, les papyrus, les récits de voyages anciens et récents, les textes anciens en tous genres, les dessins et les cartes, à la recherche d'une convergence de ses sources. Letronne était doué pour saisir les relations entre des événements obscurs et apparemment sans lien entre eux. Son approche comportait une lecture entre les lignes et, avant tout, un regard critique sur la manière dont la langue, et en particulier la langue grecque, était utilisée. Letronne démontra qu'un simple mot pouvait révéler toutes les dimensions d'une réalité sociale, s'il était analysé en profondeur. La manière dont Letronne abordait l'étude du passé était très rigoureuse. Il s'attacha à faire respecter des règles strictes dans les recherches en "sciences humaines". Toutefois, son approche était également interdisciplinaire et, au cours de sa seconde décennie de recherche active, il s'écarta des préoccupations des géographes traditionnels, en ce qui concerne le contenu, l'étendue, la méthode et les détails de sa recherche. Même son attitude pleine de bon sens vis-à-vis des théories, rejetant les systèmes prédéfinis, mais acceptant les hypothèses et les conjectures étayées était sans commune mesure avec la pensée de Jean-Denis Barbié du Bocage et de ses collègues. Letronne était en faveur de la discipline et des disciplines fondées sur des traditions éprouvées de recherche. Il y a peu de doute, étant donné son intérêt constant pour les questions géographiques et le soutien qu'il offrit à l'instruction géographique à l'Ecole des Chartes, qu'il considéra la géographie comme l'une de ces traditions éprouvées. Il est clair, cependant, que les géographes de sa génération n'ont pas considéré Letronne comme tenant de cette tradition.

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