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Géographies des colonisations XVè-XXè siècles

424 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 278
EAN13 : 9782296292048
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GÉOGRAPHIES

DES COLONISATIONS

xve_xxe siècles

Comité de Lecture: Christian COULON, Directeur de Recherche au CNRS (CEAN, Bordeaux) Jean-Paul DELER, Directeur de Recherche au CNRS (CEGET, Bordeaux) Fermin DEL PINO, Professeur (CSIC, Madrid) Olivier DOLLFUS, Professeur, Université Paris VII Jean-Claude GIACOTTINO, Professeur, Université Aix-Marseille II Christian A. GIRAULT, Directeur de Recherche au CNRS (INTERGEO, Paris) Jose Luis PESET, Professeur (CSIC, Madrid) François PESNEAUD (Université Louis Pasteur, Strasbourg) Claude RA YNAUT, Directeur de Recherche (INSERM-CNRS, Bordeaux) Gérard RIOU, Chargé de Recherche au CNRS (EHESS, Paris) Marie-Claire ROBIC, Directeur de Recherche au CNRS (Université Paris I)

Secrétaire scientifique de rédaction: Maggy SEURIN (CNRS) Secrétaire d'édition: Marie-Bernadette DARIGNAC (CNRS)

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2667-0

Sous la direction de Michel BRUNEAU Daniel DORY et

" GEOGRAPHIES DES COLONISATIONS

xve_xxe siècles

Actes du colloque « Géographie, colonisations, décolonisations XVCXXe siècles» Talence/mars 1992 organisé par le Centre d'Etudes de Géographie Tropicale (CNRS)

Publié avec le concours du CNRS, du Ministère de la Coopération, de la Coopération française et du Conseil Régional d'Aquitaine

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

GÉOTEXTES
Collection dirigée par Daniel Dory

La géographie connaît depuis quelques années de profonds bouleversements tant internes que dans ses rapports avec le monde qu'elle interprète, explique et contribue à transformer. Ce contexte suscite un grand besoin d'outils théoriques, de synthèses solides, de mises au point conceptuelles, ou encore d'études de cas illustrant une problématique et/ou légitimant une démarche. S'adressant aux chercheurs, enseignants et étudiants, les ouvrages de la collection GÉOTEXTES visent à mettre à leur portée des travaux originaux de grande qualité, constituant de véritables outils de travail au service de la recherche géographique fondamentale dans toute sa diversité. A cette fin seront privilégiées des synthèses sur l'état de la réflexion dans divers domaines, ainsi que des ouvrages collectifs permettant de cerner un problème précis ou un champ d'investigations au travers d'une pluralité de perspectives.

Ouvrages parus:

.
.

Daniel DoRY, Éléments de géopsychiatrie,

1991.

. Daniel DORY, Denise DouzANT-RosENFELD et Rémy
KNAFOU, atériaux pour une sociologie de la géographie, M

1993.

.

Didier PARIS,La mutation inachevée,

1994.

SOMMAIRE
Préface par Olivier DOLLFUS par Daniel DORYet Michel BRUNEAU Il 15

Introduction

1- SOCIOLOGm HISTORIQUE DES GÉOGRAPHmS COLONIALES...
Colonialisme et sociétés géographiques dans l'Espagne du XIXe siècle par Helena HERNANDEZ-SANDOICA Géographie française et empires coloniaux dans la première moitié du XXe siècle par Michel BRUNEAU Les géographes belges et le Congo par Henri NICOLA!..

21
23 35 51 67 77 95

La société de géographie de Québec et la colonisation par Jean BERGEVIN. Géographie, colonies et commerce à Bordeaux 1874-1939 par Yves PEHAUT.. Les activités scientifiques de la société géographique de Lima par Leoncio LOPEZ-OCON CABRERA II APPROPRIATIONS COLONIAUX

-

INTELLECTUELLES

DES MONDES 107 I09 123 129

Production et circulation d'un savoir géographique au début du XVIe siècle: le "cas" Amerigo Vespucci par Daniel DORY La vision coloniale de l'Amérique Latine dans l'Elisée Reclus par Claude BATAILLON Elisée Reclus et l'expansion européenne en Méditerranée par Claude LIA UZU La représentation de l'expansion coloniale aux Pays-Bas. P.J. Veth et la propagation des connaissances sur les Indes néerlandaises, 1848-1885 par Paul VAN DER VEWE Les géographes français face à la colonisation: l'exemple de Pierre Gourou par Jean SURET-CANALE

137 155

7

Avant, après l'Indépendance; deux visions géographiques de la Guinée par Annie CHENEAU-LOQUAY La géographie coloniale au risque de la modernité? par Olivier SOUBEYRAN
III

171 193

- VISIONS

ET REPRÉSENTATIONS

DES TERRITOIRES

COLONIAUX.. Itinéraires de la recherche en Sciences Humaines dans les sociétés de plantations coloniales: le cas de la Martinique par Christine .CHIVALLON La géographie de l'Eldorado. Une approche de la représentation du nouveau monde à travers "la expedici6n de limite al Orinoco" par Manuel LUCENA GIRALDO

215

217

227

Autochtones et colonisation: la rencontre de l'autre dans la pensée géographique québécoise par Vincent BERDOULAY et Gilles SENECAL. 241 Connaissance et représentations du Sud algérien de la conquête française à nos jours par Yves GUILLERMOU La connaissance de l'espace togolais. Présence et absences de la géographie dans l'histoire du Togo par Yves MARGUERAT Environnement et exploration géographique de l'ex-Dahomey (Rép. du Bénin) à la veille de la conquête coloniale par Dominique JUHE-BEAULATON Cartographie et décolonisation: documents français et américains en compétition dans la guerre d'Indochine par Hugues TERTRAIS
IV

255 271

289

315

- LE FAÇONNEMENT

CO!-ONIAL

DES TERRITOIRES:

ORGANISATIONS ET DELIMITATIONS

327
329 343 349

Territoire et identité nationale en Afrique Centrale par Roland POURTIER ... Géographie coloniale et géographie académique: approche épistémologique par Yves LACOSTE Le géographe et le tracé des espaces coloniaux et post-coloniaux par Alain MAHARAUX

8

Terres de mission. La géographie du Saint-Siège en Afrique noire francophone par Jean-Marie MIGNON Colons et nouvelles villes à Cuba (1765-1802) par Consuelo NARANJO GROVIO La Haute-Volta à l'épreuve du territoire: création, suppression et reconstruction par Jean-Pierre AUGUSTIN Explorations et conquête: l'exemple du Haut-Cavally, 1896-1900 (Côte d'Ivoire) par Danièle DOMERGUE-CLOAREC

369 383 399 411

9

,

PREFACE
Le pluriel pour les trois termes, géographies, colonisations, décolonisations, est heureux. Dans les rapports étroits qu'ils peuvent entretenir, il doit être clair d'emblée que plusieurs sens, plusieurs définitions du mot géographie sont en cause. Il y a d'abord celui d'un usage commun: la géographie c'est la connaissance des lieux à la surface de la Terre, leur repérage, leur localisation, c'est l'étude des populations dans leurs habitats, de la répartition des grands phénomènes naturels avec leurs caractéristiques. Il y a celui plus savant, universitaire, d'une géographie, science sociale pour qui l'espace est l'une des entrées pour la compréhension des sociétés dans leur dynamique, discipline qui étudie les formes d'organisation spatiale, leurs répartitions, leurs rapports, leurs localisations. Pour les pluriels de colonisation, décolonisations et la tranche des cinq siècles de l'histoire de l'humanité prise en compte, les choses sont plus simples: il s'agit des colonisations mises en place, à partir de l'Europe, depuis des "Grandes Découvertes", par vagues successives, au fil des ambitions, des hasards et des rivalités entre Puissances européennes. Ce sont aussi les étapes des décolonisations, depuis celles qui devaient donner naissance aux républiques. d'Amériques jusqu'à la cascade de décolonisations politiques, avec l'émergence des nouveaux États qui marquent la seconde moitié du XXe siècle. Cette simple mise en perspective du thème retenu en montre l'extrême richesse. Cependant, me semble-t-il, il convient de distinguer d'entrée la géographie, prise comme l'énoncé des découvertes, se traduisant par des cartes, des récits raisonnés ou mythiques des voyages, d'une analyse géographique liée aux faits de colonisation et de décolonisation avec les problématiques qu'elle implique. Et dans chacune de deux perspectives, il est nécessaire d'analyser les idéologies qui soustendent chaque démarche. Dans la première, c'est la connaissance du Monde par des Européens qu'il s'agit. Il y avait interaction étroite entre l'ambition de découvrir une terre que l'on savait ronde et donc limitée, d'en

cartographier les parties et les éléments, les répartitions des continents, des archipels et des mers. C'était là une étape indispensable pour une appropriation opposable aux autres, avec les limites tracées ou supposées qu'elle implique. Elle conduisait aussi à la progressive suppression des blancs sur les cartes. Il y avait, en même temps, la nécessité de conmuîre les contenus des terres appropriées ou appropriables avec leurs populations, leurs natures, leurs "richesses" réelles ou imaginées. Démarches des découvreurs comme de ceux qui les accompagnaient, des soldats, des missionnaires. Leurs entreprises pouvaient être soutenues, les données qu'ils rapportaient exploités par ces "bases arrières" qu'étaient les sociétés savantes des pays des explorateurs, au premier rang desquelles on trouvait, au XIXe siècle, les Sociétés de Géographie, avec parfois des spécialisations en "sociétés de géographie coloniale", en "Ligue maritime et coloniale". Et puis, même si le mot, bien laid n'existait pas encore, il fallait "médiatiser" ces découvertes qui étaient en même temps des conquêtes: c'est-à-dire en montrer l'intérêt et susciter l'intérêt dans les pays-centres des Empires, auprès de ceux qui décident, politiques et hommes d'affaires, tout en apportant aussi une justification sociale à l'entreprise. Là encore, la "géographie" était au premier plan. Il convenait alors de souligner ce que la "civilisation", c'est-à-dire l'ensemble des valeurs enseignées et structurantes des sociétés occidentales pouvait apporter à des populations "primitives", archaïques", sauvages ou bien encore cruelles dans leurs pratiques, même si elles étaient raffinées comme les sociétés asiatiques. L'ensemble formé par interaction de la géographie, de la civilisation, de la colonisation fonctionnait alors à plein. Les cartes en couleur, avec le rose pour l'Empire français, étaient accrochées aux murs des salles de classe. Les différentes expositions coloniales comme les pavillons réservés aux "colonies" dans les Expositions universelles montraient aux visiteurs à la fois l'heureuse diversité des populations et paysages des Colonies (l'exotisme) comme les bienfaits de la "civilisation" apportés par l'oeuvre coloniale. Les illustrés, comme "l'Illustration" consacraient des reportages à l'action colonisatrice et civilisatrice de la patrie, mais aussi aux autres empires et explorations. Dans les universités, les chaires de géographie coloniale devaient alimenter le discours savant de ceux qui tenaient ces "chaires" d'une thèse faite sur une colonie. Des bourses étaient accordées à quelques étudiants méritants pour aller faire leurs premières armes sur un terrain "colonial". L'auteur de ces lignes doit à l'une d'entre elles de s'être orienté durablement vers la géographie! Tout ce premier ensemble richement traité dans ce livre. de problèmes et de questions est

Cependant, je m'interroge sur d'autres analyses pouvant alimenter d'autres colloques sur d'autres thèmes nés également de ses relations entre "géographies, colonisations, décolonisations". Les colonisations induisent des formes spécifiques de diffusion et des modes et modèles d'organisation de l'espace et s'accompagnent d'une 12

territorialité de l'autorité, avec les divisions et limites à l'intérieur desquels elle s'exerce; elles découpent, réorganisent les espaces. D'où un intérêt majeur pour la recherche géographique, la colonisation modifie les héritages spatiaux, en nourrit d'autres. L'analyse géographique des décolonisations est intéressante à plusieurs titres. Elle pose d'abord la question de l'adéquation des États qui en naissent aux sociétés qu'ils encadrent, adéquation territoriale avec la conservation des frontières qui, de limites administratives avec d'autres finalités et d'autres autorités d'encadrement territorial, deviennent des limites de souveraineté, traversant éventuellement des peuples. Les décolonisations posent la question du décalque d'institutions d'encadrement des populatigns, nées dans le droit des pays colonisateurs. C'est le problème de "l'Etat importé, l'occidentalisation de l'ordre politique"de Bertrand Badie, et de toutes les dérives vers l'État néopatrimonial, l'État prédateur que connaissent bien des pays d'Afrique. Il y a donc là un thème important de recherche qui ne doit pas être réservé exclusivement aux politologues et aux juristes, il est fondamentalement "géographique" car il pose la question de l'adéquation de populations à un cadre territorial donné avec les institutions qui lui correspondent. On peut y ajouter les études délaissées trop souvent par les géographes des formes de contrôle et d'interventions exercées par les anciennes métropoles sur leurs anciennes terres coloniales et qui vont bien au-delà d'analyses, parfois un peu simplistes, d'une "domination économique", qui n'était que l'un des aspects, pas toujours le plus important, de la colonisation. Les décolonisations sont aussi à la base du concept de Tiers Monde fort utilisé dans les années 1960. Qu'est ce, en effet, que le Tiers Monde? Sinon le monde qui a connu les chocs des colonisations diverses et les problèmes nés des décolonisations différentes. Or, dans son sens le plus strict, qu'est-ce qu'une "géographie du ou des Tiers-Mondes" ? Sinon une étude des transformations spatiales et sociétales, des conflits de territoires qui sont nés de la "décolonisation", comme des rapports entre les "centres" du "Nord" et les territoires et sociétés du "Sud". Cette succession d'interrogations, d'indications de thèmes de recherches montre la richesse née des associations des mots" géographies, colonisations, décolonisations". J'en ajouterai deux supplémentaires. L'étude du système Monde n'est intelligible qu'en prenant en compte les étapes de sa formation: or sa genèse est aussi celle des grands Empires coloniaux fondés par l'Europe. Etaient alors privilégiés les rapports entre un centre, donneur d'ordres, encadreur de territoires lointains et les compétitions entre les métropoles: voir les luttes entre la France et l'Angleterre qui s'achèvent à Fachoda et les problèmes posés par les essais de formation d'un empire colonial allemand alors que le Monde était déjà largement partagé. Mais les Empires, c'étaient aussi les pactes coloniaux, l'organisation privilégiée de relations commerciales et économiques asymétriques, même si, pour la France, les profits étaient 13

bien moindres que pour la Grande Bretagne. Mais posséder des terres audelà des mers, c'était aussi le symbole d'une présence et d'une puissance dans le Monde, à un moment. où la logique de la puissance reposait, en bonne partie, sur la possibilité d'encadrer et d'exploiter de vastes territoires avec leurs populations. Avec les temps de la décolonisation politique de la deuxième partie du XXe siècle vient le moment où la force dans le Monde naît de la concentration sur une surface limitée des hommes, des compétences et moyens scientifiques, technologiques, industriels, des capitaux finançant des projets à long terme. Elle exige aussi la maîtrise d'informations collectées dans le Monde qui, seule, permet d'avoir une connaissance précise des avantages comparatifs qui "se localisent là et pas ailleurs". C'est à partir de ces centres que s'exerce le contrôle des réseaux déployés sur le Monde. Foin de la tâche démodée et triviale, coûteuse et difficile, de surveiller et d'encadrer des populations différentes et turbulentes vivant au-delà des mers! Or, ce basculement dans la logique spatiale du Monde est concomitant des grandes décolonisations qui marquent la fin des Empires territoriaux.

Aussi les premiers jalons posés dans ce livre où sont publiées les contributions du colloque "Géographies, colonisations, décolonisations" laissent espérer que, loin d'en épuiser les thèmes, ils contribueront à alimenter d'autres débats.

Olivier DOLLFUS janvier 1993

14

INTRODUCTION
Le fait colonial, qui débute à l'extrême fin du XVe siècle et dont maintes conséquences demeurent présentes de nos jours, constitue un élément essentiel de l'organisation et de la représentation du monde moderne et contemporain. A ce titre, l'exploration de ses relations avec les savoirs et les pratiques géographiques permet de produire des connaissances concernant à la fois: - les modes de façonnement et de structuration des territoires au cours de cette longue période, - l'histoire et la sociologie d'une discipline souvent étroitement associée aux entreprises coloniales. Étant entendu que cette démarche historique et épistémologique a pour fonction première de contribuer à une réflexion sur l'analyse géographique de formes et de processus concrets, elle ne saurait se substituer à une pratique scientifique portant sur des objets dûment construits. Les textes réunis dans ce volumel aident chacun à sa manière, à éclairer les divers aspects d'une problématique commune envisagée au travers d'une pluralité de périodes, contextes et points de vue. Leur cohérence d'ensemble résulte de la complémentarité empirique et théorique des grands axes de recherche retenus, autour desquels un débat souvent interdisciplinaire, a pu se structurer. En effet, une fois les problèmes liés aux spécificités naturelles zonales d'une bonne partie des domaines coloniaux, sinon résolus, tout au moins posés grâce à un

1. Il s'agit de la version définitive des communications présentées lors d'un colloque international que nous avons organisé en mars 1992 à Bordeaux dans les locaux du CEGEf, dirigé par le Professeur SINGARA VELOU.

questionnement aussi diversifié que possible2, un traitement comparatif du fait colonial comme processus socio-historique ayant partie liée avec la géographie devenait, selon nous, envisageable dans des conditions satisfaisantes. Cette réflexion collective nous amène à dégager deux thèmes majeures d'investigation dont la richesse et l'interdépendance se manifestent tout au long de cet ouvrage. Le premier relève de l'articulation d'approches historiques, sociologiques, et épistémologiques des géographies coloniales, des géographes de la colonisation et des savoirs qu'ils ont produits et/ou véhiculés. Tout d'abord on n'insistera jamais assez sur le caractère véritablement stratégique des Grandes Découvertes du XVe et XVIe siècles et des entreprises coloniales qui leur ont succédé pour l'élaboration d'une histoire totale des savoirs et des pratiques géographiques. Cette période débute par une dilatation sans précédent du monde connu qui aboutit à une mise en question radicale des fondements mêmes des géographies antiques. Au cours des siècles suivants, on assiste à un immense effort d'appropriation et d'inventaire d'un monde devenu planétaire qui ne prend véritablement fin qu'au début du XXe siècle, lorsque les dernières parties inconnues du globe sont finalement explorées avant d'être à leur tour survolées, cartographiées et éventuellement revendiquées. Commence alors, vers la deuxième moitié des années 1910, l'ère du monde fini où l'appropriation et la domination ne reposent plus sur la prise de possession par le biais de l'exploration et de la conquête de terres vacantes, mais sur le jeu conflictuel et/ou coordonné de puissances rivales gérant des empires et des zones d'influence3. Ces immenses bouleversements dans l'organisation du monde auront, suivant des modalités encore incomplètement connues, à la fois des racines et des répercutions dans les transformations successives des pensées et des projets géographiques ainsi que des acteurs sociaux concernés. Ces quelques indications suffisent, nous semble-t-il, pour justifier en première approche une intuition sur laquelle repose une partie du projet historique de cet ouvrage, et que, en paraphrasant Mackinder, on pourrait formuler de la façon suivante: "Qui maîtrise l'histoire de la géographie coloniale dispose de critères d'intelligibilité privilégiés pour comprendre l'histoire de la géographie dans sa totalité". En l'état actuel des recherches abordant les relations entre géographies et colonisations sous un angle historique et/ou sociologique (avec ou sans la perspective de bâtir un corpus destiné à la réflexion épistémologique), trois grandes orientations thématiques (non exclusives) se laissent assez aisément distinguer.
2. Cf. BRUNEAU, M. ; DORY, D. (Dir.).- Les enjeux de la tropicalité, Masson, Paris, 1989. 3. On trouvera d'utiles indications historiques dans le petit livre de DESCHAMPS, H.- La fin des empires coloniaux. PUF, Paris, 1969. 16

Premièrement, certains travaux se sont attachés à évaluer les conceptions, doctrines, modes d'action et efficacité des divers groupes d'intérêts coloniaux regroupés sous la bannière de sociétés de géographie ou faisant état de préoccupations géographiques dans leurs programmes et leur propagande4. Deuxièmement, un certain nombre d'études ont cherché à cerner la place et l'importance de la problématique coloniale chez des géographes (patentés ou non) plus ou moins contemporains5. Cette orientation étant parfois difficilement dissociable de ce que, pour la clarté de l'exposé, on distinguera ici comme étant le troisième grand thème, à savoir l'étude de la connaissance progressive (théorique et appliquée) des territoires coloniaux6. Les matériaux issus de cette problématique sont nombreux et divers, concernant tantôt l'ensemble des domaines coloniaux7, tantôt des territoires envisagés à l'échelle continentale, nationale ou régionale8.

4. Outre les contributions à ce volume s'attachant à ces questions, voir DORY, D."Géographie et colonisation en France durant la Troisième République (1870-1940). ln : PETITJEAN, P. et al. (Eds).- Science and Empires, Boston Studies in the Philosophy of Science, vol. 136, Kluwer Academic Publishers, DORDRECHT, 1992, pp. 323-329. 5. A titre d'exemple, voir les deux articles suivants dont les rapports avec des matériaux présentés dans ce livre sont évidents: GIBLIN, B.- "Elisée Reclus et les colonisations". Hérodote, n° 22, 1981, pp. 56-79 ; TERTRAIS, H.- "Pierre Gourou, le delta du Fleuve Rouge et la géographie". Lettre de l'Afrase. n° 29, 1993, pp. 7-13 (il s'agit de la retranscription d'un entretien avec P. Gourou). Voir également BRUNEAU, M., COURADE G., "Existe-t-il une géographie humaine tropicale? A la recherche du paradigme de P. Gourou." L'Espace Géographique, n° 4, 1984, pp. 306-316. 6. Cet entrecroisement des problématiques est particulièrement net lorsque l'on a affaire à des travaux produits par des auteurs dont la démarche intellectuelle est également un élément à prendre en compte. A titre d'exemple et pour nous en tenir au domaine français mentionnons les travaux suivants où tant l'objet que le sujet de la recherche méritent considération: DEMANGEON, A.- L'Empire Britannique. Étude de Géographie coloniale. Armandd Colin, Paris (1ère édition, 1923) ; WEULERSSE, J. Noirs et Blancs, CTHS, Paris, 1993, (première édition 1931); DRESH, J, Un géographe au déclin des empires. Maspéro, Paris, 1979. Voir également DOLLFUS,O.- "Le regard attentif, le regard sélectif: Jean Dresch et Pierre Gourou". Hérodote, n° 33-34, 1984, pp. 73-88 et le débat "géographie tropicale-géographie du Tiers Monde" de L'Espace Géographique, n° 4, t. 13, 1984, pp. 305-365. 7. Cf. notamment FAWCETT, C.B.- "Geography and Empire". ln : TYLOR, G. (Ed.).Geography in the twentieth Century. Philosophical Library, N.Y. ; Methuen, London, 1951, pp. 418-432. 8. Voir par exemple DORY, D.- "L'histoire de la géographie en Amérique hispanique". Annales de Géographie, n° 560, 1991, pp. 427-437. NACIRI, M.- "Une géographie coloniale". Hérodote, n° 13, 1979, pp. 36-59 (concernant le Maroc). DORY, D."Entre la découverte et la domination: le Lobi (1800-1960), éléments d'histoire de la géographie coloniale". Bulletin de l'Association de Géographes Français, n° 506, 1984, pp. 373-382 et BRUNEAU M. "Des géographes et l'Asie du Sud-Est". L'Espace Géographique, n° 4, 1986, pp. 247-255. 17

On le voit, la pluralité des perspectives, ainsi que l'immensité des champs à explorer, si elles rendent encore prématurée toute tentative de synthèse en matière d'histoire et de sociologie des géographies coloniales, imposent par contre l'accumulation coordonnée de matériaux comparables et rigoureusement élaborés. C'est une des ambitions de cet ouvrage d'y contribuer substantiellement. Le deuxième grand axe de recherche concerne l'analyse géographique du fait colonial, en ce qu'il détermine un façonnement spécifique de territoires à toutes les échelles, depuis le système-monde9 jusqu'au niveau local. Que cette étude soit essentielle à la compréhension du monde contemporain est facile à montrer. D'abord parce que la constitution des empires coloniaux et leurs transformations ont joué, tout au long de l'histoire moderne et contemporaine, un rôle décisif dans l'apparition et le développement du capitalisme, quelles que soient les formes qu'ils aient pris jusqu'à nos joursl0. Ensuite, du fait de son extension, de sa durée et de sa logique même de domination, le procès colonial fut et demeure un facteur de la plus grande importance pour comprendre et expliquer l'organisation territoriale non seulement des anciennes colonies et/ou actuelles régions dépendantes, plus ou moins périphériques, mais également de bien des secteurs des territoires métropolitains et/ou centraux eux-mêmes. Que seraient, en effet, Bordeaux, Leeds, Amsterdam, Nantes, etc. et leur hinterlands sans les négoces et revenus coloniaux jusqu'au XXe siècle? Cette différenciation des territoires en fonction de l'inégalité des effets de la colonisation, du niveau de développement de la puissance coloniale, des caractéristiques naturelles et humaines des zones dominées, des techniques d'exploitation et d'encadrement mises en oeuvre, etc. demeure remarquablement contraignante encore de nos jours dans bien des parties du monde. Que l'on pense, par exemple, aux destins divergents qu'ont connus les colonies d'enracinement (ou de peuplement), d'encadrement et de positionll, ou encore à l'armature urbaine déséquilibrée, et aux réseaux de transports extravertis qui

9. Sur ce point, voir DOLLFUS, 0.- "Le Système Monde". ln : Géographie Universelle, Hachette, Reclus, Paris, 1990, Mondes Nouveaux, pp. 273-529. 10. Cf. les utiles, bien que parfois discutables, mises au point de BLAUT, J.M."Colonisation and the rise of capitalism". Science and Society, vol. 53, n° 3, 1989, pp. 260-296 et PORTO GONCALVES C.W. ; MOREIRA de AZEVEDO, N.- "A geografia do imperialismo : uma introduçao". Boletin Paulista de Geografia, N° 59, 1982, pp. 23-41. 11. Cette distinction est notamment développée par HARDY, G.- Géographie et colonisation. Gallimard, Paris, 1933. 18

caractérisent la plupart des pays "en voie de développement"12. A ces hétérogénéités territoriales d'ordre morphologique et fonctionnel se combinent en outre, des clivages sociaux et culturels dont les aspects spatiaux consistent non seulement dans un inégal accès à des lieux plus ou moins convoités, mais encore dans l'inégale possibilité qu'ont des acteurs sociaux, plus ou moins bien placés dans leurs sociétés, à élaborer des stratégies cohérentes d'émancipation s'intégrant dans des repères spatio-temporels maîtrisablesl3. Par ailleurs, si le rôle des colonisations dans la production des frontières internationales d'un très grand nombre de pays actuels a été suffisamment documenté pour qu'il soit utile d'y revenir, une attention beaucoup moins soutenue a été accordée aux divisions politico-administratives internes de ces pays, dont bon nombre sont pourtant des héritages directs de l'organisation administrative coloniale souvent inadaptés ou néfastes en regard d'un aménagement rationnel des territoires nationaux concernés14. Enfin, dans la mesure précisément où les décolonisations du XIXe et XXe siècles ont souvent laissé subsister des structures démographiques, économiques, sociales et politiques largement coloniales, l'analyse de ces permanences structurales et de leurs manifestations territoriales constitue un passage obligé vers la compréhension des déséquilibres du monde actuel15. C'est dire que si l'étude des géographies coloniales relève aussi partiellement du domaine de la géographie historique, elle ne saurait aucunement s'y cantonner. Et si c'est bien l'ensemble d'un savoir géographique ouvert aux plus vastes échanges interdisciplinaires qu'il faut mobiliser pour cerner la genèse, les contraintes et les potentialités de l'ordre actuel du monde et des territoires qui le composent, certains aspects particuliers, peut être un peu trop négligés durant les dernières déc~nnies, méritent à nos yeux d'être actuellement plus systématiquement (et rigoureusement) développés. On pense tout spécialement à l'étude des situations coloniales et post-coloniales à l'aide des méthodes, concepts et
12. La littérature sur ces questions est, bien entendu, énorme. Signalons simplement à titre d'illustration: MORRIS, A.S.- "Sociedad, economia y estructura geografica en Iberoamerica". Geocritica, N° 16, 1978, et RACINE, J.L. (Dir.).- Tiers-Mondes: figures d'incertitude, autonomies et dépendances, L'Harmattan, Paris, 1991. 13. Sur ces questions voir BALANDlER, G.- "Sociologie de la colonisation". ln: Sens et puissance. PUF, Paris, 1971, pp. 169-184 et, surtout, BOURDIEU, P.- Algérie 60, Ed. de Minuit, Paris, 1977. Pour une intéressante étude de cas, cf. BUTZER, K.W."Spanish colonization in the New World: cultural continuity and change in Mexico". Erdkunde, vol. 45, 1991, pp. 205-219. 14. Cf. BATAILLON, C;- "Organisation administrative et régionalisation en pays sousdéveloppé". L'Espace Géographique, n° 1, 1974, pp. 5-U ; LYNCH, 1.- "The Institutional Framework of colonial Spanish America". Journal of Latin American Studies, vol. 24, supplément, 1992, pp. 69-81. pour une utile synthèse: PEREZ MALLAINA, P.E.- La colonizacion, la huella de Espana en America. Anaya, Madrid, 1988. 15. Ces questions sont, parmi d'autres, traitées par ISNARD, H.- Géographie de la décolonisation, PUF, Paris, 1971. 19

hypothèses de la géographie politique16 qui pourrait contribuer dans un proche avenir à la construction d'une théorie rendant compte des modalités de production, reproduction et transformation des territoires dans le contexte actuel d'un monde largement unipolaire où se met en place une sorte d'indirect rule à l'échelle planétaire. Une autre voie prometteuse consiste à observer le poids des héritages coloniaux et des relations post-coloniales dans la sélection plus ou moins consciente que les différentes communautés géographiques nationales opèrent parmi les différents objets (territoires et problèmes) qui s'offrent à ellesl7. On pourrait, bien entendu, allonger encore considérablement la liste des suggestions et des pistes de recherche autour de la problématique des rapports entre géographies et colonisations. Ce qui précède suffit toutefois pour introduire à la diversité cohérente et à la grande richesse des contributions de cet ouvrage, et au-delà à un débat dont les enjeux, comme c'est fréquemment le cas en géographie, ne sont pas de nature exclusivement académique.

Daniel DORY, Michel BRUNEAU

16. Dans cette direction voir notamment: DIKSHIT, R.D.- Political geography. A contemporary perspective. TATA-Mc GRA W -HILL, New Delhi, 1985 (surtout le chapitre 10 : "The geography of colonisation") et CORBRIDGE, S.- "Colonialism, post-colonialism and the political geography of the Third World". In: TAYLOR, P.J. (Ed.).- Political geography of the Twentieth Century, a global analysis, Belhaven Press, London, 1993, pp. 171-205. 17. Pour la France, on trouvera un début d'exploration de ce thème dans: BRUNEAU M., COURADE G.-" A L'ombre de la pensée Gourou". Espaces Temps, n° 26-27-28, 1984, pp. 67-78. BRUNEAU M.-" La géographie des pays en développement ou du Tiers Monde". Intergéo bulletin, n° 78, 1985 pp. 82-89. COLLIGNON, B. et al.- "Les centres d'intérêt des géographes français, répartition régionale". ln : DORY, D. ; DOUZANT-ROSENFELD, D ; KNAFOU, R. (Dir.).- Matériaux pour une sociologie de la géographie. L'Harmattan, Paris, 1993, pp. 47-70. 20

CHAPITRE I

SOCIOLOGIE HISTORIQUE DES GÉOGRAPHIES COLONIALES

, COLONIALISME ET SOCIÉTÉS GEOGRAPHIQUES DANS L'ESPAGNE DU XIXe SIÈCLE

Helena HERNANDEZ SANDOICA Universidad Complutense Madrid

A l'origine de mon intérêt (datant aujourd'hui d'un peu plus de dix ans) pour les géographies et les sociétés géographiques du XIXe siècle, se trouvent, notamment, les travaux d'Yves Lacoste. A ceux-ci s'ajoute, la lecture des articles de Berdoulay, Stoddart et Capel dans un ensemble désordonné mais suggestif d'orientations qui, même si elles n'ont pas toujours été confirmées par mes propres recherches sur l'Espagne du XIXe, méritent que je reconnaisse, ici, publiquement ma dette à leur égard, malgré le temps écoulé et mon abandon (depuis 1986) de ces thèmes de recherchel. Il conviendrait de préciser avant tout que les sociétés géographiques en Espagne ont été constituées tardivement, ont peu proliféré et n'ont eu qu'une importance restreinte. Leur naissance (la première, celle de Madrid, voit le jour en 1876) est liée à la revitalisation coloniale que favorisait le contexte européen. Par contre, elles sont faiblement liées à l'histoire même de la colonisation espagnole. Au cours des premières années, loin de servir de stimulant colonial, elles ont, cependant, contribué de façon spécifique et importante à l'établissement du réseau institutionnel et culturel qui permit de consolider le tissu social du conservatisme canovista. Cela ne veut pas dire, et tant s'en faut, que des entreprises coloniales concrètes ne soient pas sorties de leurs réunions et
1. J'ai délibérément réduit l'appareil critique de ce texte. Les infuences auxquelles je fais allusion se trouvent bien exposées dans Hernandez Sandoica, 1980, 1982 et 1984a.

discussions. C'est précisément dans leurs salons madrilènes que l'on peut constater, pour la première fois, la "fièvre coloniale" du jeune Joaquin Costa, alors libéral et réformiste (première moitié des années 1880). C'est cette "Fièvre" qui, avec d'autres explorations isolées (surtout celles du basque Iradier), fut à l'origine du retour non seulement modeste mais encore inefficace - des Espagnols en tant que colonisateurs sur la côte occidentale de l'Afrique au cours des années 1880.

-

Les Sociétés scientifiques auxquelles je vais faire référence (deux, en particulier) ont représenté, à défaut d'un meilleur canal, des voies qui ont conduit à l'institutionnalisation de la géographie moderne en Espagne. L'Université est restée fondament.llement étrangère au processus de formulation positiviste du savoir géographique, avec des chaires en nombre extrêmement réduit et dont l'enseignement était en général obsolète. J'ai moi-même, souvent rappelé, ailleurs, le fait (car il me semble symbolique) qu'au milieu des années 1880, Manuel Maria deI Valle, titulaire de la chaire de géographie à l'Université Centrale de Madrid et ordonnateur des disciplines au Conseil de l'Instruction Publique, fut l'auteur d'une réforme supprimant la géographie historique; lui-même devenant alors titulaire d'une chaire d'Histoire Universelle. Mais voici maintenant quelles sont les données les plus importantes concernant cette période. Peut-être conviendrait-il de rappeler, au préalable, que les deux moments qui nous intéressent ici (1876 : date de la constitution de la Société Géographique Madrilène; 1885 : date de la création de la Société de Géographie Commerciale), représentent, pour l'Espagne, des conjonctures historiques de nature et d'importance très différentes, non seulement si nous les comparons entre elles, mais aussi dans ce qui pourrait conduire à une éventuelle analogie synchronique avec le parcours suivi par d'autres pays européens.

. La géographie, en tant qu'organisation systématique de processus
cognitifs et analyse sociale, avait eu en Espagne, au début du XIXe siècle, un spécialiste exceptionnel en la personne d'Isidoro de Antill6n. La malchance voulut que son travail fut détruit par les avatars politiques et les guerres qui ravagèrent l'Espagne au début du siècle, sans que personne n'assumât la poursuite de sa tâche de façon créative dans les décennies qui suivirent sa mort (1814). Bien sûr, la géographie existait dans les écoles et dans les manuels que l'on rééditait systématiquement année après année. Mais, après le milieu du siècle, la géographie apparut dans d'autres contextes scientifiques nationaux (en France, en Allemagne ou en Angleterre) en plein processus de rénovation se rapprochant peu à peu de l'ethnographie ou de la sociologie (et non plus seulement des mathématiques ou de la cosmographie) ; on s'aperçut alors qu'il n'y avait pas de géographes en Espagne. En effet, traînant derrière elle de vieilles méthodes et confrontée à des problèmes d'identité scientifique depuis le XVIIIe siècle, la géographie espagnole franchit le seuil du XIXe siècle à peine rattachée 24

aux sciences exactes et de la terre. La définition professionnelle des géographes n'était pas non plus stabilisée ailleurs à cette époque - en dépit de nettes déclarations visant à l'intégration de la politique, de l'économie et de l'ethnographie dans l'analyse géographique - mais en Espagne on se heurtait, de plus, à l'interdiction (encore récemment) de certaines "lectures géographiques" (comme Malte Brun ou Masson de Morvilliers) par le Tribunal de l'Inquisition. Toutefois, la géographie devint populaire dans les bibliothèques plus ou moins érudites des classes moyennes urbaines2 ; pour les mêmes raisons, semble-t-il, elle se maintenait solidement dans les programmes des niveaux inférieurs de l'enseignement: elle contribuait à renforcer ce sentiment d'action commune et partagée, de cohésion sociale responsable organiquement, que suscitent les Etats libéraux et nationalistes du XIXe siècle dans leur processus de constitution. En résumé, nous pouvons avancer que, pratiquement jusqu'en 1875, la géographie était quotidiennement perdante face à l'histoire. Ceci n'a d'ailleurs rien d'étonnant. Par contre, ce qui est bien spécifique du moment historique où cela se produit en Espagne, c'est le fait suivant: cette date, comme on le sait, symbolise le passage d'un effort de modernisation libérale, démocratique et républicaine - le Sexenio - à une renaissance triomphante des intérêts conservateurs et oligarchiques traditionnels ; renaissance du bloc du pouvoir traditionnel qui réussit dans le sillage du rétablissement des Bourbons. De plus, ce passage se produit en pleine guerre civile et coloniale (Le carlisme dans la Péninsule et la "guerra larga" à Cuba) ; circonstances terribles qui font que l'on comprend aisément pourquoi, en même temps, on assiste à l'anéantissement de toute autre sollicitation d'ordre culturel et éducatif qui devenaient toutes suspectes de favoriser les changements au moyen de n'importe quelle perturbation. A mon avis, le réseau des relations socio-culturelles en Espagne, à cette époque, était loin de s'inscrire dans le cadre d'un conservatisme social (dominant) qui était au moins culturellement, actif et entreprenant. Au contraire, le modèle culturel espagnol de la Restauration s'est contenté d'une imitation sélective et restrictive.

Ce qui caractérise encore plus nettement ce mouvement, c'est son indifférence à cultiver les savoirs pratiques, son absence quasi absolue de liens avec leurs dérivés technologiques (ce qui a bien sûr un rapport avec le développement industriel réduit que l'on constate dans l'Espagne du dernier tiers du XIXe siècle). En somme, on perçoit partout un dédain à l'égard de tout projet "scientiste". Le concept de progrès, vu sous cet angle, prend alors une tournure profondément faussée et même d'une certaine manière archéologique, à force d'exagérer son poids historisant.
2. J. Martinez Martin. Lectures et lecteurs dans le Madrid du XIXème siècle, Madrid, CSIC, 1991. 25

. Tel va être précisément le contexte dans lequel s'est créée, à Madrid, la Société Géographique en 1876. Ses principaux instigateurs furent des hommes publics de tendance politique modérée, tels que Francisco Coello, colonel du Génie Militaire, d'origine aristocratique et au prestige professionnel reconnu. L'appui institutionnel et administratif qui accompagna la mise en route de la nouvelle corporation scientifique (sous l'égide du roi Alphonse et en sa présence), ne laisse planer aucun doute concernant la volonté "normalisatrice" et le soutien du système (et au système), qui caractérisent aussi bien les promoteurs de l'initiative que ses dirigeants et collaborateurs éventuels. A la demande de Coello, on échafaudera donc une grande structure qui, comme on l'a affirmé très clairement dès le début, ne visait pas exclusivement et prioritaire ment à cultiver le savoir et la discipline qui lui donnerait son nom et son contenu. Avant tout, on prétend placer l'Espagne "au rang des autres pays".
Au mois de mai 1876, le colonel Coello voyait enfin se réaliser son vieux rêve: "ne pas être inférieur" à Lisbonne ou à Bruxelles (capitales qui, un an auparavant, avaient mis en route leur propre société géographique). Les appuis financiers provenaient du Palais Royal, de l'armée (dont les membres représentaient une écrasante majorité dans les premières listes de sociétaires) et, très loin derrière, des professions libérales. De plus, le clan de l'aristocratie ne tarda pas à créer, en toute indépendance, une Société Espagnole pour l'Exploration de l'Afrique, filiale de l'association homonyme de Bruxelles et qui parviendra tout juste à démarrer. Les premiers membres de la Société Géographique de Madrid étaient donc en majorité des militaires de l'armée de terre. Contrairement à ce que l'on aurait pu s'attendre, les membres de la Marine ne prédominaient pas. Aristocrates et hauts fonctionnaires, civils ou militaires, composaient donc la quasi totalité des premiers affiliés. C'était un groupe dont les membres avaient de fortes affinités idéologiques, et où demeuraient dans l'ombre les quelques rares participants appartenant à d'autres catégories socio-professionnelles. C'est ainsi, par exemple, que l'on pourra y trouver quelques "professeurs de géographie" (de l'enseignement secondaire) ou de mathématiques3, qui en avaient entendu parler ou reçu suffisamment d'informations attractives pour se décider à solliciter leur inscription. Ces hommes se réunissaient donc, pour cultiver et diffuser la géographie. Mais posons-nous la question de savoir ce que cela implique et quels sont les buts, à cette époque et en Espagne, de cette culture et de
3. Voir Hernandez Sandoica, 1982, pour ce qui concerne l'analyse socio-professionnelle des membres de la Société, et pout toute information complémentaire en général sur ce qui est dit ici. 26

sa diffusion? Autrement dit, était-il possible, à ce moment-là, d'être un géographe professionnel? Dès lors que la réponse à cette question est éminemment négative, est-ce le désir d'une institutionnalisation académique et d'une structuration professionnelle qui poussera les premiers membres de la Société Géographique à se rallier à un projet qui, plus heureux que d'autres, avait réussi à vaincre les obstacles du tissu social de l'Espagne d'alors peu enclin à encourager les initiatives d'associa-tions en matière d'ordre culturel? Il n'y a rien, du moins dans les premiers temps, qui nous permette de le penser. Il est vrai, en revanche, que nous pourrions tirer argument du fait que l'on perçoive dans l'explicitation du projet de Coello une forte volonté de transformer la réalité (sentiment partagé par la majorité des sociétaires qui témoignent dans les Bulletins de la Société Géographique). C'était une volonté "politiquement modérée", qui assimilait et considérait interchangeables les concepts de "modernisation" et de "normalisation" politique et culturelle. Dès lors, ce qui importait n'était pas (si l'on peut dire) la Géographie en tant que science ou en tant qu'un ensemble de savoirs, c'était la Géographie en tant que vecteur d'un comportement de compréhension et de récupération de l'environnement davantage dans le sens historique qu'économique et social - permettant de légitimer la "rationalité" politique récemment mise en place. Cela expliquerait probablement, entre autres, la relative meilleure chance de la Société de Géographie au début, par rapport à d'autres associations de nature apparemment similaire (c'est-à-dire scientifique) telles que la Société d'Anthropologie ou la Société d'Histoire Naturelle, plus repliées sur ellesmêmes et ayant moins d'envergure et d'impact.

-

Ceci expliquerait aussi pourquoi une tendance importante du réformisme social, d'inspiration libérale et démocratique, fit son apparition de façon apparemment aisée et spontanée au sein de la Société Géographique dès le début des années 1880. Cette tendance rénovatrice se révéla, de plus, turbulente et très active du fait - ce n'est pas un hasard que ce soit le jeune et remuant aragonais Joaquin Costa qui en prit la tête peu après son inscription comme membre titulaire. Toutefois, en raison de sa forte personnalité, cette tendance s'avéra n'avoir guère eu d'incidence au sein de la Société, même si elle permit la création de la Société des Africanistes et des Colons, qui naquit en 1884 à la demande de Costa lui-même, et qui devint en 1885 la Société de Géographie Commerciale, sorte de "succursale" des affaires coloniales. En tout état de cause, les membres de la Société Géographique de Madrid seront longtemps partagés entre les Lumières et la Réforme. En rapport étroit avec cette dernière, il y aura de temps à autre des tentatives d'émulation coloniale qui seront toujours empreintes de nostalgie et teintées d'épopée. C'est un discours qui se retourne sans cesse vers le passé

27

impérial de l'Espagne (exception faite, principalement, de Joaquin Costa, il convient de le noter). On trouvera difficilement, en revanche, parmi ces pionniers de la Géographie institutionnelle en Espagne un quelconque intérêt d'ordre économique, commercial ou financier. C'est tout le contraire de ce qui se produisait dans la plupart des autres sociétés géographiques européennes ou nord-américaines. C'est en vain que nous chercherions des traces de ces centres d'intérêt dans les premières listes de sociétaires: s'il nous arrive d'y repérer un individu lié au capital, son rôle face à l'ensemble des sociétaires aura été absolument insignifiant. Il n'aura ni poser le problème des investissements ni, à plus forte raison, celui de la recherche de marchés.

surprenant - si l'on étudie les réponses aux questionnaires des enquêtes et
des sondages réalisés par la Société de Géographie elle-même (à l'initiative entre autres de R. Torres Campos, J. Costa ou G. de Reparaz). Ces enquêtes étaient menées au sein d'associations ou d'institutions fondées sur des intérêts économiques aussi bien que commerciaux ou industriels. Cela devait être frustrant pour les propagandistes de la colonisation commerciale, rendus perplexes par la réticence ou la nonchalance de ceux qui, à leur avis, avaient le plus grand profit à tirer de l'expansion espagnole en Afrique. Joaquin Costa, l'âme de la Société de Géographie Commerciale, ne put compter, ni pour mener à bien sa très brève "politique africaine", ni pour organiser le volontariste congrès géographique de 1883, sur d'autres appuis que ceux d'une petite poignée de sociétaires, pour la plupart professeurs ou journalistes. Il est vrai, malgré tout, que la création de la Société Géographique de Madrid favorisa, elle aussi, quelques initiatives de ce genre. Mais cela ne fut pas très efficace, contrairement à ce que l'on aurait pu penser, vu l'origine sociologique et la capacité d'intervention en matière politique de beaucoup de ses membres. Militaires, ingénieurs et cadres administratifs de condition moyenne ou élevée en faisait un ensemble dont les intérêts laissaient présumer qu'il déboucherait sur l'action politique extérieure ou la participation active à l'organisation de l'espace intérieur. La réalité était pourtant toute autre, et tous leurs efforts pour retrouver une ressemblance avec d'autres sociétés géographiques (en particulier, l'italienne ou la portugaise) resteront vains. Quant au genre de géographie (ou de géographies) que l'on cultivait à l'époque, c'est à peine si l'on osait remettre en question le fait que la géographie "des militaires" (qui, dans ce cas, ne se montraient guère disposés, pour le moment, à de nouvelles conquêtes) soit pratiquement la seule à exister; c'était la géographie par excellence. Au même moment, la "géographie des professeurs" (que pour ma part je préfère appeler "géographie académique" car elle est plus représentative d'une tradition, ou le cas échéant d'une innovation, et qu'elle ne se 28

On retrouve ce même phénomène

- et c'est

évidemment un peu plus

pratique ni exclusivement, ni de préférence dans les salles de cours) se heurtait de façon répétée à la prudence excessive de ceux qui la défendaient. Ces derniers sauront à peine affronter les résistances du milieu extérieur peu enclin à procurer l'appui matériel et social nécessaire à son expansion, sa diffusion et sa croissance.
En fait, pour ce qui est de la pratique de la géographie académique par les premiers membres de la Société de Géographie madrilène, cela se résume - au risque de parro"tre trop sévère - pour cette première phase que

nous considérons (1876-1900 environ) par un double échec relatif du point de vue scientifique et politique. Cela ne veut pas dire, bien sOr, qu'aucune voix ne se soit élevée au cours des séances publiques ou dans les réunions du comité directeur sur la façon d'intervenir en faveur d'un meilleur développement et d'une meilleure socialisation des savoirs géographiques.
En effet, on y entendait assez souvent des raisonnements sur la manière dont les géographes pourraient diffuser et dispenser les données techniques que l'on considérait sous d'autres latitudes comme de la "Géographie". On y trouve aussi de timides suggestions concernant une meilleure organisation des programmes d'études (surtout dans l'enseignement secondaire et professionnel, notamment les Ecoles de Commerce). Et on peut même y rencontrer des indications - peu abondantes il est vrai visant à esquisser les perspectives pour l'élaboration (toujours restreinte) de manuels, d'ouvrages simples actualisés et convenant bien à l'enseignement de la géographie. Ces ouvrages, surtout, ne devraient pas (comme ceux qui existaient) tomber dans le piège des vieux topiques et des explications surannées.

-

Ceux qui intervenaient dans les séances, manifestaient donc une vocation préférentiellement pédagogique; avec elle, il est facile de percevoir une légère structuration des aspects scientifiques proprement dits. Face à cela, la majorité des sociétaires demeure inactive, et les pouvoirs publics s'en font à peine l'écho.. Ce qu'il en reste dans les manuels scolaires sous une forme schématisée et aride, n'est, en majeure partie, que le produit d'un travail intellectuel sans autre réflexion pour le consolider que celle provenant du plagiat flagrant ou de la lecture - plus ou moins fidèle - de manuels étrangers, presque toujours rédigés en

français.

. Plus visible encore s'avère l'incapacité des "géographes" les plus téméraires (les "colonialistes" : Costa et une douzaine d'adeptes) à entraîner dans le sillage de leur initiative d'expansion coloniale en
Afrique les secteurs économiques

susceptibles de bénéficier du goOt des géographes pour les voyages, et d'assurer une implantation dans des territoires hors de la Péninsule (surtout la côte nord-occidentale de l'Aftique). Ces efforts furent presque uniquement déployés par la Société de Géographie Commerciale (188529

-

commerciaux

ou industriels

-

1897), qui était dans son ensemble (ainsi que sa revue) l'oeuvre personnelle et directe de Joaquin Costa. En 1897, celui-ci, déçu et fatigué depuis déjà un certain temps suite à l'échec de son effort colonial se retire hors de Madrid; la Société de Géographie Commerciale fut alors absorbée par la Société Géographique et dépouillée de ses fonctions. Tant qu'elle exista, sa principale caractéristique (ce qui entrafna plus d'un conflit avec la Société de Géographie, malgré la double appartenance de ses membres) fut la volonté d'agir efficacement dans la pratique et son refus de la spéculation. La Société de Géographie Commerciale était donc issue du désir manifeste de "séparer" les rôles, les activistes du secteur colonial (bien que peu nombreux) s'épargnaient ainsi le fardeau de la majorité inactive. L'époque (celle de la Conférence de Berlin et du retour de l'idéologie d'occupation territoriale) leur était, du moins en apparence, favorable en Espagne. C'est eux qui ont élaboré le seul et véritable programme colonial présenté alors en Espagne; programme peu viable et qui ne fut que très peu considéré par les pouvoirs publics. Ce programme, l'oeuvre fondamentale de Costa lui-même, comme on le sait, faisait du libre-échange un mécanisme qui activerait le commerce extérieur selon les vieux modèles britanniques et hollandais. Mais, son auteur, conscient des courants antagonistes et complexes qui commençaient à l'emporter chez les nouvelles puissances industrielles, en dégagea les éléments qui s'accordaient le mieux avec son projet. C'est ainsi qu'il crut qu'il suffisait de teinter la philosophie économique des libéraux, si bien enracinée dans la classe politique et intellectuelle espagnole de l'époque, avec des proclamations nationalistes et populistes modernes, qui recouvraient le souhait de voir augmenter les échanges commerciaux d'un discours idéaliste qui évoquait la "récupération du passé colonial" espagnol, le réhabilitant au passage.

. Nous
institutionnalisée

venons d'esquisser brièvement les circonstances globales
sous l'égide d'une société savante et non pas

qui ont entouré la formation de la communauté géographique

excusera d'insister - au sein des structures académiques et universitaires. Ses membres se sont efforcés de récupérer pour la mémoire collective des orthodoxies toponymiques et des orthographes homologuées, sans lésiner sur les recherches de cabinet, afin de localiser, à nouveau, des lieux anciens ou à emplacement douteux dans la géographie espagnole. Ils se sont occupés avec enthousiasme de dépoussiérer de vieux récits de voyage et de découvertes, qui, pour anciens et romancés qu'ils fussent n'en étaient pas moins précieux pour la délicate entreprise de justifier, par les gloires du passé, les faillites, les échecs politiques et la pénurie culturelle du présent. Ils se sont consacrés, avec ardeur aussi, à la reconstruction historiographique de leur discipline. Cependant, ils ne dépassent habituellement jamais l'époque moderne, et - selon la règle adoptée par l'histoire elle-même, science hégémonique et prépondérante 30

espagnole, - on nous

ils se complaisaient de préférence dans les époques antiques et médiévales. L'espace, ainsi laissé pour d'autres géographies, était fort réduit comme nous allons le voir. Cela ne veut pourtant pas dire, bien sûr, que certains parmi ces premiers géographes n'aient pas essayé - avec succès parfois - d'impulser et de pousser à son élargissement. La Géographie économique, ou quelque chose qui lui ressemble - ce que l'on a appelé parfois à certaines époques et dans certains milieux la Géographie Commerciale aurait du être le secteur
beaucoup privilégié pour tout effort d'extension du domaine des disciplines géographiques. C'est ce qu'il advint dans la plupart des pays occidentaux, sans qu'ils aient obligatoirement à développer une activité coloniale. Les statistiques se sont consolidées ainsi, comme auxiliaires indissociables des analyses géographiques. Mais dans le cas de l'Espagne, semblable démarche n'existera qu'affaiblie et tardivement, en étroite corrélation avec la somme des difficultés qui entravèrent les possibilités de structurer le commerce extérieur de façon plus souple. Celui-ci, en définitive, restera fondamentalement en l'état, déterminé par la double et pernicieuse conjonction de l'exportation de biens non manufacturés (minerais et produits agricoles) et l'existence de marchés coloniaux réservés à des secteurs non compétitifs et fortement protégés. Les réponses des commerçants et des industriels (essentiellement catalans) aux appels que leur lancait de temps à autre la Société de Géographie Commerciale seront peu nombreuses et peu enthousiastes: en réalité, ils estimaient que ce qui était important n'était pas de "connaître" des marchés, anciens ou nouveaux avec leurs indices de production et de consommation (et comment y parvenir ?) mais c'était de les "posséder", et rien d'autre. En fait, il faudra attendre 1897, après la complète disparition de la Société de Géographie Commerciale, pour que la Société de Géographie madrilène se décide à créer, en son sein, une

-

rechercher des substituts à ces marchés latino-américains que l'on était sur le point de perdre. Il ne faut pas non plus oublier l'échec de toutes les tentatives pour implanter des institutions semblables à Séville et à Grenade. Enfin, et surtout, la section commerciale de la Société de Géographie ne s'organisera à Madrid que lorsqu'en Catalogne le pilote José Ricart Giralt aura enfin réussi à mettre sur pied la Société prolongée - pour laquelle il se battait depuis longtemps.
Géographique de Barcelonne

section destinée à l'étude des problèmes commerciaux. A ce moment là n'oublions pas la date - en pleine guerre de Cuba, il devenait impératif de

- qui

n'aura pas non plus une existence

****** Nous terminerons en disant que ce n'est pas seulement face à la colonisation que la plupart des premiers membres des sociétés géographiques espagnoles demeurèrent passifs. L'intérêt manifesté par 31

nos premiers géographes - par vocation ou déjà de profession - s'avère également très faible à l'égard des questions relatives à l'opposition ville/campagne dont l'importance se percevait déjà clairement dans l'Espagne de la Restauration. S'il est certain que l'industrialisation semble complètement étrangère à leurs préoccupations, il est clair, également, que dans ce cas ils ne se sont occupés régulièrement que de ce qui concernait le cadastre et l'émigration. De plus, ces problèmes ont été traités sous l'angle politique ou juridique, et très peu comme des problématiques d'ordre économique, démographique ou social. On peut en dire tout autant de l'organisation du réseau routier qui était systématiquement négligée sauf dans ses aspects historiques (chaussées romaines etc.), de ce qui touche à la "réforme agraire" ou - et plus encore - du régionalisme dans leurs aspects géographiques. Il faudra

attendre le début du XXe siècle pour qu'une géographie régénérationiste, active et décidée ( même si elle est minoritaire) récolte les fruits d'idées transformatrices davantage développées par Ratzel (Od6n de Buen mis à part) que par Reclus. La géographie sociale de Gutiérrez Sobral, les analyses géopolitiques de Huguet deI Villar - par exemple ses propos sur
la Chine en 1911 - ou la vision du processus révolutionnaire bolchévique qu'offre Reparaz après 1917 (la subversion étant comprise comme un produit du sol et non des hommes, ces derniers étant eux-mêmes déterminés par celui-là), nous offre déjà un panorama infiniment plus mar et plus intéressant que celui que nous venons de considérer jusquelà.

Le coup de fouet fut donné, c'est évident, lors du désastre colonial de 1898. La géographie française avait alors depuis trente ans tiré profit de l'élan des transformations issues de la défaite de la France face à l'Allemagne en 1871. En Espagne, par contre, l'impact de la déroute coloniale ne fut ni aussi foudroyant, ni aussi fécond. Les répercussions de 1898 sur ceux qui pratiquaient la géographie en Espagne - c'est là du reste une autre question que nous ne traiterons pas ici - ne feront que renforcer le caractère pédagogico-régénérationiste que nous leur connaissions. Il ne s'agit pas d'insister sur ce point maintenant, mais il est bon de rappeler qu'à cette époque l'université ne réservait pas à la géographie un accueil suffisant dans ses programmes d'études. Toutefois, rescapée depuis peu, elle progressera petit à petit en Espagne. Quoiqu'il en soit, à l'aube du XXe siècle, résonnaient toujours les paroles prononcées en 1893 par Théobald Fischer en réponse aux questions de Jean Bruhnes sur la géographie espagnole: "Tout reste à faire ".

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REFERENCES

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GÉOGRAPHIE FRANÇAISE ET EMPIRES ,
COLONIAUX

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DANS LA PREMIERE MOITIE DU XXe SIÈCLE
Michel BRUNEAU CNRS - Bordeaux

A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les empires coloniaux des grandes puissances industrielles, rassemblant des territoires outre-mer, sont un phénomène économique et géopolitique ou tout simplement géographique, de première importance. Or, les géographes universitaires les prennent rarement en compte dans leur ensemble. Ils s'intéressent au phénomène de la colonisation sur tel ou tel type de territoire, le plus souvent à une échelle régionale ou locale: "le développement méthodique des ressources et l'amélioration de la vie indigène dans un pays placé sous la domination ou la tutelle d'une nation moderne" (G. Hardy, 1933, 24). On a montré que la géographie coloniale est une des principales composantes de la géographie universitaire naissante et qu'elle est, dès le départ, orientée vers les problèmes d'aménagement (O. Soubeyran, 1989). C'est une géographie qui se veut appliquée et qui sera évacuée de la "géographie des professeurs" pour être remplacée par la géographie tropicale qui se veut plus "scientifique" et objective. Pour A. Demangeon (1925, p. 6) "la recherche consiste à expliquer comment le peuple colonisateur a procédé pour exploiter son domaine, pour créer de la richesse, pour dominer et utiliser les indigènes, et comment le pays colonisé, en vertu de sa nature physique et de l'état de civilisation de ses habitants, a réagi au souffle de l'esprit nouveau". Dans deux livres célèbres publiés dans les années 1920 (A. Demangeon, 1920 et 1925), cet auteur a donné une dimension géopolitique à la géographie coloniale en étudiant le phénomène à l'échelle mondiale. Il a, cependant, été très peu suivi. Ces entités spatiales, qu'étaient les empires coloniaux anglais, français et japonais, ont été très peu étudiées par les

géographes français. Cependant, il est possible d'en analyser les grands traits même si les auteurs n'ont souvent fait qu'en esquisser l'étude qui, en dehors du cas de l'empire britannique, n'a jamais été systématisée ou même simplement développée. Même si les géographes les ont rarement abordés en tant que tels, ces empires de la première moitié du XXe siècle étaient des êtres géographiques de dimension mondiale qui ont, aujourd'hui, laissé des traces: le Commonwealth ou la francophonie par exemple. Quelle image les géographes français ont-ils donné de ces empires? Comment leur ont-ils appliqué une analyse géographique? Les empires coloniaux: structure spatiale et espace mondial Dans la première moitié du XXe siècle deux empires, l'anglais et le français, ont un caractère véritablement mondial et méritent d'être comparés, même si l'empire britannique domine nettement par sa taille et sa population. Ils sont présents dans toutes les parties du monde. D'autres empires européens sont soit un héritage d'un passé plus ou moins lointain (empires espagnol et portugais), soit ont eu une existence trop brève pour marquer durablement le monde (empires allemand et italien), soit ont été trop exclusivement caractérisés par un seul territoire situé dans une seule partie du monde (empires hollandais et belge). Les Etats-Unis ont exercé un impérialisme plutôt que constitué un empire qui se composait seulement des Philippines, de Puerto Rico et de quelques îlots du Pacifique. Un autre cas mérite un traitement spécifique parce qu'il est le reflet d'un impérialisme plus récent à prétention mondiale même s'il ne contrôle pas directement des territoires dans le monde entier, c'est l'empire japonais. Dès la fin du XIXe siècle l'empire britannique a attiré l'attention de Vidal de la Blache qui consacre un chapitre de son livre "Etats et Nations de l'Europe" au "Lien entre l'Angleterre et ses colonies" dont il souligne l'ubiquité et le rôle fondamental qu'y joue la mer. A. Demangeon lui a consacré en 1923 un livre, sous-titré étude de géographie coloniale qui, en 280 pages présente une synthèse remarquable sur cet empire et ses différentes parties. L'équivalent n'existe pas pour l'empire français. A. Demangeon l'a décrit en quelques pages à la fin de son volume de la Géographie Universelle sur la France (1946) . C. Robequain (1949) a publié un livre sur "Les Richesses de la France d'Outre-Mer" qui ne traite que des aspects économiques sans étudier véritablement l'empire comme une entité spatiale. J. Gottmann et J. de la Roche ont publié, en 1945 à Montréal, un livre de 640 pages "la Fédération Française" qui est à la fois une étude de géographie politique sur l'empire colonial français à la veille de la guerre et une proposition de structure fédérale (Union fédérale) pour la nouvelle constitution (4e république) alors en préparation. Les articles de J. Dresch sur les investissements dans l'Union Française outre-mer (1953) permettent de compléter le tableau de l'empire français pour le comparer à l'empire britannique.

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. L'empire japonais, s'étant manifesté surtout après la Première Guerre mondiale, a été analysé par Demangeon (1920) dans son livre sur le Déclin de l'Europe et par J. Sion (1928) qui lui a consacré un chapitre dans le tome de la Géographie Universelle sur l'Extrême-Orient. Ces textes fournissent des éléments de comparaison avec les deux empires européens qui amorçaient leur déclin. L'empire britannique est non seulement le plus grand mais surtout le modèle le plus achevé d'un empire réparti dans le monde entier. Il repose sur une maîtrise des mers à la fois sur le plan des échanges commerciaux et sur le plan militaire. Pendant longtemps cet empire a été un phénomène littoral; ses principaux centres urbains au XXe siècle restent des ports. Son unité repose sur un réseau de stations navales, lieux d'approvisionnement en eau douce et en charbon des navires à vapeur de l'époque. Ces stations, noeuds vitaux de la circulation maritime, se situent sur les grandes routes maritimes. Détroits, isthmes, îles sont des points de passage privilégiés, ce sont aussi des points d'atterrissement des câbles télégraphiques sous-marins qui entourent la terre d'un réseau de communications. 1939 Empire britannique Empire français Superficie 36 M km2 13 M km2 Population totale Empire 500 M h. 111 M. h. Métropole 47 M. h. 42M. h

De même, l'empire japonais à une échelle plus petite, celle de l'Extrême-Orient, a cherché à contrôler les routes maritimes du Pacifique au nord de l'équateur en annexant des archipels (Kouriles, Riou-Kiou, Mariannes, Carolines, Marshall) et en y établissant des bases navales. La possession d'une flotte de commerce et de guerre puissante était une condition essentielle pour la domination et la création d'un empire. La montée en puissance des Etats-Unis et du Japon, à la suite de la Première Guerre mondiale, est directement liée à ce phénomène que souligne J. Demangeon (1920). La grande faiblesse de l'empire français est celle de sa flotte qui ne peut pas assurer, à elle seule, la plus grande partie du commerce des colonies avec la métropole. La France n'a pas un réseau de points d'appui et de stations navales comparable à celui de l'Angleterre. Elle utilise des routes maritimes dont la plupart des escales et des carrefours ne lui appartiennent pas, en particulier pour se rendre dans la lointaine Indochine (24 jours de navigation). E. Reclus montre qu'en cas d'attaque les Français n'auraient pas les moyens de défendre leurs territoires indochinois (E. Reclus, 1905).

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L'empire britannique a des territoires répartis à peu près également entre les zones tempérées des hémisphères nord et sud et la zone intertropicale, avec un centre de gravité géographique qui est l'océan Indien. L'empire français par contre, bien que possédant des archipels ou des îles dans les océans Pacifique, Indien et Atlantique, a une structure marquée par l'existence de deux blocs territoriaux: le bloc africain (Afrique du Nord, Occidentale et Equatoriale) de 10 M de km2 et 36 M d'habitants et le bloc indochinois (741 000 km2 et 22 M d'habitants en 1945),L'un manque de cohésion, étant coupé en deux par le Sahara, l'autre est très éloigné. Alors que la Grande-Bretagne avait de vastes colonies de peuplement (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Union Sud Africaine), la France n'en avait pas, sinon l'Afrique du Nord où, en f$it, la majorité de la population était très nettement arabe, ou bien la Noùvelle Calédonie à majorité mélanésienne. Le Japon a eu sa coloQié de peuplement Hokkaïdo qui se trouvait dans le prolongement de son propre territoire.
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Si l'empire britannique est véritablement uJrlversel, organisé en un système mondial, si l'empire français a vocatioq:1t l'être, même s'il n'en a pas tous les moyens, l'empire japonais est circonscrit à une seule partie du monde. A. Demangeon et J. Sion soulignent la cohérence de cet empire japonais situé dans le Pacifique sur sa rive extrême-orientale, destiné à fournir au Japon les matières premières qui lui manquent (produits vivriers et houille essentiellement) et des marchés privilégiés pour ses produits industriels. A. Demangeon place délibérément une sorte de déterminisme géographique au début de son analyse: "Communauté de race jaune, les Japonais se tournent naturellement vers leurs frères de race qui peuplent l'Asie Orientale et ses archipels... Proximité géographique, facilité de communications, communauté de civilisation générale... " et plus loin "il y a une civilisation du riz et, entre les pays qu'elle façonne, des affinités... c'est une loi de nature qui pousse le Japon à dominer le commerce des peuples jaunes" (A. Demangeon 1920, p. 156 -161). On retrouve la même vision déterministe chez J. Ancel (1938, 1939) qui à propos de la Corée dit: "N'est-ce point une colonie naturelle que ce Japon péninsulaire ?". Il souligne le contraste de densités de population entre les îles japonaises et "la large terre continentale coréenne, chinoise, mandchoue, sibérienne". Cependant, au-delà de cet empire extrême oriental, voisin du Japon (Corée, Formose, archipels du Pacifique sous mandat, Mandchourie et presqu'île du Chantong chinois), Demangeon montre la pénétration commerciale japonaise dans une aire asiatique beaucoup plus vaste incluant l'Inde, l'Asie du Sud-Est et le reste de la Chine, la Sibérie Orientale. L'Amérique Latine a accueilli des colons japonais dans presque tous ses pays alors que l'Amérique du Nord et l'Australasie s'étaient très tôt fermées. Ce n'est pas l'amorce d'une colonisation, mais A. Demangeon voit en eux "des pionniers qui doivent

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ouvrir la route au commerce japonais et aux marchandises japonaises" (A. Demangeon, 1920, p. 166). Si l'expansion commerciale japonaise atteint même l'Europe, l'objectif de l'impérialisme japonais est de remplacer complètement les Européens en Asie, de l'Inde à la Sibérie, de "devenir l'âme dirigeante du monde extrême oriental" (A. Demangeon, 1920, p. 197). Pour cela il faut "empêcher l'ancien Empire du Milieu, la Chine, de redevenir un Etat centralisé, puissant, et en même temps, d'y arrêter toute ingérance européenne, d'y substituer ses financiers, ses ingénieurs, ses courtiers à ceux des Blancs" (J. Sion, 1928, p. 262). Par opposition aux empires anglais et français à vocation mondiale, l'empire japonais a une vocation régionale asiatique.
L'unité économique des empires

L'objectif économique des trois empires est assez clair. Associant des territoires de climats différents, leurs productions agricoles sont complémentaires et permettent en particulier aux nations tempérées, qui les ont créés et les dominent, d'obtenir à bon compte des produits tropicaux mais aussi d'avoir accès à des ressources minières insuffisantes ou inexistantes sur leur propre territoire. La mise en valeur par la création d'infrastructures et le commerce sont la justification même de ces empires. Depuis la crise des années 1930 les liens économiques entre les métropoles et leur empire se sont resserrés. Si le commerce était à l'origine de l'empire britanique, le commerce colonial n'a jamais représenté beaucoup plus d'un quart du commerce extérieur britannique et il ne faut pas se représenter celui-ci comme un ensemble auto-suffisant ayant peu d'échanges avec l'étranger. Ce ne fut d'ailleurs le cas pour aucun des empires coloniaux. Les colonies et les Dominions étaient beaucoup plus dépendants du commerce colonial que la métropole puisque, selon les territoires, il représentait entre les deux et les quatre cinquièmes de leur commerce extérieur. Leur dépendance financière était très grande à cause des investissements dans les infrastructures (chemins de fer, irrigation, barrages, route...) provenant de la métropole. Au début du XXe siècle un système de droits de douane préférentiels fut établi progressivement dans tous les territoires (réduction de 30 % des droits de douane) pour les marchandises britanniques et celles d'un nombre variable d'articles en provenance d'autres territoires, cela sans réciprocité de la part de la métropole. Des congrès réguliers des chambres de commerce, la création d'un seul district postal (1898), une uniformisation de la législation sur les brevets et les marques de fabrique ont contribué à un début d'unification économique de l'empire. Le commerce impérial et extérieur à l'empire était concentré et dirigé par des entrepôts commerciaux situés dans des carrefours maritimes de première importance, véritable originalité de 39

l'économie impériale britannique: "organes de succion, ils concentrent en eux le commerce de régions immenses" (A. Demangeon, 1923, p. 115120). Londres en Europe et dans l'Atlantique, Aden entre le monde arabe, l'Inde et l'Afrique Orientale, Singapour au coeur du monde malais et Hong Kong pour l'Extrême-Orient. Ces entrepôts avaient pour fonctions de capter les échanges et les transports au profit des firmes et des navires britanniques au sein d'une vaste région, ainsi que d'ouvrir des débouchés aux marchandises britanniques. Villes cosmopolites, elles n'ont pas eu d'équivalent dans les autres empires. L'unification économique ne s'est jamais réalisée et après la Première Guerre mondiale l'affaiblissement relatif de la Grande Bretagne a favorisé une tendance au fractionnement de l'empire autour des nouveaux pôles politiquement indépendants qu'étaient les Dominions qui cherchaient à s'entourer de satellites dans la zone chaude la plus proche: le Canada et les Antilles, l'Union Sud Africaine et les pays du Zambèze (Rhodésies), l'Australie, la Nouvelle Zélande et les archipels tropicaux de l'Océan Pacifique. L'empire indien avait, lui aussi, ses territoires périphériques (Birmanie, Ceylan, Népul, Afghanistan). Les Dominions jouissaient déjà d'une autonomie douanière leur permettant de protéger leurs industries naissantes. "Une force intérieure de désagrégation" tendait à isoler et autonomiser des peuples si éloignés les uns des autres et sollicités par les pays voisins, surtout après la Première Guerre mondiale. Moins vaste que l'empire britannique, l'empire français qui n'avait pas été à l'origine constitué dans un objectif aussi clairement commercial, n'a cherché à réaliser son unification économique qu'un peu plus tard, après la Première Guerre mondiale. J. Gottmann rappelle, en effet, que "toute idée économique a été absente du processus de formation de l'Empire colonial français. L'intérêt des colonies pour l'économie métropolitaine ne Jut découvert que tardivement et un peu par hasard. Il fallut que la contraction des échanges internationaux causât de graves soucis aux dirigeants du commerce français pour que le problème des échanges internes de l'Empire fût posé en pleine lumière". (J. Gottmann, 1945, p. 241). La part relative des colonies dans le commerce de la France est passée de 13 % en 1927 à 27,8 % en 1938 tandis que la part relative de la France dans le commerce des colonies passait de 50 % en 1927 à 60 % en 1938. Donc, à la veille de la Seconde Guerre mondiale les liens commerciaux entre la métropole et l'empire étaient dans des proportions analogues en France et en Grande Bretagne. La France recevait surtout des biens alimentaires de ses colonies mais peu de matières premières pour l'industrie alors que les colonies importaient surtout des objets manufacturés. Cependant, le faible nombre d'Européens dans la population coloniale et son bas niveau de vie n'en faisaient pas un marché très important pour les industries métropolitaines. Ce commerce intra-impérial avait l'avantage de se faire en francs français et de réduire ainsi la dépendance de l'économie française vis-à-vis des devises étrangères. Une union douanière a profité 40

aux exportations de la métropole sauf dans les territoires les plus éloignés (Indochine, Pacifique) et dans des protectorats ou des territoires sous mandat ayant conservé une ouverture internationale: Maroc et Cameroun principalement. En prenant en compte à la fois les échanges commerciaux et les investissements à partir des études de J. Dresch (1953) et C. Robequain (1949), on peut voir une différenciation entre les territoires coloniaux en fonction de leurs liens avec la métropole. Les liens les plus étroits, à la fois en terme d'échanges commerciaux et d'investissements, sont avec les trois pays d'Afrique du Nord, et en particulier avec l'Algérie qui fait les quatre cinquième de son commerce extérieur avec la France. Capitalisation boursière des sociétés exploitant Outre-Mer 1938 Afrique du Nord Indochine Afrique Noire Madagascar 30 % 46 % 7,8 % 2,1 % 1950 44% 14,5 % 23 % 6,5 %

Source: J. Dresch Recherches sur les investissements dans l'Union française outre-mer, leur répartition, leurs conséquences, Bulletin AGF, 1953, pp. 2-13. L'Indochine, avec l'Afrique du Nord, était le territoire qui avait été le mieux équipé et avait reçu le plus d'investissements français à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Son commerce extérieur, cependant, était déjà tourné pour moitié vers l'Extrême-Orient voisin. Les investissements avaient beaucoup baissé après la guerre. Les anciennes colonies sucrières des Antilles et de la Réunion étaient très étroitement liées à la métropole avec laquelle elles faisaient plus de 90 % de leur commerce extérieur.

Au-delà de ce premier cercle très lié à la métropole, on peut observer des territoires qui, bien qu'effectuant la plus grande partie de leur commerce extérieur avec celle-ci, n'ont pas suscité de sa part un très grand effort d'équipement et d'investissements: Afrique Occidentale et Equatoriale, Madagascar. Cette dernière avait proportionnellement été l'objet d'un effort plus important que l'Afrique Noire à cause du développement de plantations et d'une petite industrie de transformation. L'économie de traite et les grosses sociétés commerciales maintenaient l'Afrique Noire dans un état de sous-développement récurrent. Les territoires du Pacifique avaient attiré quelques capitaux français pour l'exploitation de leurs ressources minières (nickel et phosphates) mais échappaient à la métropole pour leurs importations provenant en majorité des pays voisins.

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Après la Seconde Guerre mondiale, le commerce des territoires coloniaux français s'est orienté de plus en plus vers l'étranger, territoires voisins de l'empire britannique et Etats-Unis principalement. La même tendance à la désagrégation que dans l'empire britannique s'observe avec un certain retard par rapport à celui-ci. La stratégie économique japonaise a été, dès le début, orientée vers une diminution de la dépendance du Japon vis-à-vis de l'étranger pour les matières premières nécessaires à son industrie et pour ses besoins alimentaires (riz et produits tropicaux). De plus, le Japon a cherché dans ces territoires relativement peuplés d'Extrême-Orient à se créer des marchés privilégiés pour son industrie menacée par le protectionnisme des grandes puissances (J. Sion, 1928). L'intérêt économique a été primordial dans la formation et le fonctionnement des empires, surtout à partir de la crise de 1930. Cependant, l'empire britannique a atteint un degré de cohérence et de sophistication dans son organisation économique qui a dépassé de loin celle des deux empires. Il a, à ce titre, intéressé A. Demangeon en 1920, mais les géographes français n'ont pas essayé par la suite de poursuivre des recherches à ce sujet. Quant aux structures et au système économique des empires français et japonais, ils n'ont suscité que des recherches partielles et marginales, n'ont jamais été au centre des préocupations de la Géographie française.
L'impossible unification politique des empires

On prendra en considération uniquement les empires britannique et français, car les brèves analyses de J. Sion, A. Demangeon et J. Ancel sur l'empire japonais ont laissé de côté l'étude de ses institutions politiques et administratives. Les empires ont résisté au choc de la Première Guerre mondiale puis, surtout dans le cas français, au choc de la Seconde, au cours desquelles la plupart des territoires coloniaux ont participé à la défense de la métropole en y envoyant des hommes. Ils ont manifesté une cohésion, donc une réalité socio-politique, pas seulement économique. Le problème de l'Unité impériale et de ses institutions est posé dès la fin du XIXe siècle en Grande Bretagne, beaucoup plus tard en France, à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Les deux pays l'ont abordé très différemment, non seulement en fonction de leurs traditions politiques nationales mais aussi à cause de la différence de taille et de nature de leurs territoires coloniaux. Dans son chapitre "l'Angleterre et son cortège", E. Reclus analyse l'empire britannique au début du XXe siècle en y distinguant les pays émancipés ou "Bretagne majeure" et les colonies d'exploitation. Les premiers sont autant de "nouvelles Angleterres", peuplées majoritairement par des anglo-saxons: "Canada, Terre Neuve, ComlrJowealth d'Australie, Nouvelle-Zélande, Le Cap, Natal, Orange et Transvaal". Les autres sont dirigées par une minorité d'Anglais très
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